Chapitre III le dernier jour d’un condamné
Dans son cachot, le narrateur essaye de trouver des raisons d’accepter son sort...
Les hommes, [...] sont tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu’y a-t-il donc de si
changé à ma situation ? Depuis l’heure où mon arrêt m’a été prononcé, combien sont morts
qui s’arrangeaient pour une longue vie !
Ah, n’importe, c’est horrible !
Ici, Victor Hugo montre la différence entre la conscience de la mort, le concept philosophique, et la
sentence de mort, qui produit un isolement radical et désespérant. Vous verrez que sans cesse le
condamné oscille entre espoir et désespoir.
IV
Maintenant, notre condamné est transféré à Bicêtre, qui a été construit par Louis XIII sur les ruines
d'une ancienne forteresse. Le bâtiment sert d'abord à soigner les soldats invalides, mais on finit par y
garder aussi les vagabonds, les aliénés, les criminels, et même les homosexuels et les prisonniers
politiques.
Vu de loin, cet édifice [...] garde quelque chose de son ancienne splendeur. [...] Mais à mesure
que vous approchez, le palais devient masure. [...] Aux fenêtres [...] de massifs barreaux de fer
[...] auxquels se colle [la] figure d’un galérien ou d’un fou.
C’est la vie vue de près.
On entre de plain pied dans le registre réaliste : un regard qui s’attache aux détails sordides d’une
réalité banale. Et c’est là ce que veut nous montrer Victor Hugo : ce cadre atroce constitue le
quotidien de tous les prisonniers.
Victor Hugo donne juste assez d'informations sur le condamné pour favoriser l'identification et garder
une dimension universelle à son témoignage.
Ma jeunesse, ma docilité, [...] quelques mots en latin [...] m’ouvrirent la promenade une fois
par semaine [...] et firent disparaître la camisole où j’étais paralysé. Après bien des
hésitations, on m’a aussi donné de l’encre [et] du papier.
Le condamné peut donc écrire son histoire au fur et à mesure. C'est une manière pour Victor Hugo de
préserver la vraisemblance. On se rapproche du genre du journal, mais sans les dates.
Notre condamné à mort rencontre aussi les autres détenus, qui lui parlent en argot.
Ils m’apprennent [...] à rouscailler bigorne, comme ils disent. [...] Épouser la veuve (être
pendu), [...] le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la place des exécutions).
Quand on entend parler cette langue, cela fait l’effet [...] d’une liasse de haillons que l’on
secouerait devant vous.
C'est un autre trait de l'écriture de Victor Hugo : il mélange les niveaux de langage (soutenu, courant,
familier). Mais vous allez voir que cela permet surtout d’illustrer des modes d’expression variés : la
prose, le vers, l’oral, l’écrit, le chant et même la danse.
VI
Maintenant qu’il a de l’encre et du papier, le condamné se pose la première question de l'écrivain :
pourquoi écrire ?
Pourquoi n’essaierais-je pas de me dire à moi-même tout ce que j’éprouve de violent et
d’inconnu dans la situation abandonnée où me voilà ? [...] Ces angoisses, le seul moyen d’en
moins souffrir, c’est de les observer.
Mais il songe aussi que son témoignage pourrait être lu par d’autres, et notamment par les juges :
N’y aura-t-il pas [...] dans cette espèce d’autopsie intellectuelle d’un condamné, plus d’une
leçon pour ceux qui condamnent ? Se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante
que dans l’homme qu’ils retranchent il y a une intelligence [...] ?
Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d’un couteau triangulaire, et pensent
sans doute [...] qu'il n’y a rien avant, rien après. Ces feuilles les détromperont.
Pour faire reculer l’ignorance, le scientifique doit regarder de près la réalité, il fait une autopsie. Mais la
peine de mort, par son sensationnalisme et son instantanéité, nous focalise sur la souffrance physique
: elle cache l’avant et l’après. Avant, c’est la souffrance morale, et après, c’est aussi une interrogation
importante aux yeux de Victor Hugo : nul ne sait si l’âme existe et ce qu’elle devient après la mort. La
peine de mort nie à la fois l’intelligence humaine et la spiritualité.
VII
Le condamné se met aussitôt à douter de ses raisons d'écrire.
Que ce que j’écris ici puisse être un jour utile à d’autres, [...] à quoi bon ? [...] Quand ma tête
aura été coupée, qu’est-ce que cela me fait qu’on en coupe d’autres ? [...] Ah ! c’est moi qu’il
faudrait sauver !
C'est un nouvel argument que Victor Hugo présente ici : une fois condamné, le coupable ne songe
plus qu’à sa propre fin. Le sort des autres lui devient indifférent, il n'est plus disponible pour réparer
son crime... Au contraire, le prisonnier à perpétuité a le temps de réfléchir et de s'amender.
VIII
Après cette phase de désespoir, le condamné tente de calculer froidement le temps qui lui reste, mais
cela finit comme un compte à rebours, d’autant plus oppressant qu’il ne sait plus depuis combien de
temps il est enfermé.
En tout six semaines. La petite fille avait raison. Or voilà cinq semaines au moins [...] que je
suis dans ce cabanon de Bicêtre.
Malgré ce qu'annonce le titre, Le Dernier Jour d'un Condamné ne se déroule pas sur 24h, mais sur 1
semaine à peu près, avec en plus des retours dans le passé. Pour Victor Hugo, le plus important, ce
n'est pas l'unité de temps ou de lieu, mais bien l'unité d'action.