"Elève zélé et passionné faisant preuves d’aptitudes bien supérieures à la
moyenne. Se laisse parfois aller à des remarques impertinentes." Voilà ce que
les enseignants du lycée national de garçons de Vienne portèrent sur le
bulletin de Paul Feyerabend pour l’année scolaire 1939-1940. Il fat croire
qu’il des individus que la vie ne change pas et qui sont, depuis le premier
jour, ce qu’ils seront jusqu’à la fin de leur vie, laquelle est survenue, pour
Feyerabend, en 1994.
Feyerabend est sans aucun doute le philosophe des sciences le plus
controversé du XX e siècle, l’un des plus lus peut-être aussi car il fut l’un des
rares à savoir trouver audience très au-delà des frontières de l’Université au
sein desquelles il était, pour ainsi dire, comme un poisson hors de l’eau.
Chercheur doué d’aptitudes intellectuelles "bien supérieures à la moyenne",
assurément, mais dont le zèle a été fort diversement apprécié tout au long de
sa carrière, car Feyerabend devra au style décontracté qu’il se donnait et au
dédain qu’il affichait pour l’érudition de ses confrères la réputation de ne pas
être un chercheur particulièrement consciencieux et appliqué. Bref : de ne pas
être très sérieux. Vingt ans après son décès, l’œuvre de Feyerabend paraît
assez peu fréquentée, par comparaison avec celle de Thomas Kuhn ou de Karl
Popper, et nombreux sont ceux qui aujourd’hui tiennent certaines de ses
déclarations pour des "remarques impertinentes" dont ils se seraient
volontiers passés. De là le triste titre que Feyerabend se sera vu décerné en
1987 – et qui a dû bien le faire rire – de "Salvador Dalí de la philosophie
universitaire, pire ennemi que la science ait à ce jour" ((T. Theocharis et M.
Psimopoulos, "Where Science Has Gone Wrong", Nature, 1987, n°329, p.
596)).
Cette étiquette infâmante et cette réputation sulfureuse expliquent dans une
certaine mesure le retard avec lequel paraissent les deux ouvrages que
publient ces jours ci les éditions du Seuil, Philosophie de la nature et La
tyrannie de la science, dont le premier est le plus important des deux, le
second recueillant le texte d’une série de conférences données en 1992 à
l’adresse d’un public assez large dans lequel Feyerabend offre une synthèse
de sa réflexion sous une forme particulièrement vivante, non dénuée
d’humour, comprenant ses échanges avec les auditeurs.
Il aura fallu plus de trente ans pour que paraisse enfin en français la
Philosophie de la nature achevée à la fin des années 1970, dont le manuscrit a
été découvert, un peu par hasard, dans les archives philosophiques de
l’université de Constance où les œuvres posthumes de Feyerabend ont été
déposées. Tout en travaillant à son œuvre majeure, Contre la méthode (1975)
– qui devait initier avec les travaux de Thomas Kuhn et de Imre Lakatos le
tournant historique à partir duquel l’épistémologie se rapprocha
progressivement de l’histoire et de la sociologie des sciences plutôt que de
persister à considérer son objet comme un simple objet logique –, Feyerabend
préparait cette Philosophie de la nature, laquelle était censée comporter trois
tomes et ambitionnait de reconstruire l’histoire des différentes modalités de
compréhension de la nature, depuis les premières traces d’art pariétal au
paléolithique, jusqu’aux débats contemporains sur la physique nucléaire. Le
projet ne fut pas mené à son terme et tomba dans l’oubli dès la fin des années
1970, jusqu’à ce que Feyerabend lui-même finisse par en perdre, semble-t-il,
le souvenir, puisqu’il ne figurera nulle part dans les notices bibliographiques
dressées par l’auteur, et qu’il ne l’évoquera pas une seule fois dans son
autobiographie ((Tuer le temps, tr. fr. B. Jurdant, Paris, Seuil, 1996)).#sdp#
L’ouvrage, tel qu’il nous parvient, porte les traces de cet inachèvement, et se
donne à lire comme une recherche en cours, à laquelle l’auteur a
manifestement consacré beaucoup de temps et pour laquelle il a effectué de
très nombreuses lectures (par où l’on voit, cela dit en passant, que Feyerabend
était un chercheur bien plus zélé que ne veulent l’admettre ses détracteurs).
La thèse de fond (radicalement anti-poppérienne) qui y est défendue est bien
connue de tous les lecteurs de Feyerabend, à savoir celle selon laquelle il
n’est ni possible ni désirable de séparer le contenu de la science de ce qui
n’est pas la science. Les positions métaphysiques, les cosmologies inhérentes
aux diverses religions ne sont pas simplement de précieux réservoirs à idées,
mais sont autant de précédents de la science actuelle qui doivent être
préservés et développés en relation avec la science, et non pas abandonnés. Il
arrive souvent qu’un mythe se soit révélé capable de donner une image du
monde plus adéquate que les théories scientifiques qui le remplacèrent, et
c’est dès lors en faisant retour à des idées plus anciennes que l’on progresse.
La relative nouveauté qu’offre toutefois la Philosophie de la nature tient en
ceci qu’on y voit Feyerabend critiquer ouvertement, et de façon plus explicite
encore que dans Contre la méthode, la prémisse selon laquelle les positions
non scientifiques seraient incommensurables aux énoncés de la science,
qu’elles devraient en conséquence être modifiées pour leur conférer une plus
grande précision et un contenu empirique. Les pages consacrées à la
mythologie visent à démontrer que les inventeurs des mythes disposaient en
réalité de connaissances factuelles en astronomie, en botanique, en zoologie,
en biologie, en médecine, en sociologie, en théologie, qu’ils mettaient à
l’épreuve dans leurs laboratoires et leurs observatoires (tels que Stonehenge)
et qu’ils utilisaient au cours de leurs périples audacieux. Les théories
auxquelles ils aboutirent conservent aujourd’hui encore, assure Feyerabend,
tout leur intérêt, à telle enseigne qu’elles fournissent des moyens
diagnostiques et thérapeutiques remplaçant souvent avantageusement les
doctrines médicales existantes. Autrement dit, dans certains litiges opposant
la science et le mythe, il se pourrait bien que le mythe ait raison et que la
science ait tort, et donc que les mythes constituent des alternatives tout à fait
crédibles face à la science en tant qu’ils disposent d’un savoir qu’on ne
trouve pas dans la science et qui est peut-être même nié par celle-ci.
On aura reconnu, en filigrane de toute ses pages, le fameux principe "anything
goes" auquel l’auteur doit une bonne partie de sa notoriété, signifiant qu’il
n’existe pas une seule règle logique ou méthodologique qui puisse être
considérée comme acquise ou qui puisse être imposée à la science en toutes
circonstances. A en croire Feyerabend, qui déploie pour le démontrer des
trésors d’érudition (dont il n’est pas moins pourvu que ses confrères), ni le
contenu, ni la méthode, ni même les règles de la raison ne nous permettent de
distinguer la science de la "non-science". Tout ce qui apparaît comme une
séparation n’est qu’un phénomène local se produisant dans certaines
conditions, entre certaines parties de la science et certaines parties de la
"non-science", de sorte qu’il est impossible d’en conclure qu’il existe une
différence essentielle entre les éléments ainsi séparés#nf#