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FRÉDÉRIC BEIGBEDER
de l’Académie des Lettres Pyrénéennes
Un roman français
ROMAN
Préface de Michel Houellebecq
GRASSET
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Prologue
Je suis plus vieux que mon arrière-grand-père.
Lors de la deuxième bataille de Champagne, le
Capitaine Thibaud de Chasteigner avait 37 ans
quand il est tombé, le 25 septembre 1915 à 9 h 15
du matin, entre la vallée de la Suippe et la lisière
de la forêt d’Argonne. J’ai dû harceler ma mère de
questions pour en savoir plus ; le héros de la famille
est un soldat inconnu. Il est enterré au château de
Borie-Petit, en Dordogne (chez mon oncle) mais j’ai
vu sa photographie au château de Vaugoubert (chez
un autre oncle) : un grand jeune homme mince en
uniforme bleu, aux cheveux blonds coiffés en
brosse. Dans sa dernière lettre à mon arrière-grand-
mère, Thibaud affirme qu’il ne dispose pas de
tenailles pour découper les barbelés afin de se frayer
un chemin vers les positions ennemies. Il décrit un
paysage crayeux et plat, une pluie incessante qui
transforme le terrain en marécage boueux et confie
qu’il a reçu l’ordre d’attaquer le lendemain matin.
Il sait qu’il va mourir ; sa lettre est comme un « snuff
movie » – un film d’horreur réalisé sans trucages.
À l’aube, il a accompli son devoir en entonnant le
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Chant des Girondins : « Mourir pour la patrie, c’est
le sort le plus beau, le plus digne d’envie ! » Le 161e
Régiment d’Infanterie s’est jeté sur un mur de
balles ; comme prévu, mon arrière-grand-père et ses
hommes ont été déchiquetés par les mitrailleuses
allemandes et asphyxiés au chlore. On peut donc
dire que Thibaud a été assassiné par sa hiérarchie.
Il était grand, il était beau, il était jeune, et la France
lui a ordonné de mourir pour elle. Ou plutôt, hypo-
thèse qui donne à son destin une étrange actualité :
la France lui a donné l’ordre de se suicider. Comme
un kamikaze japonais ou un terroriste palestinien,
ce père de quatre enfants s’est sacrifié en connais-
sance de cause. Ce descendant de croisés a été
condamné à imiter Jésus-Christ : donner sa vie pour
les autres.
Je descends d’un preux chevalier qui a été cru-
cifié sur des barbelés de Champagne.
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Les ailes coupées
Je venais d’apprendre que mon frère était nommé
chevalier de la Légion d’honneur, quand ma garde
à vue commença. Les policiers ne me passèrent pas
tout de suite les menottes dans le dos ; ils le firent
seulement plus tard, lors de mon transfert à l’Hôtel-
Dieu, puis quand je fus déféré au Dépôt sur l’île de
la Cité, le lendemain soir. Le président de la Répu-
blique venait d’écrire une lettre charmante à mon
frère aîné, le félicitant pour sa contribution au dyna-
misme de l’économie française : « Vous êtes un
exemple du capitalisme que nous voulons : un capi-
talisme d’entrepreneurs et non un capitalisme de
spéculateurs. » Le 28 janvier 2008, au commissariat
du VIIIe arrondissement de Paris, des fonctionnaires
en uniforme bleu, revolver et matraque à la ceinture,
me déshabillaient entièrement pour me fouiller,
confisquaient mon téléphone, ma montre, ma carte
de crédit, mon argent, mes clés, mon passeport, mon
permis de conduire, ma ceinture et mon écharpe,
prélevaient ma salive et mes empreintes digitales, me
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soulevaient les couilles pour voir si je cachais quelque
chose dans mon trou du cul, me photographiaient
de face, de profil, de trois quarts, tenant entre les
mains un carton anthropométrique, avant de me
reconduire dans une cage de deux mètres carrés aux
murs couverts de graffitis, de sang séché et de morve.
J’ignorais alors que, quelques jours plus tard, j’assis-
terais à la remise de Légion d’honneur de mon frère
au palais de l’Élysée, dans la salle des fêtes, qui est
moins étroite, et que je regarderais alors par les baies
vitrées le vent troubler les feuilles des chênes du
parc, comme si elles me faisaient signe, m’appelaient
dans le jardin présidentiel. Allongé sur un banc en
ciment, aux alentours de quatre heures du matin, en
ce soir noir, la situation me semblait simple : Dieu
croyait en mon frère et Il m’avait abandonné. Com-
ment deux êtres aussi proches dans l’enfance
avaient-ils pu connaître des destins aussi contrastés ?
Je venais d’être interpellé pour usage de stupéfiants
dans la rue avec un ami. Dans la cellule voisine, un
pickpocket tapait du poing sur la vitre sans convic-
tion, mais avec suffisamment de régularité pour
interdire tout sommeil aux autres détenus. S’endor-
mir eût été de toute façon utopique car même quand
les séquestrés cessaient de beugler, les policiers
s’apostrophaient à haute voix dans le couloir, comme
si leurs prisonniers étaient sourds. Il flottait une
odeur de sueur, de vomi et de bœuf-carottes mal
réchauffé au micro-ondes. Le temps passe très len-
tement quand on n’a plus sa montre et que personne
ne songe à éteindre le néon blanc qui clignote au
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plafond. À mes pieds, un schizophrène plongé dans
un coma éthylique gémissait, ronflait et pétait à
même le sol de béton crasseux. Il faisait froid, pour-
tant j’étouffais. J’essayais de ne penser à rien mais
c’est impossible : quand on enferme quelqu’un dans
une niche de très petite taille, il gamberge affreuse-
ment ; il tente en vain de repousser la panique ; cer-
tains supplient à genoux qu’on les laisse sortir, ou
piquent des crises de nerfs, parfois tentent de mettre
fin à leurs jours, ou avouent des crimes qu’ils n’ont
pas commis. J’aurais donné n’importe quoi pour un
livre ou un somnifère. N’ayant ni l’un, ni l’autre, j’ai
commencé d’écrire ceci dans ma tête, sans stylo, les
yeux fermés. Je souhaite que ce livre vous permette
de vous évader autant que moi, cette nuit-là.