Rimbaud explications
Analyse d’un extrait du «Forgeron» (v.39 à 69)
3e poème du premier cahier, « Le Forgeron » texte de 180 alexandrins met en scène un forgeron discutant avec Louis
XVI lors d’une insurrection au Palais des Tuileries en juillet 1792. S’inspire d’un fait connu. Le passage se situe au début
du poème.
Problématique : Que représente pour Rimbaud le Forgeron ?
Pourquoi ce retour sur la Révolution, après deux poèmes plus légers ?
En quoi consiste l’originalité de Rimbaud dans cette évocation inspirée par Victor Hugo ?
I Le Forgeron critique les privilèges sociaux v. 39 à 47
II Il fait une satire le l’immoralité du régime 48-56
III Il évoque la fin du régime par la prise de la bastille 57-66
I LE FORGERON CRITIQUE LES PRIVILEGES SOCIAUX V. 39 A 47
a) Le forgeron, porte-parole de Rimbaud
Le littré comporte cette définition : « Fig. Forger des vers, les faire péniblement et comme avec le marteau. »
Bien que le poème se situe en 1792, certains vers incitent à une réflexion plus contemporaine.
« Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire ! » : comporte un présent de vérité générale valable à toutes les
époques. Rimbaud crée une réflexion sur le passé et pour le lecteur un lien entre la chute du régime de Napoléon III et
cette de Louis XVI
Dans le vers 40 « « Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire » le modalisateur « maintenant » peut
s’interpréter de plusieurs manières…
-Pour le forgeron : c’est 1792
-Pour Rimbaud : 1870
-Pour le lecteur : l’époque de sa lecture… le poème incite à réfléchir.
Par ailleurs, la négation partielle « je ne peux plus » marque une rupture.
Elle est signalée aussi par le blanc entre les deux vers qui riment, Avant et après. Le poète évoque ici l’émancipation
du forgeron, signalée par l’importance de la première personne : et le rythme de l’alexandrin : rupture très forte à
l’hémistiche et coupe 1/5 qui n’est pas classique
Mais je sais Maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
6 syllabes 1 5
(cf Marceline Desbordes-Valmore strophe 3 et V. Hugo : « Oui, brigand, jacobin, malandrin, - J'ai disloqué ce
grand niais d'alexandrin. Victor Hugo. Les Contemplations (1856) ». Ce vers a deux subordonnées introduisant les
reproches du forgeron/Rimbaud à l’époque antérieure
b) la critique de la servitude
Rimbaud oppose les qualités du forgeron évoqué dans « Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau » à
l’image de l’homme qui qui l’opprime « un homme […] dague sous le manteau, » : un brigand menaçant qui lui donne
des ordres et le traite comme sa propriété : « mon gars ensemence ma terre »C’est une critique des privilèges. La rime
« mateau/manteau » oppose la force réelle au pouvoir de l’apparence (le manteau) qui dissimule la menace (la dague)
c) la critique de la conscription
dans la proposition suivante (complétive COD de « croire »
Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
« Terre » (la vie ) rime avec « guerre » (la destruction la mort)
Le Forgeron/Rimbaud reproche à Louis XVI/Napoléon III d’envoyer les jeunes hommes utiles au pays se faire
massacrer.
Il souligne l’inégalité et l’injustice dans « − Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi, » là, le vers met les deux
protagonistes sur le même plan/ dans un même hémistiche, mais le parallèle « un homme/roi » laisse entendre que le
roi n’est pas humain. L’emploi du conditionnel a valeur d’irréel : ce n’est pas logique, comme le constate le forgeron
« C’est stupide ».
II IL FAIT UNE SATIRE LE L’IMMORALITE DU REGIME
a) L’inégalité des richesses v.
Le forgeron énumère les possessions des puissants. La critique devient plus accusatrice grâce au « Tu » repris
plusieurs fois en tête de vers. La rime « stupide/splendide » de même que l’oxymore « baraque splendide » soulignent
le rapport inégal entre ceux qui possèdent tout et le peuple qui n’a rien. Les adjectifs « dorés » et « mille » mettent
l’accent sur l’abondance. « baraque », terme familier, méprisant, ce n’est ni « château », ni « palais ». Le Forgeron se
lance dans une satire.
b) L’immoralité du régime
Victor Hugo dans Les Châtiments avait déjà formulé une critique de l’immoralité du régime de Napoléon III. En effet, ici
c’est l’empereur qui est visé, car Louis XVI n’était pas particulièrement débauché. La satire ici tient au termes employés.
« Palsambleu » est un juron du XVIIe siècle, et le vers est rempli de sonorités en [p/b] et [an] qui accentuent le comique
de la phrase « Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons » , en assimilant les enfants illégitimes à des
paons, il critique leur vanité. Mais aussi la manière dont ils traitent les « filles du peuple » qu’ils séduisent. La débauche
de ces jeunes prétentieux est mise en valeur par le mot « odeur », et le palais/baraque est assimilé à un « nid » de
paons. La métaphore animale permet de ridiculiser la descendance de N. III. L’allusion aux lettres de cachet évoque la
manière dont le roi pouvait faire emprisonner les gêneurs sans procès.
c) Le sarcasme au futur
On passe de la 2e personne au pluriel « Et nous » Rimbaud rappelle que le peuple est plus
nombreux que les gouvernants. Les exclamations « Et nous dirons : C'est bien : Les pauvres à
genoux ! //Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous ! » sont des antiphrases ironiques
(Et tu t’imagines que nous allons dorer etc…) très expressives : le vers 53 est coupé en trois, alors
que le 54 est lisible d’une traite : c’est le ton de la colère, de l’indignation. La satire se termine par
une caricature « − Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête ! » « Ces messieurs » évoquent
tous les puissants, peut être est-ce une référence à une caricature connue.
Rimbaud critique ici l’injustice et les abus de l’Ancien Régime de manière satirique
III L’ENTHOUSIASME REVOLUTIONNAIRE
a) le rejet du passé
Il s’exprime par des exclamations et des monosyllabes en tête de vers : « non » et « Oh » la phrase « ces saletés là
datent de nos papas » est curieuse par le choix du terme enfantin « papa », Peut-être Rimbaud veut-il insinuer que le
peuple est naïf, il ne se rend pas compte que tout cela recommencera sous Napoléon III. Au vers 58, « Le Peuple n’est
plus une putain » claque par ses allitérations en [p] et le choix d’un terme injurieux laissant entendre que le peuple était
« acheté ». Allusion aux reproches que faisait Victor Hugo au peuple sous Napoléon III ?
b) La fierté de la prise de la Bastille
Dans les vers 58 à 66, le Forgeron devient enthousiaste, un peu trop, on peut penser qu’il s’agit d’hybris, c’est-à-dire
d’un sentiment de toute puissance excessive puisque la liberté n’a pas duré : au moment au Rimbaud écrit, le lecteur
sait bien que le XIXe siècle a vu le retour des rois et des Empereurs (« C’est toujours la même histoire »), et que le
forgeron s’illusionne. Néanmoins, le ton est épique : l’enthousiasme est mis en valeur par les exclamations et des
hyberboles, « Trois pas // Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière » le contre rejet « Trois pas » souligne la
facilité de la tâche. La Bastille est représentée par une métaphore évocatrice : « cette bête suait du sang à chaque
pierre » « ces murs lépreux ». Les images provoquent précisément le dégout. Les vers 62 et 63 représentent
l’enfermement permanent par leur structure même : « tout » et « toujours » sont au centre, entre « ces murs » et « leur
ombre Avec ses murs lépreux qui nous rappelaient tout // Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!».
C’est l’épopée de la lutte du peuple (« nous ») contre l’ennemi, le mal de l’Ancien Régime. Dans les derniers vers
« Citoyen ! Citoyen » peut s’adresser au Roi, mais aussi au lecteur. La métaphore de la « bête » est filée par le verbe
« râlait » et de nombreuses allitérations en [r] évoquant l’écroulement de la Bastille. Mais « la tour » rime avec
« amour » : la destruction de la Bastille est assimilée au rêve d’une nouvelle fraternité.
Dans ce texte, le Forgeron est l’image du peuple, fort, mais naïf, mais aussi une image de Rimbaud le révolutionnaire,
par ses idées et surtout son écriture. Revenir à la Révolution, c’est faire l’éloge de la subversion, du changement, à
l’opposé de l’idéal bourgeois de sa famille. La Bastille est le symbole des temps révolus et de l’Ancien Régime, la
mention «la tour» pouvant même avoir une connotation médiévale. Dans ce texte, Rimbaud imite et dépasse Victor
Hugo, notamment grâce à sa virtuosité poétique, à ses images, et à son pessimisme. Car « C’est toujours la même
histoire » nous dit le jeune latiniste…