Le Sahara au temps de Charles de Foucauld.
Un aperçu
Dominique Casajus
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Dominique Casajus. Le Sahara au temps de Charles de Foucauld. Un aperçu. Bulletin trimestriel des
Amitiés Charles de Foucauld, 2015, 199, pp.5-17. �halshs-02448181�
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Le Sahara au temps de Charles de Foucauld. Un aperçu
Dominique Casajus
Bulletin trimestriel des amitiés Charles de Foucauld, 199, juillet 2015 : 5-17
Pour l’essentiel, cet article sera consacré aux Touaregs car je me concentrerai
sur les peuples avec qui Charles de Foucauld a été en contact. De plus, comme je
veux épargner au lecteur une interminable énumération de noms de tribus, je
proposerai plutôt quelques instantanés, historiques ou ethnographiques, en donnant
la priorité à des personnages qu’il a personnellement fréquentés.
Une remarque pour commencer, qui s’applique d’ailleurs autant à la période
actuelle qu’à l’époque où Charles de Foucauld a vécu au Sahara : les Touaregs n’ont
jamais constitué un ensemble politique unifié. Le monde touareg, qui représente à
l’heure actuelle un million de personnes dispersées à travers le Sud algérien, la Libye,
le Niger, le Mali et le Burkina-Faso, était composé – et est composé encore – d’unités
indépendantes que j’appellerai, suivant l’usage, des confédérations. Les poèmes que
Charles de Foucauld a recueillis en 1907 et qui ont été publiés après sa mort par les
soins de René Basset proviennent des trois confédérations les plus septentrionales du
pays touareg : les Kel-Ahaggar, les Kel-Ajjer et les Kel-Adrar (Kel signifie « ceux
de »). L’Ahaggar est le nom touareg du massif montagneux que, à la suite des Arabes,
nous appelons le Hoggar ; l’Ajjer est un massif situé plus à l’est, sur les confins
algéro-libyens ; l’Adrar est un massif situé au nord-est du Mali, et il est aujourd’hui le
principal théâtre des événements qui affectent ce pays. Il y a plusieurs autres
confédérations, comme les Kel-Ferwan, qui vivent aux alentours d’Agadez, les Kel-
Gress, installés depuis le XVIIIe siècle au sud du Niger, les Ioullemmeden, installés sur
les confins nigéro-maliens, etc.
Une confédération est formée de plusieurs tribus. Taousit (ou taoushit), le
terme touareg qu’on a pris l’habitude de traduire par « tribu », désigne un ensemble
d’une ou plusieurs centaines de personnes nomadisant sur les mêmes terres et se
considérant comme parentes. On appelle aussi taousit la touffe de cheveux qui, dans
certaines régions, sort en éventail du voile des hommes, ou bien encore la palme du
doum, ou enfin, la paume de la main ou la plante des pieds. Tout cela suggère l’idée
d’un ensemble dont les éléments se déploient à partir d’une origine commune. De
fait, une tribu se donne comme issue d’un même ancêtre – personnage le plus
souvent féminin dont des légendes conservent le souvenir et quelquefois le nom. Elle
peut absorber les Touaregs étrangers venus s’installer sur son territoire et dont les
descendants sont peu à peu intégrés au bout de deux ou trois générations, de sorte
que ses membres ne sont pas tous réellement apparentés même s’ils se considèrent
comme tels. En tout cela, la taousit touarègue est assez comparable à la gens latine ou
aux tribus de l’Ancien Testament.
Chaque confédération était dominée par une tribu noble qui partageait
parfois une partie de ses prérogatives avec d’autres tribus nobles de moindre dignité.
Ainsi, les Kel-Ghela, qui sont depuis le milieu du XVIIIe siècle la tribu prédominante
du Hoggar, exerçaient sur leurs voisins Taytoq et Tédjehé-mellet, nobles comme eux,
une suzeraineté dont plusieurs des poèmes recueillis par Charles de Foucauld
montrent qu’elle n’allait pas sans contestation. La noblesse touarègue n’a plus
aujourd’hui aucun pouvoir, mais elle a conservé une partie de son ancien prestige.
Elle est entourée de plébéiens (pour employer le mot par lequel, dans son Dictionnaire
touareg-français et dans les traductions des poèmes qu’il a recueillis, Charles de
1
Foucauld rend le touareg amghid). À ces plébéiens s’ajoutent dans certaines
confédérations, notamment celles des Ioullemmeden, des tribus d’ineslemen. Ce mot
signifie d’abord « musulman » et peut donc s’appliquer à n’importe quel Touareg.
Mais lorsqu’il est employé à propos de ces tribus particulières, il désigne des hommes
qui font profession de lire l’arabe et de présider aux actes rituels de la vie religieuse.
Ces ineslemen affectent une piété plus sourcilleuse que celle des autres Touaregs. Si
certains d’entre eux déchiffrent avec peine quelques versets du Coran, d’autres sont
d’authentiques savants. Dans les confédérations ne comprenant pas de telles tribus,
les ineslemen peuvent soit être des individus de toute condition qui ont décidé
d’apprendre à lire l’arabe et de s’astreindre à une observation rigoureuse des
commandements de l’Islam, soit les membres de vieilles familles où l’on maintient
une tradition d’érudition et de piété.
S’ils n’ont jamais constitué un ensemble politique unifié, les Touaregs
forment tout de même une communauté linguistique. Leur langue commune, qui
appartient à la famille des langues berbères, présente d’une confédération à l’autre
des différences assez sensibles, comparables à celles qu’il y a, par exemple, entre le
français que nous parlons et celui qu’on parle au Québec. Elle s’appelle la tamahaq au
Hoggar, la tamajeq au nord du Niger, la tamaziq à Ghat, la tamacheq au Mali. Ces
appellations sont la forme féminine du nom par lequel les Touaregs se désignent eux-
mêmes, lequel est, selon les régions, amahagh, amajegh, amazigh ou amachegh (car
« touareg », qui dérive de l’arabe parlé par les bédouins sahariens, n’est pas un mot
touareg !). Ce mot se retrouve, sous la forme amazigh, dans d’autres parlers berbères,
et il n’est pas impossible qu’il ait quelque rapport avec le mazix (pl. mazices), que les
auteurs antiques utilisaient – en concurrence avec des termes comme Numides,
Maures, ou Libyens – pour désigner certaines des populations non-puniques de
l’Afrique du Nord.
Il est intéressant de noter que le nom par lequel, sous ses diverses variantes,
les Touaregs se désignent eux-mêmes (amahagh, etc.), est aussi celui qui s’applique aux
membres de l’aristocratie. En un sens, le Touareg par excellence est le Touareg
noble. Au Hoggar cependant, les nobles sont désignés par un terme particulier, celui-
là même qui désigne la région où ils habitent : ahaggar. Il se peut qu’il y ait là le
souvenir de faits historiques. En effet, le grand historien Ibn Khaldoun mentionne
des groupes berbères connus à l’origine sous le nom de Hawwara, qui auraient quitté
la Tripolitaine ou le Fezzan pour s’installer dans le Sahara. Ces immigrants auraient
donné leur nom à leur terre d’accueil, et Hawwara aurait évolué en Ahaggar, selon un
phénomène phonétique bien attesté en touareg (et aussi, d’ailleurs, dans nos langues ;
songeons au prénom Guillaume, qui prend la forme William en anglais.)
Une tribu noble était dirigée par un homme qui, dans une grande partie du
monde touareg, s’appelait l’ettebel. Dérivé d’un mot arabe signifiant « tambour », ettebel
est tout d’abord le nom du tambour que ce dignitaire faisait battre autrefois pour
appeler ses gens à la guerre, et qui ne résonne plus guère aujourd’hui qu’aux veilles
des fêtes religieuses, où il appelle les fidèles à la prière. Par extension, le mot désigne
tout à la fois le détenteur du tambour, l’autorité dont il est investi, et ceux sur
lesquels elle s’exerce. Dans le cas d’une confédération comprenant plusieurs tribus
nobles, comme c’était le cas au Hoggar, l’ettebel de la tribu dominante recevait le titre
spécifique d’amenokal, un mot pratiquement passé en français que Charles de
Foucauld traduit par « chef suprême (roi ; empereur ; sultan ; chef indépendant) ».
C’est le mot que les Touaregs utilisent aujourd’hui pour désigner un chef d’État. La
succession au titre d’ettebel ou d’amenokal suivait selon les régions la ligne masculine
2
ou la ligne féminine, mais l’ordre n’en était pas rigidement fixé, de sorte que les
querelles éclataient parfois entre héritiers, comme on va le voir. Les prérogatives de
ses chefs étaient loin d’être définies avec précision, et, avant que la colonisation ne les
ait figées et renforcées, elles dépendaient beaucoup de leur bravoure et de leur talent
politique.
Il existait aussi d’autres dépendants. C’est le cas des artisans, qui forment,
aujourd’hui encore, un groupe endogame et méprisé (mais dont les membres, grâce à
leurs savoir-faire, se sont souvent mieux intégrés au monde moderne que certains de
leurs anciens suzerains) ; c’est aussi le cas des esclaves et des affranchis, qui
représentaient parfois, dans les confédérations méridionales, l’immense majorité de la
population. Ces esclaves étaient des descendants de captifs autrefois razziés lors
d’expéditions militaires. Le traitement qu’on leur réservait dépendait du bon vouloir
de leurs maîtres, et ils menaient le plus souvent une vie de labeur et de misère. Il
semble cependant que, un peu comme dans la Rome antique, quelques-uns pouvaient
atteindre le statut de personne de confiance. On sait, par exemple, que ce sont des
esclaves qui ont assisté dans ses derniers instants Moussa agg Amastan1, qui fut
amenokal du Hoggar de 1904 à 1920, et ont recueilli ses dernières paroles.
Bien entendu, il n’existe plus à proprement parler d’esclaves depuis que les
pays où vivent les Touaregs ont accédé à l’indépendance (car le pouvoir colonial avait
fermé les yeux sur certains usages, ce qui désolait Charles de Foucauld) mais on
continue à appeler de deux noms différents ceux dont les pères ont été affranchis au
temps où la société touarègue était maîtresse d’elle-même et ceux qui ne l’ont été que
du fait des pressions extérieures. Et ceux-ci, encore appelés « esclaves » (iklan), sont
parfois regardés avec hauteur par les autres Touaregs. Mépris intermittent auquel
répond l’humilité de ceux qui en sont l’objet : j’ai vu dans la région d’Agadez de vieux
iklan se précipiter d’eux-mêmes pour aider un homme libre qui semblait en difficulté
dans son travail ; certains d’entre eux entretiennent le souvenir de la famille
aujourd’hui ruinée à laquelle ils ont jadis appartenu et m’ont parlé avec fierté de la
grandeur passée de leur maîtres, s’associant en quelque sorte à cette grandeur, un peu
comme le faisaient chez nous les domestiques de l’Ancien Régime. Il existe, tant
parmi les esclaves que les plébéiens, un grand nombre de catégories intermédiaires
que je ne peux détailler ici. Mentionnons simplement, puisqu’il en est souvent
question dans le diaire de Charles de Foucauld, les haratins. Il s’agissait de
cultivateurs arabophones venus du Touat et du Tidikelt après 1861 à la demande de
l’amenokal d’alors, qui voulait introduire l’agriculture dans le pays. Les Touaregs les
employaient comme métayers, sur la base d’un contrat qui ne leur laissait que le
cinquième de la récolte. Leur condition était extrêmement misérable, et ce n’est que
durant les dernières années de la colonisation qu’elle commença à s’améliorer. Bay
agg Akhamouk, alors amenokal, conscient que les temps avaient changé, pesa en
faveur d’une modification des contrats de métayage. Il devint d’usage que la récolte
se partage à parts égales entre le propriétaire et le métayer. Le système, qui restait
encore très injuste malgré cette tardive amélioration, fut aboli par les autorités
algériennes. Les voisins de Charles de Foucauld à Tamanrasset étaient, pour
l’essentiel, des haratins.
Le Hoggar était loin de suffire à la subsistance de ses habitants. Ceux-ci
s’approvisionnaient dans les oasis du Tidikelt en céréales, dattes et cotonnades, qu’ils
échangeaient contre les produits de leur élevage. On lançait aussi fréquemment des
rezzous contre le territoire des autres confédérations touarègues ou des tribus arabes
1 Agg (ou ag) est l’équivalent de l’arabe ibn et signifie « fils de ».
3
alentour, et il fallait d’ailleurs faire face aux rezzous venus de l’extérieur2. C’était non
seulement un autre moyen de pallier au manque de ressources du pays, mais aussi
l’occasion pour les jeunes gens de démontrer leur bravoure, comme on le voit bien
dans les poèmes recueillis par Charles de Foucauld. La colonisation ne mit pas fin à
ces pratiques, car les militaires autorisaient parfois les tribus soumises à razzier les
groupes dissidents. Le territoire de la confédération était réputé possédé par les
nobles, qui recevaient un tribut annuel de leurs subordonnés, en signe de la maîtrise
qu’ils avaient sur la terre. En échange de ce tribut, ils étaient censés protéger leurs
gens contre les incursions étrangères. Mais, à la fin du XIXe siècle, la puissance et la
prospérité des plébéiens – notamment les Dag-Ghali, puissante tribu à laquelle
appartenaient plusieurs des amis proches de Charles de Foucauld, et notamment le
jeune homme qu’il a emmené en France au cours de l’année 1913 – s’étaient accrues
au point qu’ils étaient moins dépendants de la force militaire de leur suzerains et
qu’ils prenaient même part à l’élection de l’amenokal.
Après cette présentation ethnographique générale, passons à un rapide survol
de l’histoire récente des Touaregs du Hoggar. Je le ferai à partir d’un personnage déjà
évoqué, l’amenokal Moussa agg Amastan. Au Hoggar, le titre d’amenokal suivait la
ligne féminine, c’est-à-dire que les héritiers présomptifs du titre n’étaient pas les fils
du titulaire de la charge mais les fils de ses sœurs. Né en 1867, Moussa descendait par
sa mère de la cinquième sœur d’Ag-Mama, qui avait été amenokal jusque vers 1830,
et se rattachait par son père Amastan à un lignage d’origine sahélienne ; tout cela n’en
faisait qu’un prétendant de rang modeste au titre d’amenokal, et il importe de faire un
bref rappel des circonstances qui l’ont conduit à devenir le chef suprême des
Touaregs du Hoggar.
À la mort d’Ag-Mama, le titre d’amenokal était revenu à Elkhaj-Akhmed, le
fils aîné de sa sœur aînée. Ahitaghel, fils de la troisième sœur d’Ag-Mama, succéda à
Elkhaj-Akhmed en 1877. La population du Hoggar était alors confrontée depuis
plusieurs années à l’avancée française au Sahara. Entre les Touaregs et ceux qui
allaient bientôt les assujettir, les relations ne furent pas d’emblée hostiles. De mai
1859 à septembre 1861, l’explorateur Henry Duveyrier avait effectué dans le Souf, le
Fezzan et l’Ajjer, un voyage au cours duquel il fut bien reçu par les Touaregs Kel-
Ajjer. Il se lia d’amitié avec leur amenokal Akhnoukhen et surtout avec son
conseiller, le lettré Elkhaj-Ghotman, frère d’Elkhaj-Akhmed. À son retour, il favorisa
un voyage en France d’Elkhaj-Ghotman, qui vint à Paris en 1862 et fut présenté à
Napoléon III (épisode dont on retrouve une version fantaisiste dans L’Atlantide de
Pierre Benoit). Son livre Les Touareg du Nord, paru en 1864, laisse transparaître
l’affection du peintre pour son modèle. Le portrait n’était pas infidèle, et tous ceux
qui, par la suite, ont vécu en amis parmi les Touaregs y ont reconnu la marque d’une
tendresse qu’ils ont éprouvée à leur tour, mais les hommes du désert ne pouvaient
garder le visage débonnaire que leur avait prêté le jeune voyageur, venu chez eux seul
et sans armes, dès lors que les Français s’avanceraient en conquérants dans leur pays.
À l’époque, ceux-ci n’en avaient nulle intention. Pendant longtemps, l’idée
d’occuper la totalité du Sahara leur parut absurde : autant occuper la mer. Leur
autorité ne s’étendait pas au-delà de la partie la plus septentrionale du désert, autour
de villes comme Biskra, Ouargla ou Touggourt, et n’était le plus souvent
qu’indirecte : l’administration coloniale s’en remettait à une aristocratie locale sur
laquelle elle exerçait une lointaine suzeraineté. Un rôle important fut notamment joué
2 Comme Pierre Sourisseau l’a rappelé dans le numéro 198 du Bulletin.
4
par la confédération des Oulad Sidi Cheikh, dont la capitale était El Abiodh, ville
bien connue des lecteurs du Bulletin puisque c’est là que le père Voillaume allait plus
tard installer sa première fraternité.
Les Oulad Sidi Cheikh disaient descendre d’un grand saint, Sidi abd el Kader
ben Mohammed Sidi Cheikh, qui aurait vécu au XVIe siècle. Séparés en deux branches
– les Oulad Sidi Cheikh Cheraga (« de l’Est ») et Oulad Sidi Cheikh Ghraba (« de
l’Ouest ») –, ils étaient répartis de part et d’autre de la frontière algéro-marocaine.
Leur puissance et leur prestige étaient immenses, et les autorités françaises jugèrent
très tôt qu’il fallait s’en faire des alliés (un peu comme, en 1837, ils s’étaient alliés à
Abd el-Kader et avaient signé avec lui le traité de la Tafna). En 1850, Si Hamza ben
Boubaker, chef des Oulad Sidi Cheikh de l’Est, fut nommé khalifa (le titre que
l’autorité française donnait à ceux qui contrôlaient une région en son nom) sur le
Sud, et c’est lui qui permit le voyage de Duveyrier au Sahara. Mais son fils et
successeur, Slimane, profitant du mécontentement des tribus sahariennes, lança la
guerre sainte contre les Français. L’insurrection embrasa tout le Sud algérien et dura
jusqu’en décembre 1871, avant d’être rallumée en 1881-1883 par un autre chef de la
confédération, Bou-Amama. Ce personnage est bien connu des lecteurs du Bulletin,
puisque c’est quand Charles de Foucauld, qui venait d’être rayé des cadres pour
inconduite, apprit que son régiment était engagé contre Bou-Amama dans les
opérations de maintien de l’ordre qu’il demanda à rejoindre ses anciens camarades.
Notons que cette confédération n’a pas perdu son influence puisque c’est un lointain
rejeton des Oulad Sidi Cheikh Cheraga, Hamza Boubakeur, qui fut nommé en 1957 à
la tête de la Mosquée de Paris (il était le neveu du chef de la confédération). Il avait
été éduqué chez les pères blancs, et avait fait des études de droit aux facultés d’Alger
et de Paris. On lui doit une traduction du Coran qui est appréciée. Son fils Dalil
Boubakeur est l’actuel recteur de la Mosquée de Paris. C’est ainsi qu’une très
ancienne lignée aristocratique du Sahara aura finalement fourni des notables à la
République, après lui avoir donné beaucoup de fil à retordre. Par un processus un
peu comparable, l’amenokal du Hoggar est aujourd’hui député de Tamanrasset à
l’Assemblée nationale algérienne.
Mais revenons au XIXe siècle. Les visées des Français se modifièrent quelques
décennies après le voyage de Duveyrier. Sans qu’il fût question encore d’occupation à
proprement parler, on projetait de lancer le chemin de fer à travers le désert. Une
mission chargée d’une étude préparatoire quitta Laghouat en novembre 1880 et
entreprit de traverser le Hoggar sous la direction du colonel Flatters. L’expédition fut
massacrée au début de l’année 1881, dans des conditions mal éclaircies. Il semble que
ce fut là le fait de subordonnés trop zélés, que l’amenokal Ahitaghel se vit contraint
de couvrir. Seuls deux tirailleurs algériens en réchappèrent, grâce à une noble dame
de la tribu des Tédjehé-Mellet nommée Tereichet, qui les recueillit sous sa tente, les
défendit contre ceux qui voulaient les achever, les soigna et les fit rapatrier en Algérie
par Tripoli. Le geste charitable de la bonne Samaritaine des Tédjehé-Mellet allait
avoir des retentissements dans la vie alors fort dissipée d’un jeune lieutenant en
garnison à Sétif. Plusieurs années plus tard, l’histoire de Tereichet parviendrait, en
effet, aux oreilles de Laperrine, lequel, devinant qu’il ne pourrait trouver meilleur
argument pour convaincre Charles de Foucauld de le rejoindre en pays touareg,
s’empresserait de la porter à sa connaissance.
Il est admis aujourd’hui que l’attitude de Flatters, qui n’avait ni le tact ni le
sang-froid nécessaires à une telle entreprise, fut la cause principale de cette tragédie.
De plus, maintenant que les Touaregs comprenaient que ces voyageurs isolés
n’étaient que l’avant-garde d’une armée d’envahisseurs, leur attitude se faisait hostile,
5
et d’autres explorateurs ou missionnaires subirent le même sort que Flatters. Des
publicistes, regrettant que son optimisme lui ait fait envoyer à la mort tant de
voyageurs qui avaient pris au sérieux ses affirmations sur la loyauté des Touaregs,
firent porter à Duveyrier une part de responsabilité dans ces meurtres successifs. Ces
accusations cruelles et peu fondées ne sont peut-être pas étrangères à son suicide,
survenu le 25 avril 1892. Entre-temps, sa route avait croisé celle de Charles de
Foucauld, alors de retour de son exploration du Maroc. Quelques lettres gardent la
trace de leur amitié, écrites entre 1885 et 1892 par un Foucauld qui s’ouvrait à sa
vocation à un Duveyrier qui s’enfonçait dans la nuit. Plus tard, écrit l’historien Jean-
Louis Triaud, l’ami de Duveyrier allait être « d’une certaine manière, son disciple et
son continuateur, par ses travaux et ses engagements dans le monde touareg » (1995.
La légende noire de la Sanûsiyya, Paris, Maison des sciences de l’homme, II : 804)
« Disciple » est un peu excessif, « continuateur » est le mot juste : les Poésies touarègues
et le Dictionnaire touareg-français sont un magnifique prolongement des Touareg du Nord.
Le résultat de l’affaire Flatters fut en tout cas que les Français renoncèrent
pour deux décennies à toute visée sur le Hoggar. La tactique qu’ils préférèrent
adopter fut d’occuper les oasis septentrionales afin de priver les Touaregs de leurs
débouchés commerciaux. En 1900, toutes les oasis du Tidikelt étaient occupées.
C’est à cette époque que mourut Ahitaghel. Son successeur aurait dû être
Mokhammed agg Ourzig, le fils aîné de sa sœur aînée, mais c’était un homme faible
auquel une partie de ses gens préféra le fils d’une sœur cadette d’Ahitaghel, Atissi agg
Amellal, qui était partisan de la résistance aux Français. Il y eut pour un temps deux
amenokals, et si Atissi s’imposa rapidement face à son rival, la situation resta
troublée. En cette période d’anarchie, l’influence de Moussa agg Amastan, déjà
connu pour sa vaillance et son intelligence, commença à monter. À l’égard des
Français, il opta pour une politique de conciliation, de sorte que s’opposèrent un
parti favorable à la négociation, dont le principal inspirateur était Moussa, et un parti
favorable à la résistance, dirigé par Atissi.
En mars 1902, Mokhammed ag Gheli, l’un des hommes qui devaient,
quelques années plus tard, assister Charles de Foucauld dans son travail linguistique,
fut attaqué et dévalisé par plusieurs Kel-Ghela. Il alla à In Salah se plaindre aux
autorités françaises, au service desquelles il s’était mis depuis plusieurs années. Les
militaires prirent ce prétexte pour organiser une vaste tournée de police dont la
direction fut confiée au lieutenant Cottenest. Le 7 mai 1902, la colonne Cottenest se
heurta à Tit aux Touaregs. Au cours du combat, plusieurs dizaines de Touaregs
périrent sous le feu des tirailleurs. C’en était fini de l’invincibilité des hommes du
Hoggar, qui restèrent deux ans atterrés. En février 1904, après plusieurs échanges
d’émissaires avec les Français, Moussa agg Amastan se rendit à In Salah pour faire sa
soumission. Le capitaine Métois lui décerna le titre d’amenokal – ce qui n’aurait pas
suffi à le faire reconnaître comme tel par les siens si, à son retour, lassés des querelles
entre Atissi et Mokhammed agg Ourzig et soulagés de savoir les marchés du Tidikelt
à nouveau ouverts, la population du Hoggar ne s’était rapidement ralliée à lui. C’est
donc à la faveur de l’arrivée des Français que Moussa est devenu amenokal.
Il serait cependant faux de croire qu’il ne fut qu’une marionnette entre les
mains des nouveaux maîtres, car il avait déjà commencé à jouer un rôle bien avant
que l’influence française ne se fasse sentir. Ce rôle nous est connu notamment par
Charles de Foucauld lui-même, qui a beaucoup écrit sur lui. Le texte le plus long qu’il
lui ait consacré est l’introduction aux poèmes de Moussa dans les Poésies touarègues.
Vraisemblablement écrit en octobre 1915, ce panégyrique où la louange se déploie
sans réserve, est le seul qu’il destinait à la publication. Un autre texte, plus ambivalent
6
et probablement plus proche des sentiments véritables de son auteur, figure dans une
lettre au commandant Lacroix du 26 novembre 1907. Il y a enfin les quelques lignes
notées dans le diaire en juillet 1905, quelques jours après qu’il eut fait la connaissance
de Moussa. On lit dans le premier texte (Poésies touarègues, 1925-1930, I : 367) « Son
intelligence, son courage, sa résolution, la sûreté de son coup d’œil et sa ténacité dans
les entreprises le mirent en peu d’années au premier rang des chefs de bandes : dès
l’âge de vingt-cinq ans, il commandait toutes les expéditions dans lesquelles il entrait,
les chefs les plus mûris et les plus renommés obéissant à son ascendant. […] Vers
l’âge de trente ans, un grand changement se fit dans sa vie : il se convertit. Sur le
conseil de Bai, marabout de la tribu des Kounta habitant l’Adrar, qui prit une grande
influence sur lui, il dit adieu aux pillages et à la vie galante, consacra ses efforts à faire
régner la paix, et ne tira plus l’épée que pour sa défense et celle de ses alliés. » Tel
était donc Moussa lors de la fin du règne d’Ahitaghel. Les Kounta dont il est
question ici sont des nomades arabes, et le fait que le directeur spirituel de Moussa
fût arabe montre en passant que, entre les Touaregs et leurs voisins arabophones, les
relations n’étaient pas systématiquement hostiles. « À notre arrivée, poursuit Charles
de Foucauld dans la lettre au commandant Lacroix, à l’arrivée des “payens” aux
portes du Hoggar, sa première pensée fut de vendre ses biens et d’aller vivre à
Constantinople ou à la Mecque, que les Touareg se figurent des paradis terrestres et
presque le ciel. Bai lui fit renoncer à ses projets, lui dit de travailler au salut de ses
compatriotes et de tâcher de les sauver en faisant leur paix avec les Français. » (in
Georges Gorrée, Les amitiés sahariennes du Père de Foucauld, Paris, Arthaud, 1946,
II : 47). On voit donc que ce sont d’abord les conseils de son directeur spirituel et
son peu de goût pour les aventures militaires qui poussèrent Moussa à pactiser avec
les Français. Il aurait encore à les soutenir, pour les mêmes raisons, douze ans plus
tard.
Car en 1916, la convergence de plusieurs facteurs conduisit une grande partie
des Touaregs à se soulever : la botte française se faisait de plus en plus lourde ;
incessantes malgré les protestations de Charles de Foucauld, qui, comme l’a dit avec
humour Louis Kergoat (Charles de Foucauld et l’islam. Politique et mystique, thèse d’État,
Université de Paris-Sorbonne, 1988, I, p. 181), jouait un peu auprès des Touaregs le
rôle d’un délégué syndical, les réquisitions de bétail étaient difficilement supportables
surtout après une sécheresse persistant depuis 1913. Les succès de la confrérie
senoussiste face aux Italiens de Tripolitaine suscitaient de grandes espérances parmi
les Touaregs, qui savaient par ailleurs la France en difficulté en Europe. Au cours de
l’année 1916, les Kel-Ajjer et la plupart des plébéiens du Hoggar se joignirent à
Kaossen, un Touareg nigérien affilié à la confrérie senoussiste (et que le Niger
considère aujourd’hui comme un héros national). Les Dag-Ghali revinrent de
dissidence en août 1917, non sans avoir infligé auparavant à un détachement français
qu’ils affrontèrent en avril de la même année un revers qu’ils considèrent aujourd’hui
comme leur revanche sur le désastre de Tit (Paul Pandolfi, Les Touaregs de l’Ahaggar,
Paris, Karthala, 1988 : 108). Encore n’oublièrent-ils pas, même durant leur période de
dissidence, que certains Français avaient été leurs amis et se montrèrent-ils cléments
à leur égard lorsqu’ils les firent prisonniers. Des liens s’étaient tissés, avec Charles de
Foucauld, avec quelques autres Français, que les Dag-Ghali ne voulurent pas renier.
Au début de 1917, Moussa lui-même semble avoir hésité sur l’attitude à
adopter et est au moins entré en contact avec Kaossen. A-t-il réellement songé à
pactiser avec lui, ou n’est-il entré en contact avec lui que sous la contrainte, à un
moment où il était pratiquement son prisonnier ? Les documents d’archives ne
permettent pas de trancher. On peut seulement supposer qu’il fit face à un
7
douloureux cas de conscience. Sur les conseils de Bai son maître, il s’en était remis
depuis treize ans à ces hommes venus du Nord ; il avait rêvé, à l’ombre de la paix que
ceux-ci lui promettaient de faire régner, de moderniser le Hoggar ; mais la paix
promise n’était guère venue ; il savait les Français engagés, en Europe, dans une
guerre à l’issue incertaine ; et voilà que, face à lui et à ses alliés français, d’autres
Touaregs s’étaient levés pour la guerre sainte derrière les étendards de la confrérie
senoussiste, et il recevait d’eux des lettres le pressant de les rejoindre. Bai lui
conseillait de n’en rien faire, mais comment Moussa ne se serait-il pas demandé s’il ne
s’était pas fourvoyé depuis 1904 ? C’est réduire à peu de chose ce qui dut être un
drame personnel que d’affirmer, comme l’a fait récemment un biographe, que « son
instinct sauvage se réveillait » (Jean-Jacques Antier, Charles de Foucauld, Paris, Perrin,
1997 : 267). Quoi qu’il en soit, s’il l’a jamais quitté, il avait réintégré le camp français à
la fin du mois de mars 1917, et aida ses alliés dans la sanglante répression qui allait
durer jusqu’en 1918. On lui doit aussi plusieurs poèmes, qui comptent parmi les plus
majestueux que Charles de Foucauld ait recueillis. Pour conclure, il n’est peut-être
pas inutile de rappeler ici, bien qu’ils soient probablement connus de tous les lecteurs
du Bulletin, les mots pleins d’une altière douleur qu’il écrivit à Marie de Blic après la
mort de son ami (René Bazin, 1921, Charles de Foucauld. Explorateur du Maroc, ermite au
Sahara, Paris, Plon : 466) « Dès que j’ai appris la mort de notre ami, votre frère
Charles, mes yeux se sont fermés ; tout est sombre pour moi ; j’ai pleuré et j’ai versé
beaucoup de larmes, et je suis en grand deuil. Sa mort m’a fait beaucoup de peine.
[…] Charles le marabout n’est pas mort que pour vous autres seuls, il est mort aussi
pour nous tous. Que Dieu lui donne la miséricorde, et que nous nous rencontrions
avec lui au paradis ! » Ce gentilhomme n’était assurément pas un sauvage…