Représentation
Henri Boyer
Université Paul-Valéry Montpellier 3
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La notion de représentation, issue de la sociologie et de la psycho-
logie sociale, est aujourd’hui une notion transversale dans les sciences
humaines et sociales qui a acquis un statut théorique de première impor-
tance. Si l’on peut dire que la sociologie d’Émile Durkheim, sous la
dénomination de « représentation collective », est responsable de son
entrée dans l’analyse des phénomènes sociétaux, c’est Serge Moscovici
qui, depuis la psychologie sociale, a donné à la notion de représenta-
tion sa teneur conceptuelle et son opérativité contemporaines, en la
requalifiant de sociale. À la suite de Moscovici, les explicitations de la
notion n’ont pas manqué. Pour Denise Jodelet, par exemple, « c’est une
forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée
pratique et concourante à la construction d’une réalité commune à un
ensemble social » (Jodelet, 1989, p. 36). On insiste ici (comme on le
fait dans la littérature du domaine) sur le caractère pratique de ce savoir
commun qu’est la représentation : « La représentation sert à agir sur le
monde et autrui » (Jodelet, 1989, p. 43-44).
Cette notion est associée au sein de la psychologie sociale à plusieurs
notions qu’il est possible d’articuler hiérarchiquement. L’ensemble
constitue l’« architecture de la pensée sociale » (Flament & Rouquette,
2003, p. 21). Ainsi on peut considérer que « les opinions dépendent
© Langage & Société numéro hors série – 2021
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d’une instance qui se situe plus en amont, une instance organisatrice si
l’on veut, qui règle l’articulation de l’individuel et du collectif et génère
le passage du point de vue général sur un thème ou une famille de
thèmes à son application au cas particulier » (Flament & Rouquette,
2003, p. 22). De même, si l’usage de la notion d’attitude est parfois
soumis à réserves, elle a toute sa place dans le paradigme représenta-
tionnel si on la considère comme « une forme spécifique d’occurrence
d’une représentation sociale ou d’une combinaison de représentations »
(Flament & Rouquette, 2003, p. 23-24).
La notion de représentation est également associée à celle d’idéo-
logie : on peut « considérer représentation et idéologie sous l’angle de la
similitude de nature, les différences n’étant que de la partie au tout et de
l’élément à la structure d’ensemble à laquelle il appartient. En effet […]
de quoi une idéologie peut être constituée sinon d’un système (réseau)
de représentations en interconnexion » (Mannoni, 1998, p. 54).
En sociolinguistique (mais aussi dans d’autres sous-champs des
sciences du langage comme l’analyse du discours et la didactique des
langues-cultures), la notion de représentation, considérée comme une
catégorie de représentation sociale, a acquis un statut théorique rela-
tivement récent mais capital. Cependant certains ont pu considérer, à
l’instar de Marinette Matthey, que « les travaux théorisant les représen-
tations sociales et ceux traitant des représentations linguistiques restent
la plupart du temps remarquablement imperméables les uns aux autres »
(Matthey, 1997, p. 319). À cet égard, Henri Boyer a cherché à rompre
avec cette imperméabilité en proposant une approche interdisciplinaire
des représentations sociolinguistiques appliquée aux situations de diglos-
sie (Boyer, 1990).
William Labov, sans traiter explicitement des représentations, a pro-
posé les notions d’insécurité linguistique et d’hypercorrection, notions
qui désignent certains types de phénomènes et comportements langa-
giers. Elles ne réfèrent pas cependant à des niveaux identiques de fonc-
tionnement. L’hypercorrection est une réalisation linguistique « fautive »
mais dont le caractère « fautif » ne tient pas tant à l’ignorance de la règle
qu’à un excès de zèle, si l’on peut dire : elle est en fait la manifesta-
tion tangible d’une attitude d’insécurité linguistique dont on sait qu’elle
habite les usagers de la communauté linguistique possédant un capital
langagier déficient mais qui sont cependant plus ou moins obsédés par
l’usage légitime de la langue et l’utilisation de ses formes de prestige. Il
convient alors de repérer l’origine de cette tension. Pour ce qui concerne
la communauté linguistique française, il s’agit d’une représentation
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puriste, représentation conservatrice de l’usage de la langue, tout entière
investie par le caractère exclusif de la norme légitime.
Quant à l’idéologie sociolinguistique, elle est bien un corps de repré-
sentations (limité), à visée (plus ou moins) coercitive. On peut illus-
trer ce fonctionnement représentationnel à propos de l’unilinguisme
français. Cet unilinguisme, idéologie dont la communauté linguistique
française n’a sûrement pas l’exclusivité mais dont elle offre une version
exemplaire, et l’attitude d’insécurité linguistique généralisée qu’il génère
peuvent se manifester, à l’opposé de l’hypercorrection dont il a été ques-
tion, par une dissidence sociolinguistique, comme le bricolage étonnant
de contre-normes linguistiques que l’on peut observer avec la fameuse
« langue des cités ».
Par ailleurs les diverses représentations collectivement intériorisées par
la communauté linguistique produisent des opinions qui ne demandent
qu’à être proférées si on les sollicite à travers enquêtes, sondages, débats
ou spontanément dans des discours épilinguistiques normatifs.
D’autres travaux sur les divers types de représentations (socio)lin-
guistiques parus en France et en francophonie ces dernières années ont
contribué à mieux cerner leur statut et à étudier leurs fonctionnements
en discours. Ainsi Cécile Petitjean, à partir d’enquêtes dans deux « péri-
phéries francophones », Marseille et Lausanne, identifie « un certain
nombre d’activités qui semblent prégnantes dans la mise en circulation
des représentations linguistiques ». Elles « peuvent être regroupées en
trois grandes catégories : activité de dénomination, activité d’argumen-
tation et activité de gestion des mises en scène énonciatives » (Petitjean,
2010, p. 297-298). Par ailleurs, Alexandra Jaffe (2014) a tenté de
confronter le « schéma analytique » des représentations linguistiques
(qui ont leur origine dans la psychologie sociale) et celui des idéologies
linguistiques (venant de l’anthropologie). Cette confrontation lui per-
met d’affirmer qu’il y a « beaucoup de passerelles entre les deux schémas
analytiques » : ainsi « les idéologies linguistiques peuvent être conçues
comme les sources des représentations linguistiques ». Dès lors, « une
idéologie dominante et monolingue [… donne] lieu à un tas de repré-
sentations linguistiques, comme notamment celles liées à la diglossie,
qu’on peut considérer comme une idéologie linguistique » (Jaffe, 2014,
p. 96-98) Concernant ainsi le « champ sociolinguistique de la pro-
motion du corse » qui est son objet de prédilection, Jaffe montre que
l’émergence du concept de langue polynomique, due à J-B Marcellesi
entre 1983 et 1989, « est un acte politique et une représentation neuve
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du corse, destinée à remplacer la diglossie » comme idéologie linguis-
tique dominante (Jaffe, 2014, p. 100).
Références bibliographiques
Boyer H. (1990), « Matériaux pour une approche des représentations socio-
linguistiques », Langue française 85, p. 102-124.
Flament C. & Rouquette M.-L. (2003), Anatomie des idées ordinaires, Paris,
Armand Colin.
Jaffe A. (2014), « Une sociolinguistique critique des idéologies linguis-
tiques : une lecture franco-américaine de la polynomie », dans
Colonna R. (dir.) Les locuteurs et les langues : pouvoirs, non-pouvoirs et
contre-pouvoirs, Limoges, Lambert-Lucas, p. 95-106
Jodelet D. (dir.) (1989), « Représentations sociales : un domaine en expan-
sion », dans Jodelet D., Les représentations sociales, Paris, PUF, p. 45-78.
Mannoni P. (1998), Les représentations sociales, Paris, PUF.
Matthey M. (1997), « Représentations sociales et langage », dans
Matthey M. (dir.), Les Langues et leurs images, Neuchâtel, IRDP,
p 317-325.
Petitjean C. (2010), « La notion de représentation linguistique : définition,
méthode d’observation, analyse », dans Boyer H. (dir.), Pour une épis-
témologie de la sociolinguistique, Limoges, Lambert-Lucas, p. 293-300.
Renvois : Critique ; Diglossie ; Idéologie linguistique ; Patois.