Modes d'existence et philosophie technique
Modes d'existence et philosophie technique
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Bruno LATOUR
DOI: 10.3917/res.163.0013
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MODE D’EXISTENCE ET INSTAURATION
ne sont que des effets assez tardifs d’une véritable histoire des modes d’exis-
tence : « Ce déphasage de la médiation en caractères figuraux et caractè-
res de fond traduit l’apparition d’une distance entre l’homme et le monde ;
la médiation elle-même, au lieu d’être une simple structuration de l’univers,
prend une certaine densité ; elle s’objective dans la technique et se subjective
dans la religion, faisant apparaître dans l’objet technique le premier objet et
dans la divinité le premier sujet, alors qu’il n’y avait auparavant qu’une unité
du vivant et de son milieu : l’objectivité et la subjectivité apparaissent entre le
vivant et son milieu, entre l’homme et le monde, à un moment où le monde n’a
pas encore un complet statut d’objet ni l’homme un complet statut de sujet »
(p. 168).
Simondon, pourtant, demeure classique, obsédé qu’il est par l’unité originelle
et l’unité future, déduisant ses modes les uns dans les autres, d’une manière
qui pourrait en fait rappeler plutôt Hegel. Il n’aurait compté jusqu’à sept que
pour mener, en fin de compte, jusqu’à l’un… Le multiréalisme ne serait au
fond qu’un long détour pour revenir à la philosophie de l’être, le septième des
modes dont il a tracé l’esquisse.
C’est vers un autre livre, celui-là tout à fait oublié, d’un philosophe qui n’a
même pas connu le respect poli qu’on accorde quand même à Simondon, qu’il
faut se tourner. Quand Étienne Souriau publie cet apax Les différents modes
d’existence, en 1943, en pleine guerre, ce n’est pas pour parler de géopolitique,
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Le point capital, c’est que cette ontologie des prépositions nous éloigne
d’emblée du type d’enquêtes si fréquentes jusqu’ici dans les philosophies de
l’être : la préposition ne désigne pas un domaine ontologique, une région,
un territoire, une sphère, une substance. Il n’y a pas de région du si ou du
et. Mais, comme son nom l’indique parfaitement, la préposition prépare la
position qu’il va falloir donner à ce qui suit, offrant à la recherche du sens
une inflexion décisive qui va permettre de juger de sa direction, de son vec-
teur. Comme la préposition, le régime d’énonciation prépare ce qui suit, sans
empiéter en rien sur ce qui est effectivement énoncé. À la façon des partitions
en musique, le régime indique seulement dans quelle tonalité, dans quel clef,
il va falloir se préparer à jouer ce qui suit. Il ne s’agit donc pas de rechercher
ce qui subsiste sous les énoncés, leurs conditions de possibilité, ou leur fonde-
ment, mais, chose à la fois décisive et légère, leur mode d’existence. « What
to do next ? », comme le dirait Austin dont la notion de force illocutoire pour-
rait d’ailleurs servir d’utile synonyme (Austin, 1970). La force illocutoire, on
s’en souvient, ne dit rien de l’énoncé mais elle annonce comment l’on doit
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1. « Réique » est un néologisme pour parler de la chose phénoménale d’abord puis objective
ensuite.
2. Opposition classique introduite par Deleuze entre le couple potentiel/réel et le couple vir-
tuel/actuel. C’est le second qui intéresse Souriau, ce qui explique d’ailleurs l’intérêt que lui
porte Deleuze.
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Ce qui fascine Souriau dans l’art (comme ce qui me fascine dans le labora-
toire), c’est le faire faire, c’est le faire exister, c’est-à-dire la réplication, la
redondance, le rebondissement de l’action par l’artiste (ou par le chercheur) et
le recueil de l’œuvre (ou l’autonomie du fait). Instaurer et construire sont évi-
demment synonymes, mais l’instauration a l’insigne avantage de ne pas réuti-
liser tout le bagage métaphorique du constructivisme – qui serait pourtant d’un
emploi facile et presque automatique dans le cas de l’œuvre si évidemment
« construite » par l’artiste. Parler d’« instauration », c’est préparer l’esprit à
engager la question de la modalité à l’envers exact du constructivisme. Dire,
par exemple, qu’un fait est « construit », c’est inévitablement (et je suis bien
payé pour le savoir) désigner à l’origine du vecteur le savant, selon le modèle
du Dieu potier. Mais à l’inverse, dire d’une œuvre d’art qu’elle est « instau-
rée », c’est se préparer à faire du potier celui qui accueille, recueille, prépare,
explore, invente – comme on invente un trésor – la forme de l’œuvre.
Prenons bien garde : malgré le style si daté, il ne s’agit en rien d’un retour à
l’Idéal du Beau dont l’œuvre serait le creuset. Dans les deux cas, aucun doute
là-dessus, aucune hésitation chez Souriau : sans activité, sans inquiétude, sans
main-d’œuvre, pas d’œuvre, pas d’être. Il s’agit donc bien d’une modalité
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L’un des plus étonnants traits des Modernes, c’est le peu de place qu’ils accor-
dent à ce qui les définit le plus nettement aux yeux de tous les autres depuis le
début des grandes découvertes : l’art et la manière de déployer la technique.
Ceux qui se vantent d’être de « solides matérialistes », n’ont pas donné deux
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On dira que là, vraiment, c’est impossible, que j’exagère, que je suis victime
d’occidentalisme, que tout dans la pratique des artisans, des ingénieurs, des
technologues, des bricoleurs même, manifeste au contraire la multiplicité des
transformations, l’hétérogénéité des combinaisons, la prolifération des astu-
ces, le montage délicat des savoir-faire fragiles. Si l’on peut hésiter sur le
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3. J’appelle ici reproduction le mode d’existence qui assure la continuité dans l’être des phéno-
mènes (mode entièrement distinct de celui de la référence).
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Le mépris dans lequel on tient les techniques vient de ce qu’on les traite sur
le même modèle que celui qui a déjà servi à mécomprendre le travail de la
référence scientifique (Latour, 2001). De même qu’il existe en épistémologie
une théorie de l’objectivité comme « correspondance » entre carte et territoire
par le truchement de la forme, il y a en technologie une théorie de l’efficacité
comme correspondance entre la forme et la fonction. On croit que la techni-
que est une action venue de l’homme – mâle d’ailleurs le plus souvent – et qui
porte ensuite « sur » une matière conçue elle-même par confusion de la géo-
métrie et de la persistance. La technique devient alors une application d’une
conception elle-même erronée de la science !
Comme on le voit, il n’y a pas que les anges qui souffrent d’être incompris :
les techniciens non plus n’ont pas de chance, on les prend pour des savants
simplement de rang inférieur – en se trompant sur eux après s’être trompé
sur les savants… Ce n’est pas la technique qui est vide, c’est le regard du
philosophe : dans le plus beau barrage sur le Rhin, Heidegger ne parvient à
rien voir d’original quant à l’Être. Il se contente de redoubler le mouvement
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On dira que tous les modes d’existence sont transcendants puisqu’il y a tou-
jours un saut, une faille, un décalage, un risque, une différence entre une étape
et la suivante, une médiation et la suivante, n et n + 1 le long d’un chemin
Prendre le pli des techniques 23
Ce qui manque le plus, c’est l’immanence. Faut-il rappeler qu’il n’y a pas deux
mondes, le premier immanent et plein au-dessus et au-delà duquel il faudrait
en ajouter un autre – le surnaturel – et en deçà duquel, pour faire bonne mesure
et loger les représentations, il faudrait en creuser un autre –l’intériorité ? Il n’y
a que des êtres sous-naturels – nature comprise ! (Stengers, 2002) – tous légè-
rement transcendants par rapport à l’étape précédente le long de leur chemin
particulier. Ils forment réseau et ces réseaux s’ignorent le plus souvent sauf
quand ils se croisent et doivent composer les uns avec les autres en évitant
autant que possible les erreurs de catégorie. Le monde est donc plein de, ou
plutôt non, le monde est constamment évidé par des circulations de transcen-
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Si la technique est transcendante comme tous les autres modes, par consé-
quent, ce doit être à sa façon. Mais laquelle ? Comment comparer les êtres
avec pour seul outillage des objets et des sujets ? Tout bricoleur sait bien que
son habileté s’accroît s’il dispose, au lieu de quelques outils rudimentaires,
d’une panoplie de tournevis et de clefs anglaises, de scies et de pinces. C’est le
génie de Simondon d’avoir vu qu’on ne pouvait préciser le mode d’existence
de l’objet technique qu’en le titrant grâce à ceux de la magie, de la religion,
de la science, de la philosophie. C’est le seul usage rationnel qu’il faut don-
ner, d’après moi, au proverbial rasoir d’Occam. On s’en sert maladroitement
si l’on se met à couper à tort et à travers pour limiter arbitrairement le nom-
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bre d’êtres. Je crois au contraire qu’il convient d’en faire usage comme d’un
nécessaire de scalpels de tailles et de formes diverses luxueusement logés sur
un lit de satin dans un coffret de bois verni pour découper selon les articula-
tions même de l’animal tous les modes d’existence, sans accepter de rompre
le cou d’aucun…
Les pierres de votre maison gisaient dans une carrière fort loin d’ici ; le bois
de votre meuble en tek allait son chemin quelque part en Indonésie ; le sable
de votre vase en cristal dormait au fond d’une vallée de la Somme ; et ainsi de
suite. Mais n’est-ce pas aussi le mode d’altération des métamorphoses, cette
stupéfiante habilité à changer de forme ? C’est en effet qu’il y a de la magie
dans la technique – tous les mythes le disent et Simondon l’a saisi mieux
que personne. Regardez de nouveau autour de vous : vous ne pourrez établir
aucune continuité entre la carrière, la forêt tropicale, la sablière et les for-
mes qu’elle ont su suggérer à leurs fabricants en devenant quelques-unes des
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L’épreuve est facile à mener : il suffit de se retrouver les bras ballants devant
un « machin », un « truc » dont le sens vous échappe totalement, peut-être
un cadeau qu’on vous aura fait, ou un dispositif dont le mode d’emploi est
opaque, ou encore un caillou du Châtelperronien dont les tailleurs ont dis-
paru depuis quarante mille années : tout est là, et pourtant rien n’y est visible.
Comme si l’objet n’était qu’une partie seulement d’une trace, d’un tracé, d’un
mouvement dont le sens vous échappe. On prêche dans les Églises que la let-
tre des Écritures reste inerte sans l’Esprit qui souffle où il veut ; c’est bien plus
vrai encore des os blanchis de l’objet technique, qui attendent que l’esprit de
4. C’est ce que je me suis efforcé de suivre dans Aramis, ou L’amour des techniques (1992).
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la technique vienne les soulever, les recouvrir de chair, les agencer à nouveau,
les transfigurer, le mot n’est pas trop fort : les ressusciter.
L’objet technique a ceci d’opaque et, pour tout dire, d’incompréhensible, qu’on
ne peut le comprendre qu’à la condition de lui ajouter les invisibles qui le font
exister d’abord, puis qui l’entretiennent, le soutiennent et parfois l’ignorent
et l’abandonnent. – Encore des invisibles ? N’est-ce pas trop fort, comme si
j’avais un penchant obsessionnel pour ajouter de l’irrationalité même au cœur
de l’efficacité la plus matérielle et la plus rationnelle ! – Mais non, sans les
invisibles pas un objet ne tiendrait et surtout pas un automate ne parviendrait
à ce prodige de l’automation. De même que l’on oublie d’ajouter à la connais-
sance objective les chemins de la référence, on omet toujours d’ajouter aux
objets techniques ce qui les instaure sous prétexte, ce qui est vrai aussi, qu’ils
se tiennent tout seuls une fois lancés, sauf qu’ils ne peuvent jamais demeurer
seuls et sans soin – ce qui est vrai aussi. Décidément, la technique est mieux
cachée que la fameuse aletheia.
Ah, vous voulez dire qu’il y a des techniciens, des ingénieurs, des inspecteurs,
des surveillants, des équipes d’intervention, des réparateurs, des régleurs,
autour et en plus des objets matériels ? Bref, des humains et même un contexte
social ? Mais non, je n’ai rien dit de tel et pour la bonne raison que les techni-
ques précèdent les humains par des centaines de milliers d’années et que, de
toutes façons, je ne sais rien de ce qu’est « l’humain » ; par quoi vous voulez
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dit Souriau, n’est jamais le créateur, mais toujours l’instaurateur d’une œuvre
qui vient à lui mais qui, sans lui, ne viendrait jamais à l’existence. S’il y a une
question que ne se pose jamais le sculpteur, c’est la question critique : « Est-ce
moi ou est-ce la statue qui est l’auteur de la statue ? ». Si je parle d’invisibles,
c’est pour suivre rationnellement le fil de ce labyrinthe, je veux dire du vrai
labyrinthe : celui que l’architecte Dédale a construit pour le roi Minos. Si rien
dans la technique ne va droit, c’est parce que le cheminement logique – celui
de l’épistemè – est toujours interrompu, dévié, modifié et qu’on va de déplace-
ments en déviations – rappelons-nous que le daedalion, en grec, c’est le détour
astucieux hors de la voie droite. C’est ce qu’on veut dire, fort banalement,
quand on affirme qu’il y a là « un problème technique », un obstacle, un « os »,
un « bogue » ; ce que l’on désigne en disant de quelqu’un qu’il est le « seul
techniquement capable » de résoudre cette difficulté : « il a le coup de main »,
le « knack ». « Technique » n’est pas un substantif mais un adjectif : « ça c’est
technique » ; un adverbe : « c’est techniquement faisable » ; soit enfin mais
plus rarement un verbe : « techniciser ». Autrement dit, « technique » ne dési-
gne pas un objet mais une différence, une exploration toute nouvelle de l’être-
en-tant-qu’autre, une nouvelle déclinaison de l’altérité, une abaliété propre.
Simondon lui aussi se moquait du substantialisme qui, là encore, là comme
toujours, manquait l’être technique.
Et ce n’est souvent pas la peine d’aller très loin dans les géniales innovations
techniques, pour en saisir le détour, la totale originalité. On retrouve cette ful-
gurance dans l’humble geste du bricoleur qui trouve une cale pour empêcher
une porte de se refermer trop vite. « Trouver le truc », tout est là. Quel mode
va plus loin dans l’altération que celui-ci ? Le risque de la reproduction est
admirable bien sûr, mais jamais les êtres de la reproduction ne sautent dans
l’existence de façon aussi vertigineuse que les composants de la plus humble
technique. Toutes les galaxies peuvent tourner les unes sur les autres, elles
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S’il y a une chose vraiment que le matérialisme n’a jamais su célébrer, c’est
la multiplicité des matières, cette altération infinie des puissances cachées que
l’astuce seule va y chercher. Comme on la comprend mal en prétendant faire
des techniques les simples « applications de la Science » et la seule « domina-
tion de la Nature ». L’idée que l’on pourrait déduire tous les tours et détours
du génie technique par des principes a priori a toujours bien fait rire les ingé-
nieurs. Isabelle Stengers avait imaginé de réduire, par une expérience de pen-
sée radicale, toutes les inventions techniques aux seuls « principes de base »
Prendre le pli des techniques 29
reconnus par les savants et dont on enseigne dans les écoles qu’ils forment leur
« indiscutable fondement » : réduites au cycle de Carnot, les locomotives s’ar-
rêtaient aussitôt ; limités à la physique de la portance, les avions s’écrasaient
au sol ; ramenée au dogme central de la biologie, l’industrie biotechnologique
tout entière suspendait ses cultures de cellules. En s’envolant, les invisibles
de la technique – détour, dédale, astuces, trouvailles – auraient réduit à néant
l’effort des sciences. Plus d’invisibles, plus de domination. Cataclysme uni-
versel aux effets bien plus effroyables que la chute de quelques gratte-ciel.
Vulcain le boiteux se moque bien de la prétention d’Athéna à lui dicter ses
lois. Tout dans la matière est esprit pour l’ingéniosité. Comment a-t-on perdu
ce contraste au profit d’un rêve de maîtrise et de domination ? Comment
a-t-on pu ignorer cette matériologie qu’a honorée pourtant tout un courant
assez caché de la philosophie française de Diderot à François Dagognet en
passant par Bergson et bien sûr Simondon (Dagognet, 1989 ; Bensaude-Vin-
cent, 1998) ? Perte aussi effarante que celle du religieux. Inversion tout aussi
tragique, puisque les techniques vont si peu droit qu’elles laissent dans leur
sillage bien d’autres invisibles : les conséquences inattendues, les surprises,
les déchets, tout un nouveau labyrinthe ouvert sous nos pas et dont l’existence
même continue à être niée par ceux qui pensent pouvoir aller d’un coup, sans
médiation, sans le péril d’aucun long détour, « droit au but » (Beck, 2003).
« The magic bullet », « the technical fix », il faut bien parler américain pour
comprendre cette étrange cécité de Modernes sur la source la plus précieuse
de toutes les beautés, de tous les conforts, de toutes les efficiences. Quelle
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Comment nommer ce mode d’existence que l’on manquerait tout à fait si l’on
faisait l’erreur de le limiter aux objets laissés dans son sillage sans en repro-
duire le mouvement si particulier ? Je l’appellerai tout simplement le pliage
technique. Ce terme nous évitera la bévue de parler de la technique de façon
irrévérencieuse comme d’une masse d’objets. La technique, c’est toujours
« pli sur pli », implication, complication, explication. Il y aura pliage tech-
nique à chaque fois que l’on pourra mettre en évidence cette transcendance
de deuxième niveau qui vient interrompre, courber, détourner, détourer les
autres modes d’existence en introduisant ainsi, par une astuce, un différen-
tiel de matériau, de résistance, quel que soit par ailleurs le type de matériau.
On pourra parler de pliage technique pour le montage si délicat d’habitudes
musculaires qui font de nous, par apprentissage, des êtres compétents doués
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d’un fin savoir-faire, aussi bien que pour parler de la fonte en fusion qui sort
des hauts fourneaux de Mittal, ou encore pour désigner la distinction entre un
logiciel et son compilateur, ou enfin pour célébrer la « technique » juridique
qui permet de relier un texte un peu plus durable avec un dossier qui le sera
moins. Là ou est le différentiel de résistance, là aussi est la technique. C’est
d’ailleurs cette ubiquité qui explique probablement son opacité : elle est par-
tout, dans toutes les chaînes et réseaux, chaque fois qu’il y a ce détour, ce
pliage, ce gradient et ce maintien des assemblages hétérogènes. De même que
la technique se plie dans les êtres de la reproduction et de la métamorphose,
tous les autres modes vont se loger, se lover, s’abriter, s’appuyer dans les
dispositifs que l’astuce technique va laisser derrière elle – en disparaissant
modestement.
RÉFÉRENCES