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Avalanche Raphaël Haroche

Automne 1989. Après l’accident de voiture qui a coûté la vie à sa mère, un collégien en perte de repères intègre avec son petit frère un pensionnat pour familles riches, perché sur les flancs d’une montagne. Plus rien ne sera comme avant. Entre éclairs de tendresse et débordements de cruauté, ce roman singulier et mélancolique est une chronique bouleversante de l’adolescence.

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Avalanche Raphaël Haroche

Automne 1989. Après l’accident de voiture qui a coûté la vie à sa mère, un collégien en perte de repères intègre avec son petit frère un pensionnat pour familles riches, perché sur les flancs d’une montagne. Plus rien ne sera comme avant. Entre éclairs de tendresse et débordements de cruauté, ce roman singulier et mélancolique est une chronique bouleversante de l’adolescence.

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RAPHAËL HAROCHE

AVALANCHE
roman

GALLIMARD
1

Nicolas pose son sac sous ses jambes.


Il porte un bermuda bleu marine, une chemise à manches courtes et des
mocassins.
J’ai porté ces chaussures moi aussi, elles ont parcouru mille fois le
parquet de la maison, ses figures géométriques dans lesquelles je cherchais
une signification, les rues du quartier, la poussière des squares, leur cuir est
devenu lâche et distendu à force de les avoir mises et enlevées, d’avoir
marché sur leurs contreforts pour me grandir.
Nicolas hérite de mes vieilles affaires, c’est la règle des cadets, rien ne
peut dormir tranquillement dans un placard, on attend toujours pour prendre
votre place, des affaires dans lesquelles j’ai marché, transpiré, dans
lesquelles j’ai eu honte.

Mon frère a du mal à ranger son sac au-dessus de sa tête. Il ne fait pas la
taille nécessaire, on a peine à croire qu’il rentre en sixième. Il a un drôle
d’air, avec ses taches de rousseur constellées sur les joues, sa peau
étonnamment pâle, ses cheveux roux et ondulés, ses yeux bleus, de la
couleur des produits chimiques qu’on utilise pour récurer les chiottes.
Il a une tête de juif du shtetl, l’air d’un gosse que l’on va persécuter, les
mêmes yeux que maman, sérieux et tristes, qui semblent refléter
l’intégralité de la misère du monde, cherchent à vous culpabiliser.
— Tu peux m’aider ? chuchote-t-il.

Je continue la lecture de mon journal, La Tribune de Genève, un article


sur une guerre, les préparatifs d’une invasion américaine.

Nicolas insiste, susurrant plus fort.


— S’il te plaît, frère, je n’y arrive pas.
— Tu n’es plus un bébé, cesse de m’appeler frère, lui dis-je, sans lever
les yeux du journal.

Il pourrait monter sur le fauteuil et se hisser sur la pointe des pieds,


mais il aurait trop peur qu’un contrôleur n’entre à ce moment dans le wagon
pour le morigéner.
Pauvre Nic, toujours si légaliste, s’il pouvait demander une autorisation
pour respirer, il le ferait. Si je cesse de lui parler durant une heure, il
s’imagine qu’il a fait quelque chose de grave et vient aussitôt s’excuser sans
même savoir pourquoi.

Je m’allume une Merit, la fumée s’élève dans le wagon de seconde


classe puis redescend avant de stagner au niveau des bouches d’aération.
Il y a pas mal de gens qui ne viennent ici que pour fumer, puis
retournent à leur place. J’aime profiter de leur fumée épaisse, celle des
riches des compartiments de première, celle des jolies filles me plaît encore
plus, elle a traversé leur langue, leur palais, leur gorge, en un baiser
profond.

Depuis le quai où elle attend le départ du train, bonne-maman frappe à


la vitre de toutes ses bagues, des bagues qu’elle a perdues cent fois, nous
ordonnant de retourner l’appartement pour les chercher, des bagues passées
sur nos fronts toute notre enfance pour vérifier où en était notre fièvre, qui
ont tenu nos mains jointes le soir au moment de la prière.
Un train s’ébranle sur le quai d’en face sans que l’on puisse être sûr de
ce qui bouge vraiment, le train d’en face, le nôtre, le quai, une perception
soudaine de la dérive des continents.

Bonne-maman frappe à nouveau à la vitre au milieu du brouhaha de la


gare, des voix désincarnées annonçant les horaires dans toutes les langues,
français, allemand, italien, cela donne le sentiment de faire un long voyage.
Le chef de gare répète les horaires avec cette langueur paysanne, d’une
voix lente, comme s’il mastiquait de la boue.

— Ne fume pas à l’intérieur wagon, c’est très mauvais, il y a là-bas


wagon sans fumée… Tu m’appelles dès que vous êtes installés, chéri. Aide
frère le train va partir, tu vois bien qu’il est petit pour ranger valise, je ne
veux pas qu’il blesse mains, ânonne ma grand-mère avec son accent moitié
russe, moitié yiddish.
Elle a beau avoir quitté Odessa il y a un demi-siècle, elle parle toujours
comme une réfugiée, aucun progrès, à croire qu’elle fait exprès. J’ai des
camarades qui sont arrivés de l’Est il y a un an, ils parlent le français aussi
bien que moi.
Elle articule exagérément, comme si je pouvais lire sur ses lèvres, que
j’étais un sourd-muet en partance pour un institut spécialisé.
Je l’ignore et continue la lecture de mon journal.
Violation du droit international, volonté des peuples à disposer d’eux-
mêmes, etc.
Je me ravise, de peur qu’elle ne se mette à hurler, ameutant tout le
wagon, me plongeant une fois de plus dans l’embarras.

Je me lève sans la regarder et jette le sac de Nicolas dans le rangement,


je suis surpris par la légèreté de son bagage, il ne doit pas avoir plus de trois
chemises de rechange, alors que nous serons absents jusqu’à Noël, et
encore, il est possible qu’il n’ait emporté que ses partitions.

À quelques sièges de nous, il y a une jeune fille.


Elle porte l’uniforme de notre pensionnat.
Elle vient de s’asseoir dans le wagon, ses cheveux sont coupés au carré,
elle a une doudoune noire matelassée par-dessus son veston, des Doc
bordeaux sans chaussettes, ses jambes sont droites et fines, sa peau est
rouge, sûrement le froid, les cils noirs. Les ongles sont peints en violet, elle
se les ronge.
Un bandage lui entoure le poignet, elle tire sur sa manche pour le
dissimuler.
Je m’inspecte dans la vitre. J’ai la peau hâlée, les cheveux châtains, les
yeux clairs, un petit nez, pas comme ce pauvre Nicolas.

De l’autre côté du couloir, il y a une mère avec son enfant et un chien,


un berger allemand allongé à ses pieds. La mère, bien que refaite de la
bouche et des seins, est assez séduisante, elle me regarde un instant, je
prends aussitôt un air sévère en rentrant mes joues, un air tourmenté et
romantique, l’air que je prends lorsque je veux plaire.
Jusque-là ça n’a pas vraiment fonctionné.
Son garçon de deux ans rampe sur le sol crasseux du wagon,
marmonnant quelques mots.
Il joue avec des figurines et le pelage du chien devient vite un élément
de camouflage pour ses personnages. Il approche sa tête de la gueule du
molosse, qui grogne. La mâchoire de ce chien est si puissante qu’il pourrait
d’un coup de dents arracher toute trace d’enfance de son visage.
Je suis toujours mal à l’aise en face des animaux, leurs réactions
imprévisibles, les possibilités d’une attaque.

Bonne-maman frappe à nouveau à la vitre.


Il me semble que l’écolière en sourit.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je en articulant exagérément.


— Ne fais pas ton chutzpah ! me dit-elle, en yiddish cette fois pour
m’excéder.
— Je ne comprends rien !
— Je t’ai trop shraié, insiste-t-elle, roulant les r exagérément. Tu
m’appelles de là-bas alors ? fait-elle en mimant un combiné téléphonique
d’une main. Et mon petit Polonais – c’est ainsi qu’elle appelle mon frère –,
il doit travailler piano trois heures par jour, trois heures, pas deux ! Et qu’il
mette cailloux à tremper à nouvelle lune ! Tu m’entends ? Le jour de
nouvelle lune ! Tu m’appelles ? Fais bien attention pendant trajet !
— Attention à quoi ? Que veux-tu qu’il nous arrive ? Qu’on tombe sur
un pédophile ? Qu’on se fasse enculer ? dis-je à voix basse.
— Je n’ai pas compris, parle plus fort !

Bonne-maman reste gauchement sur le quai, dansant d’un pied sur


l’autre, soufflant dans ses mains pour les réchauffer, mimant des gestes
tendres à Nicolas, des baisers qu’elle lui envoie dans un mouvement
théâtral et outrancier, des gestes absurdes pour un enfant de l’âge de
Nicolas.
J’ai honte que l’on puisse penser qu’elle est notre mère, honte de son
affaissement, de ses épaisses jambes de babouchka. Honte aussi de son
accoutrement, les élèves de ce pensionnat sont riches et nous sommes
fauchés, quand elle fait du thé elle vérifie toujours la quantité qu’elle met
dans son dé, elle ne s’achètera sans doute pas de vêtements neufs tant que
nous serons dans cette école, toujours son vieux châle, elle n’ira pas non
plus se faire soigner les dents ou couper les cheveux et nous devrons
supporter cette tignasse, puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour décrire cette
chevelure d’algues folles.
Mère est morte, un accident de voiture, un camion arrêté sur le bas-côté,
les feux éteints, une soirée ordinaire, rien d’exotique, à deux kilomètres de
la maison, une route de mort au carrefour Meyrin-Croix-Rousse, je ne vois
plus bien son visage, il a tendance à s’effacer. Lorsque je la revois, je me
souviens de ses yeux bleu-violet et de sa tenue ce jour d’entre les jours, un
pull Mickey Mouse, un sweat-shirt de gamine, une souris à quatre doigts lui
a servi de linceul.

Nicolas n’était pas dans la voiture, papa non plus.


J’ai du mal à entendre d’un côté depuis l’accident, une perforation du
tympan, mère a eu le coup du lapin. Je m’en suis bien sorti.
Je n’ai pas vu le conducteur du poids lourd.
Les médecins ont précisé qu’il fallait que j’évite les sports violents ou la
plongée, que ma tête avait été fêlée, quelque chose de cet ordre, qu’on ne
pouvait encore connaître les répercussions sur mon caractère.

Père a décidé de voyager, un poste en Amérique du Sud, il envoie une


pension à bonne-maman. Je ne sais pas combien il lui donne. Quel est le
prix de sa tranquillité ?
Cette année, il a estimé que nous ne pouvions pas rester indéfiniment
avec une vieille dame dans cette maison au parfum fade de mouroir, et puis
ce petit prodige de Nicolas trouvera des professeurs à sa hauteur, avec ses
pattes à piano, ses concertos, son âme slave quand il joue Tchaïkovski, son
âme française lorsque c’est Ravel et mon âme à moi, à demi sourde.
Malgré la bourse de Nic, les frais de scolarité sont si élevés que je ne
suis pas sûr que mon père puisse continuer à verser une quelconque pension
à notre grand-mère. « Des relations pour la vie », c’est ce qu’elle ne cesse
de nous répéter, « grande chance pour le futur, internat le plus prestigieux
d’Europe », je crois que ces mots sont surtout destinés à se convaincre que
sa solitude ne sera pas vaine.
Pourvu que le train parte, que je quitte ma vieille babouchka aux
cheveux rouges, ce rouge encore incroyablement vif, ses cheveux doivent
bien blanchir avec les années mais elle s’accroche à leur couleur comme au
dernier éclat de sa jeunesse.
À sa place j’aurais béni ces cheveux blancs mettant fin à une
interminable existence de rouquine paria. Un homme s’approche de la vitre,
fait un petit geste, recule.

— Prends bien soin de frère, je compte sur toi, comme les doigts de la
main, me dit-elle.
C’est ce qu’elle dit toujours en parlant de mon frère et moi, montrant
ses petits doigts enlacés.
— Les doigts de la main, répète-t-elle.
La seule utilisation que je compte faire des doigts de ma main, c’est
pour me branler.

Le train démarre enfin.


Quelques mouchoirs s’agitent, un homme suit, les mains dans les
poches, le mouvement du train, c’est alors que bonne-maman se met à
courir d’un pas lourd, accélérant comme elle peut, rougissant.
Je prie pour qu’elle cesse, mais elle nous sourit, elle accélère, ses petites
jambes se précipitent sur le quai, je baisse les yeux, elle dit quelque chose,
mais j’ai déjà mis mon casque, la guitare métallique des Red Hot Chili
Peppers vibre dans tous les sens et le solo de John Frusciante ne va pas du
tout avec la course ridicule de cette vieille dame aux lèvres tremblantes de
mots d’amour. Le clip le plus raté de l’histoire de MTV.

Le train sort de la gare, je soupire de soulagement. Les banlieues, les


bâtiments entortillés dans du fil électrique, le matin couleur d’un canon de
fusil, les toits couverts de fientes de pigeon, tout cela me fait l’effet d’un
nouveau départ, porteur d’un indéfinissable charme, celui de l’aventure, de
la liberté.

Le train passe au ralenti devant une barre d’immeubles.


J’aperçois un homme, jogging baissé, qui se masturbe au bord des
voies, son sexe gorgé de sang, il jouit au passage du train. Est-ce qu’il se
maintenait en équilibre ainsi depuis de longues minutes, attendant ses
spectateurs ? Que puis-je comprendre de son plaisir ? De sa solitude ?

— Tu as vu ce type, me dit Nicolas, c’était quoi ?


— Un mec dans ton genre, très doué avec ses mains !
Nic se marre.

Par les haut-parleurs, la cheffe de bord fait une annonce concernant


l’étiquetage des bagages, elle a une voix formaliste et sèche, la voix d’une
fonctionnaire zélée qui appliquera toujours les ordres, n’importe quel
bordereau, pourvu qu’il soit dûment tamponné, pourtant je me sens si léger
et heureux que je lui trouve quelque chose de sensuel, à cette voix.
Le train grince et résonne, fait le bruit d’un mourant sous poumon
d’acier.
Je vais me masturber en vitesse dans les toilettes du train, le mouvement
des rails et l’inconfort de l’endroit m’aident à venir rapidement.
Lorsque je regagne ma place, une grosse femme me regarde, comme si
elle savait que je ferais bientôt partie moi aussi de cette confrérie honteuse
des petits messieurs en imper taché qui jouissent au passage des trains.
Elle fait glisser des chips dans son gosier, à ses côtés un homme au
crâne chauve sort une bière, je peux sentir l’odeur du houblon entre les
banquettes en moleskine, une odeur qui présage soirées, boissons dans les
tavernes, ivresse. L’homme ne cesse de sourire bêtement à sa femme, qui ne
lui renvoie que des regards méprisants.
Je dévisage la mère de l’enfant, ajustant ma cravate.
Je lui jette des regards obliques, dans lesquels j’essaie de mettre toute
mon âme. Elle ne lève pas les yeux.
Elle dodeline de la tête avec les cahots du train.
Des forêts de bouleaux défilent par les fenêtres, de fragiles maisons,
vertes ou turquoise.
Un coup de vent et il faudra tout reconstruire.

Nicolas reste à moitié debout, incapable de s’asseoir et de tenir en place,


le nez collé à la vitre, comme le chien à l’arrière de la voiture lorsque nous
approchions de la campagne, toujours à contempler quelque chose, ici une
montagne, là un groupe d’oiseaux volant en formation ou un ruisseau
scintillant de cailloux, comme s’il attendait que je lui dise d’aller chercher
un os ou un bâton.
Mon Nicolas aux cheveux orange pâle, tirant vers le jaune, son air
préoccupé, ses sourcils translucides, le peintre qui l’a dessiné a dû oublier
les finitions.
Il s’approche du chien, le voilà qui joue sur le sol crasseux avec le
molosse.
Il ne peut s’en empêcher, il a beau avoir été mordu par des chiens, griffé
par des chats, au point de manquer de perdre la vue, il n’apprend rien et
revient toujours avec la même innocence.
— Comme tu es joli, toi !
Le chien grogne, la maîtresse tire sur la laisse.
Comment les animaux font-ils pour ne pas voir sa bonté ? Comment un
chien peut-il grogner au passage de mon frère, les yeux nourris d’une haine
imbécile.

Le wagon longe les vignes du lac Léman, des coteaux en escalier gorgés
de soleil, au loin il y a un voilier.
Le train traverse un petit village que borde un cimetière, je ferme les
yeux pour effacer les tombes.

— Vous allez aussi à l’institut du Rocher ? me demande soudain la


lycéenne, s’asseyant sur la banquette libre en face de nous.
Je fais oui de la tête, plissant le front pour me donner un air tourmenté.
— Vos parents font quoi ? Combien ont-ils payé pour qu’on vous
accepte là-bas ? Moi, mon père a des gisements de gaz, et vous ?
— Notre mère est morte.
— Et votre père ? dit-elle en se redressant sur la banquette, perdant ses
yeux vers le paysage.
— Il voyage beaucoup, il est physicien, il donne des cours.
— Moi mes parents n’en ont rien à foutre de moi, ils ne m’ont donné
que de la merde… Professeur de physique, ça gagne rien, comment il paie
l’institut ? Il vend des bombes nucléaires à des Arabes ?
— On a eu une bourse à cause du piano.
— Ah vous êtes de la promotion Rain Man ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est comme ça qu’on appelle les pauvres qui ont une bourse, les
musiciens, les joueurs d’échecs, les Rain Man, quoi.
— C’est mon frère qui joue du piano.
— Tu as quel âge ?
— Quinze ans.
— Tu t’appelles comment ?
— Leonard.
— Moi c’est Alexia, on m’appelle la tsarine.
— Pourquoi ?
— Je te raconterai peut-être un jour. Et toi ? Tu as quel âge ? dit-elle en
toisant mon frère.
— Nicolas a douze ans.
— Il est muet le gnome ?
Elle me regarde fixement.
— Tes cheveux, me dit-elle, ne les coupe pas, laisse-les pousser !

Le train a pris sa vitesse de croisière, il fait le bruit d’un petit singe à


présent.
Un groupe d’adolescentes passe en gloussant comme des oies, les oies
sont les mêmes partout sur terre.
Une petite fille court dans le wagon, « Vevey, Vevey, Vevey, répète-t-
elle, voilà Vevey », comme si elle annonçait les temps messianiques.
Sa nourrice la fait taire.
2

À la sortie de la gare, un accident a créé un embouteillage, des voitures


avancent lentement jusqu’à une Golf gris métallisé qui a fini son trajet
contre un pylône, l’habitacle enfoncé. Les secours sont partis mais une
voiture de dépannage est encore sur place. Chaque automobiliste ralentit en
tournant la tête, essayant de visualiser l’état des passagers, la compression
des chairs, un frisson de plaisir à imaginer que le malheur a frappé ailleurs.

— Pourquoi les gens s’arrêtent pour regarder ? demande Nicolas.


— Parce qu’ils espèrent voir un macchabée, commente la tsarine assise
à l’avant, ils sont aussi heureux qu’au zoo. Les gens sont débiles, il faut s’y
faire.

Une fois l’accident passé, la route qui longe la vallée est libre et le
chauffeur peut accélérer, laissant le moteur ronronner.
Mon frère baisse les yeux, joue avec les boutons de son veston.
Il pose les mains sur ses oreilles et regarde le tapis de sol, le visage de
travers.
La voiture serpente à flanc de montagne et Nicolas commence à avoir
mal au cœur, je peux le voir à la teinte vert-de-gris que prend sa peau.
— On est presque arrivés, concentre-toi sur l’horizon, ça passera.
Il s’exécute, fait rouler ses cailloux dans sa poche.
— C’est votre première année au pensionnat du Rocher ? demande le
chauffeur avec un lourd accent paysan alémanique. C’est une bonne école,
très réputée, on vient étudier ici du monde entier !
— Ouais, si tu veux apprendre à couper de la coke avec du verre c’est
pas mal comme bahut, interrompt la tsarine.
Le chauffeur ne répond pas.
— Ou à sucer des queues de puceaux qui ne savent pas se retenir et
prétendent que c’est parce qu’ils sont amoureux !
— Vous devriez parler plus correct, mademoiselle, gronde le chauffeur.
— Il y a des courts de tennis, n’est-ce pas ? dis-je pour détourner la
conversation.
— C’est ce que dit la brochure, répond la tsarine, mais les élèves sont
tellement cons qu’ils ne peuvent s’empêcher de tricher à chaque point.
— Et toi mon bonhomme, tu rentres en quelle classe ? demande le
chauffeur.
Nicolas hausse les épaules et me regarde.
— Tu ne veux pas répondre ?
— C’est un autiste, à l’hôpital il y en avait plein, il est à moitié
demeuré, il parle pas, commente la tsarine, c’est comme Rain Man, vous
avez vu, avec Tom Cruise ?
— En sixième, répond enfin mon frère.
— Il paraît qu’il se met des hamsters dans le slip !
— Ah ! C’est le grand changement alors, ajoute le chauffeur, ignorant
les remarques de la tsarine.
— … Ou alors c’est Richard Gere qui fait ça ?
Le chauffeur augmente le volume de la radio pour couvrir la voix de la
tsarine qui continue à déblatérer tandis que nous roulons sur la petite
départementale en lacet bordée de cyprès et de cèdres.
Nicolas se retourne et voit la route défiler par la fenêtre arrière de la
voiture.
— Regarde devant toi, sinon tu vas avoir mal au cœur.
Il reprend sa position, affalé entre le siège conducteur et le siège
passager, les mains couvrant à nouveau ses oreilles.

— J’ai l’oreille absolue, c’est pour ça que j’ai souvent mal au cœur,
déclare Nicolas d’une voix triste, j’ai le mal des transports.
— Je dois pisser, c’est possible de s’arrêter ? dis-je.

Le chauffeur remue la tête en se parlant à lui-même dans un patois des


montagnes. Il arrête la voiture au bord de la route, coupe le contact, le
dauphin de son porte-clés continue à se balancer, les lois impitoyables de
l’inertie.

Je m’éloigne pour aller me soulager devant une barrière qui semble ne


pas garder grand-chose.
Au moment où je commence à me débraguetter, un chien s’élance du
terrain, aboyant dans ma direction. C’est un chien d’attaque, musclé,
ramassé, de taille moyenne, un de ces bull-terriers au poil blanc et ras, le
contour des yeux et le museau roses comme la peau d’un verrat.

Je me précipite vers la voiture, où je me tiens un instant la main sur la


poignée, puis voyant que le chien reste à distance, sans doute entravé par
une clôture ou une laisse invisible d’où je suis, je me rapproche
prudemment.
Le chien, me voyant revenir, redouble de rage et des stalactites de bave
s’échappent de sa gueule ouverte. Je le regarde un instant puis je commence
à pisser, projetant le jet jusque sur ses pattes.
D’abord surpris par l’attaque, il se contente de pleurnicher
d’indignation, puis il se remet à s’agiter, s’étrangle de rage, saute en l’air,
s’entortille sur lui-même, enroulant la chaîne métallique autour de son cou.
Plus il se débat, plus sa prison se resserre, plus je m’approche. J’ai dû boire
énormément car il me semble que je le recouvre de pisse, une odeur de
médicaments s’échappe de mon urine légèrement rosée, j’en conçois une
vague inquiétude mais je me rassure, sans doute les betteraves de la veille.
Le chien devenu fou à présent est tellement entortillé dans sa chaîne
qu’il ne peut presque plus bouger, collé au sol, pattes écartées, évoquant une
de ces photos de bondage japonais.

Je retourne à la voiture où le chauffeur et la tsarine demeurent


silencieux.
La Mercedes redémarre, Nicolas dort, c’est toujours ainsi, il a mal au
cœur et puis d’un coup il s’endort, hypnotisé par le bruit du moteur.
Ses paupières tressaillent dans les premiers instants du rêve.
Je me perds dans des pensées, j’imagine Alexia en cours de gym,
moulée dans un fuseau, ou sur le cheval-d’arçons, exécutant quelques
figures acrobatiques, son cul dans son collant.
Des cailloux reflètent le soleil jusqu’à l’horizon, là où ils se confondent
avec le ciel, les névés au loin, un royaume de glace qui s’étend, sans fin.
3

L’institut du Rocher se trouve au-dessus de la ville, dans un ancien


hôtel. Il y a un bloc de pierre imposant, au milieu de la cour principale, dont
il tire son nom. C’est une école privée, des élèves sont en internat, une
minorité rentrent chez eux le soir.
Les cours sont dispensés en anglais et en français. Certains peuvent
choisir l’arabe ou le chinois, les langues stratégiques de demain.
Il y a une piscine, deux courts de tennis, l’un en terre battue, couvert,
l’autre en gazon synthétique. Des joueurs classés du circuit Challenger
viennent parfois donner des stages de perfectionnement.
Pour ceux qui ne rentrent pas chez eux le week-end, un ketch est à
disposition, on peut y apprendre la voile sur le lac.
L’hiver, l’école se délocalise à la montagne, en Suisse alémanique, dans
un des plus grands domaines skiables au monde.
Pourtant la première impression est celle du découragement.
Ce n’est pas le charmant country-club aperçu sur les brochures
publicitaires, plutôt un bâtiment austère qui se dresse contre la ville, et
semble avoir été déjeté par quelque vaisseau extraterrestre en manque de
carburant.

Le parking débouche sur plusieurs bâtisses en quinconce, sillonnées par


des allées de béton.
Nous embarquons à bord d’une golfette conduite par une élève en
uniforme.
Elle porte une veste et une jupe bleu marine à rayures verticales avec un
écusson de l’institut, un foulard bleu et or autour du cou.

Je sors une Kool au menthol d’un nouveau paquet et lui en propose une.
— Je ne fume pas, dit-elle.
Je mets le cylindre de papier dans ma bouche, gratte l’allumette et
inhale lentement. La fumée trouve son chemin dans mes poumons, remonte
dans les alvéoles de mes bronches, elle a un goût de papier et de foin
parfumé au dentifrice.
Je tire profondément dessus à nouveau.
L’air des montagnes mélangé au tabac me rend euphorique.
Nicolas est assis avec les bagages à l’arrière, il lève son bec d’aigle au
vent comme s’il pouvait sentir les odeurs de la maison, du bortsch de
maman, les cuisines de l’immeuble, les eaux de vaisselle, rien qu’en tendant
le cou, par-delà les forêts.

— Voici le cloître et la grande bibliothèque ! dit-elle en nous montrant


un vaste escalier qui, au premier étage, se divise en deux puis monte en
spirale.
— C’est ton frère ? demande-t-elle. C’est lui le pianiste ? Vous ne vous
ressemblez pas beaucoup. Le dortoir des garçons est ici, celui des filles est
là, précise-t-elle.
Elle hausse les épaules et s’éloigne avec la tsarine qui me fait un signe
obscène en se retournant.
Je me contente de les saluer de la main.

Un homme nous attend dans un couloir surchauffé, comme un mirage


apparu dans la brume de chaleur des radiateurs, ses jambes courtes lui
donnent les proportions d’un nain. Je me méfie des hommes petits, ils ont
forcément une revanche à prendre sur la vie.

— Je suis monsieur Worms, le surveillant général, je vais vous mener à


vos chambres.

Une équipe de femmes de ménage est en train de passer la serpillière


sur le sol d’un vaste hall, trois Indiennes font glisser leur balai dans le
contre-jour avec une précision de ballerines. À leur côté se tient un
adolescent luisant et obèse, un casque audio sur les oreilles, accomplissant
des gestes imprécis.

— Certains élèves accompagnent les équipes de nettoyage ! dit le


surveillant.

Nous le suivons dans l’escalier central, chaque marche semble reluire


comme un miroir.

— À la première infraction concernant l’entretien des chambres,


précise-t-il, l’élève est puni et doit participer au nettoyage, il n’y a aucune
entorse au règlement. Ici, le principe est à la responsabilité collective, le
savoir-vivre est une des choses les plus importantes de notre établissement,
c’est pourquoi l’institut ne convient pas aux enfants violents ou asociaux. Il
y a plus de trente nationalités représentées, de toutes les religions, des
chrétiens, des musulmans, des juifs, des bouddhistes, et même des sikhs,
dit-il avec enthousiasme, répétant mot à mot les termes de la brochure.
Il cherche quelque chose dans les poches de son pantalon rouge, en sort
une clé. Cette couleur devrait être uniquement réservée aux clowns.

— Voici votre chambre ! dit-il en tournant la clé dans la serrure.


— Nous sommes ensemble ?
— Oui, nous avons installé un piano d’étude.
— Je suis en première, il est en sixième !
— Ici les grands sont solidaires des petits, l’une des choses les plus
importantes est l’entraide, nous sommes une seule et même communauté.
— Ce sera plus simple pour la piqûre, me dit Nicolas.
— Quelle piqûre ?
— Mon frère suit un traitement.
— Il faudra mettre l’infirmerie au courant de toute substance ou
médicament introduit sur le campus.
— Il serait peut-être temps que tu te piques toi-même, petit vieux ?
Nicolas hausse les épaules.
— Tu préfères dormir au-dessus ou en dessous ?
— Au-dessus.
— Le dîner est servi à dix-huit heures trente, à tout à l’heure !
— Est-ce que nous pourrons avoir une télévision dans la chambre ?
— Ce n’est pas prévu… Nous avons un dicton qui se vérifie d’année en
année, à l’institut du Rocher : “Ceux qui sont impatients apprennent la
patience et ceux qui sont patients deviennent impatients.” Intéressant n’est-
ce pas ? À méditer !

Nic est déjà assis au piano, il caresse les notes et commence une étude,
je n’aime pas ce qu’il joue, crispant, dissonant, mais ses mains, comment
fait-il pour être aussi agile ?
Il est ici pour étudier avec une Polonaise censée former les meilleurs
concertistes.
Je jette mes boots à travers la pièce et mets mon casque sur mes oreilles,
les Pixies peinent à couvrir les arpèges diminués de Debussy, j’enlève le
casque.
— Arrête ça tu veux, je suis crevé.
Il s’arrête, sort une photo de maman de son portefeuille et la scotche sur
le mur au-dessus de son lit, puis il prend les cailloux qu’il garde dans sa
poche et les met à tremper dans un verre d’eau. Je ne sais pas ce qu’il
trafique avec ces pierres censées être des débris de météorites, c’est ce que
babouchka lui a fait croire, « des cailloux tombés du ciel pour te protéger et
communier avec maman, le lien astral entre toi et ta mère ne sera jamais
rompu, nous sommes tous des étoiles », etc.
J’ai beau lui dire qu’il y a autant de l’âme de sa mère dans les étoiles
que de celle de Hitler, il continue à laisser tremper ces pierres dans l’eau à
la pleine lune dans l’espoir de garder un lien avec maman.
— T’as entendu parler des bizutages ?
Je hausse les épaules.
— Il paraît que c’est dur ici. Tu préfères quoi, avoir des dents en
mousse ou être suivi par quarante canards toute ta vie ?
— Quarante canards !

Je suis allongé sur mon lit, je compte dans ma tête les jours qui nous
séparent des vacances de Noël, que vais-je faire durant ces trois mois,
apprendre quelques leçons aussitôt oubliées, libérer cent millions de
spermatozoïdes trois fois par jour sur un kleenex, une serviette-éponge, un
rideau ? Combien d’heures devant la glace à observer les muscles se
dessinant trop lentement, les transformations incessantes de mon visage, le
nez qui s’allonge, la bouche trop généreuse, essayant de changer mes traits,
lèvres pincées, front plissé, comptant les poils de barbe apparus récemment,
d’une couleur incertaine.

J’ai toujours aimé compter, plus petit je comptais les jours, les nuits, les
mois, et tout ce grand calcul avait la forme d’un cercle parfait où chaque
jour était un petit caillou poli par le temps, et les semaines tournaient en
rond comme sur un circuit automobile, alors le temps était un cercle et la
mort n’existait pas. Peut-être était-ce simplement parce que l’appartement
où nous vivions à cette époque avait une distribution circulaire, en orbite
autour de la chambre où nos parents dormaient, et qu’à force il m’avait
semblé que tout ce qui existait dans ce monde était nécessairement
cyclique.
Je compte encore les jours depuis la mort de maman, elle aurait pu
mourir plus tôt après tout, je repense aux endroits où nous sommes allés
avec elle, toutes ces journées éblouissantes.

J’entends des bruits de pas, des voix qui résonnent et se réfléchissent


dans la cour comme dans celle d’une prison. Nic s’est déjà endormi.
Les branches des tilleuls sont balayées de droite à gauche. Par instants
des minuscules gouttelettes sont projetées sur les vitres, comme sous l’effet
d’une pulsion violente.
Dans la chambre la chaleur est douce.
Il y a des bruits à travers les cloisons, peut-être des insectes qui ont
colonisé les lambris, ou des rats galopant dans la cour.
Parfois il me semble que je n’ai jamais été un enfant innocent comme
les autres, que je suis né vieux, travaillé par l’inquiétude comme le bois par
les termites.
« Ici ceux qui sont impatients apprennent la patience, ceux qui sont
patients deviennent impatients. »
Je ne médite pas longtemps, je m’endors à mon tour, rideau.
4

Je suis assis sur mon lit, un magazine de moto sur les genoux.
Nicolas est en train de travailler son piano en salle de répétition avec la
Polonaise. Par la fenêtre j’entends les cris d’un match de foot, une sensation
d’angoisse me serre le gosier. Je regarde les élèves courir derrière la balle,
se rouler par terre en simulant une blessure, comme le font les joueurs à la
télévision, j’ai une envie inexplicable de pleurer, peut-être à cause de la
fêlure de mon crâne, une faille par où la joie s’écoulerait, comme une fuite
d’huile, il paraît qu’en vieillissant les cellules de l’anxiété meurent avec les
neurones, il n’y a plus qu’à attendre.

Je tourne les pages de mon journal de moto, une Ducati 900, la


nervosité de ses lignes, les courbures, l’éclat des chromes, la chose qui me
fait le plus bander, plus que la chatte des filles, plus que le cul, c’est l’idée
de pouvoir un jour chevaucher ce scrambler dès que j’aurai passé mon
permis, partir, le réservoir entre les cuisses, traverser les villages, les forêts,
par une journée radieuse, enchaîner les tunnels, accélérant, passant les cent
quatre-vingts, frôlant les pylônes, fermant les yeux, un voile noir, quelques
secondes dans la courbe, le ventre d’une mère.

Ce soir nous nous réunissons dans le réfectoire, nous regardons le


journal télévisé, la frontière entre l’Autriche et la Hongrie est tombée, des
milliers d’Allemands de l’Est se préparent à l’exil. Un reportage sur le parc
du Pic où les toxicomanes sont chaque jour plus nombreux. Sur les images
on peut voir des jeunes gens, semblables à des chats mal nourris, se posant
des garrots les uns aux autres, bouches ouvertes, alanguis sur les pelouses
brûlées par le soleil à deux pas du centre bancaire de la Bahnhofstrasse
accusé de blanchir l’argent du trafic mondial. « Les transactions en elles-
mêmes ne tuent pas », déclare un banquier offensé.
Nous changeons pour MTV, un clip de George Michael, « freedom »,
répète le chanteur. Des top models se succèdent, Linda Evangelista en
perruque blonde et blouson en cuir chante ce qui doit être un hymne à la
liberté sexuelle, « freedom », répète-t-elle, Naomi Campbell en tenue de
strip-teaseuse, body en cuir et porte-jarretelles, « freedom » psalmodie-t-elle
aussi, Christy Turlington, plus chaste, en robe de mariée à traîne blanche,
arpente les marches d’un palais en chantant le même mot, « freedom » !
Par instants les top models sont remplacées par des jeunes garçons
inconnus et musclés qui regardent l’objectif avec lascivité, les lèvres
humides.
« Tout ce que nous avons à faire est de prendre ces mensonges et en
faire la vérité », chantent-ils en chœur.
Est-ce que ce n’est pas aussi le principe de la politique extérieure des
grandes nations ?
Certains ont des postes de télévision clandestins grâce auxquels ils
regardent les films porno de Canal+ en crypté, essayant de deviner une
sodomie dans le mouvement d’un pixel, un gang bang dans la vibration et le
scintillement d’une forme de l’écran, une abstraction codée où nous
pouvons plaquer nos fantasmes du jour. C’est le son de ces films qui nous
excite le plus, un son de fouissement, comme si on cherchait à pénétrer dans
nos cerveaux, y introduire à jamais des images d’humiliations, de
dominations venues d’un autre monde.
Le soir à vingt-deux heures c’est l’extinction des feux. À travers les
cloisons minces, on entend encore des rires, des transistors au loin, le
couvre-feu d’une prison, l’écho de George Michael, tout s’éteint, parfois un
beuglement, un pet, suivi d’un rire étouffé, puis le silence. Chacun règle son
réveil, met son appareil pour la nuit, les dents se redressent, les queues
aussi, on met son casque.

De là où je suis, je n’entends que le froissement des draps que l’on


replie, des oreillers que l’on tourne, une position que l’on cherche.
Je peux imaginer tous les garçons de mon étage commençant à se
caresser en silence, pouponnière de fantasmes primitifs, paupières fermées,
chacun choisit sa partenaire, Linda Evangelista, Naomi Campbell outragées,
violées, gang-banguées. Je peux imaginer les garçons du dortoir jouissant
sur ces saintes images, souillées dans toutes les positions imaginables,
hanches défoncées, matrices fendues, et traitées de la sorte dans tous les
internats d’Occident, puis chacun glissant lentement, à la simple force du
poignet, vers d’autres objets plus obscurs, plus marécageux, même sexe,
même famille, humiliations, violence, un nid de remords et de culpabilité.
Je me caresse à mon tour.

Dans le bruit des frottements, j’entends Nicolas prier, peut-être que son
cerveau est le skimmer qui filtre les pensées impures de l’institut, que ses
cantillations antiques agissent comme les pastilles de chlore de la piscine
olympique.
Ou peut-être est-il encore en train d’essayer de communiquer avec notre
mère grâce à ces cailloux qu’il prend pour des météorites.
Il prétend qu’il peut parler avec elle à travers la musique, qu’il arrive à
entendre sa voix, quelque part entre les portées, ce territoire invisible auquel
je n’ai pas accès.
Je jouis et m’essuie sur un coin de drap, mais la culpabilité et la rage qui
sont en moi depuis l’accident ne sont pas excrétées sur ce petit bout de tissu
collé, rêche de foutre.

Je me réveille au milieu de la nuit, je me hisse jusqu’à la couchette de


Nicolas.
Elle est vide, à l’exception de quelques objets regroupés dans un coin,
une peluche élimée, des sucreries dans un sachet en papier, une figurine
sans tête et sans bras et ses sacro-saints cailloux. Ses draps sont roulés en
boule, une odeur de gel pour les cheveux ou de parfum s’en échappe.
Il a encore mouillé son lit et l’a recouvert d’une eau de toilette de bazar,
je ne sais pas où il a récupéré ça.

Je le trouve dans le couloir, assis sur une marche, mon sweat-shirt


Vision autour des épaules, son visage est éclairé par la lune, il a les yeux
mi-clos.
— Tu es gelé, viens te coucher.
Il ne me répond pas, on dirait qu’il fait une crise de somnambulisme,
comme lorsqu’il était enfant, je lui touche l’épaule, il sursaute.
— Tu as encore eu un accident ?
— J’ai du mal à respirer.
— C’est l’altitude, ça assèche le nez.
— Je ne rêve plus de maman depuis que je suis ici, peut-être qu’elle
n’arrive plus à me trouver, que ces montagnes font obstacle, je ne sens plus
sa présence.
— C’est à cause d’un rêve que tu as mouillé ton lit mon pauvre vieux ?
Moi aussi je fais des cauchemars, il y a moins d’oxygène ici, ça crée des
angoisses, surtout la nuit, mais tu vas t’habituer, il faut que tes globules
rouges augmentent dans ton sang, c’est chimique !
— Tu es sûr ?
— Mais oui, c’est l’altitude, tu vas nous faire des bons gros globules
rouges et tout ira bien, allez viens, tu peux dormir dans mon lit si tu veux.
— Tu diras rien ?
— Mais non, t’es con.

De bons gros globules rouges, des mots rassurants, familiers, une bonne
grosse nuit de sommeil, c’est ce que maman nous disait chaque soir. Il me
suit, je serre sa main dans la mienne. Il change de pyjama, son torse est une
ossature d’oiseau, il semble ne pas grandir d’un pouce, on dirait parfois
qu’il n’en a pas envie.

Nic grimpe dans mon lit et se colle contre moi, je sens ses pieds gelés,
je les réchauffe, comme le faisait maman, son souffle est irrégulier, sa
poitrine s’abaisse et remonte, tantôt rapidement, agitée, tantôt très
lentement dans un profond soupir avec un petit sifflement lointain dans les
bronches.
Je ferme les yeux, j’imagine un train dans la montagne, des wagons qui
raclent les rails.

— Elle a dit quelque chose sur moi ?


Je fais semblant de dormir.
— Elle n’a rien dit sur moi ou tu n’as pas entendu ?
— Elle n’a rien dit sur personne.
— Tu crois qu’elle pensait à nous ?
— J’imagine qu’elle ne pensait à rien du tout, juste à respirer, elle n’a
pas eu le temps de penser à quoi que ce soit en fait, elle a gémi quelques
minutes et c’était fini.
— Ce doit être comme quand on s’endort, rien de plus, on est éveillé et
puis sans s’en apercevoir on plonge dans un autre décor.
— Que veux-tu que j’en sache ?
— Moi quand je regarde le ciel je me sens protégé.
— Moi je crois qu’il n’y a rien, et quand je regarde le ciel je ne vois que
des morceaux de pierre qui dérivent dans le noir et je ne crois pas à ta
résurrection des morts, tu imagines la surpopulation ? Soixante-dix
milliards de spectres, des momies en bandelettes entassées dans des barres
d’immeubles, avec le quartier des Romains et celui des Wisigoths, le
pavillon nazi et celui des enfants gazés d’Auschwitz, les découpés du
Rwanda, et maman, perdue dans tout ça, cherchant un endroit où acheter de
la langue de bœuf bon marché pour son dîner, non, c’est plus rassurant de
penser qu’il n’y a rien, crois-moi !
— Je crois qu’on n’est pas si serrés là-haut, je sais qu’il y a quelque
chose, que l’on se retrouve.
— On aurait peut-être eu un signe de quelqu’un depuis le temps !
— Moi j’en ai tout le temps des signes, il faut juste savoir regarder.
— Dors, tu fais vraiment chier, on va être morts de fatigue demain.

Nic récite sa prière dans sa tête, Dieu de bonté la nuit est venue, je me
couche et me livre au sommeil sans crainte car tes bons anges veillent
autour de moi…
Est-ce qu’il demande encore des services à Dieu, mon Dieu, faites que
je sois reçu à mon concours de piano, faites que maman ne soit pas
vraiment morte, qu’elle ait simplement eu une petite commotion ou un
tympan crevé elle aussi. Est-ce qu’il promet quelque chose de valable en
échange ? Une dévotion éternelle, une vie d’abstinence, ou ses deux mains
jointes suffisent-elles ?

Il finit par s’endormir contre moi, ses taches de rousseur dans la nuit,
des constellations sous l’arcade, là un amas stellaire sur la pommette, à
quelques degrés sous la paupière une petite spirale qui se renforce aux
premiers rayons du soleil, annonçant le printemps, mon Nicolas entrouvre
les yeux puis les referme, il enfouit sa tête dans mon oreiller.
Mon frère se souvient chaque matin de ses rêves.
La veille de l’accident, Nicolas avait hurlé, tout le chalet en avait été
réveillé, on s’était tous retrouvés, lumières allumées dans la salle de bains, à
lui passer de l’eau sur le visage, essayant de le faire arrêter de pleurer.
— Qu’est-ce qu’il y a ? avait demandé papa. Tout va bien, regarde, tu es
réveillé.
Il continuait à hurler ces conneries prémonitoires, « il ne faut pas faire
ce voyage, il ne faut pas… »
— Quel voyage ? avait demandé maman.
— Je ne sais pas, je ne sais plus, avait-il répondu, il ne faut pas…
— Allez tout va bien, on va se recoucher.
— Quel voyage ? avait demandé maman. Qu’est-ce que tu as vu ?
— Bon sang, ce n’est pas Tirésias, c’est un gosse qui fait une terreur
nocturne, allons dormir, avait dit papa.
— C’est à cause de cet avion ? avait continué maman en lui caressant
les cheveux, enfonçant ses doigts dans son cuir chevelu. Ne t’en fais pas,
l’avion c’est le moyen de transport le plus sûr au monde, il y a bien plus de
risques en prenant le taxi pour l’aéroport qu’en prenant l’avion, rendors-toi
mon chéri.

Il avait fini la nuit dans le lit de maman. Il n’a jamais reparlé à personne
de ce dont il avait rêvé ce soir-là, est-ce qu’il avait déjà tout vu sur l’écran
intérieur de son œil, le camion sans lumières, le coup du lapin, comme si
notre mère avait été accidentée une première fois dans son rêve, comme si
cette espèce d’autiste avait le shining ou un truc qui pouvait lui faire
communier avec les spectres grâce à son petit doigt magique de virtuose ?
Moi aussi je rêve de notre mère, souvent, lorsque le sommeil me prend,
il vient me déposer dans l’ancien appartement de la rue de la Tourelle. Nous
avons déménagé bien des fois, mais c’est toujours cet appartement, le plus
ancien, dont je me souviens, tout y est net, le salon aux doubles fenêtres et
au canapé blanc, le couloir sombre où Nic et moi nous amusions à appeler
le chien d’un bout à l’autre pour tester son affection, la cuisine vétuste
donnant sur un mur aveugle, le garde-manger où nous allions chercher en
cachette du lait concentré et du pain d’épices, et puis la chambre des parents
où maman dormait jusque tard lorsque notre père était au travail, c’est
presque toujours dans cette chambre-là que je suis déposé par le sommeil,
maman se tient juste devant moi, assise sur le lit, dans sa robe de chambre
bleue, ce qui m’étonne le plus c’est la restitution parfaite de sa voix, intacte,
crépitante, ses sonorités métalliques, elle m’offre un thé au lait et chantonne
une mélodie qu’elle a entendue à la radio, elle est légère et joyeuse et me
parle de cette musique qui a profondément touché son âme malgré la
simplicité des paroles, je voudrais lui dire à quel point c’est extraordinaire
qu’elle soit là, revenue dans notre appartement, mais j’ai peur de tout
gâcher en lui faisant comprendre qu’elle n’appartient plus à ce monde, de
dissiper son humeur merveilleuse alors je ne dis rien, je reste comme une
pierre, les bras ballants, et je m’en veux de ne pas partager ce moment de
bonheur avec elle, d’être inanimé, à quoi bon revenir d’entre les morts pour
trouver un fils aussi demeuré !

J’ouvre la fenêtre, je scrute la rue, pas un bruit ne vient troubler le


calme de cette nuit.
Des bouffées de tiédeur s’engouffrent, me donnent le sentiment de tout
manquer du monde.
Je suis toujours insatisfait de l’endroit où je me trouve.
Lorsque je suis dehors, je voudrais rentrer dans la quiétude de ma
chambre avec mes livres, lorsque je suis dans ma pièce, j’entends au loin
l’appel de la ville, du temps qui s’écoule, dont je ne profite pas.
Je m’allonge sur mon lit, en chien de fusil.
Ce soir j’ai des douleurs dans les côtes et le cœur, comme les aiguilles
qu’on enfonce dans une poupée vaudoue, il paraît que c’est la croissance,
son écartèlement des ligaments et des tissus, j’entends mon cœur dans mes
tempes, jusque dans mes yeux et je respire mal, toujours une narine
bouchée, je me couche sur le côté pour la libérer, laissant la morve
descendre vers l’autre narine sous l’effet de la gravité, mais alors c’est
l’autre côté qui se retrouve obstrué et la respiration redevient aussi
désagréable, je me tourne et répète le même processus, produisant les
mêmes effets, mais il y a un instant où les deux narines sont libres, un
instant seulement d’équilibre entre deux empêchements, puis la gravité me
tombe dessus à nouveau.
5

Monsieur Malvoisin est un homme de petite taille, il n’a rien de ce que


l’on pourrait attendre d’un directeur, plutôt l’allure discrète d’un
fonctionnaire de seconde zone, je l’avais croisé dans les couloirs, songeant
à un surveillant qu’on aurait oublié de promouvoir.
Il porte des costumes étriqués, sa voix chevrotante ne produit pas l’effet
d’un orage, mais celui d’un filet un peu huileux s’écoulant dans un évier,
quelque chose de continu et poisseux qui s’échapperait en pure perte.
Pourtant, lorsqu’il vous parle dans les yeux, il vous met aussitôt mal à
l’aise.

Une estrade en bois a été installée dans la cour de l’institut, une planche
épaisse posée sur des tréteaux, un échafaud de fortune élevé à la hâte
comme pour l’exécution d’un condamné.
Le directeur Malvoisin s’avance, tapote le micro avec son index, son
autre main est repliée dans son dos à la manière d’un maréchal d’Empire, le
vent s’engouffre par bourrasques dans la cour, soulève ses cheveux laqués,
comme des plaques de neige se décrochant d’une moraine, recouvre sa voix
tandis qu’il se met à parler d’un ton monotone.

« Vous… l’élite de la nation, lance-t-il, debout sur l’estrade, cette…


fierté… l’Europe, continue-t-il, couvert par le vacarme amplifié du vent
dans le micro, oasis de civilisation… pfff… le chaos… ce qui restera… tout
se… effondré !… attachés aux… centenaires qui… servi… de… nation. »

Nous sommes alignés dans la cour de l’institut, des corps longs, minces,
grandis trop vite, têtes penchées sous l’effet de la fatigue des réveils
matinaux.
Je suis encore somnolent, des lambeaux de rêves s’accrochent,
remontent, affleurent, des phrases incertaines.
Le directeur continue de lire son texte, le vent hache sa voix, la
déforme, seuls quelques mots nous parviennent, se réverbérant dans la cour
carrée, écho disloqué, vaguement menaçant.
Au-dessus de la façade en brique, des vantaux des fenêtres, de lourds
nuages s’avancent, on peut voir au loin des ondées cheminer entre les
montagnes.
« … la vie en communauté… efforts… Suisse… formation…
miliitaiiire… glasnost… Eurasie. »
Je regarde avec inquiétude l’épaisseur des feuillets qu’il tient entre ses
mains, priant pour que la pluie tombe rapidement, inonde son discours,
nous laisse enfin rentrer dans nos classes.
La tsarine s’approche de moi en souriant, elle penche son corps dans ma
direction, sa veste entrouverte. Sous son blazer aux écussons de l’internat,
elle porte un débardeur trop grand qui laisse apparaître ses seins, ses
aisselles, la courbe de sa nuque.
Dans la cour, il y a toute notre classe, Alice Funk est juste devant moi,
la petite-fille du banquier du Reich, son grand-père a ouvert, avec l’or
fondu des dents des déportés, un compte bancaire au nom de Heiliger, qui
signifie « saint » en allemand ! À ses côtés Lily Meyer, dont le père finance
la junte qui a pris le pouvoir au Salvador, la guérilla qui la combat depuis
dix ans et les nombreuses opérations de chirurgie esthétique de sa fille.
« Respect des peuples… démocratie… perestroïka… », continue le
directeur, Stefano est à sa gauche, un des meilleurs élèves de la classe, il fait
déjà plus d’un mètre quatre-vingts, il porte en lui les manières de la
richesse, de ceux qui ont toujours eu de l’argent, aussi loin que l’on remonte
dans leur arbre généalogique, un corps longiligne fait pour se déplacer dans
des palais d’été et des chalets aux sports d’hiver, des mains faites pour se
poser sur les volants des Riva, des cheveux blond foncé coupés court, déjà
une musculature d’homme et pas ces ossatures d’oiseaux que nous
dissimulons comme nous le pouvons sous des vestes aux épaulettes trop
grandes, et toujours un drôle de sourire au coin des lèvres, trahissant une
insupportable aisance.
Ses parents lui paient des répétiteurs privés dans toutes les matières, il
porte déjà des costumes, sa famille a un voilier sur le lac avec tout un
équipage, certains de nos camarades sont parfois invités à y passer le week-
end, il a ce je-ne-sais-quoi qui affole les filles, sa mère est une belle
patricienne, une des principales donatrices de l’école, son beau-père,
l’héritier d’un empire de canne à sucre, après avoir abandonné ses
plantations et ses esclaves dans les colonies, s’est lancé dans une méthode
de régime qui a fait le tour du monde. Stefano prétend être nietzschéen, j’ai
compris qu’il voulait dire par là qu’il s’affranchissait de toute morale et
emmerdait la terre entière.
Paul-Clément est son principal compétiteur, le fils d’un des hommes les
plus riches de la planète, un paysan s’enorgueillissant de garder ses
manières de plouc, il est grand lui aussi mais son absence totale de muscles
donne l’impression qu’il appartient à un autre phylum, qu’il a raté
l’embranchement des vertébrés. Il perd déjà ses cheveux, des golfes se
creusent le long de son front. Ses parents lui paient aussi des professeurs
privés dans toutes les matières et, pour en faire un parfait gentleman, vont
même jusqu’à lui faire donner des cours sur la musique rock et punk par un
célèbre critique parisien. Bien sûr, il fait mine de ne jamais travailler, de ne
devoir ses excellentes notes qu’à ses aptitudes.
À l’autre bout du spectre, il y a les droits-communs de la classe,
Marwan par exemple, dont le père, un ancien ministre de la Justice syrien
en exil, est maintenant responsable d’une sous-commission des droits de
l’homme à l’ONU, Marwan aurait, dit-on, tué quelqu’un sur la Côte d’Azur
avec son hors-bord, ses moteurs de six cents chevaux auraient découpé un
baigneur en deux, il s’en serait sorti avec un sermon parental et une
interdiction du territoire français pour cinq ans ! On l’appelle Jaws en
hommage au requin des Dents de la mer ! Gillard lui sert de chaouch, un
gaillard suisse maladroit, le fils d’un des bourgmestres du canton.
Je balaie du regard la cour de l’internat, enfants d’oligarques, de
généraux, de marchands d’armes ou de pétrole, de financiers apatrides,
corrompus à tous les étages, corrompus en famille, corrompus dans la
solitude, jusque dans leur sommeil.
Une réunion des parents d’élèves, si elle avait lieu, ressemblerait à une
audience préliminaire de la Cour pénale internationale.

Les premières gouttes de pluie se font sentir, d’abord une goutte


hésitante comme un éclaireur, minuscule bourrelet sphérique tombé d’on ne
sait quel Everest, puis une ou deux autres, aussitôt suivies par des millions,
se désintégrant au sol, explosant dans les cheveux, sur les visages, inondant
le costume de monsieur Malvoisin qui continue son discours fleuve, nous
forçant à rester figés dans la cour.
Alexia prend son blazer, le met au-dessus de nous comme un parapluie,
très vite la pluie détrempe son débardeur, je peux deviner ses aréoles
claires, sa poitrine me frôle, s’arrange pour aller à mon contact. Des taches
plus foncées apparaissent près des aisselles, je ne sais si elles sont dues à la
sueur ou à la pluie.
— Mes seins sont petits, me dit-elle, mais je vais les refaire l’an
prochain, j’ai déjà eu rendez-vous avec le docteur, il dit que je dois d’abord
finir ma croissance. Tu verras, ils seront parfaits !
Je me contente de rougir en silence.
« … le passage… trimestre… orientation…, continue le directeur
Malvoisin sous l’averse, tous un peu mes enfants ici… le monde… voyez…
dehors… le… danger… » Jusqu’à ce qu’un appariteur vienne lui dire
quelque chose à l’oreille.
Le directeur finit par plier ses feuillets, repousse le micro d’une main,
déserte l’estrade où les gouttes rebondissent et se recombinent en milliers
d’explosions, libérant une odeur champêtre, végétale, terreuse.
— Cinq minutes de plus, il se serait peut-être électrocuté, me dit la
tsarine, tu aurais pu consoler sa fille, me dit-elle en désignant Laura
Malvoisin. La prunelle de ses yeux, je peux t’arranger un rencard si tu
veux ?
Je me contente de garder le silence, vexé.
— Depuis qu’il y a eu ce viol dans le parc, il ne la laisse même pas
traverser pour aller en ville, il est persuadé que sa fille est la prochaine sur
la liste ! Je ne vois pas qui pourrait avoir envie de violer une chose pareille !
dit-elle en s’éloignant pour se mettre au sec.

À travers les forêts d’épaules, courant pour regagner les baraquements,


il y a une silhouette immobile. Je m’approche de Nicolas et le prends par
l’épaule.
— Qu’est-ce que tu fais là, allez viens t’abriter, il flotte !
Il tourne son visage vers moi, je peux lire dans ses yeux qu’il est
désorienté, comme s’il ne savait pas vraiment ce qu’il faisait ici.
— J’ai une crampe, me dit-il.
— Tu n’en as pas marre ? Allez viens, dis-je en le prenant par le bras, tu
dois avoir besoin de magnésium, tu grandis tellement vite, ce sont tes os qui
n’arrivent plus à suivre, tu rattrapes ton couloir de croissance voilà tout, tu
rattrapes ton couloir !
Je prends Nic par la main, il me suit, on dirait que je traîne un pantin de
bois.

— Qu’est-ce qu’on va faire ce week-end ? Tout le monde s’en va.


— Tu vas travailler ton piano, ce soir je t’emmène voir un film.
— Quoi comme film ?
— Indiana Jones.
— Le dernier qui vient de sortir ?
— Oui, c’est bien ça !

— Tu sais combien chaussait Robert Wadlow ?


— Non.
— Du soixante-douze !
Parfois Nic me semble si étrange et inconstant que je me demande s’il
n’a pas attrapé quelque chose lorsque le nuage russe est passé dans le coin.
Durant ces journées papa n’est pas allé travailler, il traînait en robe de
chambre à la maison, il semblait inquiet, maussade, écoutant la météo
aéronautique en anglais, calculant la vitesse et la direction du vent. Maman
nous interdisait de manger des légumes et des salades. « Tout ce qui vient
de la terre peut être contaminé », disait-elle.
Il pleuvait sans cesse cette semaine-là, pourtant Nic passait son temps
dans le jardin à jouer et à lutter contre des ennemis imaginaires, envoyant
des coups de pied dans le vide. Je restais à l’intérieur à le regarder par la
baie vitrée.
— Ferme la bouche, lui disais-je à voix basse, ferme la bouche, s’il te
plaît frère, pensant qu’il pourrait éviter ainsi les pluies radioactives comme
on évite de gober une guêpe.
— Viens jouer dehors avec moi, me disait-il, j’ai envie que quelqu’un
joue avec moi !
Peut-être que ses problèmes viennent de là ? Encore un coup des
communistes !
Ou peut-être a-t-il hérité de la maladie de notre mère ? Cette maladie si
étroitement liée à son tempérament qu’elle en devenait le centre de son
caractère, la faisait joyeuse certains jours, dansant dans la maison, écoutant
des chansons idiotes à la radio qu’elle doublait à tue-tête, agitée comme si
quelque événement prodigieux allait se produire, un événement qu’elle
aurait attendu toute sa vie, excitée, à rire sans cesse et puis soudain
l’inquiétude affleurait, son regard se voilait, quelque chose de terrifiant
semblait être apparu sous ses yeux, modifiant totalement sa perception du
monde, alors elle allait se coucher, d’un coup, sans rien dire. Le jour
suivant, nous la trouvions prostrée, ne quittant pas de la journée sa robe
de chambre noire à fleurs jaunes, querelleuse, nous trouvant les pires
défauts, hurlant sur nous, faisant aller ses doigts nerveusement sur sa
poitrine, tremblante de colère dès qu’elle nous apercevait en dehors de notre
chambre, avant de se radoucir quelques heures plus tard, s’excusant, nous
prenant dans ses bras.
C’est dans ce clair-obscur-là, ces règles opaques et mystérieuses que j’ai
passé toute mon enfance, ne sachant si j’allais récolter des baisers ou une
injure, deux personnes tout à fait opposées cohabitaient en elle, deux
personnes qui avaient connaissance l’une de l’autre et se haïssaient.
Lorsqu’il m’arrivait de casser quelque chose, un plat dans la cuisine,
une assiette, un verre, je courais aussitôt me cacher sous un lit ou dans un
placard de peur de me faire battre et j’attendais là, parfois des heures.
Lorsque enfin elle finissait par me trouver, elle me prenait le plus souvent
dans ses bras, me demandant pourquoi j’avais cru bon de me cacher si
longtemps, quel « gros bêta » j’étais, selon l’expression consacrée,
d’imaginer qu’elle me battrait pour si peu, « un plat cassé, j’aurais surtout
eu peur que tu te mettes un éclat de verre dans la main mon chéri ».
D’autres fois au contraire, elle paraissait savoir depuis toujours où je me
terrais, venait me débusquer dans ma cachette, me tirait par le pied, me
collait une gifle et ne me parlait plus de la journée, comme si elle devait ne
jamais oublier l’offense que je lui avais faite ce jour-là, ni toutes les
offenses depuis ma venue au monde.
6

Monsieur Kouros, notre professeur principal, attend que nous soyons


tous placés, que nous ayons rangé nos affaires.
Il reste muet, écoutant notre brouhaha, ici un blouson qui tarde à
s’enlever, là un sac dans lequel on fouille, une conversation qui s’achève.
Lorsque le silence se fait, nous pouvons tous percevoir que quelque
chose flotte dans l’air, une sensation d’électricité d’avant l’orage,
l’imminence d’une déclaration de guerre.

Monsieur Kouros reste immobile, sans prononcer un mot, balaie la salle


de classe du regard, les yeux mi-clos recouverts d’épais cils roux.
Il se racle la gorge puis déclare dans un demi-sourire :
— Je sais que vous êtes impatients de partir en week-end ! Certains
d’entre vous semblent déjà sur le lac ou en train de se balader en montagne,
je ne sais pas ce que vous avez prévu de faire pour profiter de cet été indien,
en attendant je vous ai préparé une petite surprise.
Il scrute la salle à nouveau, ménageant son effet.
— Posez vos sacs à terre, vous ne prendrez qu’une feuille blanche et un
stylo, je ne veux rien voir sur les tables, je ne veux pas entendre parler, pas
un bruit. Vous allez répondre au problème que je vais vous faire passer.
Monsieur Tielman, mademoiselle Funk, veuillez faire circuler la
documentation, en silence s’il vous plaît. En silence !!!
— Voici l’énoncé du premier problème : “Deux paysannes ont apporté
ensemble au marché 100 œufs. L’une d’elles avait un plus grand nombre
d’œufs que l’autre, mais toutes les deux ont reçu la même somme. La
première a dit alors à la seconde : ‘Si j’avais eu tes œufs, j’aurais reçu 15
kreutzers.’ L’autre a répondu : ‘Et si moi, j’avais eu tes œufs, j’aurais reçu 6
kreutzers et 2/3.’ Combien d’œufs avait chaque paysanne ?”
« Je vous laisse prendre connaissance des autres problèmes. C’est à
vous, vous avez cinquante minutes, dit monsieur Kouros en se tapant
fièrement sur la panse, et je me demande un instant à quoi peut ressembler
la vie sexuelle d’un prof de maths suisse de cent trente kilos.

Une vague de soupirs traverse la salle, protestation désordonnée.


— Chut ! Pas un bruit, à partir de maintenant vous avez cinquante
minutes à ma montre, pas une de plus, c’est parti !

Je regarde la feuille qu’Alice me tend, une succession de problèmes


mathématiques vieillots, des équations linéaires assez simples déjà vues
l’an dernier, que je pourrai résoudre en dix minutes. Mes camarades
semblent pourtant effrayés, s’agitent, se tournent les uns vers les autres.

Alexia est assise à côté de moi, je commence aussitôt à répondre aux


questions.
— Je n’ai rien révisé, a-t-elle le temps de me glisser à l’oreille, je t’en
supplie aide-moi je ne comprends rien à cette conne avec ses poulets et ses
kreutzers ! Je ne peux pas avoir encore une mauvaise note, je t’en supplie,
répète-t-elle, je ferai tout ce que tu veux en échange.
— Pas un mot ! tonne le professeur Kouros. Ceux qui copient auront un
zéro ! Si je retrouve deux fois les mêmes erreurs, là aussi zéro, et allez
rattraper une moyenne après un zéro, dit-il quittant son estrade pour
déambuler entre les tables.
Je peux sentir la panique, la chaleur des corps en détresse, leurs jambes
qui s’agitent sous leurs chaises, un tremblement continu, les paupières de
certains commencent à battre de manière incontrôlée, d’autres gémissent
doucement, bouches entrouvertes, suçotent leurs stylos, se tortillent sur
leurs chaises comme s’ils prenaient du plaisir à être pris au piège.
La plupart des élèves prétendent qu’ils sont trop intelligents pour
travailler, leurs parents ayant décrété qu’ils étaient surdoués ou hyperactifs,
que leur QI était anormalement élevé, avant de les mettre sous Ritaline.
Ils se contentent de rendre les devoirs exécutés chaque soir par leurs
répétiteurs sans en comprendre un seul mot.

Alexia se penche vers moi pour observer ce que j’écris.


— Chut, répète monsieur Kouros.
— Je t’en prie, je ne comprends rien ! C’est du chinois pour moi.
Je fais rebondir mes pieds sous la table, tout en finissant de rédiger ma
copie.
Alexia pose sa main droite sur ma cuisse pour qu’elle cesse de bouger,
ma jambe s’arrête aussitôt sous l’effet de la surprise, je peux sentir ses
doigts, indécis au début, engourdis, immobiles puis bougeant très
lentement, toutes les vibrations de ses terminaisons nerveuses, chaque
millimètre qu’elle déplace sous la table avec la lenteur d’une pièce
d’échecs, sa main, comme une araignée repérée sur un mur, ne sachant si
elle doit rester immobile pour se faire oublier ou se précipiter dans un trou,
disparaître dans son monde humide et tiède en attendant la nuit.
Je tourne ma feuille vers elle, elle approche davantage sa main de mon
sexe, je lui laisse le champ libre pour qu’elle puisse observer mes réponses,
et recopier ce que j’ai écrit.
Je regarde mes camarades penchés sur leurs devoirs, faisant semblant
d’écrire, la main d’Alexia monte le long de ma jambe, se pose sur mon sexe
à présent, je le sens grandir sous ses doigts, la chaleur de sa paume, je
commence à respirer plus fort, je ferme les yeux et me concentre sur mon
plaisir.
Alexia écrit de plus en plus vite, finit de recopier ce que j’ai écrit, sa
main libre me caresse à travers la toile épaisse du jean, le vent fouette les
vitres, la cloche sonne, hargneuse.

Monsieur Kouros commence à arracher les copies tandis que les élèves
continuent à écrire, certains se lèvent, grattent dans le vide tandis que le
professeur s’empare des feuilles.
Lorsqu’il passe près de moi et tire sur ma feuille, Alexia enlève sa main.

— J’espère que tu n’as pas fait d’erreurs au moins, me dit-elle en se


levant de sa chaise.
« Nous allons faire une virée en bagnole tout à l’heure, tu viens ?
Je fais oui de la tête.
— La cour du rocher à quinze heures ?

Devant le collège, comme presque chaque jour, un groupe d’étudiants


communistes traîne à la sortie.
Babouchka dit que les communistes seront toujours des menteurs, qu’ils
se moquent de la vie humaine, que sans doute Gagarine n’était pas le
premier cosmonaute qu’ils ont envoyé dans l’espace, juste le premier qu’ils
ont pris la peine de faire revenir.
Je pense parfois à ces cosmonautes perdus, seuls dans leurs capsules,
regardant le soleil se lever et se coucher, attendant la faim et la dessiccation.
Un étudiant me tape sur l’épaule.
— Es-tu contre l’exploitation de l’homme par l’homme ? Nous avons la
solution pour sortir l’humanité de l’oppression.
7

La route en lacet longe le lac, elle est bordée de sapins un temps, puis
s’enfonce dans un désert de pierres tandis que nous grimpons vers les
montagnes.
Stefano conduit, Alexia à ses côtés a enlevé ses chaussures, ses pieds
sont posés sur le tableau de bord de la Mercedes, son vernis bleu s’écaille
comme la paroi d’une église italienne.

J’ouvre la vitre arrière, l’air est fin, comme s’il se purifiait là-haut au
contact des glaciers, des cascades de montagne, un air d’avant la pollution,
une journée d’oxygène pur.
Stefano conduit nerveusement, il s’allume une cigarette, tient le volant
d’un doigt. La route emprunte des tunnels en béton creusés dans la
montagne, des kilomètres de roche, l’intérieur de notre planète, des cailloux
saillants et gris.
Des pylônes ajourés laissent passer la lumière, avec la vitesse cela
donne le sentiment de voir les images de son existence défiler au ralenti.
Comment ont-ils pu creuser dans ces montagnes ? Combien d’ouvriers,
avec la dévotion de fourmis, pour que nous puissions rouler en Mercedes,
fumant des joints, en ce beau week-end d’automne ?
Stefano accélère davantage, il passe les cent cinquante kilomètres à
l’heure sur une route limitée à quatre-vingts !
— Douze cylindres en V, quarante-huit soupapes, précise-t-il, sourire
aux lèvres, j’acquiesce, formules entendues mille fois, dont je ne sais
toujours pas ce qu’elles impliquent, juste qu’il faut acquiescer, paraître
admiratif.
De temps à autre il dépasse une voiture à une telle allure qu’on la
croirait arrêtée en pleine voie.

— Ce sont tous des veaux ici, s’amuse Stefano, un peuple de veaux, qui
attendent sagement qu’on les mène d’un enclos à un autre, on les laisse
croire qu’ils sont libres, avec des référendums, des élections, des questions
à choix multiples, mais le seul choix qu’ils ont c’est de décider où se trouve
leur enclos et à quelle heure ils peuvent rentrer à l’étable, et lorsqu’ils
s’échappent ils cassent quelques clôtures électriques puis se retrouvent
apeurés à chercher l’entrée de l’enclos dont ils se sont échappés, rien ne fait
plus peur que la liberté tu ne crois pas ? dit Stefano posant la main sur la
cuisse d’Alexia.
De son autre main il jette la cigarette par la fenêtre, une étincelle dans le
rétroviseur.
— Allume-moi un joint, veux-tu ?

Alexia s’exécute, elle fait une carcasse de papier en léchant deux


feuilles pour les coller entre elles et laisse brûler un morceau de shit, cela
rend une odeur goudronneuse et lourde, « c’est de l’afghan », dit-elle en
riant, « c’est par là-bas, fait-elle indiquant des montagnes, ou non… peut-
être plutôt là-bas », corrige-t-elle, promenant son poignet léger par la
fenêtre, avec la vitesse cela fait monter ou descendre sa main comme une
aile.
Tout autour de nous, des sommets enneigés, l’Afghanistan doit être
quelque part vers la nuit, à perte de vue, Samarkand, Kaboul, l’air pur là-
bas aussi. Elle tire sur son joint, le dépose sur les lèvres entrouvertes de
Stefano qui aspire à son tour, laissant sa main monter le long de la cuisse
d’Alexia.
Elle chasse la main, reprend le joint et inhale profondément, un soupir
de ravissement, le visage renversé contre l’appui-tête de la Mercedes.
— La guerre est finie là-bas non ? dis-je.
— Oui, les Russes se sont fait virer, le pays est en bonne voie vers la
démocratie paraît-il, en tout cas le shit arrive de partout. Tu en veux ? me
dit-elle.
— La démocratie ? Avec des types qui échangent des femmes contre
des chameaux ? ironise Stefano.

La Mercedes reste coincée derrière un camion de butane, Stefano tente


de déboîter, faisant rugir le moteur, il n’a aucune visibilité, à chaque
tentative il doit se rabattre pour ne pas risquer de percuter une voiture
venant en sens inverse.
Il se met à coller le pare-chocs du camion-citerne, c’est contre ce genre
de poids lourd que maman s’est brisé la nuque. Le chauffeur, inquiet, finit
par ralentir, le faisant d’autant plus enrager.
Stefano laisse sa paume appuyée sur le klaxon, se met à gueuler :
— Bande de veaux ! Les bons veaux du Valais !

Après un petit tunnel, la route s’élargit d’une bande d’arrêt d’urgence où


des vendeurs de fruits à la sauvette ont installé un étal devant une
camionnette, quelques cagettes, une planche sur des tréteaux.
Stefano déboîte sur la droite, double le camion, empruntant la voie de
secours.
Je ferme les yeux, tirant sur le joint, lorsque je les rouvre la poussière a
recouvert la vitre arrière, les stands d’abricots et de fruits de saison, de la
poussière partout, faisant écran devant le soleil.

— Pourquoi tu roules si vite bordel ? Ralentis un peu, tu veux.


— Si je ralentis je m’endors et je suis encore plus dangereux, s’amuse-t-
il. Qu’est-ce qu’il a, il a la pétoche en voiture ? demande-t-il à la tsarine.
— Ça va, ça va, dis-je en tirant à nouveau sur ce joint qui me fait
tourner la tête, mais que se passe-t-il si on a un accident, tu as le permis
accompagné ?
— Le permis accompagné ? répond-il d’un éclat de rire. Tu veux qu’on
parle de tes points retraite aussi ?
Il s’interrompt un instant, débraie, déboîte à fond et double une Ford
Fiesta, pare-soleil rabaissé, deux enfants calés à l’arrière dans des sièges
bébé.
— Un accident à cette vitesse, hurle-t-il, faisant vrombir le moteur. Il ne
se passe rien du tout, soit il y a une vie après la mort et on négociera le
moment venu, soit il n’y a rien et alors tu entends le chant de la mort dans
la haute vitesse des V 12, écoute ! C’est un bruit sacré !
Il laisse le moteur hurler puis insère un CD dans l’autoradio, une sonate
de Bach, les arpèges géométriques me font penser à Nic, je vois les mains
de mon frère, leur dégringolade sur le clavier, cette sensation de chute, de
déséquilibre, et la musique céleste, la beauté qui en ressort, irradie de
partout, et notre mère qui l’écoutait sans bouger, sans parler, comme si elle
assistait chaque fois à un miracle, à la réparation du monde.
— Il n’y a que des CD classiques dans cette caisse, c’est à cause de mon
beau-père, fait chier.
— C’est la voiture de ton beau-père ?
— Non c’est la caisse du chauffeur.
— On va où ?
— Tu ne sais pas ce qu’on va faire ? Fais-lui voir ! Ouvre le vide-
poche !
Les notes de Bach se font plus timbrées, un trille à la fin de la cadence,
Nic doit être assis sur son lit, regardant sa montre, prêt à filer au cinéma,
craignant de rater les premières minutes du film.
Alexia ouvre la boîte à gants, sort une arme dans un holster.
— Pourquoi vous vous baladez avec une arme ? dis-je, tâchant de
cacher ma panique, ma voix devenant serrée et aiguë comme celle d’un
petit garçon.
— C’est le flingue du garde, arrête de flipper.
— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?
— On va braquer une station-service, on fera sauter le caisson du
pompiste s’il fait le malin, dit Stefano.
— Qu’est-ce que vous racontez ? dis-je, glapissant à nouveau.
— Ne t’en fais pas, interrompt-il, on va juste tirer sur des canettes dans
la montagne et boire une bouteille. Passe-moi le flingue.

Stefano sort l’arme du holster, l’agite devant nous, il fait mine de viser
les conducteurs qui viennent en sens inverse. Est-ce qu’ils ont le temps
d’apercevoir, en un dixième de seconde, le canon en aluminium et en acier
qui reflète les rayons du soleil et les yeux du conducteur qui les aura
épargnés ce jour-là ?
La sonate s’achève, les doigts du maître s’immobilisent, les derniers
degrés chromatiques du soleil d’automne.

Nous garons la voiture sur un parking en terre et nous marchons


quelques minutes le long d’un chemin menant à une usine désaffectée.
Peut-être fonctionnait-elle au charbon, il y a autour des petites
montagnes de déblais semblables à la cendre des terrils.
Nous nous servons chacun un verre de vodka tiède, je n’ai encore
jamais essayé de la boire pure, cela brûle la gorge et le ventre. Stefano sort
son arme, remplit le chargeur de balles qu’il a sorties du coffre, la pointe
vers les vitres de l’usine qui commencent à bleuir avec la tombée du jour,
reflétant çà et là un coin du ciel, un morceau de névé. Il tire et les coups de
feu font exploser les verres, désintègrent le ciel, en brisures, en éclats, un
monde fragmenté, éparpillé à jamais, sans réparation possible.
Il recharge, me tend l’arme.
Je tire à mon tour, je n’ai encore jamais utilisé d’arme à feu, mon bras
tremble, j’appuie sur la détente, la vitre explose, je peux ressentir la vitesse
de la balle qui passe en un instant de deux mille mètres par seconde à
l’arrêt, imaginer sa décélération dans un corps humain, la poudre me donne
la nausée, ou bien c’est la vodka et le joint.
Stefano reprend le pistolet, le recharge, nous sert à nouveau de la vodka.
Alexia m’entoure le cou de son bras.
— Viens ! dit-elle, me tirant par la main.
Il y a quelque chose de menaçant dans sa beauté, comme vouée à une
prochaine destruction.
Nous traversons un hangar couvert de fientes de pigeon, des oiseaux
roucoulent nichés sur des poutres, les anciens laminoirs rouillent sous les
verrières brisées. Après le vieux château d’eau, nous entrons dans une
dépendance de l’usine, Alexia se faufile entre les machines arrêtées,
s’allonge sur une vieille table de menuiserie, un établi en métal, sur une
coulée d’huile fossilisée, remonte sa robe et m’attire entre ses hanches, elle
défait ma ceinture, fait tomber mon jean.
Dehors nous entendons les coups de feu, les vitres qui explosent, sa
peau est brune, chaude, elle sent l’huile, la lotion coco, j’ai toujours mon
caleçon, elle me caresse à travers, je me concentre sur le bruit des
détonations.
Le soleil commence à décliner, il a disparu du hangar à présent, ne reste
que son reflet sur une ancienne machine de l’usine, une disqueuse, comme
si un dernier rayon avait été découpé là, pris au piège entre les dents en
acier. Je continue à me frotter contre elle, j’aime son odeur, sure, violente,
je compte les secondes, les coups de feu, pour ne pas venir.
À quoi pouvaient bien servir ces machines ? Que devaient-ils fabriquer
ici ? Mon regard survole sa poitrine, les gouttelettes de transpiration qui s’y
forment, je voudrais ne pas en perdre une seule, les retenir à jamais, leurs
formes, leurs trajectoires, les connaître au microscope. En chacune
j’imagine un monde parfait.
Je regarde Alexia, pour ne pas venir j’essaie de penser au visage de son
père, de son grand-père, rougeauds, ivres de vin, pansus, rotant la bière,
congestionnés au-dessus des chiottes après un repas de tripes et de foie gras,
leurs traits lippus et vultueux qui affleurent derrière sa beauté profane, je
pense à ceux qui l’ont engendrée, vieux Oustachis traversant la vie leurs
bottes pleines de merde, de la graisse luisant au bord des lèvres, trop tard, je
baisse mon caleçon en vitesse, cherchant à me glisser en elle, le soleil se
reflète dans la disqueuse et éclaire un bout de ses aisselles, mes oreilles se
bouchent comme dans un tunnel lorsque la vitesse chasse l’air au-devant,
une variation brutale de la pression et je me jouis dessus, avant même de
l’avoir pénétrée. Je me plie en deux, simulant une crampe et m’éloigne
d’elle en sautant sur une jambe comme un infirme.

Le son revient tandis que nous nous rhabillons, la nuit est presque
tombée, les machines sont dans la pénombre, des géants de métal inarticulés
comme tombés d’une autre planète, venus on ne sait quand.

Alexia remet sa culotte, j’entends encore une déflagration dans la


pénombre non loin de nous.
Une coulée de sperme a été projetée sous l’établi, des fourmis
commencent déjà à la coloniser, la dévorer, chaque chose tire sa survie
d’une autre.
Est-ce que c’est vraiment autour de ces vingt secondes-là que le monde
entier tourne, qu’on écrit des opéras, qu’on déclenche des guerres ?
Si décevante et modeste qu’ait été ma prestation, je ne peux
m’empêcher d’en ressentir une certaine fierté, comme si désormais je
faisais presque partie d’un club prestigieux, qu’à défaut de m’accepter on
m’avait suggéré de repasser la semaine suivante.
— Dépêche-toi ! dit-elle en finissant de se rhabiller. Tu as choisi un
drôle de moment pour te faire un claquage, dit-elle amusée.

Stefano est assis sur un tas de déblais en train de boire au goulot.


Il regarde la bouteille avec tristesse.
— Pourquoi vous m’avez laissé ? Qu’est-ce que vous foutiez, tu l’as
sautée ? me dit-il d’un air de reproche. Tu ne serais pas le premier !… Tu
sais ce qu’il y a écrit sur la bouteille ? demande Stefano.
— Non je ne lis pas le russe.
— Tsarine !
— C’est la marque ? C’est pour ça qu’on t’appelle comme ça ?
Alexia ne répond rien.

Stefano conduit plus lentement cette fois, nous semblons tous épuisés.

— Quelle heure ? demande-t-il.


— Presque vingt heures, dis-je.

Nic doit m’attendre assis sur le lit, regardant sa montre. Je sais qu’il a
mis son unique blazer et sa chemise blanche à col italien, celle qu’il laisse
toujours sur un cintre, le pauvre gosse s’est sûrement gominé les cheveux
avec de la brillantine pour les faire paraître plus foncés, dissimuler sa
rousseur, et son eau de Cologne de pauvre, je peux la sentir d’ici. Tant pis,
nous irons à la séance de vingt-deux heures, me dis-je, il n’a qu’à travailler
son piano en attendant.

— On va dîner chez mon beau-père ? demande Stefano.


— OK ! répond Alexia. Viens avec nous, me demande-t-elle en se
retournant, ne me laisse pas seule avec ce type, Dieu seul sait de quoi il est
capable.
— Oui, je reste avec vous, dis-je, bien sûr, je suis avec vous…
Quelques voiliers croisent doucement le long des villages en coteau. Sur
une petite goélette, je distingue des taches blanches, sûrement une famille
se retrouvant pour le week-end, leur linge propre, les parents ouvrant une
bouteille de vin, les enfants jouant au capitaine, puis allant se coucher dans
les cabines, bercés par le ressac du lac, d’une mer intérieure que ne trouble
aucun vent, à l’abri des turbulences du monde, et nous, quand étions-nous
réunis la dernière fois ? Quelle force nous a éparpillés, moi qui m’assoupis
à l’arrière d’une voiture, observant la nuque d’une jeune fille, mon petit
frère qui attend au garde-à-vous dans notre chambre du pensionnat, un
réveil posé sur la table, guettant mon pas dans l’escalier, papa quelque part
en Amérique latine, est-ce le matin ou le soir là-bas ? Est-il en chemise
blanche, rasé de près comme il nous l’a enseigné, ou se laisse-t-il aller, en
maillot de corps dans un gourbi quelconque avec une pute ? Pense-t-il
encore à nous ou nous a-t-il relégués dans un coin de sa mémoire, souvenirs
d’une vie antérieure, et maman dans l’outre-monde, maman qui nous a
abrités dans son ventre recousu, délivrés par césarienne, après le terme, son
ventre sous la terre refermée, avec le foulard que papa lui a offert autour de
la tête.
Je ne sais plus ce que représentait ce foulard, un soleil et une lune je
crois.
Maman qui nous berçait chaque soir de ses chansons désuètes, de sa
voix un peu fausse et grêle, qui se maquillait toujours trop les yeux, je me
souviens du soir de l’accident, son maquillage avait coulé comme si elle
avait pleuré sur nous, sur ce qui allait nous arriver, nous éparpiller, que sont
devenus ces beaux yeux violets qui ont capturé la lumière de quinze mille
journées ensoleillées, aujourd’hui le terrier d’un lombric, l’antre d’un
araignon, ses héritiers, elle leur a tout légué, nous n’avons rien pu garder.

La nuit est tombée à présent sur le lac, tout prend un air différent, masse
immobile et froide, bateaux encalminés au pied des rochers sombres.
— Si je devais tuer quelqu’un je le ferais disparaître dans le lac, dit
Stefano, il paraît qu’il suffit d’enlever les tripes pour que les corps ne
flottent pas.
La tsarine s’est endormie contre la vitre. Les vibrations de la route font
trembler ses cils. Stefano pose la main sur son cou, je l’enlève d’un geste
sec, comme si j’avais voulu arracher une mauvaise herbe.
Il ne recommence pas et reste silencieux, tenant le volant.

Le bruit du moteur nous berce, j’ouvre la fenêtre.


Au loin un bâtiment se dessine dans la nuit, des forges peut-être, des
containers en acier, des hangars allumés.
— Qu’est-ce que c’est ? On dirait une base spatiale.
— Il est quelle heure ? demande Stefano.
— Huit heures, dis-je, je viens de te le dire.
— Tu as entendu parler des trois huit ?

Il bifurque, prend le chemin de l’entrée de l’usine, les pneus de la


Mercedes dérapent dans la poussière, quelques hommes avancent en sens
inverse, ils sont en bleu de travail, baissant la tête, accablés par la fatigue de
la semaine, les gestes répétitifs, les cadences infernales, le canal carpien qui
fait souffrir, pressés de boire une mousse au bistrot avant de rentrer chez
eux pour retrouver les jeux télévisés, s’endormir abrutis de fatigue dans le
canapé en leasing, même pas la force de baiser. D’autres montent d’un pas
traînant vers le hangar qui va les avaler cette nuit encore. Chacun porte la
gamelle qu’il s’est préparée en se levant.
— Ce qu’il faut c’est trouver un agneau isolé, marmonne Stefano
comme pour lui-même, l’agneau du sacrifice !
— De quoi parles-tu ? dis-je, agacé par tous ces mystères.

Quelques ouvriers regardent avec étonnement cette luxueuse berline aux


vitres teintées, cinq ans de salaire, trois gosses en blazers dedans, est-ce
qu’ils peuvent ressentir autre chose que de la haine pour tout ce que nous
sommes, cette barrière infranchissable de morgue, de tôle, d’airbag entre
eux et nous.

Stefano gare la Mercedes, éteint le contact et laisse les phares.


Il enlève son blazer, s’allume une cigarette.
La tsarine se réveille, s’étire en bâillant.
— On est arrivés ?
— Passe-moi la vodka.
— Qu’est-ce que tu fous, lui dis-je, tu ne veux pas rentrer ? Je suis
crevé.
— Chut, celui-là, il est bien, regarde, apprends ! Apprends !

Stefano sort de la voiture, dissimule sa main sous sa veste, approche


d’un pas rapide d’un ouvrier isolé mangeant sa gamelle assis sur un
container. Stefano sort son arme et la pointe devant le visage de l’homme, je
l’entends hurler.
— La gamelle ou la vie, vite, la gamelle ou la vie, enculé !
Je me recroqueville dans mon siège.
L’ouvrier stupéfait reste figé, un morceau de pain à moitié enfourné
dans la bouche.
« Crache-moi ça tout de suite fils de pute ou je te fais sauter la cervelle,
la gamelle ou la vie ! »
L’homme s’exécute, tend sa gamelle en tremblant, fait tomber un
morceau de pain dans la poussière, « ramasse, fils de pute ! ». L’homme
tombe à genoux, ramasse son quignon couvert de cendre anthracite. Stefano
saisit la gamelle en métal de l’ouvrier et recule tout en le pointant toujours
de son arme.
Il démarre en trombe, jette le pistolet dans le vide-poche.
Nous voyons les lumières de l’usine disparaître, un tunnel de poussière
grise.
Nous restons, Alexia et moi, totalement silencieux, la route défile, ses
traits blancs, il y a une signalisation, deux chevrons pour la sécurité, la
réflexion des phares sur le panneau, un lapin s’échappe de justesse et
disparaît dans les ornières.
Stefano inspecte le fond de la gamelle et rompt le silence.
— J’espère que vous avez faim, ce soir nous avons… du pâté – il
croque le sandwich puis éclate de rire –, c’est du Sheba ??
« Il va porter plainte, tu crois ? dit-il en riant franchement. “Hier soir
j’allais à l’usine et un type en costume et en Mercedes m’a braqué ma
tranche de pâté avec un flingue monsieur l’inspecteur. Non il n’a rien pris
d’autre, juste une tranche de pâté. Le mobile du crime ? Je l’ignore ?” dit-il
pleurant de rire cette fois.
Alexia commence elle aussi à rire, je ne sais pas pourquoi ils rient tous
les deux, c’est Stefano qui arrête le premier, Alexia se tait à son tour, je
regarde la route, les arbres immobiles dans la nuit, comme des témoins
muets.
— Il n’a pas tellement d’humour ton copain !
Je ne réponds pas.
Stefano accélère, allume son joint, fenêtre fermée, la voiture
transformée en aquarium.
Nous approchons de Sion où les parents de Stefano ont leur chalet.
— Dépose-moi à la gare, dis-je, il faut que je rentre, mon frère
m’attend, on se voit lundi !
— Il ne peut pas rester seul à son âge ? C’est dommage que tu ne
viennes pas dormir avec nous, me dit la tsarine.
— Je ne peux pas, à lundi.

Le train de nuit vient de débarquer des passagers, il traverse une zone


pavillonnaire recouverte des graffitis usuels.
Nicole suce Yasser, Prévélakis tu pues la pisse.
Je regrette déjà de ne pas être resté avec la tsarine.
Je les imagine dans le chalet là-haut, ce qu’ils doivent bien faire.
Il y a un journal sur la banquette, une découverte de roches datant de
quatre milliards d’années, les plus vieilles pierres retrouvées à ce jour à la
surface de la Terre. Les archéologues du futur se pencheront sûrement sur
ces graffitis.
Prévélakis tu pues la pisse. Notre pierre de Rosette.

Un aveugle entre dans le compartiment où j’étais seul jusque-là, j’arrête


aussitôt de bouger, m’abstenant du moindre mouvement, il cherche une
place, tâtonnant, faisant aller sa canne contre les banquettes de moleskine.
— Ici c’est bien, dit-il, comme pour lui-même, je vais m’asseoir ici.
C’est bien !

Il s’assied presque en face de moi. Se pensant seul dans le dernier train


de la soirée, il défait un des boutons de son pantalon, soupirant d’aise.
Il est vêtu d’un pantalon blanc d’une toile plissée et épaisse, d’une
chemise bleue, assortie à une cravate bleu nuit tachetée d’éperons d’argent,
un camaïeu élégant. Est-ce que quelqu’un l’habille chaque matin, prend
soin d’assortir ses tenues, comme on le ferait d’une poupée ?
Il porte en bandoulière une petite sacoche en cuir reliée à un casque
audio, il semble par ce dispositif recevoir les informations nécessaires à son
voyage.
Il enlève ses lunettes de soleil et sourit avec malice, comme un homme
enlèverait son slip de bain en douce dans une piscine publique. Son visage
est jovial et heureux, est-il aveugle de naissance ? Est-ce la non-
fréquentation des visages humains qui a forgé ce visage lumineux et
confiant ? A-t-il perdu la vue dans un accident ? Est-ce comme avancer la
nuit dans le fond mouvant de la mer ? Que peut-il se rappeler lorsqu’il
évoque une couleur ou un visage aimé ?
Une vendeuse passe dans le wagon pour apporter des sandwiches et du
thé. En entendant son chariot l’aveugle a des réactions enfantines, se frotte
le ventre en souriant pour indiquer qu’il se réjouit.
Il commande deux sandwiches et une tasse de thé, plaisante avec la
barista et commence à se nourrir.
— Pourriez-vous me prévenir lorsque nous arriverons à Vevey ?
demande-t-il à la serveuse.
— L’arrêt est à 23 h 16, il y aura une annonce avant.

Il mange son sandwich en triangle, il enlève à nouveau ses lunettes, les


pose précautionneusement sur la table.
La serveuse me demande si je veux quelque chose moi aussi.
— Non merci, je n’ai envie de rien ! dis-je, pensant à cette soirée que je
vais manquer, imaginant Stefano et la tsarine.
L’aveugle remet aussitôt ses lunettes, se racle la gorge pour exprimer sa
gêne ou me reprocher de ne pas avoir indiqué ma présence plus tôt, de
l’avoir laissé se croire à l’abri des regards.
Dans la vitre je croise les deux disques noirs de ses lunettes, la lune se
reflète dans le lac, laissant des rayures au pied des montagnes, je ne peux
m’empêcher de penser à tout ce qu’il rate, toute cette beauté, et ma mère,
aveugle elle aussi.
8

Je trouve Nic couché sur son lit, il porte comme prévu sa tenue de
communiant, pantalon en velours et chemise blanche, les yeux grands
ouverts, il ne bouge pas en me voyant entrer, il joue avec les pierres que lui
a offertes maman, les fait tourner devant son œil à la manière d’un
diamantaire.
— Tu dors tout habillé ?
Il continue à regarder ses cailloux, ne me répond rien.
— Tu ne veux plus me parler ? Demain on va voir Indiana Jones ou ce
que tu voudras ?
Il ne répond toujours rien, reste sans bouger sur le lit, je m’approche et
m’assieds sur sa couchette.
— Qu’est-ce ce qui se passe, ça ne va pas ?
— J’ai encore mouillé mon lit, je ne comprends pas, qu’est-ce qui
m’arrive ? Est-ce que tu y comprends quelque chose toi, à ce qui m’arrive ?
— Il ne t’arrive rien mon vieux, il faut s’endurcir, tu ne peux pas être
toujours dans mes jupes, il faut un jour ou l’autre que tu te démerdes tout
seul. Tu dois être un mensch, c’est ce que maman aurait voulu, tu ne vois
pas qu’ici nous sommes dans le ventre de l’ennemi, tous ces gosses de
riches n’attendent qu’un signe de faiblesse pour nous tailler en pièces, tu as
vu comment ils appellent les pauvres ? Les suceurs de glace ! Tu as vu leur
mépris lorsqu’ils descendent au camping pour trousser des filles, c’est
encore le droit de cuissage qui s’applique, tu dois comprendre les règles
sinon tu ne vas pas t’en sortir, arrête de te morfondre, pense à Harrison
Ford, ce qu’il ferait à ta place ? Et Stallone ? Il foutrait le feu à tout
l’internat, il ferait exploser la ville.

Nicolas me sourit, il se lève, pâle, fait quelques pas hésitants, gagne le


piano.
— J’ai travaillé le concerto en fa mineur, tu veux que je le joue pour
toi ?
— Oui, joue-le, demain je t’emmène manger en ville, on peut se
prendre des burgers et un milk-shake, tu as besoin de force, Stallone il
mange des burgers au petit déjeuner, c’est ça son truc, quinze burgers, trois
packs de lait et il fait sauter cette putain de ville.
— Tu te souviens lorsque maman nous faisait faire le shabbat, qu’elle
allumait les bougies ? Tu ne voudrais pas qu’on le fasse ce soir pour elle ?
— À quoi est-ce que ça peut servir, est-ce que ça l’a protégée de faire
son shabbat ? Maman n’y connaissait rien, elle répétait des prières
anciennes dont elle ne comprenait pas le moindre mot, ce n’était que du
folklore, Dieu c’est ce en quoi on croit quand on ne comprend rien, un ver
de terre qui voit passer un avion à réaction, il doit se dire qu’il vient de
rencontrer Dieu et faire son shabbat de ver de terre avec sa crainte de ver de
terre.
— Mais comment tu expliques que le monde soit si complexe, si
parfait ?
— Le monde n’a rien de parfait, il y a des millions de créatures qui
attendent notre extinction dans les fissures, sans dents, rampant,
enchevêtrées dans le noir. Le monde n’a rien de parfait, des virus et des
prions ne cherchent qu’à nous coloniser avant de s’autodétruire faute de
combattants, chacun ne cherche qu’à bouffer son prochain.
— Moi je crois que le monde est parfait, que la nature crée de la beauté
partout, que Dieu prend soin de tout.
— Crois ce que tu veux, mais je ne ferai pas ton shabbat, nous n’avons
rien de juif en dehors de ton nez.
— Et Stallone, il est juif, non ? Et Harrison Ford aussi ?
— À moitié, à moitié seulement !
— Tu préfères quoi, être piqué par cinquante abeilles ou faire une demi-
heure dans une machine à laver ?
— La machine à laver !

Je passe le reste du week-end à m’ennuyer, Nic joue du piano, les


dortoirs sont désespérément vides.

Nous arpentons les pelouses de l’internat, Nic est toujours derrière moi
à essayer de me suivre avec cet air d’attendre quelque chose, il sent ce
parfum que mettent les pauvres quand ils sont de sortie, je lui ai dit cent fois
que c’était comme s’il se promenait avec la pancarte banlieusard dans son
dos, mais il s’obstine.
Lorsque nous sortons, il se maquille, met de la poudre bronzante sur le
visage pour paraître aussi hâlé que moi, cela laisse des plaques orange sur
ses sourcils et son front. Je fais semblant de ne pas remarquer, mais je vois
bien dans le regard de ceux qui le croisent qu’ils le prennent pour une
tapette et cela m’humilie. Lorsque je laisse pendre ma main, il la saisit
comme si nous étions deux petits garçons partant à la boulangerie avec trois
sous pour aller chercher le petit déjeuner un dimanche matin, faire la fierté
de nos parents, je trouve toujours une excuse, regarder ma montre, une
cigarette à chercher, pour retirer ma main, le plus souvent je préférerais être
seul.

Nous nous arrangeons pour rester dans la salle de projection et regarder


à nouveau le début du film, puis nous changeons de salle en cachette pour
pouvoir en regarder un autre.
C’est un week-end bien ennuyeux à regarder le soleil déplacer sa ligne
d’ombre lentement sur la pelouse de l’internat.
Au loin, sur le lac, les vedettes rapides tirent les skieurs nautiques, des
adolescents font des figures sur le plan d’eau comme leurs parents et leurs
grands-parents avant eux, des générations de monoskieurs racontant leurs
exploits le soir au coin du feu devant un brandy, les plus belles figures, les
chutes, les blessures.

Quelques mois après l’accident, notre père est parti vaquer à ses affaires
et nous a laissés sous la garde de notre vieille babouchka, il n’y a rien de
drôle à être sous la protection d’une vieille personne, on se sent plus
responsable d’elle que l’inverse, le temps paraît ralenti, on s’ennuyait
beaucoup le week-end, à la regarder cuisiner des knidels et du bortsch,
tirant du thé de son vieux samovar rouillé, aussi jaunasse que sa vieille robe
de chambre à carreaux, rapiécée de partout, se tournant pour nous sourire,
enveloppée dans cette loque, il n’y a pas d’autre façon de décrire cette robe
de chambre, ou ce peignoir, ou quoi que cette chose ait pu être du temps de
sa splendeur.
Des journées entières dans ce vieil appartement au rez-de-chaussée,
dans notre petite chambre sur rue, à écouter les talons des passants, coupés
du monde moderne, de la vibration électrique et sexuelle de la grande ville
qui nous parvenait parfois, sirènes hurlantes, autoradios à fond la caisse,
basses submarines comme un shoot de désir pur et nous, derrière ces
voilages en broderie désuète, avec notre grand-mère, à écouter son vieux
transistor qui crachait le monde nouveau dans ce fatras suranné, son odeur
d’eau de Cologne Roger & Gallet pour dissimuler celle de la vieillesse, sa
boîte à biscuits où elle planquait ses devises que nous fauchions pour aller
les changer à la banque, sans succès le plus souvent, ces monnaies n’ayant
plus cours depuis longtemps, et son four toujours chaud pour y faire cuire
son lekech, ses blintzez ou je ne sais quelle pâtisserie de pavot et de
cannelle, il me semblait parfois que c’était le langage oublié qu’elle voulait
réchauffer dans son four, le langage de la petite enfance, mélange
d’ukrainien, d’un patois judéo-allemand et d’interjections françaises,
qu’elle essayait de faire remonter à la surface, pour retrouver la clarté des
jours du tout début du langage, qui nous permettrait de parler à nouveau
avec les mots de l’amour, j’ai peur que tu partes, ne prends pas froid, à
quelle heure tu rentres.

Mon oreille était presque guérie. Notre grand-mère était allée faire des
courses en bus. J’avais emmené Nic sur le carrefour de la Croix-Rousse, à
deux minutes de l’endroit où ce camion était tombé en panne.
Nous avions joué au mort une fois encore, je demandais à Nic de
s’allonger au bord de la route, comme s’il avait été accidenté, puis je faisais
des signes paniqués aux voitures pour qu’elles s’arrêtent. Lorsqu’elles se
garaient, nous partions tous les deux en courant avant que les conducteurs
n’aient le temps de sortir pour nous engueuler.

Une voiture s’était arrêtée ce jour-là, le conducteur était furieux mais,


au lieu de rester à protester ou à nous invectiver, il était sorti de son break,
c’était un homme solide, musclé et trapu. Il nous avait couru après à travers
le parking, je fus surpris par sa rapidité mais je sprintais bien, lorsque je
m’étais retourné il avait rattrapé mon frère et le secouait par le bras comme
une poupée, il vit que je m’étais arrêté et lui donna une énorme gifle qui le
fit vaciller, je courus vers mon frère pour venir à son secours, alors que je
me penchais vers Nic, l’homme me mit un coup du plat de la main sur la
nuque qui me fit perdre l’équilibre ! J’eus l’impression que mon tympan
venait de se crever à nouveau.
— Vous croyez que ça va se passer comme ça ! Montez tout de suite
dans ma voiture, dit-il en nous tirant par le col de nos tee-shirts, vous allez
voir !
Il nous fit asseoir tous les deux à l’arrière de sa voiture, un break
familial, et il démarra, le tissu sentait le chien mouillé.
Il serrait son volant et soufflait comme un bœuf, un sapin magique
pendait sous son rétroviseur, l’odeur de vanille luttait avec celle de chien
détrempé. Parfois je croisais son regard masqué par des lunettes fumées
dans le miroir, de dos je ne pouvais voir que son cou taurin, des veines
gonflées sortant de sa chemise, sa nuque rouge, presque violacée, je me
souviens avoir pensé à son sexe, l’avoir imaginé puissant, gonflé de sang,
parcouru de larges veines.
— Où habite votre père, hurla-t-il, bande de petits cons !
— Notre père est en Guyane, répondit Nic.
— Les parents laissent les gosses grandir seuls, voilà ce que ça donne !
Une bande de petits cons ! Où est votre mère alors ?
Je fis signe à Nic de se taire.

Il roulait nerveusement tout en nous injuriant, il dépassa la maison de


notre grand-mère. Nous gardions le silence.
Nic me regardait, je pouvais voir l’empreinte de la main de l’homme sur
sa peau pâle, les doigts épais tatoués sur son visage d’enfant et ses lèvres
serrées, son obstination à ne pas pleurer.
— Alors ? Je m’en fous, je débarque à son boulot, c’est une question de
principe, bande de petits trous du cul, vous préférez peut-être la police ?
C’est votre mère qui vous a élevés comme ça ? Pas étonnant que votre père
soit au bout du monde ! Il s’est taillé ! Elle va entendre parler de moi ! Où
se trouve-t-elle, bande de merdeux ?
— Route du Condroz.
— Quel numéro ?
— Au 70 route du Condroz.

Nicolas me regarda avec anxiété, ne comprenant pas pourquoi je


mentais à cet homme menaçant.
Nous traversâmes la ville, les centres commerciaux, magasins de
bricolage, fast-foods, hangars posés le long des routes.
Lorsque nous arrivâmes route du Condroz, le chauffeur, qui semblait
s’être un peu calmé, se retourna et s’adressa à Nic.
— Je ne voulais pas te faire de mal hein petit, dis-moi mon bonhomme
tu habites où, après ou avant le cimetière ? C’est normal de ne pas laisser
passer ce genre de chose, il faut des principes, sinon tout s’effondre, voilà
tout !
— Arrêtez-vous là, dis-je, d’une voix indifférente, devant les grilles s’il
vous plaît.
— Vous habitez juste en face du cimetière ?
— Vous voulez parler à notre mère n’est-ce pas ? Elle se trouve dans
l’allée numéro douze, emplacement vingt-trois, à côté de la famille Zing,
mais je ne suis pas sûr qu’elle ait encore son mot à dire sur notre éducation.

L’homme baissa les yeux, puis se retourna en fixant son arbre magique
à la vanille, comme si une issue honorable devait se trouver là, quelque
part.
— Je ne pouvais pas savoir, je suis désolé mes petits, je peux vous
emmener quelque part si vous voulez, dit-il dans un souffle, je ne…
Il ne paraissait plus menaçant du tout, au contraire il semblait désolé, les
veines de son cou s’étaient dégonflées, un petit homme repentant et courbé.
— Je vous redépose là-bas, tenez voici dix francs, vous vous achèterez
des bonbons, dit-il en tendant à Nic un billet que j’attrapai au vol.

Nous roulions dans les banlieues en silence, j’observais les silhouettes


poussant des caddies de supermarché, constatant avec quelle rapidité j’avais
transformé cet homme furieux en agneau pénitent, songeant que nous
disposions là, mon frère et moi, d’une arme redoutable, d’un pouvoir bien
plus grand encore que la force, plus grand que le pouvoir des bourreaux, le
pouvoir des victimes, une sorte d’art martial qui, bien maîtrisé, pouvait
transformer la force de votre agresseur et la retourner contre lui.
Je sortis de la voiture sans dire un mot et mis mes mains dans les
poches.
— Faites attention sur cette route, c’est dangereux tout de même, vous
pourriez être blessés pour de bon, tu dois prendre soin de ton petit frère,
hein, tu comprends ?

Je le regardai, haussai les yeux vers le ciel, je n’aurais pas mis plus de
mépris en lui crachant au visage.
Nic descendit de la voiture à son tour et se tourna vers l’homme.
— Pardon, je suis vraiment désolé pour toute cette histoire monsieur, et
il fondit en larmes, je crus voir que l’homme se mettait lui aussi à
pleurnicher.
J’entraînai Nic par la main aussitôt.
— Mais qu’est-ce qui ne va pas avec toi, ce type t’a retourné la tête
avec une beigne et tu t’excuses en pleurant ?
9

Le jour de mes dix ans, une cousine s’est approchée de moi et m’a dit :
« Désormais tu auras deux chiffres toute ta vie ! »
Je n’ai pas su quoi répondre, mais je lui en ai voulu, comme si elle me
jetait un sort, me soumettant dorénavant aux lois de la corruption des corps.
Il y a bien longtemps que je n’aime plus mes anniversaires, à quoi bon
les fêter quand celle qui vous a mis au monde n’existe plus.
Bonne-maman a essayé de m’appeler, je n’ai pas répondu. Qu’elle me
raconte une fois encore le jour de ma naissance, comment elle avait pris le
bus pour arriver à la clinique avec son parapluie, s’était débrouillée pour
tromper la surveillance des infirmières, était entrée dans la salle de réveil
pour s’extasier devant moi.
« Il est bien membré celui-là », ses premiers mots en me voyant ! Petite
fabrique de mâles alpha, de génération en génération ! Entendre à nouveau
que j’avais failli mourir, mal placé, le cordon entortillé autour du cou, déjà
disposé à la mélancolie, non, aucune envie, j’ai seize ans aujourd’hui.

Nous dînons de bonne heure Nic et moi dans une cantine américaine, la
serveuse a des paupières tellement maquillées qu’elles semblent crouler
sous leur propre poids, elle nous apporte un burger frites et un milk-shake
vanille, notre boisson préférée. Je bois à toute vitesse et je me givre les
sinus comme je le fais chaque fois depuis que je suis arrivé sur cette terre, à
croire que je ne fais aucun progrès dans l’existence.
Durant tout le repas nous n’avons pas grand-chose à nous dire. Juste
derrière nous il y a un juke-box, où ils n’ont que des vieux tubes français, et
les clients perdent leur monnaie en voulant écouter Johnny Hallyday ou
Eddy Mitchell car il est, heureusement, hors service.
Au moment du dessert, Nic sort de sa poche un objet emballé dans une
boule de papier kraft, c’est le cadeau le plus mal conditionné qu’il m’ait été
donné de voir, je l’ouvre, c’est un petit miroir rouge en forme de cœur. Je
m’inspecte dedans, rien de neuf, j’ai beau m’observer plusieurs heures par
jour, il y a toujours quelque chose d’irrésolu, de flou dans mon visage. Ce
soir, j’ai l’air nauséeux, peut-être est-ce à cause de la tonne de sucre qu’ils
ont mis dans ce milk-shake.

Je finis par larguer Nic et son cadeau pour aller retrouver les autres au
dortoir de la tsarine. Pas question qu’il me suive avec ses plaques de fond
de teint, ses bondieuseries.

Stefano et Marwan jouent au backgammon sur le lit, des parties à cent


francs la fiche, notre budget repas pour un mois, le videau est placé au
centre du plateau, je regarde le dé grimper. Marwan perd trois mille francs
en vingt minutes.

Alice et Lily, qui vient de nous rejoindre, sont assises à la fenêtre


fumant une cigarette et buvant un spritz. Lily est la seule juive de ma classe,
est-ce pour cela qu’ils l’ont invitée ? Pour apparier les coreligionnaires ?
Elle me regarde avec défiance, elle s’est donné du mal pour effacer toute
trace de ses origines, à seize ans elle s’est déjà fait refaire le nez et les
lèvres, elle aurait sans doute dû attendre la fin de sa croissance, on dirait
qu’un sortilège talmudique est parvenu à défaire le travail du chirurgien qui
avait redessiné son nez, restituant non seulement son aspect busqué mais
faisant apparaître une bosse supplémentaire, montrant aux yeux de tous
qu’on ne peut jamais vraiment se cacher, que la honte de notre naissance
réapparaît, tôt ou tard.

Alice s’en amusait juste avant l’arrivée de Lily, sirotant un verre de rosé
avec des glaçons.
— Elle s’est encore faire refaire quelque chose pendant les vacances
d’été, après les lèvres en hot dog je crois qu’elle s’est fait enlever des côtes
cette fois-ci, mais son nez c’est un accident industriel, c’est vraiment atroce,
dit-elle faisant tomber les cendres de sa clope sur le sol.
— Elle s’est fait aussi liposucer les mollets et le cul, ajoute la tsarine,
abaissant son jean de son poignet gracieux, un diamant épinglé à son
nombril.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, interrompt Stefano, je croyais que tu
étais pour la correction des inégalités dans le monde ? Tu ne crois pas que
la beauté est la plus grande inégalité qui soit ? Pourquoi tout le monde n’y
aurait pas accès ? La plupart des filles du pensionnat sont belles parce que
leurs pères sont millionnaires et que les femmes des riches sont belles. Vos
petits nez parfaits, vos jambes élancées, vos culs compacts et haut perchés,
tout cela a été acheté par vos pères au prix fort auprès de vos putes de
mères ! Peut-être que la mère de Lily a un gros cul mais d’autres centres
d’intérêt que les vôtres, qu’elle ne feuillette pas les catalogues Vuitton en se
demandant quelle valise irait bien avec son dessus-de-lit.
— Je crois juste que le père de Lily était tellement moche que c’était
perdu d’avance ! Mais après tout, si ça t’amuse de voir dans la chirurgie
esthétique un acte politique ! Peut-être un de tes trucs nietzschéens !

Stefano sourit, prend une gorgée, il a une de ces manières masculines de


boire, de prendre le verre comme s’il allait exploser au contact de ses
mains, je regarde sa pomme d’Adam monter et descendre, je ne peux
m’empêcher de l’admirer, il repose le verre sur la table, s’allume une
cigarette.
— Tu en veux une ? me dit-il, me tendant la cigarette qu’il avait mise à
ses lèvres.
J’acquiesce.
— Ton frère nous rejoint plus tard ? demande-t-il. Il prend le temps de
se faire une beauté ?
Ils éclatent tous de rire mais, je ne sais pourquoi, c’est à Lily et à elle
seule que j’en veux. La tsarine fait mine de s’extasier sur son pantalon en
cuir et sa nouvelle frange.
Stefano nous sert à tous du Courvoisier, un cognac hors de prix, il
monte le son mais personne ne s’aventure à danser, nous restons affalés sur
le lit et le canapé.
— On se fait chier, dit Stefano en sortant une petite boîte en métal de la
poche de sa veste en jean, la posant au milieu de la table.
Il reprend la boîte, en renverse le contenu, une poignée de pilules
bleues.
— J’ai fait un petit marché pour ton anniversaire, dit-il.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un accès à l’amour pur !
Stefano jette un cachet dans sa gorge, l’arrose d’une gorgée de cognac,
Marwan et Alice l’imitent aussitôt, Lily fait semblant de ne pas avoir vu la
scène.
— Prends-en, il faut qu’on soit tous dans la même vague, dit-il en
s’allumant un joint.
La tsarine prend deux pilules bleues, me regarde dans les yeux, les pose
sur sa langue, elle prend une gorgée, fait circuler le liquide dans sa bouche,
remplissant tantôt une joue, tantôt l’autre, avec un air lascif, comme si un
sexe lui déformait les joues, puis avale d’un coup et éclate de rire, faisant
couler du cognac sur le sol. J’attrape une pilule, Stefano et Alexia me
regardent, je la mets dans ma bouche, je prends une gorgée à mon tour. J’ai
entendu tant d’histoires de types restés coincés à jamais dans un cauchemar
paranoïaque, mais je ne peux pas perdre la face, je ne peux pas refaire le
coup de la crampe.
Je bloque la pilule sous ma langue et avale doucement le cognac.
Stefano me prend par l’épaule dans un geste fraternel.
— Tu en as déjà pris ? dit-il, me fixant de ses yeux bleu gris sale.
Je hausse les épaules, je ne peux pas lui répondre sous peine qu’il
s’aperçoive que j’ai coincé la pilule.
— Il suffit de laisser les pensées te traverser, il ne faut pas avoir peur,
l’ennemi c’est la peur, elle forme toutes sortes de labyrinthes, elle
s’alimente elle-même, lorsqu’elle t’envahit, tu peux trouver des visions qui
ne te quitteront jamais plus.

Je vais aux toilettes et crache dans la cuvette ce qu’il reste de la pilule


bleue, un filet de bave s’écoule, l’ecstasy s’est dissous pour l’essentiel sous
ma langue, déjà dans mon sang, je crache à nouveau, tire la chasse.

Lorsque je reviens, Stefano est torse nu, il a ouvert la fenêtre de la


chambre et fume à l’air libre. Alexia a monté le son de la hi-fi, un disque
des Smiths à fond, Bigmouth strikes again, déclame Morrissey plus
emphatique que jamais, Oh sweetness, sweetness, I was only joking when I
said I’d like to smash every tooth in your head.
Alexia et Lily se mettent à danser, est-ce que cette chanson fait
référence à la bouche refaite de Lily ou est-ce une coïncidence ? Ces dents
dans mon palais, ne sont-elles pas justement en train de fondre, de se
déplacer, flottant dans ma bouche comme des pétales dans un vase, je me
mords les doigts, il me semble que ma mâchoire est anesthésiée et glacée,
les filles dansent, la drogue commence à faire son effet, ma bouche est
sèche, une vague de chaleur remonte, de l’air glacé pénètre dans la
chambre, pourtant une houle chaude me monte le long du corps, je peux
ressentir la douleur de mon ancien zona, les fièvres de mon voyage en
Égypte, une maladie de l’enfance qui reviendrait sous l’effet de la drogue,
suivant chacun de mes nerfs.
— Ferme ! On va attraper froid, demande Lily à Stefano.
Mais il a sorti son corps en entier par la fenêtre, il se tient accroupi sur
le balcon dans la position d’un oiseau, ses épaules éclairées par la lumière
de la cour de l’internat, sa glotte saillante monte et redescend, son long cou
décharné, ses cheveux coupés à ras, sa tête paraît minuscule sur ce corps
puissant.
Such a shame to believe in escape, le chanteur a une voix de trompette
bouchée, le rythme est dansant et commercial mais les paroles semblent être
un appel à l’aide à travers les tuyaux glacés de la bande FM.

— T’es dingue, dit Lily à Stefano, qui se lève d’un bond, enjambe le
balcon.
— S’il tombe on va devoir le ramasser à l’éponge, s’amuse Marwan, ça
fera une sale corvée de nettoyage !
Je me penche par l’autre fenêtre, je le retrouve debout, pieds nus sur la
corniche, je peux ressentir la sensation de ses pieds, de son dos nu contre le
mur glacé, je peux imaginer le contact de son beau nez grec, de ses dents
parfaitement alignées contre le béton de la cour d’honneur, de ses pavés où
tant d’élèves ont marché. Le vent s’engouffre dans la cour du méridien, sa
peau est asséchée, ses muscles ont des contractions involontaires. Il a
dépassé le milieu du gué à présent, il est plus facile pour lui de continuer
dans cette voie que de revenir.
Quelque chose en moi souhaite qu’il tombe, une force honteuse qui me
permettrait de porter son deuil, d’être anobli par la proximité de la mort.
Après l’accident de maman, n’ai-je pas tiré un certain réconfort des
manifestations de sollicitude que je m’attendais à recevoir. Pouvoir lire dans
le regard des filles que j’étais à consoler, à aimer, n’avais-je pas espéré tirer
profit de la mort de ma mère pour obtenir des faveurs, des caresses ?
Stefano avance d’un pas, il pivote et se retrouve dans le cadre de la
fenêtre, il me sourit, me tend la main.
— Tu ne me lâches pas, d’accord ?
Il se laisse aussitôt retomber en arrière, au-dessus du vide, seule ma
main l’empêchant de se fracasser la colonne et le crâne dix mètres plus bas.
Je tire de toutes mes forces et le ramène à moi, son entrejambe à hauteur
de mon visage. Il reste un instant sans bouger.
— Tu veux bien me laisser passer ?
Je m’écarte en rougissant.
— T’es vraiment trop con, lui dis-je, tu aurais pu te casser le cou.
Je me tourne vers Alexia.
— Tu ne trouves pas que c’était complètement débile ?
Elle hausse les épaules.
— Ceux qui veulent vraiment se tuer le font sans trop de mise en scène.
L’an dernier, un terminale s’est pendu, il n’a rien dit à personne. Je ne me
ferais pas de souci pour lui à ta place.
Stefano s’approche de moi en riant.
— Qu’est-ce qu’il y a, on dirait que tu as eu un coup de chaud ?
Il plonge son poing dans le saut à glaçons et me caresse le visage de sa
main humide.

— Tu as couché avec Stefano ?


— Tu veux vraiment savoir ça ? dit Alexia en buvant une gorgée de
cognac.
— Si je te le demande.
Elle me regarde crânement et se met à rougir.
— L’autre soir, quand tu es rentré, je n’en avais pas vraiment envie, je
pensais surtout à toi.
— Pourquoi l’as-tu fait alors ?
Elle hausse les épaules.
— Peut-être parce qu’il a insisté !
— Tu as aimé ?
— Je ne sais pas trop, parfois je me dis que la vie consiste à faire
semblant d’aimer ce qu’on subit, c’est sûrement ça la vie pour beaucoup de
gens, essayer d’aimer ce qui nous est arrivé.
Je me rapproche, nous sommes seuls dans sa chambre à présent, je me
mets à pleurer, des sanglots qui remontent de loin, réservoirs intacts depuis
l’accident. Je ne sais pas si je pleure de rage à l’imaginer avoir couché avec
Stefano ce soir-là ou si c’est un effet habituel de la descente des drogues.
— C’est à cause de moi ?
— Non.
— Pourquoi tu pleures alors ?
— Parfois je ne sais même pas pourquoi je suis triste, dis-je, fondant en
larmes de plus belle, elle prend ma tête entre ses mains pour apaiser mon
chagrin, je ne peux arrêter mes sanglots que pour l’embrasser, je reprends
une lampée de XO.
— Ne bois pas autant !
Je l’embrasse à nouveau, des baisers appuyés et insistants, je mets ma
langue anesthésiée dans sa bouche.
— Je suis tellement désolée pour ta maman !
Je commence à la déshabiller.
— Si je pouvais prendre un peu de ta douleur, je le ferais.
Je tente de baisser la bretelle de sa robe sans lui répondre.
— Il faut que tu retournes dans ta chambre, dit-elle en la remettant en
place.
Je continue à l’embrasser, laissant couler à dessein mes larmes sur sa
peau, me remémorant l’enterrement pour ne pas qu’elles tarissent, qu’elle
ressente ma tristesse s’écouler le long de son corps, je tète à nouveau le
goulot, descendant ma main, elle essaie de me diriger ailleurs. Je pose mon
visage contre son ventre, son reflexe maternel ne se fait pas attendre, elle
enfonce ses doigts dans mes cheveux, je commence à défaire sa ceinture.
— Ce n’est pas le moment, pas ce soir, vraiment pas – elle se lève d’un
coup –, il faut que je me couche, je suis crevée, bonne nuit, dit-elle, me
laissant en plan, jean baissé.

Il est trois heures du matin, je passe devant le bâtiment des sciences où


se trouvent les appartements de monsieur Malvoisin, une lumière blanche
filtre sous la porte, j’avance sur la pointe des pieds, je tends l’oreille, il me
semble entendre une femme parler dans une langue que je ne comprends
pas, une langue ressemblant au bruit de cailloux que l’on frotterait
lentement les uns contre les autres, à la fois chuintante et rude, puis plus
doucement les gémissements d’un homme, je ne sais s’ils sont de désespoir
ou de plaisir.

Dans ma chambre, je me déshabille en imaginant les différentes


manières dont je pourrais mettre fin à mes jours, le rasoir, la corde, le
silence des lignes à haute vitesse, quelque part entre deux passages à
niveau. Il y a une volupté à imaginer sa mort, on se représente la peine des
autres, cela réconforte à bon compte.
Je me penche au-dessus de Nic pour écouter son souffle, tant de nuits
au-dessus de son berceau, puis de son lit en forme de voiture avec des pneus
en mousse, l’écouter respirer, la berceuse de son souffle, comme si j’étais
témoin d’un miracle, un événement si fragile que n’importe quel
observateur pourrait détruire, j’ai parfois cette impression lorsque je regarde
un avion qui trace son sillage dans le ciel, il me semble qu’en le regardant
je pourrais lui faire perdre un aileron, le faire chuter.
Le téléphone sonne.

— Tu croyais que je t’avais oublié ? Bon anniversaire mon chéri !


— C’est toi papa ?
La ligne est mauvaise, des interférences électriques, une autre
conversation la parasite, une voix de femme en espagnol, qué significa
este… Est-ce qu’il est dans une cabine au bord d’une piste en terre, avec le
bruit des camions qui partent défoncer la forêt à coups de pelleteuse, ou
utilise-t-il son téléphone satellite iridium, puisqu’il faut bien que ces fusées
qu’ils balancent depuis la jungle servent à quelque chose ?
— Je rentre de Kourou fin décembre.
— Tu nous emmèneras au ski pour Noël ?
— On verra, je ne sais pas encore si les dates vont coller.
« ¡Que dices, alguien? », claironne la voix à nouveau.
— Embrasse ton frère de ma part.
— Comment ?
— Embrasse ton frère.
— Il dort !
— Embrasse-le tout de même pour moi, il fait quel temps chez toi ?
— Il fait nuit.
Cette voix, par où passe-t-elle pour arriver jusqu’à moi, est-ce encore le
câble océanique ? Un toron rouillé dans les profondeurs où transitent les
télégrammes, les messages d’amour, escortés par les lamproies, ou est-ce
une nouvelle connexion aérienne, les satellites qui rôdent à cinq cents
kilomètres d’altitude ? Je voudrais dormir, que la voix de mon père n’arrive
plus jusqu’à moi, qu’il ne s’en sorte pas si facilement, que ses mots
d’amour percutent la station MIR, désintègrent les Russes qui font leur
yoga en apesanteur, pendant qu’on s’emmerde ici-bas, deux mille bornes à
vol d’oiseau irradié de Tchernobyl.
— Bonne nuit mon chéri, tu n’es pas très bavard ! Tu m’entends ?
— Oui, bonne nuit.
— Tu sais, le jour de ta naissance…
— Quoi ?
— C’était une merveilleuse journée, il faisait beau et chaud, c’est moi
qui t’ai réchauffé, peau contre peau, c’est comme ça avec les césariennes, la
première peau que tu as touchée c’est la mienne.
— Je n’entends pas bien papa !
— OK, bonne nuit !
Je raccroche. Est-ce qu’il s’imaginait que j’allais pleurer de joie en
apprenant qu’il s’était déplacé en personne, le jour de ma naissance ?

Je me couche sur mon lit, je ne sais pas si ce sont les effets de la pilule,
j’entends encore les musiques de la soirée, Morrissey, sa complainte
d’opérette dans mes oreilles qui résonne comme si ma boîte crânienne était
une chambre d’écho, une grotte fêlée où les sons se réfléchissent sans fin
dans l’obscurité. Des mots qui ralentissent jusqu’à perdre toute plasticité,
devenus blocs de pierre.
Je m’accroche à mon lit, il me semble que mes jambes sont prises elles
aussi dans des blocs de granit, qu’elles se fossilisent, que je deviens un
rocher, et je perçois soudain l’immensité du silence qu’il y a dans ma tête.
« Kourou », dis-je à voix haute pour rompre le silence, et je répète ce
mot, le faisant résonner dans l’air sec de la pièce surchauffée, Kourou, cette
ville où mon père travaille, un nom enfantin qui fait penser à celui d’un
jouet, un endroit inconnu d’où ils lancent leurs fusées dans l’espace, est-ce
qu’il y a un trou dans le ciel par là-bas ? Kourou, Baïkonour, cap Canaveral,
il me semble soudain que ces noms sont des inventions de petits garçons
espiègles, que peut-être personne ne va vraiment là-haut, une simple blague
potache et je commence à rire tout seul.
Je mets un tee-shirt et un caleçon, je me glisse dans le lit à côté de Nic,
il a encore son odeur de lait caillé, dans le pli du cou, ineffaçable.
Je serre mon frère, un canot de sauvetage dans une mer formée, des
milliers de mètres de fond en dessous de nous.
Le jour se lève, les oiseaux commencent à piailler en tous sens, des
minuscules dinosaures, pourquoi les admire-t-on autant, simplement parce
qu’ils volent ? Ils se moquent les uns des autres, se bouffent entre eux, ne
pleurent pas la mort de leurs semblables, ils ne font que voler sans efforts,
en appui contre le vent, cherchant quelque chose à becqueter, les petits des
autres, un mulot à éventrer, ils n’ont rien à foutre de personne, porteurs de
mauvais présages.
10

Certains professeurs ne sont pas apparus ou presque depuis le début de


l’année, monsieur Demars, notre professeur d’anglais, bien que présent le
jour de la rentrée, est absent depuis, la rumeur prétend qu’il serait atteint
d’une maladie incurable ayant commencé par infecter son coude avant de se
répandre dans le reste du corps.
Le professeur de musique, monsieur Corbier, ne donne plus cours
depuis plusieurs années, pourtant personne n’a songé à le remplacer, on
raconte que toute sa famille serait morte brûlée vive dans un accident de
voiture.
Il continue à habiter sur le campus, au-dessus du bâtiment des sciences,
on le croise parfois dans son complet en velours, raidi par la crasse, des
taches suspectes sur son pantalon, se parlant à lui-même, rasant les murs.
Exerce-t-il encore une fonction au lycée, à quel titre habite-t-il à
l’internat ?
Nul ne le sait, on imagine que monsieur Malvoisin ne peut se résoudre à
le laisser profiter de la bonne vieille hospitalité des asiles communaux
suisses.
Monsieur Laval en revanche ne rate jamais un cours et cherche à
maintenir une certaine rigueur, pourtant il n’est que professeur de poésie,
une simple option, pas une vraie discipline, dont le cours a lieu dans un
algeco signifiant sans équivoque la relégation de la matière enseignée.
— Qui souhaite réciter un poème ? demande monsieur Laval ce jour-là.
On fait mine, comme chaque fois, d’être occupés à griffonner quelque
chose, on prend des notes, on se fait aussi petits que possible.
Alice fouille dans son sac, Lily est en boule, sa table lui servant
ostensiblement d’oreiller.
Stefano griffonne sur un petit livre, un coup de crayon sûr et rapide, le
col de sa chemise est sale et froissé, ses cheveux lui tombent sur le visage, il
est pâle, les lèvres bleues, on dirait qu’il n’a pas dormi. Il lève les yeux, me
sourit, je ne vois pas ce qui peut le rendre heureux, il fait beau et nous
sommes coincés pour une heure avec Laval, peut-être est-il encore défoncé,
moi aussi je ressens toujours les effets de la pilule d’hier, des bouffées
d’angoisse qui remontent, un goût de métal, de foin brûlé, une inquiétante
impression d’étirement du temps, d’incohérence, la sensation que quelque
chose de grave se prépare, qu’un système de serrage irréversible se met en
place autour de mon cerveau.

— Quelqu’un peut-il monter sur l’estrade et nous lire le texte qu’il a


choisi ? poursuit monsieur Laval.
Silence toujours dans le petit algeco. Par la fenêtre je vois des élèves
détaler, c’est la fin d’après-midi, un coin de ciel apparaît dans
l’encadrement, il me semble avoir aperçu un homme habillé d’une ample
pèlerine noire en laine épaisse, comme en portent les moines, je n’ai vu que
son dos.
Je suis pressé de retrouver l’air libre, respirer, que ne donnerais-je pour
une bière glacée, un verre givré, sentir la fraîcheur, juste une lampée, et puis
rentrer dans ma chambre pour me branler, je sais déjà à quoi je vais penser,
j’ai le scénario, le papier toilette, je vais utiliser la main gauche pour donner
l’impression d’une main étrangère. La salle est surchauffée et toujours cette
douleur lancinante à la tête. Qui donc peut encore s’intéresser à la poésie à
notre époque, n’est-elle pas morte en silence en même temps que les
balades en calèche et la chasse aux papillons ?
— Allons, allons, c’est un exercice libre, vous n’aviez qu’à choisir un
texte que vous aimiez et me le lire, c’est dans vos cordes non ? Quelqu’un
se dévoue ou c’est moi qui désigne l’un d’entre vous ? glapit monsieur
Laval, arpentant la salle, mains dans le dos, semelles crissant sur le sol en
plastique, Laval, chahuté sans relâche, misérable petit homme au crâne
dégarni, aux joues roses, professeur de poésie ! Pauvre homme griffonnant
depuis cinquante ans des poèmes d’amour non partagé, et qui donc voudrait
d’une nuit d’amour avec Laval ? Par quelle malencontreuse fortune a-t-il
fini par enseigner la poésie, matière qui ne compte pour rien, coefficient
infime aux partiels, et ces manières précieuses, qui font de lui une cible,
nous aimons féminiser son nom, le rendre ridicule, lavalette, la lavette ou
avale tout, c’est selon.

Stefano se lève d’un pas théâtral, il est sûrement raide, il avance comme
un mauvais acteur dans une pièce de fin d’année, se frotte aux tables de
l’allée centrale, frôlant les épaules de nos camarades, un cauchemar de
lascivité et d’érotisme adolescent qui ne peut laisser Laval insensible.
Planté sur l’estrade, il se déhanche, ouvre un petit livre de poèmes,
Laval se tord le cou pour essayer de deviner l’auteur choisi, mais c’est une
collection dont toutes les couvertures se ressemblent.
— Pouvez-vous dire à vos camarades quel poème vous avez choisi ?
demande monsieur Laval d’une voix aigrelette.
— Oui, dit Stefano, sérieux et grave, ne trahissant aucune ivresse, c’est
un texte de Jean Genet.
Le professeur de poésie s’empourpre aussitôt.
— Ah ! C’est un grand poète bien sûr mais êtes-vous certain que c’est
approprié à l’exercice demandé ?… Enfin, tout dépend de l’extrait…
Mais Stefano a ouvert son livre et commence déjà à lire.
Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours,
Un ange qui sanglote accroché dans un arbre
La colonne d’azur qu’entortille le marbre
Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours.

Stefano a pris un ton solennel qui fait sourire toute la classe, il continue
avec une pointe d’accent méridional :

Un pauvre oiseau qui meurt et le goût de la cendre


Le souvenir d’un œil endormi sur le mur,
Et ce poing douloureux qui menace l’azur
Font au creux de ma main ton visage descendre.

Son ton se fait plus emphatique encore, un accent du Midi, comme si


Fernandel prononçait le discours d’entrée au Panthéon de Jean Moulin. La
plupart de mes camarades pouffent de rire, Stefano se mord les lèvres,
Laval change de fesse sur sa chaise, se lève, hésite à interrompre, fait mine
d’être amusé lui aussi, transpire, sans doute préfère-t-il s’épargner une
explosion de chahut, de toute façon Stefano continue la voix vibrante de
trémolos, dévisageant Laval.

Et c’est pour t’emmancher, beau mousse d’aventure,


Qu’ils bandent sous leur froc les matelots musclés.

Les rires fusent de partout, Stefano se tient sur l’estrade, sa voix fend
l’air, vole au-dessus des rires, Laval reste à la fenêtre, un sourire idiot figé
sur les lèvres, les yeux baissés, à sa merci, faisant semblant de prendre des
notes dans un carnet puis regardant dans la cour, déserte à cette heure, à la
recherche d’un improbable salut.

Baise sa tête enflée, enfonce dans ton cou


Le paquet de ma bite avalé d’un seul coup.
Stefano continue et les rires nerveux, incrédules, hystériques, lui font
comme un chœur d’encouragements.

Adieu vont s’en aller !


Adieu couilles aimées !
Ô sur ma voix coupée adieu chibre insolent !
Il descend vers le soir pour chanter sur le pont
Parmi les matelots à genoux et nu-tête

Les rires finissent par cesser, Stefano reprend un ton naturel, presque
mélancolique, nous nous laissons bercer par le roulis de sa voix à présent,
de ces images fracassées, des corps enchevêtrés, mélangés, sur le pont d’un
navire qui ne va nulle part.

Un mac éblouissant taillé dans un archange

continue Stefano d’une voix cette fois bouleversée.


Il lève la tête de son livre et m’adresse un sourire, ses yeux mystérieux
et tristes, ses cheveux tombant sur son visage lui font comme un linceul.

Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !


Penche-toi sur mon vit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée.

C’est moi à présent qu’il fixe, j’ai le sentiment que toute la classe peut
voir que c’est à moi qu’il s’adresse, à moi qu’il lit ce poème.

Les matins solennels, le rhum, la cigarette…


Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.

À moi et à moi seul, et c’est à mon tour de baisser les yeux.


11

Il a plu sans arrêt depuis trois jours, l’orage semble rester coincé dans la
vallée, encerclé par les montagnes du Grand Combin et du Cervin, son
allure de dent de requin plantée dans les mâchoires du monde, nuages noirs
stationnant au-dessus de l’institut, comme si le vent s’était retiré, nous
laissant ces enclumes sur le point d’exploser.
Des flaques d’eau boueuses sont apparues jusque dans la cour
d’honneur.
Nous sortons d’une leçon d’histoire-géographie, j’ai toujours bien aimé
cette matière, une manière de voir du pays sans danger, et j’ai une mémoire
sans défaut, rien d’autre à faire qu’apprendre par cœur des superficies, des
données, la production de bois du Laos, le pétrole vénézuélien.
Aujourd’hui nous avons étudié le miracle économique ivoirien, les pays
émergents, les nouvelles démocraties en Afrique de l’Ouest.
— Tu parles, me dit Stefano, une bande de pantins qui roulent en
Bentley et jettent leurs opposants aux crocodiles pendant que nous pillons
leurs ressources ! Miracle économique ! Qu’ils gardent leurs salades pour
les journaux télévisés.

Alexia, Stefano et moi traversons la cour du méridien, un cadran solaire


de trois mètres de haut sur lequel un cercle équatorial indique la gradation
des heures. C’est cette ligne précisément qui définit notre position par
rapport au méridien de l’observatoire de Greenwich.
Il y a des gueulantes dans la partie septentrionale de la cour du rocher,
des éclats de voix, un attroupement. Nous essayons de passer, mais le cercle
est trop compact, nous finissons par nous frayer un chemin, les coudes en
avant, comme des baïonnettes, la pluie tombe doucement sur la pierre
glissante du rocher.

— Qu’y a-t-il ? demande la tsarine à un élève.


— C’est le bizutage du zombie, répond un gosse surexcité, sautant sur
place pour apercevoir un peu du spectacle.
— Qui est le zombie ? demande Stefano.
— Je ne sais pas, une gueule en terre, un sixième !

Nous forçons le passage. Un enfant se tient de dos, torse nu au milieu


des autres, à quatre pattes, en train de manger des croquettes pour chien.
— Sors de ta niche, zombie, hurle un garçon nommé Sullivan.
— Zombie, hurlent les autres enfants. Zombie, Zombie.

Le zombie, bien sûr, c’est mon Nicolas qui se tient au centre du cercle
de la cour du rocher, à genoux, courbé, rachitique, sa colonne dessinant un
z, tordue comme le dos flagellé d’un martyr, semblant servir de
paratonnerre à l’orage qui tarde à venir, à la colère de l’internat, sa
république d’enfants cruels.
Mon Nicolas avec sa morphologie bizarre, dérangeante, exposée aux
yeux de tous, créature qu’on pensait éteinte, disparue dans les forêts de
Lituanie et de Pologne avec les golems et les dibbouks.

— Zombie ? Pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? demande Stefano à un élève


qu’il attrape par le col de sa veste.
— Il paraît qu’il se shoote avec des hormones, du sang de cadavres,
c’est dégueulasse !
— Casse-toi ! répond Stefano en le poussant.

Mon Nicolas grelotte, des larmes lui coulent le long des joues, il fait des
gesticulations inutiles de ses poings cagneux, des jérémiades susceptibles
d’attirer les rires.
Face à lui, Sullivan et Fuch, deux élèves de première, sont hilares.
Chacun tient une godasse de Nicolas dans la main.
— Une pompe de nain, hurle Sullivan.
La portant à son nez, mimant l’écœurement, pantomime grotesque, la
jetant à Fuch, faisant rire leur public, la joie du pogrom, l’enthousiasme de
la ratonnade !
— Gueule en terre, le zombie ! ordonne Sullivan après s’être débarrassé
de ses chaussures.
Mon frère reste droit, tient tête à ses persécuteurs.
— Gueule en terre ! répète Fuch à son tour, le prenant par l’épaule, mais
à peine l’a-t-il saisi que mon frère perd l’équilibre, glisse en arrière sur les
pavés trempés et chute lentement. Il se relève, du sang lui coule du nez, se
répand sur sa chemise, couleur de betteraves écrasées.
— Tu veux bouffer encore des croquettes ? Elles sont par terre, lèche !
Mon Nicolas à un haut-le-cœur, voilà qu’il vomit.
— C’est dégueulasse, hurle Fuch, ravale ton vomi, zombie, pas de ça
ici.
Je fais un geste pour m’interposer mais Stefano me retient en me
passant le bras autour du cou.
— Laisse-le, pas de privilèges, tu es d’accord avec ça non ? C’est
important sinon il ne se fera jamais respecter, nous sommes tous passés par
là, après il pourra faire la fête comme nous tous !
J’ai beau savoir que Nic ne fera la fête avec personne, qu’il ne s’agit de
rien d’autre que d’une violence gratuite, d’une force qui se cherche un
prétexte, je ne peux m’empêcher de laisser le rituel se poursuivre.

Mon Nicolas se redresse, il se tient devant ses persécuteurs, comme le


Christ devant ses juges.
— Gueule en terre, hurle Sullivan à nouveau.
Le corps de mon frère est secoué de spasmes, de tous les efforts qu’il
fait pour ne pas pleurer. Il serre les poings comme je le lui ai appris, au fond
des poches, Fuch passe derrière lui, lui balaie les deux jambes, cette fois il
tombe brutalement, son corps en chutant sur les pavés fait le bruit d’une
ventouse.
— On pourrait déboucher les chiottes avec son sang de zombie ! lance
Sullivan.
C’est lui qui dirige les opérations, le plus violent du collège, rien à en
tirer, petite brute rougeaude du fond de la classe, enfant peu adapté à cette
molle époque de paix, qui en temps de guerre aurait sans doute excellé
comme commandant d’un bataillon, exprimant son ingéniosité cruelle, son
absence d’empathie, ce qu’on nomme leadership dans les écoles de
commerce.
Fuch est immense pour son âge, sa chair est blafarde, s’il s’appuie sur
un grillage, sa peau en garde la trace durant deux jours, même la couleur du
ciel déteint sur sa peau. Ce jour-là son poing est de la couleur du sang de
mon frère !

— Une pompe de nain, un pif géant, sa bite tu crois qu’elle penche de


quel côté ? demande Sullivan.
— Faudrait vérifier.
— À poil, à poil, à poil !

Nicolas m’aperçoit dans la foule, incrédule que je puisse assister à ça


sans rien faire, lui qui a toujours cru que j’étais le type le plus courageux
sur cette terre.
— Leo, hurle mon frère, Leo, dis-leur que je ne veux pas être à poil.
Leo, je ne veux pas, fais quelque chose je t’en supplie.

Je tourne la tête et m’éloigne, les cris de Nicolas sont couverts par la


clameur, bientôt le son de la pluie recouvre la foule, je presse le pas,
enlevant nerveusement le mince film plastique de l’emballage de mon
paquet de cigarettes neuf, je retourne dans le bâtiment des chambres.
Dès que j’ai claqué la porte je gratte l’allumette, j’aspire, la fumée
retrouve son chemin dans mes poumons, dans les alvéoles de mes bronches,
dans mes veines, me remplit de quelque chose de lointain, je la recrache,
elle cherche son chemin dans la petite turne, s’élève vers le ciel.
J’ouvre la fenêtre, je peux entendre au loin comme un chœur de
réprobation.
Zombie, zombie, zombie.
12

Le combat se déroule en Amérique dans une arène comble.


Mike Tyson affronte un jeune boxeur jamaïcain, c’est une montagne de
muscles mais qui a encore un visage de petit garçon.
Le réfectoire est bondé, après le dîner, assis sur des chaises en plastique,
nous attendons le combat, nous avons rempli nos gourdes de vodka, de
bière. Tyson a perdu son titre en février, la première défaite de sa carrière
contre un boxeur de seconde zone à la suite d’un arbitrage discutable. Tyson
qui ne peut pour l’instant reconquérir son titre se retrouve face à un
compétiteur peu expérimenté qui roule des deltoïdes pour faire oublier qu’il
est terrifié, l’agneau du sacrifice pascal, c’est à cela qu’il fait penser tandis
qu’il sautille sur place, envoyant des jabs et des uppercuts dans le vide.
Autour d’eux, on ne voit qu’un océan de haine, le même goût du sang
depuis l’arène antique, une mer de visages, de bouches déformées, la foule
immense de Las Vegas qui réclame son dû de violence, l’Amérique entière,
le Vieux Continent au loin hurle dans la nuit, nous gueulons nous aussi
encerclés par ces montagnes qui nous séparent de la vibration hurlante du
Nouveau Monde, hypnotisés devant le ring, son échafaud, l’estrade sur
laquelle on présente les nouveaux esclaves à vendre, et partout autour la cité
monde, langages brouillés, dispersés, clameur incompréhensible.
À la sonnerie Tyson avance, il a beau faire une tête de moins que son
adversaire, il envoie un direct du gauche, un crochet du droit, le challenger
pivote surpris par le rythme, Tyson enchaîne, un nouveau crochet du droit
fend sa garde, le frappe à la tempe. Les jambes du jeune boxeur se dérobent
sous lui, elles ne le portent plus, il découvre que la loi de la gravité, la force
responsable de la chute des corps, c’est le poing droit de Tyson qui troue sa
garde et le percute, le sol se dérobe, c’est ce qui arrive quand on est frappé à
la tempe ou au foie, on perd l’usage de ses jambes, le cerveau continue mais
le corps ne répond plus.
À la douzième seconde du combat, à peine le temps de cligner des yeux
et de s’asseoir, il est au sol, allongé sur le tapis bleu du Caesar Palace,
comme un insecte sur le dos, observant le plafond qui tourne, ses
hiéroglyphes étranges, Dr Pepper, Diet Pepsi, Budweiser.
Tyson court d’un coin du ring à l’autre, rebondit contre les tendeurs,
survolté par l’adrénaline, tout le monde est debout !
— Tue-le ! hurle Marwan.
— Il ne va pas se relever ! C’est son match le plus court ! Douze
secondes ! Douze secondes, hurle Gillard, tue-le !
— Douze secondes ce serait déjà l’éternité si je devais baiser avec toi,
marmonne la tsarine en tirant sur sa clope, personne ne l’écoute.
— Il est mort ! hurle Sullivan, il est mort putain !

Je me tourne et partout autour je vois les visages admiratifs devant la


force brute de Tyson. Tous ces garçons, en extase, se tenant littéralement en
dehors de leurs petits corps inachevés, se glissant un instant dans cette
masse de violence noire. Voilà le rêve des jeunes générations, être une brute
capable de tuer à coups de poing, le même rêve depuis la nuit des temps. Et
à cet instant j’ai la certitude que l’espèce humaine est presque totalement
constituée d’abrutis.
L’adversaire s’accroche aux tendeurs, se relève, les gants en latex blanc
de l’arbitre passent comme une ombre devant son visage, il est compté
jusqu’à huit.
Il dit quelque chose comme « I’m OK », on le lit sur ses lèvres. Il
regarde l’arbitre avec un air qu’il voudrait martial, celui que je prends pour
aborder les filles, mais tout le monde peut voir un petit garçon perdu qui se
retient de pleurer.

L’arbitre recule, cela signifie que le rituel de la violence peut se


poursuivre jusqu’au bout. Tyson se jette sur lui aussitôt, encore un crochet
du droit, le challenger s’accroche à lui, le prend dans ses bras, comme s’il
cherchait à rester avec son père pour sécher sa première journée à la
maternelle.
Tyson se dégage, tout le monde hurle. Son adversaire est lent et lourd, il
boxe dans le vide, des jabs sans consistance, Tyson passe par en dessous,
pivote et son formidable crochet s’envole dans des ellipses rageuses, tombe
comme une nuée sur l’autre qui touche le sol à nouveau moins d’une minute
après le début du combat. Il est compté jusqu’à neuf cette fois, c’est fini
mais il ne le sait pas, comme un poulet à qui l’on vient de couper la tête,
son corps se déplace encore mais ce sont surtout des spasmes, des
mouvements réflexes de marche, ce qui arrive lorsqu’un nouveau-né vient
au monde, un instinct du fond des âges qui pousse à endurer.
Tyson le reprend à la gorge, il veut profiter de la règle des trois knock-
down dans un même round pour terminer le combat, il envoie crochet du
droit, crochet du gauche, se défendre ne sert plus à rien, tous les coups font
mouche, le Jamaïcain perd son souffle, ce n’est pas la fatigue d’une minute
de combat, mais la peur qui a brûlé tout son oxygène.
Pour reprendre un peu d’air il s’accroche aux bras de Tyson qui le
repousse à nouveau, charge encore. Tyson ne frappe presque plus, il ne fait
qu’avancer, nous avançons avec lui, comme si grâce à lui nous nous
vengions de toutes les offenses, ses poings qui tombent comme des
hachoirs, pour moi c’est sur le visage de Fuch et de Sullivan qu’ils
s’abattent.
Tyson n’a même plus besoin de frapper, son challenger recule, se laisse
tomber sur le tapis.
Un soigneur bondit sur le ring pour prendre Tyson dans les bras, nous
nous prenons dans les bras à notre tour.

Je rentre dans la turne après le match.


Nic est couché sur le dos, une partition ouverte sur le lit, il paraît si
léger au milieu des oreillers, de tout ce blanc, il semble prêt à s’envoler.
Il fait aller sa main en rythme, je sais qu’il compte les mesures, qu’il
rêve de cadences inconnues, les notes s’envolent dans la nuit au-dessus de
son lit, c’est sa manière de prier, un petit saint aux cheveux collés sur
l’oreiller, il laisse résonner la symphonie céleste qu’il a dans la tête, des
portées se tissent, s’entremêlent, l’aident à creuser un trou dans les murs, le
plafond de l’internat.
Je l’appelle mais il ne répond pas.
— Tyson a foutu une branlée à l’autre, en un round, t’aurais dû voir ça,
c’était incroyable !
Il continue à faire aller ses mains…
— Tu sais… je ne pouvais pas intervenir tout à l’heure, ils auraient été
après toi toute l’année, tu le sais n’est-ce pas ?… Maintenant au moins, tu
seras tranquille… J’ai eu papa au téléphone l’autre soir, il m’a promis qu’il
nous emmènerait skier à Noël, il a loué un chalet dans le Val d’Aoste, un
beau chalet entre les sapins. Est-ce que ça n’est pas une bonne nouvelle ?

Nic ne répond toujours pas, il continue à tisser des portées imaginaires


de ses mains, je peux presque entendre le monde qu’il dessine, un monde
qui disparaîtra avec lui comme une planète s’éteint.
13

— Est-ce que vous voulez essayer l’hypnose ? me demande madame


Legendre, debout derrière moi, la main sur le rideau qu’elle vient de tirer,
plongeant la pièce dans la pénombre.
— Je ne préférerais pas.
— Sur votre frère cela donne de bons résultats, peut-être que nous
pourrions tenter nous aussi, dit-elle d’une voix qu’elle veut rassurante,
faisant éclater des bulles de salive à la commissure des lèvres.
— Mon frère est persuadé qu’il peut entrer en contact avec notre mère,
lorsqu’il joue du piano, il pense qu’elle l’écoute, quand il fait de l’hypnose
avec vous, il pense qu’elle lui répond, je n’ai pas les mêmes croyances.
— C’est vrai que votre frère a des réactions très fortes à nos séances,
c’est un enfant avec un inconscient très présent, très accessible, c’est peut-
être aussi votre cas ?
— Je n’ai pas envie que l’on aille remuer des choses dans ma tête, dis-je
en me redressant du canapé, elles tiennent à peu près comme ça, j’aurais
peur que tout s’effondre !
— Vous ne voulez pas plutôt mettre un peu d’ordre ? Les choses que
l’on met sous le tapis finissent par vous éclater au visage un jour ou l’autre.
— Je prends le risque, dis-je.
D’ailleurs, quelle que soit la proposition de madame Legendre, je me
fais une joie de la rejeter, je ne crois pas en la psychanalyse et j’ai l’esprit
de contradiction, cela a toujours été ainsi, j’aime être en désaccord, je n’ai
pas beaucoup de positions affirmées, je peux croire en n’importe lesquelles
pourvu qu’elles s’affûtent contre celles des autres.
— De quoi voulez-vous parler alors, nous sommes ici pour parler de
quelque chose. Est-ce que vous voulez me raconter vos derniers rêves ?
— Je ne me souviens jamais de mes rêves.
— Peut-être pouvez-vous me raconter vos journées alors ? Comment
s’est passé votre week-end ?

Madame Legendre est une femme d’une cinquantaine d’années, petite,


sèche, au sourire compatissant, elle nous reçoit dans son bureau au dernier
étage de la bibliothèque. Chaque semaine, je fais semblant de lui confier
quelques souvenirs honteux, la laissant tenter des interprétations. Pour
arriver à son cabinet nous empruntons le grand escalier à double révolution,
elle nous reçoit l’un après l’autre, Nic reste à la porte après sa séance,
dehors sur les marches, comme le chien de maman, à attendre.
Monsieur Malvoisin insiste pour que nous la voyions toutes les
semaines.
J’ai beau lui répéter que nous n’avons rien à raconter, que nous nous
portons bien Nic et moi, il insiste, « compte tenu de votre situation
familiale, précise-t-il, au moins jusqu’à évaluation complète de votre frère
et de vous-même, j’ai toute confiance en madame Legendre, c’est une
thérapeute chevronnée ».

— Il y a eu un problème avec Nic durant les épreuves de bizutage, les


autres élèves ont été très durs.
— C’est pour ça qu’il n’est pas venu à la séance ?
— Oui. J’aurais pu intervenir.
— Qu’auriez-vous aimé faire ? C’est précisément la fonction du
bizutage, c’est un rite de passage, comme les baptêmes ou le service
militaire, quelque chose qui vous rattache à un groupe, peut-être avez-vous
été trop isolés… Je reçois sans cesse des demandes de parents qui veulent
faire exempter leur enfant du service militaire, mais les rites de passage sont
essentiels, s’en abstraire c’est se retrancher de la communauté des hommes.

Un rayon de lumière vient se refléter sur la bibliothèque de madame


Legendre, revues de psychanalyse, manuels médicaux de classifications des
pathologies, des tragédies grecques, Œdipe roi, Machiavel… Il flotte une
légère odeur d’oignon dans la pièce, son cabinet qu’elle voudrait stérile et
inviolable se trouvant juste au-dessus des bouches d’aération de la cantine.
— Est-ce que vous êtes encore avec moi ? À quoi pensez-vous, dites-
moi ce qui vous passe par la tête ? Là tout de suite.
— À l’odeur… de la liberté, enfin je ne pense pas vraiment à quelque
chose.
— Alors racontez-moi ce que vous avez fait ce week-end.
— Tout ce qui se dit ici reste secret ?
Elle laisse échapper un sourire qu’elle voudrait bienveillant.
— Bien entendu, vous pouvez tout dire.
— … Il y a eu un incident l’autre jour.

Madame Legendre roule les épaules, faisant disparaître son cou, elle fait
aller sa tête très lentement d’avant en arrière, m’invitant à continuer, tâchant
de dissimuler le plaisir qui lui traverse fugitivement les yeux à l’évocation
d’un secret honteux.
Dehors le tramway passe toutes les deux minutes, les câbles
s’accrochent aux wagons.
— Quel genre d’incident ?
— Dans le train.
— Allons, racontez-moi ça, enfin si vous le souhaitez, se reprend-elle,
reculant dans son fauteuil, cherchant quelque chose sur son guéridon, sans
doute une cigarette qui ne s’y trouve pas.
— J’avais passé la journée au chalet de Stefano, je rentrais seul à
l’internat pour retrouver mon frère, il n’y avait personne sur la ligne entre
Sion et Vevey à cette heure-là, une vendeuse circulait dans le train avec des
sandwiches et du thé chaud. Je me suis sûrement endormi un instant, nous
n’avions pas bien dormi la veille, nous nous étions couchés tard, c’était le
week-end, vous pouvez imaginer n’est-ce pas ?

Madame Legendre fait aller à nouveau sa tête d’avant en arrière, une


veine médiane lui traverse le visage, palpite sur son front, je peux voir
qu’elle fait tourner sa petite langue dans sa bouche, explorant le relief de
ses dents, y cherchant une trace de son petit déjeuner à nettoyer, c’est ainsi
que doivent se nettoyer les mouches, astiquer leurs ailes et leurs pattes
avant de plonger à nouveau dans la merde.

— Lorsque je me suis réveillé, il faisait presque nuit, j’avais sans doute


manqué notre arrêt. Une jeune fille est rentrée dans le compartiment, elle a
demandé en riant si quelqu’un pouvait l’aider avec ses bagages, j’ai
répondu que je le pouvais, j’étais seul dans le wagon. Elle m’a remercié,
m’a dit son nom toujours en souriant, mais d’un sourire grave, elle parlait
comme une petite fille, pourtant son corps était celui d’une femme, des
seins lourds de campagnarde, les hanches déjà marquées.
« Je me suis assis en face d’elle. Nous avons entamé une conversation,
elle parlait d’une voix douce et très lente, je l’ai trouvée attirante, elle était
peut-être d’un an plus jeune que moi, sans doute pas plus de quinze ans, de
longs cheveux blonds et des yeux en amande, gris pâle, tirant vers le vert
d’eau, des prunelles minuscules, comme des têtes d’épingle, laissant un
reste de clarté la traverser. Ses propos étaient décousus, elle ne cessait de
rire sans raison comme une enfant attardée, j’ai remarqué que l’expression
de son visage était affaissée, j’ai pensé un instant qu’elle devait être ivre ou
bien avoir pris quelque chose, mais elle était trop jeune pour cela.
Madame Legendre retient un grognement je ne sais pas s’il est de plaisir
ou de désapprobation, m’invitant de la tête à continuer.
— Un homme a traversé le wagon, pour aller s’asseoir dans le suivant.
« Nous avons longé le lac, le train roulait lentement, la nuit n’était pas
tout à fait tombée, des bancs de brume s’accrochaient à la surface de l’eau,
le soleil était presque tombé dans le lac laiteux, sphère molle, jaunâtre,
humide, semblable à un quartier de pêche effondré dans ces desserts à la
chantilly.
« “Il n’y a rien de plus beau que ce paysage”, lui ai-je dit.
« Elle continuait à fixer ses yeux vers moi, tout en caressant le foulard
qu’elle avait noué autour de son cou, un foulard tacheté de petits éperons
d’argent, je commençais à y voir une sorte d’invitation, il m’a semblé que
l’on ne m’avait jamais regardé avec autant de désir.
« “Ce paysage, il n’est jamais le même n’est-ce pas ? C’est incroyable,
chaque fois que je prends ce train, je découvre quelque chose de nouveau.”
« “Pour moi il est toujours identique. Pour moi, tous les paysages le
sont”, a-t-elle dit en riant.

— Je me suis demandé ce qu’elle voulait dire, elle tenait une petite


boîte en fer, une lunch-box où se trouvait son repas, collée contre sa
poitrine.
« “Je suis aveugle de naissance, je vais à l’institut des non-voyants de
Brig, vous connaissez ?”
« Je lui ai dit que non, elle m’a demandé mon nom, je ne sais pas
pourquoi j’ai menti et donné un faux nom, “Je m’appelle Vincent”, puis je
n’ai plus rien dit, elle croisait et décroisait les jambes comme si elle avait
besoin d’uriner, faisant remonter sa robe.
« J’ai fait un geste brusque dans sa direction, un coup violent arrêté
juste devant son visage, comme si je voulais la frapper, elle n’a pas bougé
d’un cil, continuant à me sourire avec douceur, elle n’a même pas senti les
vibrations émises par mon geste.
« Elle restait face à moi, fixant un point dans ma direction, deux disques
vides braqués sur moi, totalement immobiles, le nerf optique comme
sectionné, que pouvait-elle voir ? Un paysage enneigé ? Le bruit de fond
d’un écran de télévision, le noir sidéral ?
« De l’autre côté, le long du lac, çà et là, passaient un paysan, un
randonneur se pressant de rentrer avant la nuit.
« Je me suis alors accroupi entre ses jambes. Je pouvais apercevoir ses
sous-vêtements, la toison sombre ombrant légèrement la culotte en coton
blanc.

— Il y a eu un tunnel et nous nous sommes retrouvés tous les deux dans


le noir, mes oreilles se sont bouchées et sans bien réfléchir, à la faveur de
l’obscurité, je me suis jeté sur elle, je l’ai embrassée, ses lèvres étaient
molles, torpides, comme celles des rêveurs. Je l’ai déshabillée à moitié,
baissant son chemisier pour embrasser ses tétons, relevant sa jupe en
flanelle, elle se laissait faire, paralysée, ne me donnant aucun signe
d’encouragement, aucun signe de désapprobation non plus.
« Ce doit être ainsi que les aveugles embrassent, ce doit être ainsi qu’ils
font l’amour, ai-je pensé, j’ai songé un instant à ce que serait sa vie
sexuelle, dans l’obscurité, à tenter de distinguer les amants selon leur
morphologie, la taille de leur sexe ! J’ai arraché sa culotte et je l’ai
pénétrée, elle a poussé un cri, j’ai continué, nous sommes sortis du tunnel, il
y a eu une autre montagne et un autre tunnel, je continuais à aller et venir en
elle, les frottements étaient de plus en plus rêches, elle se contentait de faire
aller sa tête d’un côté et de l’autre, nous nous sommes retrouvés dans la nuit
à nouveau, j’ai toujours aimé les tunnels, la protection de l’obscurité, la
fraîcheur, surtout la promesse de la lumière au bout de la nuit et du ciel
immense qui nous attend à la sortie, un ciel immense pour moi seulement.
« Je suis venu en elle et mes oreilles se sont bouchées, l’entrée du
tunnel, le plaisir et le cortège de basses pressions qui l’accompagne.
« Je me suis retiré, il y avait des taches rouge sombre sur la banquette
du train, comme les contours d’un pays inconnu apparu récemment sur une
carte.
« J’ai compris qu’elle était vierge. Pris de remords, j’ai caressé son cou,
embrassé ses seins, je pouvais voir ses larmes couler, elle ne parlait pas et
sanglotait, des petits gémissements, le bruit que ferait un animal enfermé à
jamais dans un réseau de souterrains et de galeries, de minuscules appels à
l’aide, accompagnés d’un geste de la main dans le vide pour s’assurer que
l’espace devant elle était libre, elle tenta de se lever, mais le train aborda un
virage serré qui la fit rasseoir.
« Elle a continué à gémir doucement, repliée sur elle-même, la main en
avant, comme si elle voulait se cacher les yeux, la seule pudeur qui lui
restait.
« Je suis descendu à l’arrêt suivant, la laissant seule dans le wagon.
« Depuis le quai, à travers la vitre du train qui repartait je pouvais la
voir essayant de rassembler ses vêtements.

Madame Legendre regarde sa moquette comme si elle venait de repérer


la tache de sang sur le sol de son cabinet, qu’il fallait absolument la
nettoyer, la veine médiane de son visage est gonflée de sang, est-ce qu’il
existe, dans ses manuels de classification des cinglés, des diagnostics pour
des types comme moi ?
J’ai beau chaque semaine lui inventer de toutes pièces des histoires
comme celle-ci, plus tordues les unes que les autres, je n’obtiens aucune
condamnation, aucun jugement moral, elle garde le silence, comme si la
violence aussi devait être acceptée, qu’il fallait toujours normaliser
l’anormal.
— Est-ce que le dépucelage n’est pas un rite de passage après tout ? dis-
je en riant.
La sonnerie retentit, madame Legendre soupire.
— Bien, nous reparlerons de tout cela la semaine prochaine !
J’ouvre la porte de ce bureau sans air, confiné, je suis en nage, je
m’engouffre dans les résonances de l’escalier, je disparais dans le bruit.
14

— Essayez de reprendre mesure trente-deux, deux bémols à la clé,


cédez un peu au mouvement, léger mais marqué, pianissimo puis sans
retenir.

Alexia m’a rejoint dans la salle de concert, une bouteille d’eau minérale
à la main remplie d’un liquide de couleur trouble qui pue la vodka, mon
frère finit un menuet de Haendel, celui en sol mineur.
Nicolas se tient bien droit, madame Bakovska, sa professeure, est une
femme âgée, qui semble difficilement retenir son admiration pour le jeu de
mon frère, c’est un regard que j’ai vu chez tous ceux qui l’écoutent jouer.
Elle referme la partition, en ouvre une autre.
Nic se tasse légèrement sur son siège en découvrant les notes, rentre les
épaules comme une tortue des marais, il commence à jouer. Je ne sais pas
comment il fait pour jouer aussi simplement, sans artifices, sans ornements
ni pathos, il n’y a aucun sentimentalisme excessif, pourtant chaque note a
l’air d’être une question de vie ou de mort. Sous ses doigts, le Bösendorfer
produit un son étouffé, humble, déchirant.
Les arpèges viennent directement de son corps, il balance sa tête comme
si notre mère continuait à le bercer, parfois sa tête penche, donne des
indications au corps, le sang frappe de son cœur à ses mains pour arriver à
cette musique où tout avance, un chaos de lumière et de sensations.
— Mesure quatre-vingt-sept, expressif, main gauche précise, tombé du
doigt, sans retarder, diminuant, lui dit sa professeure, oui, comme ça.

Deux hommes et une femme âgés prennent des notes sur les sièges à
côté de nous.
— Comment s’appelle ce morceau, c’est la pub des assurances c’est
bien ça ? demande la tsarine.
— La Pavane pour une infante défunte.
— C’est un truc d’enterrements ?
— C’est surtout pour l’allitération, ce morceau paraît simple mais il est
difficile, il y a trois voix simultanées, écoute ces harmonies, on dirait déjà
du jazz, parfois de la musique japonaise.
— Ces trois vieux, qu’est-ce qu’ils foutent là ?
— Ce sont des professeurs de Genève, il y a un concours de piano à
Verbier à la fin de l’année, ils pensent que mon frère pourrait le gagner.
Écoute, le piège c’est la lenteur, chaque pianiste pense que c’est un gage
d’intégrité ou d’émotion mais ce morceau est fait pour être rythmé.
— Il faut que je prenne l’air, tu viens ?
Le soleil filtre sous la porte coupe-feu, Alexia fait du bruit, renverse un
siège, les trois examinateurs nous dévisagent.
Nic commence un nocturne de Chopin, le numéro trois en sol mineur.

— Ça, qu’est-ce que c’est ? demande Alexia avant de sortir de la salle.


— C’est Chopin, le compositeur préféré de notre mère, papa disait
toujours qu’aimer Chopin c’était comme s’agenouiller pour prier devant
une croix, quelque chose de trop doloriste pour les juifs, lui n’aime que
Bach.

Sur le parking, le soleil éblouissant nous force à nous protéger les yeux.
Alexia est pâle, les lèvres bleues, les cheveux gras, des boutons d’acné
apparaissent sur son front. Elle boit une gorgée de vodka.
— Il ne joue même pas de Mozart ? C’est tout de même le plus grand,
non ?
— Mozart c’était un nain, pour moi c’est de la guimauve, une sorte
d’Elton John autrichien ! Moi aussi mon préféré c’est Chopin !
— Ouais ! Chopin c’est fun, dit la tsarine.
— Chopin avait peur d’être enterré vivant ! À sa mort son corps a été
mis au Père-Lachaise mais son cœur a été enlevé et conservé dans un flacon
de cognac dans la maison familiale en Pologne, puis dans la nef d’une
église à Varsovie, parce qu’il voulait que son cœur revienne dans son pays
natal.
— À quoi bon ? Le cœur n’est qu’un viscère, dit-elle en avalant une
gorgée de vodka, un muscle comme un autre.
— Peut-être mais lorsqu’on est amoureux, c’est le cœur qui bat plus
vite, dis-je posant sa main sur ma poitrine.
— Voilà bien un discours de puceau ! Le cœur se contente de pomper
ton sang, parce que pour faire bander cette queue, dit-elle en descendant sa
main sur mon sexe, il te faut du sang, sinon ce n’est qu’un petit bout de
peau flasque, un tuyau d’arrosage ridicule, la seule vérité est celle du sexe,
rien à voir avec le cœur ou les sentiments, il n’y a que le plaisir de la baise
qui ne trahisse pas. Le cœur a toujours été pris en otage par les cons, voilà
tout, avoir bon cœur vous évite d’être intelligent.

Nicolas sort par la porte de service, s’approche de nous.


— C’était pas mal Rain Man, tu vas l’avoir ta médaille… C’était très
beau en fait.

Mon frère sourit, gêné, il est toujours mal à l’aise avec les compliments,
comme s’il n’y était pour rien, qu’il jouait du piano aussi simplement
qu’une limace bave, parce que c’est dans sa nature.
— Je lui ai raconté l’histoire du cœur de Chopin.
— On dirait un peu une histoire de zombies, dit mon frère d’un air de
reproche, moi si je devais mourir, je voudrais aussi que tu m’arraches le
cœur et que tu le ramènes à la maison.
— Quelle maison ?
Mon frère marque un temps d’arrêt, regarde ses doigts comme s’il
devait effectuer un arpège particulièrement acrobatique et déclare d’une
voix hésitante :
— La maison où nous habiterons quand papa reviendra…
15

Les vacances de la Toussaint commencent, les marronniers de la cour


du rocher semblent atteints d’une maladie, c’est même la région tout entière
qui est frappée par une oxydation généralisée, les arbres se décharnent,
s’assèchent, les feuilles deviennent vert-de-gris, rouillent, comme si un rêve
de mort s’abattait sur tout le pays.
J’ai toujours aimé l’automne, la saison de ma naissance.

Nous sortons de l’institut un peu après les autres, j’ai traîné à faire mon
paquetage, Nicolas trépignait à mes côtés.
— Dépêche-toi ! Bonne-maman doit attendre à la grille, tu sais qu’elle
est toujours en avance.
— Ça vient, ça vient !
— Grouille-toi, insiste-t-il, avec ses varices elle ne peut pas rester trop
longtemps debout, ne la faisons pas attendre.

Je regarde mon frère avec agacement, le simple fait de l’entendre


évoquer les poteaux variqueux de notre grand-mère me met en rage.
Je tente encore quelques procédures dilatoires, je vais pisser, je me
brosse les dents longuement, insistant jusqu’à saigner des gencives.
La radio de Nic diffuse un flash d’information en fond sonore, à moitié
couvert par le bruit de l’eau qui coule, il me semble avoir entendu quelque
chose à propos d’un tir de satellite reporté, peut-être une annulation météo.
Je me précipite pour monter le son mais le présentateur est déjà passé à
autre chose. La commémoration du soulèvement de 1956, la Hongrie…
— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
— Qui ça ?
— À la radio, sur Ariane ?
— Je ne sais pas, je n’écoutais pas, dit-il en rangeant sa trousse de
toilette Superman dans son sac.
— Éteins-moi ça alors, à quoi sert ce bruit de fond permanent si tu
n’écoutes même pas ?
Nic baisse le son, garde l’oreille collée à son minuscule transistor.
— Ne lui raconte pas l’histoire du bizutage ! C’est mieux, la pauvre est
persuadée que nous sommes dans la pension la plus civilisée du monde !
Je claque la porte, j’emprunte l’escalier en traînant les pieds.

J’ai un instant l’espoir que papa soit revenu par surprise, qu’il ait pris le
vol du soir, qu’il nous attende devant la grille, des sacs pleins de gadgets
électroniques ramassés dans les aéroports. Ce ne serait pas si absurde, on a
déjà connu des surprises plus étonnantes.
Nicolas me précède, il dévale les marches du bâtiment quatre à quatre.
Je guette les bruits dans la cour de l’internat.
Tous les élèves sont déjà partis en week-end dans leur famille. Il y a une
demi-heure, j’ai aperçu, par la fenêtre, la limousine du beau-père de Stefano
sortir du parc.

Je passe la grille de l’internat.


Sur le trottoir d’en face, accoudée à un lampadaire, se tient notre grand-
mère.
Avec ce soleil et la ligne d’ombre qui cisaille parfaitement la rue en
deux, elle ne doit sans doute pas encore nous voir. Elle met sa main en
visière pour ne pas être éblouie, son bras tremble. Elle s’est postée pile en
face de la grille pour être certaine de ne pas nous manquer et j’enrage de
savoir que tous les élèves ont dû la remarquer en sortant tout à l’heure,
qu’ils ne manqueront pas de se demander qui était cette drôle de vieille
dame encombrée de sacs plastiques ?

Coté vestimentaire, aucune surprise. Elle a mis ce ridicule canotier à


fleurs, un chapeau censé la faire ressembler à une authentique Parisienne,
elle porte encore et toujours son vieux châle de matriochka, le clou de sa
collection, on la croirait sortie d’une loge de concierge ukrainienne des
années cinquante !
Tout en elle respire la pauvreté, la désuétude, personnage inadapté et
loqueteux, ma juive errante, chiffonnière éternelle, à qui il ne manque que
la hotte et le crochet.
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, mes chéris. »
C’est ce qu’elle nous a répété toute notre enfance, rapiéçant des pulls et
des pantalons que notre mère avait portés une génération avant nous.
« Je ne jette rien, aimait-elle dire, ça peut encore tenir dix ans, nous ne
sommes pas américains ! Là-bas tout jetable, même les gens ! »
Elle a dû rester longtemps au soleil, son maquillage coule sous les yeux,
soulignant ses rides de traînées noires.
En nous apercevant, elle fait un timide geste de la main dans notre
direction. Nic laisse échapper un cri, un son de joie venu tout droit de
l’enfance, il traverse sans regarder, se jette dans ses bras, il ferme les yeux,
se blottit dans sa vieille robe de bure. Ma grand-mère referme son châle
noir et or sur lui, on croirait voir se refermer les ailes d’un papillon de nuit,
une étreinte qui dure et je m’inquiète du bruit d’un moteur qui remonte la
rue à bas régime.
Une berline BMW aux vitres teintées s’arrête devant la grille, Paul-
Clément en sort et me dévisage, son père est un des hommes les plus riches
du monde, son grand-père l’était lui aussi, son arrière-grand-père
également, j’imagine parfois que ce sont eux qui ont découpé le monde en
nations, en duchés, en parcelles cadastrales, laissant aux autres des miettes
sous la table. Je me tourne vers lui, les mains dans les poches, ignorant ma
grand-mère.

— J’ai oublié mes raquettes de tennis, dit-il en souriant, on va taper la


balle ce week-end, tu joues un peu non ?
— Un peu, dis-je, faisant des gestes ridicules dans le vide, un simulacre
de service, un vague revers à deux mains, dans l’espoir que cette agitation
fasse diversion.
— Passe au country-club ! Tu dis que tu viens de ma part, dit-il d’un ton
amusé en se tournant vers babouchka.
Il a tout vu, semble-t-il, des retrouvailles de Nic et de notre grand-mère.
— Tu peux leur proposer de t’accompagner si tu veux. Dis-moi, ta
mère, elle vous a eus super tard non ? demande-t-il un méchant sourire aux
lèvres.
— Ce n’est pas notre mère, dis-je les lèvres serrées, le souffle coupé.
C’est…
— Enfin, si tu veux venir jouer tu me siffles, salut ! dit-il, disparaissant
derrière la haute grille du Rocher sans me laisser le temps de répondre.

Je traverse lentement la rue et me tiens devant ma grand-mère, elle


s’approche de moi, ouvre grand son aile, me tendant son bras resté libre, je
pose mon sac et m’approche, elle m’agrippe aussitôt le cou avec une
énergie inattendue pour me déposer un de ces baisers humides dont elle est
coutumière, je me dégage rapidement.
— Tu me serres, dis-je agacé, qu’as-tu besoin de me serrer si fortement,
je ne vais pas m’envoler, viens on y va !
— On va où ? répond ma grand-mère. Tu ne devais pas montrer
chambre ? Comment vous installés ? Chambres sûrement magnifiques !
— Oui, oui, on fera ça plus tard, allons dîner, j’ai une faim de loup. Tu
es à quel hôtel ?
— Ah mais c’est… Je ne suis pas hôtel, plus de place, répond ma grand-
mère gênée, j’ai trouvé mieux, beaucoup plus ravissante pension près gare,
petit déjeuner excellent et le monsieur joue guitare, tu vas voir.
— Soit, c’est formidable alors, allons-y vite, j’ai besoin de me reposer.
— Oui, bien sûr, tu dois beaucoup travailler partiels, je comprends
fatigue moi aussi.

D’ordinaire j’aurais accueilli par le mépris cette histoire de pension


avec tenancier jouant la sérénade, la raillant de n’avoir même pas de quoi
nous offrir une chambre d’hôtel décente, cette fois je ne dis rien, trop
heureux qu’elle ne soit pas descendue au Beau-Rivage ou au Métropole, là
où les autres parents d’élèves venus pour le week-end portes ouvertes ne
manqueront pas de se croiser, se saluant, faisant connaissance dans les
salons de thé ou les bars autour d’un verre.

Bonne-maman reste là, gauchement, les bras ballants.


— Eh bien allons-y alors ! Qu’attends-tu ?
— On attend bus, chéri, que veux-tu que je fasse ? Je ne suis pas
conducteur bus !
— Eh bien je ne sais pas, prendre un taxi par exemple, est-ce que c’est
vraiment compliqué ? Pour une fois que nous sommes ensemble, tu peux
bien nous payer un taxi, dis-je levant le bras pour arrêter un taxi vide.
— Tu sais, j’essaie faire attention, il n’y a pas beaucoup argent en ce
moment.
— En ce moment ? Parce que tu as des projets d’avenir ? Tu comptes
sur des rentrées ces prochaines années ? dis-je avec une détestable ironie.
Aussitôt je m’en veux, pensant à toutes ces économies faites pour nous,
au futur qui l’attend, cet horizon de planches clouées.
— C’est pour moi alors ! Allons-y puisque ce sont nos retrouvailles !
D’ailleurs c’est moi qui décide du restaurant où nous dînons ce soir, je vous
invite, dis-je énumérant dans mon esprit les endroits les plus modestes où
nous serions le moins à même de croiser d’autres parents.

Je me mets sur la pointe des pieds et fais signe vers la rue. J’ai beau
lever le bras, et bomber la poitrine, les taxis vides ne s’arrêtent pas, j’en
attribue aussitôt la faute à ma grand-mère, son accoutrement de
romanichelle, ses sacs de voyage en plastique.

— Pourquoi ne s’arrêtent-ils pas ? Qu’as-tu dans tes sacs ?


— Rien, j’ai fait très bonnes courses pour vous, dit-elle.
— Quoi ? dis-je, m’apprêtant à protester.
— Pickle fleish, saucisse chasseur, malossols.
— Quoi d’autre ? dis-je incrédule.
— Langue de bœuf ! Très bon pour croissance ! dit-elle en baissant les
yeux.
— De la langue de bœuf ! Mais tu es immonde ! dis-je outré, pensant au
goût gélatineux de la langue tartinée sur du beurre qu’elle nous a forcés à
manger toute notre enfance, à emporter dans nos lunch-boxes en nous
faisant croire que c’était de la dinde, qui nous attirait les quolibets des
enfants qui déjeunaient de sandwiches au concombre et au beurre de
cacahuète.
Ma grand-mère me regarde, stupéfaite d’être injuriée ainsi.
— Ne parle pas comme ça, frère ! interrompt Nic.
— Tu crois que l’on va ramener de la langue de bœuf dans l’internat ?
Comment veux-tu qu’on la conserve ? Sous notre oreiller ? On peut être
viré pour moins que ça ! dis-je en riant.

Un bus finit par s’arrêter.


Il est bondé et nous ne trouvons pas où nous asseoir, il y a une jeune
fille assise sur une banquette.
Ma grand-mère se tient à une courroie pendue au plafond, elle est
ballottée comme un sac de riz à chaque virage que prend le bus dans les
ruelles étroites de la vieille ville, elle percute les autres passagers, manque
de tomber sur la jeune fille.
J’ai un instant envie de la prendre dans mes bras, ma petite fiancée du
shabbat, de lui dire que je l’aime, que je suis désolé pour toute cette
froideur, cette colère qui grandit en moi, que ça n’a rien à voir avec elle,
que je n’ai plus le mode d’emploi avec mes semblables, que la seule
personne que je déteste vraiment c’est moi-même.
— Excuse-moi, dit-elle à la jeune fille, pourriez-vous laisser place, j’ai
beaucoup besoin de m’asseoir.
La jeune fille se lève aussitôt, ma grand-mère prend sa place.
— C’est mes petits-fils ! Ils sont beaux n’est-ce pas ?
Je ne dis rien, je me contente de rougir, la jeune fille aussi, la fugitive
tendresse que j’ai eue envers ma grand-mère a disparu, la haine a repris sa
place.

La jeune fille est collée à moi à présent.


Elle n’est pas jolie, elle a un double menton, je peux imaginer le visage
qu’elle aura plus tard, un cou épais, la peau grasse, mais je suis certain qu’il
doit y avoir une partie du corps de cette fille que je pourrais aimer
passionnément.
Nous nous tenons tous les deux à la même dragonne, cette fois c’est
l’un vers l’autre que le bus nous projette à chaque virage, ce qui nous fait
sourire. Elle porte une robe chocolat, je peux voir le duvet d’une de ses
aisselles sous la manche de sa robe lorsqu’elle lève le bras pour s’agripper à
cette lanière de cuir. Je ne peux cesser de regarder ce triangle, comme un
coin de tableau qui frapperait l’œil, contiendrait le mystère de toute une
œuvre, l’éclairerait.
Ce petit bout d’aisselle, je donnerais tout pour lui à cet instant, il me
semble qu’il contient en intégralité le mystère du désir, ses
incompréhensibles lois.
Ma grand-mère ramasse au sol un journal gratuit et commence à
s’éventer avec, je détourne les yeux, je sens son regard fixé sur moi et mon
frère, elle ne regarderait pas avec plus d’admiration la mer Rouge s’ouvrir
pour laisser passer les Hébreux, engloutir les armées ennemies.

Bonne-maman a déjà investi la chambre de la pension de famille, on


dirait qu’elle habite là depuis dix ans, une annexe du ghetto. Sa valise est
éventrée, de son vieux poste à piles Radiola s’écoule un bruit de fond.
Deux petites bougies sont posées sur un guéridon ainsi que son vieux
siddur du rite ashkénaze rhénan « pour un cœur israélite », un livre de
prières écorné de partout avec la photo de maman en page de garde, une
photo d’elle au volant d’une voiture, quelle ironie ! J’ouvre le livre, je n’ai
jamais appris à lire l’hébreu, je tourne les pages, je ne vois que des blocs
impénétrables, des formes, des prières vieilles de trois mille ans dans une
langue disparue, pourquoi perpétuer le folklore de ce peuple antique et
pourchassé par tous ? Des traditions qui n’auraient pas dû survivre à cette
poignée de bergers perdus dans un désert lointain. Je feuillette les pages du
livre, de droite à gauche, au milieu de l’une d’elles je trouve quelques
phrases griffonnées de l’écriture de maman, reconnaissable entre mille, une
écriture désordonnée qui refuse l’emprisonnement des lignes et des espaces,
va dans un sens, bifurque, recule, aussi mystérieuse et indéchiffrable que les
caractères de l’hébreu biblique, peut-être que les mots de maman sont
sacrés eux aussi, peut-être ont-ils un pouvoir de guérison, « ne t’en fais pas,
me disait-elle, tu prends les choses trop à cœur, ne laisse pas la nostalgie
t’emporter, c’est un poison que je connais trop bien ! ». L’espace d’un
instant il me semble que je vais pouvoir lui parler, puis je me souviens, nous
ne devons plus nous revoir sur cette terre !
— À la troisième étoile nous ferons kiddouch, interrompt babouchka,
puis nous irons restaurant que tu choisis.
Je repose le livre, pourquoi continuer à respecter des coutumes qui n’ont
plus de sens, ne laissant à l’intérieur de chacun d’entre nous qu’un espace
obsédant et hanté ?
— Moi je ne fais rien, je ne crois pas en tout ça, dis-je en m’allongeant
sur le lit.
— S’il te plaît frère, faisons le kiddouch, s’il te plaît, fais-le pour moi.
— Non merci, dis-je, faites ce qui vous chante, je vais fumer une clope
dehors. Rejoignez-moi quand vous aurez fini votre… truc.

Sur le parking, je m’allume une Merit en me protégeant avec mon


blouson, le vent souffle en bourrasque et me pique ma clope, en consume
l’essentiel.
Saloperie ! Tous contre moi !

Maman nous emmenait souvent faire les courses le vendredi, je me


souviens d’un restaurant où nous achetions le raifort, les pirochkis et les
halloth tressées du vendredi soir, attendant comme le faisaient nos ancêtres
depuis des millénaires la venue du shabbat, de la lumière joyeuse qui se
répandrait dans nos cœurs.
Des vieux garçons en tablier blanc faisaient le service, nous nous
amusions Nic et moi à essayer de repérer lesquels portaient des matricules
aux poignets, leurs tatouages que nous regardions avec des frissons, comme
si ces matricules faisaient de notre lignée des héros, que le monde aurait
désormais et à jamais une dette envers nous.

En face du parking, il y a une vieille église catholique.


Un petit bâtiment austère en brique. Une pluie fine se met à tomber.
Je jette ma cigarette consumée au sol, l’écrase avec irritation et je vais
m’abriter sous la nef minuscule de cette petite église qui sent l’encaustique.
Elle est déserte à l’exception d’une jeune femme noire, fine, élancée
comme le sont les Éthiopiennes, elle se tient à genoux devant l’autel, les
mains sur le cœur, la bouche et le front posés sur la dalle froide.
Depuis le bras du transept je peux regarder cette femme courbée, faisant
rouler un chapelet entre ses doigts, qu’a-t-elle à demander à Dieu avec une
telle ferveur, une telle humilité ? C’est ainsi qu’une mère doit prier pour la
guérison d’un enfant.
Une musique d’harmonium monte depuis la nef, l’organiste accroche
des notes au hasard, ses doigts glissent, s’arrêtent, reprennent, une musique
pompeuse et grotesque à la fois, enlevant toute la solennité du moment,
abîmant la prière de cette femme, ruinant ses plus secrètes espérances.
C’était déjà ainsi pour l’enterrement de maman, le rabbin était un
homme minuscule, un nabot à papillotes débitant un discours scolaire et
convenu, parlant de notre mère comme d’une femme utile, de sa capacité à
se faire un réseau d’amis, à mener à bien son projet professionnel, de la
cohésion de sa famille, on aurait cru qu’il vantait les qualités d’une
vendeuse pour faciliter son embauche dans une nouvelle firme très prisée,
la multinationale du Ciel ne m’était pourtant jamais apparue bien sélective à
l’entrée !
Que savait-il de notre mère ? De la douceur de ses caresses, de la beauté
des berceuses qu’elle nous murmurait tous les soirs ?
J’étais debout à côté de bonne-maman qui avait du mal à tenir sur ses
jambes, je venais de sortir de l’hôpital, les paroles du rabbin bourdonnaient
comme un essaim d’abeilles à mon oreille encore bandée.
— Est-ce que tu crois je donne cinq cents francs en plus au rabbin ? Lui
très bien, il m’a dit je pouvais donner ce que je voulais, cinq cents francs
c’est bien ?
— Oui, oui, ça fera l’affaire !
— Tu crois que c’est assez ? repétait ma grand-mère en dodelinant de la
tête. Non ce n’est pas assez, écoute comme il chante bien ! répétait-elle
tandis que le rabbin récitait le kaddish. Les consonnes heurtées de
l’araméen me firent ce jour-là l’effet d’une invocation de puissances
occultes, d’une formule théâtrale permettant aux sorcières de sortir pour
leur sarabande et pourquoi pas à ma mère de ressusciter. Peut-être un jour !
Il paraît qu’avec tous les conservateurs qu’ils mettent dans les plats
surgelés, les corps ne parviennent plus à se décomposer, maman a mangé
tant de moussaka congelée qu’elle doit être encore en assez bon état.

L’organiste s’est semble-t-il allongé de tout son long sur son clavier, les
notes résonnent en même temps dans une cacophonie étourdissante, la
harpe désaccordée du roi David.
La jeune femme africaine quitte l’église par la nef centrale, les mains
devant elle, comme une somnambule, me frôle sans m’apercevoir.
Un escalier mène à une crypte, je l’emprunte, il y a un petit cercueil
vide, assez grand pour une jeune femme ou un enfant, un bedeau se tient
dans le coin de la pièce, il se lève en m’apercevant, fait un pas dans ma
direction comme pour me barrer la route, je remonte l’escalier et sors de
l’église en courant.

Sur le parvis, bonne-maman et Nic m’attendent tous les deux.


— Tu étais où ? me demande Nic.
— À l’église, dis-je crânement.
— À quoi bon aller dans églises ? me dit ma grand-mère. Notre Torah
est parfaite, nous n’avons pas besoin prier le dieu des autres.
— Et après qu’est-ce que ça peut te foutre, je pourrais aussi bien
devenir bouddhiste, c’est bien plus intéressant le bouddhisme, c’est une
philosophie ! Ce n’est pas comme les juifs et leur messie à venir, au moins
ils savent profiter du moment présent.
— Le présent n’existe pas, le temps d’y penser c’est du passé. Si tu
cherches foi, elle est en toi, dans les chants de ton peuple, pas besoin
bouddhisme ou icônes, tout est déjà en toi.
— Eh bien non, je ne crois pas, il n’y a rien en moi, rien, l’Alaska c’est
ce qu’il y a en moi, l’Antarctique ! Ça commence ici, dis-je en montrant
mon cœur, seul le dieu des Esquimaux pourrait peut-être bien quelque chose
pour moi, et encore, il ne peut déjà rien pour eux, le dieu qui gagne toujours
à la fin c’est celui qui est sur les billets de banque, c’est le seul qu’il faille
craindre et puis merde allons manger, je crève de faim.
— L’icône des billets de banque ne peut rien pour âme, dit ma grand-
mère en me souriant benoîtement.
— Oh et merde avec ton âme, je ne crois pas qu’une chose comme
l’âme existe, en tout cas moi je n’en ai pas ! Non, c’est une invention pour
faire patienter les pauvres, les convaincre de rester à leur place, leur dire ce
qu’ils doivent penser, avec qui ils doivent baiser, les opprimer dans ce
monde et celui à venir.
Ma grand-mère baisse les yeux.
— Je vais bientôt retrouver ma fille, ça je sais, des rêves de mort rôdent
partout autour de mes nuits.
Elle serre son sac à main contre son manteau en fourrure, replie ses
doigts couverts de bagues, comme si elle faisait l’inventaire de ses
possessions terrestres à emmener dans le monde qui vient.
— Après dîner nous irons hôtel Métropole, je vous offre un verre, Nic
pourra jouer piano pour tout le monde et tous ils verront la présence divine
existe, la fiancée du shabbat.
— Oui c’est ça, le doigt de Nic est celui de Dieu, et mon doigt à moi je
me le fous où ? Allons, si on marche bien nous pouvons y aller à pied.

J’ai choisi une cafétéria poisseuse proche de la gare.


Une pluie fine continue à tomber sur les vieilles ruelles, leur donnant
l’allure d’un coupe-gorge. À chaque croisement il me semble que quelqu’un
pourrait surgir et nous demander du feu, que l’on verrait une lame briller, je
ne sais pas pourquoi, il me semble qu’on nous guette. Après tout, peut-être
que ce sont nos âmes qui nous accompagnent, marchant à nos côtés, des
ombres inquiètes.
Nic serre la main de notre grand-mère.
— Tu vas peut-être bientôt pouvoir retourner à Odessa ? Tu iras voir la
maison où tu as grandi, tu nous emmèneras ?
— Il n’y a plus rien déjà pour moi là-bas… Être vieux c’est déjà exil,
pire que celui des Russes.

Le restaurant est une toute petite cantine libanaise.


Des chaises en plastique. Quatre tables dans une arrière-cuisine.
Ma grand-mère marque un temps d’arrêt, comme si elle devait passer la
frontière d’un pays en guerre.
— Ce n’est pas un camp de réfugiés palestiniens, c’est un restaurant
libanais, ne me dis pas que ça te dérange de manger dans un restaurant
arabe ?
— J’espère juste que hygiène correcte, dit-elle, prenant un air digne, et
puis nourriture pas trop épicée, précise-t-elle serrant à nouveau son sac à
main contre elle.
— Pourquoi veux-tu que l’hygiène ne soit pas correcte ? Parce que les
Arabes sont plus sales que les juifs ?

Je cherche l’esclandre, j’aimerais qu’elle soit contrainte à une de ses


habituelles saillies racistes, que sa main se mette à trembloter, se promenant
sur son ventre comme les pattes d’un araignon qui se noie, tandis que sa
bouche proférerait des mots tordus de colère, comme elle l’a souvent fait
dans notre enfance, lorsqu’elle semblait ne plus s’appartenir, que quelqu’un
parlait à travers elle, empruntait sa voix, ses yeux et même son corps, sans
que je puisse jamais savoir si c’étaient là des colères enfantines dans un
corps d’adulte ou de véritables instants de possession. « Je déteste
nourriture arabe, est-ce qu’on pourrait pas manger chez civilisés », ses
propos sur les Arabes, les Noirs, mots racistes, ignobles, sur l’animalité, la
paresse supposée, cette haine qu’elle a essayé d’introduire dans nos cœurs.
J’ai beau lutter tous les jours, lorsque dans la rue, ou une file d’attente, il y a
avant moi un Noir ou un Arabe, l’espace d’un instant, d’un millième de
seconde, les réflexions horribles de bonne-maman viennent me déformer
l’esprit, « il pourrait laisser passer celui-là, il a déjà chance d’être chez
nous », comme si nous étions quelque part chez nous, j’ai beau haïr ces
pensées, elles sont installées au fond de moi, vissées dans mes entrailles,
elles ont sali, endommagé mon âme à jamais, une voix intérieure qui me
percute avec les intonations tremblantes de ma grand-mère, puis aussitôt,
traversé par la culpabilité, je me force à voir dans le visage, le corps de
l’autre, du colonisé, du métis, du Noir, l’expression de l’innocence, de la
beauté pure, peaux noires brillantes comme le satin, formes longilignes,
articulations fines, musculatures guerrières, corps érotiques, libérés du
poids du péché judéo-chrétien, désir pur, à jamais souillé par les pensées de
ma grand-mère, son ancien ordre moral, dont je hais chaque intonation
autant que je me hais moi-même.

Cette fois ma grand-mère ne dit rien, peut-être a-t-elle changé, peut-être


ne laisse-t-elle plus cette colère venir à sa bouche, ou bien, prudente, se
sentant en territoire ennemi, elle évite de se laisser prendre au piège et se
contente de regarder ses souliers où brillent des gouttes de pluie.

Nous nous asseyons.


Un téléviseur diffuse des clips, une table de jeunes en jogging est en
train de finir de dîner.
Je prends trois shawarmas au poulet remplis de frites et de navets
saumurés et les dépose sur la table. Ma grand-mère se lève pour aller
chercher des serviettes en papier, en dépose devant nous.
Elle commence à déballer son sandwich.
— C’est vraiment délicieux, dit-elle à la première bouchée. Je n’avais
jamais mangé sandwich de Liban, en fait j’aime ça beaucoup !
Je lève les yeux vers elle, un petit rectangle rose, sans doute un morceau
de navet, est déjà collé au coin de ses lèvres, je ne sais pas pourquoi sa
bouche retient toujours toutes sortes d’aliments comme si elle était faite
d’une matière adhésive, que ses lèvres étaient des velcros.
Je lui fais un signe, montrant ma bouche, un signe qu’elle fait semblant
de ne pas comprendre.
— Tu as encore un truc collé sur le coin de la bouche, dis-je agacé,
comment fais-tu ça ? C’est une sorte de pouvoir que tu as ?
— Laisse-moi tranquille, dit-elle en enfournant une autre bouchée, c’est
vraiment délicieux comme restaurant, chéri ! Je n’avais jamais encore
mangé sandwiches libanais tu te rends compte, à mon âge, le Liban, quel
beau pays ce doit être, grande idée mettre frites dedans, dit-elle la bouche
pleine, et surtout quelle joie manger avec vous, si grands, si beaux !
Il y a quelque chose d’agaçant à regarder les mastications des vieilles
personnes, comme si cela trahissait encore une forme de sensualité, pénible
à imaginer.
Je détourne le regard vers l’écran.
Des rockers peroxydés et maquillés sortent d’une limousine, ils portent
des shorts de cycliste, des chaussures de montagne et des perfectos ! Est-ce
qu’ils paient des stylistes pour en arriver à ce déguisement ? Est-ce le fruit
d’une réflexion marketing ? De réunions de travail avec des designers, des
directeurs artistiques ? Ou le simple désordre mental du chanteur bourré de
coke qui semble être leur leader ?
Le groupe monte sur une scène géante, des dizaines de milliers
d’Américains en tenue de cycliste se prosternent devant eux, beaucoup ont
semble-t-il adopté l’accoutrement de leur leader pour en faire une tenue
rituelle. Certains se mettent à hurler comme des enfants, d’autres
s’évanouissent à leur arrivée.
Tandis que le batteur qui ressemble à une grosse dame fait des
roulements de tambour, le chanteur court de droite à gauche sur la scène,
tourne sur lui-même et jette des coups de pied dans le vide comme le font
les enfants lorsqu’ils sont seuls, poursuivant des ennemis imaginaires.
Il s’arrête, brandissant son pied de micro au-dessus de sa tête, regarde la
foule, d’un œil qu’il voudrait messianique, bouche ouverte, haletant, ces dix
secondes d’effort ayant manifestement déjà bien entamé sa résistance
physique.
Peut-être se demande-t-il à cet instant pourquoi ces millions de gens
sont en adoration devant lui ? Ou peut-être pense-t-il qu’il est Cortés en
personne, que son regard bénit les foules, qu’il est le messager des dieux,
l’aboutissement du rêve américain et qu’il a besoin d’urgence d’une ligne
de coke ! À quoi bon aimer des dieux étrangers, se prosterner devant les
divinités des autres ? Les mots de ma grand-mère résonnent étrangement.

Je laisse se promener mon regard sur le parking.


Quelques voitures aux formes carrées et aux noms hispanisants, Fiesta,
Fuego, attendent devant une publicité pour Ovomaltine où une ravissante
jeune femme à la peau mate et aux cheveux bruns retenus par un serre-tête
prend son petit déjeuner en compagnie de sa famille, un sourire étincelant
au coin des lèvres, j’imagine un instant de quoi elle aurait l’air avec une
queue dans la bouche puis je pense à nouveau à toutes ces réunions
marketing pour choisir les noms des voitures de demain, au casting de la
famille de la publicité Ovomaltine, tous ces postes inutiles que nous
occuperons bientôt mes camarades et moi et je sens une boule d’angoisse se
serrer dans ma gorge.

Une Maserati se gare, Marwan, Alice et Lily en sortent, Marwan


s’arrête pour pisser contre le mur, au temps que cela prend, je peux
imaginer qu’ils ont bu de la bière, je peux voir l’effet à leur démarche un
peu bonasse, leurs sourires défaits en traversant le parking.

Je m’aperçois avec angoisse qu’il reste une table libre à côté de la nôtre.
Je me lève dans la précipitation.
Ma grand-mère n’a même pas mangé la moitié de son sandwich, elle et
Nic sont hypnotisés par l’écran, ils regardent les Guns N’ Roses s’agiter
dans un stade, aucun des deux ne comprend quoi que ce soit à ce spectacle
mais ils semblent désorientés, ma grand-mère particulièrement, qui s’est
débrouillée pour faire arriver des miettes de navet jusque sur ses sourcils.
— On y va, nous n’allons pas croupir ici !
— On vient à peine arriver, dit ma grand-mère la bouche pleine.
— C’est pas grave, nous mangerons en route, je voudrais bien aller me
promener, j’en ai assez de cette musique de merde, pas vous ?
— Mais il pleut, dit Nic, on ne va pas se promener sous la pluie ?
— Il bruine à peine, ça nous fera du bien, dis-je en prenant le manteau
de ma grand-mère pour le lui mettre à la manière des hôtesses d’accueil des
bons restaurants.

Ma grand-mère finit par se lever, renversant au sol des frites de son


sandwich qu’elle se met en tête de ramasser.
— Cesse donc, tu n’es pas une employée du restaurant, dis-je.
Marwan, Alice et Lily passent la porte à présent, je me cache comme je
peux, levant le manteau de ma grand-mère devant moi comme un paravent,
je n’imaginais pas à quel point il était lourd, son vieux manteau en fourrure
trempé de la pluie tombée tandis que nous marchions tout à l’heure, trempé
depuis toujours, qui ne séchera jamais.

Marwan et Alice se dirigent vers le comptoir du snack, ils sont ivres,


sans doute ont-ils pris autre chose, ils commandent des kebabs et des frites
pour éponger l’alcool et la drogue. « Sauce samouraï, demande Marwan, tu
veux de ma sauce samouraï ? » gueule-t-il, lubrique, pour amuser Alice qui
glousse à ses côtés.
Lily, restée en retrait, balaie la petite salle du regard, son œil triste
s’arrête sur les Guns N’ Roses puis sur mon frère et ma grand-mère
accroupie, ramassant des frites sur le carrelage crasseux, sous la lumière
glauque des néons du snack.
Le visage de Lily a pris une teinte verte lui aussi, son nez paraît plus
grand encore, et ses yeux me semblent immenses, est-il possible qu’elle les
ait fait agrandir ?
Lily m’aperçoit dissimulé derrière la vieille pelisse de ma grand-mère et
laisse échapper un petit sourire, qui semble dire « vois, nous sommes
pareils tous les deux, ton déguisement de fourrure est plus rustique que le
mien mais nous essayons de nous cacher, chacun comme il peut ».
Je pousse ma grand-mère et Nic dehors avant qu’elle ait eu le temps de
nous adresser la parole.
— Il ne pleut même pas, dis-je à bonne-maman en levant les mains vers
le ciel, il bruine juste un peu, cette marche va nous faire du bien.

Bonne-maman avance péniblement, avec sa fourrure trempée.


Depuis le parking je jette un dernier regard vers le comptoir, Marwan,
Lily et Alice sont en train de rire, je sais qu’ils rient de nous.

— Tu ne veux pas aller au Beau-Rivage pour dernier verre chéri ? C’est


moi qui invite.
— Non, pas ce soir, je suis crevé, peut-être demain, j’ai eu une semaine
tuante.

À la pension, nous dormons tous les trois dans la même chambre,


chacun dans un lit individuel, ma grand-mère met sa chemise de nuit et se
couche dans son lit, « bonne nuit mes tout-petits », dit-elle.
Je ferme les yeux et fais semblant de dormir, lorsque je les entrouvre
Nic ronronne doucement, toujours encombré des bronches, ma grand-mère
est adossée contre sa tête de lit, une veilleuse allumée, nous regardant
dormir comme un chien surveillant une portée de chatons, avec cette fierté
un peu imbécile et en même temps le sentiment d’accomplir quelque chose
d’absurde, presque contre nature.
16

Le père de Paul-Clément habite la plus belle maison de la ville, avec


une plage privée sur le lac, trois courts de tennis, dont un en gazon
entretenu par des jardiniers selon les règles de l’All England Lawn Tennis
Association, un autre en terre battue dont la fine couche de brique pilée est
remplacée chaque semaine, un dernier en Decoturf, la surface utilisée à
Flushing Meadows.

Je me suis inscrit au tournoi dans l’espoir de passer aussi peu de temps


que possible avec bonne-maman.
Le tirage au sort a voulu que je joue dès le premier tour contre le père
de Paul-Clément. C’est un homme d’une soixantaine d’années, sa petite tête
renfrognée paraît minuscule sur son corps immense.
J’ai beau être un joueur moyen, dès les premiers échanges, il ne fait
aucun doute qu’il n’a pas la moindre chance, malgré les dizaines de milliers
d’euros investis dans les cours privés, il n’est tout simplement pas taillé
pour le tennis, ses gestes sont désordonnés et maladroits, ses mouvements
imprécis, ses jambes raides et vacillantes comme les pattes d’un échassier,
ses prises erronées.
Sur le bord du court, Helena, la nouvelle belle-mère de Paul-Clément,
l’encourage.
— Vas-y nounours, crie-t-elle en sautillant sur place.
Helena est à peine plus âgée que moi, une vingtaine d’années tout au
plus, une blonde élancée, sans doute une mannequine ou une actrice, russe
ou sud-américaine.
— Tu n’as pas trop chaud nounours ?
Pourquoi s’évertue-t-elle à appeler ainsi un homme d’une soixantaine
d’années qui ressemble bien plus à un vieux lévrier qu’à un ourson ?
Je tâche de ne pas trop montrer ma supériorité, de faire jeu égal, est-ce
qu’un match incertain ou équilibré ne serait pas à mon avantage ? S’il se
trouvait qu’il jouait son meilleur tennis contre moi ? Ne serait-ce pas une
bonne stratégie ? Faire en sorte qu’il se sente briller à mes côtés, peut-être
pourrais-je alors devenir pour lui un partenaire régulier, puis un ami, il
prendrait conscience de mes points de vue originaux sur le monde, me
proposerait de rentrer comme junior manager d’une de ses nombreuses
sociétés. Il est peu probable que j’en devienne directeur, ces places-là sont
d’office réservées à ses six enfants, à peine sortis de l’école, ils se
retrouvent à la tête d’une multinationale du luxe, mais un poste stratégique
ou créatif, pourquoi pas ? J’essaie de ralentir le jeu mais nounours court
difficilement, manque de tomber, s’emmêle les jambes avec sa propre
raquette.

Au changement de côté, sur le bord du court, Helena multiplie ses


encouragements, elle est vraiment ravissante et me regarde à peine, je me
sens boudiné dans ce short trop petit, j’aurais aimé qu’elle ait un regard
pour moi.
Nous reprenons le match, mon partenaire parvient à gagner quelques
points en annonçant des fautes qui n’en sont pas, il y a semble-t-il une
convention tacite qui l’autorise à avoir dix centimètres de moins sur sa ligne
de fond, à tricher légèrement lorsque c’est nécessaire, à être un peu au-delà
des lois, cela m’agace et me fait m’appliquer davantage, lorsque je réalise
un coup assez satisfaisant, je ne peux m’empêcher de regarder Helena. Je
finis même par surprendre un sourire de sa part après un passing de revers
particulièrement réussi laissant nounours contre le grillage.
Je commence à prendre du plaisir à promener l’homme le plus riche du
monde de droite à gauche sur le court, il y a quelque chose d’amusant à
tenir au bout de ma raquette ce vieillard, à le voir s’époumoner, sa
minuscule tête devenant rouge foncé, le voir démarrer avec une telle lenteur
à chacun de mes amortis !
Et s’il mourait d’une attaque en jouant contre moi, serais-je tenu pour
responsable des conséquences économiques, des OPA qui en découleraient,
des cascades de rachats liés à la guerre de succession entre ses six enfants,
des fleurons de l’industrie nationale qui partiraient à l’étranger, des
incidents diplomatiques ou politiques ? Peut-être des faillites, des milliers
de licenciements tout autour du monde, des gens sans travail qui devraient
vivre et dormir dans leur bagnole, perdraient la garde de leurs gosses,
certains se tuant de déshonneur, à cause d’un amorti.
Je frappe de plus en plus fort, mes balles n’ont jamais été aussi précises,
je vole presque sur la fine couche de brique pilée, le père de Paul-Clément
est essoufflé, rouge, cyanosé, il se tient les hanches, cherche de l’air comme
un poisson pris dans la nasse, au bord du malaise.
Est-ce que ce n’est pas la définition même de l’économie de marché
mondialisée ? De l’effet levier du capitalisme ? Un micro-événement, la
rupture d’un vaisseau sanguin de la taille d’une minuscule tête d’épingle un
matin près de Lausanne mettant des milliers de femmes et d’hommes au
chômage ? Précipitant des foules entières dans la misère ?
Chaque année un type reçoit le prix Nobel d’économie, on le célèbre, il
fait un discours à l’Académie et repart avec son chèque, l’année suivante un
autre type reçoit la même médaille au même endroit alors qu’il dit
exactement l’inverse, personne ne comprend rien à l’économie, mais en
attendant nous sommes maintenus dans l’obscurité.
Nounours finit par boitiller, jette sa raquette de rage et simule une
blessure ou un claquage pour interrompre le match à quelques points de la
défaite.
— Jeune homme, j’ai un problème musculaire qui hélas ne me permet
pas de vous répondre dans de bonnes conditions, vous êtes inscrit en double
avec mon fils je crois, dans ce cas je prendrai ma revanche demain ! dit-il
en s’éloignant suivi de sa jeune épouse.
Je regarde les hanches d’Helena onduler, sa jupette voleter sous la
légère brise de ce matin, sa tenue blanche sur le gazon parfaitement
entretenu, elle porte le sac de nounours.

Le lendemain à neuf heures je suis sur le court avec Paul-Clément pour


débuter le double, son père est venu sans Helena, il regarde sa montre,
préoccupé, fait des étirements sur le bord du court, saute sur place. Il ne dit
pas un mot à son fils, tout indique qu’il le tient pour un incapable, Paul-
Clément est le seul de ses cinq fils qui ne comprend rien aux maths, les
autres ont tous fait Polytechnique, celui-là sera bon pour HEC tout au plus.
— Mon partenaire devrait arriver d’un instant à l’autre, dit-il, faisant
des rotations de ses bras immenses.
On aperçoit au loin un homme courant sur le gazon, un énorme sac de
sport blanc sur l’épaule.
— Bonyour, dit-il au père de Paul-Clément, ye m’appelle Carlos.
— Salut Carlos, dis-je.
— Déssolé pour lé retard, l’avion était oun peu long.

Dès les premiers échanges, je comprends que Carlos est un joueur du


circuit ATP, que nous n’avons pas la moindre chance, ne serait-ce que de
marquer un seul point. Ses services ont tant d’effet qu’ils décollent du sol
dans des vortex de poussière et disparaissent dans les grillages, on croirait
ses balles télécommandées. Lorsqu’il retourne, il prend la balle si tôt que
nous n’avons même pas le temps de la voir revenir, le père de Paul-Clément
ne joue presque plus, il se contente de faire des petits gestes victorieux du
poing, comme s’il était ce putain de Jimmy Connors en personne,
annonçant le score à voix haute à chaque point, allant même jusqu’à taper
dans la main de Carlos en témoignage de leur nouvelle et victorieuse
complicité.
Nous regardons les balles de Carlos passer devant nous comme des
vaches admireraient un TGV, la belle Helena vient d’arriver au bord du
terrain, elle porte une jupe si courte et ses jambes sont si parfaites que
Carlos en perd sa concentration et, voulant servir encore plus fort que
d’habitude, fait une double faute, il se rattrape en exécutant deux aces de
suite. Le père de Paul-Clément fait des petits bonds sur place à présent,
contenant difficilement sa joie de nous écraser, son fils et moi.
Est-ce ainsi qu’il est devenu immensément riche, en balayant par tous
les moyens possibles ceux qui lui faisaient de l’ombre ? Y compris sa
propre famille ? Était-il du genre à tricher aux échecs contre son propre
fils ?
Le match est fini semble-t-il, il traverse le court avec une dignité
retrouvée et nous serre la main.
— Ce n’est pas pour vous cette fois, heureusement ma jambe s’est bien
remise, une bonne nuit de sommeil et tout va mieux.
Il serre la main de Carlos et prend Helena par la taille.
Ils se dirigent tous les trois vers l’héliport où les pales d’un Écureuil
commencent à tourner.
L’hélicoptère décolle, nous retenons nos casquettes, je peux voir Paul-
Clément le suivre des yeux, le regarder tourner sur lui-même avant de
s’incliner pour prendre son cap.
J’imagine qu’il rêve secrètement que son rotor de queue se détache, que
la carlingue vacille et que son père et sa belle-mère viennent se désintégrer
sur le court, qu’on ne puisse les distinguer l’un de l’autre que grâce à leurs
dossiers dentaires.
L’appareil prend son envol, il disparaît presque au-dessus de la vallée,
une guêpe perdue au fin fond d’un jardin.
17

Nous avons près d’une heure d’avance et nous patientons dans la


cafétéria. Nous regardons, à travers les inscriptions de la vitrine, la faune
des gares, foule de gens pressés traînant leurs valises, arrêtés devant les
panneaux d’affichage, démarrant tous en même temps lorsque la voie est
annoncée, comme les oiseaux en cas de danger, se bousculant, prêts à tout
écraser sur leur passage pour être assis les premiers dans le wagon pourtant
numéroté, puis les autres, ceux qui restent, faux taxis prêts pour
l’embrouille, mendiants, le nez rongé par la vinasse, en sursis jusqu’à la
prochaine vague de froid, punks à chiens combatifs en attente du sou
manquant pour la canette de bière, les commensaux de la gare, un
écosystème fragile prospérant sur la richesse des voyageurs, prêts à dégager
à la première patrouille et au milieu, comme jeté là, un vieil homme en
chaise roulante, oublié, dont plus personne ne s’occupe.

Le serveur nous a fait asseoir dans un coin du restaurant.


Avec tous ses sacs, bonne-maman a l’air d’une Rom qu’il faut soustraire
aux regards de la clientèle. Cela sent les produits nettoyants et le graillon, là
entre les toilettes et la porte de la cuisine. Nic s’empare de la carte, promène
son regard sur les photos des desserts, la pêche melba, le banana-split,
hésite, le serveur a déjà l’air agacé. Nic opte pour la pêche melba et un
chocolat chaud, je me contente d’un café, ma grand-mère demande un thé
Earl Grey, elle prononce « Earl Grey » comme si elle connaissait ce bon
vieil Earl en personne.
Le serveur bouscule la chaise de ma grand-mère chaque fois qu’il passe
pour aller aux cuisines.
— Pouvez-vous reculer, vous gênez le service avec tous ces bagages !
dit-il engoncé dans une veste blanche devenue gris-jaune, un pli
d’amertume à la commissure des lèvres.
Ma grand-mère se recule poliment.
— On ne peut pas s’asseoir ailleurs plutôt ? dis-je en regardant le
restaurant presque vide.
— C’est réservé, rétorque le serveur, s’appuyant sur la table.
— Qui voudrait réserver ici, dis-je agacé.
— Si ça ne vous va pas vous pouvez toujours aller ailleurs, ricane-t-il, il
y a des brasseries en face, ils seront ravis de vous recevoir, précise-t-il d’un
ton narquois, indiquant d’un geste les voies, puis continuant à parler seul,
s’éloignant.
— Il va cracher dans nos verres ! murmure Nicolas d’un ton suppliant.

Le garçon revient nous apporter les consommations en même temps que


l’addition. Il pose l’expresso, un verre d’eau chaude, un sachet sur la
soucoupe, mais la pêche melba de mon frère ne ressemble en rien à la photo
de la carte, un effondrement de sirop et de crème rance, avec une cerise
déconfite.
Malgré sa déception, Nic se jette dessus, pour nous montrer que tout va
bien, qu’il n’y a pas matière à esclandre.
Le garçon reste devant notre table, battant du pied, sortant des fiches de
sa banane comme si nous devions être témoins de sa comptabilité
misérable.
— Trente francs ! dit-il, trépignant devant nous.
Voyant que nous ne disons rien il ajoute :
— Changement de service, je dois faire ma caisse de suite.
Ma grand-mère prise de tremblements de rage cherche de la monnaie
dans son sac.
Nicolas baisse les yeux, un quartier de pêche s’échappe et tombe sur ses
genoux, il le ramasse et le glisse aussitôt dans sa bouche.
— Vous faites mal travail monsieur, lance ma grand-mère, vous être
seulement serveur, et le client roi, ce sont bases du commerce.
— Je ne suis pas commerçant, madame, je m’en fous moi du commerce.
— Grossier personnage, pas étonnant du tout !
— Pourquoi pas étonnant ?
— Je me comprends, répète-t-elle en le dévisageant.
— Si elle se comprend la vieille c’est déjà ça, marmonne le serveur.

Un autre garçon s’approche, attiré par la possibilité d’un scandale.


— Qu’est-ce qu’elle a ?
— Rien, elle va bientôt mourir, voilà ce qu’elle a la vieille, alors elle
fait chier le monde, marmonne-t-il.

J’enfonce mes clés dans la banquette en skaï pour la déchirer, je


parviens à peine à l’entailler.

Le serveur nous observe maintenant depuis le comptoir, l’air mauvais,


était-il déjà un enfant imbécile et querelleur, ou est-ce la vie qui l’a rendu
ainsi, servir des gens pressés, repousser les mendiants, nettoyer les
pissotières, lui qui peut-être rêvait d’un ruisseau quelque part ?
Personne ne peut se mettre vraiment à la place des autres. Trop de
paramètres à prendre en compte, et à quoi bon après tout, les autres, tout le
monde s’en fout !

Ma grand-mère se lève, Nicolas se jette dans ses bras.


Elle s’avance encombrée par tous ses sacs, ses paquets, je ne sais pas ce
qu’elle est encore allée récupérer, des nougats, des chocolats, des tissus,
voilà à nouveau ma juive errante chargée sur ce quai de gare.
Il y a un barrage filtrant, des hommes en vareuses réfléchissantes la
regardent passer, les douaniers du monde libre, gilets pare-balles, armes
rutilantes, visages poupins, sûrs de leur bon droit, vérification des
passeports, prêts à rejeter les clandestins aux bordures extérieures de
l’empire, ils glissent un regard vaguement dégoûté en voyant passer ma
grand-mère, trop vieille pour la fouille, impropre à tout usage, pas même
suspecte.

— Aide-moi à monter wagon, me dit-elle.


— Je n’aimerais pas me retrouver embarqué par le train et rater les
cours demain.

Alors que je m’apprête à monter pour l’aider, un contrôleur s’approche.


— Besoin d’aide, madame ? dit-il en attrapant ses bagages pour les
ranger dans les compartiments déjà bourrés.
Il aide ma grand-mère à s’installer, à défaire des sacs plastiques que je
ne voudrais pas même toucher, montant ses lourdes valises dans les filets
situés au-dessus des banquettes, malgré les soupirs des passagers déjà
installés.
Il a l’air sincèrement préoccupé par le destin de ma grand-mère, la
même et invariable proportion de saints et de salauds dans toutes les
couches de la population, je balaie du regard le wagon plein à craquer, les
familles, les passagers qui la dévisagent, les ados qui se marrent, essayant
d’imaginer, en temps de guerre, qui aurait protégé, qui aurait dénoncé, qui
aurait regardé ailleurs.
Les portes se ferment dans un bruit de ventouse.

Nous regardons le Corail s’ébranler, nous restons Nic et moi sur le quai.
— Tu crois que ça va aller pour elle ? me demande Nic en me tendant la
main par réflexe.
— Oui, tout ira bien.

La gare se vide pour la nuit.


Nous quittons le quartier, ses kebabs fermés, même les mendiants ont
déserté les lieux, près du parc, on nous propose de l’héroïne, du sub ?
Nous regagnons l’internat sous la pluie.

Dans le quartier des prostituées la plupart des vitrines sont désertes,


j’imagine les filles en rendez-vous dans des petites chambrettes, un mur
borgne, une courette, est-ce qu’il y a plus de fréquentation le dimanche
soir ? Une tentative d’échapper à la semaine qui vient, une dose d’amour à
deux sous avant les humiliations, les gueulantes des petits chefs, les
intrigues des collègues, et la tristesse qui frappe plus lourdement encore une
fois son affaire terminée, faisant sa toilette dans le petit évier, saluant de la
main, laissant place au client suivant.

Trois filles sont encore dans les vitrines, sous des néons, la peau abîmée
par les ultraviolets, quel âge ? Peut-être celui qu’aurait aujourd’hui notre
mère, elles nous suivent du regard, les yeux noircis au rimmel, mais ce n’est
pas le regard que j’attends, aucun désir, aucune invitation ni aucun
érotisme, juste de la tendresse pour un petit garçon qui tient son grand frère
par la main.
Je prends à nouveau mon regard sérieux et profond, les fixant droit dans
les yeux, je ne suis jamais allé voir de prostituée, mais je voudrais leur
plaire, qu’elles me trouvent désirable, qu’elles rêvent que je les emmène
loin de cet hôtel de passe minable pour une seconde chance, bien sûr, je me
raviserais et déciderais de les laisser sur le couvre-lit poisseux où je les
aurais trouvées, il n’y a pas de seconde chance pour les putes, comme pour
la plupart d’entre nous.
Elles se contentent de nous suivre tristement des yeux, la plupart
viennent de l’Est, Bulgarie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, la plupart ont
fui pour une vie meilleure, rêvant de devenir actrices, comme Nastassja
Kinski doit leur sembler loin. Peut-être pensent-elles à l’enfant qu’elles ont
laissé là-bas, à qui elles envoient une enveloppe de temps en temps, une
carte d’anniversaire ouverte par la censure, « tu as dû grandir, ici tout va
bien, je travaille pour te faire venir auprès de moi, très bientôt, c’est promis,
je pense à toi ».

Nic jette un œil aux vitrines, une des filles, la plus âgée des trois, le
fond de teint qui craquelle, lui fait un petit signe, il rougit, presse le pas.
— Je crois que tu as un ticket avec elle, ça te dit que je vous laisse une
demi-heure tous les deux ?
— Non, ça va pas !
— Allez ! dis-je, faisant mine de le prendre par l’épaule. Je trouve que
vous iriez bien ensemble, vous feriez vraiment un beau couple, tu n’as pas
envie de devenir un homme ce soir ? Elle n’est pas à ton goût ? Tu pourrais
lui lécher la chatte pour commencer ?
— Arrête ça, laisse-moi tranquille, pourquoi faut-il que tu sois tout le
temps après moi ?
Nous traversons l’avenue, un autobus passe, presque vide, une femme
les yeux fermés, adossée à la vitre, endormie.
— Et pourquoi tu n’as pas pris ma défense l’autre jour ? Tu trouves ça
normal ce qu’ils m’ont fait ? me demande Nic.
— Je t’ai déjà dit, si j’étais intervenu, ils auraient été sur ton dos toute
l’année, on n’est jamais tendre avec les faibles.
— C’est pour ça que tu es comme ça avec babouchka, parce qu’elle est
faible ?
— Tu ne la connais pas comme je la connais.

Une voiture de police passe au ralenti dans la rue, un officier à la barbe


rousse nous toise, suspicieux, nous faisons semblant l’un et l’autre de ne
pas l’avoir remarqué, regardant droit devant nous, je ne sais jamais ce qu’il
faut faire pour passer inaperçu, ignorer que l’on est épié en dépit de toute
évidence, au risque de trahir la peur de se faire contrôler, ou au contraire
regarder dans les yeux et paraître les défier.
Le gyrophare se met en marche, la voiture de police disparaît dans la
nuit.

Nous apercevons au loin la silhouette du Rocher, les grilles de


l’internat.
Des bancs de nuages éclairés par la lune se mélangent aux vapeurs des
cheminées d’usine.
Une mélodie au piano, hésitante, s’échappe par une fenêtre ouverte, des
blocs de notes, certaines se détachant plus fortes, maladroites, clinquantes.
— C’est la « Sonate au clair de lune ».
— Ce qu’il en reste, dis-je.
— Sûrement un petit garçon en train d’apprendre.
— Ou un vieillard qui martyrise cette pauvre sonate.
— Et quel mal cela peut bien faire à cette pauvre sonate ? Un crime
sans victime n’est pas un bien grand crime, à moins que tu ne sois la seule
victime de ces quelques notes ?
— Rien à faire des victimes, tout le monde est coupable, nous devons
tous payer pour les fautes de ceux qui nous ont précédés, pas seulement les
enfants de ces trois pauvres putains de tout à l’heure, nous aussi nous
sommes des enfants de putain.
— Ne parle pas comme ça !
— Il n’y a que toi pour croire que le monde est innocent, le monde est
construit sur de la boue.

Nous sonnons à la grille de l’internat et sortons nos cartes d’étudiants.


Le gardien fait s’ouvrir la lourde porte, dans le patio sombre il attend
sur une chaise.
— Nous avons une heure d’avance, dit mon frère.
Je cherche des yeux le bordereau sur la table, il n’y a qu’un vieux
journal.
— Est-ce qu’on ne doit pas signer la feuille de retour ?
— Le bordereau ? Il n’y en a plus depuis longtemps, dit-il en
replongeant dans son journal.

Nous traversons la cour du rocher, au centre son caillou poli par le


temps, j’imagine un instant que ce bloc de pierre est là pour enfouir les
péchés de nos pères, les empêcher de rejaillir sur les enfants.

Je ferme les yeux, c’est la nuit, ma bouche est asséchée.


La voiture roule, je suis sur le siège passager, je fouille dans le vide-
poche, il y a un tube de médicaments, j’essaie de lire ce qui est écrit mais
les caractères sont trop petits, le tube est vide, je me tourne vers maman, je
voudrais lui demander ce qu’elle a pris mais je n’ose pas. Trois vans noirs
nous suivent, je les observe dans le miroir du pare-soleil.
Le long de la route, sur des panneaux de signalisation inconnus, deux
enfants se serrant dans les bras.
« La casse de mon âme vide est assise sur mon petit », déclare maman
d’une voix happeuse.
Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire mais au lieu de lui demander
le sens de cette phrase je la regarde et me mets à ronfler, des grognements
énormes, maman commence à rire, un gazouillis d’oiseau.
Je suis dans mon lit à présent réveillé par le bruit de mes ronflements.
Penché au-dessus de moi, Nic éclate de rire.
18

Mon frère a un gros sac à dos, une doudoune sans manches et une
chapka qui lui donne l’air d’un Tatar, des lunettes de glacier aux bords en
cuir. Durant les deux heures du trajet en autocar, je regarde la route défiler
contre son profil, les stations-service, les banquiers de la vallée, les pères de
famille dans leurs breaks, qui font les courses pour un mois, emmagasinent,
font des stocks, se préparent des nids géants, bien à l’abri, les garde-manger
remplis, les caves pleines à craquer, débordant de beurre de cacahuète, de
conserves et produits laitiers, pour fortifier les os de leurs héritiers, ruches
géantes pour enfants aux paupières lourdes de sommeil, linge propre,
immaculé, blancheur amidonnée aux odeurs de chrysanthème pour chasser
les mites, je ne sais pas ce qu’il faut ressentir envers ces gens, du mépris ou
de l’admiration, un pays gras, des vies minuscules, chacun pour soi, ou des
héros ordinaires cherchant à nourrir leurs petits, leur permettre de grandir
en sécurité, à l’abri.
Le paysage se reflète dans les verres de Nic, les chaînes de montagnes,
le Doigt de Dieu, le Grand Combin, le Cervin.
Quelques écoliers des villages isolés bâillent, révisent leurs leçons dans
leur tête, cherchent à recoudre leurs rêves, les derniers lambeaux de nuit.
Des travailleurs saisonniers des coopératives agricoles se rendorment, le
visage appuyé du côté où le bus penche, les vitres pour oreiller, on peut
sentir l’arôme du café filtre, du tabac froid, du Tropicana.
À huit heures du matin le bus nous dépose au pied du vieux
téléphérique, à l’arrêt depuis des années.
Le soleil se lève à peine là-haut.
Il fait doux, la neige va vite mollir.

Je fais dans ma tête le tour du matériel nécessaire, est-ce que je n’ai pas
oublié quelque chose ? Je n’aurais sans doute pas dû prendre l’initiative de
cette sortie, je n’ai jamais aimé les nuits dans les refuges, l’odeur d’étable et
l’aube qui ne vient jamais.
Notre père a toujours pensé que la liberté n’existait que dans la nature,
que les hommes et les villes étaient décevants, que seul le grand air pouvait
rendre un cœur heureux. L’été il nous emmenait en bateau, un petit esquif
de sept mètres, nous rejoignions des îles éloignées de la Manche, des nuits
entières à surveiller la hauteur des vagues, que le bateau n’enfourne pas, la
bordure des voiles, les trajectoires des cargos sur le rail, à manger des
biscuits humides et à faire la vaisselle dans la houle qui donnait la nausée,
ou bien dans la pétole à pêcher à la traîne, nous obligeant à rompre le cou
d’un maquereau aux nageoires vertes, à saigner une bonite qu’il remontait,
un coup de couteau derrière la tête.
De retour à terre notre père nous entraînait sur les rochers en granite
rose de l’île de Batz, à escalader des parois, puis nous plongions dans les
eaux vertes et gelées auprès des phoques, sur cette île où parfois les
dauphins escortaient les vedettes dans le Fairless.
À l’automne il nous forçait à partir faire du camping les week-ends où
le temps était encore beau, Nic n’était pas difficile à convaincre, il aimait
surtout les préparatifs, dessiner les trajectoires sur les cartes, l’achat de
matériel, les techniques de survie, il y a un tel plaisir à imaginer des
situations extrêmes dans le fond d’un lit.
Pour ma part, ces week-ends étaient éprouvants, mouillé et glacé, je
n’arrivais pas à me sécher tout à fait, je n’ai jamais aimé me torcher le cul
sous les étoiles, je n’ai pas besoin de voûte céleste pour me sentir
minuscule.
Lorsque enfin à cinq heures du matin nous étions réveillés pas les
chants de milliers d’oiseaux, je laissais Nic et mon père s’émerveiller et
m’éloignais pour aller pisser dans ce coin d’un monde où je savais ne pas
avoir ma place.

Nous commençons à grimper à travers le sous-bois, ses odeurs de sapin,


de mélèze, d’épicéa, très vite nous sommes en nage, les lunettes recouvertes
de buée.
Nic a pris la tête, il marche à vive allure, une vingtaine de mètres
devant, se retourne pour vérifier où j’en suis, semble s’impatienter.
Il chante pour se donner du courage, une mélodie inconnue dans un
anglais pidgin, des phonèmes inventés qui n’ont aucun sens.
Je lui demande de cesser mais il continue, des mots qu’il répète de
manière obsessionnelle, à l’envers, à l’endroit, comme un magnétophone
que l’on remonte. Nous traversons un passage où moustiques, taons et
moucherons volent dans toutes les directions, des papillons noirs s’affairent
autour de nous.
Quelques vaches s’étiolent dans un pâturage.
— Arrête de chanter ou tu vas avaler une mouche, dis-je à mon frère.
Il continue à fredonner cette chanson que je ne connais pas, les
papillons noirs volent devant mes yeux, semblables à du papier brûlé, j’ai
un instant l’impression qu’ils n’existent que dans mon imagination, un
scintillement sombre sur ma rétine, l’un d’eux se dépose sur la manche de
mon blouson, je le chasse de la main.

Nous quittons les pâturages et le sentier commence à se dégager, ne


laissant que genêts et herbes rases, un petit chemin grimaçant plus
abruptement, une pelouse tendre interrompue par des passages caillouteux.
Quelques edelweiss sont encore debout, courts, trapus, assemblages de
nœuds contre le vent qui souffle sans arrêt sur les pentes de plus en plus
raides.
Au loin un mur de foehn souffle sur le massif oriental au-dessus des
arêtes, ce n’est pas une si bonne idée d’avoir emmené mon frère, il a déjà
fait quelques courses simples en montagne mais papa était avec nous et il
était expérimenté, cette fois je suis seul avec lui.
Quelques marmottes, pattes dressées, guettent un serpent pris au piège
dans son terrier, écailles noires, s’enroulant, attendant la mise à mort. La
nature ne connaît jamais l’équilibre, une suite d’expériences de prédation,
de prolifération, de destruction, qui ne doivent mener qu’à un
dépérissement du monde.

Plus haut, Nic enlève ses godillots, trempe ses pieds dans un ruisseau
gelé coulant vers la vallée, ses chevilles sont si fines, je l’imite mais au bout
de quelques secondes la brûlure du froid est trop intense, mon frère reste
immobile les pieds dans l’eau.
— Ça ne te brûle pas ?
— Je ne sens pas grand-chose.
— On dirait des couteaux, je ne peux pas les laisser plus de dix
secondes. C’est fou que ça ne te fasse rien ! dis-je, sautant hors du ruisseau.
Nous nous séchons.
— On dirait deux glaçons, il faut faire circuler ce sang, tu es un enfant
du glacier ! dis-je en le frottant énergiquement. Il ne faut pas traîner, ça va
devenir de la boue là-haut.

Nous suivons l’ancienne voie au-dessous du téléphérique désaffecté, des


rochers effondrés, des blocs de pierre enchevêtrés les uns sur les autres,
comme s’ils cherchaient à fuir un danger, quelque chose de désastreux, un
paysage perdu à jamais.
Des câbles flottent dans l’air, bouffés par les intempéries et les oiseaux,
cordages géants autour d’immenses piliers d’acier en quinconce, soldats
vaincus, attendant la prochaine tempête pour s’allonger définitivement sur
la terre.
— Pourquoi cette montagne a été abandonnée ?
— C’était une station de ski puis elle a fermé, plus assez de neige,
bientôt il n’y aura plus de neige nulle part, plus de glacier, il ne restera que
toi !
— On s’arrête bientôt pour déjeuner ?
— Pas encore, il faut avancer !

Nous passons une suite de petites barres rocheuses entre deux pierriers,
je prends la tête, préférant nous encorder, le sac à dos de Nic est trop lourd
pour son poids, je le déleste de quelques affaires, lorsque je grimpe trop vite
mon frère se retrouve presque traîné le long de la paroi.
— Fais un effort, si nous arrivons tard, ça va devenir dangereux !
Nic se donne du mal pour suivre le rythme mais je sens qu’il cherche
son souffle, que l’air semble lui manquer.
Nous commençons à trouver des névés isolés à chaque replat, après une
nouvelle barre rocheuse de quelques mètres le col se dessine contre le ciel.
— Qu’est-ce qu’il y a là-haut, on est bientôt arrivés ?
— Juste le col, il faut prendre au sud.
Des papillons noirs continuent à chuter depuis le sommet. Pourquoi ces
ailes noires nous suivent-elles depuis le début ?

Nous atteignons le sommet de l’arête rocheuse, parallèle à la rive sud du


glacier.
Je commence à ressentir le manque d’oxygène moi aussi, le soleil se
reflète dans la neige, brûle comme le sable du désert, irrite la cornée.
Nic s’allonge sur une pierre et observe le glacier, quatre cents mètres
plus bas.
— On continue ! dis-je à mon frère, tout est en train de fondre.
Devant une vire équipée de câbles, je mets mon baudrier et mon casque,
j’aide mon frère à enfiler les siens et nous nous encordons, je serre le câble
et franchis la petite corniche de quelques mètres, mon frère est derrière moi,
le vent fait faseyer son blouson comme une voile trop ouverte, il pourrait
presque s’envoler, un papillon noir se colle sur sa parka, j’y vois un
présage !
Je lui crie :
— Regarde bien où tu marches, pense à mettre un pied devant l’autre,
rien d’autre, un pied devant l’autre, serre bien le câble !

Mon frère s’arrête au milieu de la vire, les poings crispés.


— Accélère, ne reste pas là.
Nic est pétrifié, des cordées commencent à s’impatienter derrière, on
nous hèle depuis le glacier : il faut avancer, se dépêcher, on ne doit pas
rester exposés là-dessus trop longtemps.
— Avance ! Comporte-toi comme un homme !
Nic me regarde, au bord des larmes, les jambes vacillantes, devant le
vide.
Je rebrousse chemin, prends Nic par le tissu de sa parka, je l’accroche à
mon baudrier et le tire vers moi, le soleil me frappe les tempes, m’aveugle,
couvre mes lunettes de buée, le visage de mon frère paraît presque brûlé
dans le contre-jour, je ne vois plus ses traits, juste une petite poupée noirâtre
avec qui je suis lié à nouveau par le mystérieux destin des frères, le même
cordon nous maintenant en vie.

Nous finissons par prendre pied sur le glacier, écrasés par notre propre
poids, nous avançons le long des cailloux qui semblent tombés du ciel,
j’essaie d’y deviner des formes, là un dieu inca, ici un poisson-pierre, je
finis par ne plus rien voir, tout se confond, des taches lumineuses devant
mes yeux.
Personne ne peut vivre ici, quelques faucons viennent entraînés par des
vents ascendants puis redescendent se nourrir, et toujours ces papillons
noirs, brûlant leur dernière réserve d’oxygène.

Mon frère se rapproche, pensant se mettre en sécurité auprès de moi, je


le force à s’éloigner, une dizaine de mètres de corde pour bloquer la chute
avec nos piolets.
Le vent se lève par bourrasques, je me retourne, sur le glacier nous ne
laissons aucune trace, comme si nous n’avions jamais existé.

Des rangées de chaussures de marche sont posées à l’entrée de la


cabane. Nous devons enfiler des chaussons en plastique pour entrer dans le
refuge, comme on en porte dans les cures thermales.
Quelques marcheurs sont endormis dans des chaises longues, leurs
peaux brûlées par le soleil font des petites cloques, des traces de crème
solaire leur barrent le visage.
Nous prenons un verre de jus de pomme.
— Qu’est-ce que c’est que ces papillons noirs ? Est-ce que c’est
normal ?
— Je ne sais pas, me répond un guide, il n’y a pas grand-chose de
normal en ce moment, vous avez vu, le mur du Berlin est tombé ?
— Non, quand ça ?
— Hier soir, il a été abattu, il n’y a plus d’Allemagne de l’Est, la Russie
va suivre.

Je reste assis à la table, épuisé, mon frère à mes côtés a une main posée
sur moi, il m’enlace, met sa tête contre mon épaule pour fermer les yeux un
instant, j’aime son odeur, l’odeur de la maison, celle que je cherche chaque
jour entre toutes les odeurs du monde.
Un parfum de soupe chaude me réveille.
Le gardien observe à la jumelle le retour des expéditions de la journée,
des cordées traversent lentement le glacier, la nuit s’avance à leur rencontre.
Je balaie le glacier avec la longue-vue, m’arrêtant sur les petites taches
que font leurs vestes polaires.

Des cordées reviennent au refuge, finissent les derniers mètres comme


des cosmonautes, enlèvent leurs chaussures, laissant libres leurs pieds
meurtris, s’allongent sur leur châlit, juste la force de respirer, plus de
pensées, seulement l’épuisement.

— Demain, il faudra partir avant cinq heures pour cette voie, me dit le
gardien, c’est la plus facile, mais le petit, il n’est pas un peu jeune pour ce
genre de courses ? Il peut y avoir des accidents même sur les voies peu
difficiles, tout dépend de la météo.

Sur la terrasse, des colonnes de brume s’étirent vers le sommet, se


mélangent aux nuages, on dirait des chevaux, des panaches de fumée, nous
restons dehors à observer les couleurs changeantes à chaque seconde, tout
va très vite, en un instant il fait nuit.

Une vingtaine de grimpeurs lapent la soupe, ils ressemblent aux gens de


la vallée, ils sont lourds, mangent bruyamment, font des blagues grasses.
Un homme sort pour aller aux toilettes, on l’entend chier pendant que
nous mangeons en silence.
— Après la chute du mur, chute de sérac, ironise un autre alpiniste,
déclenchant les rires de toute l’assemblée.
Après dîner, certains écoutent la radio, les informations de l’Est, un
moment historique, je voudrais rester dehors regarder les étoiles mais je
suis si fatigué, la chaleur du refuge me donne envie de fermer les yeux un
instant, je regarderai le ciel plus tard.
Je monte me reposer dans une couchette que l’on m’a attribuée, là-haut
dans les filets, les dernières places libres. Nic dort déjà dans la sienne, il est
le plus jeune du refuge, avec le soleil et l’altitude, ses joues sont d’un rouge
vermillon, des petits vaisseaux sous sa peau fine ont éclaté, mon frère prend
toujours des coups de soleil, il a beau cramer chaque fois, il s’obstine à ne
jamais se protéger comme s’il devait ainsi prouver son courage.

Je ferme les yeux un instant, je me réveille traversé de visions de ponts


de glace qui s’effondrent, de corps dans la crevasse, j’entends des
ronflements, des pets, plus tard le départ d’une expédition dans le noir, des
voix qui chuchotent, la lueur des frontales dans la neige, je crois encore voir
ces papillons noirs les escorter, il faut dormir au moins une heure, juste une
heure dans l’obscurité d’étable du dortoir, une heure, mais le glacier semble
comprimer mes poumons, en chasser l’air, je peine à respirer. Je me
retourne encore, plongeant dans le vide sans étoiles, je sens des décharges,
de la plante des pieds jusqu’à la nuque, entortillées le long du corps, comme
une guirlande détraquée.
Je sursaute, me rattrape, me rendors un instant, je viens d’apercevoir
mon frère, nous ne sommes pas sur le glacier, mon frère est assis sur une
petite montagne de cendres, un terril, une accumulation de déchets de la
mine, il a fait une fugue, tout en haut de cette petite colline artificielle qui a
la forme d’un sein de femme, il porte une grande valise globe-trotter
comme en a toujours eu notre père.
— Je viens te chercher, lui dis-je, je suis ton frère, je ne te laisserai pas.
J’essaie de grimper pour le rejoindre mais la montagne de cendres
s’effondre sur elle-même en l’entraînant.
Les heures de la nuit s’en vont, inexorables, fuselées, à un moment le
champ gravitationnel du sommeil semble enfin me rattraper, comme une
pierre lancée dans un puits, c’est l’aube lorsque le réveil sonne, un
bourdonnement ailé, comme une colossale mouche à merde qu’il faudrait
écraser pour dormir encore cinq minutes.
Rien que cinq minutes.
Nic me secoue.
— Il est l’heure d’y aller !

Tout le monde se réveille, on parle à peine, chacun se déplie.


Je regarde par le hublot, la montagne encore plongée dans la nuit, les
étoiles immobiles, pétrifiées, on croirait apercevoir les entrailles de
l’univers, y lire l’avenir comme dans celles d’un animal.
— Tu as pu dormir ?
— Tu as des pansements ? demande-t-il d’un ton éteint.
— Pourquoi ?
Il me montre ses pieds couverts de crevasses, des lambeaux de peaux
dévitalisées, comment a-t-il fait pour marcher sans se plaindre durant toute
la journée d’hier ?
— Pourquoi tu n’as rien dit ?
Il hausse les épaules.
— Ça ne fait pas vraiment mal !
— On va devoir redescendre, dis-je, soulagé de ne pas avoir à
l’emmener là-haut, de ne pas avoir à annuler et passer pour un dégonflard.
Ce soir nous irons camper dans la forêt.
— Je veux y aller. Avec des bandages j’y arriverai, je te promets, je n’ai
pas mal.
— Hors de question, tu ne peux pas grimper avec des blessures
pareilles.
— S’il te plaît frère, me dit Nic, si je n’y vais pas aujourd’hui, je n’irai
jamais !
— Nous y retournerons au printemps, cette fois tu mettras comme moi
deux paires de chaussettes et des bandages.

J’ai mis des pansements sur les pieds de mon frère, tout le monde est en
train de s’équiper, nous prenons notre temps, nous buvons un bol de
chicorée, le refuge s’est vidé.
Durant la descente nous ne disons plus un mot.
Il y a comme un parfum de défaite.

En fin d’après-midi nous nous arrêtons au bord d’un lac pour établir le
campement. Je vais chercher des morceaux de bois que je casse en deux en
jetant des pierres pointues, nous allumons un feu avec du bois séché.
Mon frère enlève ses chaussures, laisse reposer ses vêtements auprès du
feu.
Plus tard nous allons nous baigner dans le lac, l’eau est glacée et
sombre, en sortant nous nous frictionnons pour nous réchauffer, puis nous
restons là, à moitié nus devant le feu, les flammes qui grandissent.

Il y a au loin une détonation.


Quelque chose traverse le ciel à basse vitesse, une flammèche blanche,
un vaisseau arpenteur, laissant derrière lui une traînée, comme une navette
préparant le retour d’un dieu antique.
— Tu as vu ? me demande mon frère. Qu’est-ce que c’était ?
— On aurait dit un ovni.
— Peut-être est-ce lié à la chute du mur, ça a disparu vers l’est. Allume
la radio pour voir si on en parle.

Toute la soirée nous restons devant le feu, l’oreille collée au transistor,


on ne parle que du mur, Gorbatchev rentré d’urgence en URSS, personne
n’évoque le bolide qui a traversé notre ciel.

Le feu s’est éteint, une odeur de cendre molle et froide se répand dans la
futaie.
Les étoiles dérivent comme des icebergs, des étincelles scintillent dans
la nuit, Nic est sous son duvet, auprès de moi, dans mes bras, je sens des
larmes couler sur sa joue.
— Pourquoi pleures-tu ?
— Les lucioles.
— Oui, il y en a souvent à cette saison, elles se reproduisent.
— Tout cela va disparaître, bientôt les lucioles n’existeront plus, les
hérissons et les écureuils non plus, bientôt il n’y aura plus de forêts, que des
villes éclairées sans cesse et tant de lumière que personne ne pourra plus se
cacher nulle part et puis les nuits s’évanouiront à leur tour et plus personne
ne se souviendra de maman, je me demande à quoi ressemblera la vie de
ceux qui nous succéderont.
— Tu crois que ceux qui nous ont précédés ont parfois pensé à nous ?
— Les lucioles, elles ne brillent que quelques jours, à la fin de leur vie
paraît-il, elles quittent ce monde en brûlant.
19

Nic passe une heure devant le miroir, je ne sais pas ce qu’il trafique,
lorsqu’il sort des paquets de brillantine lui dégoulinent des tempes, il a aussi
dû tenter de se maquiller avec quelque chose, des traînées brunes lui barrent
le haut du visage.
— Tu ne peux pas sortir comme ça.
— Comme quoi ?
— Tu as des traces.
— Quelles traces ? me répond-il d’un sourire craintif.
— Non… rien… Amuse-toi bien !

Je vais dans la salle de bains à mon tour et me passe de l’eau fraîche sur
le visage pour essayer de me réveiller, mais rien n’y fait, la journée était
grise et molle, de celles où rien ne semble se décider, où tout stagne comme
dans une mare de boue, j’ai l’impression de n’être pas vraiment sorti des
rêves désagréables de la nuit précédente, ma peau est craquelée par
endroits, encore brûlée par la réverbération du glacier, j’ai comme une idée
de la tête que j’aurai plus vieux, l’air d’un poupon épuisé, d’un vieillard à
visage de bébé.

Je rejoins la tsarine dans sa chambre, elle est sur son lit, dans la
pénombre, seulement éclairée par la veilleuse bleue de son globe terrestre,
elle porte un tee-shirt et un caleçon, les cheveux trempés, en train de
restaurer une couche de vernis sombre sur ses pieds, je m’approche, elle
sent cette délicieuse odeur chimique des îles, un mélange de tiaré et de
coco, je m’assieds à côté d’elle sur le lit, sans dire un mot. Elle reste
appliquée, la bouche pincée, à poser cette couleur prune foncé sur ses
ongles, son souffle est frais, il me semble que ses baisers pourraient me
laver de toute ma tristesse, elle se recule, me regarde un instant en souriant
puis pose son vernis sur sa table de nuit, il y a une petite radio sur la tablette
au-dessus du lit qu’elle enclenche en attachant son chignon.

La chanson commence, elle sait que c’est une de mes préférées, elle se
lève et me tire par la main, m’invitant à danser ce slow avec elle, je ne suis
pas à l’aise à l’idée de danser, surtout dans cette pièce minuscule.
— J’ai envie de danser, viens !
— Mais je ne sais pas faire.
— C’est facile, laisse-toi guider.

Elle m’entoure de ses bras, chaque centimètre de sa peau semble vouloir


recouvrir la mienne comme un pansement, poitrine contre poitrine, hanche
contre hanche, je sens ses os qui veulent rencontrer les miens, je peux
presque imaginer quel genre de squelette elle sera. « Is there life on
Mars ? » disent les paroles, il me semble que la question posée n’est pas
tant de savoir si les extraterrestres existent et ce qu’ils pourraient bien avoir
à foutre sur Mars, mais pourquoi la beauté de ce morceau ne s’épuise pas à
la dix millième écoute, comme si ce qu’il contenait était bien plus vaste que
cette petite plage de trois minutes trente, qu’un maelström de sensations
complexes y était scellé à jamais, une compression de souvenirs d’une
clarté muette, maman avec son peigne en nacre dans les cheveux se
tournant vers moi, ma main traversant l’eau d’une fontaine Wallace, tant de
sensations indéchiffrables et maintenant la beauté de la tsarine dans les
lumières bleues du globe.
Le slow s’est achevé, elle se laisse tomber sur le lit. Je l’embrasse, ses
lèvres sont fraîches comme la pluie, pourtant très vite je finis par sentir sur
sa bouche et son cou l’odeur désagréable de ma salive. Tout ce sur quoi je
pose mes yeux ou mes lèvres se trouve contaminé, vicié, je lui murmure à
l’oreille, « j’ai envie de toi », j’imagine que c’est ainsi qu’il faut faire,
déclarer son désir, expliquer ce que l’on compte faire, comme un médecin
avant un examen, je tente de glisser ma main sous son tee-shirt, elle se
dérobe, je ne sais pas ce qu’elle veut, pourquoi elle a bien voulu coucher
avec moi le jour où j’ai simulé cette crampe, rien depuis ? J’insiste, elle se
dégage une fois encore.
— Je perds mon temps, lui dis-je.
— Je ne me sens pas bien ce soir, j’ai mal au cœur, je suis crevée, j’ai la
nausée, ce que je voudrais c’est dormir pendant trois cents nuits, il paraît
qu’on peut faire des cures de sommeil, c’est ce que je voudrais, dormir tout
l’hiver dans tes bras. On peut baiser avec n’importe qui, mais dormir dans
les bras de quelqu’un, c’est comme connaître ses rêves.

Elle se lève, ouvre un placard encombré de vêtements, des manteaux,


des robes, des écharpes qui dégringolent, serpentent comme des lianes, elle
commence à fouiller dans cette jungle, en sort précautionneusement une
petite boîte en carton percée de trous.
— Regarde ce que j’ai trouvé !
Elle se met à genoux devant moi, soulève le couvercle, de la boîte
s’échappe un petit chaton blanc, il nous regarde avec méfiance, comme des
ennemis héréditaires, elle le prend dans ses bras, puis le dépose sur ses
genoux.
— Je l’ai ramassée près du terrain de sport avant-hier ! Elle s’était
coincée sous le grillage, elle n’arrivait plus à bouger, le métal ouvrait une
plaie béante dans son abdomen, elle respirait vite mais son regard était
résigné, elle semblait guetter quelque chose, c’est ce que j’ai imaginé,
qu’elle attendait simplement la nuit, que les rats ou les renards viennent lui
régler son compte. En essayant de la libérer, j’ai aggravé ses blessures,
pourtant elle ne miaulait pas, ne hérissait pas les poils, elle se laissait faire
comme si elle comprenait que je voulais son bien. Je l’ai soignée avec de la
bétadine, elle est presque guérie maintenant, regarde, une vraie princesse,
elle va pouvoir grandir et se faire baiser par tous les chats du quartier, ceux
qu’on entend hurler la nuit dans le parc, puis elle sera mère à son tour,
certains de ses petits ne seront pas aptes à vivre alors elle les bouffera sur-
le-champ, les autres seront mis en sac et noyés par des paysans dans le lac
ou bien écrasés par une bagnole, les plus chanceux finiront par rôder dans le
parc à leur tour à la recherche d’une chatte en chaleur. Tu vois ma belle,
pour toi et tes rejetons, ce n’est pas si glorieux le futur n’est-ce pas !
Heureusement que nous ignorons tous ce qui nous attend ! Regarde, elle
t’aime déjà beaucoup ! Est-ce qu’elle n’est pas adorable ?
Elle laisse tomber le chaton sur le sol et me dévisage.
— J’aurais aussi bien pu la laisser sous ce grillage après tout.
Finalement, je ne vois pas ce qu’il y a à gagner à dormir à côté de
quelqu’un, j’ai du boulot en retard, je dois finir mon partiel d’anglais.
— Tu ne veux pas que je reste encore un peu ?
— J’ai encore tout un chapitre à apprendre, tu peux la caresser si tu
veux. Tu ne seras pas venu pour rien.

Elle disparaît dans la salle de bains.


Je caresse le cou du chat qui se met à ronronner doucement, les
paupières mi-closes, prêt à s’endormir. À quoi peuvent bien rêver les chats,
est-ce que leurs rêves ont changé depuis l’Antiquité, rêvent-ils toujours de
se protéger du ciel brûlant d’Égypte et des chiens sauvages du Nil qui les
pourchassent.

Le chat a déjà regagné le fond de sa boîte, attendant que quelqu’un


referme le couvercle pour retrouver son placard surchauffé, où s’emmêlent
des vêtements fabriqués par des enfants, au Bangladesh ou ailleurs.

Lorsque je rentre dans ma chambre, j’entends des sanglots, je me


penche vers la couchette de mon frère. Il me tourne le dos, je ne vois que
son corps secoué de spasmes, son dos blafard.
— Que se passe-t-il ?
Il ne répond rien.
— Que s’est-il passé, lui dis-je à nouveau, raconte-moi !
— Rien, il ne s’est rien passé, dit-il, libérant une légère odeur acide et
tiède que je reconnais, celle de la bière.
— Si tu ne me dis rien, je ne peux pas t’aider.
— Je n’ai pas besoin d’aide, dit-il en enfouissant sa tête dans l’oreiller,
je n’ai pas besoin d’aide, je voudrais juste que papa soit là ! Je voudrais
qu’il revienne. J’ai l’impression que nous ne sommes plus jamais rentrés
chez nous, dit-il en sanglotant.
— Chut, ça va aller, lui dis-je en lui caressant les cheveux, incapable de
trouver les mots. Chut, endors-toi maintenant ! Dors ! dis-je, continuant à
lui caresser le crâne, comme maman le faisait, la pulpe des doigts dans le
cuir tendre, son corps s’apaise, ses pleurs cessent, je le regarde sombrer
dans un sommeil sans mémoire, il a des petites marques dans le cou,
comme celles qu’aurait laissées la morsure d’une araignée.
20

Maman est assise au premier plan, elle a vingt ans, elle lit le journal Le
Monde, posé sur ses genoux.
À l’autre bout de la banquette se trouve une vieille dame portant un
chapeau cloche et une veste fleurie, elle lit Le Figaro, des plis d’amertume
au bord des lèvres, elle regarde notre mère avec un mélange de jalousie et
de mépris, devant tout ce qui les sépare, la jeunesse, la beauté, le
ressentiment, mais notre mère ne regarde pas la vieille dame, les nouvelles
du monde glissent sur ses jambes ravissantes, elle doit songer à son rendez-
vous de la nuit, elle porte les mains à ses lèvres, se caressant la bouche.
On ne voit pas clairement son visage, caché par des mèches de cheveux
blond vénitien, mais son petit nez apparaît sous les cheveux, on peut la
reconnaître à son allure, ses cuisses brunies par le soleil posées sur la
banquette en osier de la véranda de chez Lipp, sa robe Courrèges blanche,
ses chaussettes noires qui lui montent sous le genou, ses petits mocassins
d’Indienne à talons plats.
Sur la table est posé un Vittel citron, la boisson que maman adorait, elle
vient sûrement de croquer la pulpe et se passe les doigts sur les lèvres pour
en estomper le goût, un geste que j’ai vu ma mère faire des milliers de fois,
le même que Belmondo dans À bout de souffle.
Dans le fond, derrière la baie vitrée, on imagine une salle complète, des
fumées joyeuses, on peut presque entendre les conversations sur les films
ou la politique.

Nous avons été autorisés, mon frère et moi, à nous rendre en ville pour
l’inauguration d’une exposition dédiée à Cartier-Bresson.
Monsieur Malvoisin nous a laissés sortir car une photo de notre mère y
est exposée.
La photo est là, derrière une vitre, dans une salle spacieuse.
Lorsqu’il la voit, Nic est bouleversé, il prononce du bout des lèvres le
nom de notre mère, comme si elle avait été là tout ce temps, qu’elle avait
continué son existence auprès de tous ces visiteurs, ces hommes et ces
femmes, qui auraient pu la côtoyer chaque jour durant ces années, qu’elle
n’avait disparu que pour lui.
Cette photo est tout ce qui reste de la beauté de notre mère. Elle n’a pas
écrit de livres, n’a pas joué dans des films. Une fois les albums familiaux
perdus, oubliés dans les brocantes ou les vide-greniers, il ne restera plus que
cette photo, elle est la résonance magnétique de notre mère, de sa beauté
perdue dans le monde.
Peut-être que dans cinq cents ans, des visiteurs chercheront encore à
comprendre cette journée dans la véranda de chez Lipp.

Nic tourne autour de la photo mais il y a toujours un visiteur qui


s’interpose entre lui et sa mère, l’empêche d’être tout à fait avec elle.
— Est-ce que tu peux demander à quelqu’un des renseignements ?
Savoir quand cette photo a été prise ?

Une gardienne me dit que la commissaire de l’exposition est ici


aujourd’hui, elle s’appelle Martine Franck, c’est la femme de Cartier-
Bresson, me dit-elle, chuchotant comme si elle me livrait un secret
d’alcôve.

Je la trouve dans la salle suivante, une femme élégante, un foulard dans


les cheveux, elle porte un pantalon droit, une chemise en coton simple, elle
fait le tour des salles, prend des notes, discute d’encadrement,
d’agencement.
Nous restons un moment en face d’elle, sans oser l’aborder, sans même
savoir quoi lui demander, cherchant à croiser son regard, c’est elle qui finit
par venir à nous.
— Est-ce que vous cherchez quelque chose ? Vous avez besoin
d’explications peut-être ?
Son regard se pose sur moi.
— Nous aimerions quelques détails concernant la photo qui est dans
l’autre salle.
— Quelle photo ? Montrez-la-moi, si je peux vous aider j’en serais
ravie, nous n’avons pas souvent des jeunes gens qui s’intéressent à notre
travail.
Devant la photo de notre mère, Nic me scrute inquiet comme si un coup
de théâtre nous attendait, que nous allions découvrir que tout ce en quoi
nous croyions était faux, que notre mère continuait une existence quelque
part dans l’œil de cette photo, qu’elle avait pris une autre direction ce jour-
là, rencontré un ami dans ce café, que tout son programme s’en était trouvé
changé, retardé, qu’elle avait eu d’autres enfants, une autre vie, sans camion
ni coup du lapin.
Nic regarde cette image comme si elle ouvrait un passage par où il
pourrait dialoguer avec notre mère, par où elle pourrait lui répondre.
Autour de nous, toutes les photos semblent en mouvement, un sas où les
morts et les vivants peuvent se regarder, s’entretenir de ce qu’ils deviennent
d’un côté et de l’autre. Un homme traverse en courant une esplanade
trempée de pluie, des jeunes gens pratiquant le yoga auprès d’une piscine,
le plus troublant ce sont ces grappes d’enfants alanguis, à jamais bloqués
dans cette journée d’été sous une rotonde, sans parents, sans avenir, bloqués
dans ce petit bout d’éternité, ces limbes argentiques.

— Qu’est-ce qui vous intéresse précisément sur cette photo ?


— Est-ce qu’il y a d’autres images de cette série, un rouleau de pellicule
quelque part ?
— Je ne crois pas, Cartier-Bresson ne prend en général qu’un seul
cliché, à moins qu’il soupçonne un défaut dans l’image. Pourquoi ?
— C’est maman, dit Nic, d’une voix essoufflée.
— Ah oui ? C’est votre mère ? C’est amusant, répond Martine Franck
en souriant.
— Oui c’est Suzanne, c’est bien elle, c’est notre mère.
Je suis ému de faire résonner ce nom que je n’avais pas prononcé depuis
si longtemps. C’est bien elle, c’est bien Suzanne.
— Votre mère est très belle, ajoute Martine Franck, elle est passée ici il
n’y a pas une semaine, une femme vraiment charmante. Elle ne m’a pas dit
que vous alliez venir, vous avez bien fait de vous présenter, je connais toute
la famille maintenant.

Je fixe le visage de Nic, je ne sais s’il s’éclaire ou s’il se défait, des


larmes inondent ses yeux, à la surface, un barrage prêt à céder. Son visage
se désassemble, s’illumine à nouveau.
— Maman est passée la semaine dernière ? Vous en êtes certaine ? dit
Nic.
— Oui, oui, je suis certaine, répond Martine Franck surprise. Votre mère
est venue je crois jeudi dernier, Henri n’était pas là, continue-t-elle en se
raclant la gorge, j’étais avec Nicole mon assistante, elle a dit qu’elle était le
modèle de la photo, son âge et son apparence correspondaient, elle a donné
des détails sur cette prise de vue qui m’ont semblé crédibles.
— C’est maman, c’est maman, hurle Nic, elle est passée, tu vois bien !
dit-il en m’attrapant le bras. Il faut appeler papa tout de suite pour lui dire !
— Ne sois pas ridicule.
— Son nom, je l’ai noté quelque part dans mon carnet, attendez un
instant, dit Martine Franck, ouvrant un petit cahier qu’elle sort de sa poche.
Elle lève les yeux vers nous, puis plonge à nouveau dans son carnet,
troublée, feuillette les pages.
— Irène, Irène Keller, voilà le nom que j’ai noté, elle m’a aussi donné
une adresse.
— Mais notre mère s’appelle Suzanne, maman s’appelle Suzanne, pas
Irène, hurle Nic, il y a forcément une erreur !
— Je suis désolée, je ne comprends pas, peut-être qu’il y a une
confusion, que deux personnes pensent être le modèle de la photo, on ne
discerne pas nettement le visage, n’est-ce pas ? dit-elle en caressant la vitre
de protection de la main. C’est impossible de savoir, peut-être que c’est
bien votre mère sur cette photo après tout ? Écrivez-moi votre adresse, je
vous ferai parvenir un tirage signé ! Le plus simple, ce serait que votre mère
vienne et rencontre Cartier-Bresson, il sera ici samedi, ils se souviendront
sûrement l’un de l’autre.
Martine Franck me tend son cahier, je tourne les pages et j’écris
l’adresse de l’internat, en face de celle d’Irène Keller, 8 rue du Belvédère,
dans la vieille ville.

Martine Franck propose de nous faire visiter la suite de la rétrospective,


elle prend Nic par la main, il s’empêche de pleurer, mais ses lèvres
tremblent et ses narines se dilatent, je peux sentir à quel point elle est
désolée pour mon frère, elle lui parle avec douceur, comme on parle à un
enfant inconsolable, Nic n’écoute pas et moi non plus.
Il me semble que tous les visages de Cartier-Bresson tournent autour de
nous, qu’ils cherchent à sortir des murs, des photos, nous chuchotent des
paroles amères, nous reprochent d’avoir laissé notre mère disparaître,
s’effacer un peu plus du livre des vivants au profit d’une inconnue.

Nous rentrons à l’internat à pied, je mets mon blouson au-dessus de ma


tête pour me protéger de la pluie, Nic semble absorbé dans ses pensées, des
pensées sur lesquelles la pluie n’a aucune prise.
Est-ce que mon frère croit vraiment que cette femme pourrait être notre
mère ? Est-ce qu’il s’imagine qu’elle a été seulement commotionnée par
l’accident, qu’elle aurait marché sans mémoire, recommençant une vie
nouvelle sous une autre identité ?
Peut-il s’accrocher à de tels contes ? Je le regarde, il remue les lèvres.
La moitié de l’humanité n’est-elle pas persuadée qu’un bon Dieu avec une
bonne grosse barbe les observe et les évalue nuit et jour, qu’ils peuvent
l’appeler lorsqu’ils ont un problème, lorsqu’il y a des turbulences dans
l’avion ?
Mon tympan se comprime à nouveau, peut-être est-ce le froid, les
basses pressions, parfois lorsque je descends simplement une rue mes
oreilles se bouchent.
Nic a sa doudoune jaune fluo sur le dos, il ressemble à un gros poussin,
je ne suis qu’en veston. J’allume une cigarette dans la rue déserte.
— Vas-y si tu veux, tu peux tirer une latte !
Je lui tends la Winston, il aspire, toussote, inhale à nouveau, cela lui
donne une certaine allure, l’embellit, il sourit, je vois qu’il se force pour me
faire plaisir, pour prouver qu’il est bien un homme et plus un enfant, je
pense à ces gorilles dans les zoos que leurs gardiens faisaient autrefois
fumer ou boire pour s’amuser, les faire ressembler davantage à des
humains.

Il s’assied sur un banc devant le lac, ses vêtements sont trempés,


ruissellent de partout. L’eau est paisible, rien que le goutte-à-goutte de la
pluie à la surface, indéchiffrable morse venu du ciel.

— Il faut que l’on rende visite à maman, me dit Nic en levant les yeux
vers moi. Il faut aller la voir tout de suite !
— Arrête avec ça, que veux-tu qu’on demande à cette Irène Keller ? Si
elle peut nous adopter ?
— Irène Keller, répète-t-il, Suzanne Klein, Irène Keller.
21

Lorsqu’on m’a enlevé les dents de sagesse, babouchka a demandé une


réduction sur le prix de l’opération, le chirurgien a accepté, mais en échange
l’extraction devait se passer en public devant les étudiants de sa classe.
Je regardais les visages se succéder au-dessus de moi, dans la dilution
de l’anesthésiant, des dizaines d’yeux de toutes les couleurs se
confondaient, approuvant d’un hochement de tête ou d’un froncement de
sourcils le cassage de ma mâchoire avec une pince. Au milieu de ces
regards professionnels, il y avait ces yeux bleus, tachés de violet, comme
ceux de maman, exactement les mêmes, la tache en bordure extérieure du
cercle de la pupille, comme une île dérivée d’un continent. Le tuyau dans la
bouche m’empêchait de parler, de lui demander pourquoi elle avait mis tout
ce temps à revenir me voir, pourquoi justement ce jour-là où le langage me
faisait défaut, où je ne pouvais même pas avaler ma salive sans un
aspirateur, mais je pouvais lire dans ses yeux que la douleur passerait,
qu’elle était aussi inutile que ces dents, qu’il suffisait de s’en débarrasser.
Lorsque je me suis réveillé, j’étais seul dans la pièce d’observation.

Cela fait une demi-heure que nous attendons au coin de la rue du


Belvédère, la nuit tombe toute bleue, les réverbères jaunes s’allument, les
vapeurs d’hydrocarbures peinent à se dissoudre, l’air a le parfum du plomb.
Nous sommes trempés.
Au coin de la rue, il y a un terrain vague, des clochards sont penchés sur
un brasero de fortune, une nuée de corbeaux se partageant les restes d’un
festin, c’est à cela qu’ils font penser, les ailes luisantes de pluie.
Une Austin Mini noire se gare non loin, un ancien modèle, une femme
en sort, encombrée d’un parapluie, d’un sac à main en cuir, elle est
longiligne dans son trench Burberry, la ceinture attachée, ses cheveux blond
foncé sont coupés au carré, elle court sur les pavés pour se protéger de la
pluie, ses bottines manquent de déraper, son sac est à moitié ouvert, elle
frôle un homme sortant d’une autre voiture, une paire de lunettes noires sur
les yeux.
Tout en cherchant ses clés, elle compose le code d’accès à l’immeuble,
Nic s’élance, ses pas résonnent dans les flaques, elle jette un regard à la
dérobée, referme la porte précipitamment derrière elle.
Est-ce qu’elle s’imagine qu’un enfant de douze ans pourrait être un
agresseur, qu’il y a des bandes de gosses trempés qui cherchent à
s’introduire chez les femmes pour les battre ou les voler ? Que ces gosses
trop grands à force d’avoir tant dormi ont formé dans leurs interminables
nuits des rêves sanglants ?
La porte se referme, elle disparaît.

Une lumière s’allume au rez-de-chaussée.


Nic me rejoint. Nous restons, assis sur un banc, face à la baie vitrée, elle
entre dans son appartement, pose son imperméable sur une patère, se passe
la main dans les cheveux, vient à la fenêtre, pour s’assurer que la nuit est
calme, nous reculons, nous dissimulant sous une arche.

C’est un vaste appartement, au rez-de-chaussée, il y a un jeu de mah-


jong contre le mur, un piano laqué au fond de la pièce sous une haute
verrière.
Un escalier blanc et pentu grimpe vers une mezzanine.
Est-ce qu’elle vit seule ? En tout cas, c’est une maison sans enfants.
Elle sort un instant du salon, elle a mis la chaîne stéréo en marche, nous
nous rapprochons de la fenêtre, nos pieds trempés font des bruits d’éponges,
une musique s’infiltre par la baie vitrée, une chanteuse américaine reprenant
Brel, difficile de dire si c’est ridicule ou bien sublime, peut-être un peu des
deux.
Lorsqu’elle revient, elle a une serviette autour de la poitrine, un verre de
vin à la main, elle fume une cigarette.

Nous restons là, devant la vitre, sous la pluie qui redouble.


Elle passe quelques secondes au téléphone, puis disparaît un long
moment.
Elle a allumé la télévision, sur l’écran je crois distinguer un film se
passant en Afrique, il doit faire une chaleur accablante là-bas.
Lorsqu’elle revient, elle s’assied devant l’écran avec un plateau, elle
dîne seule en regardant les images, un plat d’asperges, une soupe fumante,
Nic fait passer sa langue sur ses lèvres comme s’il pouvait, à travers la
vitre, partager avec elle un repas chaud. Nous restons, mon frère et moi,
comme au spectacle, nous rapprochant de la baie vitrée, essayant de suivre
l’intrigue du film, de le regarder à ses côtés, d’imaginer cette vie qui nous a
manqué, de passer du temps auprès de cette femme après toutes ces années
solitaires, carencées.
On finit par sonner à sa porte.
Elle presse la télécommande, plonge l’Afrique dans l’obscurité, elle se
précipite, c’est un homme du même âge, une quarantaine d’années, grand,
les cheveux courts et plaqués, en costume croisé élégant, elle semble
heureuse de le voir, elle l’embrasse, les lèvres, puis les yeux, il lui passe la
main dans le dos, sur les seins.
Nous nous dissimulons davantage dans la pénombre.
Leurs lèvres bougent et je peux presque entendre les mots qu’ils
échangent.
Elle lui apporte un verre de vin.
Ils parlent et fument un instant. Elle rit et fait tourner les boucles de ses
cheveux sous ses doigts, exactement comme le faisait maman.
Elle lui enlève sa veste, sa cravate, commence à déboutonner sa
chemise.
Ils éteignent la lumière.
L’homme va à la fenêtre à son tour, nous nous dissimulons sous l’arche,
il scrute l’obscurité, tire un des rideaux, laisse l’autre ouvert pour profiter
encore de l’éclairage des réverbères.
Il se penche vers elle et l’embrasse.
Nous distinguons deux formes dans le noir, comme luttant contre les
ténèbres.
— Il faut mettre d’abord le lait ou les céréales dans le bol ? me
demande Nic.
— D’abord le lait, c’est mieux, viens on y va.
— On pourra revenir la voir ?
— Oui, bien sûr, nous reviendrons quand tu voudras, ne sois pas triste,
on sait qu’elle est là.

Sur le chemin du retour, nous marchons lentement, Nicolas et moi,


chacun dans ses pensées, le ciel s’est enfin dégagé, et nous nous perdons
dans des rues semblables les unes aux autres, avec des balcons fleuris, des
portes cochères, des baies vitrées, on dirait que le quartier s’est déplié,
faisant apparaître des rues apatrides, des symétries nouvelles, des axes
inconnus, des maisons secrètes peuplées d’habitants qu’on ne pourrait aller
trouver qu’à certaines heures de la nuit.
22

C’est trois semaines plus tard que la tsarine prend la première pilule,
celle qui arrête la vie, elle l’arrose d’une gorgée de vodka et repose la
bouteille, des paquets de cheveux sales lui tombent sur les yeux, ses
hanches se sont élargies, des boutons lui sont apparus sur les joues, comme
des plaques d’eczéma, il y a quelque chose de disgracieux, de désordonné
en elle que je n’avais jamais remarqué, et puis sa présence est devenue
pesante, silencieuse.
Elle écrase une nouvelle cigarette dans un pot en terre cuite rempli d’un
liquide jaunâtre.
— Pourquoi tu bois autant ?
— Qu’est-ce que ça peut foutre ! L’alcool n’est pas contre-indiqué, si ?

Nous sommes assis sur le lit d’une chambre d’un hôtel proche de la
gare, c’est elle qui a trouvé cet endroit, l’a réservé pour la nuit, j’ai promis
de rester pour l’aider. Je tente à nouveau de lui demander avec qui elle a
couché ? Quel jour ? Dans quel dortoir ?
— Qu’est-ce que ça change ? me répond-elle. J’avais envie de me faire
sauter c’est tout. Tu veux savoir quoi ? Si c’était bien ? Ce qui compte c’est
de régler le problème non ?
Elle a pris un sac de sport. Le sac est ouvert, des draps, des serviettes-
éponges, du linge en débordent, je me demande quelle quantité de sang
nous devons nous attendre à éponger, des pensées circulent dans ma tête,
menstruations, accouchement, nos vies secrètes de larves, au fond du terrier,
à l’abri des rayonnements solaires, comment nous avons été expulsés dans
le monde, d’une manière ou d’une autre, vivants ou pas.
Elle surprend mon regard, referme le sac aussitôt.

Nous demeurons en silence à boire, moi une bière glacée malgré le


froid, elle de la vodka, il faut attendre quatre heures avant de prendre la
seconde pilule.
« La première pilule tue, la seconde expulse », a dit l’assistante sociale
après lui avoir posé toutes sortes de questions pour la faire culpabiliser.
« Avez-vous utilisé un moyen de contraception, avez-vous eu des
rapports avec des partenaires multiples, avez-vous averti vos parents de
cette intervention, l’établissement scolaire est-il au courant, a-t-il informé
vos parents de votre choix ? » etc.
La tsarine se tient les mains sur le ventre, elle me fait penser à une de
ces madones enceintes.
La nuit est tombée, nous regardons la télé, un flash spécial sur le Chili,
Pinochet a été viré.

— C’est incroyable toute cette liberté ! dis-je.


— Nos manuels d’histoire-géo sont foutus ! dit-elle en riant. Je ne crois
pas qu’on s’intéresse beaucoup à notre liberté, parfois j’ai l’impression que
le monde est un piège qui se referme sur nous, la seule liberté est d’en
sortir…
Elle se tait un instant et allume une cigarette avec le mégot de la
précédente.
— Tout le monde doit déjà être au courant, ajoute-t-elle en inhalant
profondément, il n’y a aucune colère dans sa voix, juste une tristesse
résignée.
Elle est de plus en plus pâle, et si les choses tournaient mal, s’il y avait
une complication, est-ce que je saurais quand la conduire aux urgences, au
bout de quelle quantité de linge ensanglanté ?
Je voudrais quitter cette petite pièce surchauffée, il y a des fêtes sur le
campus, il doit y avoir des jolies filles expérimentées, raffinées, des filles en
col roulé qui boivent du vin rouge et parlent de littérature.
Je change de chaîne, une émission télévisée italienne, une roue tourne,
des rires préenregistrés, des candidats chutent sous les huées et les rires, les
mêmes humiliations partout sur la planète, la présentatrice sourit à la
caméra, faisant tourner la grande roue de la fortune.

La tsarine veut prendre le deuxième cachet, « il est l’heure », dit-elle.


L’œuf doit être mort à présent, prêt à se calcifier dans son ventre.
Je lui apporte un verre d’eau, je m’efforce d’avoir l’air triste, si je
pouvais faire venir les larmes je le ferais, mais je suis trop sobre pour jouer
la comédie.
Je voudrais être tendre, la prendre dans mes bras, la réconforter, mais
quelque chose me retient, cet état de faiblesse, de vulnérabilité, cette allure
défaite, et je pense un instant aux vestales de nos cours d’histoire,
l’emmurement, ce qui attend celles qui ont rompu leur vœu de chasteté.

Elle avale la pilule, « il faut bien expulser l’embryon », a dit la fille du


planning familial, « sinon il peut y avoir des complications sérieuses ».
Est-ce que ce que nous vivons là n’est pas déjà une complication
sérieuse ?
Elle commence à ressentir les premières contractions, court aux
toilettes.

— Tout va bien ?
— Oui, oui.
— Que se passe-t-il ?
— Rien.
— Il y a du sang ?
— Un peu, mais ce n’est rien, ne t’en fais pas, dans quelques jours ce
sera comme si rien ne s’était passé, je serai comme neuve et nous pourrons
baiser, je te le promets.

Est-ce qu’elle a déjà tiré la chasse, et quel air avait son héritier, est-ce
qu’en regardant bien dans la cuvette des toilettes, j’aurais eu une chance
d’identifier le père biologique, de reconnaître les traits de Stefano ou d’un
autre ?

La tsarine est allongée sur une des couvertures, elle reste là, pliée en
deux, les mains sur le ventre. J’aimerais trouver quelque chose à dire mais
chaque mot auquel je pense sonne creux, comme de la petite monnaie dans
la sébile d’un mendiant.
Les Italiens sont passés au téléachat, un produit censé enlever les taches
les plus ignobles, c’est une autre fille qui en fait les frais, ravissante elle
aussi, un présentateur s’approche, verse une sauce semblable à du chocolat
sur son body blanc moulant, il prend plaisir à lui asperger les seins.
Souillure, c’est à cela que je pense.
Il mélange le détachant dans l’eau et verse le produit obtenu sur la
poitrine de la fille qui sourit tristement, faisant semblant de ne pas voir ce
qu’il y a d’humiliant dans la scène.
— C’est un bon moyen de contraception, dit la tsarine, sortant enfin du
silence, si les mecs jouissaient seulement sur nos seins, comme dans le
porno, on n’aurait plus à prendre ces pilules à la con, on n’aurait plus à se
faire avorter un vendredi soir, ça réglerait le problème de la surpopulation,
du trou de la couche d’ozone, et aussi celui de la pollution des océans, en
deux générations tu vois, tous les problèmes seraient réglés. C’est ça qu’on
devrait enseigner à tous les petits garçons du monde et rien d’autre !… dit-
elle en regardant le produit dissoudre les taches sur le tee-shirt qui redevient
immaculé, ce produit c’est ça qu’il me faudrait, insiste-t-elle. La semaine
prochaine, tout sera réglé !

— Je vais au drugstore acheter de quoi boire, dis-je, on est à sec.


— Tu reviens quand ?
— Dans une demi-heure.
— Promis ?
— Oui, promis.
— C’est étonnant, me dit Alexia, ta voix, elle a changé, elle ressemble à
la voix de Stefano, le même ton, les mêmes intonations.

Je claque la porte, soulagé d’être seul.


Je traîne en ville, je bois une canette sur le trottoir, je fume une Winston.
Après négociation avec la caissière du drugstore, j’obtiens deux
bouteilles de cidre, impossible d’obtenir quelque chose de plus fort.
Il y a une fête sur le campus, j’entends par la fenêtre ouverte des chants,
des cris, je voudrais me mêler à la fête, me dissoudre dedans.
Je marche longtemps dans les rues, je compte mes pas, imaginant qu’ils
sont des mois, des années de vie, une vie sans qualité particulière,
simplement du temps supplémentaire, comme un coloriage à remplir.
Je me sens vide, prêt à croire en n’importe quoi.
J’imagine que je croise le camionneur qui a tué maman, il est seul, je lui
tombe dessus, je l’emmène avec moi quelque part, je commence à
m’amuser avec lui, à lui taillader le visage avec un cutter, je marche de plus
en plus vite à mesure que la torture que je lui fais subir se précise, je sépare
les chairs, cautérise, brûle, émonde, dénude, soulève le derme, broie,
arrache.
Un passant me bouscule, me fait sursauter, le cœur battant.
— Regarde où tu vas bordel !
— Désolé, j’étais dans mes pensées.
Quand je rentre dans la chambre, je suis en nage.
Alexia est endormie sur le côté, une main sur le ventre, pas plus grande
qu’une enfant, sa poitrine se soulève, son souffle tranquille, le sac est fermé,
rangé au pied du lit, tout est en ordre, je claque la porte.
23

Nous regardons la télévision au réfectoire, l’internat s’est vidé depuis


une semaine, ils sont presque tous rentrés dans leur famille pour Noël. Il
reste à peine une trentaine d’internes, le pavillon des orphelins !

Monsieur Worms, le surveillant général, entre dans la salle de


télévision, il a un air glacial et préoccupé, il pourrait paraître intimidant
mais il porte toujours ce pantalon rouge qui lui donne l’air d’un pitre. Il
s’approche de moi.
— Puis-je vous parler un instant ?
— Oui bien sûr.
— C’est à propos d’Alexia, est-ce que vous avez eu de ses nouvelles
récemment ?
— Non. Elle est dans sa famille je crois ?
— Elle n’est pas rentrée la nuit dernière, sa mère m’a appelé, j’ai pensé
que peut-être, comme vous êtes très proches, vous auriez une idée de
l’endroit où elle pourrait se trouver ? Chez une amie ? Ou une nouvelle
connaissance ? Est-ce qu’elle vous a dit quelque chose ? Est-ce que vous
avez remarqué un comportement inhabituel ?
Je pourrais lui dire que la dernière fois que je l’ai vue, il y a une
semaine, son comportement n’avait rien d’habituel, qu’elle était pliée en
deux, en train d’expulser un embryon calcifié au fond des chiottes, mais je
préfère lui faire la réponse standard.
— Non, je ne vois pas du tout ! Désolé.
— Bien, ce n’est sans doute rien, le jour de Noël les gens ont parfois
des comportements étranges, le miracle de Noël sans doute, merci de votre
aide, passez un bon réveillon, je vous retrouve à la rentrée.

Je le regarde disparaître, se frottant les mains l’une contre l’autre,


apparemment satisfait de cette entrevue.
Il neige sur le pensionnat. Il paraît qu’en Amérique, chaque année, la
neige tombe si profondément que les écoles doivent fermer plusieurs jours
le temps de déblayer les routes. Et ces jours-là doivent être sans doute les
plus joyeux de l’année, peut-être de toute une vie. En Suisse, il a beau
tomber des mètres de poudreuse, nous n’avons pas une minute de retard,
même en cas d’attaque nucléaire, ils se débrouilleraient pour nous faire
cours dans un bunker.

La nuit est tombée. Nous venons d’échanger quelques cadeaux avec les
internes qui restent, j’ai reçu un décapsuleur mais je n’ai rien à décapsuler,
Nic un jeu de cartes, nous faisons semblant d’être reconnaissants pour
chaque petite attention que nous offre la vie mais au fond de lui chacun se
sent, ce soir-là, plus merdique et relégué qu’il ne l’a jamais été. Le miracle
de Noël !
Nic s’est pelotonné sous deux couvertures en laine, la millième
rediffusion du show de Coluche est interrompue par une speakerine.
« Nous devons suspendre le programme quelques instants, dit-elle, je
vous prie de nous excuser. Nous avons une liaison de Bucarest où les époux
Ceauşescu ont été arrêtés. »
Suit une image brouillée d’un magnétoscope VHS, des parasites défilent
horizontalement, la caméra dézoome, coupe, se rapproche à nouveau d’un
homme et d’une femme sur des chaises en plastique blanches, dans ce qui
ressemble à une salle de classe. Des tables sont disposées en angle droit de
manière qu’ils ne puissent se déplacer, ou sortir de la salle, un peu comme
une barrière.
Sur la table, devant la femme, se trouve un dossier jaune, une épaisse
chemise cartonnée débordant de liasses.
Derrière eux, une armoire en bois clair et un voilage de mauvaise
facture, de ceux que l’on trouve chez les personnes âgées, des broderies
sans charme représentant un arbre et des plantes.
L’homme est vêtu d’un manteau d’astrakan, de l’agneau mort-né, c’est
ce qu’il porte sur le dos, il occupe ses mains avec une chapka qu’il fait
passer tantôt dans l’une tantôt dans l’autre, pose un instant sur la table puis
récupère comme si elle était la dernière chose qui le protégeait, il possède
encore une belle chevelure, étonnamment dense pour son âge, on peut sentir
sa stupeur, la femme paraît plus âgée, une vieille femme qui essaie de faire
bonne figure, voilà ce que l’on se dit, habillée d’un manteau à col en
fourrure elle aussi, elle a mis son plus beau foulard, un tissu bleu, sorti
d’une boutique de luxe parisienne, le genre de foulard que l’on met autour
de la tête d’une morte, pour que sa mâchoire ne s’ouvre pas, c’est à cela que
l’on pense en la voyant, à ce foulard et à ce qui l’attend.
Un homme invisible parle, ou plutôt il aboie.
On lit à l’homme un acte d’accusation, l’image se fige par moments, le
son continue dans un brouhaha.
L’homme accusé répète la même phrase, jetant des petits coups d’œil à
droite et à gauche vers les juges dont on n’aperçoit jamais le visage.
« Je ne reconnais pas la légitimité de ce tribunal, je ne répondrai que
devant la Grande Assemblée nationale ! »
Le procureur de ce tribunal invisible reprend son réquisitoire, les accuse
d’avoir accompli des faits incompatibles avec la dignité humaine, l’image
se fige alors que le procureur aborde des faits de génocide, de dégradation
partielle des installations industrielles et de destruction de l’économie
nationale, s’ensuit une liste d’articles du code pénal en vertu desquels il
réclame la peine de mort pour l’accusé et sa femme.

Est-ce que moi aussi je ne devrais pas être accusé de faits incompatibles
avec la dignité humaine ? Et la tsarine que j’ai laissée seule dans cette
chambre ? Et mon frère dans la cour avec ses persécuteurs. Et ma mère dans
l’habitacle de la voiture qui remue les lèvres pour me dire quelque chose.
Est-ce que ce n’est pas moi qui devrais être jugé ? Est-ce qu’un jour je
devrai payer pour toute cette indifférence, cette lâcheté, recevoir moi aussi
une bonne leçon ?
— Est-ce qu’ils vont vraiment les tuer ? me demande Nic.
— Je n’en sais rien, peut-être qu’ils finiront par être graciés, peut-être
que la révolution va échouer, que leurs accusateurs seront fusillés demain
soir.
— Et leurs enfants ? Ils ont des enfants tu crois ?
« Accusé, as-tu entendu, lève-toi ! »
— Je ne sais pas, est-ce que ça change quelque chose ?
« Non, je n’ai rien entendu, je ne répondrai à rien sauf devant la Grande
Assemblée nationale », tonne l’homme en tapant du poing sur la table, il
remet ses mains croisées sur ses genoux et ajoute « je ne signerai rien ».
— Est-ce qu’on ne devrait pas avoir pitié pour les enfants des
bourreaux ? souffle mon frère.
— De la pitié ? Je ne crois pas que la pitié soit une force qui gouverne
le monde.
« Nous connaissons la situation du pays, continue le procureur, le
manque de médicaments, qui a ordonné que l’on tue des femmes et des
enfants, qui sont les fanatiques qui ont tiré ? »
— Maman nous disait toujours d’être bons avec tout ce qui peuple les
trois mondes !
« Je ne réponds à aucune question, continue le dictateur déchu,
personne n’a été fusillé devant le palais. — Et alors, les victimes qu’on
dénombre aujourd’hui dans toutes les grandes villes ? »
— Il faudrait juste pouvoir aider tous ceux qui souffrent ! murmure Nic.
Papa nous dirait ce qu’il faut penser de tout ça.

L’image se fige à nouveau, interrompue par des plans de coupe, le son


continue, on peut imaginer que les prises de vues manquantes, celles qui ont
été escamotées, seraient susceptibles de nous apitoyer, est-ce qu’ils
s’embrassent, supplient pour leur vie ?
« Qui a recruté ? Qui a dirigé les mercenaires étrangers qui ont tiré sur
les foules… » poursuit le procureur. L’image se fige à nouveau. « … tuant
la population paisible et innocente ? »
L’image s’anime, le procureur accuse la femme d’avoir usurpé des titres
d’académicienne, d’ingénieure, alors qu’elle sait à peine lire et écrire, se
faisant passer pour une intellectuelle.
« Je suis une intellectuelle », répond la femme.
Celui qui accuse n’apparaît pas à l’écran, on voit par moments un
manteau passer dans le champ, un bandeau multicolore que l’homme porte
en brassard, le brassard du camp du bien, pour se différencier de celui des
vaincus auquel il appartenait sans doute il y a peu. Il répète sur un ton
ironique : « Intellectuelle, vraiment ? »
Elle repose sa tête sur son poing.
À chaque accusation dont elle fait l’objet, son mari a des gestes de
tendresse pour cette femme, il la défend avec plus de véhémence qu’il ne se
défend lui-même, il crie, il essaie de faire trembler les juges.
Lorsqu’il se rend compte que ces cris n’impressionnent plus personne, il
pose une main sur celle de sa femme, il cherche le contact, ses jambes se
perdent sous la table.
« Inculpé, qu’est-ce qui vous empêche de répondre aux questions
posées ? demande un colonel.
— Je réponds à n’importe quelle question devant la classe ouvrière ou
devant l’Assemblée nationale, à n’importe quelle question.
— L’Assemblée nationale a été dissoute.
— Personne ne peut dissoudre l’Assemblée nationale. Je ne reconnais
pas ces accusations, ni cette cour de justice », lance le dictateur en pointant
les militaires qui sont en face de lui d’un doigt menaçant.
« Face au silence des accusés nous allons résoudre par nous-mêmes ces
problèmes, poursuit le procureur.
— Je suis le commandant suprême des forces armées, je réponds devant
le peuple et non pas devant des provocateurs qui avec le concours de
l’étranger trahissent le pays ! »

Un dialogue de sourds s’installe entre les accusés et le tribunal, pourtant


tous parlent exactement le même langage, le langage de la paranoïa, des
purges, des agents à la solde de l’étranger.
« Pourquoi as-tu condamné ce peuple alors que tu vivais dans le
luxe ? » poursuit inlassablement le procureur.
L’homme se contente de dire qu’il ne répondra pas devant ce tribunal
illégitime. Il lève sa main, puis la laisse tomber, il semble d’une faiblesse
extrême, à peine plus de force qu’une charogne.

L’homme et la femme se regardent, peut-être songent-ils à cet instant


que des procès falsifiés, des parodies de justice, ils en ont organisé des
milliers, qu’après d’humiliantes séances d’autocritique la plupart ont fini de
la même manière, une balle dans la tête dans la cour d’une caserne.

Monsieur Worms réapparaît dans la salle de télé, je pensais qu’il était


rentré passer les fêtes chez lui, il est plus blafard encore que tout à l’heure,
est-ce qu’il craint d’être fusillé à son tour ? Est-ce que la révolution se
répand jusqu’ici ? Est-ce qu’ils auraient déjà exécuté monsieur Malvoisin et
sa fille ?
Les deux vieux sont conduits comme prévu dans la cour d’une caserne,
je me demande ce qui va arriver, dans combien de temps on va les fusiller.
Monsieur Worms s’approche de moi, je cherche le regard de mon frère,
mais Nic a fermé les yeux, allongé dans le canapé, comment fait-il pour
s’endormir à un moment pareil ?

Monsieur Worms murmure quelque chose mais je n’entends pas bien, je


lui demande de répéter, il se penche vers moi.
— Il y a eu un accident…
Je lève les yeux vers lui.
— Votre camarade, Alexia, j’ai pensé que vous deviez savoir… Elle a
été trouvée ce matin dans la cour de l’immeuble de son père, c’est le
concierge… il l’a trouvée comme ça, en vidant les poubelles, apparemment
elle est tombée dans la nuit.
— Je ne comprends pas, dis-je en montrant mon oreille, comme s’il
existait un problème de réception d’un signal radio, de brouillage des ondes.
Elle est blessée ? Pouvez-vous répéter ?
— Elle a fait une chute du cinquième étage. Sa disparition est un choc
pour toute notre communauté, le directeur fera… Une cellule d’assistance
doit être mise en place à la rentrée, je me suis entretenu avec votre père au
téléphone, il arrive après-demain, ça va vous faire du bien de vous retrouver
en famille… Il y a extinction des feux dans trente minutes, si vous avez
besoin de quoi que ce soit… les surveillants sont là toute la nuit, enfin, nous
sommes là mon petit, dit-il en posant une main sur mon épaule.

Lorsque je retrouve l’écran, il est trop tard, les deux vieux sont allongés
dans la cour d’une caserne, immobiles, comme si leurs manteaux de
fourrure étaient devenus si lourds à porter qu’ils n’avaient eu d’autre choix
que de s’allonger sur le sol. Quelque chose s’écoule de leurs pelisses en
astrakan, un liquide sombre ruisselle, rejoint le caniveau, je touche mon
visage, quelque chose coule, ruisselle aussi.
Je prends mon frère dans mes bras, j’aimerais connaître ses prières. Je le
porte au lit, mes larmes perlent sur ses joues sans le réveiller.
Une cure de sommeil.
24

Il y a une détonation, suivie d’une autre, leur fracas sourd en stéréo.


La nacelle grimpe en valsant sous les bourrasques, le vide sous nos
pieds, mon père paraît fragile, il a changé, ses jambes sont plus minces, ses
cheveux plus fins tachetés de pointes argentées, sa haute taille, ses attaches
fines, un lustre en cristal convoyé sur une route de montagne, c’est à cela
qu’il fait penser.
C’est une des dernières remontées de la journée. Le soleil est tombé
derrière le col, laissant une trace mauve dans le ciel.
Un frisson me traverse, du dos jusqu’au sommet de l’os du crâne, je tire
jusqu’en haut la fermeture éclair de mon anorak.
Quelques skieurs dévalent encore la piste plongée dans l’ombre.
— Le blanc recouvre tout, le monde a été effacé ! dit mon père en
souriant.
Nic se serre contre lui, des traits jaune fluo lui barrent les pommettes,
ses yeux sont brillants, je ne sais si c’est le froid ou l’émotion d’être réunis
tous les trois dans les œufs.
— Tu skiais bien à mon âge ? demande Nic.
— Je n’avais jamais vu la neige à votre âge. Pendant les vacances on
jouait avec les scorpions, au crépuscule lorsqu’ils sortaient de sous les
pierres on les attrapait avec des pinces pour les faire se combattre.
— Papa, pourquoi est-ce que tu nous racontes ça ? lui dis-je.
— Je ne sais pas, parce que c’était mon enfance. Mais tout cela est bien
loin, je n’ai plus de chemin direct vers mes souvenirs, je suis obligé de
traverser de nombreuses frontières, presque un pays étranger.

Mon père a enlevé ses gants, ses mains sont fines, tannées pas le soleil,
il passe un doigt sur ses lèvres. Il est aussi bronzé qu’un Blanc peut l’être.
Ses yeux laissent deux taches vertes sur ce visage sombre. Il souffle dans
ses mains pour les réchauffer, libérant un parfum de café dans la nacelle,
une odeur qui rappelle celle de chez nous.
— Lorsque tout cela aura disparu, vous raconterez à vos petits-enfants
que vous avez connu la neige, qu’il y en avait tant que l’on pouvait glisser
dessus… Ces montagnes, je voudrais les imprimer sur ma rétine à jamais.

Mon père se tait, Nic se serre plus encore contre lui, comme s’il voulait
se souder à lui, opérer une fusion entre son corps, le sien, les parois de la
télécabine. Sans doute s’imagine-t-il que notre père est un lointain
descendant de Moïse, une sorte de prophète ne délivrant ses paroles
économes qu’au sommet d’une montagne.
Une bourrasque fait tanguer la nacelle. Des pisteurs à monoski dévalent
la pente à toute allure, sans se retourner, comme s’ils étaient poursuivis par
un ennemi implacable.
Nous entendons à nouveau des explosions de dynamite.
— Pourquoi ils les font exploser avant la nuit ? demande Nic.
— Ils essaient de stabiliser le manteau neigeux… Tout est si instable…
Je sais que ça n’a pas été facile pour vous, dit-il en me regardant dans les
yeux, je n’ai pas pu être à vos côtés… Est-ce que ça aurait changé quelque
chose que je sois là ? Parfois il faut juste laisser du temps s’écouler !… Là-
bas tellement de tirs ont dû être annulés à la dernière minute, nous sommes
en retard vis-à-vis des Américains, des Russes et des Chinois. Avec tous ces
événements… Il faut que l’Europe s’accroche. On a envoyé deux autres
satellites cet automne, ils sont là, juste au-dessus de nous, en orbite basse,
on pourrait les voir en regardant attentivement, ils tournent nuit et jour,
grâce à eux bientôt nous pourrons nous parler au téléphone depuis
n’importe quel endroit, nous pourrons même nous voir lorsque je serai en
Guyane et vous ici, est-ce que ce ne serait pas bien ? demande-t-il à Nic.
Presque de la téléportation, n’est-ce pas capitaine Kirk ?
Nic lui sourit.
— Tu vas repartir papa ?
— Toujours fan de Star Trek ? me demande-t-il.
Je hausse les épaules et détourne le regard. Est-ce qu’il pense vraiment
que je vais me lancer maintenant dans une conversation sur des abrutis en
pyjama dans leur décor en carton-pâte ?
Entre les pylônes la neige est déjà grise, pelée, des cailloux noirs
affleurent.

Une famille de skieurs s’élance depuis Mont-Fort.


La femme a une godille parfaite, rien à dire, dans le pur style des
anciens, inutilement élégante, à mi-chemin entre le ski et l’envol, elle paraît
si légère et heureuse, l’homme la suit de près, il prend la piste plus en force,
comme s’il voulait arracher la poudreuse de la montagne, voir ce qui se
cache sous la fine couche de neige, deux petits enfants casqués les suivent
en chasse-neige, leurs bâtons dressés vers le ciel comme des antennes, les
masques leur dessinent des yeux immenses, on dirait presque une famille
d’une autre espèce, une espèce encore apte au bonheur terrestre. Bientôt je
ne distingue plus aucun d’eux, je ne vois que des trajectoires, des points qui
glissent dans tous les sens, les taches minuscules d’un plus vaste paysage.
Chacun ne fait que suivre sa pente, il n’y a rien d’autre à faire, se laisser
glisser, tout peut s’effacer, il suffit de mettre une couche de blanc, sans cela
on ne survivrait ni à la honte ni au chagrin, le monde est construit sur des
crimes si nombreux que personne ne pourra jamais les réparer, tout ce qu’il
y a à faire c’est glisser à sa surface, même les vieillards semblent grisés par
la neige qui file sous leurs skis, retrouvant un reste d’enfance, oubliant le
gouffre qui les guette.

Nous entendons deux nouvelles explosions, un banc de nuages se


fragmente, laissant apparaître un reste de soleil laiteux, comme un jaune
d’œuf crevé.
— Je suis désolé pour cette jeune fille. Dix minutes plus tard ou plus
tôt, peut-être que tout aurait été différent. Tu ne dois pas te sentir coupable,
on ne peut pas prévoir ce genre de choses, les gens ont tant de secrets,
même les docteurs n’y comprennent rien. On m’a dit qu’elle avait déjà été
internée dans une clinique, que ce n’était pas sa première tentative…, dit-il
alors que la nacelle s’immobilise soudain, se met à se balancer sous l’effet
de l’inertie.
Il se tait un instant, comme si le mouvement de la cabine conditionnait
ses paroles, que le vide appelait le silence. J’observe mon père, son regard
s’échappe, cherche un appui, j’ai beau lui en vouloir de nous avoir
abandonnés, j’ai toujours cru au fond de moi qu’il avait des pouvoirs
surnaturels, que lorsqu’il serait là nous serions de retour chez nous, dans
n’importe quelle rue du monde, qu’il nous éclairerait sur la signification de
chaque chose. Je comprends aujourd’hui que sa présence ne mettra pas fin à
notre exil. Notre père n’a rien d’autre à opposer au chagrin que les banalités
d’usage, les pouvoirs surnaturels de notre père ont tout simplement disparu.
Peut-être que c’est cela guérir de l’enfance.

Devant et derrière nous, les autres nacelles sont vides.


La cabine se remet en marche, gîte fortement puis reprend sa trajectoire
sous tension.
— Il est un peu tard, dit mon père. Une dernière descente et nous
rentrons au chalet !
Nous survolons la crête du glacier, là où il n’y a plus de pistes balisées,
une seule trace serpente plus bas dans la poudreuse, jusqu’à une doudoune
jaune fluo, seule au milieu de tout ce blanc.
Il y a une nouvelle explosion, le skieur s’immobilise sur un petit replat.

— Vous avez vu ? Le skieur, là-bas ?

Nic tente sans succès d’enlever la buée de son masque. Mon père
regarde par la vitre mais le skieur a déjà disparu comme rayé du paysage,
une tache fluo en moins sur terre !

Il y a à nouveau une explosion, cette fois suivie d’un bruit sourd,


comme un bourdonnement qui grandit, une vague en approche, oui une
vague géante ou plutôt un bruit de soufflement semblable au fouet de la
chantilly dans la bombe haute pression, je tourne la tête. Depuis le col, tout
là-haut, des murs de neige dévalent la pente à grande vitesse, déferlant vers
la vallée, au-dessus des barrières de protection, par-delà les barres
rocheuses entre lesquelles le skieur a disparu, emportant avec elle les
arbustes, les rochers, les sapins.
La nacelle traverse un lambeau de nuage.
Nous retrouvons les derniers rayons du soleil, ils se reflètent sur le
sommet des arbres et sur les casques des skieurs en attente, là-haut sur la
ligne de crête, je plisse les yeux dans l’éblouissement des rayons.

Au-dessous, tout est calme à nouveau, l’avalanche s’est figée, la neige


s’est remise en place, compacte comme du béton, peut-être quelqu’un a-t-il
été emporté, peut-être essaie-t-il de creuser, sans savoir s’il se dirige vers la
lumière ou s’il plonge vers l’obscurité.
P. 183 : Henri Cartier-Bresson, Brasserie Lipp, Paris, 1969. © Henri Cartier-Bresson ©
Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos.

Merci à la fondation Cartier-Bresson et à l’agence Magnum d’avoir permis la reproduction de


cette photo chère à mon cœur.
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Éditions Gallimard
5 rue Gaston-Gallimard
75328 Paris cedex 07 FRANCE
www.gallimard.fr

© Éditions Gallimard, 2023.


DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard


RETOURNER À LA MER, nouvelles, 2017 (« Folio », no 6520). Prix Goncourt de la nouvelle 2017.
UNE ÉCLIPSE, nouvelles, 2021.
RAPHAËL HAROCHE
Avalanche

« Le zombie, bien sûr, c’est mon Nicolas qui se tient au centre du cercle
de la cour du rocher, à genoux, courbé, rachitique, sa colonne dessinant un
z, tordue comme le dos flagellé d’un martyr, semblant servir de
paratonnerre à l’orage qui tarde à venir, à la colère de l’internat, sa
république d’enfants cruels.
Mon Nicolas avec sa morphologie bizarre, dérangeante, exposée aux
yeux de tous, créature qu’on pensait éteinte, disparue dans les forêts de
Lituanie et de Pologne avec les golems et les dibbouks. »

Automne 1989. Après l’accident de voiture qui a coûté la vie à sa mère,


un collégien en perte de repères intègre avec son petit frère un pensionnat
pour familles riches, perché sur les flancs d’une montagne. Plus rien ne sera
comme avant.
Entre éclairs de tendresse et débordements de cruauté, ce roman
singulier et mélancolique est une chronique bouleversante de l’adolescence.

Raphaël Haroche a publié deux recueils de nouvelles, Une éclipse et


Retourner à la mer (prix Goncourt de la nouvelle 2017). Avalanche est son
premier roman.
Cette édition électronique du livre
Avalanche de Raphaël Haroche
a été réalisée le 25 novembre 2022
par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782072991356 – Numéro d’édition : 543599).
Code Sodis : U46309 – ISBN : 9782072991387.
Numéro d’édition : 543602.

Composition et réalisation de l’epub : IGS-CP.

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