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Modes d'existence et philosophie technique

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Un tournant performatif ?
Retour sur ce que « font »
les mots et les choses
DOSSIER
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PRENDRE LE PLI DES TECHNIQUES

Bruno LATOUR

DOI: 10.3917/res.163.0013
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MODE D’EXISTENCE ET INSTAURATION

Il existe, dans le voisinage du pragmatisme de James et de la philosophie spé-


culative de Whitehead, une tradition qui porte sur les prépositions définies
comme des modes d’existence. On trouve ce terme, dans le livre assez bien
connu, même s’il n’a guère trouvé de continuateurs, de Gilbert Simondon sur
le cas particulier de la technique. Du mode d’existence des objets techniques
est un livre de philosophie qui sait compter au-delà du sujet, de l’objet et de
leur combinaison. Il va même, comme on le sait, jusqu’à sept, enchaînant les
modes d’existence dans une sorte de généalogie – qu’il appelle « génétique »
– largement mythique mais qui a l’immense avantage de ne pas réduire à deux
(ou à trois) les solutions possibles : pour Simondon, la saisie du monde n’exige
pas que l’on commence par partager les réalités en objet et sujet. Une citation
suffira pour dessiner la trajectoire qu’il s’efforce de capter : « Nous supposons
que la technicité résulte d’un déphasage d’un mode unique, central et originel
d’être au monde, le mode magique ; la phase qui équilibre la technicité est le
mode d’être religieux. Au point neutre entre technique et religion, apparaît au
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moment du dédoublement de l’unité magique primitive la pensée esthétique :
elle n’est pas une phase mais un rappel permanent de la rupture de l’unité du
mode d’être magique et une recherche d’unité future » (p. 160).

En dehors de l’intérêt qu’il y a pour lui à réhabiliter la magie, à faire de la


technique le pendant du religieux, et, plus tard, à extraire l’éthique de la tech-
nique, la science du religieux et, enfin, la philosophie de l’esthétique, c’est
la notion même d’une pluralité de modes d’existence dont chacun doit être
respecté pour lui-même, qui fait toute l’originalité de cette étrange aventure
intellectuelle. Bien qu’elle soit restée sans lendemain (la philosophie des
techniques continuant à prendre les goûts et dégoûts de Heidegger pour une
profonde pensée (Simondon, 1989), Simondon a saisi que la question onto-
logique pouvait s’extraire de la recherche d’une substance, de la fascination
pour la seule connaissance, de l’obsession pour la bifurcation entre sujet et
objet, et se poser plutôt en termes de vecteurs. Pour lui, sujet et objet, loin
d’être au début de la réflexion comme les deux crochets indispensables aux-
quels il convient d’attacher le hamac où va pouvoir somnoler le philosophe,
16 Réseaux n° 163/2010

ne sont que des effets assez tardifs d’une véritable histoire des modes d’exis-
tence : « Ce déphasage de la médiation en caractères figuraux et caractè-
res de fond traduit l’apparition d’une distance entre l’homme et le monde ;
la médiation elle-même, au lieu d’être une simple structuration de l’univers,
prend une certaine densité ; elle s’objective dans la technique et se subjective
dans la religion, faisant apparaître dans l’objet technique le premier objet et
dans la divinité le premier sujet, alors qu’il n’y avait auparavant qu’une unité
du vivant et de son milieu : l’objectivité et la subjectivité apparaissent entre le
vivant et son milieu, entre l’homme et le monde, à un moment où le monde n’a
pas encore un complet statut d’objet ni l’homme un complet statut de sujet »
(p. 168).

Simondon, pourtant, demeure classique, obsédé qu’il est par l’unité originelle
et l’unité future, déduisant ses modes les uns dans les autres, d’une manière
qui pourrait en fait rappeler plutôt Hegel. Il n’aurait compté jusqu’à sept que
pour mener, en fin de compte, jusqu’à l’un… Le multiréalisme ne serait au
fond qu’un long détour pour revenir à la philosophie de l’être, le septième des
modes dont il a tracé l’esquisse.

C’est vers un autre livre, celui-là tout à fait oublié, d’un philosophe qui n’a
même pas connu le respect poli qu’on accorde quand même à Simondon, qu’il
faut se tourner. Quand Étienne Souriau publie cet apax Les différents modes
d’existence, en 1943, en pleine guerre, ce n’est pas pour parler de géopolitique,
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pour chercher les causes de la défaite ou pour remonter le moral des troupes
(Souriau, 1943). Non, c’est pour explorer, avec une audace inouïe, une inven-
tion métaphysique toute fraîche ainsi qu’une stupéfiante liberté d’expression,
la question du multiréalisme : de combien de façons différentes peut-on dire
que l’être existe ? Si l’on pouvait faire à nouveau retentir cette expression si
banale, on pourrait suggérer que Souriau s’intéresse aux manières d’être, en
prenant certes très au sérieux le mot « être », mais en conservant aussi l’idée
de manière, d’étiquette, de protocole, comme si le philosophe voulait inventer
enfin, après plusieurs siècles de bifurcation (Whitehead, 1920), une politesse
respectueuse des bonnes manières de se comporter avec les êtres.

Pour comprendre ce qu’il définit explicitement comme une enquête empiri-


que et systématique, il convient de s’armer de deux notions essentielles. La
première nous est déjà familière, puisque Souriau rattache directement son
projet à une citation de James dans laquelle celui-ci définissait l’empirisme
comme un respect de l’expérience donnée par les prépositions : « On sait
Prendre le pli des techniques 17

quelle importance W. James attachait, dans la description du courant de la


conscience, à ce qu’il appelait ‘un sentiment de ou, un sentiment de car’.
Nous serions ici dans un monde où les ou bien, ou les à cause de, les pour et
avant tout les et alors, et ensuite, seraient les véritables existences. (…) Ce
serait une sorte de grammaire de l’existence que nous déchiffrerions ainsi,
élément par élément » (p. 108).

Le point capital, c’est que cette ontologie des prépositions nous éloigne
d’emblée du type d’enquêtes si fréquentes jusqu’ici dans les philosophies de
l’être : la préposition ne désigne pas un domaine ontologique, une région,
un territoire, une sphère, une substance. Il n’y a pas de région du si ou du
et. Mais, comme son nom l’indique parfaitement, la préposition prépare la
position qu’il va falloir donner à ce qui suit, offrant à la recherche du sens
une inflexion décisive qui va permettre de juger de sa direction, de son vec-
teur. Comme la préposition, le régime d’énonciation prépare ce qui suit, sans
empiéter en rien sur ce qui est effectivement énoncé. À la façon des partitions
en musique, le régime indique seulement dans quelle tonalité, dans quel clef,
il va falloir se préparer à jouer ce qui suit. Il ne s’agit donc pas de rechercher
ce qui subsiste sous les énoncés, leurs conditions de possibilité, ou leur fonde-
ment, mais, chose à la fois décisive et légère, leur mode d’existence. « What
to do next ? », comme le dirait Austin dont la notion de force illocutoire pour-
rait d’ailleurs servir d’utile synonyme (Austin, 1970). La force illocutoire, on
s’en souvient, ne dit rien de l’énoncé mais elle annonce comment l’on doit
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accueillir ses conditions de félicité afin d’éviter les erreurs de catégorie et ne
pas prendre par exemple pour une description, ce qui est un récit de fiction, ou
pour une interdiction ce qui est une demande. Qu’il s’agisse de préposition,
de régime d’énonciation, de mode d’existence ou de force illocutoire, la vec-
tion est la même : peut-on enquêter de façon sérieuse sur les relations comme
on l’a fait si longtemps sur les sensations, sans les obliger à s’aligner aussitôt
dans la seule et unique direction d’avoir à mener soit vers l’objet (en s’éloi-
gnant du sujet) soit vers le sujet (en s’éloignant alors de l’objet) ?

Toutefois, en prenant comme synonymes de mode d’existence des termes pro-


ches de la sémiotique ou de la linguistique (métaphores que Souriau utilise
d’ailleurs aussi), je risque de faire déraper le projet avant même qu’il ait repris
la bonne direction : nous sommes en effet habitués à poser soit des ques-
tions de langue soit des questions d’ontologie – habitude qui est évidemment
la conséquence de cette bifurcation à laquelle nous souhaitons mettre fin en
apprenant à compter sur nos doigts au-delà de deux ou de trois. Il faut donc
18 Réseaux n° 163/2010

ajouter une précaution : nous devons non seulement différencier la recherche


des prépositions de celle des substances ou des fondements, mais aussi cher-
cher un terme qui autorise à joindre les questions de langue et celle d’être, et
cela malgré l’interdit qui oblige à les distinguer.

C’est là l’innovation philosophique la plus importante de Souriau celle qu’il


désigne du beau mot d’instauration. Comment saisir « l’œuvre à faire » en évi-
tant de devoir choisir entre ce qui vient de l’artiste et ce qui vient de l’œuvre,
voilà ce qui l’intéresse avant tout (Souriau, 1956). Pour comprendre l’obses-
sion de Souriau, prenons une des nombreuses descriptions qu’il fait de l’acte
de création : « Un tas de glaise sur la sellette du sculpteur. Existence réique 1
indiscutable, totale, accomplie. Mais existence nulle de l’être esthétique. Cha-
que pression des mains, des pouces, chaque action de l’ébauchoir accomplit
l’œuvre. Ne regardez pas l’ébauchoir, regardez la statue. À chaque action du
démiurge, la statue peu à peu sort de ses limites. Elle va vers l’existence – vers
cette existence qui à la fin éclatera de présence actuelle, intense et accomplie.
C’est seulement en tant que la masse de terre est dévouée à être cette œuvre
qu’elle est statue. D’abord faiblement existante, par son rapport lointain avec
l’objet final qui lui donne son âme, la statue peu à peu se dégage, se forme,
existe. Le sculpteur d’abord la pressent seulement, peu à peu l’accomplit par
chacune de ces déterminatons qu’il donne à la glaise. Quand sera-t-elle ache-
vée ? Quand la convergence sera complète, quand la réalité physique de cette
chose matérielle et la réalité spirituelle de l’œuvre à faire se seront rejointes
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et coincideront parfaitement ; si bien qu’à la fois dans l’existence physique
et dans l’existence spirituelle, elle communiera intimement avec elle-même,
l’un étant le miroir lucide de l’autre » (p. 107-108)

L’erreur d’interprétation serait évidemment de croire que Souriau décrit ici le


passage d’une forme à une matière, l’idéal de la forme passant progressive-
ment à la réalité, comme une potentialité qui deviendrait simplement réelle à
travers le truchement de l’artiste plus ou moins inspiré 2. Il s’agit au contraire
d’une instauration, d’un risque pris, d’une découverte, d’une invention totale :
« Mais cette existence croissante est faite, comme on voit, d’une modalité
double enfin coincidente, dans l’unité d’un seul être progressivement inventé

1. « Réique » est un néologisme pour parler de la chose phénoménale d’abord puis objective
ensuite.
2. Opposition classique introduite par Deleuze entre le couple potentiel/réel et le couple vir-
tuel/actuel. C’est le second qui intéresse Souriau, ce qui explique d’ailleurs l’intérêt que lui
porte Deleuze.
Prendre le pli des techniques 19

au cours de ce labeur. Souvent nulle prévision : l’œuvre terminale est toujours


jusqu’à un certain point une nouveauté, une découverte, une surprise. C’est
donc cela que je cherchais, que j’étais destiné à faire ! » (p. 109).

Ce qui fascine Souriau dans l’art (comme ce qui me fascine dans le labora-
toire), c’est le faire faire, c’est le faire exister, c’est-à-dire la réplication, la
redondance, le rebondissement de l’action par l’artiste (ou par le chercheur) et
le recueil de l’œuvre (ou l’autonomie du fait). Instaurer et construire sont évi-
demment synonymes, mais l’instauration a l’insigne avantage de ne pas réuti-
liser tout le bagage métaphorique du constructivisme – qui serait pourtant d’un
emploi facile et presque automatique dans le cas de l’œuvre si évidemment
« construite » par l’artiste. Parler d’« instauration », c’est préparer l’esprit à
engager la question de la modalité à l’envers exact du constructivisme. Dire,
par exemple, qu’un fait est « construit », c’est inévitablement (et je suis bien
payé pour le savoir) désigner à l’origine du vecteur le savant, selon le modèle
du Dieu potier. Mais à l’inverse, dire d’une œuvre d’art qu’elle est « instau-
rée », c’est se préparer à faire du potier celui qui accueille, recueille, prépare,
explore, invente – comme on invente un trésor – la forme de l’œuvre.

Prenons bien garde : malgré le style si daté, il ne s’agit en rien d’un retour à
l’Idéal du Beau dont l’œuvre serait le creuset. Dans les deux cas, aucun doute
là-dessus, aucune hésitation chez Souriau : sans activité, sans inquiétude, sans
main-d’œuvre, pas d’œuvre, pas d’être. Il s’agit donc bien d’une modalité
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active. Mais l’accent résonne tout autrement dans le cas du constructivisme
et dans celui de l’instauration : l’appel au constructivisme sonne toujours cri-
tique parce qu’on croit entendre derrière la désignation du constructeur ce
Dieu capable de créer ex nihilo. Il y a donc toujours du nihilisme dans le Dieu
potier : si les faits sont construits, alors le savant les construit de rien ; ils ne
sont eux-mêmes que de la boue saisie par le souffle divin. Mais s’ils sont ins-
taurés par le savant ou par l’artiste, alors les faits comme les œuvres tiennent,
résistent, obligent – et les humains, leurs auteurs, doivent se dévouer pour
eux, ce qui ne veut pourtant pas dire qu’ils leur servent de simple conduit.

DU MODE D’EXISTENCE TECHNIQUE

L’un des plus étonnants traits des Modernes, c’est le peu de place qu’ils accor-
dent à ce qui les définit le plus nettement aux yeux de tous les autres depuis le
début des grandes découvertes : l’art et la manière de déployer la technique.
Ceux qui se vantent d’être de « solides matérialistes », n’ont pas donné deux
20 Réseaux n° 163/2010

pensées à la solidité des matériaux. Qu’on méprise la religion, cette figure


qui n’a pas su tenir son rang ontologique devant la compétition des sciences,
je veux bien ; que l’on se méfie des tripatouillages de la psychologie, je le
comprends sans peine : ils contaminent toujours assez dangereusement ceux
qui les manipulent. Mais les outils ? les automates ? les machines ? le paysage
même que l’on n’a cessé de retourner et de labourer depuis des centaines de
milliers d’années, les inventions qui dans les trois derniers siècles ont boule-
versé nos vies plus que toutes les autres passions ? Pour mille ouvrages sur les
bienfaits de la connaissance objective – et les risques mortels que ferait courir
sa mise en cause –, il n’y en a pas dix sur les techniques – et pas trois pour
signaler le danger mortel que l’on courrait à ne pas les aimer. Je veux pour
preuve de cet abaissement que, dans le mot d’épistémologie, nous entendions
toujours une connaissance sur la connaissance, alors que dans le mot de tech-
nologie, malgré les efforts d’André Leroi-Gourhan et de ses disciples, nous ne
parvenons plus à nous souvenir que gît emprisonnée une réflexion quelconque
sur cette technique. Nous n’hésitons pas à dire de la plus humble machine
pleine de puces qu’elle est une « technologie », mais nous n’attendons d’elle
aucune leçon ; à un « technologue » nous demandons seulement qu’il vienne
réparer ladite machine mais pas qu’il nous en offre une connaissance. Qu’en
ferions-nous ? Il n’y a rien à penser dans la technique. Ce n’est qu’un tas de
moyens compliqués. Tout le monde le sait.

Même la philosophie politique, pourtant si peu prolixe, peut se flatter d’avoir


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engendré plus d’ouvrages que la philosophie des techniques, on peinerait à les
compter sur ses dix doigts. C’est que l’on s’est servi de ce que j’appelle l’in-
formation double-clic (le déplacement sans transformation) pour étalonner une
manière d’être pour laquelle elle est aussi peu faite que pour juger du chemi-
nement des faits, des démons, des anges ou des moyens de droit. Mais comme
toujours, au lieu de rejeter un étalon si manifestement inadéquat, on a choisi de
faire rentrer la technique aussi dans ce lit de Procuste. Alors que toute l’expé-
rience s’insurgeait contre une telle mutilation, on a fait comme si la technique,
elle aussi, transportait sans déformation de simples informations. Il est vrai
que les ingénieurs n’ont pas protesté, se donnant tout le mal du monde pour
ressembler à l’image de savants butés qu’on voulait donner d’eux !

On dira que là, vraiment, c’est impossible, que j’exagère, que je suis victime
d’occidentalisme, que tout dans la pratique des artisans, des ingénieurs, des
technologues, des bricoleurs même, manifeste au contraire la multiplicité des
transformations, l’hétérogénéité des combinaisons, la prolifération des astu-
ces, le montage délicat des savoir-faire fragiles. Si l’on peut hésiter sur le
Prendre le pli des techniques 21

mode d’existence de la reproduction (à cause de la persistance qui en résulte)


(Latour, 2007) 3, hésiter encore sur celui des chaînes de référence (comme on
accède bien aux lointains, on peut omettre à la fin les instruments qui ont per-
mis cet accès), on ne peut pas douter que la technique émerge d’une longue
série de transformations risquées. Par cette objection, le lecteur prouverait
à quel point il a mal compris la capacité des Modernes à s’aveugler grâce à
leur obsession pour le transport d’identité à identité par une identité. Si l’on
veut mesurer l’abîme qu’ils sont capables de creuser entre la pratique et la
théorie de la pratique, ce n’est pas seulement dans l’épistémologie, dans la
psychologie ou dans la théologie qu’il faut aller, mais aussi dans la technolo-
gie (j’utiliserai toujours le terme dans son sens de réflexion sur la technique).
Même quand ils parlent de « construction », les Modernes sont parvenus à cet
exploit vraiment admirable de ne pas être constructivistes ! Pour ne rien dire
de l’instauration.

Comment pourrait-on imposer un transport sans transformation dans l’acte


technique quand tout indique le contraire ? Ô c’est très simple : il suffit d’y
ajouter l’utilité, l’efficacité ou, d’un mot plus savant, l’ustensilité. L’efficacité
est à la technique comme l’objectivité à la référence : le moyen d’avoir le
beurre et l’argent du beurre, le résultat sans le moyen, je veux dire sans le
chemin de médiations appropriées (il en est d’ailleurs de même avec la ren-
tabilité, troisième Grâce de cette archaïque mythologie). Tous les tourbillons
et les trublions des transformations techniques peuvent être oubliés, si vous
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dites qu’on ne fait que transporter par l’objet technique la fonction qu’il doit
fidèlement remplir. Si vous parvenez à voir dans toute technique un trans-
port d’efficacité à travers un outil « parfaitement maîtrisé », et si, en plus,
vous lui accolez un fabricateur qui possède dans sa tête une forme préalable
qu’il applique à une matière inerte et informe, alors vous allez pouvoir, par un
geste de prestidigitation, faire disparaître le monde matériel tout en donnant
l’impression de le peupler d’objets dont la matérialité aura le même caractère
fantomatique que la nature ! La voiture ? Elle « correspond » exactement
au « besoin de déplacement » et chacune de ses formes « découle » de ses
besoins. L’ordinateur ? Il « remplit efficacement » la fonction pour laquelle il
a été conçu. Le marteau ? Lui aussi provient d’une réflexion sur la « meilleure
façon » de balancer le bras, le levier, le bois et l’acier. Donnez-moi des besoins
et des concepts : la forme en sortira et la matière suivra. La technique ? De

3. J’appelle ici reproduction le mode d’existence qui assure la continuité dans l’être des phéno-
mènes (mode entièrement distinct de celui de la référence).
22 Réseaux n° 163/2010

la pensée appliquée à de la matière elle-même conçue comme forme, si bien


que, à nouveau, forme et pensée se répètent l’une l’autre. Entrée en scène de
l’Homo faber qui moule ses besoins à travers des outils par une « action effi-
cace sur la matière » (l’expression est malheureusement de Leroi-Gourhan),
cinq mots aussi parfaitement innocents que parfaitement inadéquats.

Le mépris dans lequel on tient les techniques vient de ce qu’on les traite sur
le même modèle que celui qui a déjà servi à mécomprendre le travail de la
référence scientifique (Latour, 2001). De même qu’il existe en épistémologie
une théorie de l’objectivité comme « correspondance » entre carte et territoire
par le truchement de la forme, il y a en technologie une théorie de l’efficacité
comme correspondance entre la forme et la fonction. On croit que la techni-
que est une action venue de l’homme – mâle d’ailleurs le plus souvent – et qui
porte ensuite « sur » une matière conçue elle-même par confusion de la géo-
métrie et de la persistance. La technique devient alors une application d’une
conception elle-même erronée de la science !

Comme on le voit, il n’y a pas que les anges qui souffrent d’être incompris :
les techniciens non plus n’ont pas de chance, on les prend pour des savants
simplement de rang inférieur – en se trompant sur eux après s’être trompé
sur les savants… Ce n’est pas la technique qui est vide, c’est le regard du
philosophe : dans le plus beau barrage sur le Rhin, Heidegger ne parvient à
rien voir d’original quant à l’Être. Il se contente de redoubler le mouvement
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universel d’occultation de la chose savante en le prolongeant un coup plus
loin : la Science n’est qu’un avatar de la Technique, après que celle-ci ait été
préalablement mécomprise comme Gestell. Magistrale méprise sur la maî-
trise. Beau cas d’oubli de l’être en tant que technique. Manque de générosité
ontologique ! S’il est vrai que le lent déluge de la res extensa a submergé la
Vierge et les saints, elle a noyé beaucoup plus obscurément encore « le mode
d’existence de l’objet technique ». Simondon aussi s’était indigné qu’un phé-
nomène aussi massif puisse échapper à la conscience lettrée. J’y vois une
preuve supplémentaire du manque de fiabilité des modernistes sur leur propre
civilisation : comment ont-ils pu rater l’étrangeté, l’ubiquité, l’humanité des
techniques ! Rater leur somptueuse opacité ! Mais surtout, ce qui m’a toujours
stupéfié, manquer leur transcendance. Décidément, c’est de la technique et
pas de la nature qu’il faut dire « qu’elle aime à se cacher ».

On dira que tous les modes d’existence sont transcendants puisqu’il y a tou-
jours un saut, une faille, un décalage, un risque, une différence entre une étape
et la suivante, une médiation et la suivante, n et n + 1 le long d’un chemin
Prendre le pli des techniques 23

d’altérations – ce que la notion d’instauration cherche justement à cerner. La


continuité manque toujours. Rien de plus transcendant, par exemple, que les
repères géodésiques par rapport aux relevés inscrits sur le carnet du géomètre
arpenteur ; rien de plus transcendant que la question d’une seule ligne posée
au jury d’un procès par rapport aux milliers de pages d’un lourd dossier roulé
grâce à un diable jusqu’au greffe du tribunal ; rien de plus transcendant que
le rapport entre la tiédeur d’une prière rabâchée et le saisissement d’en avoir
compris le sens comme pour la première fois ; rien de plus transcendant que le
rapport entre la scène de carton pâte et l’envol des personnages de théâtre qui
semblent en sortir. Les transcendances abondent puisque entre deux continui-
tés il y a toujours une discontinuité dont elle forme, en quelque sorte, le prix,
le chemin et le salut, bref l’être-en-tant-qu’autre.

Ce qui manque le plus, c’est l’immanence. Faut-il rappeler qu’il n’y a pas deux
mondes, le premier immanent et plein au-dessus et au-delà duquel il faudrait
en ajouter un autre – le surnaturel – et en deçà duquel, pour faire bonne mesure
et loger les représentations, il faudrait en creuser un autre –l’intériorité ? Il n’y
a que des êtres sous-naturels – nature comprise ! (Stengers, 2002) – tous légè-
rement transcendants par rapport à l’étape précédente le long de leur chemin
particulier. Ils forment réseau et ces réseaux s’ignorent le plus souvent sauf
quand ils se croisent et doivent composer les uns avec les autres en évitant
autant que possible les erreurs de catégorie. Le monde est donc plein de, ou
plutôt non, le monde est constamment évidé par des circulations de transcen-
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dances qui le creusent tout au long par un fin pointillé laissé par les sauts et les
seuils qu’il faut franchir de proche en proche pour exister quelque peu davan-
tage. Une course d’obstacles, en somme.

LE TYPE DE TRANSCENDANCE DE L’ACTE TECHNIQUE

Si la technique est transcendante comme tous les autres modes, par consé-
quent, ce doit être à sa façon. Mais laquelle ? Comment comparer les êtres
avec pour seul outillage des objets et des sujets ? Tout bricoleur sait bien que
son habileté s’accroît s’il dispose, au lieu de quelques outils rudimentaires,
d’une panoplie de tournevis et de clefs anglaises, de scies et de pinces. C’est le
génie de Simondon d’avoir vu qu’on ne pouvait préciser le mode d’existence
de l’objet technique qu’en le titrant grâce à ceux de la magie, de la religion,
de la science, de la philosophie. C’est le seul usage rationnel qu’il faut don-
ner, d’après moi, au proverbial rasoir d’Occam. On s’en sert maladroitement
si l’on se met à couper à tort et à travers pour limiter arbitrairement le nom-
24 Réseaux n° 163/2010

bre d’êtres. Je crois au contraire qu’il convient d’en faire usage comme d’un
nécessaire de scalpels de tailles et de formes diverses luxueusement logés sur
un lit de satin dans un coffret de bois verni pour découper selon les articula-
tions même de l’animal tous les modes d’existence, sans accepter de rompre
le cou d’aucun…

Quelle est donc l’abaliété propre au mode d’existence technique – pour


emprunter à Souriau l’un de ces beaux vocables qu’il oppose à la seule recher-
che de l’identité ? Pas de doute, il s’agit bien d’un saut, d’une faille, d’une
cassure même, d’une rupture dans le cours des choses, ce qu’on appelle une
invention humble ou géniale peu importe. Il suffit pour s’en convaincre de
regarder autour de soi et de commencer à prendre la mesure de ce que la tech-
nique a fait subir aux êtres qu’elle se donne comme point de départ.

Les pierres de votre maison gisaient dans une carrière fort loin d’ici ; le bois
de votre meuble en tek allait son chemin quelque part en Indonésie ; le sable
de votre vase en cristal dormait au fond d’une vallée de la Somme ; et ainsi de
suite. Mais n’est-ce pas aussi le mode d’altération des métamorphoses, cette
stupéfiante habilité à changer de forme ? C’est en effet qu’il y a de la magie
dans la technique – tous les mythes le disent et Simondon l’a saisi mieux
que personne. Regardez de nouveau autour de vous : vous ne pourrez établir
aucune continuité entre la carrière, la forêt tropicale, la sablière et les for-
mes qu’elle ont su suggérer à leurs fabricants en devenant quelques-unes des
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composantes de votre demeure. Il y a donc bien eu métamorphose, et ce n’est
pas par hasard si l’on parle, à propos de la technique, de ruse, d’habileté, de
détour, de mètis. On sent bien des harmoniques entre la subtilité nécessaire
pour déjouer les pièges des démons et celle qu’il faut mettre en œuvre pour
trouver « le truc ». En tout cas, les deux biaisent parce que, selon l’admirable
expression populaire, « il y a toujours le moyen de moyenner ». Si Ulysse est
« plein de ruses », si Vulcain boite, c’est parce que, à l’approche de l’être tech-
nique, rien ne va droit, tout se fait de biais – et même parfois tout va de travers.
Mais en même temps, ma table, les murs de ma maison, mon vase de cristal
demeurent. Contrairement aux êtres de la métamorphose, et donc de la magie,
une fois radicalement transformés, les êtres de la technique imitent ceux de la
reproduction par leur persistance, leur obstination, leur conatus. C’est comme
si la technique avait arraché à la reproduction comme aux métamorphoses une
partie de leurs secrets en croisant les deux espèces. Pas étonnant qu’on ait vu
dans le feu de Prométhée ce qui fluidifie toutes choses et, en même temps,
ce qui leur procure une durée, une dureté, une consistance nouvelle. Pas une
Prendre le pli des techniques 25

archéologue digne de ce nom qui ne s’émeuve devant les poteries qu’elle


déterre et qui, même fracassées, dureront autant que notre Terre.

Si le mode d’existence de l’objet technique n’est qu’un mélange astucieux de


deux autres modes, n’aurait-il rien en propre ? Aucun doute qu’il soit diffi-
cile à saisir, encore plus labile, peut-être, que les êtres de la magie suivis par
Simondon. C’est en effet qu’il est rare et que le terme d’« objet » technique
risque de nous égarer. Ni le mur, ni la table, ni le vase – ni la voiture, ni le
train, ni l’ordinateur, ni l’animal domestiqué – ne sont « techniques » une fois
laissés à eux-mêmes. Ce qu’il y a d’objet en eux dépend de la présence des
composés dont chacun a été arraché par des métamorphoses à la persistance
des êtres choisis comme point de départ – inertes ou vivants – dont chacun
prête certaines de ses vertus, bien sûr, mais sans qu’on puisse le plus souvent
durablement profiter de leur initiative et de leur autonomie. Les ingrédients
de ces mélanges demeurent étrangers les uns aux autres. Ils acceptent d’être
traduits, détournés, disposés, agencés, mais ils n’en restent pas moins sur leur
« quant à soi », prêts à lâcher à la moindre occasion. Si l’on n’y veille pas,
le mur s’écroule, le bois taraudé par les vers tombe en poussière, le cristal
s’opacifie ou se brise – la voiture tombe en panne, le train déraille, le cheval
redevient sauvage ; quant à l’ordinateur, je préfère ne pas en parler tant il
est fragile (le mien vient de tomber en panne au retour de vacances, par une
sorte de dépression maléfique…). C’est des techniques bien plus que des tex-
tes qu’il faut dire traduttore, traditore. On ne trouvera donc jamais le mode
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d’existence technique dans l’objet lui-même puisqu’il laisse partout des hia-
tus : d’abord, entre lui-même et le mystérieux mouvement dont il n’est que le
sillage ; ensuite, à l’intérieur de lui-même entre chacun des ingrédients dont il
n’est que l’assemblage momentané 4. Il n’y a jamais en technique de solution
de continuité ; ça ne « fait jamais raccord ».

L’épreuve est facile à mener : il suffit de se retrouver les bras ballants devant
un « machin », un « truc » dont le sens vous échappe totalement, peut-être
un cadeau qu’on vous aura fait, ou un dispositif dont le mode d’emploi est
opaque, ou encore un caillou du Châtelperronien dont les tailleurs ont dis-
paru depuis quarante mille années : tout est là, et pourtant rien n’y est visible.
Comme si l’objet n’était qu’une partie seulement d’une trace, d’un tracé, d’un
mouvement dont le sens vous échappe. On prêche dans les Églises que la let-
tre des Écritures reste inerte sans l’Esprit qui souffle où il veut ; c’est bien plus
vrai encore des os blanchis de l’objet technique, qui attendent que l’esprit de

4. C’est ce que je me suis efforcé de suivre dans Aramis, ou L’amour des techniques (1992).
26 Réseaux n° 163/2010

la technique vienne les soulever, les recouvrir de chair, les agencer à nouveau,
les transfigurer, le mot n’est pas trop fort : les ressusciter.

L’objet technique a ceci d’opaque et, pour tout dire, d’incompréhensible, qu’on
ne peut le comprendre qu’à la condition de lui ajouter les invisibles qui le font
exister d’abord, puis qui l’entretiennent, le soutiennent et parfois l’ignorent
et l’abandonnent. – Encore des invisibles ? N’est-ce pas trop fort, comme si
j’avais un penchant obsessionnel pour ajouter de l’irrationalité même au cœur
de l’efficacité la plus matérielle et la plus rationnelle ! – Mais non, sans les
invisibles pas un objet ne tiendrait et surtout pas un automate ne parviendrait
à ce prodige de l’automation. De même que l’on oublie d’ajouter à la connais-
sance objective les chemins de la référence, on omet toujours d’ajouter aux
objets techniques ce qui les instaure sous prétexte, ce qui est vrai aussi, qu’ils
se tiennent tout seuls une fois lancés, sauf qu’ils ne peuvent jamais demeurer
seuls et sans soin – ce qui est vrai aussi. Décidément, la technique est mieux
cachée que la fameuse aletheia.

Ah, vous voulez dire qu’il y a des techniciens, des ingénieurs, des inspecteurs,
des surveillants, des équipes d’intervention, des réparateurs, des régleurs,
autour et en plus des objets matériels ? Bref, des humains et même un contexte
social ? Mais non, je n’ai rien dit de tel et pour la bonne raison que les techni-
ques précèdent les humains par des centaines de milliers d’années et que, de
toutes façons, je ne sais rien de ce qu’est « l’humain » ; par quoi vous voulez
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dire, je le subodore, le « sujet qui maîtriserait la matière », cet Homo faber
de la mythologie moderniste laquelle ne respecte même pas dans ce qu’elle
célèbre le sens du courbe, du biaisé, du déhanché, la marche en crabe de la
technique. Si la pornographie tue l’érotisme, le « hype », comme disent les
Américains, tue le désir d’objet technique encore plus sûrement. Si l’on ne
comprend rien à la cure en se donnant un sujet angoissé, si l’on ne comprend
rien à la connaissance en se donnant un cogito, on ne comprendrait rien au
mode d’existence technique en supposant qu’un fabricant serait aux comman-
des. Il y a bien plus dans les fabrications et les artifices qu’un fabricateur et un
artificier. En ajoutant un constructeur aux constructions on ne comprendrait
rien de plus, puisque c’est le (dé)constructivisme même qui manque de sens.
Les êtres techniques viennent au technicien et non l’inverse. Mais comment ?

SAVOIR PRENDRE LE PLI DES TECHNIQUES


Au lieu de changer les connotations d’un vocable, mieux vaut en changer. C’est
de nouveau au beau terme d’instauration qu’il faut recourir. L’artiste, nous a
Prendre le pli des techniques 27

dit Souriau, n’est jamais le créateur, mais toujours l’instaurateur d’une œuvre
qui vient à lui mais qui, sans lui, ne viendrait jamais à l’existence. S’il y a une
question que ne se pose jamais le sculpteur, c’est la question critique : « Est-ce
moi ou est-ce la statue qui est l’auteur de la statue ? ». Si je parle d’invisibles,
c’est pour suivre rationnellement le fil de ce labyrinthe, je veux dire du vrai
labyrinthe : celui que l’architecte Dédale a construit pour le roi Minos. Si rien
dans la technique ne va droit, c’est parce que le cheminement logique – celui
de l’épistemè – est toujours interrompu, dévié, modifié et qu’on va de déplace-
ments en déviations – rappelons-nous que le daedalion, en grec, c’est le détour
astucieux hors de la voie droite. C’est ce qu’on veut dire, fort banalement,
quand on affirme qu’il y a là « un problème technique », un obstacle, un « os »,
un « bogue » ; ce que l’on désigne en disant de quelqu’un qu’il est le « seul
techniquement capable » de résoudre cette difficulté : « il a le coup de main »,
le « knack ». « Technique » n’est pas un substantif mais un adjectif : « ça c’est
technique » ; un adverbe : « c’est techniquement faisable » ; soit enfin mais
plus rarement un verbe : « techniciser ». Autrement dit, « technique » ne dési-
gne pas un objet mais une différence, une exploration toute nouvelle de l’être-
en-tant-qu’autre, une nouvelle déclinaison de l’altérité, une abaliété propre.
Simondon lui aussi se moquait du substantialisme qui, là encore, là comme
toujours, manquait l’être technique.

Rien à faire, demeurer fidèle à ce genre d’existence, c’est accepter sa rareté,


sa fulgurante invisibilité, sa profonde et constitutionnelle opacité. Rien de
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plus courant, de plus quotidien, de plus expérimental : vous alliez au bureau
en montant dans votre voiture, et soudain, sans avoir bien compris, vous vous
retrouvez dans un garage, cherchant obscurément à saisir ce que marmonne
un technicien en bleu de travail, accroupi sous le châssis, qui semble désigner
de sa main noircie par l’huile de vidange une pièce dont le nom et la fonction
vous échappe tout à fait sauf que (vous commencez à le deviner) de la dispo-
nibilité de cette pièce de rechange et de l’habileté de ce garagiste, vous vous
mettez « à attendre des miracles », sachant qu’il « faudra y passer » si vous
voulez retrouver le chemin de votre bureau – et qu’en plus vous « allez le sen-
tir passer ». Voilà, le souffle de la technique a passé sur vous quelque temps
jusqu’à ce que le ronronnement sous le capot vous fasse aussitôt tout oublier.
Les êtres techniques seraient-ils donc, eux aussi, à occultations ? Aucun doute
là-dessus, l’oubli qu’il laisse derrière eux fait partie intégrante de leur cahier
des charges. La technique aime à se faire oublier. On a autant de peine à la
saisir en plein vol que les oiseaux migrateurs, il y faut de bonnes jumelles et
un bon guide.
28 Réseaux n° 163/2010

J’ai eu la chance, pendant les vingt-cinq ans passés au CSI, de photographier


bien des fois l’éclair des innovations techniques. Grâce à d’imprévisibles
détours, des êtres totalement éloignés dans l’ordre de la reproduction devien-
nent la pièce manquante d’un puzzle dont on ne savait pas qu’il demandait
tant d’intelligence. Par une longue série de détournements, tous plus ingé-
nieux et imprévisibles les uns que les autres, voilà que la physique atomi-
que se retrouve au service d’un hôpital pour y soigner le cancer. Par un autre
détournement, le bois et l’acier s’impliquent l’un l’autre dans la balance d’un
marteau. Par un autre détournement, les couches successives d’un programme,
d’un compilateur, d’une puce parviennent à se compliquer et à s’aligner au
point de remplacer cette vieille machine à écrire IBM dont la boule pourtant
me paraissait si nouvelle quand elle a fait son apparition dans les années 1960
– on pouvait même faire des gras et des italiques à condition de la changer par
un petit clic !

Et ce n’est souvent pas la peine d’aller très loin dans les géniales innovations
techniques, pour en saisir le détour, la totale originalité. On retrouve cette ful-
gurance dans l’humble geste du bricoleur qui trouve une cale pour empêcher
une porte de se refermer trop vite. « Trouver le truc », tout est là. Quel mode
va plus loin dans l’altération que celui-ci ? Le risque de la reproduction est
admirable bien sûr, mais jamais les êtres de la reproduction ne sautent dans
l’existence de façon aussi vertigineuse que les composants de la plus humble
technique. Toutes les galaxies peuvent tourner les unes sur les autres, elles
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ne feront pas tourner la roue d’un char à bœuf sur son moyeu ; vous pouvez
m’impressionner dans la Galerie d’histoire naturelle par la profusion des êtres
vivants, oui, mais moi c’est la série des bicyclettes dans le Musée du Conser-
vatoire des Arts et Métiers, ou l’entrée d’une locomotive électrique glissant
sans bruit le long de ses rails éclatants jusqu’au quai de la gare, qui m’émeu-
vent. Par la technique, l’être-en-tant-qu’autre apprend qu’il peut être encore
plus infiniment altéré qu’il ne le croyait jusque-là.

S’il y a une chose vraiment que le matérialisme n’a jamais su célébrer, c’est
la multiplicité des matières, cette altération infinie des puissances cachées que
l’astuce seule va y chercher. Comme on la comprend mal en prétendant faire
des techniques les simples « applications de la Science » et la seule « domina-
tion de la Nature ». L’idée que l’on pourrait déduire tous les tours et détours
du génie technique par des principes a priori a toujours bien fait rire les ingé-
nieurs. Isabelle Stengers avait imaginé de réduire, par une expérience de pen-
sée radicale, toutes les inventions techniques aux seuls « principes de base »
Prendre le pli des techniques 29

reconnus par les savants et dont on enseigne dans les écoles qu’ils forment leur
« indiscutable fondement » : réduites au cycle de Carnot, les locomotives s’ar-
rêtaient aussitôt ; limités à la physique de la portance, les avions s’écrasaient
au sol ; ramenée au dogme central de la biologie, l’industrie biotechnologique
tout entière suspendait ses cultures de cellules. En s’envolant, les invisibles
de la technique – détour, dédale, astuces, trouvailles – auraient réduit à néant
l’effort des sciences. Plus d’invisibles, plus de domination. Cataclysme uni-
versel aux effets bien plus effroyables que la chute de quelques gratte-ciel.
Vulcain le boiteux se moque bien de la prétention d’Athéna à lui dicter ses
lois. Tout dans la matière est esprit pour l’ingéniosité. Comment a-t-on perdu
ce contraste au profit d’un rêve de maîtrise et de domination ? Comment
a-t-on pu ignorer cette matériologie qu’a honorée pourtant tout un courant
assez caché de la philosophie française de Diderot à François Dagognet en
passant par Bergson et bien sûr Simondon (Dagognet, 1989 ; Bensaude-Vin-
cent, 1998) ? Perte aussi effarante que celle du religieux. Inversion tout aussi
tragique, puisque les techniques vont si peu droit qu’elles laissent dans leur
sillage bien d’autres invisibles : les conséquences inattendues, les surprises,
les déchets, tout un nouveau labyrinthe ouvert sous nos pas et dont l’existence
même continue à être niée par ceux qui pensent pouvoir aller d’un coup, sans
médiation, sans le péril d’aucun long détour, « droit au but » (Beck, 2003).
« The magic bullet », « the technical fix », il faut bien parler américain pour
comprendre cette étrange cécité de Modernes sur la source la plus précieuse
de toutes les beautés, de tous les conforts, de toutes les efficiences. Quelle
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manque de politesse pour notre propre génie. Il est bien tard pour parler enfin
des précautions qu’il faudrait prendre pour apprendre à les aimer avec toute
la délicatesse requise.

Comment nommer ce mode d’existence que l’on manquerait tout à fait si l’on
faisait l’erreur de le limiter aux objets laissés dans son sillage sans en repro-
duire le mouvement si particulier ? Je l’appellerai tout simplement le pliage
technique. Ce terme nous évitera la bévue de parler de la technique de façon
irrévérencieuse comme d’une masse d’objets. La technique, c’est toujours
« pli sur pli », implication, complication, explication. Il y aura pliage tech-
nique à chaque fois que l’on pourra mettre en évidence cette transcendance
de deuxième niveau qui vient interrompre, courber, détourner, détourer les
autres modes d’existence en introduisant ainsi, par une astuce, un différen-
tiel de matériau, de résistance, quel que soit par ailleurs le type de matériau.
On pourra parler de pliage technique pour le montage si délicat d’habitudes
musculaires qui font de nous, par apprentissage, des êtres compétents doués
30 Réseaux n° 163/2010

d’un fin savoir-faire, aussi bien que pour parler de la fonte en fusion qui sort
des hauts fourneaux de Mittal, ou encore pour désigner la distinction entre un
logiciel et son compilateur, ou enfin pour célébrer la « technique » juridique
qui permet de relier un texte un peu plus durable avec un dossier qui le sera
moins. Là ou est le différentiel de résistance, là aussi est la technique. C’est
d’ailleurs cette ubiquité qui explique probablement son opacité : elle est par-
tout, dans toutes les chaînes et réseaux, chaque fois qu’il y a ce détour, ce
pliage, ce gradient et ce maintien des assemblages hétérogènes. De même que
la technique se plie dans les êtres de la reproduction et de la métamorphose,
tous les autres modes vont se loger, se lover, s’abriter, s’appuyer dans les
dispositifs que l’astuce technique va laisser derrière elle – en disparaissant
modestement.

On dira qu’en parlant du mode d’existence technique, j’ai omis de prendre en


compte ce qui devrait sauter le plus aux yeux : les techniciens, les ingénieurs,
les humains qui la fabriquent. Or c’est volontairement que j’ai parlé des tech-
niques et peu des humains auxquels elles sont advenues. Je ne voulais pas
qu’on se précipite pour partir des humains en allant ensuite vers leurs objets.
Sur ce point de préséance, nous bénéficions d’ailleurs du témoignage de la
paléontologie : sans ces techniques invisibles et opaques, ce sont les humains
qui seraient demeurés invisibles sur la surface de la terre ; la trace de leurs pas
eût été plus discrète encore que celle des éléphants ou des chimpanzés – sans
parler des vers de terre. Disons, au contraire, qu’il est arrivé quelque chose
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à ceux qui ont avivé le contraste de la technique. Tout se passe comme si les
humains avaient été instaurés par les techniques (Sloterdijk, 2005). L’huma-
nité, c’est le choc en retour des techniques. Homo fabricatus : nous sommes
bien les fils de nos œuvres.
Prendre le pli des techniques 31

RÉFÉRENCES

AUSTIN J.L. (1970). Quand dire, c’est faire, Paris, Le Seuil.


BECK Ulrich (2003). La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, traduc-
tion par Laure Bernardi, préface de Bruno Latour, Paris, Flammarion.
BENSAUDE-VINCENT Bernadette (1998). Éloge du mixte, Paris, Hachette.
DAGOGNET François (1989). Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la mar-
chandise, Paris, Vrin.
LATOUR Bruno (1992). Aramis, ou L’amour des techniques, Paris, La Découverte.
LATOUR Bruno (2007). “A Textbook Case Revisited. Knowledge as Mode of Exis-
tence”. In The Handbook of Science and Technology Studies. Third Edition. Edited by
E. Hackett, O. Amsterdamska, M. Lynch & J. Wacjman, pp. 83-112, Cambridge, Mass:
MIT Press.
SLOTERDIJK Peter (2005). Écumes. Sphérologie plurielle, traduit par Olivier Man-
noni, Paris, Hachette.
SIMONDON Georges (1989). Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier.
SOURIAU Étienne (1943). Les différents modes d’existence, Paris, PUF (réédition
PUF en 2009 avec une longue introduction d’Isabelle Stengers et Bruno Latour).
SOURIAU Étienne (1956). « L’œuvre à faire », Bulletin de la Société française de
philosophie, 4-44, pp. 195-217 (réédité à la suite de la nouvelle édition de 2009).
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STENGERS Isabelle (2002). Penser avec Whitehead : une libre et sauvage création
de concepts, Paris, Gallimard.
WHITEHEAD Alfred North (1920). Le concept de nature, Paris, Vrin, 1998.

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