Texte 4 : T. -S.
KUHN,
La Structure des révolutions scientifiques
Trad. de l’américain par L Meyer, Paris, Flammarion, 1983.
Paradigme p. 11
C’est en essayant de découvrir l’origine de cette différence [entre les « controverses sur les
faits fondamentaux » en sciences sociales et en sciences de la nature] que j’ai été amené à
reconnaître le rôle joué dans la recherche scientifique par ce que j’ai depuis appelé les paradigmes,
c’est-à-dire les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps,
fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions. [L’auteur
reconnaît que coexistent deux définitions quant à ce vocable dans son ouvrage, des critiques ont
relevés plusieurs autres significations de ce même vocable dans le livre]
Comment se produisent les révolutions scientifiques p. 82
La science normale ne se propose pas de découvrir des nouveautés, ni en matière de théorie,
ni en ce qui concerne les faits, et, quand elle réussit dans sa recherche, elle n’en découvre pas.
Pourtant, la recherche scientifique découvre très souvent des phénomènes nouveaux et
insoupçonnés et les savants inventent continuellement des théories radicalement nouvelles.
L’étude historique permet même de supposer que l’entreprise scientifique a mis au point une
technique d’une puissance unique pour produire des surprises de ce genre. Si nous voulons que ce
trait caractéristique de la science s’accorde avec ce que nous avons dit précédemment, il nous faut
admettre que la recherche dans le cadre d’un paradigme doit être une manière particulièrement
efficace d’amener ce paradigme à changer. Car c’est bien là le résultat des nouveautés
fondamentales dans les faits et dans la théorie : produites par inadvertance, au cours d’un jeu mené
avec un certain ensemble de règles, leur assimilation exige l’élaboration d’un autre ensemble de
règles. Une fois qu’elles seront devenues parties intégrantes de la science, l’entreprise scientifique
ne sera jamais plus exactement la même. […]
Il nous faut maintenant nous demander comment des changements de ce genre peuvent se
produire. […]
La découverte commence avec la conscience d’une anomalie, c’est-à-dire l’impression que la nature,
d’une manière ou d’une autre, contredit les résultats attendus dans le cadre du paradigme qui
gouverne la science normale. Il y a ensuite une exploration, plus ou moins prolongée, du domaine
de l’anomalie. Et l’épisode n’est clos que lorsque la théorie du paradigme est réajustée afin que le
phénomène anormal devienne phénomène attendu. L’assimilation d’un nouveau type de faits est
donc beaucoup plus qu’un complément qui s’ajouterait simplement à la théorie et, jusqu’à ce que le
réajustement qu’elle exige soit achevé -jusqu’à ce que l’homme de science ait appris à voir la nature
d’une manière différente-, le fait nouveau n’est pas tout à fait un fait scientifique.
Comment les scientifiques répondent-ils à la « crise » p114 et sqq
Admettons donc que les crises sont une condition préalable et nécessaire de l’apparition de
nouvelles théories et demandons-nous maintenant comment les scientifiques réagissent en leur
présence. !une partie, aussi évidente qu’importante, de la réponse, est de remarquer d’abord ce que
les scientifiques ne font pas, même en face d’anomalies graves et durables. Bien qu’ils commencent
peut-être à perdre leurs convictions et à envisager d’autres théories, ils ne renoncent pas au
paradigme qui les a menés à la crise. J’entends par là qu’ils ne considèrent pas ces anomalies
comme des preuves contraires, bien que ce soit là leur véritable nature en termes de philosophie
des sciences. Cette généralisation […] laisse déjà entrevoir ce que nous constaterons avec plus de
précision en étudiant le rejet du paradigme : une fois qu’elle a rang de paradigme, une théorie
scientifique ne sera déclarée sans valeur que si une théorie concurrente est prête à prendre sa
place. L’étude historique du développement scientifique ne révèle aucun processus ressemblant à la
démarche méthodologique qui consiste à falsifier une théorie au moyen de comparaison directe
avec la nature. Ce qui ne veut pas dire que les scientifiques ne rejettent pas les théories
scientifiques, ou que l’expérience et l’expérimentation ne soient pas essentielles dans le processus
qui les y invite. Mais ce point est capital : l’acte de jugement qui conduit les savants à rejeter une
théorie antérieurement acceptée est toujours fondé sur quelque chose de plus qu’une comparaison
de cette théorie à l’univers ambiant. Décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément
décider d’en accepter un autre, et le jugement qui aboutit à cette décision implique une
comparaison de deux paradigmes par rapport à la nature et aussi l’un par rapport à l’autre.
[…] Rejeter un paradigme sans lui en substituer simultanément un autre, c’est rejeter la science
elle-même. C’est un acte qui déconsidère non le paradigme mais l’homme. Celui-ci apparaîtra
inévitablement comme « l’ouvrier qui s’en prend à ses outils ».
[…] Tout à l’opposé, de ce que nous avons appelé plus haut les énigmes de la science normale
n’existe que parce qu’aucun paradigme accepté comme base de la recherche scientifique ne résout
jamais complètement tous ses problèmes. Les très rares paradigmes qui ont jamais semblé le faire
(l’optique géométrique par exemple) ont très vite cessé de proposer un problème quelconque de
recherche et sont devenus des outils techniques.
Recherche cumulative et révolution conflictuelle p137 et sqq
Existe-t-il des raisons intrinsèques pour lesquelles toute assimilation d’un nouveau genre de
phénomène ou d’une nouvelle théorie scientifique exige obligatoirement le rejet d’un paradigme
plus ancien ?
Remarquons d’abord que si de telles raisons existent, elles ne dérivent pas de la structure logique
de la connaissance scientifique. En principe un phénomène nouveau devrait pouvoir apparaître
sans exercer d’action destructrice sur aucun secteur du travail scientifique antérieur. Ainsi, bien
que le fait de découvrir des êtres vivants sur la Lune puisse de nos jours renverser les paradigmes
existants (ceux-ci nous enseignent sur la Lune des choses qui semblent incompatibles avec
l’existence de la vie), en découvrir dans une partie moins bien connue de l agalaxie n’aurait pas le
même effet. De même une nouvelle théorie n’entre pas obligatoirement en conflit avec celles qui
l’ont précédée. Elle pourrait concerner exclusivement des phénomènes jusque-là inconnus, comme
la théorie des quantas concerne (mais pas exclusivement, et cela a son importance) des
phénomènes infra-atomique inconnus avant le XXe siècle. Ou encore, la nouvelle théorie pourrait
être simplement d’un niveau plus élevé que celles que l’on connaissait jusque-là, susceptible de lier
ensemble tout un groupe de théories de niveau inférieur sans apporter à aucune d’elles de
changement important. De nos jours, la théorie de la conservation de l’énergie fournit exactement
ce lien entre la dynamique, la chimie, l’électricité, l’optique, la théorie thermique, etc.
[…] Il est évident que la science aurait pu se développer ainsi d’une manière purement cumulative.
Nombre de gens d’ailleurs imaginent ainsi ses progrès, et un nombre encore plus grand semblent
supposer que l’accumulation est en tout cas un idéal que révélerait le développement historique, si
seulement il n’était pas si souvent déformé par ce qui proprement humain. […] Néanmoins malgré
l’extrême plausibilité de cette image idéale, nous avons lieu de nous demander de plus en plus s’il
est possible que ce soit bien là une image de la science. A partir de l’apparition du premier
paradigme, l’assimilation de toute théorie nouvelle et de presque tous les phénomènes d’un genre
nouveau a exigé de fait l’abandon d’un paradigme antérieur, suivi d’un conflit entre des écoles
concurrentes de pensée scientifique.
[…] La recherche normale qui elle, est cumulative, doit son succès au fait que les scientifiques
peuvent régulièrement choisir des problèmes susceptibles d’être résolus en s’appuyant sur des
concepts et techniques instrumentales proches de ceux qu’ils connaissent déjà. (C’est pourquoi le
désir de s’attaquer à tout prix à des problèmes utiles, sans considérer leurs rapports avec le savoir
et techniques existants, peut facilement inhiber le développement scientifique). Le savant qui
s’efforce de résoudre un problème défini par le savoir et les techniques existants ne cherche pas
simplement au hasard autour de lui. Il sait ce qu’il veut réaliser ; il conçoit son appareillage et
oriente ses réflexions en conséquence.