0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues4 pages

Histoire des sensibilités : enjeux et méthodes

Transféré par

Yann Gourmelen
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues4 pages

Histoire des sensibilités : enjeux et méthodes

Transféré par

Yann Gourmelen
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Introduction

Comment les émotions se sont-elles transformées avec le


temps ? Éprouvait-on des sentiments de haine ou de pitié il
y a un siècle ou deux millénaires ? Comment percevait-on
les bruits et les odeurs ? Attribuait-on la même attention aux
sensations ?
Les sensibilités occupent une place centrale dans nos sociétés.
Elles interviennent partout : dans l’organisation du travail,
où le bonheur est l’affaire des coachs en entreprise, dans la
constitution des grandes causes morales, dans le « ressenti » des
sportifs et la viralité des relations sur Internet, mais aussi dans
la mobilisation contre les crises environnementales et dans la
colère ou l’indignation qui conduit les gens à prendre la rue.
Rien d’étonnant alors à ce que l’histoire des sensibilités
constitue désormais un courant de recherche florissant. Depuis
deux décennies, les travaux se sont multipliés (thèses, colloques,
revues, ouvrages, etc.), et l’intérêt des étudiantes et des étudiants
s’affirme chaque année. Au point que certains n’hésitent pas
à parler d’affective turn [Howes, 2003 ; Leys, 2011] *. L’étiquette
est commode, mais elle est trompeuse. Comme il arrive quand
un domaine de recherche se constitue, l’étude des sensibilités
reste d’une grande hétérogénéité. Elle ne recouvre pas seulement
des objets et des démarches diverses ; elle adopte des positions
interprétatives parfois contradictoires.

* Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage.

SENSIBILITES_CC21.indd 3 21/06/2024 [Link]


4 I ntroduction à l ’ histoire des sensibilités

C’est pourquoi il nous a paru nécessaire de clarifier la façon


dont se fait l’histoire des sensibilités et ce qu’on peut attendre
d’elle : comment produit-on des données pertinentes en la
matière, sur quels types de preuves repose l’argumentation,
comment s’écrit au juste cette histoire et que permet-elle de
comprendre du passé et du présent ? Tous ces aspects sont
traités ici de façon concrète, à partir d’exemples empruntés aux
différents domaines (économique, religieux, familial, politique) et
aux différentes périodes canoniques de la discipline historique.
L’étendue du propos et la dimension méthodologique que nous
avons tenu à lui donner justifient la forme de ce livre : il est
une introduction.

Une démarche de connaissance

La volonté de faire une place aux sensibilités dans l’histoire


est vieille de près d’un siècle. Le premier chapitre revient sur
les conditions de son émergence. Mais il importe de souli‑
gner pour commencer qu’elle s’est accompagnée d’une longue
défiance. Ses objets (l’amour, les larmes, la peur, la mort, etc.)
ont longtemps paru subalternes, fragiles ou « féminins » ; ses
méthodes, hybrides et parfois impressionnistes, lui donnaient un
aspect mal assuré, et elle contrevenait plus largement au primat
accordé aux mécanismes rationnels dans l’explication des sociétés
passées. Cette difficulté à s’affirmer comme histoire possible
n’a rien de secondaire. Elle a fourni à l’histoire des sensibilités
deux caractéristiques qui font aujourd’hui d’elle ce qu’elle est.
L’une concerne la place qui lui revient dans l’espace des
savoirs historiens. Au principe de l’histoire des sensibilités, il
y a la volonté d’ouvrir plus grand le questionnaire savant :
comment espérer comprendre les sociétés passées sans faire une
place à l’amitié, à la haine, aux jeux du regard, de l’odorat,
de la douleur, de l’ennui, du sens du beau ou du monstrueux,
ou encore aux façons sophistiquées dont jadis on pleurait ou
dont on riait ? Ouvrir l’histoire aux sensibilités, du moins pour
celles et ceux qui se réclament de Jules Michelet, c’est ainsi se
soucier d’écrire une histoire douée d’un plus grand « réalisme »,
c’est vouloir prendre en charge un surcroît de vie.

SENSIBILITES_CC21.indd 4 21/06/2024 [Link]


I ntroduction 5

Mais dire qu’il faut en passer par l’étude du sensible, ce


n’est pas dire comment il convient de le faire. C’est l’autre
caractéristique. Venue plus tard, à mesure que les « objets »
d’histoire possibles se multipliaient, elle concerne l’élaboration
d’un dispositif de savoir. Il ne suffit pas de découvrir que les
Romains ne riaient pas comme nous ni des mêmes choses que
nous ; il faut en tirer de quoi comprendre quelque chose sur
eux et quelque chose sur nous [Beard, 2012].

Apports et enjeux

Attachée à décrire la formation et la transformation des


modes de perception et d’appréciation du monde, l’histoire
des sensibilités est loin d’être unifiée à ce sujet. Les traditions
historiographiques nationales ou internationales pèsent sur
elle, et elle épouse aussi les attentes sociales avec lesquelles
l’historien doit composer. Malgré sa diversité, elle constitue un
véritable domaine de recherche, dont les connaissances viennent
enrichir la compréhension des grands enjeux sociaux, politiques,
économiques, scientifiques ou religieux. Parce qu’on apprend à
sentir et à ressentir en société, les sensibilités ne sont pas un
supplément d’âme : elles sont au cœur des grands principes
d’organisation du monde social. La puanteur attribuée au pauvre
ou l’oreille raffinée dont se prévaut le connaisseur sont à la fois
le produit d’une histoire et un matériau pour la tirer au clair.
La fécondité de cette histoire se mesure ainsi à l’aune des
problèmes qu’elle permet de faire naître. Elle ouvre la voie à
des questionnements renouvelés sur l’individuel et le social, le
passé et le présent, le conformisme et la créativité possible des
acteurs. Mais si elle mérite d’être discutée, c’est aussi qu’elle
fait jouer les règles du métier. Quelle sorte d’histoire écrit-on
quand on doit concilier le souci de faire sentir et celui de faire
science ? Elle est enfin, et c’est un trait qui la rend aujourd’hui
nécessaire, le moyen de ne pas abandonner à la biologie et
aux neurosciences l’explication des comportements sensibles
ou affectifs. Souligner l’historicité des manières de sentir et de
ressentir, montrer qu’elles sont incorporées à des contextes, à des
groupes ou à des sociétés bien particulières et qu’elles changent

SENSIBILITES_CC21.indd 5 21/06/2024 [Link]


6 I ntroduction à l ’ histoire des sensibilités

avec le temps permet de réaffirmer en la matière un rôle pour


l’histoire dans l’élaboration des savoirs publics.
Il y a à coup sûr un défi à prétendre traiter ensemble des
sensations, des sentiments, des émotions et des modalités du
ressenti. C’est un bon moyen de montrer la cohérence d’une
démarche historienne et la fécondité des savoirs qu’elle produit.
Pour cette raison, il nous a paru important de conjuguer ici
le regard d’une historienne spécialiste de l’Antiquité et d’un
historien spécialiste de l’époque contemporaine. Mais nous avons
pris le parti de ne pas nous en tenir à juxtaposer nos savoirs
distincts en tirant l’une vers l’autre nos périodes de prédilection :
sur chacun des objets, quel que soit son enracinement chrono‑
logique, nous avons chaque fois croisé nos regards de manière
à donner de la cohérence à cette démarche. Un dernier point
mérite attention : sur tous les aspects dont il sera question ici,
les chantiers ouverts par l’histoire des sensibilités sont nombreux.
Trop pour figurer tous ici. Ceux que nous avons retenus, issus
des quatre grandes périodes de l’histoire, l’ont été pour rendre
compte de la vitalité des travaux réalisés. Mais ils l’ont été aussi
pour encourager à en mener d’autres.
Après avoir cherché à voir comment est née l’histoire des
sensibilités (chapitre i), la dimension proprement sensorielle qui
lui est attachée sera envisagée (chapitre ii), puis son volet affectif,
de la sphère intime jusqu’à l’échelle collective (chapitre iii). Les
usages politiques du sensible seront ensuite mis en question
(chapitre iv). Enfin, seront examinés les problèmes méthodolo‑
giques posés par l’analyse des sensibilités, ainsi que sa capacité
à interroger le monde dans lequel on vit (chapitre v).

SENSIBILITES_CC21.indd 6 21/06/2024 [Link]

Vous aimerez peut-être aussi