La justice
1. Le juste et l’injuste : définition selon le droit
- La justice est d’abord ce que définissent les lois d’une société, établies par les hommes.
- Quand on parle de justice en rapport avec le droit, on pense aux situations où les
personnes victimes d’injustices vont au tribunal pour que des juges appliquent les lois.
- Ainsi, le concept de justice a une base objective, car il est lié au droit. Cependant, l’idée
de justice va au-delà des lois écrites.
2. Lois civiles et lois scientifiques
- Lois civiles : Dans un État de droit, ces lois indiquent ce qui est permis ou interdit pour
instaurer une égalité entre citoyens.
- Les lois civiles sont liées au contexte historique et culturel, sont créées par les
humains et peuvent changer. Elles indiquent ce qu’il est bien de faire et ce qu’il faut
éviter, mais peuvent être enfreintes ou même injustes.
- Lois scientifiques : Ce sont des énoncés qui permettent d’expliquer ou de prédire des
phénomènes, souvent exprimés sous forme de formules mathématiques.
3. Justifier l’idée que le juste et l’injuste dépendent du droit écrit
- Selon Hobbes, le juste et l’injuste sont définis par ce qui est légal (positivisme
juridique). Il se demande ce qui se passerait si les hommes vivaient sans lois.
- Il pense que, sans lois, les hommes se livreraient à une “guerre de chacun contre tous,”
car la nature humaine est marquée par la rivalité, la méfiance et la fierté. Cet état de
nature est théorique et symbolise un monde sans règles.
- Dans cet état, chacun utilise sa liberté pour survivre, ce qui est appelé “droit de
nature” : l’exercice de sa puissance.
- Cependant, pour échapper à la peur et progresser, les hommes ont besoin de quitter
cet état en s’unissant sous l’autorité d’un souverain, qui leur offre sécurité et paix.
- Hobbes conclut que les lois ne visent pas à définir une justice idéale, mais à fixer des
limites pour prévenir les actions nuisibles dans une communauté.
- Pour lui, l’État doit se faire craindre afin de prévenir le désordre que les lois cherchent
à combattre.
4. Le légal et le légitime
- Agir de manière juste ne se limite pas à suivre les lois, car celles-ci peuvent être
injustes (ex. : les lois antisémites de Nuremberg).
- Cela pose un problème : le conflit entre ce qui est légal (lois) et ce qui est légitime
(morale ou religion), comme illustré par les personnages d’Antigone ou Jean Valjean.
- Le positivisme juridique, qui s’attache à ce que disent les lois, peut ignorer l’aspect
moral de la justice, car les lois reflètent les intérêts des classes dominantes et peuvent
changer.
- L’idée de justice a donc aussi une dimension morale qui dépasse le droit positif (lois en
vigueur). C’est pourquoi depuis l’Antiquité, on oppose souvent le droit naturel (principe
moral) au droit positif.
- Le cas d’Antigone montre ce conflit : elle défie les lois pour suivre un principe
supérieur, mais se place aussi au-dessus des lois, ce qui la rend discutable.
5. Les ambiguïtés de l’égalité
- La justice est souvent associée à l’égalité, mais cette notion est complexe et ambiguë.
- L’égalité peut être arithmétique (mêmes droits pour tous) ou proportionnelle (tenez
compte des différences, comme dans la justice distributive d’Aristote).
- Parfois, des inégalités sont jugées justes, par exemple pour favoriser des groupes
discriminés (comme l’“affirmative action” aux USA).
- Ce genre de mesures peut sembler contraire à l’égalité républicaine devant la loi, car
ce qui est accordé à certains est perçu comme un privilège par d’autres.
- Marx souligne que donner les mêmes droits à tous ne garantit pas une véritable
égalité : il faut aussi lutter contre les inégalités économiques pour que chacun puisse
réellement exercer ses droits.
6. Quels rapports justice et vengeance entretiennent-ils ?
Introduction :
Rapport d’exclusion :
- La justice et la vengeance sont deux façons de chercher réparation après un tort, mais
elles fonctionnent différemment.
- Justice : Institution régie par le droit, elle vise à examiner les conflits, apaiser les
tensions, répartir les responsabilités, et chercher la vérité.
- Vengeance : Acte privé, personnel, qui n’a pas de cadre légal. Elle est motivée par les
émotions de la victime.
- En principe, la justice ne doit donc pas se confondre avec la vengeance.
Rapport d’inclusion :
- Parfois, la justice ressemble à la vengeance : elle peut procéder à des arrestations
arbitraires, des peines abusives ou des procès truqués.
- Dans ces cas, la frontière entre justice et vengeance devient floue, et la justice peut
être utilisée comme un outil de répression politique, agissant avec une violence qui
semble plus vengeresse qu’impartiale.
Problème :
- Comment la justice peut-elle “contenir” la vengeance, au sens de l’inclure en
elle-même et de la repousser en même temps ?
- Si la justice n’est pas censée être la vengeance, peut-elle réellement l’éviter dans tous
les cas ?
Développement :
1. Première question : En quoi justice et vengeance s’opposent-elles ?
Différence dans le processus :
- Justice : Décisions prises par des magistrats (tiers impartial). Le procès permet au
coupable de se défendre publiquement.
- Vengeance : La victime décide seule de la punition, sans médiation, ce qui peut mener
à des sanctions excessives.
Objectifs :
- Justice : Punir une infraction à la loi, réhabiliter le coupable de manière impartiale et
selon la loi.
- Vengeance : Motivée par la souffrance personnelle de la victime, cherche avant tout à
faire souffrir en retour.
Caractère dissuasif :
- Justice : La sanction est proportionnée et appliquée de façon stable, décourageant les
crimes futurs.
- Vengeance : Dépend des forces en présence et déclenche souvent des représailles,
entraînant un cycle de violence.
2. Deuxième question : La justice respecte-t-elle toujours ses principes ?
Risque de devenir vengeresse :
- La justice peut être influencée par des motivations de vengeance, surtout sous
pression politique.
Exemples historiques :
- Procès de Moscou : La justice devient un outil de répression politique.
- Marie Louise Giraud : Condamnée à mort pour avortement sous le régime de Vichy,
dans un contexte d’ordre moral.
- Ces procès révèlent une hypocrisie, car les mêmes autorités poursuivaient d’autres
crimes graves (déportation d’enfants).
Justice comme spectacle cruel :
- La justice se confond avec la vengeance quand elle transforme les peines en spectacles
terrifiants.
- Exemple : Exécution de Robert François Damiens (1757), où la peine devient un
spectacle public cruel, selon Michel Foucault.
Absence de rééducation :
- Si la justice ne cherche pas à réhabiliter, mais uniquement à punir, elle s’apparente à
de la vengeance.
- Référence : Nietzsche souligne que punir sans rééducation revient simplement à
exprimer la colère.
Conclusion :
- Dans un État républicain, le juge est censé être impartial et non un justicier.
- Cependant, l’histoire montre que la justice peut être influencée par la vengeance,
surtout lorsque le pouvoir judiciaire est lié au pouvoir politique ou lorsque les passions
l’emportent sur la raison.
7. Peut-on fonder le droit de punir ?
Introduction :
Réponse 1 :
- En société, il existe un droit pénal qui sanctionne les violations des lois.
- Le droit de punir est donc juridiquement fondé et rationnellement justifié tant que les
arrestations et poursuites se font selon un droit positif, sans arbitraire.
- Les citoyens doivent obéir à ce droit, qui assure une application régulière et impartiale
des sanctions.
Réponse 2 :
- Cependant, le droit positif et son application ne satisfont pas toujours la conscience
morale de tous.
- Exemple : la peine de mort peut être légale mais pas nécessairement légitime pour
tous les citoyens.
- La question n’est donc pas seulement de savoir si nous avons le droit de punir, mais si
ce droit est moralement justifiable, surtout lorsqu’il peut impliquer la mise à mort par
l’État.
Problème :
- Peut-on justifier la nécessité des sanctions de manière indiscutable ?
- Est-il toujours possible de garantir la rationalité des punitions, en particulier lorsque
l’État traite les criminels comme des ennemis à éliminer ?
Développement :
1. Première question : Pourquoi punir ?
Raisons pour punir :
- Fonction moralisatrice : Aider le coupable à s’améliorer moralement en corrigeant ses
actions.
Fonction préventive : Dissuader de futurs crimes, en rendant les sanctions visibles et
dissuasives.
- Fonction compensatoire : Réparer le mal causé en imposant au coupable une peine
proportionnelle à son acte.
2. Deuxième question : Qui a le droit de punir ?
- Pour être un droit légitime, la punition doit être décidée par un juge impartial, entre le
coupable et la victime.
- Si la punition est l’expression d’un sentiment personnel, elle devient une vengeance
plutôt qu’une sanction légitime.
- Référence philosophique : Hegel (dans Principes de la philosophie du droit) explique
que le droit de punir repose sur la neutralité et non sur la volonté de la victime.
- Risque de partialité : Nietzsche (dans Généalogie de la morale) soutient que la justice
est toujours influencée par des émotions comme la colère, ce qui la rend difficilement
objective.
- Exemple historique : Foucault décrit le cas de Robert François Damiens, où la justice
royale s’acharne de manière barbare, illustrant un rituel de pouvoir plus qu’une véritable
justice.
3. Troisième question : Quelle logique pour punir ?
Proportionnalité et responsabilité :
- La peine doit être en rapport avec la faute commise, prenant en compte non
seulement le résultat mais aussi l’intention.
- Exemple : punir en rendant « œil pour œil » risque d’ignorer la complexité de chaque
acte.
Libre arbitre et déterminisme :
- On punit en supposant que le coupable a agi par choix, mais si ce choix est limité par
des déterminismes sociaux ou personnels, le droit de punir devient discutable.
- Référence : Nietzsche questionne la responsabilité individuelle en évoquant l’influence
de l’éducation et du milieu sur les actions criminelles.
4. Quatrième question : Le droit de punir inclut-il le droit de mettre à mort ?
Logique répressive :
- Certains soutiennent que si le criminel a rompu le contrat social, l’État a le droit de
prendre sa vie en retour (ex. Rousseau dans Du contrat social).
- Logique abolitionniste :
- D’autres, comme Beccaria et Badinter, estiment que l’État n’a pas le droit de disposer
de la vie humaine.
- L’État peut priver un criminel de sa liberté, mais pas de sa vie, car celle-ci ne lui
appartient pas.
Conclusion :
- Il est difficile de justifier pleinement le droit de punir, car les lois sur lesquelles il se
fonde sont toujours sujettes à discussion.
- Cependant, renoncer à punir serait ignorer la nécessité de justice, car l’homme, en
étant libre, reste toujours capable de mal agir. Il est donc essentiel que le mal commis
ne reste pas impuni, au nom de la justice.
8. Texte de Pascal, Trois discours sur la condition des grands
Problème : Qu’est-ce qu’il est juste de respecter ?
Question : Faut-il respecter les fonctions occupées par les hommes en société ou leurs
qualités personnelles ?
Réponse de Pascal : Distinguer deux types de grandeurs et deux types de respects :
- Grandeurs d’établissement (positions sociales), qui méritent un respect conventionnel.
- Grandeurs naturelles (qualités intrinsèques), qui méritent une estime sincère.
Thèse de Pascal :
Grandeurs d’établissement :
- Issues des conventions sociales et du hasard (ex. naissance dans une famille royale).
- Nécessitent un respect formel, lié à la fonction et non à la personne.
- Objectif : Préserver l’ordre social, éviter les conflits (exemple : faire la révérence aux
rois).
Grandeurs naturelles :
- Fondées sur des qualités personnelles authentiques (corps, esprit, cœur).
- Méritent une estime sincère, une reconnaissance de valeurs réelles.
- Ce respect est naturel, ne nécessite pas de cérémonie ni de convention.
L’injustice des grands :
- Vient de la confusion entre ces deux types de grandeurs.
- Les « grands » deviennent injustes en demandant de l’estime (réservée aux qualités
naturelles) pour leur position sociale seule.
- La vanité pousse certains à vouloir être estimés pour leur titre, sans posséder de
qualités personnelles notables.
Conclusion :
Justice et ordre :
- La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû selon son type de grandeur.
- La tyrannie apparaît quand les « grands » exigent plus que le respect de leur fonction,
cherchant aussi l’estime sans en avoir les qualités.
Idée centrale :
- Respecter les fonctions pour le maintien de l’ordre social, mais réserver l’estime aux
qualités personnelles authentiques.
- La confusion entre ces respects conduit à l’injustice et à la vanité des puissants.