Relecture des lois du service public
Relecture des lois du service public
David Charbonnel
Université de Limoges
École Doctorale Pierre Couvrat - Droit et Science Politique (ED 88)
Observatoire des Mutations Institutionnelles et Juridiques
Le 5 décembre 2019
JURY :
Rapporteurs
Mme Lucie CLUZEL-MÉTAYER, Professeur à l’Université de Paris Nanterre
M. Sébastien SAUNIER, Professeur à l’Université Toulouse I Capitole
Examinateurs
M. Jacques CHEVALLIER, Professeur émérite de l’Université de Paris II Panthéon-
Assas
M. Clément CHAUVET, Professeur à l’Université d’Angers
À mes parents
À Antoine et Marie
7
Remerciements
9
Liste des principales abréviations
Publications
11
Rev. adm. Revue administrative
Rev. Aff. Euro. Revue des Affaires Européennes
Rev. dr. trav. Revue de droit du travail
Rev. Lamy CT Revue Lamy collectivités territoriales
Rev. Lamy dr. aff. Revue Lamy droit des affaires
RFAP Revue française d’administration publique
RFDA Revue française de droit administratif
RFDC Revue française de droit constitutionnel
RIDC Revue internationale de droit comparé
RIDE Revue internationale de droit économique
RJC Revue de jurisprudence commerciale
RJEP Revue juridique de l’économie publique (ex-CJEG)
RMCUE Revue du marché commun et de l’Union européenne
RRJ Revue de la recherche juridique – Droit prospectif
RTD com. Revue trimestrielle de droit commercial
RTDE Revue trimestrielle de droit européen
S. Sirey
12
Cons. const. Conseil constitutionnel
CURAPP Centre universitaire de recherches sur l’action pu-
blique et le politique
EDF Électricité de France
GDF Gaz de France
HALDE Haute Autorité de lutte contre les discriminations et
pour l’égalité
IFSA Institut français des sciences administratives
GRALE Groupement de recherche sur l’administration lo-
cale en Europe
OCDE Organisation pour la coopération et le développe-
ment économique
RATP Régie autonome des transports parisiens
SNCF Société nationale des chemins de fer français
T. confl. Tribunal des conflits
TA Tribunal administratif
TI Tribunal d’instance
TGI Tribunal de grande instance
TPICE Tribunal de première instance des communautés
européennes
Trib. UE Tribunal de première instance de l’Union euro-
péenne
UE Union européenne
Autres abréviations
c/ Contre
Cf. Confer (du verbe conferre : comparer, mettre en pa-
rallèle)
Chron. Chronique
coll. Collection
Concl. Conclusions
consid. Considérant
DC Décision constitutionnelle
dir. Sous la direction de
éd. Édition
fasc. Fascicule
Ibid. Ibidem (au même endroit)
Infra Ci-dessous
J. Jurisprudence
n° Numéro
op. cit. Opere citato (dans l’ouvrage cité)
p. Page(s)
QPC Question prioritaire de constitutionnalité
Rec. Recueil
13
s. Suivant(e)(s)
spéc. Spécialement
Supra Ci-dessus
TCE Traité instituant la Communauté Européenne
TCEE Traité instituant la Communauté économique euro-
péenne
TFUE Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne
TUE Traité sur l’Union européenne
Vol. Volume
§ Paragraphe(s)
14
Sommaire
Introduction ........................................................................................................... 19
Partie 2 – Un contenu revisité : sur les variations des lois du service public
................................................................................................................................ 247
15
Introduction
INTRODUCTION
2 L’on peut en douter car il n’existe pas de notions du droit administratif fran-
çais qui soient plus emblématiques et qui aient été mieux interrogées, exami-
nées, disséquées, depuis plus d’un siècle maintenant, par la doctrine que celle
de service public.
Le service public, qui s’entend de toute activité d’intérêt général organisée et
contrôlée par une personne publique — il n’importe pas qu’elle l’exerce — et
soumise, fût-ce partiellement, à un régime de droit public1, constitue un véri-
1 À noter que tous les auteurs ne font pas entrer l’élément formel du régime juridique dans la
définition de la notion de service public, dans la mesure où il est la conséquence nécessaire de
la combinaison première d’un élément matériel, l’existence d’une activité d’intérêt général, et
d’un élément organique, la prise en charge de celle-ci par une personne publique. Il ne semble
toutefois pas déraisonnable de l’y introduire, en justifiant ce qui peut s’apparenter à une singu-
larité méthodologique par la dissonance du « chœur à deux voix » de la doctrine et de la juris-
prudence (Jean RIVERO, « Jurisprudence et doctrine dans l’élaboration du droit administra-
tif », EDCE 1955, no 5, p. 27-36). L’une et l’autre n’abordent pas le service public avec les mêmes
intentions : la première entend le définir — et il est alors permis de tenir compte du régime —
à partir, essentiellement, de la production de la seconde qui, « ennemi[e] de la "chose en soi" »
(Bernard CHENOT, « La notion de service public dans la jurisprudence économique du Con-
seil d’État », EDCE 1950, no 4, p. 77-83, spéc. p. 82), ne fait que l’identifier, le qualifier — en vue
d’en déduire le régime applicable.
19
Une relecture des lois du service public
20
Introduction
auxquels est dispensé, outre un cours de droit administratif général leur per-
mettant, dès la deuxième année de licence, de se familiariser avec la notion,
un cours de droit du (ou des) service(s) public(s) en première année, générale-
ment, de master de droit public — cours qui n’est plus celui de « grands ser-
vices publics » introduit en 1954 dans les facultés, lorsque le programme était
national.
Il y aurait donc une sorte de paradoxe à penser qu’en dépit d’une littérature
abondante, d’aucuns diront pléthorique, le service public n’a pas tout dévoilé
et qu’il reste encore des choses à dire.
politique, 3e éd., 1997, 118 p. ; Alain-Serge MESCHERIAKOFF, Droit des services publics, PUF,
coll. Droit fondamental, 2e éd., 1997, 413 p. ; Jean-Paul VALETTE, Le service public à la française,
Ellipses, coll. Le Droit en questions, 2000, 175 p. ; Jean-François AUBY et Olivier RAYMUNDIE,
Le service public, Le Moniteur, 2003, 632 p. ; Renan LE MESTRE, Droit du service public, Gualino,
coll. Manuels, 2005, 532 p. ; Stéphane BRACONNIER, Droit des services publics, PUF, coll. Thé-
mis droit, 2e éd., 2007, 621 p.
1 Grégoire BIGOT, « Les faillites conceptuelles de la notion de service public en droit adminis-
tratif », RFDA 2008, p. 1-6.
2 L’on pense évidemment à la lecture faite de la décision T. confl., 8 février 1873, Blanco (Lebon
1er supplt, p. 61, concl. DAVID) et des conclusions d’Edmond DAVID (D. 1873, III, p. 20-22),
mais aussi à l’interprétation largement retenue de l’arrêt CE, 6 février 1903, Terrier (Lebon p. 94,
concl. ROMIEU). Cet arrêt a été utilisé pour justifier l’érection du service public en critère gé-
néral et exclusif du champ d’application du droit administratif et de la compétence du juge
administratif, sans les nuances ou réserves nécessaires qu’imposaient pourtant les conclusions
éclairantes de Jean ROMIEU. Pour le commissaire du gouvernement, le critère à retenir n’était
pas le service public en lui-même, mais la gestion publique du service public — révélatrice de
la puissance publique —, qu’il opposait à la gestion privée ou ordinaire (S. 1903, III, p. 25-29,
spéc. p. 28).
21
Une relecture des lois du service public
22
Introduction
5 Vivante, la notion de service public l’est par nature ou, pour ainsi dire, par la
force des choses. Car prise dans le champ politique, elle dépend de l’évolution
du contexte et des circonstances ; liée à l’État dont la philosophie et la fonction
varient selon les époques et l’idéologie dominante, tournée vers un but d’in-
térêt général dont la principale caractéristique est d’être contingent, elle est
dotée d’un dynamisme certain. L’observation des faits — et tout particulière-
ment, dans la période contemporaine, des discours et des actions en soutien
d’une certaine conception, qualifiée de française, du service public — montre
ô combien elle ne peut s’envisager qu’en mouvement.
Son appréhension juridique en est immanquablement affectée. Le service pu-
blic a connu des crises célèbres — que l’on songe, en particulier, à la dissocia-
tion des services publics administratifs et des services publics industriels et
commerciaux1 ou à la « dislocation » organique de la notion2 — et il continue
d’en traverser qui semblent de plus grande ampleur encore — que l’on songe
ainsi au trouble jeté par le droit de l’Union européenne —, à tel point que l’on
pourrait penser qu’il s’agit là de son état normal. Ces crises perpétuelles tra-
duisent les interrogations et les transformations auxquelles il est confronté en
tant qu’objet juridique. Elles débouchent sur des remises en question sinon
des remises en cause, sur des renouvellements voire des redécoupages, ce
dont témoignent de régulières variations jurisprudentielles et de nombreuses
1T. confl., 22 janvier 1921, Colonie de la Côte d’Ivoire c/ Société commerciale de l’Ouest Africain (Le-
bon p. 91) ; CE, 23 décembre 1921, Société générale d’armement (Lebon p. 1109) ; T. confl., 11 juillet
1933, Mélinette (Lebon p. 1237, concl. ROUCHON-MAZERAT).
2Du fait, précisément, de la consécration par le Conseil d’État de la possibilité pour des orga-
nismes de droit privé de gérer une mission administrative de service public : CE, Ass., 20 dé-
cembre 1935, Établissements Vézia (Lebon p. 1212) ; CE, Ass., 13 mai 1938, Caisse primaire Aide et
protection (Lebon p. 417) ; CE, Ass., 31 juillet 1942, Monpeurt (Lebon p. 239) ; CE, Ass., 2 avril 1943,
Bouguen (Lebon p. 86) ; CE, Sect., 28 juin 1946, Morand (Lebon p. 183) ; CE, Sect., 13 janvier 1961,
Magnier (Lebon p. 33).
23
Une relecture des lois du service public
1Il est des auteurs pour qui le service public est « indéfinissable » (Benoît JEANNEAU, Droit
des services publics et des entreprises nationales, Dalloz, coll. Précis, 1984, XVII-750 p., p. 19), pour
qui sa définition est tout bonnement « introuvable » (Emmanuel CADEAU, Didier LINOTTE
et Raphaël ROMI, Droit du service public, LexisNexis, coll. Objectif droit, 2e éd., 2014, XIII-198 p.,
p. 7), ou « impossible » dès lors que le service public est « devenu un label » (Didier TRUCHET,
« Nouvelles récentes d’un illustre vieillard. Label de service public et statut de service public »,
AJDA 1982, p. 427-439, spéc. 428).
2Les controverses à ce sujet sont aussi vieilles que la théorie du service public elle-même. Nom-
breuses, elles peuvent se résumer, dans l’ensemble et de façon simplifiée, à un débat puissance
publique-service public — entre deux écoles ? — dans la définition du droit administratif. Elles
se sont maintenues pendant le vingtième siècle (voir notamment René CHAPUS, « Le service
public et la puissance publique », RDP 1968, p. 235-282 ; Paul AMSELEK, « Le service public
et la puissance publique. Réflexions autour d’une étude récente », AJDA 1968, p. 492-514) mais
semblent désormais passées de mode.
3 Didier TRUCHET, « Renoncer à l’expression "service public" », AJDA 2008, p. 553 ; Gérard
MARCOU, « Maintenir l’expression et la notion de service public », AJDA 2008, p. 833 ; Gilles
GUGLIELMI et Geneviève KOUBI, « Le droit, comme la langue, vit dans la conscience popu-
laire », AJDA 2008, p. 1169 ; Martine LOMBARD, « Mots et valeurs du service public », AJDA
2008, p. 1225.
4Voir en particulier Pierre DELVOLVÉ, « Service public et libertés publiques », RFDA 1985,
p. 1-11 ; Évelyne PISIER, « Service public et libertés publiques », Pouvoirs 1986, no 36, p. 143-
154 ; Serge REGOURD, « Le service public et la doctrine : pour un plaidoyer dans le procès en
cours », RDP 1987, p. 5-48.
5 Conseil d’État, Service public, services publics : déclin ou renouveau ?, Rapport public de 1994, La
Documentation française, EDCE 1995, no 46, 129 p. ; Jean-Marie CHEVALIER, Ivar EKELAND
et Marie-Anne FRISON-ROCHE (dir.), L’idée de service public est-elle encore soutenable ?, PUF,
coll. Droit, éthique, société, 1999, 261 p. ; Jean-François LACHAUME, « Réflexions naïves sur
l’avenir du service public », Juger l’administration, administrer la justice. Mélanges en l’honneur de
Daniel Labetoulle, Dalloz, 2007 (XXX-882 p.), p. 519-535 ; Olivier DONGAR, « Faut-il repenser
la notion de service public en France ? », RRJ 2013-2, p. 775-793.
6Marcel WALINE, « Vicissitudes récentes de la notion de Service Public », Rev. adm. 1948, no 5,
p. 23-25 ; Pierre SANDEVOIR, « Les vicissitudes de la notion de service public industriel et
commercial », Mélanges en l’honneur du Professeur Michel Stassinopoulos, LGDJ, 1974 (597 p.),
p. 317-336.
7Bernard STIRN, « La conception française du service public », CJEG 1993, p. 299-305, spéc.
p. 305.
8Roger LATOURNERIE, « Sur un Lazare juridique. Bulletin de santé de la notion de service
public. Agonie ? Convalescence ? Ou jouvence ? », EDCE 1960, no 14, p. 61-159.
9Formule empruntée à Benoît PLESSIX, « L’éternelle jouvence du service public », JCP A 2005,
nos 43-44, p. 1613-1616.
24
Introduction
service public paraît pouvoir fournir une matière inépuisable à son étude et,
en quelque sorte, constituer « pour la logique juridique une manière de défi
permanent »1.
7 LES LOIS DU SERVICE PUBLIC, PORTE D’ENTRÉE À UNE ÉTUDE DU SERVICE PUBLIC. —
Reste qu’il existe diverses combinaisons possibles permettant au juriste, habi-
tué à raisonner à l’aide de concepts ou de catégories fixes, de saisir le service
public. À la façon d’un kaléidoscope, celui-ci s’assemble en fragments multi-
ples qui offrent des figures variées.
Il est possible de l’envisager à partir du particulier, selon une approche analy-
tique, pour éventuellement en inférer le général : en s’intéressant à lui en tant
que mission ou institution2, parfois dans une perspective historique3 ; en se
focalisant sur telle ou telle catégorie normative qu’il renferme4 ; en s’attachant
à certains aspects seulement de son organisation ou de son fonctionnement5,
à travers par exemple la figure de l’usager6… Il est également possible de l’en-
visager depuis l’extérieur en quelque sorte, toujours pour mieux en étudier le
régime propre : en se plaçant sous l’angle du droit de l’Union européenne7 ;
1Jacques CAILLOSSE, La constitution imaginaire de l’administration, PUF, Les voies du droit,
2008, 421 p., p. 28.
2 Stéphane DUROY, La distribution d’eau potable en France, Contribution à l’étude d’un service public
local, Thèse de doctorat en droit public, Jacques MOREAU (dir.), Paris II, 1992, LGDJ, coll. Bi-
bliothèque de droit public, 1996, XV-436 p. ; Rémi RADIGUET, Le service public environnemen-
tal, Thèse de doctorat en droit public, Grégory KALFLÈCHE et Éric NAIM-GESBERT (dir.),
Toulouse I, 2016, 632 p.
3 Morgane LE JAN, Le service public postal face au droit de l’Union européenne : histoire d’un com-
promis (1957-2012), Thèse de doctorat en droit public, Gilles GUGLIELMI et Muriel LE ROUX
(dir.), Paris II, 2016, 699 p. ; Hélène ORIZET, Le service public de l’éducation nationale sous la troi-
sième République, Thèse de doctorat en droit public, Gilles DUMONT et Grégoire BIGOT (dir.),
Nantes, 2017, 567 p.
4 Christian CHAVANON, Essai sur la notion et le régime juridique du service public industriel ou
commercial, Thèse de doctorat en droit, Roger BONNARD (dir.), Bordeaux, 1939, Librairie de
la Société du Recueil Sirey, 1939, 393 p. ; Sandrine GARCERIES, L’élaboration d’une notion juri-
dique de service public industriel et commercial, Thèse de doctorat en droit public, Patrice
CHRÉTIEN (dir.), Cergy-Pontoise, 2010, 840 p.
5Louis BAHOUGNE, Le financement du service public, Thèse de doctorat en droit public, Benoît
DELAUNAY (dir.), Poitiers, 2014, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public, 2015, XIII-672 p.
6Pierre LAROQUE, Les usagers des services publics industriels et commerciaux, Thèse de doctorat
en droit, Paris, 1933, Librairie de la Société du Recueil Sirey, 1933, 259 p. ; Jean du BOIS de
GAUDUSSON, L’usager du service public administratif, Thèse de doctorat en droit public, Jean-
Marie AUBY (dir.), Bordeaux, 1967, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public, 1974, III-318 p. ;
Sophie NICINSKI, L’usager du service public industriel et commercial, Thèse de doctorat en droit
public, Laurent RICHER (dir.), Paris I, 2000, L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 2001, IV-
564 p.
7Stéphane RODRIGUES, Services publics et services d’intérêt économique général dans la commu-
nauté européenne : éléments de droit comparé et analyse du droit communautaire, Thèse de doctorat
25
Une relecture des lois du service public
en droit public, Philippe MANIN (dir.), Paris I, 1999, 852 p. ; Valérie MARTINEZ-JORDA, Ser-
vice public et droit communautaire : les mutations européennes de la notion française, Thèse de docto-
rat en droit public, Jean-Louis AUTIN (dir.), Montpellier I, 2007, 855 p.
1Anne-Élisabeth VILLAIN-COURRIER, Contribution générale à l’étude de l’éthique du service pu-
blic en droit anglais et français comparé, Thèse de doctorat en droit public, Étienne PICARD (dir.),
Paris I, 2002, Dalloz, coll. Nouvelle bibliothèque de thèses, 2004, XIV-723 p. ; Louise GAXIE, La
construction des services publics en Europe. Contribution à l’élaboration d’un concept commun, Thèse
de doctorat en droit public, Véronique CHAMPEIL-DESPLATS (dir.), Paris X, 2016, 681 p.
2Caroline BOYER-CAPELLE, Le service public et la garantie des droits et libertés, Thèse de doctorat
en droit public, Jean-François LACHAUME et Hélène PAULIAT (dir.), Limoges, 2009, 732 p.
3 Shoji HARADA, La contribution des commissaires du gouvernement près le Conseil d’État à la cons-
truction de la théorie du service public (1873-1956), Thèse de doctorat en droit public, Yan LAIDIÉ
et Bernard QUIRINY (dir.), Dijon, 2018, 867 p.
4François FÉVRIER, La spécificité des principes du service public. Identité, fonctions et évolution des
« lois » de continuité, d’égalité et d’adaptation constante, Thèse de doctorat en droit public, Francis
CHAUVIN (dir.), Rennes I, 1999, 585 p.
5Bernard CHENOT, « La notion de service public dans la jurisprudence économique du Con-
seil d’État », EDCE 1949, no 3, p. 77-83, spéc. p. 80-81.
26
Introduction
10 Sans doute le régime de droit public des services publics n’est-il pas uniforme.
Il varie d’un service à l’autre, en fonction de la conjonction de différentes don-
nées : l’objet de la mission, régalien, social ou économique ; la nature du ser-
vice, administrative ou industrielle et commerciale ; le niveau d’organisation,
national ou local ; le mode de gestion, direct ou délégué ; l’identité du gestion-
naire, publique ou privée. Ce manque d’homogénéité, conséquence de la vita-
lité de la notion, complexifie indiscutablement l’approche du régime, appro-
che qui ne pourrait être tentée, dès lors, qu’au pluriel — et l’on pourrait écrire,
sans avoir à trop forcer le trait, qu’il y a autant de régimes juridiques qu’il y a
de services publics.
Il existe néanmoins des règles générales gouvernant l’organisation et le fonc-
tionnement des services publics pris ensemble, sans exception aucune, dans
leur plus grande diversité. Ces éléments d’unité sont formalisés autour des
lois du service public, qui se composent de trois grands principes : l’égalité,
la continuité et l’adaptation constante. Elles ne représentent certes qu’un mi-
nimum, mais elles constituent la partie essentielle du régime juridique spécial
des services publics ; elles en forment le cœur, le noyau dur. Elles sont, d’une
certaine façon, « le droit commun du fonctionnement des services publics »2.
A| STATUT
12 DES LOIS DE NATURE MISES EN ORDRE PAR LA DOCTRINE. — Le terme « loi » qui est
ici utilisé — et qui est utilisé, à ce sujet, depuis près d’un siècle — ne doit pas
prêter à confusion. Il ne renvoie pas aux règles de droit positif générales et
abstraites, élaborées par l’homme et prenant place dans l’ordonnancement
juridique. Certains auteurs l’ont rappelé : il faut le comprendre « en langage
1Didier TRUCHET, « Nouvelles récentes d’un illustre vieillard. Label de service public et sta-
tut de service public », AJDA 1982, p. 427-439, spéc. p. 429.
2Jean de SOTO, Droit administratif, Théorie générale du service public, Montchrestien, coll. Uni-
versité nouvelle, Précis Domat, 1981, 785 p., p. 50.
3L’on précisera qu’il ne faut tirer aucune conclusion, quant à leur importance et leur hiérarchie,
de l’ordre dans lequel les principes sont présentés dans les développements qui suivent. Cet
ordre peut d’ailleurs changer.
27
Une relecture des lois du service public
figuré »1 pour le juriste, dans le sens de « loi provenant de la nature même des
choses, de loi naturelle »2, c’est-à-dire « dans un sens très général »3 ; ce sens
n’est pas différent de celui que MONTESQUIEU attribuait au mot4, pour dési-
gner, « dans la signification la plus étendue, […] les rapports nécessaires qui
dérivent de la nature des choses »5.
Si l’égalité, la continuité et l’adaptation constante sont qualifiées de lois, c’est
donc parce qu’elles sont des données naturelles, c’est donc parce qu’elles sont
inscrites dans la nature du service public6, d’où elles ressortent pour renvoyer
à des règles ainsi mises en cohérence, qui lui sont inhérentes, qui lui sont con-
substantielles. C’est sous cette acception large, quasi physique, qu’il faut sai-
sir la formule, sans la prendre pour une autre.
13 Car c’est sous cette acception large, quasi physique, que l’envisage la doctrine
à qui l’on doit la mise en ordre, dans la première moitié du vingtième siècle,
des grands principes structurant le régime juridique de service public.
La paternité en revient au Professeur Louis ROLLAND, bien que d’autres au-
teurs, non des moindres, aient également mis en relief quelques-uns des traits
distinctifs du service public. Léon DUGUIT, par exemple, a pu insister sur sa
continuité, observant que le procédé est une activité « d’une importance telle
pour la collectivité qu’elle ne peut pas être interrompue un seul instant. Le
devoir des gouvernants est d’employer leur puissance à en assurer l’accom-
plissement d’une manière absolument continue. La continuité est un des ca-
ractères essentiels du service public, […] il en résulte des conséquences im-
portantes »7. Pour sa part, Maurice HAURIOU a pu faire de la continuité, de
la régularité un élément de définition du service public8, sans oublier d’accor-
der la place qu’elle mérite à l’égalité, « grande raison d’être de l’organisation
1René CHAPUS, Droit administratif général, Tome 1, Montchrestien, coll. Domat droit public,
15e éd., 2001, 1427 p., § 775.
2Louis ROLLAND, Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1934-1935, Les
Cours de droit, 1935, 402-89 p., p. 41.
3Louis ROLLAND, Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1938-1939, Les
Cours de droit, 1939, 394 p., p. 14.
4Jean-François LACHAUME, Hélène PAULIAT et Clotilde DEFFIGIER, Aurélie VIROT-
LANDAIS (collab.), Droit des services publics, LexisNexis, coll. Manuel, 3e éd., 2018, XII-793 p.,
§ 818.
5 MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, I, Gallimard, coll. Folio Essais, 1995, 604 p., p. 87.
6Cf. les célèbres conclusions de Jacques TARDIEU sur l’arrêt Winkell du 7 août 1909, où il écrit
que la continuité est « de l’essence du service public » (S. 1909, III, p. 146-151, spéc. p. 150).
7Léon DUGUIT, Traité de droit constitutionnel, Tome 2, La théorie générale de l’État, Éd. de Boc-
card, 2e éd., 1923, 719 p., p. 55-56.
8Maurice HAURIOU, Précis de droit administratif et de droit public, Dalloz, rééd. 12e éd. (1933),
2002, XX-1150 p., p. 64-66. L’auteur observe, en particulier, que « la continuité et la régularité
des services publics dans un pays centralisé revêtent un caractère impressionnant ; le service
des postes et celui des transports fonctionnent tous les jours et, même, nuit et jour aux mêmes
heures, la police veille et les armées sont toujours prêtes à la mobilisation, les chemins et les
28
Introduction
des services publics »1. Mais, aussi significatifs soient-ils, les développements
que l’on peut relever ne revêtent pas l’ampleur des travaux de ROLLAND sur
le sujet. Ce dernier est l’auteur de la première formulation claire, précise, syn-
thétique, systématique des lois du service public, lesquelles ont d’ailleurs hé-
rité de son nom, qu’elles ont, en retour, contribué à faire entrer dans la posté-
rité.
C’est dans ses riches leçons2 dispensées à la Faculté de droit de Paris au cours
des années mille neuf cent trente et mille neuf cent quarante, à une époque où
— l’on y reviendra — la notion de service public ne brille guère par son unité3,
que l’éminent juriste relève une constante, qui lui sert en quelque manière de
point de repère, dans l’organisation et le fonctionnement des services publics :
l’existence de « lois essentielles qui les concernent et qui ne concernent pas les
entreprises privées »4 ; leur soumission « à certaines règles ou à certaines lois
qui n’atteignent point les entreprises privées »5, « à certaines règles générales
de conduite ou, comme on dit, à des lois […], quel que soit leur objet, quel
que soit leur aménagement intérieur »6. Ainsi ROLLAND dessine-t-il un trip-
tyque où se retrouvent toujours la loi d’égalité, la loi de continuité et la loi de
changement7, en qualifiant bien de la sorte, contrairement à ce qui est parfois
avancé, chacun des trois principes8.
routes sont toujours entretenus, les phares sont allumés tous les soirs sur les côtes, etc. » (ibid.,
p. 65-66).
1Maurice HAURIOU, Précis de droit administratif et de droit public, Dalloz, rééd. 12e éd. (1933),
2002, XX-1150 p., p. 65.
2Trop riches pour qu’il soit possible, ici, d’en rendre compte d’une façon totalement satisfai-
sante.
3 Fabrice MELLERAY, « Retour sur les lois de Rolland », Le droit administratif : permanences et
convergences. Mélanges en l’honneur de Jean-François Lachaume, Dalloz, coll. Études, mélanges,
travaux, 2007 (1122 p.), p. 709-722.
4Louis ROLLAND, Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1935-1936, Les
Cours de droit, 1936, 314-66 p., p. 65.
5Louis ROLLAND, Cours de droit administratif, DES Droit public, 1943-1944, Les Cours de droit,
1944, 375 p., p. 36.
6Louis ROLLAND, Cours de droit administratif, DES Droit public, 1944-1945, Les Cours de droit,
1945, 302 p., p. 248.
7 Cela est vrai, tout du moins, après 1934 car, jusque-là, ROLLAND paraît seulement concevoir
la continuité et l’égalité en tant que lois du service public ; il n’en consacre pas moins des dé-
veloppements à l’adaptation constante (Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public,
1934-1935, Les Cours de droit, 1935, 402-89 p., p. 36 et s. ; Précis de droit administratif, Dalloz,
coll. Petits précis, 5e éd., 1934, VIII-564 p., p. 16).
8Le principe de continuité, sur lequel ROLLAND a pu insister tout particulièrement, parlant
à son propos de « loi de nature » (Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1934-
1935, op. cit., p. 40), n’est pas le seul qu’il qualifie expressément de loi.
29
Une relecture des lois du service public
15 DES PRINCIPES GÉNÉRAUX MIS EN LUMIÈRE PAR LE JUGE. — La formulation des lois
du service public par la doctrine ne s’effectue pas ex nihilo, à partir de ce que
cette dernière estime être l’ordre normal des choses s’agissant du service pu-
blic. Elle résulte d’une systématisation importante de la jurisprudence admi-
nistrative des premières années du vingtième siècle, le cas échéant étayée par
l’observation de la doctrine y relative produite par les commissaires du gou-
vernement6. L’origine première des grands principes du service public est ju-
risprudentielle.
1Laurent BÉZIE, « Louis Rolland : théoricien oublié du service public », RDP 2006, p. 847-878,
spéc. p. 870 et s.
2 Mathieu TOUZEIL-DIVINA, « Louis Rolland, le Méditerranéen d’Alger, promoteur et sau-
veteur du service public », in Mathieu TOUZEIL-DIVINA et Anne LEVADE (dir.), Revue Médi-
terranéenne de Droit Public no 4 – Journées (I et II) Louis Rolland, le Méditerranéen, Lextenso-L’Épi-
toge, 2016 (210 p.), p. 17-32, spéc. p. 31-32.
3Notamment Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, coll. Petits précis, 9e éd.,
1947, VIII-733 p., § 23.
4 Voir Jérôme TRAVARD, « Jean RIVERO et les lois du service public », AJDA 2010, p. 987-993,
l’auteur observant que « s’il a pu contester l’importance du service public comme notion ex-
plicative générale, [RIVERO] s’est, en revanche, montré intraitable sur la défense des lois du
service public » (spéc. p. 988).
5Ainsi, Norbert FOULQUIER présente l’adaptation constante à part de l’égalité et de la conti-
nuité, la considérant comme une « loi incomplète » dans la mesure où elle « constitue plus une
modalité d’organisation du service qu’un principe invocable par les administrés » (« Le service
public », in Pascale GONOD, Fabrice MELLERAY et Philippe YOLKA [dir.], Traité de droit ad-
ministratif, Tome 2, Dalloz, 2011 [XIII-711 p.], p. 45-111, spéc. p. 107.).
6 Par exemple, pour présenter la loi de changement, Louis ROLLAND cite les conclusions de
Jean ROMIEU sur l’arrêt CE, 29 décembre 1905, Bardy c/ ville de Bergerac, S. 1907, III, p. 158-160,
30
Introduction
Le juge a très tôt exprimé, en effet, son attachement aux lois de changement,
de continuité et d’égalité, attachement qui ne s’est jamais démenti. Il leur a
conféré un statut juridique, en en faisant, en dehors des textes, au-delà des textes,
des principes généraux source de règles de droit positif, d’obligations et de pré-
rogatives dans le cadre du service public — ces obligations et ces prérogatives
postulent l’existence objective de la nature du service public. Ce statut, com-
mun aux trois lois, est formalisé ou non ; là est la question, distincte sans être
indépendante, de la valeur juridique des lois : la continuité et l’égalité reçoi-
vent une double qualification formelle, tandis que l’adaptation n’en reçoit au-
cune.
16 Les lois de continuité et d’égalité ont d’abord été élevées au rang de principes
généraux du droit, recevant, selon le point de vue adopté, valeur législative
ou bien valeur infra-législative et supra-réglementaire1. Le président ODENT
estime que la continuité du service public est le premier des principes géné-
raux du droit dégagés par le Conseil d’État2 ; c’est probablement dans l’arrêt
Winkell du 7 août 19093 qu’il est esquissé. Pour s’en tenir à la jurisprudence
postérieure à l’acte de naissance officiel de la théorie de ces principes « appli-
cables même en l’absence de texte »4, l’arrêt de Section du 30 mars 1979 Secré-
taire d’État aux universités5 est quelquefois cité, de même que l’arrêt Bonjean du
13 juin 1980 où la loi de continuité est qualifiée de « principe fondamental »6 ;
bien qu’elle ne soit pas la plus explicite, la solution Dehaene du 7 juillet 19507
est aussi retenue. En ce qui concerne l’égalité devant le service public, il n’est
pas interdit de penser qu’un principe général du droit est employé dès l’arrêt
Chomel du 29 décembre 19118 ; l’affaire Société des concerts du Conservatoire du
spéc. p. 160 : « la puissance publique peut toujours, dans l’exercice des pouvoirs qui lui sont
conférés par la loi, prendre les mesures d’autorité, réglementaires ou fiscales, qu’elle estime
nécessaires en vue des besoins de la vie collective auxquels elle est chargée de pourvoir […] ».
1René CHAPUS, « De la soumission au droit des règlements autonomes », D. 1960, Chron.,
p. 119-126 ; « De la valeur juridique des principes généraux du droit et des autres règles juris-
prudentielles du droit administratif », D. 1966, Chron., p. 99-106.
2 Raymond ODENT, Contentieux administratif, 6 vol., Les Cours de droit, 1977-1981, 2245-
XXXXI p., p. 1710. Voir également Benoît JEANNEAU, Les principes généraux du droit dans la
jurisprudence administrative, Thèse de doctorat en droit public, Jean RIVERO (dir.), Poitiers,
1954, Éd. du Recueil Sirey, 1954, III-287 p., p. 106.
3CE, 7 août 1909, Winkell (Lebon p. 826 et 1296, concl. TARDIEU). Voir aussi CE, 28 juin 1918,
Heyriès (Lebon p. 651).
4 CE, Ass., 26 octobre 1945, Aramu (Lebon p. 213).
5 CE, Sect., 30 mars 1979, Secrétaire d’État aux universités (Lebon p. 141).
6 CE, 13 juin 1980, Bonjean (Lebon p. 274).
7 CE, Ass., 7 juillet 1950, Dehaene (Lebon p. 426).
8 CE, 29 décembre 1911, Chomel (Lebon p. 1265). Voir par la suite CE, 10 février 1928, Chambre
syndicale des propriétaires marseillais (Lebon p. 222) ; CE, 6 mai 1931, Tondut (Lebon p. 477) ; CE,
1er juillet 1936, Veyre (Lebon p. 713) ; CE, Ass., 1er avril 1938, Société L’Alcool dénaturé de Coubert
et autres (Lebon p. 337).
31
Une relecture des lois du service public
9 mai 19511 sert toutefois de référence collective. En outre, il n’est pas dérai-
sonnable de rattacher à la loi d’égalité les différents principes généraux inté-
ressant l’égal accès aux emplois publics et l’égalité de traitement des agents
publics2.
La continuité et l’égalité ont ensuite été enrichies d’une valeur constitution-
nelle3. Celle du principe de continuité résulte de la décision dite Droit de grève
à la radio et à la télévision du 25 juillet 19794, sans que le Conseil constitutionnel
en précise d’ailleurs le fondement5 — mais faut-il s’en étonner s’agissant d’un
principe extrait de la nature du service public6 ? Elle pouvait déjà se déduire
de la décision Dehaene précitée, dans laquelle le juge administratif s’attache à
concilier la continuité des services publics avec un droit de grève fraîchement
affirmé à l’alinéa 7 du préambule de la Constitution de 1946 : on concilie tou-
1CE, Sect., 9 mars 1951, Société des concerts du Conservatoire (Lebon p. 151), le juge se référant au
« principe d’égalité qui régit le fonctionnement des services publics ». Peuvent également être
évoqués les arrêts CE, Ass., 25 juin 1948, Société du journal « l’Aurore » (Lebon p. 289) et CE, Sect.,
27 mai 1949, Blanchard et Dachary (Lebon p. 245). Voir Maxime LETOURNEUR, « Les "principes
généraux du droit" dans la jurisprudence du Conseil d’État », EDCE 1951, no 5, p. 19-31, spéc.
p. 27.
2Sur ces principes, Bruno GENEVOIS et Mattias GUYOMAR, « Principes généraux du droit :
principes de philosophie politique », Rép. cont. adm. Dalloz octobre 2018, § 209 et s., § 272 et s.
3 Le Conseil constitutionnel a eu l’occasion de qualifier l’égalité et la continuité de principes
« inhérents au service public » (Cons. const., 5 août 2004, Loi relative au service public de l’électri-
cité et du gaz et aux entreprises électriques et gazières, consid. 6, no 2004-501 DC ; Rec. Cons. const.
p. 134).
4 Cons. const., 25 juillet 1979, Loi modifiant les dispositions de la loi no 74-696 du 7 août 1974 relatives
à la continuité du service public de la radio et de la télévision en cas de cessation concertée du travail,
consid. 1er (no 79-105 DC ; Rec. Cons. const. p. 33). Le Conseil constitutionnel n’a eu de cesse de
rappeler la force du principe (Cons. const., 7 août 2008, Loi instituant un droit d’accueil pour les
élèves des écoles maternelles et élémentaires pendant le temps scolaire, consid. 7 et 8, no 2008-569 DC,
Rec. Cons. const. p. 359 ; Cons. const., 16 juillet 2009, Loi portant réforme de l’hôpital et relative aux
patients, à la santé et aux territoires, consid. 6, no 2009-584 DC, Rec. Cons. const. p. 140), notam-
ment à propos de la question du déclassement des biens publics dans le cadre d’une privati-
sation (Cons. const., 14 avril 2005, Loi relative aux aéroports, consid. 2 et s., no 2005-513 DC, Rec.
Cons. const. p. 67 ; Cons. const., 30 novembre 2006, Loi relative au secteur de l’énergie, consid. 32
et s., no 2006-543 DC, Rec. Cons. const. p. 120).
5 La continuité du service public est généralement reliée à l’idée de permanence de l’État. Celle-
ci est exprimée à l’article 5 de la Constitution de 1958, qui met au nombre des obligations pré-
sidentielles celle d’assurer « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la con-
tinuité de l’État ».
6Selon Louis ROLLAND, la continuité du service public est « une de ces prescriptions de droit
constitutionnel coutumier comme il y en a dans la vie de tous les États. […] Il ne faut pas s’ima-
giner que la constitution d’un État soit tout entière contenue dans les textes écrits, c’est une
erreur profonde. À côté de ces textes écrits, il y a des coutumes, qui s’imposent d’autant plus
vigoureusement que leur origine est plus ancienne » (Répétitions écrites de droit administratif,
DES Droit public, 1934-1935, Les Cours de droit, 1935, 402-89 p., p. 40-41).
32
Introduction
1Cons. const., 27 juin 2001, Loi relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception,
consid. 15 (no 2001-446 DC ; Rec. Cons. const. p. 74).
2 Ce principe est consacré à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de
1789, aux termes duquel : « La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens
ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit
être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux
à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur
capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Voir en particu-
lier Cons. const., 27 décembre 1973, Loi de finances pour 1974, consid. 2 (no 73-51 DC ; Rec. Cons.
const. p. 25).
3Cons. const., 23 juillet 1975, Loi modifiant et complétant certaines dispositions de procédure pénale
spécialement le texte modifiant les articles 398 et 398-1 du code de procédure pénale, consid. 4 (no 75-
56 DC ; Rec. Cons. const. p. 22).
4Cons. const., 12 juillet 1979, Loi relative à certains ouvrages reliant les voies nationales ou départe-
mentales, consid. 4 (no 79-107 DC ; Rec. Cons. const. p. 31). Voir Pierre DELVOLVÉ, Le principe
d’égalité devant les charges publiques, Thèse de doctorat en droit public, Georges VEDEL (dir.),
Paris II, 1966, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public, 1969, XVII-467 p.
5Cons. const., 14 janvier 1983, Loi relative au statut général des fonctionnaires, consid. 2 et s. (no 83-
153 DC ; Rec. Cons. const. p. 35).
6 Cons. const., 16 juillet 2009, Loi portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux
territoires, consid. 6 (no 2009-584 DC ; Rec. Cons. const. p. 140) ; Cons. const., 21 décembre 2018,
Loi de financement de la sécurité sociale pour 2019, consid. 31 (no 2018-776 DC ; JORF no 297 du
23 décembre 2018, texte no 6).
7 Sauf à (sur)interpréter en ce sens la décision Cons. const., 23 juillet 1996, Loi relative à l’entre-
prise nationale France télécom (no 96.380 DC ; Rec. Cons. const. p. 107), qui vise, sans autre préci-
sion, « les principes constitutionnels régissant le service public » (consid. 6).
33
Une relecture des lois du service public
B| SIGNIFICATION
34
Introduction
1 Jean-Paul GILLI (dir.), La Continuité des services publics, PUF, 1973, 207 p. ; Jean-Michel BOLLE,
Le principe de continuité des services publics, Thèse de doctorat en droit public, Jean BOULOUIS
(dir.), Paris II, 1975, 307 p. ; Agnès DUPIE, « Le principe de continuité des services publics », in
Marie-José GUÉDON (coord.), Sur les services publics, Economica, 1982 (141 p.), p. 39-54 ; Gilles
GUGLIELMI, « La continuité du service public, un principe de fonctionnement ou une essence
première ? », in Geneviève KOUBI, Guillaume LE FLOCH et Gilles GUGLIELMI (dir.), La no-
tion de continuité, des faits au droit, L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 2011 (330 p.), p. 267-
284.
2 Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, coll. Précis, 11e éd., 1957, X-643 p., § 23.
3Bertrand SEILLER, Droit administratif, Tome 2, L’action administrative, Flammarion, coll.
Champs université, 7e éd., 2018, 384 p., p. 73.
4 CE, 29 novembre 2002, Watrin et Kembaya (Lebon tables, no 215593).
5Raymond ODENT, Contentieux administratif, 6 vol., Les Cours de droit, 1970-1971, 1768-
XXI p., p. 1350.
35
Une relecture des lois du service public
36
Introduction
1Louis ROLLAND, Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1935-1936, Les
Cours de droit, 1936, 314-66 p., p. 65.
2CE, 10 janvier 1902, Compagnie nouvelle du gaz de Deville-lès-Rouen (Lebon p. 5) ; CE, 11 mars
1910, Ministre des Travaux publics c/ Compagnie générale française des tramways (Lebon p. 216,
concl. BLUM).
3 CE, Ass., 2 mai 1958, Distillerie de Magnac-Laval (Lebon p. 246).
4 CE, 21 décembre 1906, Syndicat des propriétaires du quartier Croix-de-Seguey-Tivoli (Lebon p. 962).
5CE, Sect., 27 janvier 1961, Vannier (Lebon p. 60, concl. KAHN) ; CE, Sect., 18 mars 1977, Cham-
bre de commerce de La Rochelle (Lebon p. 153, concl. MASSOT).
6 Voir à titre d’illustration Georges VEDEL et Pierre DELVOLVÉ, Droit administratif, PUF, coll.
Thémis droit public, 9e éd., 1984, 1206 p., p. 1113 : les auteurs présentent le principe d’adapta-
tion comme constituant « plutôt un aménagement du principe de continuité qu’une règle au-
tonome ».
37
Une relecture des lois du service public
24 L’ÉGALITÉ DEVANT LE SERVICE PUBLIC. — Le principe d’égalité, qui est « l’un des
éléments centraux du patrimoine républicain français »3, n’est pas propre au
service public. C’est un « principe gigogne »4 qui se décompose en de multi-
ples sous-principes, parmi lesquels figure celui qui se joue spécifiquement de-
vant les services publics et qui en touche tous les aspects.
26 La loi d’égalité, si fondamentale qu’elle soit, n’en est pas moins relative. Elle
se conçoit en bref de la manière suivante : elle exige des autorités administra-
tives qu’elles traitent à l’identique les usagers ou les agents étant placés dans
des situations identiques au regard du service public en cause9 ; mais elle les
autorise, parallèlement, à opérer des différences de traitement et à établir ainsi
des catégories juridiques entre les usagers ou les agents dans la mesure où ils
1 André DEMICHEL, Le droit administratif, Essai de réflexion théorique, LGDJ, 1978, 220 p., p. 99.
2 Gilles GUGLIELMI, Geneviève KOUBI et Martine LONG, Droit du service public, LGDJ, Lex-
tenso éditions, coll. Domat droit public, 4e éd., 2016, 890 p., p. 324-325.
3Michel de VILLIERS et Thibaut de BERRANGER (dir.), Droit public général, LexisNexis, coll.
Manuel, 7e éd., 2017, XIX-1628 p., § 600.
4François MICLO, « Le principe d’égalité et la constitutionnalité des lois », AJDA 1982, p. 115-
131, spéc. p. 123.
5 CE, 29 décembre 1911, Chomel (Lebon p. 1265).
6 CE, Ass., 28 mai 1954, Barel et autres (Lebon p. 308, concl. LETOURNEUR).
7Louis ROLLAND, Cours de droit administratif, DES Droit public, 1944-1945, Les Cours de droit,
1945, 302 p., p. 248.
8 Ibid.
9 CE, 1er juillet 1936, Veyre (Lebon p. 713).
38
Introduction
27 L’HYPOTHÈSE D’UNE ÉVOLUTION. — Un socle bien établi depuis plus d’un siècle,
en doctrine et en jurisprudence, de trois grands principes juridiques bien con-
nus, car situés aux fondements de la notion de service public : voilà, ainsi ré-
sumé en peu de mots, un objet de recherche dont il peut sembler, a priori, sans
grand intérêt de faire une relecture.
Pourtant, l’utilité du sujet est certaine dès lors que, au-delà des premières ap-
parences, l’on envisage l’hypothèse de l’évolution des lois du service public.
39
Une relecture des lois du service public
30 Ces influences, qu’il s’agira de cerner plus précisément à l’occasion des déve-
loppements suivants, sont d’ordres divers. La plus connue, parce qu’elle est
certainement la principale, découle de l’érection du marché et de sa logique
concurrentielle en paradigme de l’organisation sociale, où prévaut désormais
un certain individualisme méthodologique. La revalorisation de l’individu et
de ses droits et intérêts particuliers au-delà du marché, jusque dans la relation
administrative, n’est pas non plus à négliger. Ce double mouvement renvoie
au phénomène que Jean-Bernard AUBY a pu qualifier comme traduisant une
« "désétatisation" de la société » par la « réduction de l’espace de l’État »1. Du
reste, il n’est pas étranger à la pression exercée par la globalisation des échan-
ges et des rapports, quels qu’ils soient ; celle-ci a débouché, au point de vue
juridique, sur une diversification des sources en même temps que sur une
standardisation des modèles : le service public n’y a pas échappé. Le droit de
l’Union européenne, dont on ne peut dire, pour reprendre René CHAPUS,
qu’il plonge celui qui s’y reporte « dans une atmosphère de service public »2,
a joué, dans ce cadre d’ensemble, les premiers rôles.
Une autre influence provient de cette sorte de tropisme réformiste que mani-
festent les politiques dites de réforme de l’État et de modernisation adminis-
trative, si nombreuses et si rapides dans leur succession qu’elles donnent l’im-
pression de former un continuum ; le thème de la démocratie ou citoyenneté
administrative y occupe une place de choix. La contraction des marges de
manœuvre financière des personnes publiques et les arbitrages budgétaires
que ces dernières opèrent en conséquence — il n’est pas rare que les arbi-
trages en question s’unissent aux politiques de réforme — interrogent égale-
ment l’organisation et le fonctionnement des services publics.
Pour diverses qu’elles soient, ces influences n’en présentent pas moins un ca-
ractère commun : elles se sont toutes développées dans un contexte marqué
par le retour en force de l’idéologie libérale, dans laquelle elles ont puisé leur
origine ou, à tout le moins, trouvé un terrain favorable à leur épanouissement.
Il n’est pas inutile de le relever dans la mesure où cette idéologie est porteuse
de valeurs qui ne sont généralement pas celles que l’on relie au service public :
elle entretient avec celui-ci « une relation conflictuelle qui renvoie aux oppo-
sitions classiques État/marché, public/privé, administration/entreprise, lo-
gique sociale/logique marchande »3.
1Jean-Bernard AUBY, « La bataille de San Romano, Réflexions sur les évolutions récentes du
droit administratif », AJDA 2001, p. 912-926, spéc. p. 914.
2René CHAPUS, Droit administratif général, Tome 1, Montchrestien, coll. Domat droit public,
15e éd., 2001, 1427 p., § 743.
3 Pierre CHAMBAT, « Service public et néolibéralisme », Annales Économies Sociétés Civilisa-
tions 1990, no 3, p. 615-647, spéc. p. 615.
40
Introduction
33 Plusieurs études, qui, bien qu’elles n’aient pas toutes été menées « à grande
échelle », demeurent des références, sont venues mettre en lumière quelques-
unes des évolutions des lois du service public — sachant que la plupart des
manuels dédiés à la matière évoquent plus ou moins largement la question et
qu’il est, au surplus, d’autres travaux qui l’abordent sans lui être spécialement
dédiés ni l’envisager de front2.
Doit être citée la thèse de François FÉVRIER soutenue en 1999, sous le titre La
spécificité des principes du service public. Identité, fonctions et évolution des « lois »
de continuité, d’égalité et d’adaptation constante3. L’auteur y traite notamment de
« l’inflation des règles et principes du service public »4 et de « l’évolution ac-
centuée des principes du service public sous l’emprise du droit communau-
taire »5. Ces développements s’inscrivent toutefois dans le cadre d’une longue
réflexion qui n’entend pas proposer de relecture à proprement parler des lois
du service public ; l’intention de l’auteur est plutôt d’« en éprouver le particu-
1Cf. Guy BRAIBANT, « Du simple au complexe. Quarante ans de droit administratif (1953-
1993) », EDCE 1994, no 45, p. 409-420.
2 Que l’on pense notamment à Lucie CLUZEL-MÉTAYER, Le service public et l’exigence de qua-
lité, Thèse de doctorat en droit public, Jacques CHEVALLIER (dir.), Paris II, 2004, Dalloz, coll.
Nouvelle bibliothèque de thèses, 2006, XVII-634 p., p. 497 et s. ; Virginie DONIER, « Les droits
de l’usager et ceux du citoyen », RFDA 2008, p. 13-19.
3François FÉVRIER, La spécificité des principes du service public. Identité, fonctions et évolution des
« lois » de continuité, d’égalité et d’adaptation constante, Thèse de doctorat en droit public, Francis
CHAUVIN (dir.), Rennes I, 1999, 585 p.
4 Ibid., p. 178 et s.
5 Ibid., p. 465 et s.
41
Une relecture des lois du service public
34 Les points de vue ainsi défendus seront repris, questionnés, étayés, dépassés
au regard des mutations les plus récentes, dans le cadre d’une réflexion pro-
pre visant à développer une relecture des lois du service public en forme de
bilan de santé. L’ambition de la recherche est précisément de creuser l’idée se-
lon laquelle une désarticulation et une complexification du régime de service
public sont à l’œuvre, qui résultent d’une perte de sens des lois fondamentales
le gouvernant6.
1François FÉVRIER, La spécificité des principes du service public. Identité, fonctions et évolution des
« lois » de continuité, d’égalité et d’adaptation constante, Thèse de doctorat en droit public, Francis
CHAUVIN (dir.), Rennes I, 1999, 585 p., § 4.
2Philippe RAIMBAULT, « Petite histoire d’une appropriation du droit par les citoyens : la
subjectivation des "lois du service public" », in Jacques KRYNEN et Maryvonne HECQUARD-
THÉRON (dir.), Regards critiques sur quelques (r)évolutions récentes du droit, Tome 2, Réformes-
Révolutions, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2005 (795 p.), p. 523-541.
3Virginie DONIER, « Les lois du service public : entre tradition et modernité », RFDA 2006,
p. 1219-1235.
4Didier TRUCHET, « Unité et diversité des "grands principes" du service public », AJDA 1997,
no spécial, p. 38-46.
5 Ibid., spéc. p. 38.
6 Pour certains auteurs, « la dénomination "lois du service public" a perdu à peu près tout son
sens aujourd’hui, tant en raison de l’hétérogénéité juridique des principes qu’elle recouvrait
que de l’apparition de nouveaux principes » (Gilles GUGLIELMI, Geneviève KOUBI et Mar-
tine LONG, Droit du service public, LGDJ, Lextenso éditions, coll. Domat droit public, 4e éd.,
2016, 890 p., p. 211, en note).
42
Introduction
À cet effet, la réflexion sera guidée par une série d’interrogations suscitées par
les influences que subit le service public. Faut-il continuer à raisonner à partir
des principes de continuité, de mutabilité et d’égalité lorsque l’on veut appro-
cher et comprendre juridiquement le service public, sachant que celui-ci est
de plus en plus soumis au droit ordinaire ? Ces principes représentent-ils tou-
jours une donnée incontournable dans la connaissance de la notion, laquelle
semble perdre en densité ? Dans quelle mesure et dans quelle direction leur
interprétation a-t-elle changé, leur contenu a-t-il évolué du fait des nouveaux
défis du service public ? Faut-il, à l’extrême, abandonner ces principes trop
classiques et les remplacer ou, tout du moins, les compléter par de nouveaux,
plus aptes à rendre compte du fonctionnement des services publics ? Au fond,
toutes ces interrogations se rejoignent et peuvent se résumer en une question
unique, autour de laquelle est organisée la présente recherche : que disent au-
jourd’hui les lois du service public, telles qu’elles sont pensées théoriquement
et composées concrètement, sur le service public comme objet juridique ? Car
à travers l’actualité des principes, c’est bien la pérennité du service public que
l’on questionne.
36 Quelques précisions sont ainsi nécessaires sur ce qu’est et, peut-être surtout,
ce que n’est pas la relecture ici proposée.
C’est une étude juridique. En tant que telle, elle postule un important travail
d’exégèse des jurisprudences, administratives principalement, et des textes,
qui tendent à se multiplier. Il s’agit là, du reste, du matériau premier de toute
réflexion juridique. Il va sans dire que les discours politiques et les produc-
tions doctrinales — on sait l’importance de la doctrine dans la mise en ordre
initiale des lois du service public — ne seront pas négligés, bien que leur ap-
préhension et leur traitement, s’agissant tout particulièrement des premiers,
soient quelquefois plus délicats.
Ce n’est pas une étude pluridisciplinaire. Le droit public, et plus spécialement
le droit administratif, est la discipline retenue. En revanche, on ne peut tota-
lement s’affranchir d’une approche transdisciplinaire : le phénomène admi-
nistratif est complexe, il n’est pas seulement juridique ; il faut donc dépasser
les cloisonnements trop rigides. Aussi quelques détours, plus ou moins longs,
du côté de la science administrative, voire des sciences politiques et de l’éco-
nomie1, pourront-ils être utiles.
43
Une relecture des lois du service public
Ce n’est pas, non plus, une étude de droit comparé. Son ambition n’est pas de
rechercher et d’expliquer les différences susceptibles d’exister entre plusieurs
ordres juridiques quant à la question du service public ; elle n’est pas de pré-
senter la diversité culturelle prévalant en la matière, à l’effet de faire ressortir
ce qu’il est convenu d’appeler une spécificité française ; elle est de sonder im-
médiatement cette dernière et de l’observer pour elle-même. Du reste, le sujet
ne semble guère se prêter à la comparaison : si toutes les sociétés connaissent
des activités d’intérêt général prises en charge par les gouvernants, toutes n’y
associent pas, en revanche, l’application d’un régime juridique particulier qui
plus est structuré autour de grands principes communs1.
Ce n’est pas, enfin, une étude sur l’histoire de la pensée juridique. Une telle
approche eût été envisageable : il eût alors fallu revenir sur les raisons et les
conditions de la formulation doctrinale des lois de continuité, de changement
et d’égalité dans la première moitié du vingtième siècle — ce qu’a fait Fabrice
MELLERAY dans une contribution aux Mélanges en l’honneur du Professeur
Jean-François LACHAUME2. Cependant, et même si elle n’est pas ignorée, là
n’est pas l’orientation choisie : l’on s’attache moins, pour ainsi dire, aux « lois
de ROLLAND » qu’aux « lois du service public ».
37 En outre, la démarche suivie pour relire les lois du service public est directe-
ment commandée par les difficultés qu’elle fait naître. À cet égard, une triple
remarque s’impose.
La richesse des questions que soulève le sujet et le foisonnement des ressour-
ces, singulièrement jurisprudentielles, qu’il suppose de traiter obligent, plus
qu’invitent, à retenir une approche qui soit globale et synthétique, mais qui
n’en demeure pas moins, à la base, analytique. Elle est la seule permettant ici
d’avoir une vue d’ensemble.
L’étude est voulue objective : elle porte en elle le souci de n’exprimer aucun
jugement de valeur, aucun parti pris sur les évolutions en cours, qu’il ne s’agit
pas de regretter, dont il ne s’agit pas non plus de se réjouir, en défense ou en
attaque de telle vision du service public ; il s’agit simplement de les décrire et
d’essayer d’en saisir le sens et la portée au point de vue juridique. Cette préci-
sion peut surprendre tant la chose semble aller d’elle-même. Elle paraît néan-
moins indispensable à l’orée d’une production sur le service public, dont on
ne peut pas oublier qu’il est corrélé à l’action et aux choix politiques, qu’il est
1Pour des éléments de comparaison, Christian STOFFAËS (dir.), Services publics comparés en
Europe : exception française, exigence européenne, Tomes 1 et 2, La Documentation française, 1997,
478 p. et 448 p. ; Franck MODERNE et Gérard MARCOU (dir.), L’idée de service public dans le
droit des États de l’Union européenne, L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 2001, 415 p. ; Jean-
Claude BOUAL, Philippe BRACHET et Malgorzata HISZKA (dir.), Les services publics en Eu-
rope, Publisud, 2007, 142 p.
2 Fabrice MELLERAY, « Retour sur les lois de Rolland », Le droit administratif : permanences et
convergences. Mélanges en l’honneur de Jean-François Lachaume, Dalloz, coll. Études, mélanges,
travaux, 2007 (1122 p.), p. 709-722.
44
Introduction
Partie 1 – Un système de pensée renouvelé : sur la juste place des lois du ser-
vice public
Partie 2 – Un contenu revisité : sur les variations des lois du service public
1Geneviève KOUBI, « L’idéologie du service public », in AFDA, Le service public, Dalloz, coll.
Thèmes et commentaires, 2014 (VI-262 p.), p. 41-53.
45
Un système de pensée renouvelé
Partie 1
1René CHAPUS, Droit administratif général, Tome 1, Montchrestien, coll. Domat droit public,
15e éd., 2001, 1427 p., § 775.
2Jean-Louis MESTRE, Introduction historique au droit administratif français, PUF, coll. Droit fon-
damental, 1985, 294 p., p. 270 et s. ; et du même auteur, « L’emploi de l’expression "service pu-
blic" sous l’Ancien Régime », in Gilles GUGLIELMI (dir.), Histoire et Service public, PUF, coll.
Politique d’aujourd’hui, 2004 (443 p.), p. 21-36. Voir également Katia WEIDENFELD, Histoire
du droit administratif, Du XIVe siècle à nos jours, Economica, coll. Corpus histoire du droit, 2010,
345 p., p. 293-295.
47
Une relecture des lois du service public
1Sur l’influence respective de ces facteurs, voir Pierre-Laurent FRIER et Jacques PETIT, Droit
administratif, LGDJ, Lextenso éditions, coll. Domat droit public, 12e éd., 2018, 733 p., § 27 et s.
2Voir Jean RIVERO, « Hauriou et l’avènement de la notion de service public », L’évolution du
droit public. Études offertes à Achille Mestre, Sirey, 1956 (574 p.), p. 461-471, spéc. p. 462-465.
3Jeanne de GLINIASTY, Les théories jurisprudentielles en droit administratif, Thèse de doctorat en
droit public, Patrice CHRÉTIEN (dir.), Cergy-Pontoise, 2015, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit
public, 2018, XVI-463 p., p. 67, § 198.
4Jacques CAILLOSSE, La constitution imaginaire de l’administration, PUF, Les voies du droit,
2008, 421 p., p. 52.
48
Un système de pensée renouvelé
49
Un système de pensée renouvelé
Titre 1
LA SUBORDINATION DES LOIS DU SERVICE PUBLIC
AUX IMPÉRATIFS MARCHAND ET GESTIONNAIRE
51
Une relecture des lois du service public
52
Un système de pensée renouvelé
Chapitre 1
L’ANTAGONISME ÉLÉMENTAIRE DES LOIS DU SERVICE
PUBLIC ET DES IMPÉRATIFS MARCHAND ET
GESTIONNAIRE
Section 1
UN CONFLIT DE RATIONALITÉS FONDAMENTAL
53
Une relecture des lois du service public
54
Un système de pensée renouvelé
1D’ailleurs Georges VEDEL considérait-il que le régime administratif comporte, entre autres,
« le principe de légalité, qui soumet l’Administration au respect du droit » (Droit administratif,
PUF, coll. Thémis Droit, 3e éd., 1964, 679 p., p. 57).
2 Voir CE, 9 octobre 1968, Pigalle (Lebon p. 481).
3 Jacques CHEVALLIER et Danièle LOCHAK, « Rationalité juridique et rationalité managé-
riale dans l’administration française », RFAP 1982, p. 679-720, spéc. p. 687.
4 Ibid., spéc. p. 688.
5 Ibid., spéc. p. 682.
6 Jacques CHEVALLIER et Danièle LOCHAK considèrent que « la pénétration de la raison
juridique dans l’appareil bureaucratique [est la] conséquence de la subordination de l’ordre
administratif à l’ordre juridique » (ibid., spéc. p. 686).
7 Michel CROZIER, « Bureaucratie », Encyclopædia Universalis en ligne.
8Jacques CHEVALLIER évoque, à cet égard, « une spécificité irréductible de l’État au regard
des autres phénomènes sociaux, et par suite de sa relation au droit » (« Changement politique
et droit administratif », in CURAPP, Les usages sociaux du droit, PUF, 1989 [335 p.], p. 293-326,
spéc. p. 307). Dans le même ordre d’idées, Bertrand SEILLER écrit que l’État doit « disposer de
pouvoirs adaptés aux missions d’intérêt général qui lui sont confiées par la collectivité des in-
dividus le composant. La supériorité de ces missions justifie qu’il puisse imposer ses volontés
aux intérêts particuliers et qu’il dispose donc de pouvoirs juridiques inconnus dans les rap-
ports entre particuliers » (Droit administratif, Tome 1, Les sources et le juge, Flammarion, coll.
Champs université, 7e éd., 2018, 353 p., Glossaire critique, entrée « Exorbitance », p. 305).
9Conseil d’État, L’intérêt général, Rapport public de 1999, La Documentation française, EDCE
1999, no 50, 449 p., p. 268.
55
Une relecture des lois du service public
1 Conseil d’État, L’intérêt général, Rapport public de 1999, La Documentation française, EDCE
1999, no 50, 449 p., p. 268. Cf. au demeurant l’idée de gouvernement rationnel développée sous
la Troisième République et le mythe plus ancien de la politique de la Raison.
2 T. confl., 8 février 1873, Blanco (Lebon 1er supplt, p. 61, concl. DAVID).
3François BURDEAU, « Droit administratif », in Denis ALLAND et Stéphane RIALS (dir.),
Dictionnaire de la culture juridique, Lamy-PUF, coll. Quadrige, 2003 (XXV-1649 p.), p. 423-431,
spéc. p. 423.
4 Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, coll. Précis, 11e éd., 1957, X-643 p., § 5.
5 Selon la définition donnée par Le Robert de l’adjectif « spécifique ».
56
Un système de pensée renouvelé
54 Ce disant, il n’est pas étonnant que la notion de service public continue d’oc-
cuper une place non négligeable dans la définition d’un certain nombre de
notions-clefs du droit administratif2 (telles celles d’acte administratif unilaté-
ral3, de contrat administratif4, d’agent public5 ou encore de domaine public6),
après avoir été érigée au début du vingtième siècle, tout du moins dans la
logique de l’école du service public7, en critère exclusif à son application et à
la compétence du juge administratif : le principal tenant de cette école, à sa-
voir Gaston JÈZE, voit tout bonnement dans le service public la « pierre angu-
laire du Droit administratif français », servant « à remodeler toutes les institu-
tions du droit public »8 ; quant à Louis ROLLAND, qui en est une figure non
1René CHAPUS, Droit administratif général, Tome 1, Montchrestien, coll. Domat droit public,
15e éd., 2001, 1427 p., § 8.
2Sur ce point, Jean-François LACHAUME, Hélène PAULIAT et Clotilde DEFFIGIER, Aurélie
VIROT-LANDAIS (collab.), Droit des services publics, LexisNexis, coll. Manuel, 3e éd., 2018, XII-
793 p., p. 127 et s.
3 CE, Sect., 13 janvier 1961, Magnier (Lebon p. 33) ; CE, Sect., 22 novembre 1974, Fédération des
industries françaises de sport (Lebon p. 576, concl. THÉRY) ; T. confl., 15 janvier 1968, Compagnie
Air France c/ Barbier (Lebon p. 789, concl. KAHN).
4 CE, Sect., 20 avril 1956, Bertin (Lebon p. 167).
5T. confl., 25 mars 1996, Berkani c/ Centre régional des œuvres universitaires et scolaires de Lyon-
Saint-Etienne (Lebon p. 535, concl. MARTIN).
6Article L. 2111-1 du Code général de la propriété des personnes publiques. Voir auparavant
CE, Sect., 19 octobre 1956, Société Le Béton (Lebon p. 375) ; CE, Ass., 11 mai 1959, Dauphin (Lebon
p. 294).
7Sur ce thème, voir Domingos PAÏVA de ALMEIDA, L’école du service public, Thèse de doctorat
en droit public, Gérard MARCOU (dir.), Paris I, 2008, 367 p.
8 Gaston JÈZE, Les principes généraux du droit administratif, Giard et Brière, 2e éd., 1914, XLVIII-
543 p., p. X. Cet auteur a défendu une vision que l’on peut qualifier de dogmatique du service
public, ce qu’illustre assez bien, en outre, sa note sous l’arrêt CE, 31 juillet 1912, Société des Gra-
nits porphyroïdes des Vosges c/ ville de Lille, RDP 1914, p. 145-153. Répondant de façon critique
aux arguments développés par Léon BLUM dans ses conclusions, qui, en vue de fonder la
compétence de la juridiction administrative, tente de caractériser le contrat administratif à par-
tir, non de son objet de service public, mais de « sa nature propre », de « sa forme et [de] sa
contexture » de puissance publique (Conclusions sur CE, 31 juillet 1912, Société des Granits por-
phyroïdes des Vosges c/ ville de Lille, Lebon p. 909-912, spéc. p. 911) — que met en relief la présence
d’une clause exorbitante du droit commun —, JÈZE écrit : « On a donc peu à peu substitué, à
partir de 1903, à l’ancien critérium un critérium plus simple : celui de l’organisation et du fonc-
tionnement des services publics. Ce critérium est tout à fait logique ; il est très simple, très facile
à comprendre, très facile à interpréter. Pourquoi en changer ? Pourquoi faire des subtilités,
couper des cheveux en quatre ? Pourquoi poser des règles compliquées, difficiles à appliquer
et, par suite, dangereuses pour les plaideurs ? […] Le critérium du service public est très
simple, logique, satisfaisant. Restons-en là et écartons toute distinction subtile entre les contrats
administratifs (??) et les contrats ordinaires ! » (op. cit., spéc. p. 152-153).
57
Une relecture des lois du service public
55 À noter, pour le surplus, qu’à la même époque, Maurice HAURIOU n’est pas
totalement indifférent à la notion de service public2 : il en admet l’importance
— mais réagit vertement contre la vision absolutiste qui en est donnée — en
la liant à celle de puissance publique3 dans le cadre d’une théorisation institu-
tionnelle du droit administratif. On fera remarquer qu’il est dès lors artificiel
d’opposer les deux notions, tout comme il l’est d’opposer diamétralement la
position respective du Doyen de Toulouse et du Doyen de Bordeaux sur ce
point4 — d’autant que DUGUIT5, contrairement à l’idée largement répandue6,
ne faisait pas partie de l’école du service public7.
1 Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, 11e éd., 1957, 643 p., p. 15.
2 Jean RIVERO, « Hauriou et l’avènement de la notion de service public », L’évolution du droit
public. Études offertes à Achille Mestre, Sirey, 1956 (574 p.), p. 461-471 ; Lucien SFEZ, Essai sur la
contribution du doyen Hauriou au droit administratif français, Thèse de doctorat en droit public,
Jean RIVERO (dir.), Paris, 1964, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public, 1966, XV-520 p., p. 134
et s.
3Voir, outre les premières éditions de son Précis de droit administratif, la publication, en 1899,
d’une brochure intitulée La gestion administrative, Étude théorique de droit administratif (Larose,
IV-94 p.) : s’écartant de la théorie des actes d’autorité et de gestion, Maurice HAURIOU tend à
replacer la gestion du service public au cœur du droit administratif — ce qui, du reste, préfi-
gure une autre distinction, celle de la gestion publique et de la gestion privée du service public.
4Comme sur d’autres points, du reste (cf. Jean-Arnaud MAZÈRES, « Duguit et Hauriou ou la
clé caché », in Fabrice MELLERAY [dir.], Autour de Léon Duguit, Bruylant, 2011 [386 p.], p. 115-
138). Et cela, bien que l’on ne puisse nier finalement l’écart qui séparait les doctrines des deux
maîtres, HAURIOU s’étant, à maintes reprises, montré sévère à l’égard de la doctrine duguiste,
qu’il n’hésitait pas à qualifier d’anarchiste (voir « Les idées de M. Duguit », article de 1911 re-
produit in Mathieu TOUZEIL-DIVINA [dir.], Miscellanées Maurice Hauriou, Éd. L’Épitoge, coll.
Histoire[s] du Droit, 2013 [XII-362 p.], p. 1-22 ; voir déjà, avec Achille MESTRE, « Analyses et
comptes rendus. L’État, le droit objectif et la loi positive, par Léon Duguit », RDP 1902-1, p. 346-
366, spéc. p. 348 et p. 353).
5Évelyne PISIER-KOUCHNER, Le service public dans la théorie de l’État de Léon Duguit, Thèse de
doctorat en droit, Georges LAVAU (dir.), Paris II, 1970, LGDJ, coll. Bibliothèque de philoso-
phie du droit, 1972, II-316 p., p. 15 et s.
6 Ainsi, en particulier, Charles EISENMANN n’a pas manqué de resituer Gaston JÈZE « dans
la ligne de la véritable pensée du célèbre publiciste qui a exercé sur sa pensée juridique proba-
blement la plus grande de toutes les influences qu’elle a reçues, Léon Duguit (1860-1928) ; Léon
Duguit est considéré unanimement en France et à l’étranger comme le fondateur de ce qu’on
peut appeler la théorie — ou si l’on préfère, de la doctrine — du service public, de cette théorie
ou doctrine d’après laquelle la notion de service public serait la base de la construction ou
conception du droit administratif, et même, plus largement, du droit public » (Cours de droit
administratif, Tome 1, LGDJ, 1982, 786 p., p. 24).
7 Fabrice MELLERAY, « École de Bordeaux, école du service public et école duguiste. Propo-
sition de distinction », RDP 2001, p. 1887-1905, spéc. p. 1890 et s. ; et du même auteur, « Que
sont devenues les écoles de Duguit ? », in Fabrice MELLERAY (dir.), op. cit., p. 373-386, spéc.
p. 382-384.
58
Un système de pensée renouvelé
1Plus simplement, Maurice ALLAIS écrit qu’« un homme est réputé rationnel lorsque a) il
poursuit des fins cohérentes avec elles-mêmes, b) il emploie des moyens appropriés aux fins
poursuivies ». Cité par Hubert BROCHIER, « Rationalité économique », Encyclopædia Univer-
salis en ligne.
2 Cf. la métaphore de la « main invisible » développée par Adam SMITH, selon qui chaque
homme, « tout en ne cherchant que son intérêt personnel, […] travaille souvent d’une manière
beaucoup plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travail-
ler » (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, vol. 2, Flammarion, rééd. (1776),
1991, 637 p., p. 43). Sur ce point, voir notamment Florence PERRIN, L’intérêt général et le libéra-
lisme politique. Entre droits et intérêts particuliers (XVIIe-XIXe siècles), Thèse de doctorat en études
politiques, Pierre MANENT (dir.), École des hautes études en sciences sociales, 2011, Fonda-
tion Varenne, coll. Collection des Thèses, 2012, XVI-430 p., p. 281 et s.
59
Une relecture des lois du service public
60
Un système de pensée renouvelé
63 Or, les services publics pris dans leur ensemble, en tant qu’ils expriment la
fonction étatique, contrarient un tel équilibre lorsqu’ils s’immiscent dans la
sphère marchande.
D’abord, ils poursuivent une finalité discordante qui risque de priver l’indi-
vidu de sa qualité d’être à la fois raisonnable, libre et responsable : l’intérêt
général suppose le volontarisme des gouvernants, seuls capables de le définir,
et s’oppose à l’utilitarisme des intérêts individuels qu’il transcende et qu’il
déborde, même s’il peut s’en nourrir1.
Surtout, en raison de ce but et de leur liaison à l’État, les services publics obéis-
sent aux règles fondamentales de continuité, d’adaptation constante et d’éga-
lité, qui justifient, en retour de leur respect absolu, l’octroi de prérogatives et
privilèges juridiques et financiers exorbitants2. Le monopole en est une illus-
tration topique, de même d’ailleurs que les facilités financières des personnes
publiques qui peuvent travailler sans faire de bénéfices3. De tels avantages,
compte tenu de leur spécificité, sont de nature à déséquilibrer le système con-
currentiel en portant atteinte aux activités privées. Cela amène à considérer,
in fine, que les lois du service public supposent l’incompatibilité des services
publics, pénétrés par la rationalité juridico-administrative, avec le marché et
la logique individualiste et libérale qui le nourrit.
1Conseil d’État, L’intérêt général, Rapport public de 1999, La Documentation française, EDCE
1999, no 50, 449 p., p. 253 et s.
2 Georges LAHILLONNE écrit en ce sens que « le service public implique l’idée d’inégalité des
intérêts en présence, et de procédures exorbitantes pour donner plus sûrement satisfaction aux
besoins de la collectivité » (La Gestion privée des Services publics, Thèse de doctorat en droit, Tou-
louse, 1931, Andrau et Laporte, 1931, 191 p., p. 65).
3 À cet égard, Maurice HAURIOU a pu noter que la commune possède « des ressources élas-
tiques dans son budget » et « ne supporte pas les mêmes charges » que l’industriel ordinaire
qui « vit de sa profession », étant entendu que « la vie de la commune est assurée par ailleurs »,
grâce aux contribuables (Note sous CE, 2 février 1906, Chambre syndicale des propriétaires de bains
de Paris et des départements, S. 1907, III, p. 1-2, spéc. p. 1).
61
Une relecture des lois du service public
62
Un système de pensée renouvelé
autour des « principes spécifiques les plus généraux du droit administratif »1,
étant rappelé que ces principes, renvoyant à l’idée cardinale selon laquelle il
y a des constantes dans le fonctionnement et l’organisation des services pu-
blics, préexistent à leur découverte.
Section 2
UNE MISE EN TENSION SÉCULAIRE
1René CHAPUS, Droit administratif général, Tome 1, Montchrestien, coll. Domat droit public,
15e éd., 2001, 1427 p., § 8.
2Cf. les conclusions du commissaire du gouvernement DAVID sur T. confl., 8 février 1873,
Blanco, D. 1873, III, p. 20-22. Voir Alain-Serge MESCHERIAKOFF, « Service public et marché,
histoire d’un couple. Ou vie et mort du service public à la française », in AFDA, Le service public,
Dalloz, coll. Thèmes et commentaires, 2014 (VI-262 p.), p. 3-17, spéc. p. 5 et s.
3Une autre raison, généralement évoquée en second, tient à la volonté de protéger les deniers
publics contre les aléas du commerce.
63
Une relecture des lois du service public
1Olivia LANGLOIS, « Une lecture du service public au XIXe siècle par les économistes libé-
raux », in Gilles GUGLIELMI (dir.), Histoire et service public, PUF, coll. Politique d’aujourd’hui,
2004 (443 p.), p. 59-82.
2Paul LEROY-BEAULIEU, L’État moderne et ses fonctions, Guillaumin et Cie, 3e éd., 1900, XII-
487 p., p. 33.
3Emmanuel RATOIN, « Les nouveaux monopoles », Journal des économistes, mai 1890, p. 179.
Cité par Jean-Pierre MACHELON, « L’idée de nationalisation en France de 1840 à 1914 », in
Michel BRUGUIÈRE, Jean CLINQUART, Micheline GUILLAUME-HOFNUNG et alii, Admi-
nistration et contrôle de l’économie (1800-1914), Librairie Droz, coll. Hautes Études médiévales et
modernes, 1985 (167 p.), p. 1-46, spéc. p. 20, en note.
4Frédéric BASTIAT, Œuvres complètes. Harmonies économiques, Tome 6, Guillaumin et Cie,
10e éd., 1893, 660 p., p. 550.
5 Ibid., p. 556.
6Maurice HAURIOU, Note sous T. confl., 9 décembre 1899, Association syndicale du canal de
Gignac, S. 1900, III, p. 49-51, spéc. p. 49. La réflexion de l’auteur se poursuit notamment dans
ses notes sous CE, 1er février 1901, Descroix, S. 1901, III, p. 41-47 ; CE, 29 mars 1901, Casanova, S.
1901, III, p. 73-76 ; CE, 2 février 1906, Chambre syndicale des propriétaires de bains de Paris et des
départements, S. 1907, III, p. 1-2.
64
Un système de pensée renouvelé
1Cf. notamment la distinction entre actes de gestion et actes d’autorité formalisée par Léon
AUCOC dans ses conclusions sur CE, 20 février 1869, Pinard (Lebon p. 188) et développée en-
suite par Édouard LAFERRIÈRE, d’après qui il est nécessaire « que le caractère administratif
de l’acte résulte de la nature même de [celui-ci], et non pas uniquement de la qualité de son
auteur ou du but qu’il se propose » (Traité de la juridiction administrative et des recours contentieux,
Tome 1, Berger-Levrault et Cie, 1887, XVIII-670 p., p. 429).
2Pour un écho jurisprudentiel, voir T. confl., 24 novembre 1894, Loiseleur (Lebon p. 631). Le Tri-
bunal des conflits adopte, en l’espèce, une conception restrictive du service public : il considère
que le litige résultant du dommage causé par les agents de l’État dans l’exploitation du mono-
pole des allumettes chimiques, comparable à celui des tabacs de l’affaire Blanco, ne se rattache
pas au fonctionnement d’une activité de service public mais plutôt à la gestion du domaine
privé de l’État, et conclut à la compétence du juge judiciaire pour en connaître.
3François BURDEAU, « Interventionnisme et droit commun. Esquisse d’une histoire », EDCE
2002, no 53, p. 391-401, spéc. p. 392. Sur la question de l’interventionnisme économique public
au cours du dix-neuvième siècle, voir notamment Sandrine GARCERIES, L’élaboration d’une
notion juridique de service public industriel et commercial, Thèse de doctorat en droit public, Patrice
CHRÉTIEN (dir.), Cergy-Pontoise, 2010, 840 p., p. 80 et s.
4 Maurice BOURGUIN rend compte de cette tendance en 1906, écrivant que « les besoins col-
lectifs […] sont devenus beaucoup trop complexes pour que la politique individualiste ait ré-
ussi à les satisfaire. Les œuvres d’initiative privée ne pouvaient suffire aux sociétés modernes
dans les services d’intérêt général qui ne sont pas rémunérateurs : culture scientifique, ensei-
gnement populaire, assistance, transports et correspondances dans les régions écartées, etc.
[…] Il est bien évident aujourd’hui […] que l’État, s’il restait inactif, laisserait en souffrance des
intérêts généraux que l’homme civilisé considère comme essentiels à son bien-être et à sa cul-
ture » (Les systèmes socialistes et l’évolution économique, Armand Colin, 2e éd., 1906, 525 p., p. 304-
305).
5 Gaston JÈZE le constate en 1914 : « le Conseil d’État est composé en majorité d’hommes dont
la formation intellectuelle, au point de vue économique, remonte à une époque où triom-
phaient les doctrines de l’économie politique dite orthodoxe, libérale, doctrines individualistes
à outrance, résolument hostiles au développement des services publics. D’autre part, au point
de vue politique, […] il n’est pas douteux que les programmes socialistes ou même interven-
tionnistes n’ont point la faveur de la majorité » (Les principes généraux du droit administratif,
Giard et Brière, 2e éd., 1914, XLVIII-543 p., p. 307-308).
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1 Il existe toutefois, dans la jurisprudence judiciaire, des exceptions tenant à l’admission d’ac-
tivités annexes améliorant le service. Voir en ce sens Cass. req., 19 décembre 1882, Julien et Blanc
c/ Chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée (S. 1884, I, p. 433, note LYON-CAEN).
2Voir entre autres Cass. civ., 5 juillet 1865, Chemins de fer de l’Est (S. 1865, I, p. 441) ; CA Paris,
2 août 1900, Chambre syndicale des grands hôtels de Paris (D. 1900, II, p. 481).
3Marie-Laure IZORCHE, « Les fondements de la sanction de la concurrence déloyale et du
parasitisme », RTD com. 1998, p. 17-52, spéc. § 2. Voir aussi Antoine PIROVANO, « La concur-
rence déloyale en droit français », RIDC 1974, p. 467-504.
4Pour une étude approfondie de la question, Gérard QUIOT, Aux origines du couple « gestion
publique-gestion privée ». Recherche sur la formation de la théorie de la gestion privée des services pu-
blics, Thèse de doctorat en droit public, Hubert CHARLES (dir.), Nice, 1992, 842 p. Voir aussi
68
Un système de pensée renouvelé
René CHAPUS, Responsabilité publique et responsabilité privée. Les influences réciproques des juris-
prudences administrative et judiciaire, Thèse de doctorat en droit public, Marcel WALINE (dir.),
Paris, 1952, LGDJ, 1954, 583 p., spéc. p. 64 et s.
1 Maurice HAURIOU, Précis de droit administratif et de droit public, Dalloz, rééd. 12e éd. (1933),
2002, XX-1150 p., p. 727. Dans le même ordre d’idées, Georges LAHILLONNE considère qu’il
y a gestion privée quand l’administration « accomplit une opération dans les mêmes condi-
tions qu’un simple particulier en se soumettant aux règles ordinaires du droit privé, et en fai-
sant abstraction des droits et prérogatives spéciaux et exorbitants du droit commun qu’elle
tient de la puissance publique » (La Gestion privée des Services Publics, Thèse de doctorat en droit,
Toulouse, 1931, Andrau et Laporte, 1931, 191 p., p. 59).
2 Edmond DAVID, Conclusions sur T. confl., 8 février 1873, Blanco, D. 1873, III, p. 20-22.
3 Charles EISENMANN, Cours de droit administratif, Tome 1, LGDJ, 1982, 786 p., p. 115 et s.
4Alain-Serge MESCHERIAKOFF, « L’arrêt du Bac d’Eloka. Légende et réalité d’une gestion
privée de la Puissance publique », RDP 1988, p. 1059-1081, spéc. p. 1078 et s.
5 Le commissaire du gouvernement remarque qu’il existe des « circonstances où l’administra-
tion doit être réputée agir dans les mêmes conditions qu’un simple particulier et se trouve
soumise aux mêmes règles comme aux mêmes juridictions ». En particulier, « il peut se faire
que l’administration, tout en agissant, non comme personne privée, mais comme personne
publique, dans l’intérêt d’un service public proprement dit, n’invoque pas le bénéfice de sa
situation de personne publique et se place volontairement dans les conditions d’un particulier,
– soit en passant un de ces contrats de droit commun […], – soit en effectuant une de ces opé-
rations courantes, que les particuliers font journellement […] » (Jean ROMIEU, Conclusions
sur CE, 6 février 1903, Terrier, S. 1903, III, p. 25-29, spéc. p. 28).
6 T. confl., 4 juin 1910, Compagnie d’assurances Le Soleil (Lebon p. 446, concl. FEUILLOLEY).
7 CE, 3 février 1911, Commune de Mesle-sur-Sarthe (Lebon p. 136, concl. BLUM).
8CE, 31 juillet 1912, Société des Granits porphyroïdes des Vosges c/ ville de Lille (Lebon p. 909, concl.
BLUM).
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Un système de pensée renouvelé
85 Une démarche gestionnaire apparaît tout d’abord sur le plan des moyens du
service public, tout particulièrement à travers l’émergence de la théorie du
contrat de droit commun de l’administration2, dès lors que la privatisation de
ces moyens est le résultat d’un choix analytique de la personne publique dé-
coulant du but d’intérêt général à atteindre.
1 Georges LAHILLONNE, La Gestion privée des Services Publics, Thèse de doctorat en droit, Tou-
louse, 1931, Andrau et Laporte, 1931, 191 p., p. 72.
2 CE, 31 juillet 1912, Société des Granits porphyroïdes des Vosges c/ ville de Lille (Lebon p. 909, concl.
BLUM). Voir également CE, 26 janvier 1923, Robert Lafrégeyre (Lebon p. 67) et CE, Sect., 8 mars
1957, Jalenques de Labeau (Lebon p. 158), à propos de la soumission au droit privé de la situation
individuelle — qui s’analyse généralement en une situation contractuelle — des agents des
services publics industriels et commerciaux, à l’exception du comptable public et du directeur
du service géré par une personne publique.
3Décret-loi du 5 novembre 1926 de décentralisation et déconcentration administrative (JORF
du 7 novembre 1926, p. 11894) ; Décret-loi du 28 décembre 1926 relatif aux régies municipales
réglementant le fonctionnement des entreprises exploitées par les communes ou dans les-
quelles elles ont une participation financière (JORF du 31 décembre 1926, p. 13742).
4CE, Ass., 20 décembre 1935, Établissements Vézia (Lebon p. 1212), le Conseil d’État admettant
qu’une personne privée puisse, en dehors de l’hypothèse déjà connue de la concession, gérer
une activité d’intérêt public.
5CE, Ass., 13 mai 1938, Caisse primaire Aide et protection (Lebon p. 417), le Conseil d’État consi-
dérant en l’occurrence que la loi confie implicitement le service public des assurances sociales
à des caisses dites primaires, lesquelles constituent des organismes de droit privé.
6 Loi du 16 août 1940 concernant l’organisation provisoire de la production industrielle (JORF
du 18 août 1940, p. 4731) ; Loi du 2 décembre 1940 relative à l’organisation corporative de
l’agriculture (JORF du 7 décembre 1940, p. 6005).
7Voir entre autres CE, Ass., 31 juillet 1942, Monpeurt (Lebon p. 239) ; CE, Ass., 2 avril 1943, Bou-
guen (Lebon p. 86) ; CE, Sect., 13 janvier 1961, Magnier (Lebon p. 33) ; CE, Sect., 22 novembre
1974, Fédération française d’articles de sport (Lebon p. 577) ; CE, 25 mars 1983, SA Bureau Veritas
(Lebon p. 134).
73
Une relecture des lois du service public
1André SÉGALAT, Conclusions sur CE, Ass., 31 juillet 1942, Monpeurt, S. 1942, III, p. 37-40,
spéc. p. 38. À noter que dès 1938, Roger LATOURNERIE prend le soin de préciser que le ser-
vice public « n’exige pas en toutes circonstances l’usage de […] prérogatives [de puissance pu-
blique] » (Conclusions sur CE, Ass., 13 mai 1938, Caisse primaire Aide et protection, D. 1939, III,
p. 65-72, spéc. p. 70). Voir encore Achille MESTRE, Note sous CE, Ass., 2 avril 1943, Bouguen,
S. 1944, III, p. 1-3.
2Jean RIVERO, « Existe-t-il un critère du droit administratif ? », RDP 1953, p. 279-296, spéc.
p. 282-283. Dans le même sens, Gabriel ECKERT écrit que l’application à l’administration du
droit privé « découle de ce [qu’il] apparaît comme le moyen le plus adapté pour assurer la mise
en œuvre des finalités d’intérêt général dont l’Administration ne se départit jamais » (« Droit
administratif et droit civil », in Pascale GONOD, Fabrice MELLERAY et Philippe YOLKA
[dir.], Traité de droit administratif, Tome 1, Dalloz, 2011 [XVII-841 p.], p. 601-649, spéc. p. 610).
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Un système de pensée renouvelé
1 Voir infra.
2Claude LUCAS de LEYSSAC et Gilbert PARLEANI, Droit du marché, PUF, coll. Thémis Droit
privé, 2002, XXXV-1033 p., p. 113.
3Voir par exemple la loi du 1er août 1905 sur les fraudes et falsifications en matière de produits
ou de services (JORF du 5 août 1905, p. 4813).
4 Grégory MARSON, « La neutralisation des distorsions de concurrence devant le juge fiscal :
l’analyse économique, facteur de modernisation du contrôle juridictionnel », RFDA 2008,
p. 785-794.
5 CE, 3 février 1911, Commune de Mesle-sur-Sarthe (Lebon p. 136, concl. BLUM).
6Pierre MOULIÉ, L’imposition des personnes publiques : État, collectivités locales, établissements pu-
blics, entreprises publiques, sociétés d’économie mixte, Thèse de doctorat en droit public, Pierre
LALUMIÈRE (dir.), Bordeaux, 1970, LGDJ, coll. Bibliothèque de science financière, 1972, IV-
644 p., p. 25.
7 Guylain CLAMOUR et Stéphane DESTOURS, « Droit de la concurrence publique », JCl. Col-
lectivités territoriales 2014, fasc. 724-10, § 129. Dans le même sens, Sébastien BERNARD, La re-
cherche de la rentabilité des activités publiques et le droit administratif, Thèse de doctorat en droit
public, Joël-Pascal BIAYS (dir.), Grenoble II, 2000, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public,
2001, XII-378 p., p. 40.
75
Une relecture des lois du service public
1T. confl., 22 janvier 1921, Colonie de la Côte d’Ivoire c/ Société commerciale de l’Ouest Africain (Le-
bon p. 91) ; CE, 23 décembre 1921, Société générale d’armement (Lebon p. 1109).
2 Alain-Serge MESCHERIAKOFF, « L’arrêt du Bac d’Eloka. Légende et réalité d’une gestion
privée de la Puissance publique », RDP 1988, p. 1059-1081, spéc. p. 1080. Gabriel ECKERT con-
sidère aussi qu’il s’agit là de la « première tentative visant à une application purement objective
du droit commercial » (Droit administratif et commercialité, Thèse de doctorat en droit public,
Jean WALINE [dir.], Strasbourg, 1994, 854 p., p. 309).
3 T. confl., 22 janvier 1955, Naliato (Lebon p. 614).
4Paul MATTER, Conclusions sur T. confl., 22 janvier 1921, Colonie de la Côte d’Ivoire c/ Société
commerciale de l’Ouest-Africain, S. 1924, III, p. 34-37, spéc. p. 36.
5 Décret du 30 juillet 1937 relatif aux services industriels des départements et des communes
(JORF du 31 juillet 1937, p. 8664). Le principe figure aujourd’hui dans le Code général des col-
lectivités territoriales, aux articles L. 2224-1 et L. 2224-2 pour les communes, et L. 3241-4 et
L. 3241-5 pour les départements.
6 Georges LAHILLONNE, La Gestion privée des Services Publics, Thèse de doctorat en droit, Tou-
louse, 1931, Andrau et Laporte, 1931, 191 p., p. 71.
76
Un système de pensée renouvelé
XIXe siècle, dans l’ordre des services (ligue des abonnés du téléphone, fédé-
rations de lignes de voyageurs) »1. Dans ses conclusions sur l’arrêt Syndicat
des propriétaires et contribuables du Quartier-Croix-de-Seguey-Tivoli du 21 dé-
cembre 1906, concernant la suppression de lignes du réseau des tramways de
Bordeaux, Jean ROMIEU se pose déjà la question de savoir, « lorsqu’une com-
mune (ou toute autre personne publique) crée un service public industriel, et
spécialement lorsqu’elle le concède, quelle est la situation juridique des
citoyens vis-à-vis de ce service public, en tant que consommateurs, usagers,
bénéficiaires du service, en tant que constituant ce qu’on appelle "le public" »2.
1Jacques CHEVALLIER, « Les droits du consommateur usager de services publics », Dr. soc.
1975, p. 75-88, spéc. p. 77.
2Jean ROMIEU, Conclusions sur CE, 21 décembre 1906, Syndicat des propriétaires et contribuables
du Quartier Croix-de-Seguey-Tivoli, D. 1907, III, p. 41-43, spéc. p. 41-42.
3Sophie NICINSKI, L’usager du service public industriel et commercial, Thèse de doctorat en droit
public, Laurent RICHER (dir.), Paris I, 2000, L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 2001, IV-
564 p., § 572, § 1414 et s.
4Cass. civ., 21 novembre 1911, Compagnie générale transatlantique (S. 1912, I, p. 73, note LYON-
CAEN) ; Cass. civ., 27 janvier 1913, Chemin de fer du midi (S. 1913, I, p. 177, concl. SARRUT et
note LYON-CAEN).
77
Une relecture des lois du service public
78
Un système de pensée renouvelé
retiré »1. Bref, elle connaît, en tant qu’« assise commode et solide »2 du droit
administratif, en tant que critère exclusif et complet des règles spécifiques qui
composent celui-ci3 — à supposer qu’elle ait jamais joué un tel rôle4 —, ce
qu’il est convenu d’appeler une crise5.
96 Une analyse approfondie montre pourtant que les lois du service public ne
sortent pas diminuées de cette mise en tension. Bien au contraire, elles s’affir-
ment historiquement contre les impératifs marchand et gestionnaire, sur les-
quels elles prennent le pas, assurant ainsi l’unité et la stabilité du système de
pensée juridico-administratif des services publics jusque dans les années
mille neuf cent quatre-vingt.
79
Un système de pensée renouvelé
Chapitre 2
L’AFFIRMATION HISTORIQUE DES LOIS DU SERVICE
PUBLIC CONTRE LES IMPÉRATIFS MARCHAND ET
GESTIONNAIRE
Section 1
LA MISE EN AVANT DES LOIS DU SERVICE PUBLIC
81
Une relecture des lois du service public
99 LA FONCTION LÉGITIMANTE DES LOIS DU SERVICE PUBLIC. — S’il est admis que la
notion d’intérêt général1 sert de justification globale à l’administration — qui
« ne doit se décider que par des motifs tirés de l’intérêt public »2 — et à l’ap-
plication du droit administratif — qui est « un droit téléologique […] orienté,
finalisé », si bien que « là où est l’intérêt général, il paraît normal qu’il y ait
droit public »3 —, il faut bien reconnaître qu’elle est trop fuyante pour en
constituer le fondement exclusif dès lors qu’un service public est susceptible
de fonctionner suivant des procédés du droit privé4.
En réalité, « lorsqu’un organisme est chargé, soit par la loi, soit en vertu de la
loi par l’Administration, d’une activité à accomplir dans l’intérêt général, les
actes accomplis à ce titre donnent lieu à application des règles spéciales
lorsqu’ils sont typiquement étatiques, c’est-à-dire […] lorsqu’ils sont marqués
du sceau de la puissance publique, du sceau de l’autorité »5. Il y a là un rap-
port de corrélation étroite entre les buts supérieurs de l’action administrative
et ses moyens exorbitants qui, une fois admises les limites de l’État de droit,
ne se laisse pas aisément appréhender sur le plan juridique.
1Didier LINOTTE, Recherches sur la notion d’intérêt général en droit administratif français, Thèse
de doctorat en droit public, Jean-Marie AUBY (dir.), Bordeaux I, 1975, VII-451 p. ; Didier
TRUCHET, Les fonctions de la notion d’intérêt général dans la jurisprudence du Conseil d’État, Thèse
de doctorat en droit public, Jean BOULOUIS (dir.), Paris II, 1975, LGDJ, coll. Bibliothèque de
droit public, 1977, 394 p.
2 CE, 22 janvier 1901, Pagès (Lebon p. 315).
3 Didier TRUCHET, op. cit., p. 370. Nombre d’auteurs se sont penchés sur le rapport entre les
finalités et les moyens de l’action administrative. En particulier, Marcel WALINE, s’interro-
geant sur la question de savoir « pourquoi de tels pouvoirs, absolument inconnus en droit
privé, ont […] été conférés aux autorités administratives », explique que c’est « en considéra-
tion de ce qu’elles poursuivent une tâche d’utilité publique, et de ce qu’il est d’intérêt public
qu’elles puissent surmonter, pour la réaliser, tous les obstacles ». Selon lui, « l’idée d’utilité pu-
blique est à la base du droit administratif » (Traité élémentaire de droit administratif, Sirey, 5e éd.,
1950, 630 p., p. 9). De même, Roger LATOURNERIE voit « dans l’intérêt public à la fois l’axe
et le pivot de tout notre droit administratif, le moteur, le régulateur et, le cas échéant, le frein
de l’ensemble de l’activité administrative » (« Sur un Lazare juridique. Bulletin de santé de la
notion de service public. Agonie ? Convalescence ? Ou jouvence ? », EDCE 1960, no 14, p. 61-
159, spéc. p. 104).
4 Roger LATOURNERIE, op. cit., p. 85 et p. 105.
5 Charles EISENMANN, Cours de droit administratif, Tome 1, LGDJ, 1982, 786 p., p. 753.
82
Un système de pensée renouvelé
83
Une relecture des lois du service public
trainte nouvelle de but : l’organisation des services publics appelés par le dé-
veloppement de la solidarité sociale »1. La Première Guerre mondiale, faisant
émerger un consensus politique et idéologique, sert de point de repère dans
la transformation du rôle de l’État, bien que les interventions publiques se
développent dans le domaine économique et social dès la fin du dix-neu-
vième siècle2. Le conflit et les circonstances qui lui succèdent, marqués par la
hausse du prix des denrées alimentaires, les difficultés des concessionnaires
de services publics locaux3 et les nécessités de la reconstruction, rendent iné-
luctable l’action des pouvoirs publics, d’autant qu’ils favorisent l’enracine-
ment de la doctrine solidariste, symbolisée par celle du service public4, et la
progression des forces politiques socialistes. Les décrets-lois POINCARÉ des
5 novembre et 28 décembre 19265 sont particulièrement illustratifs de cette
évolution : d’après l’exposé des motifs du premier, « la guerre et l’après-
guerre ont affirmé l’aptitude et le droit des communes dans la création et la
direction de tous les services publics destinés à assurer la vie économique et
sociale de la cité ». Rapidement, la notion d’intérêt général ne se résume plus
à celle d’ordre public ou d’intérêt de police. La crise économique de 1929, l’ar-
rivée au pouvoir du Front populaire ou la Seconde Guerre mondiale incitent,
à la suite, les personnes publiques à identifier de plus en plus d’activités re-
celant un intérêt général caractérisé et justifiant l’institution de services pu-
blics, dont le nombre augmente mécaniquement6.
84
Un système de pensée renouvelé
85
Une relecture des lois du service public
aussi mentionner les juges dès lors qu’ils statuent au nom du peuple. Il s’agit
pour les gouvernants, non pas d’« exhorter les individus à devenir meil-
leurs », mais de « déterminer les modalités institutionnelles qui [peuvent] fa-
voriser l’harmonie sociale, alors même qu’il n’est pas possible de compter sur
la vertu des hommes »1 ; comme l’explique Jacques CHEVALLIER, « c’est le
principe d’ordre et de cohésion qui permet de faire tenir ensemble les élé-
ments constitutifs de la société et de ramener celle-ci à l’unité »2. Certaines de
ces modalités institutionnelles peuvent s’imposer aux gouvernants ; d’autres,
en revanche, doivent être recherchées par eux, ainsi que le permet la nature
représentative de leur mandat. La détermination du contenu de l’intérêt géné-
ral reste donc largement tributaire de l’interprétation qu’ils portent, laquelle
est, au surplus, conditionnée par le caractère contingent de la notion3.
105 Les lois du service public concrétisent cet intérêt général constructiviste4 ; elles
l’objectivent, réfrénant d’une certaine manière, sans les annihiler, « les risques
et les menaces du subjectif et de l’instable »5 qui s’en déduisent. De l’égalité
et de la neutralité, qui supposent, conformément à l’idéal révolutionnaire, la
généralité et l’impartialité du traitement des personnes entrant en relation
avec le service, ainsi que de la continuité et de l’adaptation constante, qui ren-
voient, en dernière analyse, à la maîtrise normative du fonctionnement de
l’entité étatique globalement entendue, découle un droit unilatéral, largement
réglementaire, portant l’empreinte de la puissance publique et marqué par
l’abstraction, tant dans sa production que dans son application.
Cela est étayé, au reste, par le refus classique de la doctrine6 de reconnaître
ces principes généraux comme sources de droits publics subjectifs7, c’est-à-
1Conseil d’État, L’intérêt général, Rapport public de 1999, La Documentation française, EDCE
1999, no 50, 449 p., p. 268.
2 Jacques CHEVALLIER, « Déclin ou permanence de l’intérêt général ? », L’intérêt général. Mé-
langes en l’honneur de Didier Truchet, Dalloz, 2015 (693 p.), p. 83-93, spéc. p. 84.
3Dès 1916, dans ses conclusions sur l’arrêt Astruc, Louis-François CORNEILLE relève l’idée
que « l’énumération des services publics ne peut être donnée ex cathedra, et de façon absolu-
ment précise, et que la notion ne comporte point un critérium fixe et immuable ». Ralliant la
thèse de Gaston JÈZE, il observe que « la notion du service public est une notion en quelque
sorte subjective ; elle dépend, pour la plus grande part, de l’intention de l’autorité chargée d’or-
ganiser le service » (Conclusions sur CE, 7 avril 1916, Astruc, RDP 1916, p. 368-377, spéc.
p. 373).
4Au sens politique du terme. Cf. le rationalisme constructiviste ou constructivisme social criti-
qué par Friedrich August von HAYEK.
5Serge REGOURD, « Le service public et la doctrine : pour un plaidoyer dans le procès en
cours », RDP 1987, p. 5-48, spéc. p. 20.
6Voir toutefois Roger BONNARD, « Les droits publics subjectifs des administrés », RDP 1932,
p. 695-728 ; et du même auteur, Précis de droit administratif, LGDJ, 4e éd., 1943, 786 p., p. 73 et s.
7Sur cette question, voir Norbert FOULQUIER, Les droits publics subjectifs des administrés. Émer-
gence d’un concept en droit administratif français du XIXe au XXe siècle, Thèse de doctorat en droit
public, Franck MODERNE (dir.), Paris I, 2001, Dalloz, coll. Nouvelle bibliothèque de thèses,
2003, XVIII-805 p., § 567 et s. ; Jean-François LACHAUME, « Quels droits publics subjectifs
86
Un système de pensée renouvelé
dire de « droits de créance »1 que les particuliers, pris en qualité de sujets ac-
tifs, pourraient opposer à la puissance publique. La doctrine considère spé-
cialement que les usagers, y compris quand ils sont liés par contrat à un ser-
vice public industriel et commercial2, n’ont pas de « droit au fonctionnement
des services publics »3 ; placés dans une situation objective, légale et régle-
mentaire, ils n’ont pas « le pouvoir d’exiger des gouvernants, par une action
en justice, l’organisation d’un service public, et, ce service public étant orga-
nisé, l’accomplissement des prestations concrètes qu’il implique »4.
pour les usagers des services publics ? », in AFDA, Les droits publics subjectifs des administrés,
LexisNexis-Litec, coll. Colloques et débats, 2011 (X-238 p.), p. 115-129, spéc. p. 116-117.
1Maurice HAURIOU, Note sous CE, 21 décembre 1906, Syndicat des propriétaires du quartier
Croix-de-Seguey-Tivoli, S. 1907, III, p. 33-37, spéc. p. 36. Voir aussi de cet auteur, Note sous CE,
20 janvier 1911, Chapuis, Porteret et Pichon, S. 1911, III, p. 49-50.
2Pierre LAROQUE, Les usagers des services publics industriels et commerciaux, Thèse de doctorat
en droit, Paris, 1933, Librairie de la Société du Recueil Sirey, 1933, 259 p., p. 86 et s.
3Léon DUGUIT, « De la situation des particuliers à l’égard des services publics (À propos d’un
récent arrêt du Conseil d’État, 21 décembre 1906, Syndicat Croix de Seguey-Tivoli) », RDP
1907, p. 411-439, spéc. p. 420.
4 Ibid. Léon DUGUIT confirmera son point de vue quelques années plus tard, en écrivant que,
« comme les agents du service, les usagers se trouvent dans une situation qui n’a rien de con-
tractuel : elle est purement et exclusivement légale, et je l’appelle objective » (« De la situation
juridique du particulier faisant usage d’un service public », Mélanges Maurice Hauriou, 1929
[832 p.], p. 251-284, spéc. p. 258).
5 Philippe RAIMBAULT, « Petite histoire d’une appropriation du droit par les citoyens : la sub-
jectivation des "lois du service public" », in Jacques KRYNEN et Maryvonne HECQUARD-
THÉRON (dir.), Regards critiques sur quelques (r)évolutions récentes du droit, Tome 2, Réformes-
Révolutions, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, 2005 (795 p.), p. 523-541,
spéc. p. 525.
87
Une relecture des lois du service public
107 SITUATION RESPECTIVE. — D’une part, les lois du service public tendent à dé-
considérer la rationalité économique en tant qu’elles suscitent, dans un nom-
bre non négligeable d’hypothèses, la défaillance du marché et justifient d’im-
portants aménagements au principe de non-concurrence publique (A).
D’autre part, en raison même de leur fonction légitimante, elles surplombent
le raisonnement gestionnaire qui se trouve, d’une certaine manière, absorbé
(B).
109 C’est à partir de 1933, dans un contexte politique et économique qui a encore
changé, que la jurisprudence administrative semble abandonner « le ton de
l’excommunication majeure et […] admettre que l’intérêt public ne coïncide
1CE, Sect., 30 mai 1930, Chambre syndicale du commerce en détail de Nevers (Lebon p. 583). Pour
une confirmation, CE, Sect., 27 février 1931, Giaccardi (Lebon p. 225).
2Voir notamment CE, 26 juillet 1907, Espagnol (Lebon p. 727) ; CE, 6 mars 1914, Syndicat de la
boucherie de la Ville de Châteauroux (Lebon p. 308) ; CE, 21 janvier 1921, Syndicat des agents géné-
raux des compagnies d’assurances du Territoire de Belfort (Lebon p. 82) ; CE, 11 juin 1926, Raynaud
(Lebon p. 591).
3Les circonstances visées par le juge administratif ne sont plus qualifiées d’exceptionnelles
mais, après tout, comme le remarque l’annotateur de l’arrêt, « c’est le propre […] de toutes les
circonstances d’être "de temps et de lieu" ; et l’on ne conçoit, d’autre part, aucune circonstance
qui ne soit "particulière" » (Raphaël ALIBERT, Note sous CE, Sect., 30 mai 1930, Chambre syn-
dicale du commerce en détail de Nevers, S. 1931, III, p. 73-76, spéc. p. 74).
88
Un système de pensée renouvelé
1 Raphaël ALIBERT, Note sous CE, 19 mai 1933, Blanc et 23 juin 1933, Planche et Lavabre, S. 1933,
III, p. 81-88, spéc. p. 81. Deux ans plus tard, René CAPITANT constate dans le même sens que
« le Conseil d’État n’est plus, comme au temps où siégeaient à sa tête des partisans incorrup-
tibles de l’orthodoxie libérale, le gardien vigilant et impassible de la loi de 1791, mais bien plu-
tôt l’arbitre éclectique qui pèse les doctrines et décide sans préjugé de leur valeur respective »
(Note sous CE, 4 janvier 1935, De Lara, D. 1936, III, p. 1-5, spéc. p. 3).
2 CE, 23 juin 1933, Planche (Lebon p. 682).
3 CE, Ass., 24 novembre 1933, Zénard (Lebon p. 1100).
4 Selon le commissaire du gouvernement René RIVET, la puissance publique doit veiller à ce
que « l’organisation d’un service d’utilité primordiale pour tous soit, tant au point de vue du
tracé des parcours qu’à celui des horaires ou des tarifs, inspirée, avant tout, par le souci de
l’intérêt général, qu’il s’agit de satisfaire » (Conclusions sur CE, 23 juin 1933, Planche, S. 1933,
III, p. 81-86, spéc. p. 83).
89
Une relecture des lois du service public
du marché en plaçant les services publics locaux ou nationaux dans une posi-
tion de supériorité par rapport aux entreprises privées pour répondre à la de-
mande sociale1, que celle-ci soit solvable ou non2.
1 En ce sens, René CAPITANT, Note sous CE, 4 janvier 1935, De Lara, D. 1936, III, p. 1-5, spéc.
p. 3. Voir déjà Jacques TARDIEU, Conclusions sur CE, 7 août 1909, Winkell, S. 1909, III, p. 146-
151, spéc. p. 150 : « Quand l’État, les départements ou les communes se substituent à la libre
initiative des particuliers pour organiser un service public, c’est le plus souvent afin de procu-
rer à tous les habitants de la France, sur les points les plus reculés du territoire, la satisfaction
de besoins généraux auxquels l’initiative privée ne pourrait assurer qu’une satisfaction incom-
plète et intermittente. […] La continuité est donc de l’essence du service public ».
2 C’est ce que Maurice HAURIOU exprime, en écrivant : « Des entreprises privées feraient des
routes, elles feraient des chemins de fer, elles assureraient même la police ; seulement elles ne
le feraient que là où elles auraient chance de trouver une rémunération. Elles ne construiraient
pas de chemins de fer fonctionnant à perte, ce que réalise l’administration publique, parce
qu’elle ne part pas de l’idée du gain, mais au contraire du désir de satisfaire également tout le
public » (Précis de droit administratif et de droit public, Dalloz, rééd. 12e éd. [1933], 2002, XX-
1150 p., p. 65).
3Voir en particulier CE, 23 décembre 1970, Préfet du Val d’Oise c/ Commune de Montmagny (Le-
bon p. 788).
4CE, Sect., 22 novembre 1935, Chouard, Lévy et autres (Lebon p. 1080) ; CE, 17 février 1956, Si-
méon (Lebon p. 74).
5Outre l’affaire Zénard précitée, voir CE, 23 juin 1933, Lavabre (Lebon p. 677) ; CE, Sect., 12 no-
vembre 1938, Goldberg et Lichtenberg (Lebon p. 822).
6 Ne préside-t-elle pas déjà, de quelque manière, à la solution rendue dans CE, 10 janvier 1902,
Compagnie nouvelle du gaz de Deville-lès-Rouen (Lebon p. 5) ? En tout état de cause, le juge s’ap-
puie sur la loi de changement pour justifier les atteintes portées par la personne publique à la
situation du concessionnaire privé qui refuserait de moderniser le service public.
7CE, 25 juillet 1986, Commune de Mercœur (no 56334), concernant la création par une commune
d’un bar-restaurant afin de pallier les dysfonctionnements de l’unique hôtel-café-restaurant
existant.
90
Un système de pensée renouvelé
rence des personnes publiques qui doivent garantir l’égal accès au service pu-
blic, l’initiative privée apporte une réponse incomplète aux besoins sociaux
en ne s’adressant qu’aux usagers sur lesquels elle peut se rémunérer1.
Et s’il est alors recouru au régime de service public, c’est qu’un intérêt public,
critère devenu principal2, l’exige. Or la notion s’entend plus largement, en-
core que certains des nouveaux besoins puissent être reliés aux compétences
légales des personnes publiques.
112 Par suite, peuvent être rattachées à ce système les solutions par lesquelles le
juge admet la création d’activités, souvent de plus grand profit, qui consti-
tuent l’amélioration nécessaire ou le complément normal d’un service, en se
détachant du critère tiré de la carence du marché pour faire prévaloir l’intérêt
public à satisfaire3 — ce qui a d’ailleurs ouvert une brèche dans la mise en
œuvre du principe de spécialité des établissements publics4. Référence est gé-
néralement faite au bon fonctionnement du service, en particulier à son équi-
libre budgétaire, pour justifier des exceptions au principe de la liberté du
commerce et de l’industrie. À titre d’illustration, dans l’arrêt Siméon du 17 fé-
vrier 19565, le Conseil d’État précise, après avoir admis l’extension du service
communal de fabrication de glace alimentaire, que si la capacité de produc-
tion de l’usine dépassait les besoins définis, l’excédent « constituait seulement
une marge de sécurité destinée à assurer la continuité du service ». Sa « bonne
gestion » ou son « efficacité » conduit même l’autorité administrative organi-
satrice, en lien avec la nécessité d’une bonne utilisation du domaine public ou
1CE, 20 novembre 1964, Ville de Nanterre (Lebon p. 563), le juge indiquant, à propos de la con-
currence faite à des chirurgiens-dentistes par un service municipal de soins dentaires, que si le
principe d’égalité « ne s’oppose pas à ce que les usagers d’un service public de la nature de
celui dont s’agit supportent des tarifs différents ou même bénéficient éventuellement de la
gratuité complète selon qu’ils sont ou non assurés sociaux, ou bénéficiaires de l’assistance mé-
dicale gratuite, il implique, en revanche, nécessairement que l’accès au service public commu-
nal ne soit pas interdit à un habitant de la commune pour le seul motif que ses revenus lui
permettent de recourir aux soins de praticiens privés ».
À noter, au surplus, que l’accessibilité tarifaire du service public est parfois évoquée à titre
complémentaire pour constater la carence de l’initiative privée : CE, Sect., 12 juin 1959, Syndicat
des exploitants des cinématographes d’Oranie (Lebon p. 363) ; CE, 17 avril 1964, Commune de Mer-
ville-Franceville (Lebon p. 231).
2Catherine TEITGEN-COLLY, La légalité de l’intérêt financier dans l’action administrative, Thèse
de doctorat en droit public, Pierre LAVIGNE (dir.), Paris I, 1978, Economica, 1981, 536 p.,
p. 141-142.
3 CE, Sect., 12 avril 1935, SA des glacières toulousaines et du Bazacle (Lebon p. 511) ; CE, Ass., 12 juil-
let 1939, Chambre syndicale des maîtres buandiers de Saint-Etienne (Lebon p. 478) ; CE, Ass., 27 fé-
vrier 1942, Mollet, Dehouve et autres (Lebon p. 64) ; CE, Sect., 18 décembre 1959, Delansorme (Le-
bon p. 692) ; CE, Sect., 23 juin 1972, Société la plage de la forêt (Lebon p. 477) ; CE, 4 juillet 1973,
Syndicat national des entreprises de diffusion (Lebon p. 462).
4Voir notamment CE, Sect., 14 octobre 1955, Association des concerts Colonne et autres (Lebon
p. 483).
5 CE, 17 février 1956, Siméon (Lebon p. 74). Voir aussi CE, 4 juin 1954, Berthod (Lebon p. 335).
91
Une relecture des lois du service public
1Voir déjà CE, Sect., 29 janvier 1932, Société des Autobus antibois (Lebon p. 117), mais surtout CE,
Ass., 16 novembre 1956, Société Desaveine et Société des Grandes Tuileries Perrusson et Desfontaines
(Lebon p. 440 et p. 441) ; CE, Sect., 2 juin 1972, Fédération française des syndicats professionnels de
pilotes maritimes (Lebon p. 407).
2Jacques CHEVALLIER, Science administrative, PUF, coll. Thémis Droit, 4e éd., 2007, XVI-
628 p., p. 168.
3Voir, à titre illustratif, la loi no 46-628 du 8 avril 1946 sur la nationalisation de l’électricité et du
gaz (JORF du 9 avril 1946, p. 2951).
4Loi no 82-213 du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements
et des régions (JORF du 3 mars 1982, p. 730).
5 La loi no 80-531 du 15 juillet 1980 relative aux économies d’énergie et à l’utilisation de la cha-
leur (JORF du 16 juillet 1980, p. 1783) enrichit la mission d’EDF pour lui permettre de « contri-
buer au développement de la production combinée d’électricité et de chaleur ». La loi no 82-
1153 du 30 décembre 1982 d’orientation des transports intérieurs (JORF du 31 décembre 1982,
p. 4004) habilite la SNCF « à exercer toutes activités qui se rattachent directement ou indirec-
tement à [sa] mission ».
6 Cons. const., 16 janvier 1982, Loi de nationalisation (no 81-132 DC ; Rec. Cons. const. p. 18).
92
Un système de pensée renouvelé
1Jacques CHEVALLIER, « Les nouvelles frontières du service public », Regards croisés sur l’éco-
nomie 2007, no 2, p. 14-24, spéc. p. 17.
2Cf. la distinction des notions de « fonction-objet » et de « fonction-fin » qu’a développée Gé-
rard TIMSIT dans sa thèse (après Charles EISENMANN) : Le rôle de la notion de fonction admi-
nistrative en droit administratif français, Thèse de doctorat en droit public, Charles EISENMANN
(dir.), Paris, 1960, LGDJ, coll. Bibliothèque de droit public, 1963, VI-329 p., spéc. p. 10-14.
3 Louis-Antoine MACAREL, Cours de droit administratif, Tome 1, Thorel, 1844, VIII-679 p., p. 12.
4 Ibid.
5 Caroline VAYROU, Management public et droit administratif. Essai sur la juridicité des concepts
managériaux, Thèse de doctorat en droit public, Jean-Michel LEMOYNE de FORGES (dir.), Pa-
ris II, 2000, ANRT, 2000, 540 p., p. 27.
6Paul ORIANNE, « Droit et gestion publique », Bulletin international de l’administration publique
octobre-décembre 1975, no 36, p. 39-75, spéc. p. 65.
93
Une relecture des lois du service public
117 LA CORRESPONDANCE IDÉALE DES MOYENS ET DES FINS. — Après tout, « la véri-
table raison d’être du droit administratif, qui lui donne par elle-même sa spé-
cificité », n’est-elle pas, comme l’écrit Jean-François LACHAUME, « d’assurer
l’efficacité de l’action administrative tout en conciliant cette dernière avec les
exigences d’un État de droit »7 ? N’est-ce pas là, au demeurant, l’interpré-
tation largement donnée et finalement retenue de la décision Blanco8, par la-
quelle le Tribunal des conflits conclut, en 1873, à l’inadaptation des principes
du Code civil aux contraintes du service public des tabacs et à l’exercice de
conciliation des droits de la puissance publique avec ceux des particuliers ?
1Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, coll. Précis, 11e éd., 1957, X-643 p., § 2.
Voir aussi de cet auteur, Répétitions écrites de droit administratif, DES Droit public, 1934-1935, Les
Cours de droit, 1935, 402-89 p., p. 14 et s.
2Louis ROLLAND, Cours de droit administratif, DES Droit public, 1944-1945, Les Cours de droit,
1945, 302 p., p. 209.
3 Ibid.
4 Ibid., p. 211.
5Louis ROLLAND, Précis de droit administratif, Dalloz, coll. Précis, 11e éd., 1957, X-643 p., § 2.
LATOURNERIE écrit dans un sens similaire qu’il est « "dans la nature même" de la notion du
service public de s’ordonner lui-même, par une sorte de logique et de nécessité internes, autour
de ou plutôt en direction de l’objectif qui lui est assigné » (« Sur un Lazare juridique. Bulletin
de santé de la notion de service public. Agonie ? Convalescence ? Ou jouvence ? », EDCE 1960,
no 14, p. 61-159, spéc. p. 127).
6 Louis ROLLAND, op. cit., § 1.
7Jean-François LACHAUME, « La définition du droit administratif », in Pascale GONOD, Fa-
brice MELLERAY et Philippe YOLKA (dir.), Traité de droit administratif, Tome 1, Dalloz, 2011
(XVII-841 p.), p. 101-143, spéc. p. 106.
8 T. confl., 8 février 1873, Blanco (Lebon 1er supplt, p. 61, concl. DAVID).
94
Un système de pensée renouvelé
95
Une relecture des lois du service public
quelque sorte, le régime appliqué avec l’intérêt général visé, ce qui rejoint le
traitement particulier de la rationalité économique1 ? La décision de ne pas
abandonner l’activité privée emporte l’observation d’« obligations de service
public »2, notamment des contraintes de continuité3 ou d’égalité et de neutra-
lité4, étant entendu qu’il n’est pas toujours évident d’en apprécier le dosage,
la consistance.
En outre, l’analyse pourrait être étendue aux personnes privées qui, associées
à des missions d’intérêt général, se voient imposer par le législateur un certain
nombre de contraintes renvoyant ou susceptibles de renvoyer aux lois du ser-
vice public5 : tel est le cas, par exemple, des établissements d’enseignement
privé tenus de respecter, entre autres contraintes, l’égalité d’accès au service6,
ou bien des établissements hospitaliers privés soumis, en particulier, à des
obligations de continuité et d’égalité de traitement7.
96
Un système de pensée renouvelé
Section 2
LA SANCTUARISATION DES LOIS DU SERVICE PUBLIC
120 SANCTUARISATION DES LOIS ET UNITÉ DU RÉGIME DES SERVICES PUBLICS. — Il n’est
pas fortuit que l’émergence jurisprudentielle et la découverte doctrinale, par
Louis ROLLAND, des grandes lois du service public coïncident avec le mou-
vement de théorisation de la gestion privée des services publics. Il s’agit alors
de maintenir l’unité du régime juridique des services publics1, et donc de la
notion même de service public, « à peine d’en altérer la nature »2. Le Profes-
seur Fabrice MELLERAY l’a rappelé3, expliquant comment les lois d’égalité,
de changement et de continuité ont constitué le « moyen de renouveler l’école
du service public »4, de préserver « l’unité de la notion de service public »5
face à l’expansion des services publics à gestion privée.
L’idée de sanctuarisation de ces principes généraux, corrélative à leur mise en
avant, fait écho à cette préoccupation d’unité, de stabilité. Au-delà des ques-
tions afférentes à leur développement et à l’élévation de leur autorité juri-
dique dans la hiérarchie des normes au cours du vingtième siècle, il apparaît
que ces principes restent hermétiques à l’influence, tout à la fois variable et
superficielle, des impératifs économique et managérial : en effet, le noyau dur
du régime des services publics est préservé des commandements du marché
1 « C’est précisément parce qu’il y a, pour tous les services, quel que soit le régime auquel ils
sont soumis, des lois essentielles qui s’appliquent à eux et ne s’appliquent pas aux entreprises
privées, qu’il est indispensable de distinguer avec soin tous les services publics, quel que soit
leur régime, des entreprises privées » (Louis ROLLAND, Répétitions écrites de droit administratif,
DES Droit public, 1935-1936, Les Cours de droit, 1936, 314-66 p., p. 65).
2 Georges LAHILLONNE, La Gestion privée des Services Publics, Thèse de doctorat en droit, Tou-
louse, 1931, Andrau et Laporte, 1931, 191 p., p. 66.
3 André de LAUBADÈRE l’avait mis en évidence dans la première édition de son Traité élé-
mentaire de droit administratif (LGDJ, 1953, 844 p., p. 564) : « C’est pour éviter de voir ainsi brisée
l’uniformité du régime juridique des services publics que certains auteurs adoptent la concep-
tion étroite que l’on a exposée et critiquée ci-dessus. Pour sauver encore dans une certaine me-
sure cette uniformité, certains (notamment Rolland […]) tentent une transaction entre la défi-
nition large et la définition étroite et estiment qu’il existe des services publics au sens large et
des services publics au sens étroit : les seconds sont ceux que l’administration a entendu sou-
mettre au régime administratif exorbitant et intégral ; quant aux premiers, ils sont aussi
(quoique lato sensu) des services publics parce qu’ils sont assujettis à un minimum de règles
communes de droit public telles que les principes de continuité du service public, de la modi-
fication possible à tout instant des règles d’organisation et de fonctionnement, de l’égalité des
usagers. »
4 Fabrice MELLERAY, « Retour sur les lois de Rolland », Le droit administratif : permanences et
convergences. Mélanges en l’honneur de Jean-François Lachaume, Dalloz, coll. Études, mélanges,
travaux, 2007 (1122 p.), p. 709-722, spéc. p. 717.
5 Ibid., spéc. p. 722.
97
Une relecture des lois du service public
(I) ; il n’est pas davantage affecté par les réformes administratives successives
(II).
1Jacques CAILLOSSE, La constitution imaginaire de l’administration, PUF, coll. Les voies du droit,
2008, 421 p., p. 38.
2 CE, 23 décembre 1921, Société générale d’armement (Lebon p. 1109).
3 Jean DELVOLVÉ, Note sous CE, 4 décembre 1931, Dumy et CE, 29 janvier 1932, Kuhn, S. 1932,
III, p. 97-100.
98
Un système de pensée renouvelé
124 Cependant, le système retenu à partir de 19563, après de vaines tentatives doc-
trinales, laisse perdurer ce qui, du point de vue du marché, représente une
insuffisance : en l’absence de qualification législative, la présomption d’admi-
nistrativité d’un service public est renversée, en principe, par la combinaison
de trois critères tirés de l’objet, des modalités d’exploitation et de l’origine des
ressources du service, chacun devant apparaître comme industriel et com-
mercial ; or, rien n’interdit à une personne publique d’user de la puissance ou
gestion publique dans l’exploitation d’un service dont l’objet est assimilable
à celui d’une entreprise privée, le juge en tirant ensuite les conclusions4. Sui-
vant une démarche le plus souvent circonstanciée — il ne faut pas négliger le
poids de l’histoire — et en tout cas volontariste, les autorités administratives
peuvent donc se soustraire au droit commun, comme elles peuvent, au con-
traire, s’y soumettre dans l’optique d’échapper à certaines contraintes du
droit public.
Par conséquent, l’application du droit ordinaire aux services publics est
moins l’expression d’une privatisation de leur régime imposée par l’impératif
marchand, que celle d’une tension délibérée et mesurée, en clair discrétion-
naire, des gouvernants vers certains procédés empruntés au secteur privé et
considérés comme plus efficaces au regard de l’intérêt général.
1Voir en ce sens une jurisprudence isolée Mélinette du 11 juillet 1933 (Lebon p. 1237, concl.
ROUCHON-MAZERAT), par laquelle le Tribunal des conflits semble cantonner à l’extrême le
champ d’application du droit administratif et le champ de compétence du juge administratif.
2 Jean DELVOLVÉ, Note sous CE, 4 décembre 1931, Dumy et CE, 29 janvier 1932, Kuhn, S. 1932,
III, p. 97-100, spéc. p. 99.
3CE, Ass., 16 novembre 1956, Union syndicale des industries aéronautiques (Lebon p. 434), avec les
conclusions LAURENT (D. 1956, p. 759-761) ; T. confl., 22 février 1960, Société Pétronaphte (Le-
bon p. 857) ; CE, Sect., 26 janvier 1968, Maron (Lebon p. 69), avec les conclusions BERTRAND
(AJDA 1968, p. 293-295).
4T. confl., 24 juin 1968, Ursot (Lebon p. 798) : les services dépendant de l’administration des
Postes et Télécommunications « présentent, à raison de leur mode d’organisation et des con-
ditions de leur fonctionnement, le caractère de services publics administratifs de l’État ».
99
Une relecture des lois du service public
service public »1. Cette règle, motivée par l’égalité concurrentielle, est forma-
lisée en 19412.
127 Cette spécificité se retrouve singulièrement dans les actes à portée réglemen-
taire relatifs à l’organisation du service3, définissant, entre autres choses, les
modalités d’exploitation de l’activité et les conditions d’accès et d’octroi de la
prestation. Sont concernées les clauses des contrats de concession qui fixent
le règlement du service, ainsi que les clauses du contrat passé entre le gestion-
naire et l’usager du service, qui reproduisent certaines dispositions du cahier
des charges générales4.
Les contrats conclus entre la personne publique et les tiers obéissent égale-
ment à un régime protecteur lorsqu’ils remplissent un des critères matériels
que la jurisprudence la plus classique a posés, et notamment si leur objet est
directement lié à l’exécution d’une mission de service public5.
100
Un système de pensée renouvelé
128 UNE FAIBLESSE PROLONGÉE. — Cette double insuffisance n’est pas résolue par
l’émergence, à partir des années cinquante-soixante, d’un droit du marché ré-
nové, constitué du droit de la concurrence et du droit de la consommation4. Il
reste inappliqué aux services publics, au moins pour ce qui concerne leurs
règles spécifiques d’organisation et de fonctionnement.
1 À titre illustratif, voir CE, Sect., 5 février 1965, Société lyonnaise des transports (Lebon p. 76).
2Le juge judiciaire a pu hésiter à faire bénéficier les établissements publics industriels et com-
merciaux d’une telle immunité : après l’avoir appliquée à l’ensemble de ces derniers (Cass. civ.,
9 juillet 1951, Société nationale des entreprises de presse, S. 1952, I, p. 125, note DRAGO), il l’a ré-
servée aux seuls établissements pourvus d’un comptable public (CA Paris, 11 juillet 1984,
SNCF c/ Groupement régional des ASSEDIC de la région parisienne, D. 1985, J., p. 174, note
DENOIX DE SAINT MARC) ; il a mis fin à ces hésitations avec Cass. 1re civ., 21 décembre 1987,
Bureau de recherches géologiques et minières (Bull., I, no 348, p. 249).
3 CE, 23 juin 1965, Société aérienne de recherches minières (Lebon p. 380) ; CE, 26 octobre 1979, Po-
rentru (Lebon tables, no 11106).
4Ulf BERNITZ, « Harmonisation et coordination de la législation du marché. La notion de
droit du marché », RTD com. 1971, p. 1-27.
5 Ordonnance no 45-1483 du 13 juin 1945 relative aux prix (JORF du 8 juillet 1945, p. 4150).
6 Décret no 53-704 du 9 août 1953 dit décret anti-trust réglementant les ententes profession-
nelles et rétablissant la libre concurrence (JORF du 10 août 1953, p. 7045) ; Loi de finances rec-
tificative pour 1963 no 63-628 du 2 juillet 1963 portant maintien de la stabilité économique et
financière (JORF du 3 juillet 1963, p. 5915) ; Ordonnance no 67-835 du 28 septembre 1967 rela-
tive au respect de la loyauté en matière de concurrence (JORF du 29 septembre 1967, p. 9592).
101
Une relecture des lois du service public
130 Il apparaît, de manière générale, que la présence d’un service public entraîne
la mise à l’écart des règles spéciales de la concurrence. Cette façon de penser
le service public est mise en lumière par le juge administratif lorsqu’il consi-
dère que le ministre de l’Économie ne commet pas d’erreur manifeste d’ap-
préciation en ne saisissant pas ladite Commission d’un projet de concen-
tration économique entre deux concessionnaires de services publics locaux,
compte tenu « de ce qu’à l’époque […], le code des communes conférait tant
au gouvernement, par la rédaction de cahiers des charges types, qu’aux au-
torités de tutelle, par l’approbation des contrats de concession, des pouvoirs
102
Un système de pensée renouvelé
étendus pour protéger les intérêts légitimes des collectivités locales et des usa-
gers des services publics »1.
131 Par ailleurs, jusqu’à la fin des années quatre-vingt, les services publics ne sont
pas inquiétés par les règles du traité de Rome visant notamment à garantir
l’égalité entre opérateurs en secteur concurrentiel. Le Professeur Jean-Fran-
çois LACHAUME explique que « les États n’abord[ent] pas le problème de
front et la Communauté économique européenne en voie de structuration ne
désir[e] probablement pas heurter ces membres fondateurs généralement
dotés d’un secteur public important »2. C’est particulièrement vrai en France,
d’autant plus que la primauté du droit européen, consacrée par la Cour de
Justice des Communautés européennes3, ne bénéficie pas d’une entière recon-
naissance de la part du juge administratif4. La question des activités d’intérêt
général reste très marginale pour les autorités européennes5 et pour la Cour
de Justice6, laquelle reconnaît toutefois un effet direct aux principales disposi-
tions en jeu7.
1CE, Sect., 15 octobre 1982, Le Bihan et Fédération française des pompes funèbres (Lebon p. 349).
Annotant l’arrêt, Michel BAZEX conclut par une interrogation significative : « était-il bien op-
portun d’accréditer l’idée que l’action économique des collectivités publiques, au moment pré-
cisément où elle est appelée à se développer, n’obéit pas au droit commun de la concur-
rence ? » (AJDA 1983, p. 254-259, spéc. p. 259).
2 Jean-François LACHAUME, « Service public, service d’intérêt économique général, service
universel : une mutation communautaire ? », in Hélène PAULIAT (coord.), L’avenir des mis-
sions de service public en Europe, PULIM, 1998 (250 p.), p. 25-48, spéc. p. 26.
3 CJCE, 15 juillet 1964, Costa c/ ENEL (no C-6/64 ; Rec. CJCE p. 1141).
4CE, Sect., 1er mars 1968, Syndicat général des fabricants de semoules de France (Lebon p. 149) ; CE,
Ass., 22 octobre 1979, Union démocratique du travail (Lebon p. 384).
5 Des mesures normatives sont toutefois adoptées dans le cadre de la politique commune des
transports. Ainsi, par le règlement no 1191/69/CEE du 26 juin 1969 relatif à l’action des États
membres en matière d’obligations inhérentes à la notion de service public dans le domaine des
transports par chemin de fer, par route et par voie navigable (JOCE no L-156 du 28 juin 1969,
p. 1), le Conseil prévoit notamment la possibilité pour les États de supprimer, sur demande
des entreprises de transport intéressées, certaines obligations de service public entraînant des
désavantages économiques déterminés.
6Les rares décisions disponibles révèlent, de surcroît, une interprétation très stricte. La pre-
mière date de 1971 : CJCE, 14 juillet 1971, Muller (no C-10/71 ; Rec. CJCE p. 723).
7 CJCE, 21 mars 1974, BRT c/ SABAM, pts 17 et s. (no C-127/73 ; Rec. CJCE p. 313), s’agissant de
l’article 90, paragraphe 2 TCEE (article 106, paragraphe 2 TFUE) ; CJCE, 30 janvier 1974, BRT
c/ SABAM, pt 16 (no C-127/73 ; Rec. CJCE p. 51), à propos des dispositions des articles 85 et 86
TCEE (articles 101 et 102 TFUE) ; CJCE, 19 juin 1973, Capolongo c/ Azienda Agricola Maya, pts 5
et 6 (no C-77/72 ; Rec. CJCE p. 611), concernant l’article 92, paragraphe 1 TCEE (article 107, pa-
ragraphe 1 TFUE), lié aux articles 93 et 94 TCEE (articles 108 et 109 TFUE) ; CJCE, 3 février
1976, Manghera et autre, pt 16 (no C-59/75 ; Rec. CJCE p. 91), s’agissant de l’article 37, para-
graphe 1 TCEE (article 37, paragraphe 1 TFUE).
103
Une relecture des lois du service public
1Cet essor serait le fruit du mouvement consumériste qu’a connu la société des années
soixante. Pour un aperçu des différents textes, Jean CALAIS-AULOY et Henri TEMPLE, Droit
de la consommation, Dalloz, coll. Précis, 8e éd., 2015, VIII-721 p., § 37. En outre, divers services
publics concourant à la protection des consommateurs sont progressivement mis en place ; sur
cette question, voir notamment Robert SAVY, « La protection des consommateurs en France »,
RIDC 1974, p. 591-625, spéc. p. 601 et s.
2Cass. 1re civ., 9 décembre 1986, Compagnie d’assurances Groupe de Paris AGP c/ EDF (Bull., I,
no 288, p. 274).
3Loi no 78-23 du 10 janvier 1978 sur la protection et l’information des consommateurs de pro-
duits et de services (JORF du 11 janvier 1978, p. 301).
4Cass. 1re civ., 31 mai 1988, Société des eaux de l’Essonne c/ Chable (Bull., I, no 161, p. 111). Voir
cependant CA Angers, 16 décembre 1987, EDF c/ Briant et autres (CJEG 1988, p. 178, note
SABLIÈRE).
5Voir à ce propos Stéphane RIALS, Administration et organisation, 1910-1930. De l’organisation
de la bataille à la bataille de l’organisation dans l’administration française, Mémoire pour le DES de
104
Un système de pensée renouvelé
droit public, Roland DRAGO (dir.), Paris II, 1975, Beauchesne, 1977, 271 p., p. 169 et s. ; Albert
LANZA, Les projets de réforme administrative en France (de 1919 à nos jours), Mémoire pour le DES
de science politique, Jean BOULOUIS (dir.), Aix-en-Provence, PUF, coll. Publication de la Fa-
culté de droit et des sciences économiques d’Aix-en-Provence, 1968, 185 p.
1 Stéphane RIALS, Administration et organisation, 1910-1930. De l’organisation de la bataille à la
bataille de l’organisation dans l’administration française, Mémoire pour le DES de droit public, Ro-
land DRAGO (dir.), Paris II, 1975, Beauchesne, 1977, 271 p., p. 170.
2 Voir notamment Guy THUILLIER, « La Commission de révision des services administratifs
(1871-1873) », RDP 1976, p. 957-976.
3 Article 1er du décret du 14 mars 1920 (JORF du 15 mars 1920, p. 4278).
4 Article 1er du décret du 1er août 1922 (JORF du 4 août 1922, p. 8115).
5Article 1er de la loi du 3 août 1926 portant ouverture de crédits supplémentaires au titre du
budget général de l’exercice 1926 et création de nouvelles ressources fiscales pour la couver-
ture de ces dépenses et la dotation d’une caisse d’amortissement (JORF du 4 août 1926,
p. 8786).
6Article 2 du décret du 22 octobre 1932 portant création d’un comité supérieur d’économies et
de commissions tripartites d’économies (JORF du 23 octobre 1932, p. 11355).
7 Article 1er de la loi du 20 juin 1936 (JORF du 21 juin 1936, p. 6482).
8Article 2 du décret du 12 novembre 1938 relatif à la réorganisation administrative (JORF du
13 novembre 1938, p. 12888).
105
Une relecture des lois du service public
1Jacques CHEVALLIER, Science administrative, PUF, coll. Thémis Droit, 4e éd., 2007, XVI-
628 p., p. 36. Voir également sur cette évolution, Jacqueline MORAND-DEVILLER, « Les mé-
canismes de la réforme administrative », RIDC 1986, p. 675-687, spéc. p. 678 et s.
2Simon NORA, Rapport sur les entreprises publiques, Rapport au Premier ministre présenté au
nom du Groupe de travail du Comité interministériel des entreprises publiques, 1967, 76 p.,
p. 24 et s., spéc. p. 34 : « La vocation essentielle des entreprises publiques est donc d’abord de
satisfaire leur marché au moindre coût pour elles et pour la collectivité. Il est certes légitime
que l’État leur demande des services particuliers, étrangers à leurs stricts intérêts économiques,
à condition que l’avantage qu’en retire l’économie nationale soit supérieur à la perte qu’en
éprouve l’entreprise. »
3 Décret no 46-1786 du 9 août 1946 portant création d’un comité central d’enquête sur le coût et
le rendement des services publics (JORF du 11 août 1946, p. 7117). Voir Florence DESCAMPS,
« La création du comité central d’enquête sur le coût et le rendement des services publics :
1946-1950 », RFAP 2007, hors-série, p. 27-43.
4 Arrêté ministériel du 13 mai 1968 portant création d’une mission auprès du ministre de l’Éco-
nomie et des Finances, pour la rationalisation des choix budgétaires (JORF du 15 mai 1968,
p. 4863). Sur la mise en place de la Rationalisation des choix budgétaires, Philippe BEZES, Ré-
inventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), PUF, coll. Le Lien social, 2009,
XIV-519 p., p. 99 et s.
5Jean-Charles GODARD, La Rationalisation des Choix Budgétaires (La méthode RCB), Rapport
présenté au nom du Comité central d’enquête sur le coût et le rendement des services publics,
1970, 69 p.
6 Service Central d’Organisation et Méthodes, Bulletin Organisation et Méthodes, 1961, no 1, p. 4.
106
Un système de pensée renouvelé
137 DES EFFETS GLOBALEMENT RESTREINTS. — L’impact de ces diverses réformes sur
l’organisation et le fonctionnement des services publics reste toutefois très
limité.
139 Celles engagées après la Seconde Guerre mondiale sont tout aussi insuffi-
santes. En 1970, le Comité central d’enquête sur le coût et le rendement des
services publics rapporte que « piétine […] l’effort entrepris dès 1946 en vue
d’inciter les services de l’État à calculer des coûts et des prix de revient »3, et
que « [l’Organisation et Méthodes] apparaît encore à bien des égards […]
comme une fonction marginale dont les possibilités restent partiellement uti-
lisées »4. De même, et quoiqu’elle s’inspire de méthodes de gestion ayant fait
leur preuve dans le secteur privé, la Rationalisation des choix budgétaires
constitue, comme l’observe Jacqueline MORAND-DEVILLER, un « procédé
plus probant en théorie qu’en pratique et qui a donné lieu à quelques désillu-
sions »5 ; elle a été rapidement abandonnée, tout comme d’ailleurs le Plan-
ning-Programing-Budgeting system aux États-Unis. Il faut dire que le budget de
moyens, qui est organisé autour de la nature des dépenses (personnel, fonc-
tionnement, intervention, investissements…) et dans lequel chaque nature de
dépenses contribue globalement à la réalisation des objectifs, reste alors l’ex-
pression classique de la pratique budgétaire de l’État6.
107
Une relecture des lois du service public
108
Un système de pensée renouvelé
qui est considérée par la puissance publique comme présentant un intérêt gé-
néral suffisant pour que cette activité soit assumée, directement ou indirec-
tement, par la collectivité publique et soustraite à l’initiative privée et aux lois du
marché »1.
Dans le contexte de l’État-providence et dans le système de pensée impliquant
alors les services publics, les grandes lois d’adaptation constante, de conti-
nuité et d’égalité entretiennent avec les impératifs marchand et gestionnaire
un rapport de force qui s’inscrit dans une double dichotomie dominant-do-
miné, centre-marge, si bien que la notion de service public conserve, « durant
toute [sa] phase de dilution, un semblant d’unité et […] de cohérence »2. Elles
permettent d’appréhender les services publics dans leur globalité, en dépit de
leur grande diversité ; elles les singularisent à travers un système de pensée
juridico-administratif où, l’efficacité étant attachée à la régularité et à la spé-
cificité, la gestion publique apparaît supérieure à la gestion privée.
142 Cette conclusion est corroborée a contrario par la révolution que constitue l’in-
version de ce rapport de force dès la fin des années mille neuf cent quatre-
vingt.
109
Un système de pensée renouvelé
Chapitre 3
L’EMPRISE CONTEMPORAINE DES IMPÉRATIFS
MARCHAND ET GESTIONNAIRE SUR LES LOIS DU
SERVICE PUBLIC
111
Une relecture des lois du service public
144 Les principes généraux qui structurent le régime protecteur du service public
sont rapidement placés dans la pleine dépendance de l’ordre marchand (Sec-
tion 1). Ils se retrouvent concomitamment sous l’influence renforcée d’un im-
pératif gestionnaire qui contraint les choix opérés par les pouvoirs publics
dans la détermination des meilleures conditions d’organisation et de fonc-
tionnement des activités d’intérêt général (Section 2).
Section 1
LE PLACEMENT DES LOIS DU SERVICE PUBLIC DANS LA
PLEINE DÉPENDANCE DE L’ORDRE MARCHAND
112
Un système de pensée renouvelé
113
Une relecture des lois du service public
150 Sur le plan interne, il est à signaler que l’ordonnance du 1er décembre 1986,
implicitement ratifiée4, introduit des novations donnant jour à un dispositif
plus opérationnel. Elle institue en particulier une autorité administrative in-
dépendante, le Conseil de la concurrence5, dont les possibilités de saisine sont
élargies et à laquelle est transféré le pouvoir de sanction du ministre de l’Éco-
nomie.
1 CE, Ass., 3 février 1989, Compagnie Alitalia (Lebon p. 44), le juge reprenant les termes de l’ar-
ticle 3 du décret no 83-1025 du 28 novembre 1983 concernant les relations entre l’administra-
tion et les usagers (JORF du 3 décembre 1983, p. 3492) pour les élever au rang de principe gé-
néral du droit. L’obligation pour l’administration de faire droit à une demande d’abrogation
d’un règlement illégal est aujourd’hui contenue à l’article L. 243-2, alinéa 1er du Code des rela-
tions entre le public et l’administration. Cf. la jurisprudence CE, Sect., 10 janvier 1930, Despujol
(Lebon p. 30) et ses prolongements.
2Jean-Yves CHÉROT, « L’article 90, paragraphe 2, du traité de Rome et les entreprises de ré-
seaux », AJDA 1996, p. 171-182, spéc. p. 172.
3Sur ce point, Olivier BLIN, « Union européenne et Organisation mondiale du commerce –
Aspects matériels », JCl. Europe Traité 2016, fasc. 2261, § 32 et s.
4 CE, 7 février 1994, Ghez (Lebon p. 55). Voir David KATZ, Juge administratif et droit de la concur-
rence, Thèse de doctorat en droit public, Loïc GRARD (dir.), Bordeaux IV, 2003, PUAM, coll.
Institut de droit des affaires, 2004, 473 p., p. 65 et s.
5Créée par la loi no 2008-776 du 4 août 2008 de modernisation de l’économie (JORF no 181 du
5 août 2008, p. 12471, texte no 1), l’Autorité de la concurrence a succédé au Conseil de la con-
currence, qui avait lui-même remplacé la Commission de la concurrence instaurée en 1977.
114
Un système de pensée renouvelé
152 De façon tout à fait classique, les règles visant à garantir l’égalité entre opéra-
teurs sur le marché, au premier rang desquelles se rencontrent celles de con-
currence, sont directement applicables aux actes économiques des personnes
publiques, même administratifs3. La notion d’acte ou d’activité économique
permet également de vérifier, sans toutefois la fonder exclusivement, l’appli-
cabilité des règles dédiées à la protection des consommateurs4. Il n’y a là rien
de surprenant compte tenu de l’objet commun des deux corps de règles, à
savoir la régulation des rapports de nature économique au sein du marché
intérieur. Les services publics sont donc soumis aux règles du traité dans la
mesure où ils s’analysent, conformément à l’article 90, paragraphe 2 du traité
de Rome (article 106, paragraphe 2 TFUE), en des services d’intérêt écono-
mique général, c’est-à-dire en des entreprises soumises, du fait de leur but
d’intérêt général, à des obligations spécifiques de service public5.
Cette grille de lecture se retrouve, du reste, en droit interne : l’article 53 de
l’ordonnance de 1986 (article L. 410-1 du Code de commerce) prévoit l’appli-
cation des prescriptions concurrentielles et consuméristes y définies « à toutes
les activités de production, de distribution et de services, y compris celles qui
sont le fait de personnes publiques […] ».
153 De façon en revanche originale, les règles européennes du marché sont oppo-
sables à celles des décisions administratives qui, sans constituer intrinsèque-
ment des actes économiques, conduisent à porter atteinte au fonctionnement
du marché intérieur, étant entendu que la théorie de l’opposabilité, si elle est
développée et mise en œuvre pour sanctionner les effets anticoncurrentiels
de telles décisions, offre également la possibilité de sanctionner leurs effets
1 CJCE, 23 avril 1991, Höfner et Elser c/ Macroton, pt 21 (no C-41/90 ; Rec. CJCE, I, p. 1979).
2 CJCE, 16 juin 1987, Commission c/ Italie, pt 7 (no C-118/85 ; Rec. CJCE p. 2599) ; CJCE, 12 sep-
tembre 2000, Pavlov et autres, pt 75 (no C-180/98 ; Rec. CJCE, I, p. 6451) ; CJCE, 24 octobre 2002,
Aéroports de Paris c/ Commission, pt 79 (no C-82/01 P ; Rec. CJCE, I, p. 9297).
3La lecture des articles 85 et 86 TCEE (articles 101 et 102 TFUE) relatifs aux ententes et abus de
position dominante est, à cet égard, particulièrement convaincante.
4 À titre illustratif, la directive no 93/13/CEE du Conseil en date du 5 avril 1993, concernant les
clauses abusives dans les contrats conclus avec les consommateurs (JOCE no L-95 du 21 avril
1993, p. 29), vise les clauses des contrats conclus entre une personne physique agissant à des
fins qui n’entrent pas dans le cadre de son activité professionnelle et une personne physique
ou morale agissant dans le cadre de son activité professionnelle, qu’elle soit publique ou pri-
vée : le lien contractuel de consommation intervient nécessairement, suivant un angle de vue
téléologique, dans le cadre d’une activité économique.
5Communication de la Commission du 11 septembre 1996 intitulée « Les services d’intérêt gé-
néral en Europe » (COM[96] 443 final).
115
Une relecture des lois du service public
1CJCE, 18 juin 1991, ERT c/ DEP (no C-260/89 ; Rec. CJCE, I, p. 2925) ; CJCE, 19 mai 1993, Cor-
beau (no C-320/91 ; Rec. CJCE, I, p. 2533).
2 CJCE, 16 novembre 1977, INNO c/ ATAB, pt 31 (no C-13/77 ; Rec. CJCE p. 2115).
3 L’Accord général sur le commerce des services est pensé sur le modèle de la liste positive :
sont ouverts à la concurrence internationale les services expressément énumérés par l’État par-
tie ; la liste d’engagements négatifs n’est qu’utilisée dans un second temps, pour déterminer
les restrictions appliquées dans les secteurs effectivement libéralisés. Il n’en reste pas moins
que l’Accord, par les conditions restrictives qu’il met au retrait ou à la modification des enga-
gements pris, est censé produire « un "effet cliquet" ou "boule de neige" » aboutissant à une
« consolidation quasi-automatique » du marché mondial (Hélène RUIZ FABRI et Jean-Phi-
lippe CRONTIRAS, « L’Organisation mondiale du commerce et les services publics », Les rap-
ports de l’IDDRI, 2003, no 2, 64 p., p. 25).
4Olivier BLIN, « Union européenne et Organisation mondiale du commerce – Aspects insti-
tutionnels », JCl Europe Traité 2016, fasc. 2260, § 34 et s.
116
Un système de pensée renouvelé
1 Sur les enjeux de cet accord, Yves PETIT, « Le projet de partenariat transatlantique de com-
merce et d’investissement (TTIP) entre l’Union européenne et les États-Unis : une nouvelle ba-
taille pour davantage de libre-échange ? », L’identité du droit de l’Union européenne. Mélanges en
l’honneur de Claude Blumann, Bruylant, 2015 (829 p.), p. 737-752.
2 En janvier 1993, le gouvernement français présente un projet de charte européenne des ser-
vices publics. En 1995, le Premier ministre Alain JUPPÉ envisage de constitutionnaliser la no-
tion de « service public à la française », mais se heurte à son ambiguïté. Voir Georges VEDEL,
« Service public "à la française" ? Oui. Mais lequel ? », Le Monde du 22 novembre 1995. La ques-
tion des rapports entre le service public et le droit communautaire est également au centre de
nombreux rapports et travaux doctrinaux, notamment ceux de la CEDECE : Robert KOVAR
et Denys SIMON (dir.), Service public et Communauté européenne : entre l’intérêt général et le mar-
ché, Tome 1, Introductions et approche sectorielle et Tome 2, Approche transversale et conclusions, La
Documentation française, 1998, IX-514 p. et 515 p. Se reporter à la bibliographie générale.
3 T. confl., 6 juin 1989, Préfet de la région d’Ile-de-France, préfet de Paris (Lebon p. 293).
117
Une relecture des lois du service public
158 La résistance opposée par le juge administratif est cependant difficile à tenir
parce qu’elle s’inscrit à contre-courant des premières évolutions imposées ou
1Bernard STIRN, Conclusions sur T. confl., 6 juin 1989, Préfet de la région d’Ile-de-France, préfet
de Paris, RFDA 1989, p. 457-465, spéc. p. 463. Voir également Dominique BERLIN, « Les actes
de puissance publique et le droit de la concurrence », AJDA 1995, p. 259-273, spéc. p. 260 et s.
2 CE, 23 juillet 1993, Compagnie générale des eaux (Lebon p. 226).
3 CE, 29 juillet 1994, CAMIF (Lebon p. 365).
4 Pour une illustration, CE, 24 mai 1993, Chambre syndicale nationale du commerce et de la répara-
tion (no 111492).
5Pierre DELVOLVÉ, « La question de l’application du droit de la consommation aux services
publics (rapport introductif) », Dr. adm. octobre 1993, no spécial, p. 3-7, spéc. p. 7.
6Cass. 1re civ., 22 novembre 1994, Syndicat intercommunal des eaux de Croix (Bull., I, no 343,
p. 247).
7 CE, 29 juin 1994, Cainaud (no 128313).
8 Jérôme HUET, « La détermination des clauses abusives dans les contrats de service public et
les moyens de leur élimination : quel droit ? quels juges ? », LPA 1998, no 16, p. 7-12, spéc. p. 10.
118
Un système de pensée renouvelé
119
Une relecture des lois du service public
d’État franchit le pas quatre jours plus tard, dans l’arrêt Fédération française des
sociétés d’assurances1, où il annule un décret plaçant la Caisse nationale d’assu-
rance vieillesse agricole dans une situation d’abuser de sa position domi-
nante, situation contraire aux règles européennes du marché dont il faut bien,
en définitive, assurer le plein effet. Le revirement est total avec la solution So-
ciété Million et Marais du 3 novembre 19972, solution dans laquelle le juge ac-
cepte de contrôler la durée et les clauses tarifaires d’un contrat de concession
du service extérieur des pompes funèbres au regard de l’ordonnance de 1986.
Depuis lors, le juge administratif n’hésite pas à se fonder sur les droits interne
et européen de la concurrence pour vérifier la légalité des décisions prises en
rapport avec les principes généraux du service public, que ces droits leur
soient directement applicables ou seulement opposables. Il estime, à titre il-
lustratif, que le décret du 31 mai 1996 réorganisant, sur le fondement de la loi
de changement, le service public des bases de données juridiques, de sorte
que la diffusion des documents soit la plus large possible et réponde, selon
les termes de l’arrêt, « aux exigences d’égalité d’accès, de neutralité et d’ob-
jectivité », ne crée pas d’abus de position dominante au sens des dispositions
de l’ordonnance de 1986 et du traité de Rome3. D’autres exemples sont dispo-
nibles à propos de décisions fixant le régime tarifaire d’un service public4,
conférant des droits exclusifs dans l’exploitation d’un service5, accordant une
aide publique6 ou encore prises pour la gestion du domaine public7.
120
Un système de pensée renouvelé
121
Une relecture des lois du service public
164 LA TYPOLOGIE DES SERVICES PUBLICS NON ÉCONOMIQUES. — Rares, en effet, sont
les services publics considérés comme étant extérieurs à la sphère d’influence
des prescriptions marchandes.
122
Un système de pensée renouvelé
(dir.), Les services d’intérêt économique général et l’Union européenne, Bruylant, 2006 (XII-450 p.),
p. 3-38, spéc. p. 10 et s.
1CJCE, 19 janvier 1994, SAT Fluggesellschaft c/ Eurocontrol, pt 30 (no C-364/92 ; Rec. CJCE, I,
p. 43) ; CJCE, 18 mars 1997, Cali et Figli c/ Servizi Ecologici Porto di Genova, pt 23 (no C-343/95 ;
Rec. CJCE, I, p. 1547) ; CJCE, 26 mars 2009, Selex Sistemi Integrati c/ Commission, pt 70 (no C-
113/07 P ; Rec. CJCE, I, p. 2207) ; CJUE, 12 juillet 2012, Compass-Datenbank, pt 36 (no C-138/11) ;
Trib. UE, 28 septembre 2017, Aanbestedingskalender et autres c/ Commission, pt 33 (no T-138/15).
2 Giuseppe TESAURO, Conclusions sur CJCE, 19 janvier 1994, SAT Fluggesellschaft c/ Eurocon-
trol, Rec. CJCE, I, p. 45-54, spéc. p. 50.
3CJUE, 19 décembre 2012, Mitteldeutsche Flughafen et Flughafen Leipzig-Halle c/ Commission,
pts 43 et s. (no C-288/11 P).
4 CJUE, 12 décembre 2013, SOA Nazionale Costruttori, pts 26 et s. (no C-327/12).
5CJCE, 17 février 1993, Poucet c/ AGF et Pistre c/ Cancava, pt 18 (nos C-159/91 et C-160/91 ; Rec.
CJCE, I, p. 637) ; CJCE, 11 juillet 2006, FENIN c/ Commission (no C-205/03 P ; Rec. CJCE, I,
p. 6295) ; CJCE, 5 mars 2009, Kattner Stahlbau, pts 65 et 66 (no C-350/07 ; Rec. CJCE, I, p. 1513) ;
CJUE, 22 octobre 2015, EasyPay et Finance Engineering, pts 38 et s. (no C-185/14).
6CJCE, 27 septembre 1988, État belge c/ Humbel et Edel, pt 18 (no C-263/86 ; Rec. CJCE p. 5365) ;
CJCE, 7 décembre 1993, Wirth c/ Landeshauptstadt Hannover, pts 15 et 16 (no C-109/92 ; Rec.
CJCE, I, p. 6447) ; CJCE, 11 septembre 2007, Commission c/ Allemagne, pt 68 (no C-318/05 ; Rec.
CJCE, I, p. 6957).
7 CJCE, 12 juillet 2001, Smits et Peerbooms, pts 53 et s. (no C-157/99 ; Rec. CJCE, I, p. 5473). Sur
cette question, Louis DUBOUIS, « Le reflet du double visage de l’hôpital public dans le droit
communautaire », Le droit administratif : permanences et convergences. Mélanges en l’honneur de
Jean-François Lachaume, Dalloz, 2007 (1122 p.), p. 449-466.
123
Une relecture des lois du service public
166 Le droit français n’adopte pas une vision aussi restrictive à l’égard des ser-
vices publics non marchands. Le juge français rejoint la jurisprudence euro-
péenne en situant hors marché des activités d’intérêt général qui participent
à l’exercice de l’autorité publique3 ou des activités purement sociales basées
sur le principe de solidarité4 ; mais il paraît enclin à élargir la catégorie des
activités d’autorité5 et à identifier des services publics non économiques dans
d’autres activités sociales6 ou culturelles et artistiques7, en se fondant moins
sur leur objet que sur leur but et les modalités de leur organisation.
L’approche interne tendrait cependant à se resserrer. La circulaire du 29 sep-
tembre 2015 relative aux nouvelles relations entre les pouvoirs publics et les
associations8 laisse entendre que la majorité des activités associatives, notam-
ment celles de nature sociale, sont économiques. Se conformant à la position
1Voir en ce sens Sylvie HENNION, « Service public de santé et droit européen », RDSS 2013,
p. 45-58, spéc. p. 47-48. Cf. CJCE, 26 avril 1988, Bond van Adveteerders c/ État néerlandais, pt. 16
(no C-352/85 ; Rec. CJCE, I, p. 2085).
2CJCE, 23 avril 1991, Höfner et Elser c/ Macroton, pts 21 et s. (no C-41/90 ; Rec. CJCE, I, p. 1979) ;
CJCE, 11 décembre 1997, Job Centre, pts 21 et s. (no C-55/96 ; Rec. CJCE, I, p. 7119).
3 CE, 1er juin 1994, Letierce (Lebon p. 278) ; CE, 30 avril 2003, Union nationale des industries de car-
rières et des matériaux de construction (UNICEM), Association professionnelle des produits minéraux
industriels et autres (Lebon p. 191) ; CE, 12 février 2014, Conseil national des barreaux (Lebon tables,
no 356894).
4 CE, 30 mars 2001, Fédération nationale de la mutualité française (no 216974) ; CE, 29 octobre 2008,
LEEM – Les entreprises du médicament (no 306449) ; Cass. soc., 21 janvier 2009, Société Vaissière et
fils (Bull., V, no 14) ; CE, 13 mars 2013, I… c/ Ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la
Pêche (no 338645).
5 CE, Ass., 31 mai 2006, Ordre des avocats au barreau de Paris (Lebon p. 272), à propos de la Mission
d’appui à la réalisation des contrats de partenariat, dont les activités renvoient à « la mission
d’intérêt général, qui relève de l’État, de veiller au respect, par les personnes publiques et les
personnes privées chargées d’une mission de service public, du principe de légalité ». Voir
aussi CE, 17 mars 2017, Perez et Ordre des avocats de Paris (Lebon tables, no 403768), concernant
le médiateur des entreprises, service du ministère de l’Économie et des Finances, dont l’objet
concourt à « la mission d’intérêt général, qui relève de l’État, de développer les modes alterna-
tifs de règlement des litiges, corollaire d’une bonne administration de la justice ».
6 CE, Avis, 23 octobre 2003, Fondation Jean-Moulin (no 369315), le Conseil d’État prenant en con-
sidération « les conditions où elles sont mises en œuvre » pour exclure du champ économique
les prestations d’action sociale fournies par la Fondation Jean-Moulin à l’endroit des agents du
ministère de l’Intérieur.
7 Cf. CE, Sect., 6 avril 2007, Commune d’Aix-en-Provence (Lebon p. 155).
8Annexe 1 de la circulaire no 5811-SG du Premier ministre Manuel VALLS du 29 septembre
2015 relative aux nouvelles relations entre les pouvoirs publics et les associations. Voir aupa-
ravant, dans le même sens, la circulaire du Premier ministre François FILLON du 18 janvier
124
Un système de pensée renouvelé
2010 relative aux relations entre les pouvoirs publics et les associations (JORF no 16 du 20 jan-
vier 2010, p. 1138, texte no 1).
1 Bertrand SEILLER, « L’érosion de la distinction SPA-SPIC », AJDA 2005, p. 417-422.
2 Voir en particulier CE, Ass., 31 mai 2006, Ordre des avocats au barreau de Paris (Lebon p. 272).
Dans d’autres décisions, le juge circonscrit les missions administratives d’un établissement pu-
blic industriel et commercial « à celles de ses activités qui, telles la réglementation, la police ou
le contrôle, ressortissent par leur nature de prérogatives de puissance publique ». En ce sens,
CE, 2 février 2004, Blanckeman c/ Voies navigables de France (Lebon p. 18) ; T. confl., 28 mars 2011,
Groupement forestier de Beaume Haie c/ Office national des forêts (Lebon tables, no C3787) ; CE,
17 mai 2013, Voies navigables de France (no 356762) ; CE, 9 novembre 2015, A… c/ Office national
des forêts et Commune d’Allos (no 383791) ; T. confl., 3 juillet 2017, R… c/ Commune de Fontaine-le-
Comte et ONF (no C4084) ; CE, 3 octobre 2018, Société Sonorbois et autres (Lebon tables, no 410946).
3Pour des exemples significatifs de services publics dont la qualification comme administratifs
ou comme industriels et commerciaux a changé dans le temps, se reporter à Jean-François
LACHAUME, Hélène PAULIAT et Clotilde DEFFIGIER, Aurélie VIROT-LANDAIS (collab.),
Droit des services publics, LexisNexis, coll. Manuel, 3e éd., 2018, XII-793 p., p. 109-113.
4 Sur cette question, Jacques AMAR, De l’usager au consommateur de service public, Thèse de doc-
torat en droit privé, Alain GHOZI (dir.), Paris IX, 1999, PUAM, coll. Institut de droit des af-
faires, 2001, 591 p., § 321 et s. ; et du même auteur, « Plaidoyer en faveur de la soumission des
125
Une relecture des lois du service public
168 Formalisée par le Conseil d’État le 29 avril 1970 dans son arrêt Société Uni-
pain2, rendu sur les conclusions éclairantes de Guy BRAIBANT3, la première
hypothèse, dite de l’exception in house, est certainement la plus connue.
Elle a été encadrée par les directives du 26 février 20144, transposées en 20155
et 20166 ; les règles y afférentes figurent, désormais7, dans le Code de la com-
mande publique8. Ces textes fixent les conditions jurisprudentielles9 sous les-
quelles les personnes publiques sont dispensées du respect des prescriptions
services publics administratifs au droit de la consommation », Contrats conc. conso. 2002, p. 13-
17 ; Guylain CLAMOUR, « Personnes publiques et droit de la consommation », JCl. Adm. 2013,
fasc. 150-10, § 22 et s., § 37 et s.
1Jean-François SESTIER, « Les nouvelles dispositions relatives aux relations in house et aux
coopérations "public/public" », BJCP 2014, p. 170-177.
2CE, 29 avril 1970, Société Unipain (Lebon p. 280). Voir auparavant CE, 27 juin 1936, Bourrageas
(Lebon p. 609), l’État pouvant en l’occurrence étendre, sans méconnaître le principe de la liberté
du commerce et de l’industrie qui « ne fait pas obstacle à ce que l’État satisfasse, par ses propres
moyens, aux besoins de ses services », la fourniture de pain par une boulangerie militaire à des
établissements pénitentiaires.
3 Guy BRAIBANT, Conclusions sur CE, 29 avril 1970, Société Unipain, D. 1970, II, p. 430-431.
4Directives nos 2014/23/UE, 2014/24/UE et 2014/25/UE du Parlement européen et du Con-
seil du 26 février 2014 sur l’attribution de contrats de concession ; sur la passation des marchés
publics et abrogeant la directive no 2004/18/CE ; relative à la passation de marchés par des
entités opérant dans les secteurs de l’eau, de l’énergie, des transports et des services postaux
et abrogeant la directive no 2004/17/CE (JOUE no L-94 du 28 mars 2014, respectivement p. 1,
p. 65 et p. 243).
5Ordonnance no 2015-899 du 23 juillet 2015 relative aux marchés publics (JORF no 169 du
24 juillet 2015, p. 12602, texte no 38), ratifiée par l’article 39 de la loi no 2016-1691 du 9 décembre
2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie
économique (JORF no 287 du 10 décembre 2016, texte no 2).
6Ordonnance no 2016-65 du 29 janvier 2016 relative aux contrats de concession (JORF no 25 du
30 janvier 2016, texte no 66), ratifiée par l’article 40 de la loi no 2016-1691 précitée.
7Ordonnance no 2018-1074 du 26 novembre 2018 portant partie législative du code de la com-
mande publique (JORF no 281 du 5 décembre 2018, texte no 20).
8 Articles L. 2511-1 et s., L. 3211-1 et s.
9CJCE, 18 novembre 1999, Teckal (no C-107-98 ; Rec. CJCE, I, p. 8121) constitue l’arrêt inaugural
en la matière. D’autres jurisprudences ont suivi, permettant de préciser les contours de l’ex-
ception in house : CJCE, 11 janvier 2005, Stadt Halle et RPL Lochau (no 26/03 ; Rec. CJCE, I, p. 1) ;
126
Un système de pensée renouvelé
169 La seconde hypothèse, qui relève d’une coopération horizontale et non verti-
cale, d’où l’idée de prestations collaboratives de mutualisation ou de mise à
disposition de services, est d’origine jurisprudentielle plus récente3.
Les directives du 26 février 2014 la consacrent explicitement, en la condition-
nant strictement4 : d’une part, la mise en œuvre d’une telle coopération ne
doit obéir qu’à des considérations d’intérêt général ; d’autre part, les pouvoirs
adjudicateurs sont tenus de réaliser sur le marché concurrentiel moins de
20 % des activités liées à cette coopération.
CJCE, 21 juillet 2005, Coname (no C-231/03 ; Rec. CJCE, I, p. 7287) ; CJCE, 11 mai 2006, Carbo-
termo et Consorzio Alisei (no C-340/04 ; Rec. CJCE, I, p. 4137) ; CJCE, 13 novembre 2008, Coditel
Brabant (no C-324/07 ; Rec. CJCE, I, p. 8457) ; CJUE, 29 novembre 2012, Econord (nos C-182/11 et
C-183/11).
1 À noter qu’en 2010, le législateur français est venu encadrer très strictement le recours aux
prestations in house en créant les sociétés publiques locales : Loi no 2010-559 du 28 mai 2010
pour le développement des sociétés publiques locales (JORF no 122 du 29 mai 2010, p. 9697,
texte no 1). Le Conseil d’État a apporté des précisions utiles sur la condition du contrôle ana-
logue appliquée à ces sociétés (CE, 6 novembre 2013, Commune de Marsannay-la-Côte et Société
publique locale d’aménagement de l’agglomération dijonnaise, Lebon p. 261) ; sa jurisprudence (CE,
14 novembre 2018, Syndicat mixte pour l’aménagement et le développement des Combrailles et autre,
Lebon tables, no 405628) a par ailleurs suscité une nouvelle intervention législative afin que soit
sécurisé le périmètre des compétences exercées par elles (Loi no 2019-463 du 17 mai 2019 ten-
dant à sécuriser l’actionnariat des entreprises publiques locales, JORF no 115 du 18 mai 2019,
texte no 1).
2Étant précisé que « ce contrôle peut également être exercé par une autre personne morale, qui
est elle-même contrôlée de la même manière par le pouvoir adjudicateur » (articles L. 2511-1
et L. 3211-1 du Code de la commande publique). En outre, ce contrôle peut se faire conjointe-
ment avec d’autres pouvoirs adjudicateurs (articles L. 2511-3, L. 2511-4, L. 3211-3 et L. 3211-4
dudit code).
3CJCE, 9 juin 2009, Commission c/ Allemagne (no C-480/06 ; Rec. CJCE, I, p. 4747) ; CE, 3 février
2012, Commune de Veyrier-du-Lac et communauté d’agglomération d’Annecy (Lebon p. 18).
4 Voir les articles L. 2511-6 et L. 3211-6 du Code de la commande publique.
127
Une relecture des lois du service public
170 UN ÉTAT DE DÉPENDANCE AMPLIFIÉ. — Le constat final est bien celui d’une con-
ception extensive de la catégorie des services publics marchands, et donc de
la sphère marchande. Ce facteur de banalisation des interactions entre ser-
vices publics et marché amplifie la situation de dépendance des premiers en
cela qu’il accroît le champ d’influence des règles engendrées par le second.
Le relâchement du principe de non-concurrence publique y concourt aussi.
128
Un système de pensée renouvelé
129
Une relecture des lois du service public
174 À l’évidence, et même s’il n’a pas vocation à régler l’ensemble des situations,
le législateur peut déroger au principe de non-concurrence publique, qui a,
au mieux, valeur législative. Il faut néanmoins relever que ses habilitations,
outre qu’elles peuvent rester floues quant à l’étendue de la mission confiée,
ne sont pas toutes aussi compréhensives que la jurisprudence administrative5.
1Voir, pour quelques confirmations, CAA Bordeaux, 15 juillet 2008, Société Merceron TP
(no 07BX00373) ; CE, 3 mars 2010, Département de la Corrèze (Lebon tables, no 306911) ; CE,
17 mars 2017, A… et Ordre des avocats de Paris (Lebon tables, no 403768) ; CAA Versailles, 5 juillet
2018, Commune de Drancy (no 16VE01084).
2 CE, Ass., 30 décembre 2014, Société Armor SNC (Lebon p. 433, concl. DACOSTA) : « si aucun
principe ni aucun texte ne fait obstacle à ce que [les] collectivités ou leurs établissements pu-
blics de coopération se portent candidats à l’attribution d’un contrat de commande publique
pour répondre aux besoins d’une autre personne publique, ils ne peuvent légalement présen-
ter une telle candidature que si elle répond à un tel intérêt public, c’est-à-dire si elle constitue
le prolongement d’une mission de service public dont la collectivité ou l’établissement public
de coopération a la charge ».
3 Sophie NICINSKI, Droit public des affaires, LGDJ, coll. Domat Droit public, 5e éd., 2016, 780 p.,
§ 833. Dans le même sens, Guylain CLAMOUR, « Qui peut le moins peut le plus… ! Ou la
liberté économique de fait des personnes publiques », JCP A 2007, nos 44-45, p. 48-56. Pour une
étude plus ancienne, voir Didier TRUCHET, « Les personnes publiques disposent-elles, en
droit français, de la liberté d’entreprendre ? », D. aff. 1996, p. 731-735.
4CE, 21 juin 2000, Syndicat intercommunal de la Côte d’Amour et de la presqu’île guérandaise (Lebon
p. 284).
5 Voir notamment les articles L. 1111-10 et L. 2251-3 du Code général des collectivités territo-
riales concernant le maintien des services de proximité en milieu rural, et l’article L. 1425-1 du
même code s’agissant de la fourniture directe de services de communications électroniques.
6 Guylain CLAMOUR, op. cit., spéc. § 6.
130
Un système de pensée renouvelé
initiatives privées mais plutôt à côté d’elles, dans le cadre d’une lutte écono-
mique postulant la libre concurrence et la pleine satisfaction des consomma-
teurs1. L’organisation des services publics suivant les contraintes classiques
de continuité, de mutabilité et d’égalité doit avant tout répondre à l’ordre de
marché.
Section 2
L’INFLUENCE RENFORCÉE DE L’IMPÉRATIF GESTIONNAIRE
SUR LES LOIS DU SERVICE PUBLIC
1Didier CASAS, « Les personnes publiques et les règles de la concurrence : vers l’égale con-
currence ? », Cah. fonct. pub. avril 2001, p. 15-22, spéc. p. 22 : « La question porte moins, désor-
mais, sur la légitimité de cette présence [celle des personnes publiques dans l’activité écono-
mique] que sur ses modalités optimales ».
131
Une relecture des lois du service public
180 Les gouvernants ne pouvant s’appuyer que sur des ressources limitées pour
répondre à l’inexhaustible demande sociale, il est fort logique que la question
de la soutenabilité des finances publiques se soit perpétuée dans le discours
politique et qu’elle ait fini par s’imposer dans le champ juridique. La consé-
cration constitutionnelle des lois de programmation des finances publiques4
ou bien encore le développement du rôle des juridictions administratives spé-
cialisées, telles la Cour des comptes et les chambres régionales des comptes5,
illustrent la plus grande attention portée au resserrement des marges de ma-
nœuvre financière sur le plan interne.
Il en est de même à l’échelon supranational : outre les orientations réguliè-
rement formulées par les organisations internationales6, une politique euro-
péenne de discipline budgétaire a été mise en place par le traité de Maastricht
132
Un système de pensée renouvelé
183 Elle est avant tout économique, ainsi qu’il l’a été démontré précédemment.
Les services publics sont installés, du moins pour celles de leurs activités mar-
chandes, dans une lutte poussée à l’extrême par la version récente du libéra-
lisme, qui a ouvert « une phase de monothéisme en matière de religion éco-
nomique », où « le seul credo qu’il soit convenable d’exprimer semble être la
croyance en l’économie de marché et en ses vertus »4. Mis en concurrence avec
des entreprises privées issues du même secteur d’activité, rompues à la disci-
1 Les dispositions de l’article 126, paragraphe 2 TFUE prévoient ainsi que la Commission « sur-
veille l’évolution de la situation budgétaire et du montant de la dette publique dans les États
membres en vue de déceler les erreurs manifestes » et « examine notamment si la discipline
budgétaire a été respectée ». À cette fin, deux valeurs de référence sont utilisées, précisées par
l’article 1er du protocole no 12 sur la procédure concernant les déficits excessifs : en principe, les
rapports entre le déficit public prévu ou effectif et le produit intérieur brut et entre la dette
publique et le produit intérieur brut ne doivent pas dépasser respectivement 3 % et 60 %. Deux
règlements sont venus organiser une procédure pour déficits publics excessifs ouvrant droit
au prononcé de sanctions : le règlement no 1467/97/CE du Conseil du 7 juillet 1997 visant à
accélérer et à clarifier la mise en œuvre de la procédure concernant les déficits excessifs (JOCE
no L-209 du 2 août 1997, p. 6) et le règlement no 1056/2005/CE du Conseil du 27 juin 2005 mo-
difiant le règlement no 1467/97 (JOCE no L-174 du 7 juillet 2005, p. 5). Le Pacte de stabilité et de
croissance regroupe désormais six actes législatifs qui sont entrés en vigueur le 13 décembre
2011.
2Michel PÉBEREAU, Rompre avec la facilité de la dette publique, Rapport au ministre des Fi-
nances, La Documentation française, 2006, 189 p., p. 169 et s.
3Christian BLANC, Pour un État stratège, garant de l’intérêt général, Rapport de la Commission
« État, administration et services publics de l’an 2000 », La Documentation française, 1993,
135 p., p. 20.
4Jean-Claude PAYE, « L’encadrement institutionnel de l’économie de marché », RFAP 1992,
p. 19-23, spéc. p. 19.
133
Une relecture des lois du service public
1 Ainsi, par exemple, Patrick STAES et Nick THIJS rappellent, à propos de l’élargissement de
2004, que « la capacité administrative constitue [non seulement] un élément crucial pour ré-
pondre aux obligations inhérentes aussi bien au fait de devenir que d’être un État membre de
l’Union européenne », mais encore « une condition très importante pour l’Union européenne
dans son ensemble et pour chacun des États membres : l’Union étant une chaîne d’administra-
tions nationales, elle est aussi forte que son maillon le plus faible » (« Le management de la
qualité : un instrument de réglementation européenne "par le bas" », RFAP 2006, p. 493-513,
spéc. p. 495).
2 Adrien BASDEVANT et Jean-Pierre MIGNARD, L’empire des données : essai sur la société, les
algorithmes et la loi, Don Quichotte éditions, 2018, 275 p.
3Sur la question de l’administration électronique, voir par exemple Francis JUBERT, Elizabeth
MONFORT et Robert STAKOWSKI, La e-administration, Dunod, coll. Management public,
2005, XIII-232 p.
4Conseil d’État, Puissance publique et plateformes numériques : accompagner l’« ubérisation », Rap-
port public de 2017, La Documentation française, Les rapports du Conseil d’État, 2017, no 68,
190 p.
134
Un système de pensée renouvelé
187 UNE HÉTÉROGÉNÉITÉ APPARENTE. — Ces différentes contraintes, qu’il est dif-
ficile, sinon impossible, de hiérarchiser, peuvent paraître, de prime abord, hé-
térogènes. Leur synthèse est néanmoins réalisable autour d’une contrainte
gestionnaire unificatrice.
135
Une relecture des lois du service public
nomie, ce que laisse à penser Jacques ADDA lorsqu’il évoque « la double con-
trainte de compétitivité et de crédibilité financière »1. Elle tend également à
modifier la réceptivité des citoyens, qui se montrent plus sensibles à l’utilisa-
tion et au contrôle de celles-là2. Le discours revendicatif des usagers et des
agents du service public est directement influencé par l’évolution rapide des
moyens de communication et d’information — aujourd’hui, nombre d’infor-
mations sont accessibles sur internet et mobilisables dans l’instant — en
même temps qu’il la stimule. Cette évolution n’est pas non plus dissociable
du traitement des contraintes financière et concurrentielle3, le numérique
étant censé permettre de faire mieux avec moins de ressources budgétaires,
en libérant notamment les agents des tâches qui apparaissent les moins utiles
au regard de la valeur qu’elles créent pour les usagers et pour le service lui-
même.
1Jacques ADDA, La mondialisation de l’économie. Genèse et problèmes, La Découverte, 2006, 256 p.,
p. 198.
2En ce sens, André BARILARI et Michel BOUVIER, La LOLF et la nouvelle gouvernance financière
de l’État, LGDJ, coll. Systèmes Finances publiques, 3e éd., 2010, 261 p., p. 18-19.
3Francis JUBERT, Elizabeth MONFORT et Robert STAKOWSKI, La e-administration, Dunod,
coll. Management public, 2005, XIII-232 p., p. 6.
4Jacques CHEVALLIER, « La politique française de modernisation administrative », L’État de
droit. Mélanges en l’honneur de Guy Braibant, Dalloz, 1996 (817 p.), p. 69-87, spéc. p. 71.
5 Jacques CHEVALLIER, « Déclin ou permanence de l’intérêt général ? », L’intérêt général. Mé-
langes en l’honneur de Didier Truchet, Dalloz, 2015 (693 p.), p. 83-93, spéc. p. 87.
6En ce sens, Jean-Claude PAYE, « L’encadrement institutionnel de l’économie de marché »,
RFAP 1992, p. 19-23, spéc. p. 21-22. Dès 1970, André DEMICHEL évoque « le néo-capitalisme
136
Un système de pensée renouvelé
En cela, elles peuvent être qualifiées de positives et doivent, par suite, être
distinguées de l’obligation négative de ne pas perturber l’ordre marchand,
obligation qu’elles dépassent largement. En particulier, la contrainte concur-
rentielle et la contrainte sociologique ne se situent pas sur le même plan
d’analyse que cette obligation négative, qui constitue, tout au plus, leur sou-
bassement.
192 Elles tendent, en troisième et dernier lieu, à produire des effets sur le régime
juridique de l’ensemble des services publics, sans se soucier notamment de
leur caractère économique ou non économique, si bien que la distinction pré-
cédente s’en trouve renforcée. Les contraintes d’ordres budgétaire, technolo-
gique et sociologique ne connaissent pas les frontières de l’économie de mar-
ché.
Même la contrainte concurrentielle semble les ignorer, ainsi que le laisse pen-
ser, à titre illustratif, l’extension du recours au benchmarking, méthode de com-
paraison et de quantification des procédés de gestion en vigueur depuis le
début des années mille neuf cent quatre-vingt dans le secteur privé, qui s’ap-
puie sur des données chiffrées afin de mettre en concurrence un certain nom-
bre de services, d’agents au regard de leurs résultats1.
technocratique [qui va] jusqu’au bout de la logique du système, jusqu’à la conception "améri-
caine" selon laquelle le service public n’est en somme qu’une entreprise comme une autre,
soumise à la loi du marché, de la rentabilité et du profit » (« Vers le self-service public », D.
1970, Chron., p. 77-80, spéc. 80).
1Patrick SIMON, « Benchmarking : l’utilisation du chiffre dans la gestion de l’État. Entretien
avec Emmanuel Didier », Mouvements 2010, no 63, p. 155-161. Pour une vue d’ensemble de la
question, Isabelle BRUNO et Emmanuel DIDIER, Benchmarking. L’État sous pression statistique,
Zones, 2013, 209 p.
137
Une relecture des lois du service public
196 L’érection du New public management en modèle de référence profite des tra-
vaux du Fonds monétaire international (FMI)5, de la Banque mondiale6 ou de
l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)7,
1Sur ce point, Jacques CHEVALLIER, Science administrative, PUF, coll. Thémis Droit, 4e éd.,
2007, XVI-628 p., p. 403.
2François-Xavier MERRIEN, « La Nouvelle Gestion publique : un concept mythique », Lien
social et Politiques 1999, no 41, p. 95-103, spéc. p. 96.
3 Ibid., p. 97.
4 Ibid.
5 Cette organisation internationale, qui a pour mission de « promouvoir la coopération moné-
taire internationale, de garantir la stabilité financière, de faciliter les échanges internationaux,
de contribuer à un niveau élevé d’emploi et à la stabilité économique et de faire reculer la pau-
vreté » (Jeremy CLIFT [dir.], Qu’est-ce que le Fonds monétaire international ?, Guide du FMI, 2004,
52 p., p. 1), dispose notamment, depuis 1998, d’un Code de bonnes pratiques en matière de
transparence des finances publiques, étant observé que la mise en application des pratiques
proposées est facultative. Ce code est complété et précisé par un Manuel sur la transparence des
finances publiques.
6 La Banque mondiale permet le financement multilatéral de programmes de développement
en vue de lutter contre la pauvreté. Dans cette optique, elle soutient financièrement et techni-
quement la mise en œuvre des réformes administratives dans les pays en développement. Voir
notamment, sous forme de résumé, Groupe Indépendant d’Évaluation, Réforme du secteur pu-
blic : qu’est-ce qui fonctionne et pour quelle raison ? Une évaluation de l’aide de la Banque mondiale par
l’IEG, Éd. de la Banque mondiale, 2008, 23 p.
7Les solutions et propositions formulées en ce domaine par l’OCDE l’ont été par l’intermé-
diaire de son Service de gestion publique créé en 1989 et transformé, en 2002, en Direction de
138
Un système de pensée renouvelé
197 En France, la contrainte gestionnaire accroît son emprise sur les services pu-
blics en trois temps, qui rendent compte de l’impulsion politique mise à réa-
juster les méthodes et procédés de gestion de ceux-là sur le modèle du mana-
gement des entités privées.
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Une relecture des lois du service public
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Un système de pensée renouvelé
1Cf. le décret no 90-82 du 22 janvier 1990 relatif à l’évaluation des politiques publiques (JORF
no 20 du 24 janvier 1990, p. 952).
2Voir le décret no 95-1007 du 13 septembre 1995 relatif au comité interministériel pour la ré-
forme de l’État et au Commissariat à la réforme de l’État (JORF no 214 du 14 septembre 1995,
p. 13558).
3Philippe BEZES, Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), PUF,
coll. Le Lien social, 2009, XIV-519 p., p. 388.
4Circulaire du Premier ministre Alain JUPPÉ du 26 juillet 1995 relative à la préparation et à la
mise en œuvre de la réforme de l’État et des services publics (JORF no 174 du 28 juillet 1995,
p. 11217).
5Jean PICQ, L’État en France. Servir une nation ouverte sur le monde, Rapport au Premier ministre,
La Documentation française, 1995, 143 p.
6Cf. le décret no 92-604 du 1er juillet 1992 portant « charte de la déconcentration » (JORF no 154
du 4 juillet 1992, p. 8898).
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Une relecture des lois du service public
203 C’est la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) du 1er août 20012,
appliquée pour la première fois au budget de l’année 2006, qui engage ce der-
nier temps3. Elle abandonne une logique de moyens fondée sur la nature des
dépenses au profit d’une logique de résultats, consacrant ainsi l’idée selon
laquelle « les services publics doivent, à l’instar de n’importe quelle entre-
prise, rendre compte de leurs performances »4. Précisément, elle met en place
une répartition des crédits budgétaires par destinations (missions, pro-
grammes, actions5) et prévoit leur allocation sur la base de projets annuels de
performances où sont précisés, notamment, les coûts associés, les objectifs
visés, les résultats attendus et les indicateurs retenus (article 51 de la LOLF) ;
ces documents, annexés au projet de loi de finances de l’année, ont vocation
à être comparés avec les rapports annuels de performances joints, quant à eux,
aux projets de loi de règlement (article 54 de la LOLF).
1En ce sens, Luc ROUBAN, « La réforme de l’État et son contexte. Réformer l’État : pourquoi
et pour quoi ? », Cahiers français 2008, no 346, p. 3-7, spéc. p. 3.
2Loi organique no 2001-692 du 1er août 2001 relative aux lois de finances (JORF no 177 du 2 août
2001, p. 12480, texte no 1). Sur la préparation de cette réforme, voir notamment Bernard
ABATE, La nouvelle gestion publique, LGDJ, coll. Systèmes Pratique, 2e éd., 2014, 157 p., p. 27
et s.
3Michel RODRIGUEZ, Le service public et la loi organique relative aux lois de finances du 1er août
2011. Contributions de la réforme des finances publiques à la modernisation de l’État, Thèse de docto-
rat en droit public, Jean-Marie PONTIER (dir.), Aix-Marseille III, 2011, PUAM, coll. Centre de
Recherches Administratives, 2013, 488 p.
4Lucie CLUZEL-MÉTAYER, « La dilution du service public dans la réforme de l’État », in
AFDA, Le service public, Dalloz, coll. Thèmes et commentaires, 2014 (VI-262 p.), p. 123-139, spéc.
p. 125.
5 L’article 7 de la LOLF précise que « les crédits ouverts par les lois de finances pour couvrir
chacune des charges budgétaires de l’État sont regroupés par mission relevant d’un ou plu-
sieurs services d’un ou plusieurs ministères. Une mission comprend un ensemble de pro-
grammes concourant à une politique publique définie. […] Un programme regroupe les cré-
dits destinés à mettre en œuvre une action ou un ensemble cohérent d’actions relevant d’un
même ministère et auquel sont associés des objectifs précis, définis en fonction de finalités d’in-
térêt général, ainsi que des résultats attendus et faisant l’objet d’une évaluation ».
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Un système de pensée renouvelé
205 Contrairement à ce que laisse suggérer son appellation, la première est axée
sur le fonctionnement concret des structures étatiques. Elle entend, dès 2007,
« identifier les réformes qui permettront de réduire les dépenses de l’État,
tout en améliorant l’efficacité des politiques publiques »4, soit « faire mieux et
moins cher »5. Aussi postule-t-elle l’examen exhaustif des objectifs, des coûts,
des moyens et des résultats associés à ces politiques, par l’intermédiaire d’au-
dits6 pilotés par un comité de suivi et, in fine, par le Conseil de la modernisa-
tion des politiques publiques.
Cependant, l’ordre et le sens des mots ne trompent pas : son axe principal de
réforme est d’ordre comptable7 — elle est d’ailleurs conduite par le ministère
143
Une relecture des lois du service public
206 La MAP, mise en place en 20121, tend à rectifier les incohérences et les insuffi-
sances de la RGPP : elle bénéficie d’une dimension interministérielle en étant
placée sous l’autorité du Premier ministre, et réhabilite les services publics et
leurs agents au travers, d’une part, de ses axes de réforme (simplifier l’action
publique, mesurer la qualité des services publics, accélérer la transition nu-
mérique, évaluer pour moderniser les politiques publiques2) et, d’autre part,
de sa « méthode nouvelle, caractérisée par la volonté de responsabiliser l’en-
semble des acteurs publics […], de placer la réponse aux attentes et aux be-
soins des citoyens au cœur de [ses] objectifs et d’assurer l’adhésion des fonc-
tionnaires et agents publics »3.
En dépit de ces références, les appels au New public management continuent de
s’inscrire dans un contexte de rigueur budgétaire, et donc, dans une perspec-
tive largement comptable4 : dès le départ, il s’agit de construire des « services
publics efficaces […], mais des services publics qui ne pèsent pas trop lourde-
ment sur les contribuables et les finances publiques »5, de « rénover [les] ser-
vices publics dans le respect [des] objectifs de redressement des comptes pu-
blics »6 ; progressivement, les axes de réforme évoluent, l’évaluation ne visant
plus uniquement à « réformer les politiques publiques » mais contribuant en-
core, et peut-être surtout, « au redressement des comptes publics »7.
1 Décrets nos 2012-1198 et 2012-1199 du 30 octobre 2012 portant respectivement création du se-
crétariat général pour la modernisation de l’action publique et du comité interministériel pour
la modernisation de l’action publique (JORF no 254 du 31 octobre 2012, textes nos 2 et 3).
2Hélène PAULIAT, « La modernisation de l’action publique réside-t-elle désormais dans la
mesure de la qualité des services publics ? », JCP A 2012, no 46, p. 2-3.
3Circulaire no 5630/SG du Premier ministre Jean-Marc AYRAULT du 9 janvier 2013 relative
à la modernisation de l’action publique.
4Voir le dossier de La Gazette des communes, intitulé « MAP : moderniser pour économiser ? »,
en ligne sur [Link]/dossiers/map-moderniser-pour-economiser/.
5 Circulaire no 5630/SG du 9 janvier 2013 précitée.
6 Ibid.
7Relevé de décisions du quatrième Comité interministériel pour la modernisation de l’action
publique du 18 décembre 2013, accessible en ligne à partir de [Link], 20 p.,
p. 1.
8 Circulaire no 5968/SG du Premier ministre Édouard PHILIPPE du 26 septembre 2017 rela-
tive au Programme « Action publique 2022 ».
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Un système de pensée renouvelé
agents publics sont envisagées corrélativement à une baisse rapide des dé-
penses publiques. Cet objectif comptable est d’ailleurs prédominant. Outre
qu’il est le seul pour lequel est pris un engagement ferme — « réduire de trois
points la part de la dépense publique dans le PIB d’ici 2022 »1 —, il influence
la conduite et le contenu du programme : préparés et suivis par le Premier
ministre et le ministre de l’Action et des Comptes publics, nourris par les ré-
flexions d’un comité de revue des missions et des dépenses publiques créé
pour l’occasion, les travaux y afférents doivent déboucher sur une révision
profonde et durable des missions de l’État, des collectivités territoriales et des
organismes de la Sécurité sociale.
Dans son discours à la Cour des comptes du 22 janvier 20182, le président de
la République Emmanuel MACRON a confirmé la visée budgétaire des di-
verses transformations envisagées dans ce cadre, l’objectif étant précisément
de « revoir la structure même des politiques publiques pour redonner de l’ef-
ficacité à la dépense publique et donc, à terme, la réduire ».
Sans surprise, le rapport « CAP 2022 » de juin 20183 accorde également une
place de choix à l’idée de soutenabilité économique du service public4.
208 Il n’est pas douteux, enfin, que les réformes territoriales les plus récentes pro-
cèdent d’un esprit similaire et tendent, au moins partiellement, à transposer
dans l’ensemble des structures administratives, qu’elles soient nationales ou
locales, déconcentrées ou décentralisées, les préceptes du New public manage-
ment. En témoigne tout particulièrement le décret du 7 mai 2015 portant
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Une relecture des lois du service public
1Décret no 2015-510 du 7 mai 2015 portant charte de la déconcentration (JORF no 107 du 8 mai
2015, texte no 23).
2Voir Hélène PAULIAT, « La déconcentration nouvelle est arrivée ! », JCP A 2015, no 24, p. 31-
32.
3Circulaire no 6029/SG du Premier ministre Édouard PHILIPPE du 24 juillet 2018 sur l’orga-
nisation territoriale des services publics.
4Circulaire no 6092/SG du Premier ministre Édouard PHILIPPE du 12 juin 2019 relative à la
mise en œuvre de la réforme de l’organisation territoriale de l’État (JORF no 135 du 13 juin
2019, texte no 2).
5 Jacques CHEVALLIER, « Les orientations nouvelles des politiques de réforme administrative
en France », Pyramides 2010, version en ligne ([Link]/701), § 28 et s. ; OCDE,
Examens de l’OCDE sur la gouvernance publique : France. Une perspective internationale sur la Révi-
sion générale des politiques publiques, Éditions OCDE, 28 février 2012, 280 p., avec le point de vue
critique d’Hélène PAULIAT, « Appréciation de la RGPP : la France doit aller plus loin ! », JCP
A 2012, nos 10-11, p. 4-5 ; Inspection générale de l’administration, Inspection générale des fi-
nances, Inspection générale des affaires sociales, Bilan de la RGPP et conditions de réussite d’une
nouvelle politique de réforme de l’État, Rapport au Premier ministre, 25 septembre 2012, La Docu-
mentation française, 367 p.
6Cf. Sébastien CARÉ, « Les libéraux sont-ils tous des apôtres du New Public Management ? La
question du service public dans la pensée libérale contemporaine », in Emmanuel CHERRIER
146
Un système de pensée renouvelé
La fin du vingtième siècle marque ainsi une rupture décisive. Depuis lors, les
impératifs économique et gestionnaire n’effleurent plus le régime juridique
du service public : ils le pénètrent, ils le creusent en profondeur, au point d’at-
teindre son noyau dur. Leur influence n’est plus périphérique, ni même va-
riable : elle s’étend dorénavant aux lois d’égalité, de continuité et de change-
ment. Il n’y a plus d’approche valable de ces principes qui ne tienne compte
de ce nouveau rapport de force, dans l’inversion duquel le droit de l’Union
européenne a joué le rôle de catalyseur.
210 La conséquence est d’importance : la notion de service public entre dans une
phase de précarité réelle. Surplombé par les rationalités marchande et managé-
riale, le système de pensée juridique dans lequel sont aujourd’hui impliqués
les services publics est différent de celui qu’il était. Il n’est plus gouverné, au
premier rang, au premier niveau, par les principes spécifiques qui faisaient
son essence jusqu’alors. La place qu’y occupent les lois de continuité, de chan-
gement et d’égalité, caractéristiques de la rationalité juridico-administrative,
est clairement redéfinie.