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Chapitre 7. Les Cultures de La Belle Époque - Cairn - Info

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PARTIE 3

Les débuts
de la culture de masse
(années 1880‑1914)

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Chapitre 7

Les cultures
de la Belle Époque

La France de la Belle Époque (ses bornes chronologiques variant selon les


historiens, nous l’entendrons ici comme la période allant des années 1890
à 1914, l’expression quant à elle n’étant utilisée qu’à partir de 1940) n’est
bien sûr pas ce pays de la douceur de vivre, de la fête et des plaisirs que
l’expression sous-entend et qui est encore dans la mémoire collective.
En témoignent par exemple les crises graves que constituent l’affaire
Dreyfus puis la séparation des Églises et de l’État, ainsi que l’ampleur des
mouvements sociaux. Cependant, le quart de siècle qui précède la Première
Guerre mondiale semble malgré tout briller d’un éclat particulier et le
dynamisme culturel de la période est souvent cité pour étayer cette impres-
sion, alors même que les circulations culturelles s’intensifient. Dans une
enquête de La Revue blanche, en 1897, Émile Verhaeren, cité par Jacques
Dugast, évoque « mille expositions, mille revues, mille journaux [qui] nous
renseignent heure par heure les uns sur les autres. » Paris, sacrée « Ville
lumière », paraît être le foyer vers lequel convergent les créateurs du
monde entier. Picasso, Debussy, Maeterlinck, Toulouse-Lautrec, Diaghilev
sont, avec beaucoup d’autres, les incarnations de ce rayonnement culturel
quelque peu mythifié.
Pour aller au-delà de cette image d’Épinal (qui n’est pas sans corres-
pondre en partie à la réalité, bien sûr), il convient de s’interroger sur les
cultures de la fin du xixe siècle. On envisagera tout d’abord le système
éducatif, tel qu’il se présente après les réformes engagées au début de
la IIIe République, et le poids persistant de la religion, au moment où la
« guerre religieuse » reprend de plus belle. On s’intéressera ensuite aux

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

différents domaines du savoir et à l’apparition d’une nouvelle figure :


l’intellectuel. Il faudra enfin examiner les cultures qui alors cohabitent
et parfois s’enchevêtrent (culture urbaine, culture régionale et rurale,
culture coloniale) et rappeler l’évolution de la place des femmes pour
dessiner un paysage culturel à la fois singulièrement complexe et d’une
grande vitalité.

Éducation et religion

L’enseignement à la Belle Époque


De la fin des années 1880 à 1914, l’école primaire continue à être pour
les républicains un instrument de socialisation politique et de construc-
tion d’un nationalisme culturel. Il s’agit de montrer que les enfants, avant
d’appartenir à leur famille, sont des individus appartenant à la société et
auxquels l’État garantit, entre autres, le droit à l’instruction. L’effort sco-
laire est indissociable de la pratique du suffrage universel, l’école étant le
fondement de la démocratie. Les grandes lois scolaires des années 1880 ont
du reste été insérées dans un programme plus vaste : liberté de réunion
(1881), liberté de la presse (1881), loi sur les syndicats (1884), lois munici-
pales (1884), etc. L’application de cette nouvelle législation se traduit par
une augmentation du nombre d’enfants scolarisés : de 5 500 000 en 1887,
on passe en 1900 à plus de 6 300 000 élèves en maternelle et dans le pri-
maire, soit presque l’ensemble des classes d’âge concernées (même si la
moitié des élèves sont encore mobilisés par les travaux des champs de mai
à juillet). L’alphabétisation progresse au point que le taux d’analphabétisme
n’est plus que de 4 % en 1911.
Ces progrès sont accomplis dans un contexte qui redevient tendu après
1900. Avec la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905,
la guerre scolaire est en effet rallumée. Certains républicains rêvent d’instau-
rer un monopole scolaire tandis que, malgré l’interdiction des congrégations
enseignantes (loi du 7 juillet 1904), les écoles catholiques poursuivent leurs
activités en se réorganisant et en employant d’anciens congréganistes sécu-
larisés ou du personnel laïque. Des directions diocésaines de l’enseignement
confessionnel sont créées, des écoles normales libres sont fondées. Ce dyna-
misme catholique est perceptible à travers le développement des patronages,
déjà cité, et l’instauration des premières colonies de vacances. Il est en partie

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Les cultures de la Belle Époque

motivé par le laïcisme militant qui, dans les écoles publiques, prend le pas
sur le laïcisme ouvert jadis prôné par Ferry et qui se traduit, vers 1900, par la
laïcisation des manuels scolaires. En 1908 et 1909, les évêques encouragent
les fidèles à combattre l’école publique jugée « perverse, néfaste et diabo-
lique ». Des associations de pères de famille se constituent pour dénoncer
l’enseignement de certains instituteurs, accusés à la fois d’anticléricalisme
et d’antipatriotisme. Si la situation s’apaise quelque peu avant la première
guerre mondiale, l’école reste bien un terrain d’affrontement privilégié entre
les « deux France ».
Pivots de l’enseignement primaire, les instituteurs sont au nombre
de 120 000 en 1914. Malgré une rémunération assez faible, le métier jouit
d’un réel prestige et constitue une promotion sociale pour bon nombre de
paysans. Dans les années 1900, les amicales d’instituteurs se multiplient, ren-
forçant la constitution d’une culture commune. L’instituteur est le propaga-
teur d’une idéologie laïque et républicaine qui valorise le devoir, l’amour de
la patrie et la croyance dans le progrès (valeurs qui doivent certes coexis-
ter chez certains, avant la guerre, avec des idées pacifistes et socialistes).
Il enseigne uniquement en français – la langue de la République et de la
société moderne – alors que les langues régionales sont réservées à un usage
familial. « Évoqué dans tous les manuels de morale et d’histoire, le thème
colonial reste secondaire » (Arnaud-Dominique Houtte). Les exercices cor-
porels occupent une faible place dans sa pédagogie, même si les années 1880
ont été marquées – on l’a vu – par la création (éphémère) des « bataillons
scolaires » au sein desquels les garçons pratiquent la gymnastique dans le but
de se préparer à la vie militaire.
Parmi l’apprentissage des savoirs de base, l’orthographe est particuliè-
rement valorisée (la dictée a été instaurée dès 1874). L’école primaire ne
constitue pas à elle seule, toutefois, l’ensemble de ce qu’on peut appeler
« l’ordre du primaire », par opposition à « l’ordre du secondaire » qui en est
nettement séparé. Cet « ordre » comprend aussi l’enseignement maternel.
Selon les chiffres donnés par Françoise Mayeur, les écoles maternelles et les
classes enfantines des écoles primaires scolarisent en 1901‑1902 environ le
quart d’une classe d’âge, soit 1 400 000 enfants. Le primaire englobe égale-
ment les écoles primaires supérieures, dont le statut est fixé par décrets en
1887. De 1881 à 1901, leurs effectifs passent de 24 200 à 55 900 élèves (dont
2/3 de garçons), issus pour la plupart des campagnes ou de la toute petite
bourgeoisie. Les meilleurs élèves y préparent le brevet supérieur et l’entrée
dans les écoles normales départementales. Des écoles primaires supérieures

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

à sections professionnelles sont également créées et se transforment en


1892 en écoles pratiques de commerce et d’industrie, ancêtres des col-
lèges techniques. Pour les apprentis, le Certificat d’Aptitude Professionnel
(C.A.P.) est créé en 1911 mais l’enseignement technique n’est organisé qu’à
partir de 1919.
L’enseignement secondaire demeure réservé à une élite. Avec
112 000 élèves en 1898 et 119 000 en 1911 (dont 56 % dans le public),
ses effectifs sont même en recul par rapport aux années 1880. Les bourses
sont toujours aussi peu nombreuses. Seuls quatre cents élèves passent
chaque année du primaire au secondaire, soit à peu près un élève sur deux
mille. La diversification et la modernisation n’en sont pas moins à l’œuvre.
Une commission d’enquête parlementaire présidée par Alexandre Ribot
aboutit, après un débat passionné à la Chambre, à la réforme de 1902 par
laquelle sont institués deux cycles. Le premier va de la 6e à la 3e avec deux
sections : À (avec latin et grec) et B (sans). Le second cycle, correspondant
à la seconde, à la première et à la rhétorique, comprend quatre sections : A
(latin-grec), B (latin-langues), C (latin-sciences) et D (langues-sciences). En
1910, 19 % des candidats au baccalauréat sont inscrits en section A, 25 % en
B, 22 % en C et 34 % en D. « Diversité dans l’unité, tel est le mot d’ordre »,
explique Louis Liard.
L’enseignement moderne n’est plus une filière spécifique et à part mais
un élément d’un enseignement secondaire masculin unifié. Un bachelier
« moderne » peut donc avoir accès à toutes les facultés. Avec la réforme de
1902, les programmes sont modernisés, l’histoire ancienne, par exemple,
voyant sa place diminuer au profit de l’histoire contemporaine. Les débats
restent vifs entre classiques et modernes, c’est-à-dire entre partisans du
latin et partisans des langues vivantes. Par ailleurs, certains commencent
à rêver à une « École unique » dans laquelle le secondaire, devenu gratuit,
serait la suite logique du primaire. Mais de telles idées restent très mino-
ritaires. En 1898, le personnel enseignant du secondaire regroupe environ
8 000 personnes, dont un petit quart d’agrégés. Formés à l’université ou
à l’École Normale Supérieure, ces professeurs appartiennent à la bourgeoi-
sie par la culture mais rarement par la fortune. Leur républicanisme et leur
attachement à la méritocratie ne les conduisent pas pour autant à souhai-
ter une démocratisation du secondaire, beaucoup étant très attachés aux
humanités classiques.
En 1908, il y a en France 48 lycées de filles (contre 24 en 1890) et 67
collèges de filles (contre 26 en 1890), scolarisant en tout 35 000 élèves. Le

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Les cultures de la Belle Époque

cadre dans lequel évolue cet enseignement secondaire féminin est toujours
celui de la loi Sée de 1880 et il faudra attendre 1924 pour qu’il soit assimilé
à son équivalent masculin. Deux agrégations féminines ont été créées en
1884 et, à partir de 1905, certaines agrégations masculines sont ouvertes
aux jeunes filles.
La réorganisation universitaire commencée dans les années 1880 se
poursuit. En 1893 est créé dans chaque ressort académique un « corps de
facultés » doté de la personnalité civile. Par la loi du 10 juillet 1896, ces
« corps de facultés » deviennent des « universités » indépendantes, ayant
leur autonomie budgétaire et aptes à recevoir des donations. Mais les inté-
rêts divergents des parties en présence (pouvoirs locaux, universitaires,
grandes écoles, facultés, État) conduisent à de nombreux compromis et
la loi de 1896 attribue le titre d’université aux quinze groupes de facultés
existant au lieu de les réserver aux grands centres régionaux. Il y a donc
quinze universités en France : Paris, Lille, Caen, Rennes, Poitiers, Bordeaux,
Toulouse, Montpellier, Aix-Marseille, Grenoble, Clermont, Lyon, Dijon,
Besançon et Nancy (Alger sera la seizième université française en 1909).
L’hégémonie parisienne s’en trouve renforcée, faute de grandes universités
provinciales. En 1898, sur un total de 27 000 étudiants, les quatorze univer-
sités provinciales ne dépassent que de peu l’université de Paris : 15 000 étu-
diants contre 12 000. La même année, Lyon et Bordeaux sont les deux seules
universités provinciales à franchir la barrière des 2 000 étudiants alors que
Caen n’en compte que 598 et Clermont 257.
Le poids de l’Université de Paris est accru en 1904 par l’intégration en
son sein de l’École Normale Supérieure. Les associations professionnelles
par faculté, qui se créent à partir de 1906, se font le relais des doléances des
universitaires de province, moins bien traités que leurs homologues pari-
siens. De 29 000 étudiants en 1900, on passe à 41 000 en 1910. L’effort finan-
cier déjà engagé est poursuivi : le budget de l’enseignement supérieur triple
de 1875 à 1913 et, avec 2 200 enseignants en 1914, le taux d’encadrement
des étudiants français a rejoint celui de l’Allemagne. Des bâtiments sont
construits pour accueillir les étudiants. La Sorbonne fait place à la « nouvelle
Sorbonne », inaugurée en 1889, qui réunit les facultés de lettres, de sciences,
de médecine et de droit (celle de théologie catholique a été supprimée en
1885) – sans compter le rectorat, l’École des Chartes et l’École de pharmacie.
C’est un véritable palais académique (totalement achevé en 1901 seulement)
qui est construit, à grands frais. Le grand amphithéâtre (alors la plus vaste
salle de Paris) est décoré par une fresque de près de 150 m2 de Pierre Puvis

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

de Chavannes, Le Bois sacré, « l’une des plus grandes peintures allégoriques


du xixe siècle français » (Barthélémy Jobert). La diversification des forma-
tions dans les universités accompagne la spécialisation du savoir. Les licences
ès lettres sont fractionnées en options (philosophie, lettres, histoire, langues
vivantes) qui deviennent des diplômes distincts en 1907. La version latine
ne disparaît comme épreuve éliminatoire qu’en 1920. Le « diplôme d’études
supérieures » est progressivement instauré entre 1886 et 1904. De nouvelles
disciplines apparaissent (sociologie, psychologie, histoire du droit, science
politique, histoire de l’art, etc.).
En 1914, les 42 000 étudiants français se répartissent pour l’essentiel
entre le droit (16 500), la médecine (8 500), les sciences (7 300) et les lettres
(6 500). De nouveaux publics font leur apparition. Il y a 7 % d’étrangers en
1891 et 10 % de femmes en 1910‑1911 (l’Université de Paris compte, à elle
seule, 578 étudiantes en 1908, année où il y a en France 83 femmes docteurs
en médecine). Malgré la progression des effectifs, l’enseignement supérieur
demeure réservé à une toute petite élite, recrutée avant tout dans la bour-
geoisie. En 1910, seul 1,7 % d’une classe d’âge entre à l’université. L’ouverture
aux classes moyennes est toutefois perceptible dans certaines filières, comme
les sciences appliquées. En 1912, les élèves des Écoles Normales Supérieures
de Fontenay et de Saint-Cloud obtiennent le droit de s’inscrire en licence.
Les universités, par ailleurs, continuent de subir la concurrence des grandes
écoles, comme l’École supérieure d’aéronautique (créée en 1909). La crois-
sance du nombre des étudiants conduit certains (Barrès par exemple) à
dénoncer la « surproduction académique » censée produire un prolétariat
intellectuel condamné au déclassement. Ce discours peut se teinter d’anti-
sémitisme, lequel se manifeste aussi au sein des universités lors de l’Affaire
Dreyfus.
Le monde universitaire de la Belle Époque n’est pas, en effet, indif-
férent aux crises politiques. Bon nombre de protagonistes de l’Affaire
Dreyfus ont des liens avec les universités et les étudiants manifestent
leur opinion (plutôt antidreyfusarde en droit et en médecine et plutôt
dreyfusarde en lettres et en sciences). Qu’elles se voient comme le ber-
ceau naturel de l’avant-garde intellectuelle ou, au contraire, le gardien
des traditions nationales, les universités participent au débat politique.
Fondée en 1884, l’Association générale des étudiants de Paris, surnommée
« L’A », regroupe 12 % des étudiants parisiens et est en partie noyautée
par l’Action française. Celle-ci, dans les années 1900, suscite des mouve-
ments d’agitation estudiantine, par exemple en 1908 contre les cours en

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Les cultures de la Belle Époque

Sorbonne du professeur d’Histoire Amédée Thalamas qui avait tenu des


propos critiques sur Jeanne d’Arc. En 1907, à l’issue d’un congrès tenu à
Lille, est fondée l’Union nationale des Associations générales d’Étudiants
de France. Un autre exemple de querelle politique, cette fois-ci directe-
ment liée à l’enseignement, a lieu en 1910‑1911 : elle est résumée dans un
pamphlet, publié en 1911 sous le pseudonyme d’Agathon par deux jeunes
écrivains nationalistes, proches de l’Action française, qui dénoncent le
scientisme dominant jugé responsable du déclin de la culture classique
(l’accès au supérieur des non-latinistes est critiqué, de même que le poids
des sciences humaines).

Les Églises, entre difficultés et renouveau


Comme dans la période précédente, les Églises doivent faire face au défi
de la sécularisation et à la politique laïciste de la République. Pour Paul Bert,
le clergé est comparable au phylloxéra ! Le régime s’appuie sur la franc-­
maçonnerie, les libres-penseurs et les minorités confessionnelles. Le Grand
Orient de France compte en 1906 400 loges regroupant 27 000 membres.
La Libre-Pensée connaît une nouvelle poussée autour de 1900, concrétisée
par la multiplication des banquets et des conférences. L’« Association natio-
nale de la libre-pensée de France », fondée en 1901, comprend des universi-
taires, des socialistes et des radicaux. Mais le mouvement est fortement affai-
bli par ses divisions. Les protestants, appartenant dans leur nette majorité
à la religion réformée, exercent une grande influence, malgré leur profonde
division entre libéraux et évangéliques (un schisme de fait se met en place
à partir de 1879). Leur alliance avec les républicains fait que les nationalistes
des années 1890 les incluent, avec les Juifs et les francs-maçons, dans leur
célèbre « trilogie de l’Anti-France ».
Forte d’environ 50 000 personnes après la perte de l’Alsace-Lorraine,
la communauté juive de France compte 80 000 personnes vers 1890 du fait
des mouvements migratoires et doit faire face à un relâchement religieux
qui est souvent la conséquence de l’assimilation. Elle est aussi confrontée
à une vague d’antisémitisme, bien symbolisée par La France juive (1886)
d’Édouard Drumont dont 60 000 exemplaires sont vendus en un an.
Drumont fonde en 1892 La Libre Parole, un quotidien antijuif (La Croix
prétendait être, deux ans plus tôt, « le journal le plus antijuif de France »).
Cet antisémitisme atteint son paroxysme avec l’affaire Dreyfus (1894‑1899)
dont le point de départ est un acte d’espionnage révélé par La Libre Parole.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

Les catholiques prennent majoritairement parti contre Dreyfus, les protes-


tants sont divisés et le judaïsme officiel garde une prudente neutralité. La
doctrine sioniste élaborée par Theodor Herzl ne séduit que très peu de Juifs
français.
En tout cas, « l’Affaire » a pour conséquence le réveil de la guerre reli-
gieuse, les congrégations religieuses étant apparues à cette occasion comme
un danger pour la République. Depuis les tensions liées aux lois scolaires,
les relations entre le régime et les catholiques s’étaient pourtant apaisées.
Certes, la révision constitutionnelle de 1884 avait supprimé les prières
publiques lors de l’ouverture des chambres et la loi du 15 juillet 1889 avait
mis fin à l’exemption du service militaire des séminaristes. Cependant,
suite à l’épisode du toast d’Alger, le 12 novembre 1890 – au cours duquel
Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, avait invité les catholiques à accep-
ter le régime en place –, c’est le ralliement à la République qui est à l’ordre
du jour chez les catholiques. Le pape Léon XIII le prône dans son encycli-
que Au milieu des sollicitudes, le 16 février 1892. Ce pas en avant conduit
les républicains à faire une pause dans leur politique de laïcisation, laquelle
est au contraire relancée par l’affaire Dreyfus.
Le gouvernement de « défense républicaine » de Waldeck-Rousseau, formé
en juin 1899, dissout en janvier 1900 la congrégation des Assomptionnistes
(mais l’œuvre de « La Bonne Presse » et La Croix sont rachetées par un filateur
du Nord, Paul Féron-Vrau) et fait voter le 1er juillet 1901 une loi sur les asso-
ciations, clairement dirigée contre les congrégations (les jésuites, par exemple,
préfèrent s’exiler plutôt que de demander une autorisation). La question
religieuse est au centre des élections législatives de mai 1902, gagnées par
le Bloc des gauches. Au pouvoir de juin 1902 à janvier 1905, le radical Émile
Combes mène une politique anticléricale farouche. Cet « anticléricalisme
d’État » (René Rémond) cherche tout d’abord à chasser les congrégations
de l’enseignement.
L’expulsion des congréganistes (plus de 30 000 d’entre eux doivent s’exi-
ler) ne se fait pas sans heurts ni sans violence, dans un contexte de forte
agitation anticléricale. La rupture des relations diplomatiques avec le Saint-
Siège, en juillet 1904, est l’étape suivante. Cette politique agressive remet
en cause l’existence même du concordat devenu, selon l’expression fameuse
de Clemenceau, un « discordat ». Combes, à l’automne 1904, dépose un
projet de loi sur la Séparation des Églises et de l’État. Sa démission en jan-
vier 1905 laisse la place libre pour un projet plus libéral, discuté à la Chambre
de mars à juillet 1905, sous l’égide d’Aristide Briand.

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Les cultures de la Belle Époque

La loi, votée le 3 juillet et promulguée le 9 décembre 1905, n’est tou-


tefois pas sans ambiguïtés. En refusant à l’État de reconnaître, de sala-
rier et de subventionner aucun culte, elle introduit une rupture culturelle
radicale : désormais, l’utilité sociale de la religion n’est plus reconnue et
la sécularisation est poussée à son maximum, la religion devenant une
affaire purement privée. Une partie des catholiques réagissent violem-
ment lorsque des agents de l’enregistrement procèdent, en février 1906, à
l’inventaire des biens des églises. La mort d’un manifestant, en Flandre le
6 mars, conduit Clemenceau à suspendre les inventaires. Alors que le pape
a condamné la loi de Séparation (encyclique Vehementer nos du 11 février),
celle-ci entre en vigueur en décembre 1906. Le gouvernement se montre
assez libéral en renonçant aux poursuites pour délit de messe et en auto-
risant les réunions publiques (donc le culte) sans déclaration préalable. La
séparation des Églises et de l’État – plutôt bien acceptée par les protestants
et les israélites – a pour principal effet de redéfinir en profondeur la place
de l’Église catholique dans la société française : le clergé fait l’expérience de
la pauvreté mais aussi de la liberté.
Ces bouleversements ont lieu alors que l’Église connaît un renouveau spi-
rituel certain. Elle est du reste capable de s’appuyer sur des moyens de com-
munication de masse : Le Pèlerin tire à 459 000 exemplaires en 1912. Certains
prêtres proposent même des confessions par téléphone ! Les pèlerinages
continuent d’avoir beaucoup de succès (un million de pèlerins se retrouvent
à Lourdes, en 1908). De grandes basiliques sont construites : Notre-Dame
de Fourvières à Lyon (consacrée en 1896), le Sacré-Cœur à Paris (ouvert au
culte en 1891). L’Histoire d’une âme (1899) de la carmélite de Lisieux Thérèse
Martin obtient un immense succès.
Léon XIII, pape de 1878 à 1903, encourage le renouveau des sciences
religieuses et se fait le rénovateur du thomisme. Des écrivains se conver-
tissent, l’exemple le plus fameux étant celui de Charles Péguy qui passe
du socialisme au nationalisme et se convertit en 1908. Mais ce renouveau
est remis en cause par la crise moderniste qui, loin de n’être qu’un débat
entre savants, révèle les difficultés de l’Église à s’adapter à son temps. Au
centre de cette crise – « brutal arrêt de germination dans la vie intellec-
tuelle catholique » (François Chaubet) – se trouve l’abbé Alfred Loisy, pro-
fesseur d’Écriture sainte à l’Institut catholique de Paris. Loisy, s’inspirant
de l’exégèse allemande, applique la méthode historico-critique aux textes
bibliques, ce qui l’amène à des prises de position iconoclastes (l’Église n’a
été fondée qu’après Jésus, les dogmes peuvent évoluer, l’Évangile n’affirme

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

pas expressément la divinité du Christ, etc.). Il perd sa chaire et son


ouvrage L’Évangile et l’Église (1902) suscite beaucoup d’émotion chez les
catholiques, même parmi des réformateurs comme le philosophe Maurice
Blondel. Toute l’œuvre de Loisy est mise à l’index en 1903 et Pie X, pape
de 1903 à 1914, publie en 1907 deux textes qui condamnent l’ensemble des
idées modernistes. Celles-ci sont défendues par les hommes d’Église dési-
reux de se réconcilier avec le monde moderne.
La réaction de la hiérarchie catholique s’apparente à une véritable purge :
un serment antimoderniste est désormais demandé aux prêtres avant
leur ordination et des conseils de vigilance, qui ont recours à la délation,
sont mis en place dans les diocèses. Par le biais des revues, le débat a lieu
publiquement, ce à quoi l’Église n’est pas habituée. Un réseau internatio-
nal antimoderniste est constitué depuis Rome par un prélat, Mgr Benigni :
ces intégristes (le terme vient de l’espagnol) s’opposent autant au catho-
licisme social qu’aux idées modernistes et exercent une sorte de pouvoir
occulte durant tout le pontificat de Pie X. 65 excommunications et mises
à l’index sont prononcées entre 1907 et 1914 (Loisy est excommunié en
1908). À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Église catholique est
toujours aussi embarrassée pour gérer la question cruciale des rapports
entre la raison et la foi. De plus, elle apparaît liée au mouvement de l’Action
française qui prône un nationalisme intégral et dont le maître à penser est
Charles Maurras, adepte d’un catholicisme réactionnaire et monarchiste.
Si le maurrassisme fait débat au sein de l’Église (au point d’être condamné
par la congrégation de l’Index en janvier 1914), il n’en séduit pas moins une
notable partie du clergé.
En opposition avec cette image d’une Église rétrograde, de nombreuses ini-
tiatives montrent que le catholicisme n’est pas uniformément hostile à l’évo-
lution de la société (il en va de même chez les protestants). Un effort tout
particulier est accompli en direction de la jeunesse. L’association des caté-
chistes volontaires, née en 1886, connaît un fort développement. On a déjà
cité les patronages et les colonies de vacances. L’Union nationale des colonies
de vacances (UNCV), créée en 1909, est sous domination catholique dès 1912
(année où est créé son pendant laïque, la Fédération nationale des colonies
de vacances). Apparu en Grande-Bretagne en 1908, le scoutisme est importé
en France trois ans plus tard par les protestants.
Après la Séparation, l’Église est forcée d’accepter une plus grande parti-
cipation des laïcs. Ce mouvement d’« Action catholique », dont Pie X a
défini les principes dès 1905, se concrétise notamment par la multiplication

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Les cultures de la Belle Époque

des congrès diocésains. Fondée dès 1886, l’Action catholique de la jeunesse


française (ACJF) est particulièrement dynamique et organise un « congrès
social » annuel à partir de 1903. Le christianisme social est en effet un autre
courant important. Dès 1871, le comte Albert de Mun avait fondé les
Cercles ouvriers, sorte de patronages pour adultes en déclin dans les
années 1890. Certains patrons, catholiques libéraux ou protestants, mêlent
également action religieuse et paternalisme. Mais c’est l’encyclique de
Léon XIII, Rerum novarum (15 mai 1891) qui dote l’Église d’une doctrine
sociale dont le principal relais en France est la revue Le Sillon (1894) ani-
mée par Marc Sangnier, favorable à un catholicisme social et démocratique.
Cercles d’études, instituts populaires, coopératives : le mouvement multi-
plie les activités et regroupe environ 10 000 « Sillonnistes » en 1905, dont
certains forment un service d’ordre (la Jeune Garde). Le Sillon finit par
inquiéter la papauté qui, dans le contexte de la crise moderniste, le
condamne en 1910.
Une autre tendance originale est celle des « abbés démocrates ».
Alors qu’un courant démocrate chrétien a bien du mal à s’organiser au
sein du monde politique, certains abbés,
dans différentes régions, se lancent dans
la bataille électorale, non sans recourir
parfois à un certain populisme. Le plus
célèbre est l’abbé Jules-Auguste Lemire,
député du Nord de 1893 à sa mort. L’abbé
Lemire fonde en 1896 la « Ligue du coin
de terre et du foyer », à l’origine des pre-
miers jardins ouvriers. Au Parlement,
il lutte contre la peine de mort, pour les
allocations familiales, pour la réglemen-
tation du travail de nuit, etc. Des congrès
ecclésiastiques sont organisés à Reims en
1896 et à Bourges en 1900 ; s’y exprime
l’opinion du bas clergé, souvent différente
de celle de la hiérarchie. Ainsi, tandis que
l’épiscopat se montre très méfiant envers
la lecture (position exprimée par le men-
suel Romans-revue publié à partir de 1908
par l’abbé Bethléem, spécialiste de ces
Louis Bethléem, Romans à lire
questions au sein de l’Église), les curés et romans à proscrire

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

se montrent avides de lecture et désireux de mieux intégrer l’imprimé dans


leur pastorale.
L’élan initié par les abbés démocrates est cependant stoppé par les réti-
cences de la papauté. Celle-ci accepte mieux la participation des femmes
catholiques aux diverses actions menées par l’Église. La politique anticongré-
ganiste des républicains conduit en effet, en 1901 et 1902, à la formation à
Lyon et à Paris de ligues féminines qui organisent notamment des campagnes
de pétitions, faute de pouvoir voter. Recrutant dans la bourgeoisie et l’aris-
tocratie, ces ligues (dont les effectifs approcheraient un million de femmes
en 1914) organisent des conférences, s’occupent du catéchisme, fondent
des bibliothèques, etc. En 1913, le Petit Écho des Françaises, organe de la
Ligue Patriotique des Françaises (LPDF, 1902), tire à 400 000 exemplaires.
La LPDF compte 600 000 membres en 1914. Par ailleurs, dans la décennie
précédant la guerre, le catholicisme social est renouvelé par la création en
1904 des « Semaines sociales », sorte d’université ambulante destinée à for-
mer les fidèles, et par celle, un an plus tôt, de l’« Action populaire », œuvre de
presse qui diffuse tracts, revues, brochures et livres. L’Église regroupe donc
en 1914 des tendances beaucoup plus variées que ne pourraient le laisser
penser la crise moderniste et ses crispations.

L’accroissement des savoirs

Les sciences et leur remise en cause


La fin du xixe siècle semble en apparence une époque de triomphe de
la science. Publications et sociétés savantes (un millier en province en 1914)
se multiplient tandis que la spécialisation disciplinaire et l’institutionnalisa-
tion se poursuivent. Les découvertes et les avancées sont spectaculaires dans
de nombreux domaines : rayons X (1895), radioactivité (1896), identifica-
tion du chromosome X (1905‑1908), théorie de la relativité restreinte (1905)
et générale (1912), développement de la génétique (à partir de 1910), théorie
de la dérive des continents (1911‑1912), etc.
À cela s’ajoutent d’autres découvertes qui donnent l’impression que
l’homme est en passe de devenir tout-puissant : mise au point du phono-
graphe à partir de 1877 (Thomas Edison et Charles Cros puis Graham Bell),
premier décollage aérien de Clément Ader en 1890, cinématographe des
frères Lumière en 1895, télégraphie sans fil de l’Italien Guglielmo Marconi

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Les cultures de la Belle Époque

qui ouvre l’aventure des ondes radios, perfectionnements incessants de


l’automobile (dont la France est le premier constructeur mondial jusqu’en
1907), etc. L’Observatoire de Paris lance en 1887 un ambitieux projet de cou-
verture photographique complète du ciel achevée en… 1964. De gigantesques
télescopes sont construits.
Les congrès internationaux sont de plus en plus nombreux (à partir de
1900 pour les mathématiques, par exemple), permettant une coopération
européenne qui fait plus ou moins bon ménage avec des logiques natio-
nalistes. On compte, selon Anne Rasmussen, près de 1 350 congrès pour
la décennie 1900‑1909, Paris étant le lieu de réunion le plus fréquemment
choisi et le français demeurant la langue de communication. Ces congrès
permettent l’adoption de normes internationales et leur organisation est de
plus en plus codifiée. « Nombre de communautés scientifiques passent outre
les frontières avant 1900 » (Jürgen Osterhammel). Les savants eux-mêmes
font leur propre apologie à travers celle de la « science pure » : « pour eux,
la science qui œuvre à l’accroissement de la richesse nationale et privée peut
prétendre à la direction matérielle, voire intellectuelle, des sociétés ; en outre,
dépositaire de la vérité par le caractère de certitude de ses méthodes, elle peut
également en assurer le magistère moral » (Anne Rasmussen).
La science réclamant des investissements de plus en plus lourds, la
recherche s’appuie sur des fonds à la fois publics et privés mais le lien
avec l’industrie est bien moins développé en France que dans les pays voi-
sins, ce qui accentue son retard sur l’Allemagne et sur la Grande-Bretagne.
L’action du chimiste et polytechnicien Henry Le Chatelier et de la Société
d’Encouragement pour l’Industrie nationale (fondée dès 1801) ne parvient
pas à compenser cette faiblesse si néfaste pour la science française. Celle-ci
comprend cependant quelques domaines d’excellence (électricité, bacté-
riologie) et peut mettre en avant quelques grandes figures comme Pierre et
Marie Curie qui découvrent et isolent, en 1898, le polonium et le radium,
ou encore Henri Poincaré, « dernier grand mathématicien universel », aussi
important pour ses recherches que pour sa réflexion sur la philosophie des
sciences (La Science et l’hypothèse, 1902 ; La Valeur de la science, 1905). On
peut aussi citer Henri Becquerel, le découvreur de la radioactivité, le docteur
Émile Roux qui met au point en 1894 le sérum antidiphtérique, ou encore
le physiologiste Édouard Brown-Séquard, successeur de Claude Bernard au
Collège de France et père de l’endocrinologie.
À partir de 1901 sont décernés chaque année cinq prix Nobel (physique,
chimie, physiologie et médecine, littérature, paix) ; avec quatre prix en

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

physique, quatre en chimie et trois en médecine entre 1901 et 1914, la France


démontre qu’elle demeure malgré tout un grand pays scientifique, en dépit
du manque de moyens. Le prix Nobel de Physique en 1903, attribué à Henri
Becquerel et au couple Curie pour leurs travaux sur la radioactivité, est par-
ticulièrement célébré par la presse française. Huit ans plus tard, Marie Curie
reçoit un second prix Nobel, cette fois-ci de chimie.
On a déjà évoqué l’eugénisme qui se développe dans toute l’Europe après
1900. La Société française d’eugénisme est fondée en 1913, par Georges
Vacher de Lapouge, magistrat puis anthropologue maintenu à l’écart du
monde universitaire. Vacher de Lapouge, partisan de l’amélioration de l’es-
pèce humaine par la sélection volontariste, prône la domination de la race
blanche et aryenne. À ses thèses se rattache le chirurgien Alexis Carrel,
pionnier de la transplantation d’organes et de la chirurgie cardiaque, prix
Nobel de physiologie en 1912, qui parvient à conserver des organes vivants.
Brown-Séquard, par ailleurs, ne se lance-t-il pas, à la fin de sa vie, dans des
recherches sur le vieillissement qui le conduisent à s’injecter des extraits de
testicules de chien présentés comme un élixir de jouvence ? Si la polémique
est grande dans le monde scientifique, le grand public se passionne pour cette
expérience qui fait espérer la possibilité de vivre vieux et en bonne santé.
Le savant apparaît ainsi comme celui qui est capable de maîtriser la vie,
ce qui fascine et inquiète à la fois. S’il est toujours proposé par l’État comme
un modèle (en témoigne l’entrée au Panthéon de Marcelin Berthelot en
1907, l’année même de sa mort), la confiance qu’on doit lui accorder est plus
ou moins remise en cause après 1890. Au reste, bien avant cette date, « le
pouvoir croissant de la science s’accompagne de la construction de nouveaux
objets et de l’identification de nouvelles menaces qui, de fait, se multiplient :
accidents ferroviaires, pollutions industrielles, etc. » (Grégory Quénet).
Plusieurs facteurs contribuent à la transformation de ces inquiétudes en
une interrogation plus profonde. Le renouveau spirituel déjà signalé montre
que foi et raison ne sont pas forcément antinomiques. Si Tréguier, ville
natale de Renan, est dotée en 1903 d’une statue de l’historien édifiée par les
Républicains juste en face de la cathédrale, les catholiques font édifier l’année
suivante une seconde statue de Renan, dont ils revendiquent donc une partie
de l’héritage. La philosophie vitaliste de Bergson peut apparaître également
comme une critique du rationalisme scientifique au moment même où, dans
la littérature et les arts, le symbolisme refuse les prétentions pseudo-scienti-
fiques du naturalisme. Le scientisme subit une spectaculaire attaque lorsqu’il
est remis en cause, en 1895, par un article du critique Ferdinand Brunetière

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publié dans la Revue des Deux Mondes (que Brunetière dirige depuis 1893,
poste qui fait de lui un maître à penser très influent) ; l’article porte sur les
« faillites partielles de la science ». Les positivistes répondent à cette offensive
en organisant à Saint-Mandé un grand banquet en l’honneur de la science,
« transformatrice complète des sociétés humaines ».
Le scientisme est aussi attaqué par la philosophie spiritualiste d’Émile
Boutroux selon laquelle religion et science sont compatibles. La foi dans
le progrès connaît donc une forme de relativisation. On note d’ailleurs que
la vulgarisation scientifique est passée de mode : l’instruction amusante
séduit moins la jeunesse, les derniers romans de Jules Verne se vendent
mal (ils présentent du reste une vision pessimiste de la science), et les
grands vulgarisateurs disparaissent sans avoir de véritables successeurs.
En outre – et de façon plus fondamentale –, les derniers développements
de la recherche scientifique (l’espace-temps, la géométrie non euclidienne,
la physique quantique) et les bouleversements qu’ils impliquent s’avèrent
beaucoup moins compatibles avec le positivisme. En 1914, on ne peut plus
déclarer comme le faisait Marcelin Berthelot en 1885 : « Le monde est
aujourd’hui sans mystère. La conception rationnelle […] étend son déter-
minisme fatal jusqu’au monde moral. » La science ne peut plus incarner
l’espoir d’un progrès infini.

Le renouvellement des sciences humaines


C’est avec L’Introduction à l’étude des Sciences humaines publiée en 1883
par le philosophe et historien allemand Wilhelm Dilthey – ouvrage traduit
en français seulement en 1942 – que le concept de « sciences humaines »
commence à être utilisé. À l’instar des autres sciences, l’histoire poursuit sa
professionnalisation. La discipline est dominée par Ernest Lavisse qui initie
deux grandes entreprises éditoriales : l’Histoire générale du ive siècle à nos
jours (1890‑1901, 12 volumes) avec Alfred Rambaud et l’Histoire de France
(1900‑1911, 18 volumes), complétée à partir de 1920. Ce dernier ouvrage,
monumental, adopte la forme du récit sans note, agrémenté de portraits phy-
siques et moraux des grandes figures : toute l’histoire de la nation aboutit
à la Révolution et à l’instauration de la République tandis que le Tableau
de la géographie de la France de Vidal de la Blache placé en ouverture présup-
pose l’existence d’une France éternelle.
Par ailleurs, la discipline historique connaît diverses réformes. La licence
d’histoire devient indépendante en 1907 ; dès 1894, le « diplôme d’études

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

supérieures » avait été rendu obligatoire pour présenter l’agrégation d’his-


toire. Celle-ci fait l’objet de réformes qui servent de modèle aux autres
agrégations (un programme est établi pour l’écrit en 1904, par exemple).
La thèse est également redéfinie. On remplace en 1903 la thèse latine par
une thèse secondaire d’érudition et l’appareil critique des travaux s’étoffe
tandis que le style devient moins rhétorique et plus scientifique. Le nombre
des chaires d’histoire en France passe de 57 à 74 entre 1895 et 1905. De nou-
velles écoles françaises sont ouvertes : Hanoï (1901), Florence (1908),
Madrid (1909), Londres (1913). De nouvelles revues apparaissent (Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 1899) et des associations sont créées
(Société d’histoire moderne en 1901 d’où se détache, trois ans plus tard, la
Société d’histoire de la révolution de 1848 ; Société des professeurs d’histoire
et de géographie de l’enseignement public en 1910). Textes et archives rares,
répertoires et bibliographies sont publiés.
Les principes de base de cette histoire méthodique sont consignés dans
l’Introduction aux études historiques publiée en 1898 par Charles Seignobos
et Charles-Victor Langlois, deux universitaires de la Sorbonne. Ce manuel de
méthodologie n’entend pas appliquer strictement à l’histoire les méthodes
des sciences « dures » car le travail de l’historien comporte une part de sub-
jectivité du fait qu’il est réduit à une « connaissance par traces » ; mais il pré-
conise une méthode rigoureuse qui doit permettre d’éviter au maximum les
erreurs. Par ailleurs, l’affaire Dreyfus contribue à légitimer l’étude scientifique
de la période très contemporaine dans une perspective d’histoire immédiate.
Une Société d’histoire de la révolution de 1848, à la fois érudite et militante,
est créée – on vient de le voir – en 1904.
Autour de 1900, l’histoire méthodique doit faire face à une certaine
contestation. Le débat a d’abord lieu en Allemagne où l’on reproche aux
historiens de privilégier le particulier par rapport à la notion englobante
de culture. Les revues françaises s’en font l’écho, notamment la Revue
de synthèse historique fondée en 1900 par Henri Berr, sans que les histo-
riens français se sentent directement remis en cause. Plus dangereuse est
l’émergence de la sociologie qui, en particulier chez Durkheim, affiche
son ambition d’englober l’histoire. Francis Simiand va même jusqu’à
prédire la disparition de l’histoire telle qu’elle existe alors ! Cet agrégé
de philosophie, qui a soutenu une thèse de droit en 1904, engage avec
Seignobos un débat qui dure de 1903 à 1908, à travers des articles et des
interventions dans des séminaires. Simiand souhaite que les historiens
renoncent au primat du politique, à l’étude des individus et à la démarche

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Les cultures de la Belle Époque

chronologique. Il préconise « le rejet du contingent au profit du régulier,


de l’individuel pour le collectif, du particulier pour le général, de la mono-
graphie pour l’approche comparatiste » (Christian Delacroix, François
Dosse et Patrick Garcia). Seignobos, lui, revendique l’empirisme des his-
toriens et se montre sceptique envers l’étude du collectif. Certains his-
toriens, cependant, ne sont pas totalement fermés à l’idée d’une histoire
conçue comme science des faits sociaux et la Revue de synthèse historique
est un espace de dialogue entre les différentes tendances. Futur fonda-
teur de l’école des Annales, Lucien Febvre soutient en 1911 sa thèse sur
Philippe II et la Franche-Comté. L’histoire économique commence timi-
dement à être pratiquée.
Un autre point à noter est le développement de la géographie, en par-
tie suscité par son association à l’histoire dans les programmes scolaires.
Si une Société de géographie avait été fondée à Paris dès 1821, c’est à partir
des années 1870 que la matière prend son essor. Élisée Reclus (1830‑1905),
ancien communard anarchiste, rédige de 1875 à 1894 sa Géographie uni-
verselle (17 800 pages et 4 300 cartes). Son engagement politique l’empêche
de faire une carrière universitaire en France et c’est à Paul Vidal de la Blache
qu’il revient d’être le fondateur de l’école française de géographie. Dans un
contexte de nationalisme et d’expansion coloniale, la nouvelle discipline
– qui doit exprimer l’unité, la diversité et l’équilibre de la nation – répond
à une demande politique et sociale. Elle est, selon Jürgen Osterhammel,
« entre toutes les sciences celle qui entretient la plus grande proximité
avec l’expansion impériale de l’Ouest ». Vidal de la Blache, d’abord histo-
rien, fonde avec Léon Gallois les Annales de Géographie en 1891 ; titulaire
de la première chaire de géographie créée à la Sorbonne en 1898 (une chaire
de géographie coloniale existait déjà, depuis 1893), il publie en 1894 un Atlas
d’histoire et de géographie et exerce une influence considérable. En réaction
au déterminisme des géographes allemands, il élabore la théorie « possibi-
liste » (le milieu offre à l’homme diverses possibilités).
À son initiative, la géographie régionale est encouragée (par le biais de
« grandes » thèses soutenues dans les années 1900) tandis qu’Emmanuel
de Martonne, nommé à la Sorbonne en 1909, développe la géographie phy-
sique, dans laquelle prédomine la géomorphologie. Le découpage régional
opéré par les géographes est toutefois remis en cause par certains sociolo-
gues. Notons par ailleurs que la couverture générale du territoire au 1/80 000e
(« carte d’état-major ») entreprise par l’État en 1818 n’a été achevée qu’en
1880.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

Carte Vidal-Lablache des Provinces françaises en 1789

La naissance de la sociologie comme science spécifique du social constitue,


on vient de le voir à travers ses répercussions sur l’histoire, un événement d’une
grande importance. On a déjà évoqué Le Play et ses disciples. Il existe également
un courant psychologique autour de Gabriel de Tarde, ami du psychologue
Théodule Ribot. Tarde publie en 1890 Les Lois de l’imitation : selon lui, les faits
sociaux sont le produit des interactions entre les consciences individuelles et
doivent donc être traités de façon purement psychologique. D’abord magistrat,
marginal par rapport à l’Université, Tarde ne fait pas école. L’analyse psycho-
logique des faits sociaux est aussi pratiquée par le médecin Gustave Le Bon,
auteur de La Psychologie des foules (1895), ouvrage qui remporte un certain suc-
cès car l’époque s’interroge volontiers sur la foule et ses dangers (le livre insiste
sur l’aura des meneurs). Le Bon, en outre, est le créateur de la « Bibliothèque
de philosophie scientifique », collection de l’éditeur Flammarion qui propose
une vulgarisation de qualité. Remarquons que, malgré l’action d’Alfred Binet,

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Les cultures de la Belle Époque

fondateur en 1894 de L’Année psychologique, la psychanalyse de Freud ne par-


vient pas à s’imposer en France avant 1914.
Un autre courant est celui animé par René Worms, fondateur de la Revue
internationale de sociologie (1893) et de la Société de sociologie de Paris (1895),
présidée par Tarde. Adepte tout d’abord de la théorie organiciste, Worms
pratique un certain œcuménisme, ce qui l’empêche de s’imposer. C’est en
fait autour d’Émile Durkheim et de son école que la sociologie se constitue
en véritable discipline en France. Agrégé de philosophie, Durkheim enseigne
la pédagogie à l’université de Bordeaux ; après avoir tenté à plusieurs reprises
de revenir à Paris, il reprend en 1902 la chaire de science de l’éducation de
Ferdinand Buisson à la Sorbonne (chaire créée en 1883 pour Henri Marion).
Il est titularisé en 1906 dans ce poste, transformé en chaire de sociologie en
1913. Il fait de la sociologie à la fois une théorie englobante et une matière
scientifique, propre à être enseignée. Fondateur de L’Année sociologique en
1896, Durkheim a publié deux ans plus tôt ses Règles de la méthode sociolo-
gique, bref essai dans lequel les faits sociaux sont définis comme « extérieurs
à l’individu, mais […] doués d’une puissance impérative et coercitive en vertu
de laquelle ils s’imposent à lui, qu’il le veuille ou non ». Durkheim applique
ses idées dans Le Suicide (1897) et parvient à démontrer que cet acte a priori
strictement individuel peut être expliqué par des causes sociales.
Alors que l’État s’intéresse de plus en plus à la science sociale (un Office
du travail est créé en 1891 par le ministère du Commerce et de l’Industrie),
la sociologie bénéficie de l’activisme organisateur de René Worms, de l’inté­
rêt général soulevé par les questions qu’elle étudie (et qui sont dans « l’air
du temps ») et de la stratégie de Durkheim qui utilise L’Année sociologique
pour regrouper ses « disciples » (Bouglé, Halbwachs, Mauss, etc.). Les pre-
mières thèses de sociologie font beaucoup appel à la statistique, alors perfec-
tionnée par Lucien March, directeur de la Statistique générale de la France
rattachée à l’Office du travail. Un Collège libre des sciences sociales, avec
une centaine d’étudiants, est fondé à Paris en 1895 d’où se détache cinq ans
plus tard une École libre des hautes études sociales.
À la veille de la guerre de 1914, la sociologie dispose de quatre chaires
universitaires, à Bordeaux, Montpellier, Toulouse et Paris. Son institutionna-
lisation est encore incomplète mais elle a profondément renouvelé le paysage
intellectuel. Son essor, d’ailleurs, a été perçu avec une certaine crainte par
les philosophes. La philosophie cherche en effet elle aussi à s’affirmer comme
discipline autonome : fondation de la Revue de métaphysique et de morale
en 1893 puis, en 1901, de la Société française de philosophie.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

Même si elle s’exprime dans les journaux et les revues plus que
dans les sphères universitaires, la critique littéraire ne doit pas être oubliée
dans ce panorama des sciences humaines. Le genre n’est pas récent, comme
en témoigne le Cours de littérature moderne ancienne et moderne (1799)
de Jean-François de La Harpe. La critique théâtrale constitue un sous-genre
en soi dont les règles ont été fixées par Julien-Louis Geoffroy, en poste au
Journal des Débats de 1800 à sa mort. Dans la première moitié du xixe siècle,
Sainte-Beuve a exercé un véritable magistère sur la critique littéraire. Celle-ci,
comme on l’a vu, se veut avec Taine désormais scientifique, tout en conti-
nuant à être exercée de façon très diverse par une grande variété d’écrivains
(de Gautier à France, en passant par Barbey d’Aurevilly et Bourget).
À la Belle Époque, la critique littéraire est florissante. La critique théâ-
trale est dominée par la figure de Francisque Sarcey, hostile aux avant-gardes
qui ne se privent pas de le ridiculiser, dont on estime qu’il a vu environ
15 000 spectacles en quarante ans de carrière. Brunetière qui, outre son
poste à la Revue des Deux Mondes, enseigne la littérature à l’École Normale
Supérieure à partir de 1886, développe une théorie de l’évolution des genres
littéraires. Son disciple Gustave Lanson, professeur à la Sorbonne à partir de
1904, devient autour de 1900 le « patron de l’histoire littéraire en France »
(Antoine Compagnon). Son Histoire de la littérature française (1894) fait
office de manuel de référence pendant des décennies et son Manuel bibliogra-
phique de la littérature française moderne (1909‑1914) exerce une immense
influence sur les études littéraires universitaires. Ardent dreyfusard, collabo-
rateur de L’Humanité, Lanson travaille avec les historiens et les sociologues ;
le « lansonisme » apparaît comme l’équivalent littéraire de l’histoire positi-
viste, ce qui lui vaudra bien des attaques.

La naissance de l’intellectuel
Dans le domaine des savoirs, la Belle Époque correspond également
à la « naissance » de l’intellectuel. Bien sûr, les individus désignés par ce
terme ne surgissent pas brusquement ex nihilo : il y a des intellectuels avant
la fin du xixe siècle. Mais c’est avec l’affaire Dreyfus que ceux-ci acquièrent
un véritable statut et jouent un rôle historique important. L’Affaire corres-
pond à « l’invention d’un autre rapport à la politique en dehors des voies
traditionnelles antérieures et elle témoigne de la revendication d’une autono-
mie politique des intellectuels dans les fins choisies, les modes d’intervention
et de mobilisation » (Christophe Charle). Avec Pascal Ory et Jean-François

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Les cultures de la Belle Époque

Sirinelli, on peut définir l’intellectuel comme « un homme du culturel, créa-


teur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur
ou consommateur d’idéologie ». Il peut donc s’agir aussi bien d’un écrivain
que d’un universitaire, d’un artiste que d’un journaliste, dès lors qu’il utilise
son « magistère » ou sa position pour communiquer et défendre ses idées et
ses convictions. Le centralisme politique et culturel de la France, d’une part,
la richesse de ses débats politiques, d’autre part – à une époque où la liberté
d’expression est assurée – expliquent sans doute pourquoi cette « naissance »
a lieu dans le Paris des années 1890.
L’affaire Dreyfus sert donc d’événement déclencheur. Suite au « J’accuse ! »
publié par Émile Zola dans L’Aurore le 13 janvier 1898, c’est Maurice Barrès
qui popularise le terme en s’en prenant, dans Le Journal du 1er février 1898,
à ce qu’il nomme « La protestation des intellectuels ! ». Le mot (lié intrin-
sèquement, on le voit, à la polémique) est relevé dans le camp adverse par
Lucien Herr, bibliothécaire de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et
promoteur du « socialisme normalien », et son usage se répand rapidement.
L’Affaire se joue – outre son versant judiciaire puis politique – avant
tout dans l’opinion publique et la presse est mobilisée dans les deux camps.
L’intellectuel se définit avant tout par sa prise de parole. Celle-ci prend
souvent la forme de l’article de journal (et notamment de la lettre ouverte)
mais elle peut avoir pour support la brochure. Le premier texte dreyfusard
est ainsi une brochure de l’écrivain et critique littéraire Bernard Lazare,
Une erreur judiciaire : la vérité sur l’affaire Dreyfus, publiée dès 1896 et
rééditée en 1897 et 1898. Le roman à thèse est un autre moyen de s’expri-
mer, certes plutôt a posteriori (L’Île des pingouins (1908) d’Anatole France).
L’Affaire démontre en outre combien le discours des intellectuels est prompt
à se placer sur un terrain universel, la défense du capitaine Dreyfus se trans-
formant en un combat pour la Vérité et la Justice qui permet de dénoncer
tous les travers de la société.
Outre l’écrit (leur arme la plus familière), les intellectuels utilisent d’autres
moyens pour se faire entendre. La pétition permet de « se compter ». À la fin
de 1898, celle de soutien au colonel Picquart rassemble 25 000 noms. La sous-
cription en est une variante. L’association est « un lieu de convergence, de
soutien mutuel et d’extrapolation politique » (Pascal Ory et Jean-François
Sirinelli). Républicain libéral, Ludovic Trarieux fonde en juin 1898 la Ligue
pour la défense des droits de l’homme et du citoyen qui comprend notam-
ment des universitaires et des hommes de lettres (8 000 membres en 1899,
près de 60 000 en 1904). La Ligue s’occupe aussi bien du sort des forçats que

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

de celui des prostituées et milite contre la répression anti-ouvrière. Face à


elle, la Ligue de la patrie française, créée en janvier 1899, voit ses effectifs
bondir en quelques mois de 20 000 membres à 300 ou 500 000, sans parvenir
toutefois à se pérenniser. Elle regroupe pas moins de 26 académiciens fran-
çais (Coppée, Bourget), des membres de l’Institut et du Collège de France, etc.
La participation à ces associations peut d’ailleurs être le prélude à un engage-
ment politique : vers le nationalisme pour les antidreyfusards, vers le socia-
lisme pour certains dreyfusards (Léon Blum). Les intellectuels, d’un camp
comme de l’autre, se recrutent principalement parmi les universitaires,
les gens de presse, les écrivains et les artistes.
L’intervention des universitaires a particulièrement frappé les contem-
porains. Jules Lemaître, universitaire converti au journalisme et excellent
critique théâtral, est ainsi le porte-parole de la Ligue de la patrie française.
Les controverses portant en partie sur l’expertise de documents (borde-
reau, « faux Henry »), l’École des Chartes se divise, pour ou contre Dreyfus.
Les étudiants sont aussi divisés. L’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm
est un des bastions du dreyfusisme
mais les facultés de droit et de
médecine lui sont hostiles. Parmi
les universitaires, les dreyfusards
se recrutent surtout en Histoire,
Philosophie, Physique et Sciences
naturelles. Gabriel Monod, Émile
Durkheim prennent position pour
Dreyfus. L’Académie des Sciences,
lui est favorable, notamment grâce à
l’action du chimiste Émile Duclaux,
directeur de l’Institut Pasteur.
Encore plus influents sont les
hommes de presse. À une époque
où le métier de journaliste se pro-
fessionnalise, ils sont à coup sûr les
intellectuels les plus capables de se
faire entendre, que ce soit Drumont
et Rochefort d’un côté ou le radical
L’affaire Dreyfus vue par Caran d’Ache Arthur Ranc de l’autre. L’impact des
caricaturistes ne doit pas être sous-
estimé et l’« image » la plus connue de l’Affaire est sans doute la caricature

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Les cultures de la Belle Époque

Un dîner en famille (« Ils en ont parlé ! ») que Caran d’Ache fait paraître dans
Le Figaro, le 14 février 1898. Les artistes et les écrivains, enfin, servent surtout
de caution prestigieuse, même si cette catégorie fournit quelques protago-
nistes majeurs de l’Affaire (Zola, Barrès, France).
Pour comprendre l’engagement de ces intellectuels, il est important de
prendre en compte les salons, lieux de sociabilité qui n’ont alors encore
rien perdu de leur influence. Chaque camp a les siens, dirigés par une maî-
tresse de maison avisée : la comtesse de Loynes ou Juliette Adam pour les
antidreyfusards, Mme de Caillavet, égérie d’Anatole France, ou Mme Straus
pour les dreyfusards. Ces salons continuent d’exercer leur emprise jusqu’à
la Première Guerre mondiale, donc bien après la fin de l’Affaire. Celle-ci a
défini deux types : « l’intellectuel universaliste, dépositaire et défenseur des
valeurs républicaines d’un côté, l’intellectuel nationaliste, gardien et paladin
de la nation de l’autre » (Pascal Ory et Jean-François Sirinelli). Le premier
type s’apparente souvent à l’agrégé entré en politique. Ces « clercs républi-
cains », attachés à l’héritage de la Révolution française, sont destinés à ali-
menter ce qu’Albert Thibaudet a appelé « la République des professeurs ».
Ils souscrivent à la philosophie néo-kantiste de Charles Renouvier qui fait
de la liberté le fondement de la vie intellectuelle et de la morale individuelle.
Certains adhèrent au radicalisme, d’autres (moins nombreux) au socialisme.
Les intellectuels radicaux sont attachés au « solidarisme » qui fait de la soli-
darité le fondement de la République, en s’appuyant notamment sur les tra-
vaux d’Alfred Fouillée.
La seconde grande famille d’intellectuels se définit principalement par
son adhésion au nationalisme, passé de la gauche à la droite lors de la crise
boulangiste et de l’affaire Dreyfus. Barrès en est le prototype, lui qui se fait
le défenseur de la nation menacée. Tous ces « clercs nationalistes » ont en
commun la volonté de défendre l’ordre établi, ainsi qu’un certain rejet du
rationalisme. Beaucoup sont attirés par la doctrine du « nationalisme inté-
gral », élaborée par Maurras, qui se veut antidémocratique, antisémite, iné-
galitaire et prône le retour à une monarchie décentralisée face à une France
jugée « décadente ». Idéalisme et individualisme sont appelés à combattre
le matérialisme et l’égalitarisme. La Ligue de l’Action française est créée
officiellement en 1905 et, trois ans plus tard, la revue du mouvement
devient un quotidien, dont le rédacteur en chef est Léon Daudet, violent
polémiste et fils du célèbre romancier. Dans les années 1900 et 1910, le
maurrassisme s’impose comme une idéologie importante, capable d’attirer
à lui bien des intellectuels.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

Après 1900, Péguy (qui fonde sa revue, Les Cahiers de la Quinzaine,


229 numéros de 1900 à 1914) se convertit au nationalisme et, comme
on l’a vu, les étudiants sont séduits à la même époque par les idées natio-
nalistes. La célèbre enquête (certes contestable) d’Agathon (pseudonyme
d’Henri Massis et d’Alfred de Tarde) sur « les jeunes gens d’aujourd’hui »,
publiée en 1912 dans L’Opinion, décrit une jeunesse animée d’une grande
ferveur patriotique et attirée par le catholicisme. Petit-fils de Renan, Ernest
Psichari se convertit à la fois au nationalisme et au catholicisme – parcours
qu’il raconte dans son roman à succès L’Appel des armes (1913). On le voit,
à la veille de la Première Guerre mondiale, le milieu intellectuel français (qui
regroupe entre 10 000 et 30 000 personnes selon les estimations) est profon-
dément divisé. Certaines figures, il est vrai, ont une grande audience sans
se définir avant tout par leur engagement politique, tels Alain (pseudonyme
d’Émile Chartier), prototype du philosophe radical mais avant tout moraliste,
formateur de générations de khâgneux et de normaliens, et surtout Henri
Bergson, professeur au Collège de France à partir de 1900, philosophe de
l’intuition et de l’élan vital (L’Évolution créatrice, 1907) dont le spiritualisme,
opposé au matérialiste et à tous les déterminismes, rencontre un très grand
succès chez un large public cultivé. Bergson fait l’objet d’un véritable culte,
celui-ci reposant « sur une intention polémique, voire politique, anti-scienti-
fique et anti-sorbonnarde » (Christophe Charle).

Une culture plurielle

Modernité et culture urbaine


La Belle Époque voit la coexistence de plusieurs cultures. La culture
de masse qui se met en place et dont on reparlera au chapitre 9 est avant
tout une culture urbaine : la modernité vient de la ville. Le fait n’a rien
d’original par rapport aux époques antérieures mais il prend une ampleur
inédite. Alors que la foule devient un sujet de réflexion, voire d’angoisse,
et que l’hygiène est une préoccupation importante (Paris se dote du tout-
à-l’égout à partir de 1860, imité par les autres grands centres urbains),
la ville apparaît comme le lieu de toutes les expériences, de toutes les
innovations. Là s’élabore une nouvelle culture. Paris, qui prend le sur-
nom de « Ville lumière » (notamment après les illuminations électriques
de l’Expo­sition de 1889), est un modèle pour toutes les autres villes de

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Les cultures de la Belle Époque

France et ce n’est pas céder à un tropisme parisien que de centrer notre


étude sur la capitale.
Un trait essentiel de cette nouvelle culture est qu’elle est intimement
liée à la rue. Celle-ci, reconfigurée par l’haussmannisation (qui a été appli-
quée aussi en province), est un lieu où l’on se distrait, où l’on s’informe et,
au besoin, où l’on manifeste. Depuis les réformes libérales de 1867‑1868,
relayées par la loi du 29 juillet 1881, la rue fonctionne comme un espace
de liberté et de contact. Le « paysage » qu’elle offre est profondément trans-
formé par les rénovations urbaines entreprises à partir du Second Empire
et par l’apparition d’une circulation plus dense.
À Paris, le premier refuge pour piéton apparaît en 1865, les fontaines
Wallace en 1871, les boîtes à ordures ménagères en 1883 (à l’initiative du
préfet Poubelle), les sens giratoires en 1907 et les sens uniques en 1909.
Succédant aux omnibus, les premiers autobus entrent en service à partir de
1906 et ils perdent en 1911 leur impériale sur le toit au profit d’une plate-
forme arrière tandis que, la même année, le premier arrêt de bus est créé au
carrefour Richelieu-Drouot. L’année suivante, le premier « kiosque-signal »
est installé non loin de là, au carrefour de la rue et du boulevard Montmartre.
Les kiosques à journaux, apparus dès 1857, se multiplient et les boutiques
empiètent sur la rue par leurs étalages, savamment agencés. Les cafés, haltes
bienvenues pour les flâneurs, sont des lieux de sociabilité très fréquentés.
Les « grands boulevards », de la place de la Bastille à l’église de la Madeleine,
offrent une forme exacerbée de cette culture de la rue dont ils rassemblent
tous les éléments, dans un tourbillon perpétuel.
La culture urbaine fait beaucoup appel au visuel. Publicité et affiches
tiennent une place prépondérante. « La juxtaposition des images les plus dis-
parates et des régimes de signes les plus hétéroclites caractérise les murs et
les rues de la ville moderne » (Emmanuel Fureix et François Jarrige). Les pre-
mières sociétés d’affichage ont été créées dès la monarchie de Juillet mais,
après 1850, l’usage de la lithographie provoque une véritable révolution. Jules
Chéret est l’initiateur d’un « art de l’affiche » qui utilise les aplats et les cou-
leurs franches pour attirer l’attention du promeneur. Les premières machines
lithographiques à imprimer de grande taille sont utilisées à partir de 1878.
De plus en plus grandes, de plus en plus colorées, les affiches constituent
une sorte d’art populaire qui façonne le regard des citadins. Travaillant en
particulier pour le théâtre (Offenbach a été le premier à lui faire confiance),
Chéret dessine un millier d’affiches du Second Empire à 1900 et crée le per-
sonnage de la « Parisienne », sorte de femme-objet avant l’heure.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

La fin du siècle voit toute une pléiade d’artistes se consacrer, exclusivement


ou non, à l’affiche : Henri de Toulouse-Lautrec qui magnifie le Moulin-Rouge
et La Goulue, le Tchèque Alfons Mucha, Théophile-Alexandre Steinlen qui
dessine pour Aristide Bruant et pour le Chat noir, Eugène Poulbot, créateur
des « gavroches » qui ont pris son nom, et bien d’autres. Grâce à la liberté
apportée par la loi de 1881, l’affiche s’épanouit sur les colonnes Morris, sur
les palissades des chantiers, sur les voitures, au dos des hommes-sandwichs
puis, à partir de 1900, dans le métro où il bénéficie d’emplacements réservés
bien éclairés. « Un affichage dans Paris, pourvu qu’il soit durable, permet de
toucher, en plus des Parisiens, une fraction non négligeable de la population
provinciale commercialement utile, et il est de trois à sept fois moins coûteux
qu’un affichage en province organisé depuis Paris » (Marc Martin).
Les secteurs ayant le plus recours à l’affiche publicitaire sont les spec-
tacles (théâtres, cafés-concerts, music-halls, cirques), la presse quotidienne
(pour le lancement d’un roman-feuilleton, par exemple), le sport (notam-
ment la bicyclette) et les compagnies de chemin de fer (pour la promotion
des destinations touristiques). Pour des entreprises comme les grands maga-
sins (le Bon Marché, le Printemps) ou les fabricants de chocolat (Suchard,
Menier), le recours à l’image publicitaire passe aussi par la diffusion à grande
échelle de vignettes-chromos destinées aux enfants, qui représentent
des séries de vues (par exemple des Expositions universelles).
La vogue de l’affiche et des vignettes, ainsi que celle des catalogues, explique
la baisse relative de la publicité de presse, même si cette dernière continue
à être utilisée par les grandes entreprises d’alimentation (vins Nicolas, biscuits
Lu, chocolats Menier, potages Maggi, etc.). En 1891 sont lancés les très popu-
laires Albums Mariani, recueils de portraits de célébrités faisant la promo-
tion du vin Mariani, une boisson tonique. On le voit, par l’image, la publicité
devient une composante importante de la culture urbaine, ayant vocation
à être peu à peu partagée par tous les Français. Michelin invente le person-
nage de Bibendum en 1898 et la première enseigne publicitaire est installée
en 1912 boulevard Montmartre.
Cette omniprésence de l’image n’empêche pas l’imprimé de jouer plei-
nement son rôle et ce par l’intermédiaire d’un personnage étudié par Jean-
Yves Mollier, le camelot. Crieur de journaux et vendeur d’imprimés divers,
le camelot peut être rangé parmi les petits métiers qui animent les rues des
villes (il y a près de 10 000 marchandes des quatre-saisons en 1912 à Paris).
Il colle des affiches, distribue des tracts, vend des chansons. La police pari-
sienne évalue en 1886 à 40 000 les « camelots et marchands ambulants au

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Les cultures de la Belle Époque

panier » dont elle cherche du reste à contrôler l’activité (il en va de même


avec les chanteurs et musiciens ambulants qui, depuis la loi du 20 avril 1881,
ne sont tolérés que lors des fêtes publiques et des foires, d’où le pouvoir
cherche même à les exclure en 1906).
La loi du 16 juillet 1912 instaure une surveillance étroite des professions
ambulantes. On peut estimer à 150 000 le nombre des camelots en exer-
cice dans tout le pays à la Belle Époque. Les imprimés qu’ils vendent sont
de natures très diverses : blagues et contrepèteries, histoires « gauloises »
(c’est-à-dire grivoises), complaintes sur des faits divers, faux télégrammes
amusants, chansons de rue, cartes postales, testaments facétieux, fausses
lettres mortuaires, etc. Ces textes de une à deux pages (et jusqu’à huit) sont
vendus de 5 à 10 centimes. Avec la crise boulangiste puis l’affaire Dreyfus, l’ac-
tivité des camelots se politise et ils se font le relais de différents courants poli-
tiques. Surnommé « l’Empereur des camelots », Napoléon Hayard, « héros
un peu inquiétant de l’ère des foules » (Jean-Yves Mollier), se fait le chantre
de la propagande antisémite et utilise sa grande maîtrise de l’art du boniment
pour vendre une production dont il est l’éditeur. Il est même l’introducteur
à Paris, en 1892, du confetti (découvert à la braderie de Lille) ! Hayard est par-
ticulièrement actif pendant l’affaire Dreyfus. La Réponse de tous les Français
à Zola est écoulée à 400 000 exemplaires.
Autour de 1900, cette « littérature de trottoir » se reconvertit dans le natio-
nalisme cocardier mais cela ne suffit pas à enrayer son déclin, sanctionné par
la loi du 16 juillet 1912 déjà citée. La naissance des partis politiques, en outre,
contribue à faire perdre aux camelots leur rôle de médiateurs politiques.
Il n’empêche que leur activité « transform[e] l’espace public en lieu privilégié
de l’endoctrinement des foules et la rue en vecteur idéal de l’acculturation
des masses » (Jean-Yves Mollier).
Bien d’autres phénomènes décrits dans cette troisième partie appar-
tiennent à la culture urbaine. On peut également citer des manifestations
comme le Salon de l’automobile (le premier se tient en 1898 sur l’esplanade
des Tuileries et on y expérimente l’éclairage au néon en 1910), le Salon de l’aé-
ronautique (le premier a lieu en 1909 au Grand Palais) ou des lieux de diver-
tissement comme le musée Grévin, musée de cire – et « haut lieu de la culture
de la célébrité » (Antoine Lilti) – ouvert en 1882 boulevard Montmartre par
Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, avec la collaboration du caricaturiste
Alfred Grévin. La fête foraine (avec ses phénomènes, ses baraques de lutteurs
et ses manèges – une nouveauté) constitue de même une distraction prisée
par la foule des badauds.

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

Une fête foraine vers 1900

La cinquième Exposition universelle parisienne est conçue avec cette


même volonté de divertir. Certes, l’Exposition universelle de 1900 entend
célébrer les sciences et les arts (plus, au reste, que présenter un bilan
du siècle écoulé). Mais elle constitue surtout une gigantesque fête. Ouverte
du 15 avril au 12 novembre, elle s’étend largement à travers Paris intra-mu-
ros (esplanade des Invalides, Champ de Mars, bords de Seine) et dans le bois
de Vincennes. On aménage – à la place du Palais de l’Industrie – le Grand
et le Petit Palais qui font face au nouveau pont Alexandre III, sorte d’al-
lée monumentale posée sur la Seine. Audacieux, le Petit Palais de Charles
Girault laisse une large place aux baies de façade alors que le Grand Palais
est plus classique.
Signe des temps, un Palais de l’Électricité est édifié, auréolé d’une étoile
métallique à 40 pointes. Au sommet de la porte monumentale de l’Exposition
trône non une allégorie de la France ou de la République mais La Parisienne,
une sculpture de six mètres de haut de Paul Moreau-Vauthier, incarnation
de la femme fin de siècle. Pour l’Exposition, et ses 50 millions de visiteurs,
est inaugurée la première ligne de transport souterrain (« Vincennes-
Dauphine »), vieux projet bloqué jusque-là par les luttes entre la Ville et
l’État. La gare d’Orsay est également construite par Victor Laloux pour le

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Les cultures de la Belle Époque

Vue de l’Exposition universelle de 1900

compte de la Compagnie d’Orléans. Un trottoir roulant est installé dans l’en-


ceinte de l’Exposition dont le « clou » est une gigantesque grande roue de
106 mètres de hauteur pouvant accueillir près de 1 600 passagers. Devenue
un vrai parc d’attractions, la manifestation – au sein de laquelle, par ailleurs,
les colonies occupent une large place – présente aussi « Le Vieux Paris »,
une reconstitution avec figurants costumés conçue par l’illustrateur Albert
Robida, par ailleurs maître du dessin d’anticipation. En 1900, la Ville lumière
brille de tous ses feux.

L’invention des cultures régionales


Cette culture urbaine se diffuse dans toute la France par divers biais,
en particulier la presse. L’école participe de ce mouvement en imposant
une culture nationale, ainsi que l’usage du français contre celui des patois
(même si les instituteurs leur ont été moins hostiles qu’on ne l’a souvent
dit). Les cartes de France accrochées aux murs de toutes les salles de classe
sont comme « le corps glorieux de la patrie » (Anne-Marie Thiesse). Le ser-
vice militaire joue aussi un rôle intégrateur, de même que le développement

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

de l’encadrement administratif. En 1891, pour faciliter l’activité des chemins


de fer, l’horaire de Paris est imposé à tout le pays, on l’a vu.
Dans les campagnes, l’époque du Second Empire a été fatale au colpor-
tage, victime certes de la répression impériale mais aussi des progrès
conjoints des transports et de l’instruction, ainsi que de l’attraction exercée
par la culture populaire citadine. La Commission de surveillance instituée
en novembre 1852 s’est montrée très sévère : huit millions de publications
ont été interdites sur les neuf millions examinés. De 1848 à 1869, la pro-
duction annuelle passe de neuf à deux millions de livres et le nombre des
colporteurs de 3 000 à 500. Les éditeurs spécialisés font faillite ou se recon-
vertissent. L’abécédaire s’efface devant le manuel scolaire et les almanachs,
certes toujours lus dans les campagnes, voient leurs tirages baisser. À la Belle
Époque, le colporteur n’est plus qu’une figure d’autrefois. Son rôle de média-
teur culturel est plus ou moins repris par les journaux, la province ayant réussi
à se doter d’une presse dynamique tout en lisant beaucoup les journaux pari-
siens. De 190 journaux départementaux tirant à 750 000 exemplaires en 1880,
on passe à 242 journaux tirant à 4 millions en 1914. Quelques grands titres
s’imposent : La Dépêche de Toulouse (1870), La Petite Gironde (Bordeaux,
1872), L’Est républicain (Nancy, 1889), Ouest-Eclair (Rennes, 1899), etc. Ces
journaux, dès les années 1880, proposent des éditions locales (Le Petit méri-
dional, de Montpellier, en a six, par exemple) : ils savent ainsi « impliquer
le lecteur curieux de ses voisins » (Marc Martin).
En réaction à cette diffusion de la culture urbaine, se développe, vers
1900, une idéologie régionaliste, le mot « région » étant emprunté au vocabu-
laire de la géographie pour remplacer le mot « province » jugé péjoratif. On
réclame la décentralisation culturelle, notamment par le biais de la revue La
Province, fondée au Havre en 1900. Une littérature régionaliste se développe.
Jacquou le Croquant (1899) d’Eugène Le Roy décrit ainsi le sort des paysans
du bas Périgord au début du xixe siècle tandis que La Guerre des boutons
(1912) de Louis Pergaud raconte la rivalité qui oppose les enfants de deux vil-
lages. Ce régionalisme littéraire – qui se double d’un régionalisme politique,
souvent proche de l’Action française et qui reprend une hostilité contre-
révolutionnaire au découpage départemental – s’insère dans un mouvement
plus général, le folklorisme, qui touche toute l’Europe (le premier congrès
international des traditions populaires est organisé à Paris en 1889).
Apparu en 1846 en Angleterre, le terme « folklore » n’est utilisé en France
qu’à partir de 1877 mais la collecte de chants ou de contes populaires avait
été entreprise bien avant, en lien avec les aspirations romantiques déjà

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Les cultures de la Belle Époque

évoquées. Dans le musée ethnographique du Trocadéro, dirigé par Ernest


Hamy, titulaire de la chaire d’anthropologie du Muséum national d’histoire
naturelle, une « salle de France » est ouverte en 1888. Deux ans plus tôt, Paul
Sébillot a fondé la Société des traditions populaires pour sauvegarder usages
coutumiers et objets usuels en passe d’être abandonnés. Sédillot publie en
1904‑1906 les quatre volumes de son Folklore de France. Plus nationaliste
est la Société d’ethnographie nationale et d’art populaire, fondée en 1895 et
nettement hostile à la société moderne. Il en va de même de « La Renaissance
provinciale », « société d’études et de vulgarisation des costumes et des arts
provinciaux ». Le Museon Alarten est créé en Arles en 1896. On commence
à organiser des fêtes folkloriques, comme le « Pardon des Ajoncs » à Pont-
Aven en 1905, à l’initiative du chansonnier Théodore Botrel, l’auteur de la
célèbre Paimpolaise (1895) qui fait carrière en se présentant au public habillé
en barde breton. Le costume est en effet un élément essentiel du folklorisme.
Mais ne nous y trompons pas : c’est bien parce que les costumes régio-
naux disparaissent devant l’uniformisation de l’habillement que, dès la pre-
mière moitié du siècle, on les reproduit et on les collectionne comme
traces d’un passé perçu comme pittoresque et très ancien. Des costumes
sont exhibés lors des Expositions universelles. « C’est à Paris que les coiffes
prennent un sens provincial » (Jocelyne George). La publicité en fait un élé-
ment pour vanter l’authenticité de tel ou tel produit (beurre normand, bis-
cuits bretons). La littérature utilise aussi les « types » régionaux : Alphonse
Daudet met en scène les méridionaux dans ses Lettres de mon moulin (1869)
et dans la trilogie de Tartarin de Tarascon (1872‑1890). Pour l’Alsace, les des-
sins de Hansi (pseudonyme de Jean-Jacques Waltz) imposent à partir de 1898
des stéréotypes (Alsaciennes avec coiffes, maisons à colombage, cigognes)
que la Revanche charge de patriotisme.
Triomphant à la Belle Époque, le folklorisme a des racines plus anciennes,
deux régions ayant mis en avant de façon précoce leur identité, la Bretagne et
le Midi. La Bretagne bénéficie de l’intérêt manifesté dès le xviiie siècle pour
la civilisation celtique. Une académie celtique est créée dès 1804 (pour ses
membres, la France est la fille aînée du monde celte, source de la civilisation).
Afin de collecter les faits folkloriques, cette académie adresse des question-
naires aux curés, instituteurs et érudits locaux. En 1839 Théodore Hersart
de La Villemarqué, un noble breton passé par l’École des Chartes, publie un
recueil de chants populaires qu’il intitule Barzaz Breiz. Une nouvelle édi-
tion augmentée rencontre en 1845 un grand succès. Les accents antifran-
çais du recueil, plus encore que son authenticité contestable, l’empêchent

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

de devenir un monument national mais il participe à la construction d’une


identité régionale. La Bretagne, par ailleurs terre de catholicité, est de plus
en plus perçue comme une sorte de conservatoire des mœurs et des monu-
ments d’un passé reculé. En 1898, l’Union régionaliste bretonne, d’essence
aristocratique, est la première organisation à réclamer l’indépendance.
Légitimistes et catholiques intransigeants défendent l’usage de la langue bre-
tonne qui, toutefois, dès le Second Empire, n’est plus parlée massivement
que dans le Finistère. Après 1860, le tourisme exploite les « bretonneries »
(faïences de Quimper et autres bibelots). En 1905, dans l’hebdomadaire pour
jeunes filles La Semaine de Suzette, naît le personnage de Bécassine, dessiné
par Joseph Pinchon. Cette petite bonne bretonne, naïve mais généreuse,
condense bien des préjugés sur sa région et scandalise les partisans d’une
Bretagne indépendante.
Du côté du Midi, c’est également dès le xviiie siècle que l’on commence
à réfléchir à une « conscience provençale » qui s’incarne dans la littérature
et la langue d’oc. L’histoire de France est vécue comme la victoire des Francs
du Nord sur les Gallo-Romains du Sud. Frédéric Mistral fonde en 1854, avec
six amis poètes, le groupe du Félibrige qui se donne pour but la renaissance
de la langue d’oc en la dotant notamment d’une orthographe et d’une gram-
maire. Mistral publie en 1859 Mirèio (Mireille) qui reçoit un très bon accueil.
Le Félibrige, qui se dote de statuts définitifs en 1876, se veut une « confé-
dération littéraire de patriotes provinciaux » qui s’étend de la Provence
au Languedoc et du Roussillon à l’Aquitaine. Ses manifestations sont mul-
tiples (banquets, jeux, publications). Mais le Félibrige ne parvient pas
à maintenir l’usage de la langue d’oc qui recule beaucoup devant le français.
Son action ne remet pas en cause l’unité nationale. En effet, la diversité régio-
nale de la France peut aussi bien, de façon contradictoire, être revendiquée
par l’idéologie régionaliste que servir à montrer la richesse d’une nation qui
se flatte de résumer en elle tous les paysages européens.

Une culture coloniale ?


Outre la culture urbaine qui se diffuse sur tout le territoire et les cultures
régionales que certains cherchent à lui opposer, la France de la Belle Époque
se caractérise par l’émergence d’une culture coloniale dont il n’est pas aisé
de mesurer le poids. Déjà sous le Second Empire, « il semble bien que la
question de l’empire [colonial] imprégnait peu à peu, par effraction, le
quotidien de populations qui lui semblaient a priori étrangères » (Quentin

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Deluermoz). De 1870 à 1913, l’empire colonial français est multiplié par


dix et représente désormais vingt fois la superficie de la métropole. Pascal
Blanchard et Sandrine Lemaire désignent la période qui précède la Première
Guerre mondiale comme le « temps de l’imprégnation » durant lequel les
Français sont, selon eux, « devenus coloniaux sans même le vouloir, sans
même le savoir, sans même l’anticiper […] coloniaux au sens identitaire,
culturel et charnel ». Postulant une « omniprésence dans la société fran-
çaise de son domaine colonial », ils voient dans l’Exposition universelle de
1889 « le premier apogée de la culture coloniale en France ». Aux diverses
exhibitions présentées dans l’Exposition est associée la tenue d’un congrès
colonial et l’année 1889 précède de peu la mise en place des piliers struc-
turels du lobby colonial (Comité de l’Afrique française, Union coloniale,
École coloniale créée en 1899).
Pourtant, on ne peut pas parler d’un mouvement de masse avant 1914
et il est délicat d’apprécier la part de l’idéologie coloniale dans la culture
de masse qui se met en place à la fin du xixe siècle. Le lien entre cette
idéologie et les principes républicains est, de même, une question qui doit
être étudiée sans manichéisme. De même que le concept de « culture colo-
niale » suscite des débats parmi les spécialistes, il convient – ainsi que nous
y invite Pierre Singaravélou – de ne pas survaloriser la propagande impé-
riale, de mesurer plus finement ses effets culturels et sociaux (son caractère
massif peut ainsi être interprété comme la preuve de sa faible efficacité)
et de mieux la replacer dans la longue durée tout en ne séparant pas de
façon trop binaire ce qui se passe en métropole et dans les colonies. En
tout cas, quelle que soit la façon dont ces questions sont envisagées, il n’en
demeure pas moins que la présence de thèmes coloniaux dans les différents
secteurs de la vie culturelle de la Belle Époque ne peut être ignorée, même
si cette « culture coloniale » ou « culture impériale » est moins développée
en France qu’en Grande-Bretagne.
Les expositions sont un vecteur particulièrement utilisé par l’idéolo-
gie coloniale. La reconstitution de lieux exotiques (« village nègre », « rue
du Caire ») fait partie des attractions proposées à un public avide de dépay-
sement. On observe les « indigènes » au travail, on goûte leur nourriture,
on monte sur un chameau ou on se promène en pousse-pousse annamite.
L’archaïsme des cultures « indigènes » est mis en scène pour être mieux
opposé à la « mission civilisatrice » de la République. Outre les manifestations
présentées lors des Expositions universelles, les zoos humains, déjà évoqués,
exploitent sans vergogne la fascination pour le « sauvage » et pratiquent, non

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

sans cruauté, une infériorisation de l’Autre qui renvoie à une prétendue iné-
galité des races.
La science anthropologique, encore naissante, profite de ces exhibitions
pour multiplier les observations (par exemple en pratiquant des mesures
anthropométriques) ; plus de 80 articles, selon Gilles Boëtsch, sont écrits
entre 1873 et 1909 à partir d’observations de ce type. On théorise sur les races
inférieures et les races supérieures et on va même, à l’Exposition de 1889,
jusqu’à reconstituer des scènes préhistoriques en supposant une identité
entre hommes préhistoriques et « indigènes ». La connaissance scientifique
participe ainsi à l’édification d’un ordre colonial qu’elle légitime, même
si le discours savant n’est pas aussi univoque qu’on a pu l’écrire. Du reste,
alors que « l’arrogance » des savants européens est évidente et choquante
pour un esprit de 2021, « les situations avérées dans lesquelles la surpuissance
de la connaissance occidentale appuyée par le colonialisme aurait réduit au
silence et mis sous tutelle des Asiatiques et des Africains sont difficiles à trou-
ver » (Jürgen Osterhammel).
Dans l’empire français, où l’émigration est réduite, la langue française joue
un rôle déterminant. Fondée en 1883 par le géographe Pierre Foncin qui en
est la cheville ouvrière jusqu’en 1914, l’Alliance française, en partie financée
par l’État, a pour but premier de « suppléer les infrastructures défaillantes de
l’empire [et] de réaffirmer la ‘mission civilisatrice’ de la France et son pres-
tige culturel » (Pierre Singaravélou). Trois ans plus tard, un autre géographe,
Onésime Reclus, forge le terme de « francophonie ». Par la suite, l’Alliance
française recentre ses activités vers les cours pour adultes et vers l’action
culturelle, tant en Europe et en Amérique qu’en France.
En métropole, l’école primaire diffuse elle aussi un message patriotique et
colonial. Si Le Tour de France par deux enfants (1877) n’évoque pas les colo-
nies, il propose une leçon sur les « races humaines » qui justifie implicite-
ment la supériorité de la « race blanche ». Les manuels des écoles catholiques
mettent l’accent sur les missionnaires alors que les manuels des écoles
publiques valorisent plus les ingénieurs et les instituteurs mais tous partagent
la même conception d’une France civilisatrice et sûre de son bon droit.
La presse n’est pas en reste, elle qui exalte ce « saint laïque » qu’est devenu
dans les années 1880 l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza. De même
qu’il existe une littérature régionaliste, il existe une littérature coloniale qui
vise à décrire la vie des colonisés et des colonisateurs. Elle est le fait d’autoch-
tones qui connaissent bien les colonies, de voyageurs plus ou moins rensei-
gnés et aussi d’écrivains métropolitains qui ne recherchent qu’un cadre

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exotique, fût-il entièrement factice – alors que se développe en littérature la


« mystique moderne de l’aventure » étudiée par Sylvain Venayre.
Le roman colonial ne se développe vraiment qu’après 1900 (voire après
la Première Guerre mondiale) mais les stéréotypes sur lesquels il repose
sont beaucoup plus anciens et on en trouve par exemple chez Jules Verne.
Dans ces ouvrages, le colon, exemplaire et
investi d’une mission, doit sans cesse faire
face à des insurrections « indigènes ».
Certains auteurs se montrent toutefois
plus critiques : l’œuvre de Pierre Loti
(pseudonyme de Julien Viaud), très lue,
est plus ambiguë qu’il n’y paraît au pre-
mier abord et le roman Les Civilisés (prix
Goncourt 1905) de l’officier de marine
Claude Farrère (pseudonyme de Frédéric
Bargone) fait scandale en critiquant les
colons. De même, avec une diffusion
encore plus large, la chanson s’empare
des stéréotypes coloniaux. La Petite
Tonkinoise, chanson créée en 1906 par
Polin, sur des paroles d’Henri Christiné,
musique de Vincent Scotto, est emblé- Détail de la partition de La Petite
matique de tout un répertoire qui ridicu- Tonkinoise (1906)
lise les « indigènes » et en particulier leur
langage.
La chanson coloniale peut être aussi pseudo-sentimentale ou bien mili-
taire. Naturellement, tous les types de spectacle piochent dans ce réservoir
inépuisable que constitue le monde des colonies, prétexte à des décors spec-
taculaires et à l’exhibition d’animaux. On met à la scène l’Afrique (La Vénus
noire au Châtelet en 1879), on célèbre les victoires de l’armée coloniale (Au
Dahomey, à la Porte-Saint-Martin en 1892) et des « indigènes » supposés
féroces sont exhibés dans des music-halls comme les Folies-Bergères ou le
Casino de Paris. À des colonisateurs pacificateurs et vaillants s’opposent
en effet des indigènes cruels et sournois. Sylvie Chalaye remarque que, au
théâtre, les Africains sont systématiquement assimilés à des singes. Le soldat
« indigène » est par contre valorisé car il symbolise la réussite de la colo-
nisation. Émerge également la figure du « nègre rigolard, la mine toujours
réjouie » (Sylvie Chalaye) que les « chansons nègres » des cafés-concerts

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mettent en scène et qui culminera avec la marque de chocolat Banania créée


en 1914. Expositions, travaux scientifiques, manuels scolaires, romans, publi-
cités, chansons et spectacles de tous types : nombreux sont donc les vecteurs
par lesquels une culture coloniale se diffuse à la Belle Époque, avec une por-
tée sans doute d’autant plus forte qu’elle n’est pas forcément perçue de façon
consciente.

La place des femmes


Un autre aspect doit être pris en compte. Il concerne en effet un élément
beaucoup plus diffus, à la charnière de l’histoire politique, de l’histoire sociale
et de l’histoire culturelle, à savoir la place de la femme dans la société. « Lire
le xixe siècle sans le prisme de la ‘différence des sexes’ implique non seule-
ment une mutilation mais un aveuglement : cette dernière structure alors
en profondeur tous les rapports de pouvoir, dans l’espace public comme
dans l’espace domestique, dans les espaces de travail comme dans les espaces
de sociabilité et de loisir » (Emmanuel Fureix et François Jarrige). Étudier
l’histoire culturelle du xixe siècle
sous l’angle de la différenciation des
sexes est en soi un immense travail,
certes rendu désormais possible par
l’existence de travaux de plus en
plus nombreux. Si telle n’a pas été
ici notre perspective, les femmes ne
sont pas absentes de nos pages.
Du côté des « producteurs »
de culture, elles restent peu nom-
breuses car victimes de l’aliénation
que la société du xixe siècle leur fait
subir. George Sand est une excep-
tion, tout comme Rosa Bonheur qui
fait fortune avec ses tableaux d’ani-
maux et de scènes rustiques, Camille
Claudel ou encore Séverine (pseu-
donyme de Caroline Rémy), seule
femme à s’imposer dans la presse
Séverine (Caroline Rémy) généraliste des années 1890.

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Les cultures de la Belle Époque

Sand et Bonheur n’hésitent pas à porter le pantalon, malgré le fait qu’une


ordonnance de 1800 oblige celle qui veut « s’habiller en homme » à obte-
nir une autorisation de la préfecture de police. Il faut toutefois noter le rôle
important joué par les actrices qui, malgré le soupçon de galanterie qui
pèse sur elles, contribuent au fil des décennies à faire accepter l’idée que les
femmes peuvent mener librement une carrière professionnelle.
Tout au long de notre développement, nous avons rencontré encore plus
souvent les femmes comme « consommatrices » de culture, qu’elles soient
réunies à la veillée au début du siècle ou, quelques décennies plus tard, lec-
trices de romans sentimentaux exposées au « bovarisme ». Toutefois, si la
question de la place de la femme n’est abordée que dans la dernière partie
de ce livre, c’est qu’elle ne connaît une inflexion significative qu’à la Belle
Époque, alors que se développe un mouvement féministe dont l’action va
avoir de grandes répercussions politiques et culturelles au xxe siècle. Non
que le féminisme n’ait pas existé auparavant ; la simple mention des saint-si-
moniennes des années 1830, ainsi que des noms d’Olympe de Gouges, de
Maria Deraismes, infatigable conférencière, et de Jeanne Deroin, première
femme à se présenter à l’Assemblée en 1849, suffit à prouver le contraire.
De même, la Commune (1871) constitue une étape décisive de l’histoire
du féminisme ; Louise Michel fait partie des 115 femmes jugées suite à
l’insurrection.
Le féminisme, toutefois, ne parvient véritablement à faire entendre
sa voix que dans les années 1890, en même temps du reste que l’usage du
mot se répand. Celui-ci, d’abord utilisé par Alexandre Dumas fils, a été repris
par la militante Hubertine Auclert, très active dès les années 1870 et dont
le journal La Citoyenne est publié de 1881 à 1891. Il est vrai que les pré-
jugés ont la vie dure. En 1895, dans La Femme criminelle et la prostituée
(ouvrage traduit en français dès 1896), le médecin et criminologue italien
Cesare Lombroso écrit : « La femme est intellectuellement et physiquement
un homme arrêté dans son développement. » Vingt-deux ans auparavant,
pour le médecin et anthropologue Paul Topinard, « la femme est à l’homme
ce que l’Africain est à l’Européen, et le singe à l’humain. »
Le féminisme de la Belle Époque est divisé en plusieurs tendances (cer-
taines prônent un réformisme progressif tandis que d’autres sont plus radi-
cales), ce qui se traduit par la multiplication des groupes (112 de 1868 à 1814)
et des journaux (35 créations de 1871 à 1914, dont le plus important est
La Fronde, un quotidien que Marguerite Durand, une ancienne actrice, a créé

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en 1897 et dont tout le personnel est exclusivement féminin, ce qui lui vaut
le surnom de « Temps en jupons »).

Caricature de Marguerite Durand (Daniel de Losques, 1910)


et affiche d’une de ses conférences

Première femme interne en médecine, Madeleine Pelletier incarne le


féminisme le plus radical et le plus combatif. Franc-maçonne, membre de
la SFIO, elle est en 1906 la première femme médecin française diplômée
en psychiatrie. Dans La Femme en lutte pour ses droits (1908), elle promeut
le célibat comme arme de libération, prône la révolution sexuelle et réclame
le droit à l’avortement.
La IIIe République ne satisfait qu’imparfaitement les revendications des
féministes concernant l’éducation car l’enseignement destiné aux filles
qu’elle met en place est, on l’a vu, fort différent de celui donné aux garçons.
Si le divorce est rétabli en 1884, les manifestations féministes contre le Code
civil organisées en 1904 à l’occasion de son centenaire ne conduisent pas à la
refonte en profondeur espérée. Dans bien des cas, c’est surtout pour affaiblir
l’Église que la République accorde des droits aux femmes. En 1880, une ency-
clique ne proclamait-elle pas que « l’homme est la tête de la femme, comme
le Christ est la tête de l’Église » ?
Les femmes conquièrent par ailleurs de nouveaux métiers. On a déjà
évoqué les institutrices et les « demoiselles du téléphone » (ainsi que celles
des postes) auxquelles on peut ajouter les vendeuses des grands magasins,

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Les cultures de la Belle Époque

les employées de bureau (qui constituent presque le quart de la profession


en 1911 – progression liée à l’usage de la machine à écrire ; on en compte
32 000 en 1913, aux 9/10e importées) et les infirmières (la première école pré-
parant à ce métier ouvre à Paris, à la Salpêtrière, en 1907). Ces travailleuses
ne peuvent guère compter sur le soutien des socialistes et des syndicalistes et
elles sont elles-mêmes très peu sensibles aux idées féministes. En outre, la loi
de 1892 qui interdit le travail de nuit des femmes n’est pas sans ambiguïté car
elle contribue à les écarter de certains métiers. La protection de la maternité,
quant à elle, fait l’objet de lois en 1909 et 1913.
Outre l’accès à toutes les professions et la question des conditions de tra-
vail, le droit de suffrage est un autre sujet essentiel. À partir des années
1880 s’organise un mouvement suffragiste qui réclame un suffrage universel
ouvert aux femmes. L’Alliance internationale pour le suffrage des femmes
(AISF), créée en 1904, rappelle que la lutte pour le droit de vote est menée
dans plusieurs pays, notamment en Angleterre. L’Union française pour
le suffrage des femmes (UFSF), fondée en 1909, constitue la section française
de l’AISF et recourt à différents types de manifestations : meetings, confé-
rences, pétitions, candidatures féminines (illégales) aux élections législatives,
collaboration avec la Ligue pour la défense des droits de l’homme, etc. Cécile
Brunschvicg, épouse d’un célèbre philosophe, est la cheville ouvrière de cette
mobilisation sans précédent qui se développe à partir de 1910 (l’UFSF compte
en 1914 10 à 15 000 adhérentes, réparties en 38 groupes dont 17 en province).
Les années qui précèdent la Première Guerre mondiale sont donc mar-
quées par une évolution de la condition féminine, qui, certes, est bien loin
de toucher toute la société. En 1906, comme le rappelle Yannick Ripa, les
femmes constituent 38 % de la population active. Si quatre femmes sur dix
travaillent dans l’agriculture et trois sur dix sont ouvrières, certaines occupent
des fonctions jusque-là réservées aux hommes (médecins, professeurs agré-
gés). Une loi de 1900 accorde aux femmes le plein exercice de la profession
d’avocat, y compris la capacité de plaider. C’est le résultat du combat de
Jeanne Chauvin.
La même année, les femmes obtiennent le droit de s’inscrire à l’École
des Beaux-Arts. Elles peuvent concourir au prix de Rome à partir de 1903 et
la sculptrice Lucienne Antoinette Heuvelmans est la première femme à l’ob-
tenir en 1911. Dès 1881, une sculptrice, Hélène Bertaux, avait fondé l’Union
des femmes peintres et sculpteurs, ce qui avait permis l’organisation d’expo-
sitions réservées aux femmes. Les femmes peintres ne sont pas absentes du
mouvement impressionniste, que ce soit l’Américaine Mary Cassatt, installée

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Histoire culturelle de la France au xixe siècle

à Paris en 1874, Berthe Morisot qui participe à sept des huit expositions orga-
nisées par le groupe ou encore Marie Bracquemond, en butte à l’hostilité de
son mari qui désapprouve son orientation artistique. Morte à vingt-cinq ans
de la tuberculose, Marie Bashkirtseff, passée par l’académie Julian, expose
au Salon à partir de 1880 et, artiste engagée, fait de la critique d’art dans La
Citoyenne. Proche de Manet dont elle est disciple, Eva Gonzalès voit égale-
ment sa brillante carrière interrompue par une mort prématurée. 15 % des
peintures exposées au Salon de 1889 sont dues à des femmes.
En musique, les préventions sont tout aussi fortes envers les compositrices.
La forte personnalité d’Augusta Holmès lui permet toutefois de s’imposer
dans divers genres musicaux. Son Ode triomphale en l’honneur du centenaire
de 1789 est jouée lors de la cérémonie de remise des prix de l’Exposition de
1889. Mais, en 1895, son opéra La Montagne noire n’est joué que treize fois
à l’Opéra de Paris. Grande bourgeoise fortunée, Cécile Chaminade parvient
mieux à se faire accepter en se consacrant surtout à la mélodie et à la musique
de chambre. Auparavant, Clémence de Grandval avait réussi à être présente
sur les théâtres lyriques sous le Second Empire puis aux concerts de la société
nationale de musique.
Par la loi du 13 juillet 1907, la femme mariée peut disposer librement de son
salaire – conquête essentielle même s’il a fallu onze ans pour que le Sénat
vote le texte adopté par la Chambre en 1896. On verra plus loin l’influence
du sport sur le vêtement féminin qui tend à devenir moins contraignant.
Celle qui symbolise le mieux cette libération de la femme, ainsi du reste que
le parfum de scandale qui en semble le corollaire inévitable, est sans doute
la romancière Colette (pseudonyme de Sidonie Gabrielle Colette) qui se fait
le « nègre » de son premier mari Willy (pseudonyme d’Henry Gauthier-
Villars) – lequel signe seul la série des Claudine (cinq romans publiés de 1900
à 1907) – puis exerce divers métiers (mime au music-hall, journaliste, cri-
tique, conférencière) avant de vivre de ses livres.
Même limitée à un petit nombre, une telle évolution inquiète certains
hommes (le manifeste du futurisme glorifie ainsi « le mépris de la femme »)
alors même que la confusion des sexes est un thème à la mode dans la lit-
térature et que se met en place, après 1880, un « nouveau régime de
masculinité » (Anne-Marie Sohn) moins coercitif et qui valorise moins qu’au-
paravant la virilité. La femme menue aux cheveux courts et à l’allure d’an-
drogyne semble hanter l’imaginaire masculin de la Belle Époque au moment
où flotte le spectre de la dépopulation et où l’identité masculine entre en
crise. Geneviève Fraisse et Michelle Perrot voient même dans l’Art nouveau

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« qui tente d’enfermer dans ses volutes les sinuosités serpentines de l’insai-
sissable corps féminin […] une manière de conjuration ». Cette « Ève nou-
velle » (expression « qui revient de texte en texte » selon Anne-Lise Mauge)
appartient à la culture de la Belle Époque et tous les genres s’en font l’écho.
La redéfinition des identités féminine et masculine qui s’esquisse alors et qui
va brusquement s’accélérer avec la Première Guerre mondiale est un phéno-
mène culturel fondamental.

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