Faillir Être Flingué
Faillir Être Flingué
Un souffle parcourt l'espace inhospitalier des prairies vierges du Far-West, aux abords
d'une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent.
C'est celui d'Eau-qui-court-sur-la plaine, une jeune Indienne dont tout le clan a été décimé,
et qui, depuis, déploie ses talents de guérisseuse aussi bien au bénéfice des Blancs que
des Indiens.
Elle rencontrera les frères Brad et Jeff traversant les grands espaces avec leur vieille mère
mourante dans un chariot brinquebalant tiré par deux bœufs opiniâtres ; Gifford qui
manque de mourir de la variole et qu'elle sauve in extremis ; Elie poursuivi par Bird
Boisverd dont il a dérobé la monture, Arcadia, la musicienne itinérante, qui s'est fait voler
son archet par la bande de Quibble.
Et tant d'autres personnages, dont les destins singuliers, tels les fils entretissés d'une
même pelote multicolore, composent une fresque sauvage où le mythe de l'Ouest
américain, revisité avec audace et brio, s'offre comme un espace de partage encore
poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances.
Maxence FERMINE, Neige, 1999
résumé (babelio)
"C'était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. Une armée de nuages
aussi cotonneux que des flocons vint masquer le ciel. Ils étaient des milliers de guerriers
blancs à prendre possession du ciel. C'était l'armée de la neige."
Au Japon, à la fin de XIXe siècle, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Désireux
de perfectionner son art, il traverse les Alpes japonaises pour rencontrer un maître. Les
deux hommes vont alors nouer une relation étrange, où flotte l'image obsédante d'une
femme disparue dans les neiges.
Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et
l'amour ont la fulgurance du haïku.
On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition
s'affronte aux forces de la vie.
résumé (wikipédia)
Roman initiatique (conte ou fable) racontant le périple d'un jeune homme en quête
d'apprentissage poétique qui commence à Hokkaido « un jour d’avril 1884, Yuko eut dix-
sept ans [...]. Père, dit-il le matin de son anniversaire [...], je veux devenir poète ».
Le poète de la cour Meiji recommande au jeune homme de suivre les cours de Soseki.
Yuko est en quelque sorte prisonnier du blanc du Nord du Japon et se qualifie lui-même
de « poète de la neige ».
C'est la traversée du Japon du Nord au Sud et surtout la description des Alpes japonaises,
adret et ubac. Le périple de Yuko le ramena finalement du Sud à Hokkaido au bout de
trois années. Les Alpes japonaises sont le lieu de la tempête et de la découverte
fascinante du corps de Neige, une jeune femme funambule dont le fil tendu au-dessus des
montagnes s'est cassé. Ce que l'on apprend ensuite par le récit de Horoshi.
La structure du texte
Trois parties, 54 chapitres, très courts comme des haiku qui développent la litanie du blanc
et évoquent l'art d'écrire "Écrire, c'est avancer mot à mot sur un fil de beauté..." p 80, chap
40.
Les personnages
• Yuko Akita : jeune poète fasciné par la neige dont il tire des haïkus, petits poèmes
de trois vers et de dix sept syllabes.
• Soseki : maître poète, réputé pour son talent, expert en l'art de la peinture, de la
calligraphie, de la musique et de l’origami ...
• Neige : funambule parisienne, partie avec son cirque pour le Japon où elle
rencontra Soseki, son futur amour. Elle meurt lors d'une traversée sur un fil tendu
entre deux montagnes. Retrouvée par Yuko et plus tard par Soseki grâce à Yuko. Il
meurt à ses côtés.
• Flocon du printemps : fille de Neige et Soseki. Elle se marie avec Yuko .
• Horoshi, l'ami de Soseki:serviteur de Soseki, il devient l'ami et confident de Yuko
(et de Neige).
• L'empereur Magie
René BARJAVEL, Ravage, 1943
roman de science-fiction post-apocalyptique.
Le récit est une dystopie révélant le pessimisme de l'auteur à l'égard de l'utilisation du
progrès scientifique et des technologies par les hommes. Ravage présente le naufrage
d'une société mature, dans laquelle, un jour, l'électricité disparaît et plus aucune machine
ne peut fonctionner. Les habitants, anéantis par la soudaineté de la catastrophe, sombrent
dans le chaos, privés d'eau courante, de lumière et de moyens de déplacement. Il s'agit
d'un thème typique de la science-fiction post-apocalyptique, brossant le portrait de la fin
de l'humanité technologique et la reconstruction d'une civilisation sur d'autres bases.
Principaux personnages
• François Deschamps, héros du roman, âgé de 22 ans au début du récit.
• Blanche Rouget, compagne de François, surnommée « Blanchette » par celui-ci.
• Jérôme Seita, directeur d'une importante société de radio. Il meurt au milieu du
roman.
• Mme Vélin, concierge de l'immeuble où habite François.
• Narcisse, Georges, André, Teste, Martin, Pierre : premiers compagnons de
François. Seuls Pierre et Narcisse survivent au voyage.
• Dr Fauque, médecin de l'expédition. Victime de sa curiosité et d'un malade mental
qui a développé des capacités étranges.
• Colette, fille du Dr Fauque et amante de Teste. Elle meurt en même temps que lui,
victime d'une crise de délire.
• Paul (futur époux de la fille de François et futur chef de la communauté). Il est le
descendant de Narcisse.
• Denis.
Résumé (babélio)
"Vous ne savez pas ce qui est arrivé? Tous les moteurs d'avions se sont arrêtés hier à la
même heure, juste au moment où le courant flanchait partout. Tous ceux qui s'étaient mis
en descente pour atterrir sur la terrasse sont tombés comme une grêle. Vous n'avez rien
entendu, là-dessous ? Moi, dans mon petit appartement près du garage, c'est bien un
miracle si je n'ai pas été aplati. Quand le bus de la ligne 2 est tombé, j'ai sauté au plafond
comme une crêpe... Allez donc jeter un coup d'œil dehors, vous verrez le beau travail!"
De l'autre côté de la Seine une coulée de quintessence enflammée atteint, dans les sous-
sols de la caserne de Chaillot, ancien Trocadéro, le dépôt de munitions et le laboratoire de
recherches des poudres.
Des pans de murs, des colonnes, des rochers, des tonnes de débris montent au-dessus
du fleuve, retombent sur la foule agenouillée qui râle son adoration et sa peur, fendent les
crânes, arrachent les membres, brisent les os.
Un énorme bloc de terre et de ciment aplatit d'un seul coup la moitié des fidèles de la
paroisse du Gros-Caillou.
En haut de la Tour, un jet de flammes arrache l'ostensoir des mains du prêtre épouvanté.
Résumé (wikipédia)
Le roman est formellement divisé en quatre parties de tailles différentes. Les deux
premières parties sont assez longues, alors que la dernière ne comporte que quelques
pages.
Analyse
Le roman écrit durant l'occupation de la France par l'Allemagne met en scène un
protagoniste qui se méfie du progrès et prône le retour à la terre. Il fonde une nouvelle
civilisation agricole sur laquelle il règne sagement, quoique de manière autocratique. Dans
cette description plutôt favorable du culte du chef (François devient le « Patriarche »), on
pourrait voir une allusion directe au Maréchal Pétain, d'autant que le texte contient nombre
d'allusions à l'idéologie du Régime de Vichy. Enfin, les scènes de pillage à Paris et la
déroute des survivants rappellent nettement l'exode de 1940 des populations civiles.
Bien que Barjavel ne soit pas un idéologue, Ravage est une anticipation pessimiste
influencée par l'idéologie du retour à la terre, qui n'était pas exclusivement pétainiste. Les
critiques du progrès « ramollissant » l'être humain ou l'asservissant faisaient largement
débat à l'époque chez nombre d'intellectuels, inquiétés par la technique dévorante telle
qu'elle est décrite dans Métropolis ou Les Temps modernes, de La France contre les
robots de Georges Bernanos ou du Monde sans âme de Daniel-Rops (Plon, 1932), aux
invectives de George Orwell qui écrivait en 1937 : « Il faut bien avouer que le passage du
cheval à l'automobile se traduit par un amollissement de l'être humain »1. Barjavel était
également lecteur de René Guénon et l'influence de La crise du monde moderne est
patente dans cette vision romanesque très critique du progrès technique matérialiste
frappé de plein fouet par une catastrophe inattendue conduisant à la fin du monde
hypertechniciste.
Ainsi, Ravage est un roman typique de l'époque. Cependant, le philosophe Quentin
Meillassoux fait du roman l'un des rares dans le genre de l'anticipation et de la science-
fiction à illustrer le genre littéraire qu'il nomme « fiction hors-science », c'est-à-dire une
trame narrative dans laquelle il se produit une rupture au sein de la continuité et de la
stabilité des lois de la nature supposées dans son univers, et ce, de façon imprévisible et
sans explication plausible (la rupture en question est la disparition soudaine de
l'électricité)2. Au contraire, dans les romans de SF même les plus audacieux et futuristes,
les lois de la nature sont stables ou rompues pour des raisons identifiables, toujours selon
Meillassoux.
Par ailleurs la description du monde futur, un siècle en avant (l'action se situe en 2052),
rappelle Wells dont Barjavel était un grand lecteur : les ressemblances avec les villes
futures décrites dans Quand le Dormeur s'éveillera ou Histoire des temps à venir sont
évidentes, tout comme Le Voyageur imprudent emprunte à la Machine à explorer le
temps. Mais le Paris de 2052 est surtout une satire au vitriol de la prospective de l'époque
(les vêtements moulants, l'agriculture intensive, l'agrochimie, les aliments synthétiques) et
du « monde de l'avenir » selon Le Corbusier et Science et Vie, avec ses gratte-ciel, ses
villes tentaculaires, ses autostrades, ses avions à décollage vertical sillonnant le ciel de
Paris et ses meubles en matière plastique (Orwell parlait de « meubles en verre et
caoutchouc » à la même époque). Cette vision de l'urbanisme futur, « table rase », eut
cours jusque dans les années 1960.
La description du Paris "nouveau" avec ses "cités tours" qui ont remplacé les anciens
quartiers froidement rasés est très proche du Plan Voisin - Le Corbusier, Une vision
urbanistique "futuriste" impulsée par Gabriel Voisin, avionneur et constructeur automobile
d'avant garde, qui prévoyait de raser intégralement le nord de la rive droite pour y disposer
un quartier de tours avec deux immenses avenues (Nord-Sud et Est-Ouest) pouvant servir
de pistes d'aviation. A l'époque de Barjavel ce plan faisait l'objet de furieuses polémiques
avec les défenseurs du patrimoine historique parisien.
Si l'on a pu déceler une influence pétainiste dans Ravage, l'État français n'est pas
épargné par les passages clairement pamphlétaires du roman, qui raille les ministères aux
titres pré-orwelliens (ministères du progrès social, de la moralité publique, de la production
et de la coordination, de la médecine gratuite et obligatoire…) les « artistes diplômés par
le gouvernement » seuls autorisés à peindre, ou encore les « aïeux » surgelés veillant sur
leurs descendants au milieu même des habitations : la satire est parfois très grosse.
L'impuissance des gouvernements français de l'avant-guerre face à la montée des périls
trouve un écho dans le roman de Barjavel qui met en scène , avec une ironie mordante,
un conseil des ministres totalement dépassé par la situation crée par la disparition de
l'électricité. Le comble de l'impuissance et de l'ineptie est atteint par le ministre de la
jeunesse et sports, absent car incapable de faire en vélo les quelques kilomètres entre
Passy et le quartier des ministères.
En tant qu'anticipation, et comme toutes les anticipations, le roman est daté : Barjavel ne
s'est guère intéressé aux développements de l'informatique avant les années 1960,
contrairement à d'autres écrivains comme Francis G. Rayer ou Murray Leinster (1896-
1975), il ignore les robots et la conquête de l'espace.
La biotechnologie est par contre présente: Un cube géant de viande, en perpétuelle
croissance, occupe la cave d'une grande brasserie parisienne, une trancheuse géante en
prélève des tranches pour la consommation quotidienne. Barjavel précise que cette
invention, et les fluides nutritifs qui assurent la croissance du bifteck géant sont des
développements directs des travaux du professeur Alexis Carrel, un savant qui fut une des
cautions intellectuelles du régime de Vichy..
Cependant Ravage reste saisissant par sa description vivante de l'effondrement soudain
de la civilisation machiniste, le retour immédiat de la barbarie et le passage brutal d'un
monde aseptisé à la peste du Moyen Âge, aux pillages, aux meurtres et aux incendies
monstres. Certaines descriptions prophétiques n'ont pas vieilli, et la fin générale de
l'électricité est une idée originale valable. Ainsi, Richard Duncan a émis une théorie,
postulant la fin de la civilisation industrielle (Théorie d'Olduvai), en se basant sur
l'utilisation des ressources énergétiques ; il prédit la fin de l'ère industrielle pour l'an 2030,
soit 20 ans avant la trame de Ravage.
Dans Le Voyageur imprudent, suite de Ravage publiée la même année, le personnage
principal, voyageant dans le temps, assiste ainsi à quelques-uns des événements décrits
dans ce roman-ci et constate lors de ces voyages que les désastres de 2052 ont eu un
impact dans les millénaires qui ont suivi cette date. Ce n'est qu'en l'an 100 000 que le
personnage retrouve une planète habitable et habitée. Toujours dans ce même roman, le
narrateur explique les catastrophes de 2052 par un quatrain de Nostradamus :
« L'an que Vénus près de Mars étendue / A le verseau son robinet fermu / La
grand'maison dans la flamme aura chu / le coq mourant restera l'homme nu. »
« L'an que Vénus près de Mars étendue » désigne astrologiquement, d'une façon
incontestable, l'an 2052, reprit le savant. les autres vers nous font craindre des
événements terribles. Le coq désigne, ici, la France, ou peut-être l'humanité. « Restera
l'homme nu... » L'homme nu! Vous entendez! que pourra-t-il arriver à notre malheureux
petit-fils pour qu'il reste nu? », Extrait de Le voyageur imprudent, Première partie.
René BARJAVEL, La Nuit des temps, 1968
roman de science-fiction de René Barjavel publié en 1968 aux Presses de la Cité et ayant
reçu le Prix des libraires l'année suivante.
Résumé (babélio)
Dans l'immense paysage gelé, les membres des Expéditions Polaires françaises font un
relevé sous-glaciaire. Un incroyable phénomène se produit : les appareils sondeurs
enregistrent un signal. Il y a un émetteur sous la glace...
Que vont découvrir les savants et les techniciens venus du monde entier qui creusent la
glace à la rencontre du mystère ? "La nuit des temps", c'est à la fois un reportage, une
épopée mêlant présent et futur, et un grand chant d'amour passionné.
Traversant le drame universel comme un trait de feu, le destin d'Elea et de Païkan les
emmène vers le grand mythe des amants légendaires.
Résumé (wikipédia)
Une grande découverte en Antarctique
Des expéditions scientifiques françaises en Antarctique révèlent l'émission d'un signal
venu de la profondeur des glaces. Une expédition rassemblant de nombreuses nations est
organisée afin d’atteindre le point d'émission du signal. Ses membres communiquent
grâce à un ordinateur traduisant instantanément leurs paroles.
L'expédition internationale découvre les ruines d'une civilisation disparue sous la glace
depuis 900 000 ans et les scientifiques du monde entier affluent vers le site pour aider à
explorer et comprendre.
La planète entière assiste à l'exploration en direct via la télévision satellite à couverture
mondiale. Les explorateurs découvrent une sphère ovoïde en or dans laquelle se trouvent
en état de biostase les corps nus d’un homme et d’une femme dont les têtes sont
recouvertes de casques d’or qui masquent leurs visages.
Simon, médecin faisant partie de l’expédition scientifique, décide avec ses collègues de
procéder au réveil des corps, mais en commençant par celui de la femme, car les
scientifiques tâtonnent sur la méthode de réveil, et le corps de l'homme montre des traces
de brûlures sur le torse.
Personnages principaux
Les contemporains
• Dr Simon : médecin français, épris d'Eléa.
• Joe Hoover : chimiste et chef de la délégation américaine. C'est la caricature de
l'américain moyen, obèse, raciste et machiste par bêtise. Il a pourtant, au cours du
récit, l'occasion d'utiliser à bon escient ses méthodes de cow-boy.
• Léonova : anthropologue et chef de la délégation russe. Elle paraît au début être la
parfaite petite militante marxiste mais sait faire abstraction de son idéologie dans
l'intérêt majeur de l'humanité.
• Dr Lebeau : médecin français.
• Lukos : philologue turc et inventeur de la Traductrice. Il trahit ses amis en tentant de
voler l'Équation de Zoran, source de l'énergie universelle. Le lecteur ne saura
jamais pourquoi ni à qui il obéissait, puisqu'il se suicide après avoir miné la base.
Ses complices trouvant la mort au cours de leur fuite, l'équation est perdue à tout
jamais, à part quelques bribes qui sont inexploitables.
• Hoï-To : physicien japonais assassiné par Lukos à la fin du roman.
• Les Vignont : famille de Parisiens qui suit les événements à la télévision.
Les Gondas
Les habitants de Gondawa, appelés Gondas, vivaient il y a 900 000 ans dans un
Antarctique tropical du fait d'une inclination différente de la Terre. Ils exploitaient l'énergie
universelle, qui leur apportait tout ce qui était nécessaire à leur confort, mais leur a
également permis de créer l'arme solaire, qui détruisit les civilisations existantes. Leur
apparence est celle d'Européens, mais ils sont tous gauchers.
• Eléa : la femme réveillée, elle a été choisie contre son gré par Coban pour sauver
l'humanité, alors qu'elle ne veut que vivre son amour avec Païkan.
Merveilleusement belle, fougueuse et révoltée, elle est prête à tuer pour rejoindre
son amant. Après l'avoir cru mort, elle perd toute sa joie de vivre et sa combativité.
• Coban : le plus grand savant de Gondawa et directeur de l’Université, il a
sélectionné Eléa en raison de ses qualités physiques et mentales. Contrairement à
elle, il refuse de se laisser guider par les sentiments : il est prêt à abandonner sa
fille unique à son triste sort.
• Païkan : l'amoureux d'Eléa depuis son enfance. Il est aussi déterminé qu'elle, mais
on ne le comprend vraiment qu'à la fin.
• Lokan : président du Gondawa. Désespéré par l'idée de perdre la guerre, il choisit
d'ignorer les conseils des savants qui n'ont aucun doute sur la dangerosité de
l'arme solaire.
Les Enisors
Enisoraï était une nation contemporaine et rivale de Gondawa. Peuplée par les ancêtres
des natifs américains, elle occupait ce qui deviendra les Amériques, dont la géographie a
été bouleversée par le cataclysme. C'était une nation militariste et impérialiste, qui niait
l'individu. Sa supériorité démographique incita les Gondas à utiliser l'arme solaire, ce qui
détruisit le monde. Les Enisors apparaissent peu dans le roman, mais deux d'entre eux
jouent un rôle crucial dans le destin d'Eléa et de Païkan ; il s'agit de Kutiyu, chef du
gouvernement d'Enisoraï et responsable de la guerre et d'un soldat énisor dont on ignore
le nom, qui attaque Païkan avant qu'il n'ait eu le temps de refermer l'abri. Païkan est
grièvement brûlé dans l'affrontement et, en raison de ces brûlures, aucun des scientifiques
chargés de le réveiller ne le reconnaît, ce qui aurait pu éviter sa fin tragique.
Plagiat ou emprunts ?
Le thème des « mondes perdus » était très en vogue dès la fin du XIXe siècle avec des
auteurs britanniques comme Edgar Rice Burroughs ou Henry Rider Haggard dont le
roman When the World Shook. Being an Account of the Great Adventure of Bastin, Bickley
and Arbuthnot (1919) présente quelques analogies troublantes avec La Nuit des temps.
Il est par ailleurs possible — en tout cas la question fait débat — que Barjavel se soit
fortement inspiré d'un roman prépublié en 1919 et paru en 1925, La Sphère d'or2 (Out of
the Silence), de l'Australien Erle Cox. On a parfois prononcé le mot de plagiat et les
ressemblances entre les deux œuvres sont frappantes : dans les deux cas, on réveille une
femme d'une merveilleuse beauté (Earani — Hiéranie en français — à la place d'Eléa)
dont le corps est retrouvé sous un continent désert ; les deux femmes sont issues d'une
civilisation très ancienne, d'une intelligence supérieure et flanquées d'un savant qu'elles
n'aiment pas, jugé dangereux et qui restera endormi ; dans les deux romans, le
protagoniste tombe amoureux de la femme ; les deux civilisations anciennes se
nourrissent exclusivement de pilules qui couvrent l'ensemble de leurs besoins quotidiens ;
toutes deux sont le théâtre de guerres d'extermination ; les deux femmes meurent à la fin
en emportant leurs secrets et, enfin, les deux tombeaux sont une sphère d'or. Cela fait
beaucoup de coïncidences que des commentateurs ont relevées. Sur ce point, il est à
noter que le rapprochement entre les deux romans ne se fera qu'après le décès de
Barjavel en 1985.
Contexte historique
Pour ce qui est du contexte, La Nuit des temps est ancrée dans les mentalités et la
situation politique de l'époque. La guerre ancienne, qui oppose deux nations dominantes
— le rationnel Gondawa et l’expansionniste Enisoraï — est une transposition à peine
déguisée du conflit Est-Ouest ; et si Barjavel fait savoir que son livre a été conçu avant les
événements de mai 1968, les révoltes d'étudiants contre la guerre en Gondawa évoquent
celles qui secouaient déjà San Francisco contre la guerre du Viêt Nam en 1965. Enfin, les
descriptions des vêtements, des meubles, etc., évoquent le design et la mode des années
1960.
La Nuit des temps est un roman pacifiste et assez anarchisant. Russes et Américains,
renvoyés dos à dos, travaillent malgré tout ensemble, à l'image de l'effort de dépassement
des oppositions nationales, assez répandu dans le milieu des sciences. Les savants court-
circuitent les décisions des gouvernants. Notre civilisation paraît barbare face au
raffinement et à la sagesse des savants des temps anciens, leur savoir immense risquant
d'être perdu par la bêtise des hommes.
Du point de vue de l'anticipation, Barjavel embrasse des technologies qu'il avait peu ou
pas traitées, comme les « cerveaux électroniques », la « traductrice universelle », le laser-
plasma désintégrant (le « plaser »), la « bague », sans parler des machines étranges
venues de cette civilisation disparue, comme la « mange machine » qui crée des pilules
nutritives à partir de rien, ou « l'arme G » qui broie les gens à distance avec une force
d'origine inconnue.
La Nuit des temps reste très populaire et est constamment réédité depuis 1968. Il est
actuellement disponible chez Pocket.
L'équation de Zoran
Dans le roman de Barjavel, l'équation de Zoran est la source de l'« énergie universelle ».
Elle se présente sous deux formes : la version que l'on pourrait qualifier de « savante »,
que seules les élites maîtrisent, et la version « avec les mots de tout le monde » qui
s'énonce en ces termes : « Ce qui n'existe pas existe ». Elle ne s'écrit pas comme une
équation commune, avec des lettres et des chiffres. Il s'agit d'une sorte de dessin,
apparaissant dans le roman.
Articles connexes
• Biostase
• New wave (science-fiction)
Article concernant des œuvres littéraires
• Tristan et Iseut
• Roméo et Juliette
• La Belle au bois dormant
Philippe CLAUDEL, Le Rapport de Brodeck, 2007
Ce roman reçoit la même année le prix Goncourt des lycéens.
Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en
parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle
demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai
répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs,
et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu
sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça
suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te
croiront. Et en plus, tu as la machine."
Résumé (babelio)
Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en
parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle
demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai
répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs,
et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu
sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça
suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te
croiront. Et en plus, tu as la machine."
Résumé (wikipédia)
Le personnage principal, Brodeck, revient dans son village après avoir été déporté dans
un camp. Les thèmes du crime, de la lâcheté, de la mauvaise conscience et de la
xénophobie sont abordés[réf. souhaitée].
Le Rapport de Brodeck est une sorte de parabole, de fable[réf. nécessaire]. L’action se
déroule dans un village de montagne, possiblement situé près de la frontière allemande.
Le narrateur, Brodeck, est chargé de rédiger un rapport sur la mort d'un étranger, der
Anderer (« l’autre »), qui séjournait dans le village. Son exécution par tous les hommes du
village, excepté Brodeck, est appelée l’Ereignis. L’Anderer, par son comportement et ses
desseins, est un miroir de ce qu’ils sont vraiment, au-delà des apparences et des statuts
sociaux. Il leur renvoie leur lâcheté et leurs trahisons, leurs compromissions avec
l'occupant de la guerre passée et cela, ils ne peuvent pas l'accepter.
Brodeck lui-même a, pendant la guerre, été déporté dans un camp de concentration . Les
gens du village l’ont eux-mêmes désigné pour « acheter leur tranquillité » avec l’occupant.
Pour avoir voulu défendre trois jeunes filles que les notables du village voulaient livrer à
l’occupant, Emélia, la femme de Brodeck est violée une nuit et perd la raison.
Le récit que fait Brodeck, par petites touches, de sa déportation, suit le canevas des récits
des déportés[réf. nécessaire], même violence, même mépris de la vie et des déportés,
même retour au pays plus mort que vif devant les habitants médusés et gênés.
Laurent MAUVIGNIER, Continuer, 2016
Sibylle, à qui la jeunesse promettait un avenir brillant, a vu sa vie se défaire sous ses
yeux. Comment en est-elle arrivée là ? Comment a-t-elle pu laisser passer sa vie sans elle
? Si elle pense avoir tout raté jusqu’à aujourd’hui, elle est décidée à empêcher son fils,
Samuel, de sombrer sans rien tenter.
Elle a ce projet fou de partir plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du
Kirghizistan, afin de sauver ce fils qu’elle perd chaque jour davantage, et pour retrouver,
peut-être, le fil de sa propre histoire.
Le texte entier est d’une saveur, d’une fraîcheur, d’une sagesse et d’une intelligence
étonnante. J’en cite ci-après un extrait, qui vous donnera, j’en suis sûr, l’envie de le lire en
entier.
«C’est une chose embrouillée que je n’ai jamais vraiment complètement comprise, parce que cela
m’ennuie de réfléchir plus longtemps que nécessaire à ces choses aussi puériles. Mais c’est une
connaissance très importante pour le Papalagui. Les hommes, les femmes et même les enfants qui
tiennent à peine sur les jambes, portent dans le pagne une petite machine plate et ronde sur
laquelle ils peuvent lire le temps. Soit elle est attachée à une grosse chaîne métallique et pend
autour du cou, soit elle est serrée autour du poignet avec une bande de cuir. Cette lecture du
temps n’est pas facile. On y exerce les enfants en leur tenant la machine près de l’oreille pour leur
faire plaisir.
Ces machines, que l’on porte facilement sur le plat de deux doigts, ressemblent dans leur ventre
aux machines qui sont dans les ventre des bateaux, que vous connaissez tous. Mais il y a aussi de
grandes et lourdes machines à temps à l’intérieur des huttes, ou sur les plus hautes façades pour
qu’on puisse les voir de loin. Et quand une tranche de temps est passée, de petits doigts le
montrent sur la face externe de la machine et en même temps elle se met à crier, un esprit cogne
contre le fer dans son coeur. Oui, un puissant grondement s’élève dans une ville européenne
quand une tranche de temps s’est écoulée.
Quand ce bruit du temps retentit, le Papalagui se plaint: Oh! là! là! encore une heure de passée!”
Et il fait le plus souvent une triste figure, comme un homme portant un lourd chagrin, alors
qu’aussitôt une heure toute fraîche s’approche. Je n’ai jamais compris cela, si ce n’est en supposant
qu’il s’agit d’une grave maladie. Le Papalagui se plaint de cette façon: ”Le temps me manque!... Le
temps galope comme un cheval!... Laissez-moi encore un peu de temps!...”
(...)
En Europe, il n’y a que peu de gens qui ont véritablement le temps. Peut-être pas du tout. C’est
pourquoi ils courent presque tous, traversant la vie comme une flèche. Presque tous regardent le
sol en marchant et balancent haut les bras pour avancer le plus vite possible. Quand on les arrête,
ils s’écrient de mauvaise humeur: ”Pourquoi faut-il que tu me déranges? Je n’ai pas le temps, et toi,
regarde comme tu perds le tien!” Ils se comportent comme si celui qui va vite était plus digne et
plus brave que celui qui va lentement.
Le Papalagui oriente toue son énergie et toutes ses pensées vers cette question: comment rendre
le temps le plus dense possible? Il utilise l’eau, le feu, l’orage et les éclairs du ciel pour retenir le
temps. Il met des roues de fer sous ses pieds et donne des ailes à ses paroles, pour avoir plus de
temps. Et dans quel but tous ces grands efforts?
Que fait le Papalagui avec son temps? Je n’ai jamais découvert la vérité, bien qu’il parle sans cesse
et gesticule comme si le Grand-Esprit l’avait invité à un fono. Je crois que le temps lui échappe
comme un serpent dans une main mouillée, justement parce qu’il le retient trop. Il ne le laisse pas
venir à lui. Il le poursuit toujours, les mains tendues, sans lui accorder jamais la détente nécessaire
pour s’étendre au soleil. Le temps doit toujours être très près, en traint de parler ou de lui chanter
un air. Mais le temps est calme et paisible, il aime le repos et il aime s’étendre de tout son long sur
la natte. Le Papalagui n’a pas reconnu le temps, il ne le comprend pas et c’est pour cela qu’il le
maltraite avec ses coutumes de barbare.
Mes chers frères, nous ne nous sommes jamais plaints du temps, nous l’avons aimé comme il
venait, nous n’avons jamais couru après lui, nous n’avons jamais voulu le trancher ni l’épaissir.
Jamais il ne devint pour nous une charge ni une contrainte.
Que s’avance celui d’entre nous qui n’a pas le temps! Chacun de nous a le temps en abondance, et
en est content; nous n’avons pas besoin de plus de temps que nous en avons, et nous en avons
assez. Nous savons que nous parvenons toujours assez tôt à notre destination, et que le Grand-
Esprit nous appelle quand il veut, même si nous ne connaissons pas le nombre de nos lunes.
Nous devons libérer de sa folie ce pauvre Papalagui perdu, nous devons l’aider à retrouver son
temps. Il faut mettre en pièces pour lui sa petite machine à temps ronde, et lui annoncer que du
lever au coucher du soleil, il y a plus de temps que l’homme en aura jamais besoin.»
Erich Scheurmann, Le Papalagui, Présence Images éditions, 2001, pour la trad française, coll. Pocket, pp. 66-70.
Tout est tellement clair et bien dit, c’est un réquisitoire sans appel contre l’enfermement dont notre
désir de tout maîtriser nous rend coupables envers nous-même. Ou dont le mental se rend coupable
envers l’Esprit. Touiavii a écrit à ce propos d’autres pages d’une limpidité impitoyable.
«Quand le mot esprit vient dans la bouche du Papalagui, ses yeux s’agrandissent, s’arrondissent et
deviennent fixes, il soulève sa poitrine, respire profondément et se dresse comme un guerrier qui a
battu son ennemi, car l’esprit est quelque chose dont il est particulièrement fier. Il n’est pas
question là du grand et puissant Esprit que le missionnaire appelle Dieu, et dont nous ne sommes
qu’une image chétive, mais du petit esprit qui est au service de l’homme et produit ses pensées.
Quand d’ici je regarde le manguier derrière l’église de la mission, ce n’est pas de l’esprit, parce que
je ne fais que regarder. Mais dès que je me rends compte que le manguier dépasse l’église, c’est de
l’esprit. Donc il ne faut pas seulement regarder, mais aussi réfléchir sur ce que l’on voit. Ce savoir,
le Papalagui l’applique du lever au coucher du soleil. Son esprit est toujours comme un tube à feu
chargé ou comme une canne à pêche prête au lancer. Il a de la compassion pour nous, peuple des
nombreuses îles, qui ne pratiquons pas ce savoir-réfléchir-sur-tout. D’après lui, nous serions
pauvres d’esprit et bêtes comme les animaux des contrées désertiques.
C’est vrai que nous exerçons peu le savoir que le Papalagui nomme penser. Mais la question se
pose si est bête celui que ne pense pas beaucoup, ou celui qui pense beaucoup trop. Le Papalagui
pense constamment: ”Ma hutte est plus petite que le palmier... Le palmier se plie sous l’orage...
L’orage parle avec une grosse vois...” Il pense ainsi, à sa manière naturellement. Et il réfléchit aussi
sur lui-même: Je suis resté de petite taille... Mon coeur bondit de joie à la vue d’une jolie fille...
J’aime beaucoup partir en mélaga...» Et ainsi de suite...
C’est bon et joyeux, et peut même présenter un intérêt insoupçonné pour celui qui aime ce jeu
dans sa tête. Cependant, le Papalagui pense tant que penser lui est devenu une habitude, une
nécessité et même une obligation. Il faut qu’il pense sans arrêt. Il parvient difficilement à ne pas
penser, en laissant vivre son corps. Il ne vit souvent qu’avec sa tête, pendant que tous ses sens
reposent dans un sommeil profond, bien qu’il marche, parle, manger et rie.
Les pensées qui sont le fruit du penser, le retiennent prisonnier. Il aune sorte d’ivresse de ses
propres pensées. Quand le soleil brille, il pense aussitôt: ”Comme il fait beau maintenant!” Et il ne
s’arrête pas de penser: ”Qu’il fait beau maintenant!” C’est faux. Fondamentalement faux. Fou.
Parce qu’il vaut mieux ne pas penser du tout quand le soleil brille.
Un Samoan intelligent étend ses membres sous la chaude lumière et ne pense à rien. Il ne prend
pas seulement le soleil avec sa tête, mais aussi avec les mains, les pieds, les cuisses, le ventre et
tous les membres. Il laisse sa peau et ses membres penser pour lui. Et ils pensent certainement
aussi, même si c’est d’une autre façon que la tête. Mais pour le Papalagui l’habitude de penser est
souvent sur le chemin comme un gros bloc de lave dont il ne peut se débarrasser. Il pense à des
choses gaies, mais n’en rit pas, à des choses tristes, mais n’en pleure pas. Il a faim, mais ne prend
pas de taro ni de palousami. C’est un homme dont les sens vivent en conflit avec l’esprit, un
homme divisé en deux parties.»
op. cit. pp. 115-117.
Après quelques recherches, intrigué par quelques phrases que j'avais lues sur le lien que
je donnais en début de post, je me suis rendu compte que le texte d'Erich Scheurmann
était écrit sur la base des discussions qu'il avait eues avec les habitants de Samoa, qu'il
avait visités longuement, et dont le mode de vie et la philosophie lui ont semblés, par
contraste avec notre civilisation technicisée, apporter un regard qui pourrait nous révéler
nos travers les plus artificiels. C'est ainsi qu'il a imaginé le voyage du chef Tuiavii en
Europe, et lui a emprunté son regard pour nous rapporter ce que ce dernier aurait
ressenti. Il s'agit d'une imposture, bien sûr, mais qui n'enlève rien à la justesse du regard
que Scheurmann, débarquant des Îles, jeta sur son monde d'origine, qu'il redécouvrait
avec des yeux neufs. Là où son imposture nous trompe et nous blesse, par contre, c'est
qu'il a fait de Tuiavii un personnage si attachant, qu'on se sent dépossédé de la présence
de ce frère du bout du monde, porteur d'une sagesse éternelle, qui savait si bien nous
parler, avec les mots de notre langue, le langage de la Nature.
Sorj CHALANDON, Le Quatrième mur, 2013
Le Quatrième Mur est un roman de Sorj Chalandon paru le 21 août 2013 aux éditions
Grasset. Le roman obtient le prix Goncourt des lycéens cette même année.
Historique
Sorj Chalandon fut reporter de guerre. Néanmoins, selon son auteur, ce roman ne met pas
en scène sa propre expérience du terrain, de la guerre depuis quarante ans mais celle
d’un double littéraire, Georges, qu'il « envoie exprès au plus loin de ce qu’il aurait pu
devenir »1. Il a précisé à Georgia Makhlouf qu'il avait couvert la guerre du Liban de 1981 à
1987, et qu'il avait été particulièrement traumatisé par sa visite des camps de Sabra et
Chatila lors du massacre de 19822. C'est pour exprimer la douleur qu'il a ressentie
personnellement qu'il a transposé cet événement dans un roman, alors qu'il n'avait pas pu
le faire en tant que journaliste3.
Le roman est retenu dans les premières listes de quinze livres en lice pour le prix
Goncourt4. Il remporte le 14 novembre 2013 le Prix Goncourt des lycéens5, le prix des
libraires du Québec 2014 et le prix littéraire des Lycéens et Apprentis des Pays de la Loire
2015.
Résumé (babélio)
"L'idée de Samuel était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler
deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire
des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et
jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de
participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de
patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la
paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne ..."
Résumé (wikipédia)
Le Quatrième mur raconte l'histoire d'un dénommé Georges, double littéraire de l'auteur,
metteur en scène amateur à ses heures perdues, mais surtout éternel étudiant à la
Sorbonne, et depuis longtemps militant dans l’extrême gauche, notamment pour la
défense des Palestiniens. Un Georges des années 1980, connaissant seulement la révolte
et non la guerre. Un Georges qui s’envole pour la première fois en direction du Liban et
surtout de la guerre qui y fait rage, dans l’unique but de tenir une promesse faite à son ami
Sam, Samuel Akounis, un pacifiste Grec de Salonique, juif dont la famille a péri à
Birkenau, et réfugié à Paris lors de la dictature des colonels. Sam est un véritable metteur
en scène au théâtre qui s'est retrouvé hospitalisé à cause d'un cancer en phase terminale.
Georges constitue alors son unique « famille » restante. Sam lui demande d'accomplir à
sa place son dernier projet, l'utopique tâche de monter Antigone, la pièce de Jean Anouilh,
dans Beyrouth en guerre. L'idée est de rassembler des acteurs issus des différentes
factions politiques et religieuses impliquées dans le conflit pour jouer la pièce sur une
scène de fortune lors d'un « répit » de deux heures, en guise de témoignage de bonne
volonté. Une manière de « donner à des adversaires une chance de se parler [...] en
travaillant ensemble autour d’un projet commun »6. Ainsi, Antigone7 sera palestinienne et
sunnite, Hémon, un Druze du Chouf, Créon, roi de Thèbes et père d'Hémon, un Maronite
de Gemmayzé, le reste de la distribution étant composée de Chiites, d'une Chaldéenne, et
d'une catholique arménienne8. Georges sera « le chœur », il portera la kippa pour figurer
le juif.9
Explication du titre
Le « quatrième mur » est un terme qui désigne, au théâtre, le « mur » invisible que se
construit inconsciemment l'acteur qui joue entre la scène et le public, et qui le protège. Il
maintient l'illusion théâtrale, et l'acteur brise ainsi le quatrième mur et l'illusion théâtrale
lorsqu'il s'adresse au public.
Dans le roman de Sorj Chalandon, le personnage, Georges, s'enferme peu à peu dans la
guerre (il n'arrivera pas à sortir de la guerre et à reprendre sa vie en paix), il est fasciné
par elle (d'où une description parfois poétique des horreurs de la guerre). Le personnage
se construit lui-même son quatrième mur, qui le protège de la peur de la mort tout en
l'enfermant dans sa folie. Ce n'est qu'à la fin du roman que George parviendra à briser le
quatrième mur et ainsi se soustraire à l'enfermement de la guerre, par le seul moyen
possible : la mort.
Selon l'auteur, le titre du livre est également une façon d'annoncer l'impossibilité de ce
projet de pièce de théâtre en pleine guerre. Ainsi, il déclare : « En écrivant, j'avais envie
que ça marche, que la représentation ait lieu, mais je me suis aperçu que ce n'était pas
possible »2.
Références culturelles
En plus de l'Antigone d'Anouilh, qui occupe un rôle central dans l'intrigue, le roman fait
également référence à la pièce de Sophocle, ainsi qu'à celle de Brecht.
De très nombreuses autres références culturelles émaillent le récit, notamment:
• Lors du coup d'État grec du 21 avril 1967, Sam met en scène Ubu roi à Athènes en
demandant à ses acteurs de remplacer « Père Ubu » par Geórgios, prénom du
colonel Papadopoulos, principal instigateur du putsch. À cette occasion, il est fait
référence à Míkis Theodorákis, et au film Z de Costa-Gavras.
• Anthracyte, le rat noir de la bande dessinée Chlorophylle, est la mascotte des
« Rats noirs », un groupuscule d'extrême-droite de la faculté d'Assas contre lequel
Georges se bat en 1973.
• Georges met en scène Une demande en mariage de Tchekhov, qui devient un
forme de résistance contre des CRS briseurs de grève en 1979.
• Sam est bouleversé par le Pie Jesu de Maurice Duruflé16. Il souhaite le faire
entendre lors de la représentation d'Antigone, pour exprimer la pureté de l'adieu de
l'héroïne17.
• Sorj Chalandon a raconté à l'Agence France-Presse comment il s'était trouvé à côté
d'un chef phalangiste chrétien qui tirait en récitant "Demain dès l'aube..."18 de
Victor Hugo. Cet épisode réel est repris dans le roman lorsque Georges rencontre
un sniper en action, le frère du chrétien maronite qui doit interpréter Créon19.
Adaptations
Bande dessinée
Le roman a été adapté en bande dessinée par Éric Corbeyran (scénario) et Horne
Perreard (dessins). Cet ouvrage est paru le 19 octobre 2016 aux Éditions Marabout20,21.
Nicolas Ancion n'est pas convaincu par cette adaptation qui, selon lui, manque de vie et
de clarté dans le propos22. A l'inverse, Florence Morel apprécie l'atmosphère créée par le
dessin à l'encre en noir et blanc, ainsi que la fidélité du scénario, qui incite à la réflexion23.
Cet avis est partagé par Éric Libiot, qui trouve cet album « tout en retenue [...] simple, fort
et modeste»24.
Adaptations théâtrales
De nombreuses adaptations scéniques ont été inspirées par la construction dramaturgique
« en abyme » de ce roman, où Georges devient lui-même le héros d'une tragédie:
• La Compagnie des Asphodèles a créé 2016 une adaptation du roman, présentée
entre autres au festival Off d'Avignon25. Cette mise en scène constitue le deuxième
volet d'une trilogie intitulée Les Irrévérencieux26. La pièce mêle commedia dell’arte,
chorégraphie hip hop, et beat box. Invité à l’avant-première, Sorj Chalandon a
estimé que ses personnages étaient fidèlement transposés dans leur représentation
scénique.
• Lors du deuxième festival Méphistofolies à Garrevaques, le 13 août 2016, la
Compagnie Mise en Œuvre a créé une adaptation de Gilles Guérin et Florian
Albin27.
• Arnaud Stephan a également adapté le roman pour un projet monté en 201628, qui
comprenait plusieurs étapes, dont une résidence de recherche à Beyrouth, des
lectures publiques de l'adaptation, puis la création du spectacle à Rennes le 9
novembre 201629,30,31,32,33.
• Le 11 janvier 2017, une mise en scène de Julien Bouffier a été créée à La Filature
de Mulhouse34. Ce spectacle mêle la présence d'acteurs et d'un musicien sur le
plateau à la projection de séquences vidéo tournées à Beyrouth. Georges est
remplacé par un personnage féminin, dans le but de rendre encore plus sensible le
dilemme entre les devoirs d'une mère et un engagement à tenir dans un pays en
pleine guerre civile35.
• Au festival Off d'Avignon 2017, Julien Bleitrach s'est produit seul en scène dans une
nouvelle adaptation, co-écrite avec Marc Baudin. L'intrigue est ramassée dans le
récit de Georges visitant Sam à son retour du Liban. Il rejoue les scènes qu'il y a
vécues, en prenant tour à tour le rôle des différents protagonistes36,37.
• Antigone 82 est une adaptation d'Arlette Namiand, mise en scène par Jean-Paul
Wenzel, et créée en octobre 2017 à Grenoble. Le « quatrième mur » est
délibérément cassé par le dispositif scénique: les acteurs jouant le rôle du chœur
sont mêlés au public sur des gradins dominant le plateau sur trois côtés, tandis
qu'un écran vidéo occupe le fond de la salle38.
• Le collectif Les Sans Lendemains a présenté à Paris en novembre 2017 la mise en
scène de Valentine Roy39,40.
• La compagnie de théâtre La Dissidente organise également des lectures du roman,
avec la participation de deux comédiens41.