Chapitre 5 : Rousseau et la critique de la société
marchande
J.-J. Rousseau (1712-1778) va lui aussi affronter la question des fonde-
ments et de la légitimité de la société institutionnalisée. La réponse qu’il
avance emprunte le cadre de la théorie de la modernité, à savoir le trip-
tyque : nature humaine, état de nature, contrat social.
Ses principaux écrits sont : Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les
hommes (1755) noté DOI ensuite ; Discours sur l’économie politique, noté
DEP ensuite (qui correspond à l’article “Economie politique” de l’Ency-
clopédie, 1755) ; Du contrat social (1762) noté CS ensuite ; Fragments po-
litiques, noté FP ensuite, dates diverses : il s’agit d’un projet inachevé d’un
ouvrage, intitulé Institutions politiques, dont l’ouvrage Du contrat social for-
mait la 1ère partie, alors que la seconde partie devait notamment traiter du
commerce).
Rousseau se distingue des auteurs abordés dans les chapitres précédents,
pour plusieurs raisons.
1. Les capacités initiales de l’être humain sont beaucoup plus restreintes
que chez Locke et Hume.
2. Il n’existe pas un unique contrat : il y a deux voies, celle du faux pacte,
et celle du véritable contrat.
3. L’analyse de Rousseau concernant l’économie est fortement critique
(et même pessimiste), à la différence de l’approche fondamentalement
positive de Locke et de Hume.
Dans la suite de ce chapitre, nous présenterons tout d’abord la concep-
tion de la nature humaine retenue par Rousseau. Ensuite, nous verrons com-
ment Rousseau envisage l’état de nature en liaison avec des préoccupations
économiques. Puis, nous mettrons l’accent sur l’analyse originale du contrat
social proposée par Rousseau. Finalement, nous insisterons sur la dimension
critique de l’analyse économique de Rousseau.
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5.1 Caractéristiques du comportement humain
La pensée de Rousseau présente un certain nombre de traits spécifiques
quant à la nature humaine.
1. Pour Rousseau, l’homme est fondamentalement un être autonome et
solitaire. Il n’y a rien de véritablement social chez lui, qui le prédestinerait
à vivre en société. L’homme n’a qu’un rapport avec les choses.
2. La base du comportement est “l’amour de soi” qui est le désir de
se conserver. Cet amour de soi fait que, naturellement, l’individu est
centré sur lui-même. Initialement, il n’existe pas de dimension com-
parative ou relative aux autres individus.
Sur le plan de la morale, par nature, l’homme n’est “ni bon, ni mau-
vais” au sens où les concepts de vice ou de vertu n’ont pas de statut.
L’absence de morale implique que la propriété ne fait pas partie d’un
droit naturel initial.
3. Le seul élément initial de sociabilité, très restreint est la pitié, c-à-d
la “répugnance innée à voir souffrir son semblable”. Cette pitié n’a
aucune implication morale.
4. Initialement, l’homme n’a pas de raison, au sens strict. Il agit princi-
palement de manière instinctive et par imitation des animaux. Il ne
réfléchit pas : il n’est pas en capacité d’élaborer des plans d’action
(avec anticipation des conséquences). Ainsi, Rousseau écrit “l’erreur
de la plupart des moralistes fut toujours de prendre l’homme pour un
être essentiellement raisonnable” (FP).
Rousseau n’entre donc pas dans la question des rapports entre passions
et raison. La raison sera un produit de l’évolution de l’état de nature.
Il y a donc un droit naturel avant la raison.
5. L’homme est libre. En l’absence de relation entre les individus et donc
de langage, la liberté s’exprime dans les choix effectués (par le biais
d’opérations de l’esprit simples, ne nécessitant pas de projection dans
le futur).
L’homme est égal en capacité à tous les autres de son espèce, ce qui
n’a pas une grande importance car il n’existe pas de dimension com-
parative entre les individus autonomes.
6. La dernière particularité importante est le caractère perfectible. L’être
humain est capable de faire évoluer ses caractéristiques. Il peut améliorer
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ses capacités mais également les dégrader. La mise en oeuvre de la per-
fectibilité est liée à la confrontation aux circonstances (dans l’objectif
d’assouvir ses besoins). Chez Rousseau, l’homme est un potentiel à
remplir, sans déterminisme initial.
5.2 L’état de nature et la mise en place d’une économie
Rousseau retient l’hypothèse d’un état de nature. Ce sont les contradic-
tions de cet état qui vont expliquer la mise en place d’une société institution-
nalisée.
Il existe en fait deux états de nature chez Rousseau : un état de na-
ture qui est un état stationnaire sans histoire (état d’abondance sans aucune
évolution, immuable) et un état de nature évolutif, qui conduit au seuil de
l’état social. La dimension économique de cette évolution est forte.
L’état de nature évolutif débute par des “causes légères”, par un “concours
fortuit de causes étrangères” (tremblements de terre, inondations...). En
clair, des modifications interviennent dans l’environnement des individus et
rendent leur survie plus délicate. S’engage alors une évolution qui va mener
les hommes vers la perte d’autonomie, la dépendance sociale. Cette évolution
contient une série d’étapes. On en retiendra deux, pour aller à l’essentiel, en
mettant en avant les aspects économiques.
La première étape de l’état de nature renvoie à la rupture de la cor-
respondance entre les besoins humains et les moyens de les satisfaire. Une
rareté relative des ressources s’installe et une concurrence s’instaure entre les
individus pour bénéficier de ces ressources.
Mais des relations plus positives apparaissent également entre les indivi-
dus. Ainsi, des accords de coopérations se mettent en place afin d’assurer la
production.
L’homme doit raisonner : concevoir et planifier des actions. Il doit com-
muniquer, établir des contacts avec d’autres individus. Cependant, il n’y a
pas encore de dépendance mutuelle car les accords sont limités dans le temps
et implicites.
En parallèle de l’organisation de la production, le droit de propriété
émerge. L’appropriation prend appui sur le travail. Il est alors possible de
mettre en place un commerce. En particulier, des échanges se développent
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entre le secteur de l’agriculture et l’industrie. Mais, il n’y a pas de hiérarchie
entre ces deux types d’activités.
La monnaie est introduite afin de faciliter les échanges. Les prix des biens
reflètent le travail accompli pour leur production.
La seconde étape de l’état de nature est caractérisée par une économie
qui prend de l’ampleur mais également par la mise en place d’une sociabi-
lité cette fois négative : établissement d’une interdépendance généralisée et
développement d’inégalités entre riches et pauvres.
1. Propriété foncière : Rousseau développe une vision critique de la pro-
priété foncière : “le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de
dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire,
fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de
meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre
humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à
ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes per-
dus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à
personne !” (DOI).
La culture des terres va engendrer un partage, et donc l’apparition
de la propriété foncière. L’appropriation de parcelles par les uns est
nécessairement réalisée au détriment des autres. Puisque le sol est li-
mité, tout le monde ne peut pas accéder à la propriété foncière. Les
surnuméraires deviennent pauvres et obligés de recevoir leur subsis-
tance de la main des propriétaires. La propriété n’a alors plus de
rapport direct avec le travail.
Pour Rousseau, la propriété foncière engendre donc l’apparition d’inégalités.
Cependant, il ne plaide pas pour l’abandon du droit de propriété mais
est en faveur d’une limitation de ce droit (dès lors que l’état social a
été établi).
2. Division du travail : Rousseau perçoit les avantages économiques de
la division du travail : elle permet notamment d’améliorer l’efficacité
de la production. Cependant, il met en avant des inconvénients pour
la collectivité qui dépassent ces avantages.
En particulier, Rousseau soutient que le développement de la division
du travail place chaque individu dans une situation de dépendance
vis-à-vis de la collectivité. Les individus ne sont plus en capacité de
répondre par eux-mêmes à leurs besoins. La division du travail en-
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gendre donc la perte de l’autonomie.
3. Besoins nés de l’opinion : aux premiers besoins ressentis par les êtres
humains (besoins de subsistance) s’ajoutent des besoins “imaginaires”,
qui deviennent de véritables besoins à force d’habitude. Ce sont les
besoins nés de l’opinion : honneurs, réputation, rang, noblesse, ...
Rousseau introduit ici le besoin de différenciation et de représentation
entre couches sociales et entre individus. Ces nouveaux besoins sont
sources de frustration pour les individus qui ne sont pas en mesure de
tous les satisfaire. Ainsi, pour Rousseau, c’est dans “la disproportion
de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère.” (CS).
4. Monnaie et prix : dans la première étape de l’état de nature, la mon-
naie permettait la reconnaissance collective du produit fabriqué par
chacun (et donc du travail fourni). Lors de la seconde étape, la mon-
naie contribue à une perte de valeur : il n’y a plus de correspondance
entre le prix et le travail fourni. Les prix reflètent l’opinion des autres.
On aboutit ainsi à des évaluations factices. En particulier, Rousseau
déplore la perte de reconnaissance des biens agricoles et une valorisa-
tion excessive des biens de luxe.
En outre, la monnaie favorise la dynamique de concentration de ri-
chesses : “c’est le premier denier qui est difficile à accumuler ; ensuite,
c’est plus facile...L’argent est la véritable semence de l’argent... c’est
le superflu même des riches qui les met en état de dépouiller le pauvre
de son nécessaire” (FP).
5. Inégalité entre riches et pauvres : le développement économique se
traduit par un renforcement de l’inégalité entre riches et pauvres. Pour
Rousseau, l’accroissement des richesses ne profite pas aux pauvres.
Ainsi, l’écart entre riches et pauvres augmente.
6. Evolution des comportements : la base comportementale de l’analyse
de Rousseau est relativement limitée. L’évolution de l’état de nature
amène à une complexification du comportement humain. Avec le dé-
veloppement des besoins et la dépendance envers les autres naı̂t un
processus de regard réciproque qui rompt avec les besoins originels
de l’individu isolé. L’intensification des relations sociales conduit à un
détournement de l’identité de l’individu. “L’homme sociable, toujours
hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres.” (DOI). Ce
processus de socialisation est donc négatif.
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5.3 Etat social : faux pacte et contrat social
Face à l’évolution de l’état de nature (et la progression des inégalités), des
tensions se développent. Un risque de conflit général apparaı̂t. Pour sortir de
cette situation, un accord est conclu.
Mais il s’agit d’un faux pacte, à l’origine d’une fausse société : “Résumons
en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi, car je
suis riche et vous êtes pauvre ; faisons donc un accord entre nous : je permet-
trai que vous ayez l’honneur de me servir, à condition que vous me donnerez
le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander.”
(DEP).
Ce pacte institutionnalise la sociabilité négative et une forme d’organisa-
tion économique. En particulier, les lois sont établies par les riches afin de
garantir leurs propriétés. Les inégalités entre riches et pauvres sont au coeur
des institutions mises en place qui visent à les faire perdurer. La division du
travail qui place les individus (particulièrement les pauvres) en situation de
dépendance est consacrée.
De la sorte, le fonctionnement économique finit par déterminer l’organisa-
tion politique qui le légitime. L’économie des riches crée sa propre légitimation,
acceptée et reconnue par les pauvres en état de dépendance.
Ce faux pacte n’est pas le contrat véritable défendu par Rousseau, seul
capable de fonder un véritable état de société et d’économie organisées. Ce
faux pacte est illégitime parce qu’il a été conclu dans une situation où les
agents sont dépendants, et surtout inégalement dépendants (les riches sont
en situation dominante relativement aux pauvres).
L’ouvrage Du contrat social décrit le vrai pacte. Le contrat social véritable
apparaı̂t comme une solution nouvelle, en rupture avec le faux contrat et la
situation de fortes inégalités. On ne sait pas véritablement comment un pas-
sage est possible de l’un à l’autre. Le pacte réel est, en effet, constitué à partir
d’un accord entre des individus indépendants. Ces individus décident libre-
ment de constituer un corps politique, une “volonté générale” dans laquelle
chacun se reconnaı̂t.
Quel contenu économique donner à cet état social véritable ? Existe-t-il
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une économie légitime ? Rousseau est peu prolixe sur ce plan. Ses écrits ont
souvent laisser penser que Rousseau évacuait tout statut positif aux activités
économiques. L’auteur peut donner l’impression de s’en tenir aux éléments
critiques décrivant la dynamique négative présentées ci-dessus.
Cependant, il faut bien construire une économie nouvelle. Rousseau défend
l’idée que les individus ont intérêt à mettre en place des coopérations no-
tamment sur le plan économique : “Si l’homme vivait isolé, il aurait peu
d’avantages sur les autres animaux. C’est la fréquentation mutuelle que se
développent les plus sublimes facultés et que se montre l’excellence de sa na-
ture” (FP). Une organisation économique est donc nécessaire. Le caractère
perfectible de l’être humain laisse certes la possibilité à une dérive, mais il
permet aussi une voie nouvelle, plus positive.
La présentation par Rousseau d’une économie conforme au vrai contrat
est certes non achevée. On trouve néanmoins dans ses écrits certaines pistes
de reflexion.
1. La propriété, y compris foncière, est légitime selon Rousseau. Elle
permet aux propriétaires fonciers de développer un sentiment d’ap-
partenance vis-à-vis de la nation.
Cependant, à la différence de Locke, le droit de propriété n’est pas
inaliénable. Il peut être remis en cause s’il débouche sur des inégalités
trop marquées entre les individus.
2. Rousseau accepte un commerce d’ampleur réduit. Les prix doivent
être en adéquation avec le travail fourni.
3. Rousseau centre l’activité économique sur l’agriculture. Il plaide pour
une production “nécessaire et sure” :
- “nécessaire” car le produit agricole répond aux besoins de subsis-
tance ;
- “sure” car le produit agricole est le résultat d’une activité économique
menée dans une sécurité garantie par l’Etat (mise à disposition de gre-
niers à blé publics par exemple). L’Etat doit donc agir afin d’assister
et d’encadrer le développement économique (notamment en favorisant
le secteur agricole).
4. Rousseau est favorable à l’établissement d’un impôt progressif selon
les usages des biens en prenant appui notamment sur la distinction
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entre les biens répondant à des besoins de subsistance (biens vitaux)
et ceux assouvissant des besoins artificiels (biens superflus).
5. Rousseau soutient que la conciliation entre état social et autonomie
de l’individu est possible essentiellement dans des nations de petite
taille : “Plus le lien social s’étend, plus il se relâche, et en général un
petit Etat est proportionnellement plus fort qu’un grand” (CS) . La
petite taille favorise la formation d’un “peuple”, dans lequel il sera
plus aisé d’établir un contrat défendant la volonté générale.
On voit donc que la question de la traduction économique positive de la
perfectibilité humaine chez Rousseau n’est pas ignorée par Rousseau mais
reste ouverte.
5.4 Rousseau, une pensée critique sur l’économie
Rousseau revendique une soumission de l’économique au politique. En
effet, c’est le citoyen qui doit présider à l’organisation économique et non
l’inverse. Les processus économiques doivent être soumis à un contrôle poli-
tique, si l’on veut qu’ils conduisent à la liberté et à l’égalité : “Tout tient à
la politique” écrit Rousseau dans Les confessions.
Rousseau est moins un défenseur du retour à la vie sauvage (individus
indépendants et économie quasiment inexistante) que celui qui tente de fon-
der l’organisation économique en respectant l’autonomie de l’individu. Il
existe bien chez lui une volonté de donner un contenu économique au contrat
social. Il s’agit d’une économie qui est fondée sur la double mise en oeuvre de
la souveraineté du corps politique (volonté générale) et de l’individu lui-même
(refus de la dépendance).
En outre, son analyse contribue à la mise en avant de la problématique
des inégalités engendrées par le développement économique.