LE SECRET
DU
VAUTOUR
DU MEME AUTEUR:
Histoire de la Guerre
« VICTOIRE DES BLINDES»
Politique
« PAR LE FEU, PAR LE SANG»
Emeutes en Afrique
Romans
« DOULEURS »
« L'ANNEAU DE CRISTAL »
«LES LUMIERES DU CIEL»
En Préparation :
« LA FLEUR DE SABLE »
Roman
GEORGES GUILLE
LE S E C R E T
DU
VAUTOUR
Roman
NOTE DE L'AUTEUR
Les personnages de ce roman sont fictifs et
toute ressemblance avec des personnes vivantes
ou décédées ne peut-être que fortuite.
Georges GUILLE.
« Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée.
Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin
[de pleurs. »
ALFRED DE MUSSET
(La nuit d'octobre)
1
La famille Terragut
Poussée par deux bras nerveux, la bêche s'enfonçait pro-
fondément dans la terre grasse et noirâtre, cisaillant de sa
lame tranchante les racines souterraines du champ. Frappée
par les rayons du soleil matinal, elle renvoyait à travers le
branchage d'un pommier en fleurs le scintillement du métal
luisant.
Sous l'effort, l'homme ahanait, tandis que suintant de son
front plissé, de grosses gouttes de sueur imbibaient la glèbe,
encore humectée des averses de mars.
Son dos se courbait, ses jambes fléchissaient, ses bras se
raidissaient et poussaient en un mouvement régulier et puis-
sant.
Retournées par l'outil, les mottes luisantes donnaient une
teinte claire au champ, dont la verdeur disparaissait peu à
peu sous la terre.
Par instants, une main se détachait du manche et venait
balayer le front du paysan, chassant la sueur qui en perlait.
Rivé à sa bêche, l'homme, tout à sa tâche, ne portait son
regard que vers cette terre qu'il déchirait.
Indifférent à ce qui se passait autour de lui, il ne vit pas
la masse noire qui, du bout du terrain, allait faire vibrer
ses tympans.
— Loule !
Surpris, il arrêta son mouvement et sans lever la tête, il
attendit.
— Loule !
La tête aux cheveux grisonnants fit un mouvement en
direction de la voix et fixa la silhouette.
— Qu'est-ce qu'il y a ? dit-il au bout d'un moment.
— Arrive un peu, j'ai quelque chose à te dire.
— Ça peut attendre ?
— Viens ici, il faut que je te dise.
— Avance-toi.
— Non, j'ai mes souliers du dimanche.
— Alors, laisse-moi finir.
— Il faut que tu viennes tout de suite.
Se redressant brusquement, l'homme lâcha son outil, jeta
un regard sans répondre et à contre-cœur se dirigea d'un pas
pesant vers la femme qui attendait au bord du champ.
— Qu'est-ce qu'il y a ? dit-il d'une voix lasse lorsqu'il fut
parvenu près d'elle.
— Je viens de voir monsieur le Curé.
— Et puis après... C'est pour ça que tu me déranges.
— Tu as encore fait du beau à ce qu'il m'a dit.
— Quoi, quoi... qu'est-ce que j'ai encore fait ?
— Tu dois le savoir mieux que moi ! rugit-elle, le visage
empourpré, une visible colère faisant trembler son corps
empâté.
— Explique-toi au lieu de me faire perdre du temps ou
alors va-t'en. Tu ne vois pas que je travaille. Ça ne pouvait
pas attendre ce que tu as à me dire ?
— Non ! il fallait que je te le dise tout de suite.
— Alors, parle, et ne me pose plus de questions, sans ça
je retourne à ma bêche.
— Il y a que monsieur le Curé n'est pas content de toi.
— Mais je le sais, tu me l'as dit cent fois. Il ne va pas
m'obliger à aller à la messe quand même !
— C'est pas pour ça. Il sait que tu es un mécréant et ne
cherche pas après toi pour garnir son église. C'est à cause
de mademoiselle Bernatas.
— Ah ! Oui, la grenouille de bénitier.
— Tu vois, je ne te le fais pas dire, bougre de vieux
mulet. Tu n'as pas honte à ton âge d'aller dire des choses
pareilles à cette demoiselle ?
— Ah ! la salope. Et qu'est-ce qu'elle est allée dire au
curé ?
— Que tu l'avais traitée de... tiens, j'ai honte de le répé-
ter, bougre de satanas.
— Boudié ! Et c'est pour ça qu'elle fait tant d'histoires ?
— Tant d'histoires... tant d'histoires... mais tu ne te rends
pas compte de ce que tu lui as dit.
— Mais j'ai dit ça en rigolant. Je ne voulais pas lui faire
de la peine.
— N'empêche que tu lui as dit.
— C'est sa faute aussi. Elle se mêle toujours de ce qui
ne la regarde pas.
— C'est pas une raison pour insulter les gens.
— Oh! dis ! tu commences à « mé faire cagua», toi aussi.
Si c'est pour ça que tu es venue, retourne à la maison et laisse-
moi travailler tranquille.
— Ça ne te fait rien à toi, bien sûr, qu'on me montre du
doigt dans la rue en disant : « Vé, c'est madame Terragut,
la femme de ce malpoli de Terragut qui passe son temps à
insulter les demoiselles. » Ça ne te fait rien à toi, bien sûr !
— Je me fous pas mal de ce que disent les gens, bougre
d'idiote, et tu devrais en faire autant au lieu de toujours te
tracasser l'esprit avec ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent.
Les gens... les gens... ils sont pire que moi... et de plus, ils
sont hypocrites... tandis que moi je dis toujours ce que je
pense !
Emporté par une subite colère, rouge comme un coqueli-
cot, Terragut piétinait d'un soulier rageur la terre qu'il venait
de retourner, tandis que ses bras s'agitaient en tous sens.
— Et maintenant, fous-moi la paix avec tes histoires de
demoiselles. Je retourne travailler parce que ce n'est pas ton
curé qui viendra retrousser ses manches à ma place. Allez,
file à la maison et bouche un peu tes oreilles quand tu pas-
seras devant les pies du quartier.
— Sainte Mère ! Mais qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu
pour avoir un homme pareil, s'écria madame Terragut en
s'éloignant, l'air courroucé.
Revenu près de sa bêche, Terragut, après un dernier regard
à sa femme, reprit sa position et nerveusement se remit à
trancher dans la terre. Au bout du champ, madame Terragut,
jupes retroussées, posait délicatement ses pieds aux endroits
les moins terreux, pour ne point salir ses souliers neufs, seul
luxe de sa maigre garde-robe.
Il était près de midi, lorsque madame Terragut qui s'affai-
rait auprès de ses casseroles, dans la vaste cuisine de sa
coquette maison de la rue des Tanneurs, entendit frapper dis-
crètement à la porte d'entrée.
Dénouant rapidement les ganses de son tablier de cuisine,
elle le posa sur une chaise et se précipita vers la porte.
— Qui est-ce ? interrogea-t-elle, en enflant la voix.
Derrière la porte, c'était le silence.
— Qui est-ce ? insista-t-elle à nouveau.
Intriguée de ce silence persistant, elle ouvrit brusquement
la porte et ne trouva devant elle que le spectacle monotone
de la rue déserte.
— Tiens ! s'exclama-t-elle tout à coup en se baissant pour
ramasser une enveloppe posée sur le perron.
Se penchant au dehors, elle jeta un regard de part et
d'autre de la porte et ne voyant âme qui vive referma douce-
ment le lourd battant de bois.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? murmura-t-elle en se diri-
geant à la hâte vers le buffet de la salle à manger où elle
savait trouver son étui à lunettes.
L'enveloppe déchirée, elle en extirpa une feuille de papier
pliée en quatre.
« Votre mari est un vaurien et un suppôt de Satan. »
Ainsi s'exprimait le message.
— Un suppôt ? Qu'est-ce que ça veut bien dire, marmonna-
t-elle, une subite rougeur aux joues. Sûrement une méchan-
ceté. Ça c'est encore un coup de la Marie : ça ne peut-être
que de cette garce, pardi !
Repliant le papier, elle le glissa dans l'enveloppe, ôta ses
lunettes qu'elle replaça dans l'étui et après l'avoir rangé dans
un tiroir du buffet, regagna sa cuisine.
— Je suis sûre que c'est cette garce de Marie, ne cessait-
elle de marmonner entre ses dents, tout en jetant dans une
énorme poêle des tranches de pommes de terre, même pas le
courage de le dire en face. Un vaurien, mon mari ! Et un
suppôt en plus ! Ça je me demande qu'est-ce que ça doit
bien vouloir dire. Sûrement une grossièreté. Peut-être que
Loule il le sait, lui. Et dire que je suis la femme d'un vaurien !
Mais non ce n'est pas un vaurien, mon homme. C'est un rigolo,
pas plus, et il ne mérite pas qu'on le traite comme ça. Garce !
attends un peu, tu vas voir.
— Oh ! la mère, ça ne va pas, lança tout à coup une voix
juvénile, du haut de l'escalier qui mène à l'étage.
— Ah ! te voilà, toi, bougre de fainéant ! C'est à cette
heure qu'on se lève !
— C'est dimanche, non ! J'ai bien le droit de me reposer
un peu.
— A quelle heure tu t'es encore couché ?
— Comme d'habitude !
— Menteur ! A deux heures, ton lit n'était même pas
défait.
— Ah ! parce que madame me surveille maintenant.
— Il ne manquerait plus que ça, petit noceur. Tu te
prends pour un homme peut-être ! A la place de ton père,
je te visserais à ton lit.
— Je suis pas un homme... je suis pas un homme. Dis,
tu en trouveras des fils comme moi qui à mon âge gagnent
déjà leur vie.
— Ah ! Parlons-en de ce que tu gagnes. Il te le faut tout
pour ton argent de poche.
— Et si je ne travaillais pas, tu serais bien forcée de m'en
donner le samedi pour sortir. Alors !
— Oh ! quel culot ! Allez, va t'habiller avant que ton père
arrive, sans ça, ça va encore brailler ce matin.
— Oh ! vous les femmes quand on parle argent, vous vous
fâchez tout de suite !
— Tu te tais, petit saligaud ! Sans ça, tu vas voir !
Descendant les dernières marches de l'escalier, Albert, le
fils unique des Terragut, en pyjama, les cheveux dépeignés
et les yeux encore bouffis de sommeil, entra dans la cuisine
et prenant sa mère par la taille, l'embrassa et d'un air dou-
cereux lui dit :
— Te fâche pas, maman. C'était pour te faire bisquer.
Et, chaque fois, tu marches !
— Tu n'es pas gentil.
— Tu sais que je t'aime bien, va.
— On ne le dirait pas, à t'entendre.
— Tu es une grosse bêtasse. Tu cries et tu t'énerves de
suite. Quelle poudrière !
Dans un geste calin, Albert la serra une nouvelle fois
contre lui et l'embrassa sur le front.
— Toi, tu dois avoir encore besoin de quelque chose, lui
dit-elle en l'écartant et en clignant de l'œil.
— Non, maman, parole.
— Ça m'étonnerait !
— La preuve c'est que je ne te demanderai rien aujour-
d'hui.
— Bon, bon, tant mieux.
— Dis, maman, qu'est-ce que tu avais tout à l'heure ? Tu
parlais toute seule.
— Moi !
— Je suis pas sourd.
— C'est des choses qui ne te regardent pas.
— Tu peux me les dire. Si je peux t'aider.
— Tu es trop jeune pour...
— Dis, j'ai dix-neuf ans. Je ne suis plus un bébé et je
comprends la vie quand même.
— Morveux, va ! Allez, laisse cela. Je te dis que ça ne
te regarde pas. Le père va arriver, va t'habiller.
— Bon ! Tant pis pour toi.
— Oui, c'est cela. Tant pis pour moi. Allez, file !
D'une bourrade, elle le repoussa et s'en retourna à ses
casseroles.
— Toinette, tu es là ?
— Et où veux-tu que je sois ? grogna madame Terragut
en voyant entrer son mari crotté jusqu'aux chevilles, sa bêche
sur l'épaule. Fais attention, tu vas tout salir.
— Ça sent bon ! Albert est levé ?
— Tout juste.
— Il a dû encore se coucher à une bonne heure, cette nuit.
— Avec un père comme toi qui le laisse faire tout ce qu'il
veut, c'est pas difficile.
— Il faut bien qu'il s'amuse. C'est de son âge.
— De mon temps les jeunes étaient plus sérieux.
— De ton temps ! C'est bien loin. Tu sais que tout a
changé maintenant.
— C'est bien dommage. C'était mieux et on était plus
tranquille.
— De quoi que tu te plains. Albert n'est pas des plus
mauvais. Il fait comme tous les garçons de son âge.
— Vous les hommes vous n'avez pas le même cœur que
nous. Vous ne vous souciez pas tant.
— Mais vous, vous voyez du mal partout et pour un rien
vous vous rongez le sang. Alors tu crois que je ne pense pas
au petit quand il est dehors ? J'y pense peut-être plus que
toi, mais je me fais une raison. On n'y peut rien. Toi, tu
voudrais le garder toute la journée dans tes jupes et le couver
comme un œuf. Tu oublies que le poussin a grandi et que
maintenant c'est un jeune coq qui veut se mesurer avec la
vie. Tu ne changeras jamais et tu es une vieille bécasse.
— Vous ne comprenez pas vous les hommes. Vous êtes
des sans-cœur, lui jeta madame Terragut en essuyant rapide-
ment une larme du coin de son tablier.
— Toinette ! Tu vas pas pleurnicher maintenant. Ce que
je t'en dis, c'est pour ton bien, pas plus. Je l'aime autant
que toi le petit, mais moi je comprends, tandis que toi tu
te le figures encore au berceau.
— C'est notre unique, Loule, et nous commençons à nous
faire vieux.
Compatissant, le père Terragut, qui ressentait lui aussi le
profond amour maternel de sa femme, se pencha vers elle et
d'un air mystérieux lui demanda :
— Ça sent bon dans tes casseroles, si tu me disais plutôt
ce que tu nous as fait aujourd'hui.
— Bien sûr, pour ce qui est de l'estomac, là, tu es fort.
— Ça ne me dit pas ce que tu as fait !
— Des pommes à la farigoule avec du lapin, pardi !
— Hum ! Alors, je sens que j'ai faim. Allez, grosse bê-
tasse, et ne rumine plus de mauvaises idées.
— Oh ! c'est pas à ça que je pense.
— Et à quoi, alors ?
— A ce que cette garce de Bernatas m'a envoyé.
— Et qu'est-ce qu'elle t'a envoyé ?
— Une lettre. Tu peux la lire, elle te concerne.
— A moi ?
— Oui, à toi. Elle est dans le tiroir du buffet. Prends-la
et tu verras.
Intrigué, Louis Terragut se précipita vers le meuble et
revint vers la cuisine en tenant l'enveloppe entre ses doigts.
— Lis ! lui dit-elle.
Dépliant le papier, il le prit des deux mains et, l'éloignant
de ses yeux, se mit à le lire en épelant les mots.
— Qui te dit que c'est elle, dit-il au bout d'un instant,
c'est pas signé.
— On ne signe pas de pareilles saletés, mais je suis sûre
que c'est elle.
— Qui l'a portée ?
— Je l'ai trouvée sous la porte tout à l'heure.
— Qu'est-ce que ça veut dire suppôt ? Tu le sais, toi ?
— Non, mais c'est un mot que je lui ai souvent entendu
dire.
— Suppôt de Satan ! Il n'y a que les gens d'église qui
emploient ce mot de Satan. Tu as raison, c'est peut-être bien
elle.
— Il y a surtout que tu te moques toujours d'elle et c'est
surtout ça qui me fait penser que c'est elle.
— Mettons qu'elle ait voulu se venger. Mais on ne traite
pas un homme de mon âge de vaurien. C'est un mot pour
les jeunes. Elle m'a rajeuni. Il faudra que je la remercie !
— Je te défends bien de lui en parler, imbécile. Elle
serait trop contente, cette garce.
— Tu as raison. Faisons comme si on n'avait rien reçu.
— Oui, mais toi, laisse-la tranquille.
— Mais c'est elle qui me fait toujours des histoires.
— Dis plutôt que tu te régales à lui en faire.
— Bon, bon, ça va.
— Ça va, ça va ! Mais je suis sûre qu'à la première occa-
sion, tu vas lui sortir quelques saletés.
— Mais elle se régale, cette vieille bique, quand je lui
en dis. Elle rougit, elle baisse la tête mais dans le fond, elle
aime ça.
— Allez, allez, va te laver les mains et passe à table.
Se penchant dans le couloir, elle enfla la voix et poussa
un retentissant :
— Albert ! On mange !
— Je viens, répondit une voix du premier étage.
— Tu lui as montré la lettre, dit en sourdine Terragut,
en se penchant vers sa femme.
— Bé, non ! Il ne faut pas lui en parler. Ça lui ferait
de la peine et il serait capable d'aller lui dire des sottises.
— Tu as raison.
— Tu veux une cigarette, Albert ? dit Louis Terragut, le
repas terminé.
— Tu sais que je ne fume pas.
— Tu préfères fumer devant les filles pour faire l'homme.
— Non, même pas devant les filles, comme tu dis.
— Ne mens pas, on t'a vu.
— Qui ?
— Des gens.
— C'est pas vrai parce que lorsqu'on fume on se cache.
— Je te le fais pas dire.
— Oh ! des fois quand on se promène avec elles dans la
campagne, on s'arrête derrière une haie et puis on tire tous
sur la même cigarette.
— C'est du propre ! Et les filles aussi ?
— C'est un jeu, c'est pas du vice.
— Enfin, vous fumez quoi.
— C'est ça, dit madame Terragut qui arrivait, le balai à
la main, pour nettoyer la salle à manger, donne-lui de bon-
nes idées. Il n'est pas assez dévergondé comme ça, il faut que
tu lui...
— Oh ! Boudie ! C'est pas parce qu'on fume qu'on est un
bandit. Ton curé aussi il fume !
— Laisse mon curé où il est. Je te parle de ton fils. Pas
la peine de lui donner de mauvaises idées.
Terragut allait répondre, mais devant le regard courroucé
de sa femme, il se tut, empoigna la bouteille d'eau-de-vie et
s'en versa une rasade dans sa tasse de café.
— Une goutte, Bébert ?
— Non, c'est trop fort.
— Tu préfères peut-être le whisky ?
— Je n'en ai jamais bu. C'est trop cher, lui répondit
Albert en éclatant de rire devant la mine renfrognée de sa
mère.
— Quel homme ! laissa échapper madame Terragut, en
regagnant sa cuisine.
— Alors, ça va à ton bureau ?
— Oui, je commence à piger. Au début c'était dur, mais
maintenant ça va.
— Monsieur Curel est gentil avec toi ?
— Il ne me dit jamais rien. C'est mademoiselle Prouet
qui s'occupe surtout de mon travail.
— Et elle, elle est brave ?
— Ça dépend des jours.
— Tu t'entends bien avec elle, quand même ?
— Je suis bien obligé, c'est elle qui commande.
— Tu as raison, c'est mieux comme ça.
— Oui, mais il y a des fois qu'elle m'énerve. Elle veut
toujours avoir raison et elle est têtue comme une bourrique.
— Elle connaît mieux le travail que toi, il faut lui obéir.
— Oh ! c'est pas pour le travail qu'on se chamaille. C'est
sur tout. Elle a des idées de vieille !
— Il ne faut pas lui en vouloir, elle est née dans un autre
temps. Que veux-tu, toi aussi, quand tu seras vieux, tu n'au-
ras pas les mêmes idées que les jeunes.
— D'accord. On peut avoir des idées pas trop fraîches,
mais il y a quand même des gens qui sont gentils et d'autres
qui sont mauvais. Et elle, elle fait partie des mauvais.
— Toi, tu es là pour apprendre le métier. Alors ne fais
pas attention, laisse-la dire.
— Je voudrais t'y voir, toi, avec ton caractère.
— Mon caractère ! C'est ça, insulte-moi maintenant.
— J'ai pas dit ça pour te critiquer, papa. J'ai voulu dire
que tu ne te laisserais pas faire.
Frottant vigoureusement son menton de sa main droite,
Terragut regarda son fils, fronça les sourcils, puis soudain,
d'un ton rieur, lui jeta :
— Belaïe (1) que tu as raison, petit. Ah ! Je vais faire
ma sieste. Tu sors ?
— J'ai rencard avec Simone à deux heures.
— Rencard ? Qu'es a co ?
— Rendez-vous, quoi ! Ce que tu es vieux jeu quand
même.
— Eh bien, si tu lui sors des trucs comme ça toute la
(1) Belaïe en patois : peut-être.
j o u r n é e à la P r o u e t , j e c o m p r e n d s q u e v o u s s o y e z c o m m e le
c h i e n e t le c h a t . E t o ù v a s - t u a v e c S i m o n e ?
— Peut-être au cinoche.
— D i s , ça n e t e d é r a n g e r a i t p a s d e p a r l e r f r a n ç a i s a v e c t o n
père ! J e n e suis p a s u n « e s t r a n g e r », m o i ! Ç a m a r c h e a v e c
Simone ?
— E l l e est g e n t i l l e , o n s ' a i m e b i e n .
— A l o r s , vas-y, m a i s fais a t t e n t i o n d e n e p a s te la frotter
a v a n t d e p a s s e r d e v a n t le c u r é .
— O h ! Papa ! m u r m u r a Albert en rougissant.
— E t allez ! d i t m a d a m e T e r r a g u t e n e n t r a n t d a n s la s a l l e
à m a n g e r . V a z o u m a y ( 2 ) A p r è s l a c i g a r e t t e , le v e r r e de fine
e t m a i n t e n a n t les filles. A v e c u n « é d u c a t i o n n e u r » (sic)
c o m m e t o i t u vas e n f a i r e u n b e a u « g a n g u e s e t e r » (re-sic)
d e t o n fils !
— T u sais, B é b e r t , ta m è r e e l l e v i e i l l i t , m a i s p o u r ce q u i
est des o r e i l l e s , p a r d o n , c ' e s t p a s d e m a i n q u ' e l l e d e v i e n d r a
s o u r d e , é c l a t a T e r r a g u t e n s ' é t i r a n t s u r sa c h a i s e .
— T a i s - t o i , b o u g r e d e S a t a n a s , v a te c o u c h e r . L à a u m o i n s
o n ne t ' e n t e n d pas !
— D u m o m e n t q u e v o u s v o u s f a i t e s des p o l i t e s s e s , m o i
j e m e t a i l l e , d i t A l b e r t e n se l e v a n t . A ce s o i r , les v i e u x !
— J e m e t a i l l e ! Les v i e u x ! Q u e l l e g é n é r a t i o n ! E t ç a a
r e n c a r d p o u r a l l e r a u c i n o c h e ! A h ! si m o n p a u v r e p è r e e n -
t e n d a i t ça ! T u vois, m a m a n T e r r a g u t , ils n ' o n t p l u s d e res-
p e c t p o u r l e u r s p a r e n t s ces j e u n e s f r e l u q u e t s !
— Ça n ' e m p ê c h e p a s q u e je v o u s a i m e b i e n q u a n d m ê m e !
j e t a e n r i a n t A l b e r t q u i v e n a i t d e d é v a l e r e n c o u r a n t l'esca-
l i e r et q u i e n u n é c l a i r se t r o u v a d a n s la r u e , a p r è s a v o i r
c l a q u é b r u y a m m e n t la p o r t e d ' e n t r é e .
— T u v i e n s , M a m a n , d i t T e r r a g u t e n p r e n a n t sa f e m m e
p a r la taille.
(2) Vas-y encore.
— J e v a i s a u x v ê p r e s , t u le sais b i e n .
— O h ! pardon, j'oubliais que m a d a m e avait rendez-vous
avec son c u r é !
— A v e c u n h o m m e c o m m e t o i , c'est t o u t e la j o u r n é e q u e
j e d e v r a i s a l l e r p r i e r le B o n D i e u !
— C ' e s t p a s le r ô l e d e s h o m m e s d e p r i e r , m a d a m e T e r r a -
g u t , m o i je p r i e a v e c m a b ê c h e e t a v e c m a s u e u r e t ça m e
r a p p o r t e p l u s q u e tes p r i è r e s .
— V e u x - t u te t a i r e , m é c r é a n t .
— N e te f â c h e p a s , t u v o i s p a s q u e je p l a i s a n t e .
— J e te p r i e r a i à l ' a v e n i r d e p l a i s a n t e r sur a u t r e chose.
— B i e n , b i e n , m a d a m e , n e v o u s f â c h e z pas, v o u s allez m e
f a i r e d e la p e i n e !
— M o n Dieu, quel h o m m e !
— E t s u r t o u t n e v a p a s f a i r e u n s c a n d a l e à la M a r i e , si
t u la vois.
— Sois t r a n q u i l l e , j e n e l u i d i r a i p a s g r a n d ' c h o s e , m a i s
ce q u e j e l u i d i r a i , ça s u f f i r a !
— P o u r ça, j e t e f a i s c o n f i a n c e !
E t a p r è s u n g e s t e a f f e c t u e u x à sa f e m m e , T e r r a g u t , a l o u r d i
p a r u n s o m m e i l naissant, s'engagea dans l'escalier q u i m e n a i t
à sa c h a m b r e .
A p a s m e n u s , la c o h o r t e d e s f i d è l e s g a g n a i t l e n t e m e n t
l ' é g l i s e e n p a p o t a n t à v o i x b a s s e s u r les d e r n i e r s p o t i n s d e
la v i l l e . P e u d ' h o m m e s p a r m i e u x . L e u r s a n c t u a i r e à e u x
c ' é t a i t l a p l a c e d e la V i c t o i r e o ù se d é r o u l a i e n t d e b r u y a n t e s
p a r t i e s d e p é t a n q u e , s p o r t - r o i d u M i d i d e la F r a n c e .
P a r m i la f o u l e c l a i r s e m é e , u n e s i l h o u e t t e se d é t a c h a i t ,
a p p o r t a n t , a u m i l i e u des r o b e s n o i r e s d e s c r o y a n t e s , u n e n o t e
discordante.
Marie Bernatas, le « grand é c h a l a s », comme l'appelait
Louis T e r r a g u t , essayait de d i s s i m u l e r l ' o u t r a g e des ans e n
a r b o r a n t u n e r o b e d e j e u n e fille, s u r m o n t é e d e la t r a d i t i o n -
n e l l e q u e u e d e r e n a r d si c h è r e a u x v i e i l l e s filles. U n e f e m m e
m a r i é e est f i è r e d e l ' a n n e a u q u ' e l l e p o r t e a u d o i g t . U n e
d e m o i s e l l e « à m a r i e r » a r b o r e n o n m o i n s f i è r e m e n t sa « q u e u e
de renard », équivalent du p a n n e a u « à v e n d r e » q u ' a p p o s e n t
certains commerçants !
D e r r i è r e la l o n g u e d e m o i s e l l e , M a d a m e T e r r a g u t , d i g n e e t
r é s e r v é e , t o u t e r e l u i s a n t e d e ses s o u l i e r s n e u f s , o b s e r v a i t d ' u n
œ i l p e r ç a n t ses m o i n d r e s m o u v e m e n t s .
R é s o l u e à n e p a s f a i r e d ' e s c l a n d r e a v a n t la s a i n t e céré-
m o n i e , e l l e se p r o p o s a , s i t ô t celle-ci t e r m i n é e , d e d i r e « d e u x
mots » à l'auteur d u message offensant p o u r son s e i g n e u r et
m a î t r e de mari.
U n e h e u r e plus tard, repues de prières, et après avoir gra-
t i f i é la c o r b e i l l e d u c u r é d ' u n e m a i g r e o b o l e , ces d a m e s sor-
tirent enfin, l'air plus d i g n e et c o m m e soulagées d'avoir
i n v o q u é le p a r d o n d u T o u t - P u i s s a n t .
S u r v e i l l a n t d u c o i n d e l ' œ i l le « g r a n d é c h a l a s » , M a d a m e
T e r r a g u t a t t e n d i t q u e la d e m o i s e l l e B e r n a t a s s o r t e e t se m i t
e n d e v o i r d e la s u i v r e à d i s t a n c e r e s p e c t u e u s e .
T o u t e à ses p e n s é e s v e r t u e u s e s o u a u t r e s , l ' a u t r e n ' a v a i t
p o i n t r e m a r q u é le m a n è g e .
C'est a u m o m e n t où elle a r r i v a i t d e v a n t l'école m a t e r n e l l e
q u ' e l l e e n t e n d i t , c o m m e issue d e s e n t r a i l l e s d e la t e r r e , u n e
v o i x f o r t e se m a n i f e s t e r d e r r i è r e elle.
— M e r c i p o u r la l e t t r e d e ce m a t i n !
S u r p r i s e , la B e r n a t a s se r e t o u r n a e t se t r o u v a n e z à n e z
a v e c la f e m m e d e s o n h a b i t u e l a n t a g o n i s t e .
— C'est à m o i q u e vous parlez ?
— C e r t a i n e m e n t p u i s q u e n o u s s o m m e s seules d a n s cette
rue.
— Qu'est-ce que vous m e voulez ?
— V o u s savez t r è s b i e n de quoi je veux parler, grande
pute !
C e m o t , M a d a m e T e r r a g u t n e l ' a p a s p r o n o n c é avec la
facilité q u ' o n t certaines m é g è r e s à s ' e x p r i m e r aussi v e r t e m e n t
m a i s , la c o l è r e a i d a n t , e l l e s ' e s t s e n t i e l ' a u d a c e d e le l a n c e r
à la f a c e d e la v i e i l l e f i l l e .
— D i t e s d o n c , soyez p o l i e , e s p è c e d e p a y s a n n e .
— P o l i e ! A v e c u n e sale p e r s o n n e d e v o t r e g e n r e , ce s e r a i t
t r o p d ' h o n n e u r à vous faire.
— Passez v o t r e c h e m i n . Je n'ai pas l ' h a b i t u d e d e causer
a v e c d e s g e n s d e v o t r e espèce.
— Pas a v a n t de savoir p o u r q u o i vous avez fait glisser
v o t r e o r d u r e sous m a porte.
— J'ai trop d'éducation, madame, p o u r m'abaisser à de
telles v i l e n i e s .
— O h ! p a s la p e i n e d e s o r t i r v o t r e d i c t i o n n a i r e !
— J e ne vois pas p o u r q u o i vous m'accusez moi, p l u t ô t
q u ' u n e autre.
— P a r c e q u ' i l n ' y a q u e v o u s q u i e n ê t e s c a p a b l e ici. O n
v o u s c o n n a î t , v o u s savez, e t t o u t le m o n d e s a i t ce q u e v o u s
valez.
— Q u a n d o n a u n m a r i c o m m e le v ô t r e , i l n e f a u t p o i n t
s ' é t o n n e r de recevoir u n j o u r quelques leçons de politesse.
— A h ! vous pouvez p a r l e r de politesse, vous qui écrivez
c o m m e la d e r n i è r e f i l l e d u . . .
M a d a m e T e r r a g u t a l l a i t p r o n o n c e r le m o t q u i é v o q u e les
a m o u r s faciles mais, p r i s e d ' u n e s o u d a i n e p u d e u r , elle a r r ê t a
net son élan oratoire.
— Oh ! rugit la B e r n a t a s , c'est t r o p fort !
— V o u s p o u v e z t o u j o u r s n i e r q u e ce n ' e s t p a s v o u s , sale
m e n t e u s e , m a i s m o i je sais q u e c'est... vous... e t q u ' i l n ' y a
que... vous... q u i êtes c a p a b l e d e ça.
A l e r t é e s p a r le b r u i t d e la d i s c u s s i o n , des s i l h o u e t t e s se
d e s s i n a i e n t d e r r i è r e les v o l e t s , t a n d i s q u e des r i r e s é t o u f f é s
arrivaient j u s q u ' a u x oreilles des antagonistes.
Le visage livide, t r e m b l a n t e d e colère, M a d a m e T e r r a g u t
c o n t i n u a i t d e l a n c e r ses i m p r é c a t i o n s , sans se p r é o c c u p e r d e
la g a l e r i e q u i se r é j o u i s s a i t d e ce p e t i t i n t e r m è d e i m p r é v u .
— Salope ! cria-t-elle dans u n d e r n i e r saubresaut de son
g o s i e r e x a c e r b é . S a l o p e , q u e v o u s êtes !
E t sans a t t e n d r e la r é p l i q u e d e s o n a d v e r s a i r e , e l l e t o u r n a
les t a l o n s e t s ' e n f u t d ' u n p a s n e r v e u x s ' e n g o u f f r e r d a n s la
p e t i t e i m p a s s e m e n a n t à sa m a i s o n .
L ' œ i l é t i n c e l a n t d e h a i n e , la B e r n a t a s la r e g a r d a p a r t i r ,
h a u t a i n e e t a r r o g a n t e , p u i s , b r u s q u e m e n t , se d é t o u r n a e t p a r -
t i t c o m m e u n e f l è c h e v e r s la c u r e p r o c h e . M o n s i e u r le C u r é
a l l a i t , u n e fois d e p l u s , ê t r e le c o n f i d e n t d u « g r a n d é c h a l a s » .
S u r la p l a c e , les v o l e t s se r e f e r m è r e n t e n s i l e n c e , m e t t a n t
h o r s d e v u e les p r i v i l é g i é s d e c e t t e s c è n e t r a g i - c o m i q u e .
H e u r e u x L o u i s T e r r a g u t ! Il a u r a i t p u , s ' i l n ' a v a i t é t é
p l o n g é d a n s les d é l i c e s d e sa s i e s t e d o m i n i c a l e , m e s u r e r a i n s i
l ' a m o u r p r o f o n d d e sa d i g n e é p o u s e , q u i v e n a i t d e v e n g e r
son h o n n e u r !
— Coucou ! Simone, c'est moi ! dit Albert qui venait de
poser ses mains sur le charmant visage de sa promise, assise
sur un pan de vieux mur, à u n tournant de la vieille route
de Grasse.
— Fada ! tu m'as fait peur ! s'exclama l'interpellée en
éclatant de rire.
— Il y a longtemps que tu es là ?
— Ça te regarde ? Il n'y a pas une heure, va.
— Ça, je m'en doute et je m'étonne même que tu sois
déjà là.
— Merci quand même ! Où on va ?
— Où tu voudras. Au Fémina, on joue les « Tricheurs ».
— Maman m'a dit que ce n'était pas u n film p o u r nous.
— Mais c'est u n film de jeunes justement.
— Oui, mais dans ce film ils font des choses pas propres,
paraît-il.
— Boudie, on n'est plus des gosses. Allez, viens, on y va.
T u ne le diras pas à ta mère.
— Oui, mais elle le saura.
— Et puis après, elle ne va pas te tuer p o u r ça !
— Bon. Si tu y tiens.
— Faisons vite, il doit y avoir la queue.
Depuis u n an Albert fréquentait Simone Penant, une char-
mante brunette de dix-huit ans, employée au garage Dorange,
le spécialiste de la voiture d'occasion, en qualité de dactylo-
comptable. Ils s'étaient connus à l'occasion d u mariage d ' u n
cousin de Simone dont le père était un camarade de guerre
de Louis Terragut. Depuis cette date, les deux jeunes gens
n'avaient cessé de se fréquenter et avaient formulé des pro-
jets d'avenir. Mais avant de consommer cette idylle, et de
se préparer aux joies du mariage, Albert avait tenu avant tout
à accomplir ce que chaque citoyen a le devoir de faire : son
service militaire.
Dans l'attente de cet événement, ils jouissaient de la vie
avec toute l'insouciance de leur jeunesse et l'ardeur de leur
a m o u r naissant.
Une seule ombre au b o n h e u r d'Albert : Jean Deroin, le
vendeur d u garage Dorange, qui s'intéressait d'un peu trop
près aux charmes troublants de la jolie Simone.
Réveillé par sa femme vers la fin de l'après-midi, Louis
Terragut, repu et dispos, était venu s'asseoir sur le perron
de sa porte, p o u r y lire le journal local.
Près de lui, Madame Terragut, assise sur un petit esca-
beau, une corbeille à ouvrage à ses pieds, racommodait et tri-
cotait le linge usagé de la famille.
— Quelle marmotte, ruminait Madame Terragut, tout en
poussant son aiguille. Si je ne t'avais pas réveillé, tu dormais
jusqu'à demain.
— Pour ce que j'ai à faire, tu pouvais aussi bien me
laisser dormir.
— Va faire un tour aux Allées, ça te fera prendre l'air.
— Tu trouves que je ne suis pas assez à l'air pendant la
semaine.
— Alors, reste, bougre de fainéant.
— Dire qu'il y a des femmes qui voudraient que leurs
maris restent près d'elle et toi tu me pousses à sortir. Si
j'étais plus jeune, tu ne me le dirais pas.
— Il n'est pas beau, lui ! Qu'est-ce que tu te figures ?
— Bon, bon, je m'en vais. Tu mériterais que je rentre
saoul comme une bourrique.
— Ah ! pour ça, je suis tranquille ! Tu es bien trop rapiat
pour rentrer dans un café.
— Rapiat, moi ! Mais dis donc, qu'est-ce qu'il te prend ?
Tu veux que je sorte, que je me saoule et puis quoi encore,
que je galope après les filles, peut-être.
— Alors, pour ça !
— Mais on dirait que tu me provoques !
— Et non, imbécile. Tu ne vois pas que c'est pour te faire
sortir un peu que je te dis ça. Tu en meurs d'envie !
— Oh ! oh ! tu sais... moi...
Et c'était ainsi tous les dimanches ; la même scène se re-
produisait avec une régularité de pendule.
— Dis, tu ne m'as pas dit. Et la grande Marie ?
— Ne me parle pas de cette garce, je t'en prie.
— Tu l'as vue ?
— Ça te regarde ?
— Qu'est-ce que tu lui as dit ?
— Ses quatre vérités, pardine. J'espère que tu la laisseras
tranquille maintenant.
— Mais je...
— Ça va, je te connais. Allez, ouste, va te promener, tu
m'empêches de travailler.
— Merci, Maman, dit Terragut en faisant la petite voix.
Je me sors.
— A huit heures, on soupe, tu le sais !
— Bien, mon adjudant !
Et sans attendre la réplique de sa femme, Terragut se leva
et d'un pas nonchalant s'en fut vers les Allées, où il savait
retrouver ses vieux amis.
Les Allées d'Azémar, lieu de rassemblement des boulistes
du dimanche, grouillaient de monde en ce jour de repos
dominical. Autour du kiosque à musique qui ne résonnait
plus depuis longtemps des flonflons des musiques munici-
pales, mais qui subissait à certaines époques le rythme épi-
leptique des guitares électriques et des jazz-band endiablés,
des hommes en bras de chemise gesticulaient, le verbe haut
et le geste large, autour de la reine de ces lieux : la boule.
Autour de ces boules brillantes, dorées ou argentées, les
hommes oubliaient tout ce qui meuble leurs pensées quoti-
diennes. Les boules, lancées avec ardeur, chassaient leurs sou-
cis et leurs peines. Elles constituaient pour eux le moyen
d'évasion idéal ainsi qu'une saine distraction. Exercice des
bras mais aussi des gosiers car on crie toujours au cours de
ces passionnantes parties. Et les supporters qui font la double
haie ne sont pas les moins braillards et les moins enthou-
siastes !
Sur les bancs verts scellés sur le macadam des trottoirs,
des hommes, dont les mains noueuses s'agrippaient à des can-
nes multiformes, bavardaient en laissant peser sur le sol leurs
jambes vacillantes.
Tout ce qui vivait, travaillait, pensait et aimait dans cette
ville était disséqué, commenté, envié, critiqué, jalousé par
ces juges d'un monde vieillot et désuet. Car en cette matière,
il faut l'avouer, les hommes n'ont rien à envier aux femmes !
Compagnons de jeux des patriarches, de jeunes enfants,
perchés sur des cycles à leur taille, couvraient de leurs cris
de jeunes bêtes sauvages les conversations et les exclamations
de leurs pères.
Autour du kiosque, les parties de pétanque se déroulaient...
Arrivé sur la place, Terragut, les paupières plissées pour
donner à ses yeux une acuité visuelle plus puissante, se mit
à regarder en tous sens, tel un radar fouillant le ciel.
Tout à coup, sa tête se figea, son cou s'allongea et, filant
droit devant lui, il se dirigea vers un petit groupe qui devi-
sait le long de la barrière du jardin public.
— Oh ! Loule ! lança un des causeurs en le voyant
s'approcher.
— Vé, Merluche ! répondit Terragut en lui tendant la
main. Dé qué fasse aqui ? (1)
— Commé teu ! (2)
Après avoir serré les mains des compagnons de Merluche,
Terragut prit place dans le cercle et attendit son tour d'inter-
venir dans la conversation.
— Ton fils est rentré ? demanda Terragut en s'adressant
à son ami.
— Dimanche prochain il sera là.
— Ta femme doit être contente.
— Je pense bien. Depuis que ça barde en Algérie elle ne
tient plus en place.
— Ça se comprend. Mais ça ne va pas durer. Et puis
maintenant c'est fini pour lui.
(1) Qu'est-ce que tu fais là ?
(2) Comme toi.
— T a n t q u e j e n e le s a u r a i p a s s u r le b a t e a u j e n e serai
pas tranquille.
— E t le t i e n , T e r r a g u t ?
— Il d o i t p a r t i r l ' a n n é e p r o c h a i n e .
— T o i a u m o i n s t u es s û r q u ' i l n ' i r a p a s là-bas.
— J e l ' e s p è r e b i e n , m a i s a v e c ce q u i se passe e n ce m o m e n t
o n n e sait jamais.
— Le t e m p s q u ' i l fasse ses classes et t o u t sera f i n i .
— T a n t m i e u x p a r c e q u ' o n e n a assez d e c e t t e h i s t o i r e
d ' A l g é r i e . E t p o u r t a n t ce s e r a i t d o m m a g e d e p e r d r e u n si
b e a u pays.
— P o u r ce q u ' i l n o u s r a p p o r t e , rien que des e n n u i s , e t
ça nous coûte.
— O n n ' a p a s d i t t o u j o u r s ça, M e r l u c h e , il f a u t le r e c o n -
naître.
— I l s o n t q u a n d m ê m e le d r o i t d ' ê t r e i n d é p e n d a n t s ces
g e n s . T u l'es b i e n t o i , a l o r s p o u r q u o i p a s e u x .
— J e n e suis p a s c o n t r e ça, M e r l u c h e , m a i s q u a n d m ê m e
c ' e s t d o m m a g e d e l a i s s e r ça à ces g e n s q u i n ' y c o n n a i s s e n t
r i e n e t q u i v o n t t o u t g â c h e r . Si e n c o r e ils n o u s e n s o n t re-
c o n n a i s s a n t s ce s e r a r i e n , m a i s ils v o n t f a i r e c o m m e p o u r la
T u n i s i e e t le M a r o c . N o u s p a r t i s , ils v o n t n o u s i n s u l t e r , se
f o u t r e d e n o u s e t n o u s j o u e r d e sales t o u r s . A h ! q u a n d ils
a u r o n t b e s o i n d ' a r g e n t , là ils s a v e n t y f a i r e . C ' e s t ça q u i m e
dégoûte, Merluche.
— O u i , t u as p e u t - ê t r e r a i s o n , m a i s o n n ' y p e u t r i e n . Q u e
n o s e n f a n t s r e n t r e n t v i t e , c ' e s t t o u t ce q u ' o n d e m a n d e .
— Bé, p e u t - ê t r e . . . o n v e r r a b i e n . M o i j ' a i m o n i d é e là-
dessus, m a i s j e p r é f è r e la g a r d e r p o u r m o i .
— T o n fils est f i a n c é , je crois.
— P a s e n c o r e , il f r é q u e n t e s e u l e m e n t .
— C'est cette petite b r u n e q u i travaille chez D o r a n g e .
E l l e est j o l i e !
— H é ! t u es b i e n r e n s e i g n é t o i !
— J e n e suis p a s a v e u g l e . E l l e a l ' a i r b i e n c e t t e p e t i t e e t
a v e c ça c ' e s t u n j o l i m o r c e a u !
— J e la c o n n a i s à p e i n e . A l b e r t m ' e n a p a r l é m a i s là-
dessus il n ' e s t p a s t r o p b a v a r d .
— I l te la m è n e r a b i e n u n j o u r à la m a i s o n .
— J'y pense bien.
— T a f e m m e ne t'a r i e n d i t ?
— E l l e est a u c o u r a n t .
— D e tout ?
— Q u o i de t o u t !
— A h ! t u sais, ce s o n t les f e m m e s . E l l e s r a c o n t e n t t o u -
j o u r s des c h o s e s q u e je n e sais p a s o ù e l l e s les p r e n n e n t .
— Dis u n peu.
— O n r a c o n t e q u e le D e r o i n , le b e a u v e n d e u r d e D o r a n g e ,
il t o u r n e r a i t a u t o u r .
— M a i s il a a u m o i n s d i x a n s d e p l u s q u ' e l l e .
— C ' e s t p e u t - ê t r e p a s p o u r la m a r i e r q u ' i l la v o u d r a i t
aussi.
— Q u i c'est q u i t ' a d i t ça ?
— C ' e s t le f r è r e d e m a f e m m e q u i v a s o u v e n t c h e z D o -
r a n g e q u i le l u i a d i t . M o i je t e le r é p è t e r i e n q u e p a r c e q u e
nous sommes de vieux amis.
— O h ! t u sais ici, il suffit q u ' o n te r e g a r d e c a u s e r c i n q
m i n u t e s a v e c u n e f e m m e et ça y est !
— Je sais b i e n , m a i s tu devrais dire à Albert qu'il se
méfie.
— A h ! b o u g r e n o n q u e j e n e le l u i d i r a i pas. A v e c le
c a r a c t è r e q u ' i l a, il l u i f e r a i t u n m a l h e u r à la p e t i t e .
— T u as p e u t - ê t r e r a i s o n . L u i a n n o n c e r q u ' i l est p e u t -
ê t r e c o c u , ça n e lui f e r a i t p a s p l a i s i r , d i t , t o u t h a u t , M e r l u -
che en éclatant de rire et en f r a p p a n t u n e g r a n d e claque dans
le d o s d e s o n a m i . P a s v r a i , m e s s i e u r s !
— P o u r s û r , d i r e n t les a u d i t e u r s d u dialogue Terragut-
M e r l u c h e , e n o p i n a n t d e la t ê t e .
DU MEME AUTEUR :
VICTOIRE DE BLINDES
Avec les Chars de la 1 Armée Française
DOULEURS
L'odyssée tragique d'un médecin évadé
d'Allemagne
PAR LE FEU PAR LE SANG
L'épopée douloureuse de notre histoire
africaine
L'ANNEAU DE CRISTAL
Le dramatique roman d'une femme
partagée entre l'amour et la foi
LES LUMIERES DU CIEL
Le récit émouvant d'un drame
de la Résistance
A paraître :
LA FLEUR DE SABLE
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