Max WEBER (1864-1920)
Essais sur la théorie
de la science
Troisième essai :
“ Essai sur quelques catégories
de la sociologie compréhensive ” (1913)
Traduction de l’Allemand et introduit
par Julien Freund
Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,
Professeure retraitée du Cégep de Chicoutimi
Courriel: mgpaquet@[Link]
Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
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Une bibliothèque fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
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Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 2
Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, profes-
seure à la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :
Max WEBER
Essais sur la théorie de la science
[Un recueil d’articles publiés entre 1904 et 1917]
Troisième essai :
“ Essai sur quelques catégories
de la sociologie compréhensive ” (1913)
Une édition numériques réalisée à partir de l’ouvrage Essais sur la théorie de la
science. Traduit de l’Allemand et introduit par Julien Freund. Paris : Librairie
Plon, 1965, 539 pages. Collection : Recherches en sciences humaines.
Un recueil d’essais publiés entre 1904 et 1917.
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times, 12 points.
Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2004 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Édition complétée le 2 août 2006 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Qué-
bec.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 3
Table des matières
Introduction du traducteur
Premier essai : “L'objectivité de la connaissance dans les sciences et la poli-
tique sociales ” (1904)
I.
II.
Deuxième essai : “ Études critiques pour servir à la logique des sciences de la
culture ” (1906)
1. Éléments pour une discussion des idées d’Édouard Meyer
2. Possibilité objective et causalité adéquate en histoire
Troisième essai : “ Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhen-
sive ” (1913)
1. Signification d'une sociologie « compréhensive ».
2. Rapport entre la sociologie compréhensive et la psychologie.
3. Rapport entre la sociologie compréhensive et la dogmatique juri-
dique
4. L'activité communautaire
5. Socialisation et activité sociétaire
6. L’entente
7. Institution et groupement
Quatrième essai : “ Essai sur le sens de la « neutralité axiologique » dans les
sciences sociologiques et économiques ” (1917)
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 4
MAX WEBER
ESSAIS SUR LA THÉORIE DE LA SCIENCE
TRADUITS DE L'ALLEMAND ET INTRODUITS PAR JULIEN FREUND
Paris, Librairie Plon, 1965, 539 pp. Collection : Recherches en sciences hu-
maines, no 19.
Les essais publiés ici sont tirés des
Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre
2. Aufl. (Tübingen, Mohr, 1951).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 5
Troisième essai a
Essai sur quelques catégories
de la sociologie compréhensive (89) b
Par Max Weber
[1913]
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a Les appels de notes avec des lettres en minuscules (a, b, c…) sont celles de Max Weber,
les autres, en chiffres arabes (1, 2, 3), sont celles du traducteur. JMT.
b En plus des explications fournies par Simmel (dans les Problemen der Geschichtsphilosophie)
et de quelques travaux personnels plus anciens, je renvoie également aux remarques que Ri-
ckert a faites dans les Grenzen der naturwissenschaftlichen Erkenntnis, 2e édition, et aux di-
vers travaux de K. Jaspers (spécialement aujourd'hui son Allgemeine Psychopathologie) (90).
Les divergences dans la construction des concepts qui peuvent nous séparer de ces auteurs
ainsi que de l'ouvrage toujours essentiel de F. Tönnies Geminschaft und Gestilschaft (91), ou
des travaux de Vierkandt (92) et d'autres ne signifient pas toujours des divergences d'opinion..
Outre les travaux que nous venons de signaler, il faut aussi mentionner du point de vue mé-
thodologique ceux de Gottl (Herrschaft des Wortes) (93) et de Radbruch (en ce qui concerne
la catégorie de la possibilité objective) et encore, quoique plus indirectement, ceux de Husserl
(94) et de Lask (95). De plus, on s'apercevra sans peine que si la, construction des concepts
accuse certaines analogies extérieures avec celle de R. Stammler (dans Wirtschaft und Recht)
(96) nous sommes en opposition complète, quant au fond avec les théories de cet auteur qui
est un juriste aussi éminent qu'un théoricien social funeste, semant la confusion. Cette diver-
gence est tout à fait intentionnelle. La manière de construire les concepts sociologiques est
dans une proportion vraiment prépondérante une question d'opportunité. Nous ne sommes pas
obligés de former toutes les catégories que nous avons construites (sub 5-7). Nous les avons
développées en partie pour montrer ce que Stammler « aurait dû entendre ». La deuxième par-
tie de cet article est un fragment d'un exposé, écrit depuis quelque temps, qui était destiné à
servir de fondement méthodologique à des recherches positives, entre autres une contribution
(Wirtschaft und Gesellschaft) à un traité collectif qui doit paraître prochainement (97).
D'autres fragments de cet exposé paraîtront peut-être ailleurs, si l'occasion s'en présente. La
lourdeur pédantesque de notre formulation répond au vœu de séparer rigoureusement le sens
visé subjectivement de celui qui est valable objectivement (en quoi nous nous éloignons par-
tiellement de la méthode de Simmel).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 6
1. Signification d'une sociologie
« compréhensive ».
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[427] Comme tout devenir, le comportement [Verhalten] humain (« externe »
ou « interne ») manifeste au cours du développement des enchaînements et des ré-
gularités. Ce qui, du moins au sens plein, est propre uniquement [428] au compor-
tement humain, ce sont des enchaînements et des régularités dont le développe-
ment se laisse interpréter de façon compréhensible. Une « compréhension » du
comportement humain obtenue par interprétation comporte tout d'abord une « évi-
dence » spécifique qualitative de degré très variable (98). Le fait qu'une interpré-
tation possède un degré particulièrement élevé d'évidence ne prouve encore rien
en soi quant à sa validité empirique. En effet, un comportement individuel sem-
blable quant à son développement extérieur et à son résultat peut dépendre des
constellations de motifs les plus diverses, dont la plus évidente du point de vue de
la compréhension n'est pas toujours celle qui Se trouvait effectivement en jeu. La
«compréhension » d'une relation demande toujours à être contrôlée, autant que
possible, par les autres méthodes ordinaires de l'imputation causale avant qu'une
interprétation, si évidente soit-elle, ne devienne une « explication compréhen-
sible » [verständliche Erklärung] valable (99). C'est l'interprétation rationnelle
par finalité [zweckrationale Deutung] qui possède le plus haut degré d'évidence.
Nous appelons comportement rationnel par finalité celui qui s'oriente exclusive-
ment d'après les moyens qu'on se représente (subjectivement) comme adéquats à
des fins saisies (subjectivement) de manière univoque. Il n'y a pas que l'activité
rationnelle par finalité qui nous est compréhensible : nous « comprenons » égale-
ment le développement typique des affections et leurs conséquences typiques
pour le comportement. Les frontières du « compréhensible » sont variables dans
les disciplines empiriques. L'extase et l'expérience mystique, de même que, avant
tout, certaines sortes de relations psychopathiques ou encore le comportement des
petits enfants (ou aussi celui d'animaux, dont nous n'avons pas à nous occuper
ici), ne sont pas accessibles à notre compréhension et. à notre explication compré-
hensive [ verstehende Erklärung] dans la même mesure que d'autres processus.
Non point que l'« anormal » échappe comme tel à l'explication compréhensive.
Au contraire, la réalité absolument « compréhensible », en même temps que la
plus « simple » à saisir comme correspondant à un « type de justesse » [Richtig-
keitstypus] (nous expliquerons plus loin le sens de cette notion), peut précisément
consister en l'acte qui dépasse de loin la moyenne. Ainsi qu'on l'a souvent dit : il
n'est pas nécessaire d'« être César pour comprendre César » (100). Sinon l'histo-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 7
riographie n'aurait plus de sens. A l'inverse, il existe également des processus
d'ordre « personnel» et « psychique» qui passent pour des agissements tout à fait
quotidiens, dont l'enchaînement ne possède en général pas cette évidence qualita-
tivement spécifique qui caractérise le compréhensible. Tout comme de nombreux
processus psychopathiques , le mécanisme d'un certain nombre de phénomènes
d'exercice mnémonique et intellectuel [4291 n'est que partiellement « compréhen-
sible ». C'est pourquoi les sciences de la compréhension traitent les régularités ob-
servables de cette sorte tout à fait comme des constantes de la nature physique.
L'évidence spécifique du comportement rationnel par finalité ne signifie natu-
rellement pas que l'interprétation rationnelle devrait spécialement être considérée
comme le but de l'explication en sociologie. On pourrait tout aussi bien affirmer
le contraire si l'on tient compte soit du rôle que jouent dans l'activité humaine cer-
taines « émotions » et certains « états affectifs » irrationnels par finalité, soit du
fait que toute étude compréhensive rationnelle par finalité se heurte sans cesse à
des fins qui ne peuvent plus, de leur côté, être interprétées comme des « moyens »
rationnels en vue d'autres fins mais qu'il faut tout bonnement accepter comme des
directions de l'activité qui échappent à une interprétation rationnelle plus com-
plète - même si leur origine peut encore en l'occurrence faire l'objet d'une explica-
tion compréhensive d'ordre « psychologique ». Il est vrai, cependant, que le com-
portement qui se laisse interpréter rationnellement constitue la plupart du temps
l'«idéaltype» le plus approprié dans les analyses sociologiques d'enchaînements
compréhensibles : la sociologie aussi bien que l'histoire font avant tout des inter-
prétations de caractère « pragmatique », à partir d'enchaînements compréhen-
sibles de l'activité. C'est ainsi que procède par exemple l'économie politique
quand elle construit rationnellement la notion d' «homme économique». La socio-
logie compréhensive fait en général de même. En effet, son objet spécifique ne
consiste pas en n'importe quelle « disposition intérieure » ou comportement exté-
rieur, mais en l'activité [ Handeln ]. Nous désignerons toujours par «activité» (en
y comprenant l'omission volontaire et l'acceptation) un comportement compré-
hensible, ce qui veut dire un comportement relatif à des « objets » qui est spécifié
de façon plus ou moins consciente par un quelconque sens (subjectif) « échu » ou
« visé ». La contemplation bouddhique ou l'ascèse chrétienne de conviction ont
pour les agents une relation subjectivement significative à des objets d'ordre « in-
time » et la libre disposition économique et rationnelle de biens matériels de la
part d'un individu est significativement relative à des objets d'ordre « extérieur ».
L'activité spécifiquement importante pour la sociologie consiste en particulier en
un comportement qui
1) suivant le sens subjectif visé par l'agent est relatif au comportement d'au-
trui, qui
2) se trouve coconditionné au cours de son développement par cette relation
'significative [ sinnhafte Bezogenheit ] et qui
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 8
3) est explicable de manière compréhensible à partir de ce sens visé (subjecti-
vement). On peut également compter au nombre des phénomènes qui comportent
une relation subjectivement significative au monde [430] extérieur et spéciale-
ment au comportement d'autrui, les actes émotionnels et les « états affectifs » qui
sont importants, mais seulement indirectement, pour le développement d'une acti-
vité, tels le « sentiment de la dignité », l' « orgueil », l' « envie » ou la «jalousie».
Ce qui intéresse la sociologie dans ces phénomènes, ce ne sont pas leurs aspects
physiologiques ni, suivant la terminologie d'il y a quelques années, leurs aspects
dits psychophysiques , tels la courbe des pulsations, les retards dans le temps de
réaction ou autres manifestations de ce genre, ni non plus les données psychiques
brutes, telle la combinaison des sentiments de tension, de plaisir ou de douleur qui
permettent de caractériser ces manifestations. Au contraire-, la sociologie opère
sa propre différenciation en se fondant sur les relations significatives typiques
(surtout d'ordre externe) de l'activité et c'est pour cette raison que - comme on le
verra encore - la « rationalité par finalité » lui sert précisément d'idéaltype pour
pouvoir évaluer la portée de ce qui est « irrationnel par finalité». Ce n'est qu'au
cas où l'on voudrait caractériser le sens (visé subjectivement) par cette relation
comme formant l' « aspect interne » du comportement humain - façon de parler
qui n'est point sans danger ! - que l'on pourrait dire que la sociologie compréhen-
sive considère ces phénomènes « dans leur intérieur », étant entendu qu'il ne s'agit
nullement dans ce cas de faire le dénombrement de leurs manifestations phy-
siques ou psychiques. Les seules différences dans les qualités psychologiques
d'un comportement ne sont donc pas comme telles importantes pour nous. La si-
militude de la relation significative n'est pas liée à la similitude des constellations
« psychiques » qui se trouvent en jeu, tout vrai qu'il soit que des différences de
chacun de ces aspects peuvent être déterminées par l'autre. Une catégorie comme
celle de la « recherche du profit » n'appartient vraiment à aucune espèce de psy-
chologie. En effet, la « même » recherche de la « rentabilité » dans une « même »
entreprise commerciale peut non seulement rester la même en cas d'un change-
ment de propriétaire dont les traits de caractère seraient absolument hétérogènes,
mais elle peut aussi être déterminée directement, en ce qui concerne l'identité de
son développement et de son résultat final, par des constellations « psychiques»
ultimes et des traits de caractère opposés; de plus, les aspirations ultimes qui sont
décisives (pour la psychologie) peuvent n'avoir aucune espèce d'affinité. Les pro-
cessus dont le sens n'est pas subjectivement relatif au comportement d'autrui ne
sont cependant pas pour autant indifférents du point de vue de la sociologie. Ils
peuvent au contraire impliquer les conditions décisives et par, conséquent les
motifs déterminants [431] de l'activité. En ce qui concerne les sciences de la com-
préhension, l'activité est pour une large part significativement relative au monde
extérieur qui est par lui-même étranger à la signification, ainsi qu'à des objets et
des événements de la nature : l'activité de l'homme économique isolé que l'on
construit théoriquement l'est entièrement et exclusivement. Les phénomènes dé-
pourvus de « relativité significative » subjective, tels l'évolution du nombre des
décès et des naissances ou les processus de sélection des types anthropologiques
ou encore les données psychiques brutes, jouent à titre de « conditions » et de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 9
« conséquences » d'après lesquelles nous orientons notre activité significative, un
rôle aussi important pour la sociologie compréhensive que les faits de la climato-
logie ou de la physiologie végétale pour l'économie politique.
Les phénomènes de l'hérédité par exemple ne sont pas compréhensibles à par-
tir d'une signification visée subjectivement, et ils le sont naturellement d'autant
moins que les déterminations scientifiques de leurs conditions sont établies avec
plus d'exactitude. Supposons que l'on parvienne un jour - nous avons parfaitement
conscience de nous exprimer a la manière d'un non-spécialiste -à établir un en-
chaînement approximativement univoque entre, d'une part, le degré de présence
de qualités et de tendances déterminées, sociologiquement importantes, par
exemple celles qui favorisent soit la naissance d'aspirations à des espèces détermi-
nées de puissance sociale soit les chances d'y atteindre - par exemple la capacité
d'orienter rationnellement l'activité en général ou bien d'autres qualités intellec-
tuelles désignables en particulier - et, d'autre part, un quelconque indice phrénolo-
gique ou encore le fait d'être issu de certains groupes humains reconnaissables à
des signes caractéristiques quelconques. La sociologie compréhensive devrait évi-
demment tenir compte au cours de ses recherches de ces faits spéciaux tout
comme elle prend en considération la succession des âges typiques, de la vie et la
mortalité des hommes en général. Sa propre tâche ne commencerait pourtant
qu'au moment précis où il faut expliquer par interprétation :
1) Par quelle activité significativement relative, à des objets du monde exté-
rieur ou, le cas échéant, à leur monde intérieur, les êtres doués de ces qualités. hé-
réditaires spécifiques ont-ils cherché à réaliser les contenus de leur, aspiration qui
se trouvent déterminés ou favorisés par ces qualités, dans quelle mesure y sont-ils
parvenus, pourquoi ont-ils réussi ou échoué ?
2) Quelles ont été d'autre part les conséquences compréhensibles de cette aspi-
ration (conditionnée par l'hérédité) pour le comportement significativement rela-
tif d'autres -hommes ?
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 10
2. Rapport entre la sociologie compréhensive
et la psychologie.
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[432] A la suite de toutes ces explications on voit que la sociologie compré-
hensive n'est pas une branche de la « psychologie » (101). L'espèce la plus immé-
diatement « compréhensible » de la structure significative d'une activité reste
celle qui s'oriente subjectivement et de façon strictement rationnelle d'après des
moyens qui passent ( subjectivement) pour être univoquement adéquats à la réali-
sation de fins conçues (subjectivement) de façon univoque et claire. Il en sera le
plus souvent ainsi quand, aux yeux du savant, ces moyens semblent également
appropriés aux fins en question. « Expliquer » une activité de ce genre ne saurait
jamais signifier qu'on la fait dériver de « conditions » psychiques », mais qu'au
contraire on la fait découler des expectations , et exclusivement des expectations ,
qu'on a nourries subjectivement à propos du comportement des objets (rationalité
subjective par finalité) et qu'on était en droit de nourrir sur la base d'expériences
valables (rationalité objective de justesse) (101a). Plus une activité est orientée de
manière univoque conformément à un type de rationalité par justesse [Richtig-
keitsrationalität], moins son développement se laisse en général comprendre
d'une manière significative par des considérations d'ordre psychologique, quelles
qu'elles soient. Inversement, toute explication de processus « irrationnels » (c'est-
à-dire ceux à propos desquels les conditions « objectivement » justes de l'activité
rationnelle par finalité étaient restées inaperçues ou bien, chose totalement diffé-
rente, à propos desquels on a écarté subjectivement, dans une mesure relativement
considérable, les considérations rationnelles par finalité de l'agent, par exemple à
propos d'une panique à la bourse) exige avant tout qu'on établisse comment on
aurait agi dans le cas limite rationnel et idéaltypique d'une rationalité absolue par
finalité et par justesse (102). Une fois cela établi il est possible, ainsi que le
montre la plus simple réflexion, d'effectuer en général l'imputation causale du dé-
veloppement relativement aux éléments « irrationnels » aussi bien du point de vue
objectif que subjectif, parce qu'alors on sait ce qui-dans une activité est en général
explicable « uniquement par la psychologie », au sens caractéristique de cette for-
mule couramment employée. Cela veut dire qu'on sait alors à quels enchaîne-
ments il faut imputer l'activité, soit qu'ils aient pour base une orientation objecti-
vement erronée soit qu'ils se fondent sur une irrationalité subjective par finalité,
de même qu'on sait si dans le dernier cas l'irrationalité se fonde seulement sur des
motifs saisissables dans les règles de l'expérience tout en restant totalement in-
compréhensibles ou bien sur des motifs qui se laissent interpréter de manière
compréhensible, quoique non rationnelle par finalité. Il n'existe donc pas non plus
d'autre moyen pour établir ce qui dans un « état psychique » - admettons même
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 11
qu'il soit parfaitement connu - [433] est devenu important pour le développement
de l'activité. Ces considérations valent absolument et sans réserve pour toute im-
putation historique et sociologique. Par contre, les « aspirations » ultimes que l'on
peut saisir avec « évidence », qui sont en ce sens «.compréhensibles » (c'est-à-
dire qu'on peut revivre par intropathie) et auxquelles se heurte une psychologie
compréhensive (par exemple l'instinct sexuel), ne sont rien d'autre que des don-
nées qu'il faut en principe accepter simplement comme telles, à l'instar de toute
autre constellation de facticités, y compris celle qui serait entièrement étrangère à
une signification. Entre ces deux extrêmes que sont d'une part l'activité orientée
(subjectivement) de manière absolument rationnelle par finalité et d'autre Part les
données psychiques absolument incompréhensibles, il existe une gamme, faite en
réalité de transitions indéfinissables, d'enchaînements ( irrationnels par finalité)
qui sont, suivant l'expression courante, compréhensibles « psychologiquement ».
Ce n'est cependant pas ici le lieu d'entrer, même par allusions,- dans cette casuis-
tique extrêmement délicate.
L'activité orientée subjectivement par finalité et l'activité orientée « judicieu-
sement » d'après ce qui est objectivement valable (ou activité rationnelle par jus-
tesse) sont deux choses totalement différentes. Une activité qu'un savant se pro-
pose d'expliquer peut lui apparaître comme étant au plus haut point rationnelle par
finalité et en même temps lui sembler orientée, du côté de l'agent, d'après des sup-
positions vraiment mal fondées. Une activité orientée par exemple d'après des re-
présentations magiques possède souvent un caractère qui est subjectivement beau-
coup plus rationnel par finalité que n'importe quel comportement « religieux »
non magique, tout simplement parce que, avec le désenchantement croissant du
monde, la religiosité se trouve obligée de tolérer de façon croissante des relations
significatives (subjectivement) plus irrationnelles par finalité (par « conviction »
ou mystique).
Indépendamment de l'imputation (dont il a été question plus haut), l'historio-
graphie et la sociologie ont encore sans cesse affaire aux rapports entre le dérou-
lement réel d'une activité significativement compréhensible et le type que cette
activité « devrait » adopter, si elle avait à se conformer à ce qui (aux yeux du sa-
vant) semble « valable » [gültig ]: nous voulons parler du type de justesse [Rich-
tigkeitstypus]. En effet, le fait qu'un comportement (pensée ou acte) subjective-
ment significatif s'oriente en conformité, en opposition ou encore en une approxi-
mation plus ou moins grande avec un type de justesse, peut être du point de vue
de certains buts (non tous) de la recherche en sociologie et en historiographie une
question extrêmement importante, par suite des rapports aux valeurs [Wertbezie-
hungen] dominants. Au surplus, ce fait constitue le plus souvent un élément cau-
sal de première importance pour le déroulement extérieur de [434] l'activité, c'est-
à-dire pour son « résultat ». Bref, il s'agit d'un fait qui exige que dans chaque cas
on approfondisse les conditions préalables historiquement concrètes et sociologi-
quement typiques jusqu'au point où l'on croit avoir expliqué compréhensivement
et de ce fait au moyen de la catégorie de la « causalité significativement adé-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 12
quate » la proportion d'identité, d'écart ou d'approximation du déroulement empi-
rique par rapport au type de justesse. La coïncidence avec le « type de justesse »
constitue l'enchaînement causal le plus « compréhensible » parce qu'il est « signi-
ficativement le plus adéquat». Il y a lieu de parler de « causalité significativement
adéquate » dans l'histoire de la logique quand, à propos d'un ensemble subjective-
ment significatif de discussions sur des problèmes logiques (une « probléma-
tique »), il « vient à l'esprit » du penseur une idée qui se rapproche du type de jus-
tesse de la « solution». Il en est de même en principe d'une activité qui nous
semble avoir spécifiquement une « cause significativement adéquate » du fait
qu'elle s'oriente d'après la réalité « conforme à l'expérience ». Il s'en faut de beau-
coup que, si le déroulement réel d'une activité se rapproche en fait très considéra-
blement du type de justesse (un cas de rationalité par justesse réellement objectif),
on doive nécessairement parler d'une concordance avec l'activité subjectivement
rationnelle par finalité, c'est-à-dire avec celle qui s'oriente d'après des fins
conçues de façon consciemment univoque et des moyens choisis comme
consciemment « adéquats ».
Des branches très importantes de la recherche en psychologie compréhensive
ont de nos jours pour tâche de dévoiler les enchaînements qui jusqu'à présent
n'ont été qu'insuffisamment ou même pas du tout observés et qui ne constituent
pas en ce sens des enchaînements orientés subjectivement ni rationnellement,
mais qui en réalité se déroulent cependant, dans une large mesure, dans le sens
d'un enchaînement compréhensible et objectivement « rationnel ». Abstraction
faite de certaines branches de la recherche appelée psychanalyse qui ont ce carac-
tère, il convient de signaler qu'une construction comme la théorie du ressentiment
de Nietzsche contient une interprétation qui fait dériver du pragma d'un complexe
d'intérêts une rationalité objective. d'un comportement extérieur ou intérieur qui,
jusqu'alors, n'a été qu'insuffisamment ou pas du tout observée, parce que, pour
des raisons compréhensibles, elle est restée inavouée. Du reste, cette théorie va
(méthodologiquement) dans le même sens que celle du matérialisme historique
qui lui est antérieure de quelques décennies (103). Il arrive facilement que dans
ces cas le rationnel subjectif par finalité, même non soupçonné, et le rationnel ob-
jectif par justesse glissent vers une relation que l'on n'éclaircit pas toujours com-
plètement [435] - mais cette question nous ne l'aborderons pas ici. Nos remarques
tendent simplement à signaler schématiquement (donc d'une manière nécessaire-
ment imprécise), à propos de la notion de compréhension, ce qu'il y a de perpé-
tuellement problématique et de limité dans une étude qui se borne à être « unique-
ment psychologique ». D'un côté il y a donc une rationalité non observée (ou « in-
avouée »), relativement considérable, dans le comportement qui semble être en-
tièrement irrationnel par finalité : il est « compréhensible » à cause de cette ratio-
nalité. De l'autre côté il y a le phénomène que l'on peut justifier des centaines de
fois (notamment dans l'histoire des civilisations) qui montre que des manifesta-
tions apparemment conditionnées d'une façon directement rationnelle par finalité
ont en réalité pour source des motifs totalement irrationnels par finalité qui ont
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 13
réussi à survivre en s'« adaptant » et parfois ont conféré un haut degré de « ratio-
nalité de justesse » technique.
La sociologie tient évidemment compte non seulement de l'existence des
« motifs invoqués » de l'activité, des «satisfactions sublimées», des tendances et
autre chose de ce genre, mais également et même particulièrement du fait que des
éléments qualitatifs vraiment « incompréhensibles » d'un complexe de motifs
contribuent à déterminer profondément sa relation significative ainsi que sa ma-
nière de se manifester. Une activité qui reste la «même » quant à sa relation signi-
ficative prend parfois un cours radicalement différent dans son effet final, déjà en
raison du rythme quantitativement différent de la « réaction » de ceux qui parti-
cipent à l'activité. De pareilles différences et plus encore les impressions qualita-
tives infléchissent souvent, dans leur effet, les chaînes de motifs qui d'après leur
relation «significative» ont originairement une « même » trame, vers des voies si-
gnificativement hétérogènes.
Il y a, en ce qui concerne la sociologie, des transitions flottantes entre :
1) le type de justesse plus ou moins approximatif auquel on est parvenu.
2) le type orienté (subjectivement) de façon rationnelle par finalité,
3) le comportement simplement orienté de façon plus ou moins consciente ou
perçue au sens d'une plus ou moins grande univocité d'après la rationalité
par finalité,
4) le comportement non rationnel par finalité, mais motivé au sein d'un en-
chaînement significativement compréhensible,
5) le comportement motivé au sein d'un enchaînement plus ou moins signifi-
cativement compréhensible, mais entrecoupé ou conditionné plus ou
moins fortement par des éléments non compréhensibles et enfin
6) les faits psychiques ou physiques « dans » ou « de » l'homme qui sont tout
à fait incompréhensibles.
La sociologie n'ignore pas que toute activité qui se déroule dans le cadre de la
rationalité par justesse n'est pas forcément déterminée d'une manière subjective-
ment rationnelle [436] par finalité. En particulier il va sans dire que pour elle ce
ne sont point les enchaînements qui se laissent inférer rationnellement par des
procédés logiques qui déterminent l'activité réelle, mais ceux qui sont -comme on
dit - d'ordre « psychologique ». Par les voies de la logique on peut par exemple
montrer que l'indifférence à l'égard du salut des autres est une « conséquence » de
la religiosité mystique et contemplative, que le fatalisme et l'anomisme éthique
sont des conséquences de la croyance en la prédestination. De fait, la première
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 14
peut conduire dans certains cas typiques à une sorte d'euphorie qu'on « éprouve »
subjectivement comme un sentiment d'amour personnel, dépourvu de tout objet -
et, pour autant qu'il en est ainsi, nous sommes en présence d'un enchaînement au
moins partiellement « incompréhensible ». Au cours de l'activité sociale on « ré-
agit souvent contre » ce genre de sentiment sous prétexte qu'il n'est qu'un « amour
acosmique ». Naturellement, cet enchaînement, s'il n'est pas « compréhensible »
par les voies de la «rationalité par finalité », l'est par celles de la psychologie. Au
cas où certaines conditions (foncièrement compréhensibles) sont données, la
croyance en la prédestination peut même transformer d'une façon spécifiquement
et rationnellement compréhensible la capacité de remplir activement son devoir
éthique en un fondement prémonitoire de la félicité personnelle, et avec cela
contribuer à développer cette qualité d'une manière entièrement compréhensible,
en partie du point de vue rationnel par finalité, en partie du point de vue significa-
tif. D'un autre côté, le point de vue de la croyance en la prédestination peut à son
tour être d'une façon psychologiquement compréhensible le produit de certaines
expériences de la vie et de traits de « caractère» (qu'il faut accepter comme des
données) dont l'enchaînement est significativement compréhensible. - Mais, trêve
d'exemples. Les rapports avec la « psychologie » sont pour la sociologie compré-
hensive de nature différente dans chaque cas particulier. La rationalité objective
par justesse sert à la sociologie d'idéaltype par rapport à l'activité empirique, la ra-
tionalité par finalité d'idéaltype par rapport à ce qui est significativement compré-
hensible du point de- vue psychologique et ce qui est significativement compré-
hensible enfin sert d'idéaltype par rapport à l'activité dont les motifs sont incom-
préhensibles. Et grâce à la comparaison avec l'idéaltype il est possible de détermi-
ner les irrationalités (dans tous les sens du terme) causalement importantes pour
les besoins de l'imputation causale.
Il y a une chose contre laquelle la sociologie s'insurgerait, ce serait l'hypothèse
qu'il n'y aurait aucun rapport entre la « compréhension » et l' « explication » cau-
sale, tant il est vrai que le point de départ de leurs recherches se situe aux pôles
opposés, du devenir et qu'en particulier la fréquence statistique d'un comporte-
ment ne contribue en rien à le rendre plus « compréhensible » significativement
[437], que la « compréhensibilité » [Verständlichkeit] optimale comme telle n'in-
dique absolument rien pour la fréquence, mais au contraire la contredit la plupart
du temps dans les cas de rationalité subjective absolue par finalité. Au reste, indé-
pendamment de tout cela, les relations psychiques que l'on a comprises significa-
tivement et tout spécialement l'aboutissement d'une motivation orientée de façon
rationnelle par finalité sont tout à fait qualifiés du point de vue de la sociologie
pour devenir les éléments d'un enchaînement causal qui a par exemple pour ori-
gine des modifications circonstancielles extérieures et aboutit de nouveau à un
comportement extérieur. Pour la sociologie, les interprétations « significatives »
d'un comportement concret ne sont jamais comme telles, même dans le cas de la
plus grande « évidence », que de simples hypothèses de l'imputation. Il est donc
indispensable de les soumettre à toutes les vérifications possibles, en ayant re-
cours, en principe, aux mêmes moyens que ceux qu'on utilise à propos de n'im-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 15
porte quelle autre hypothèse. Elles n'acquièrent la validité d'hypothèses utilisables
qu'à la condition que nous puissions compter sur un degré de « chance », très va-
riable suivant chaque cas particulier, indiquant que nous sommes en présence de
« chaînes de motifs » (subjectivement) significatives. Les chaînes causales dans
lesquelles les hypothèses interprétatives introduisent des motifs orientés de façon
rationnelle par finalité sont, dans certaines circonstances favorables et particuliè-
rement pour tout ce qui touche cette dernière rationalité, susceptibles d'être véri-
fiées directement par la statistique, et dans ces cas il est possible d'apporter une
raison probante (relativement) optimale de leur validité comme «explications».
Inversement, les données statistiques (parmi lesquelles aussi de nombreuses don-
nées de la « psychologie expérimentale»), du moins chaque fois qu'elles donnent
des indications sur le développement ou les conséquences d'un comportement im-
pliquant des éléments qui se laissent interpréter par la compréhension, ne sont
« expliquées » à nos yeux que si, dans le cas concret, elles sont en fait interprétées
significativement.
Enfin, pour une discipline empirique, le degré de rationalité de justesse d'une
activité est une question empirique. En effet, partout où il est question de relations
réelles entre leurs objets (et non de leurs propres présuppositions logiques), les
disciplines empiriques font inévitablement appel au « réalisme naïf », sous des
formes différentes suivant la nature qualitative de l'objet. Par conséquent aussi,
dès que les propositions et les normes mathématiques ou logiques deviennent
l'objet d'une investigation sociologique (par exemple lorsque le degré de leur
« application » rationnelle par justesse devient le but d'une recherche statistique),
elles ne sont pour nous, précisément du point de vue « logique », rien d'autre que
de simples habitudes conventionnelles d'un comportement pratique - bien que
d'autre part leur validité théorique soit la « présupposition » du [438] travail du
savant. Bien sûr, on rencontre également au cours des recherches d'ordre sociolo-
gique cette sorte de problèmes extrêmement importants caractérisés par le fait que
le rapport du comportement empirique au type de justesse devient un élément
causal réel du développement d'événements empiriques. Cependant, le fait d'expo-
ser cet état de choses comme tel ne donne pas lieu à une recherche qui dépouille-
rait l'objet du caractère empirique, mais à une direction de la recherche détermi-
née par des rapports aux valeurs et conditionnant la nature et la fonction des
idéaltypes utilisés. Il n'est pas nécessaire de régler en plus ici l'importante problé-
matique générale, déjà si difficile en elle-même, du « rationnel » dans l'histoire . c
c Cette manière dont « père » le rapport entre le type de justesse d'un comportement et le
comportement empirique et comment ce facteur du développement se comporte à l'égard des
influences sociologiques, par exemple à l'égard du développement d'un art concret, j'espère
pouvoir l'éclaircir, à l'occasion, à propos d'un exemple (choisi dans l'histoire de la musique)
(104). Ce n'est pas seulement dans la science de la logique ou dans toute autre science, mais
également dans tous les autres domaines que ces rapports sont de la plus haute importance du
point de vue de la dynamique du développement, car ils sont comme des coutures où se pro-
duisent les tensions entre l'empirique et le type de justesse. Il en est de même dans chaque do -
maine particulier de la culture à propos de la question individuelle et fondamentale concernant
la non-possibilité (et en quel sens) de construire un type de justesse univoque, alors qu'il est
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 16
Pour ce qui concerne les concepts généraux de la sociologie en tout cas, l'utilisa-
tion du « type de justesse » n'est en principe, du point de vue logique, qu'un des
cas de la construction d'idéaltypes, encore qu'il s'agisse souvent d'un cas extrême-
ment important. Précisément, suivant le principe de la logique, le type de justesse
ne remplit pas autrement en principe ce rôle que ne le ferait, le cas échéant, un
« type d'erreur » [Irrtumstypus] convenablement choisi, suivant le but de la re-
cherche. En ce qui concerne ce dernier type, la distance par rapport à ce qui est
« valable » reste malgré tout déterminante. Logiquement il n'y a pas de différence
entre le fait qu'un idéaltype est construit sur la base d'enchaînements significative-
ment compréhensibles ou sur celle d'enchaînements spécifiquement étrangers à la
signification. Si dans le premier cas la « norme » valable forme l'idéaltype, dans
le second c'est une facticité empiriquement sublimée en type « pur ». Cependant,
dans le premier cas, le matériel, empirique n'est pas instruit par des catégories de
la « sphère de validité ». On n'emprunte à celle-ci que l'idéaltype que l'on
construit. Enfin, c'est essentiellement des « rapports aux valeurs » que dépend la
question de savoir jusqu'à quel point un type de justesse peut servir d'idéaltype.
3. Rapport entre la sociologie compréhensive
et la dogmatique juridique
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[439] Le « comprendre », en tant qu'il est le but de cette étude, est également
la raison pour laquelle la sociologie compréhensive (telle que nous la concevons)
considère l'individu isolé et son activité comme l'unité de base, je dirai son
«atome », si l'on me permet d'utiliser en passant cette comparaison imprudente
(106). La tâche que se proposent d'autres façons de voir les choses peut très bien
leur commander de traiter éventuellement l'individu comme un complexe de pro-
cessus psychiques, chimiques ou autres. Du point de vue de la sociologie cepen-
dant, tout ce qui est en deçà du seuil d'un comportement relatif à des « objets »
(extérieurs ou intimes), susceptible d'être interprété significativement, n'entre en
ligne de compte qu'au même titre que les événements de la nature « étrangère à la
signification », c'est-à-dire comme condition ou objet subjectif de la relativité de
ce comportement. Pour la même raison, l'individu forme la limite supérieure de
cette manière de voir, car il est l'unique porteur d'un comportement significatif.
Aucune façon divergente de s'exprimer ne saurait le dissimuler. Ce n'est pas
seulement la nature particulière du langage, mais aussi celle de notre pensée qui
fait que les concepts par lesquels nous saisissons une activité laissent apparaître
possible, voire inévitable, de faire un compromis ou un choix entre plusieurs de ces sortes de
fondements de la rationalisation. Ce n'est pas ici que nous pourrons aller au fond de ces pro-
blèmes (105).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 17
celle-ci sous la forme d'une réalité durable, d'une structure choséifiée ou d'une
structure « personnifiée », ayant une existence autonome. Il en est également ain-
si, et même tout particulièrement, en sociologie. Des concepts comme ceux d'
«État», d'«association », de « féodalité » ou autres semblables désignent, d'une
manière générale, du point de vue de la sociologie, des catégories représentant
des formes déterminées de la coopération humaine; sa tâche consiste à les réduire
à une activité « compréhensible », ce qui veut dire sans exception aucune, à l'acti-
vité des individus isolés qui y participent. Il n'en est pas nécessairement ainsi pour
d'autres façons de voir les choses. En cela, la manière de voir de la sociologie se
différencie avant tout de celle du droit. La jurisprudence traite le cas échéant
l'État comme une « personnalité juridique », au même titre que l'individu isolé,
parce que sa «préoccupation, tournée vers l'interprétation objective d'un sens, ce
qui veut dire vers le contenu obligatoire de propositions juridiques, laisse appa-
raître ce moyen conceptuel comme utile, voire indispensable. De la même ma-
nière les propositions juridiques considèrent les embryons comme des « person-
nalités juridiques », tandis que pour les disciplines empiriques de la compréhen-
sion [440] les transitions entre les pures facticités du comportement pratiquement
important et l'« activité » significativement compréhensible sont essentiellement
flottantes chez l'enfant. La sociologie par contre, pour autant que le «droit» de-
vient objet de ses recherches,, ne se propose pas de découvrir le contenu significa-
tif « objectif » et logiquement juste des « propositions juridiques »; elle n'y voit
qu'une activité ayant ses tenants et ses aboutissants, parmi lesquels entre autres les
représentations que les hommes se font de la « signification » et de la « validité »
de certaines propositions juridiques jouent un rôle important. Elle ne va pas au-
delà de la constatation de la présence effective de telles représentations portant
sur la validité, sauf
1) qu'elle prend également en considération la probabilité de la diffusion de
ces représentations et
2) qu'elle réfléchit au fait qu'il règne chaque fois empiriquement dans la tête
d'hommes déterminés certaines représentations sur le «sens» à donner à une
« proposition juridique » reçue comme valable, d'où il résulte que, dans certaines
circonstances déterminables, l'activité peut s'orienter rationnellement d'après cer-
taines «expectations» et donner des chances déterminées à des individus concrets.
Par là, leur comportement peut être considérablement influencé. Telle est, du
point de vue sociologique, la signification conceptuelle de la notion de « validi-
té » empirique d'une « proposition juridique ». C'est pourquoi, pour la sociologie,
il n'y a derrière la notion d'«État » - s'il lui arrive d'utiliser ce terme - que le dé-
roulement d'une activité humaine d'une espèce particulière. Quand elle est obligée
d'utiliser dans ce cas ou dans d'autres le même terme que la science juridique, le
sens qu'elle vise n'est cependant pas celui qui est reconnu comme «juste » du
point de vue juridique. C'est le destin inévitable de toute sociologie, d'être obligée
d'utiliser très souvent, au cours de l'étude de l'activité réelle qui, manifeste partout
de constantes transitions entre les cas « typiques », les expressions rigoureuses du
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 18
droit parce que fondées sur une interprétation syllogistique des normes, quitte à
leur substituer par la suite son propre sens, radicalement différent du sens juri-
dique. A quoi s'ajoute que, suivant là nature de l'objet, le sociologue est contraint
de recourir sans cesse à des enchaînements significatifs « courants » et pris dans
la vie quotidienne pour définir d'autres enchaînements qui, de leur côté, serviront
ultérieurement à définir les premiers. Nous allons passer en revue quelques-unes
de ces définitions.
4. L'activité communautaire.
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[441] Nous parlerons d'« activité communautaire » [Gesmeinschaftshandeln]
là où une activité humaine se rapporte de façon subjectivement significative au
comportement d'autrui (107). Nous ne désignerons pas par exemple comme une
« activité communautaire » la collision involontaire entre deux cyclistes. Par
contre nous considérons comme telle l'éventuelle tentative qu'ils font pour s'éviter
l'un l'autre ou, après la collision, l'éventuel « échange d'horions » ou la « discus-
sion » en vue d'un arrangement à l« amiable ». L'activité communautaire n'est
évidemment pas la seule qui soit importante pour l'imputation causale d'ordre so-
ciologique. Cependant, elle constitue l'objet primaire d'une sociologie « compré-
hensive ». Un des éléments normaux et importants, quoique non indispensables,
de l'activité communautaire consiste tout particulièrement dans son orientation si-
gnificative d'après les expectations que laisse entrevoir un comportement détermi-
né d'autrui et par suite d'après les chances que (subjectivement) nous estimons fa-
vorables au succès de notre propre entreprise. Une des raisons extrêmement im-
portante et compréhensible de l'explication de l'activité consiste précisément dans
l'existence objective de cette sorte de chances, ce qui veut dire la probabilité plus
ou moins grande, exprimable en un -« jugement objectif de possibilité », indi-
quant que l'on peut à bon droit compter sur ces expectations. Nous reviendrons
plus loin sur ce point. Pour le moment nous nous occupons d'abord des expecta-
tions sur lesquelles on peut compter subjectivement.
Tout spécialement, l'« activité rationnelle par finalité» au sens défini plus haut
est en général orientée d'après des expectations [Erwartungen]. Il semble donc à
première vue qu'il n'y a en principe aucune différence entre l'activité propre d'un
individu qui se règle d'après les expectations fondées sur des événements déter-
minés de la nature, soit qu'il s'abstienne de toute ingérence, soit qu'à dessein il ré-
agisse par son activité à l'intervention attendue des événements de la nature, et
celle qui se règle d'après des expectations analogues fondées sur un comporte-
ment déterminé d'autrui. Néanmoins, pour celui qui agit d'une manière subjective-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 19
ment rationnelle, les expectations suscitées par le comportement d'autrui peuvent
aussi s'appuyer sur l'attente d'un comportement significatif déterminé des autres,
c'est-à-dire il peut se croire subjectivement en mesure de prévoir, avec une proba-
bilité plus ou moins grande, sur la base de certaines relations significatives, les
chances de leur activité. En particulier cette attente peut se fonder subjectivement
sur le fait que l'agent s'est « entendu » avec un ou plusieurs autres, qu'il a conclu
avec eux des « accords » [Vereinbarungen], de sorte qu'il peut estimer avoir de
bonnes raisons de croire que les autres « respecteront » les accords au sens où lui-
même [4421 les entend. Cela confère déjà à l'activité communautaire une particu-
larité qualitative spécifique parce qu'on assiste à un élargissement sensible du
cercle des expectations d'après lesquelles l'agent croit pouvoir orienter sa propre
activité d'une manière rationnelle par finalité. En vérité, le comportement qui se
fonde spécialement sur les « expectations » que suscite l'activité de « tiers»
n'épuise pas le sens (subjectivement) possible de l'activité communautaire. Dans
le cas-limite on peut même en faire complètement abstraction, car l'activité qui se
rapporte significativement à un tiers peut s'orienter simplement d'après ce qu'on
croit subjectivement être la « valeur» de son contenu significatif comme tel (par
exemple le « devoir » ou autre chose de ce genre). Dans ce cas l'activité n'est plus
orientée selon des expectations [erwartungsorientiert], mais selon une valeur
[wertorientiert]. De même pour ce qui concerne les « expectations », il peut arri-
ver que l'activité même ne constitue pas le contenu de l'expectation , mais que
celle-ci consiste en un comportement intime des tiers (par exemple une « joie»).
La transition entre l'idéaltype de la relation significative du comportement propre
et le comportement significatif d'un tiers, en passant par le cas où ce tiers n'entre
en ligne de compte que comme « objet » (par exemple un nourrisson), est empiri-
quement tout à fait flottante. L'activité qui s'oriente d'après les expectations que
suscite une autre activité significative n'est pour nous que le cas-limite rationnel.
Une « activité communautaire » consiste toujours à nos yeux en un comporte-
ment d'individus isolés qui se laisse ou bien :
1) observer historiquement, ou bien
2) construire théoriquement en tant qu'objectivement « possible » ou « pro-
bable », relativement à un comportement actuel ou potentiel d'autres indi-
vidus isolés.
Il faut s'en tenir strictement à cette définition, même au cours de l'examen des
autres catégories dont nous abordons maintenant la discussion.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 20
5. Socialisation et activité sociétaire
Retour à la table des matières
Une activité communautaire devient une « activité socialisée » [vergesell-
schaftetes Handeln ] ou une « activité sociétaire » [Gesellschaftshandeln] lorsque
et pour autant qu'elle est
1) orientée significativement d'après les expectations que l'on peut attendre en
vertu de règlements [Ordnungen] , que
2) le « statut » [Satzung] de ces derniers a été établi d'une façon purement ra-
tionnelle par finalité. en fonction de l'activité des individus socialisés dont on es-
père qu'elle sera la conséquence, et que
3) l'orientation significative s'opère de façon subjectivement [Link] fi-
nalité.
Un règlement établi, au sens purement empirique où nous l'entendons ici, et
encore cette définition est-elle. purement provisoire, consiste ou bien
I) en une injonction unilatérale [einseitige Aufforderung] - dans le cas-limite
cette injonction est explicite que [443] certains hommes adressent à d'autres ou
bien
2) en une déclaration bilatérale [beiderseitige Erklärung] - dans le cas-limite
une déclaration. explicite entre individus - dont le contenu visé subjectivement
laisse prévoir ou espérer une espèce déterminée d'activité. Nous laisserons pour
l'instant en suspens tous les autres détails.
Le fait qu'une activité est « orientée » de façon subjectivement significative
d'après un règlement établi peut signifier en premier lieu que l'activité effective
des individus socialisés correspond objectivement à l'activité qu'ils ont en vue
subjectivement. Le sens d'un règlement établi, et par conséquent l'activité propre
qu'un individu se propose d'accomplir ainsi que celle qu'il attend des autres,
peuvent avoir été compris et avoir été interprétés par la suite différemment par
chacun des individus socialisés, de sorte qu'une activité orientée en conformité
subjective à un règlement (auquel les membres attribuent subjectivement une si-
gnification qu'ils croient être identique) ne conduit pas nécessairement, dans les
mêmes situations, à une activité objectivement similaire. En outre, une « orienta-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 21
tion » de l'activité d'après un règlement établi peut aussi consister en ce qu'un des
individus socialisés agit sciemment à l'encontre du sens du règlement, tel qu'il est
compris subjectivement; ainsi, celui qui « triche » reste néanmoins socialisé
comme « partenaire », contrairement à celui qui se retire du jeu. Il en est exacte-
ment de même du « voleur » et de l' « assassin » qui, tout en violant de façon
consciente et subjectivement significative les règlements, orientent néanmoins
leur comportement d'après ces règlements, par le fait même qu'ils dissimulent
leurs actes ou leur personne. L'élément déterminant de la «validité » empirique
d'un règlement établi de façon rationnelle par finalité ne consiste donc pas en ce
que les agents isolés orientent continuellement leur activité propre en conformité
avec leur interprétation subjective du contenu significatif du règlement., Cette va-
lidité peut au contraire signifier deux choses :
1) qu'en fait certains individus, comme les tricheurs et les voleurs, comptent
(subjectivement) en moyenne sur l'expectation que les autres individus socialisés
adopteront en moyenne un comportement qui les fait agir « comme s'ils » fai-
saient de l'obéissance au règlement établi la ligne de conduite de leur activité ;
2) qu'ils pouvaient nourrir objectivement cette expectation d'après l'évaluation
pratique moyenne des chances du comportement humain (il s'agit là d'une formu-
lation particulière de la catégorie [444] de «causalité adéquate »). Du point de vue
logique, il faut distinguer rigoureusement ces deux points (1 et 2). Le premier cas
désigne un état de choses présent subjectivement chez les agents qui font l'objet
de la recherche théorique, c'est-à-dire un fait dont le savant admet qu'il est donné
« en moyenne ». L'autre consiste en une chance à calculer objectivement par le
sujet connaissant (par le savant) sur la base des connaissances vraisemblables et
de l'esprit routinier de ceux qui participent à l'activité.
Quand la sociologie construit des concepts généraux elle estime que ceux qui
participent à l'activité possèdent subjectivement un niveau moyen de « facultés »
indispensables pour évaluer ces chances. Cela veut dire qu'elle présuppose idéal-
typiquement une fois pour toutes que ceux qui agissent de façon rationnelle par fi-
nalité tiennent compte en moyenne, d'une manière subjectivement approximative,
de l'existence objective de chances données en moyenne. C'est pourquoi la « vali-
dité » empirique d'un. règlement doit consister également à nos yeux dans le fait
que ces expectations données en moyenne sont fondées objectivement (catégorie
de la « possibilité objective »). Et cela dans le sens précis suivant : selon l'état de
la prévision qui se rapporte chaque fois aux faits probables donnés en moyenne,
une activité qui, suivant son contenu significatif, s'oriente subjectivement en
moyenne d'après ces expectations, pourra être regardée comme ayant une « cause
adéquate ». Dans ce cas, les chances objectivement évaluables des expectations
possibles remplissent en plus le rôle de raison suffisante compréhensible pour
connaître la présence probable de cette sorte d'expectations chez les agents. En
réalité le langage confond presque inévitablement ces deux points, sans que l'on
puisse évidemment supprimer l'abîme logique qui les sépare. Ce n'est que dans le
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 22
premier sens, celui du jugement de possibilité objective, que nous entendons évi-
demment que ces chances sont en moyenne propres à servir significativement de
fondement aux expectations subjectives des agents et qu'en conséquence elles y
ont effectivement servi (dans une mesure importante).
A la suite de tout ce que nous venons de dire, il devient clair qu'il existe en
réalité toute une gamme de transitions continues entre les deux termes de l'alter-
native apparemment exclusive du point de vue logique, celui de la persistance
d'une socialisation [Vergesellschaftung] et celui de sa disparition. Sitôt que tous
les joueurs qui participent au jeu de cartes savent respectivement les uns et les
autres que personne ne respectera en général les règles convenues ou encore sitôt
qu'il ne subsiste objectivement plus aucune des chances dont on tient normale-
ment compte [445] et qu'« en conséquence » on ne fait plus entrer subjectivement
aucune d'elles en ligne de compte (par exemple lorsque le destructeur de la vie
d'autrui ne se soucie plus normalement ni en général du règlement qu'il viole
sciemment, parce que la violation ne lui fait plus prévoir aucune conséquence fâ-
cheuse), il n'existe empiriquement plus de règlement et par conséquent non plus
la socialisation qu'il est censé organiser. La socialisation subsiste aussi longtemps
et tant qu'une activité, orientée d'une façon ou d'une autre d'après le sens visé en
moyenne, continue à se dérouler en une mesure pratiquement importante dans le
respect des règlements. Il s'agit là d'un état de choses flottant.
Il s'ensuit en outre de ce qui précède que l'activité réelle des individus isolés
peut très bien s'orienter d'une façon subjectivement significative d'après plusieurs
règlements qui se « contredisent » significativement , chaque fois du point de vue
des usages conventionnels en vigueur, tout en « valant empiriquement l'un à côté
de l'autre. Les idées en moyenne dominantes concernant le « sens » de notre légis-
lation interdisent par exemple absolument le duel. Au contraire, certaines concep-
tions largement répandues concernant le « sens » de certaines conventions so-
ciales admises comme valables le prescrivent . En tant qu'un individu se bat en
d
duel, il oriente son activité d'après ces règlements conventionnels. Mais en tant
qu'il dissimule en même temps son acte, il s'oriente d'après les règlements de la
loi. L'influence pratique de la « validité » empirique des deux règlements respec-
tifs, ce qui veut dire ici comme ailleurs l'influence à espérer en moyenne pour
l'orientation subjectivement significative de l'activité, est dans ce cas très diffé-
rente. Néanmoins, nous attribuons à l'un et à l'autre une « validité » empirique,
c'est-à-dire nous reconnaissons effectivement que, dans les deux cas, l'activité est
orientée significativement d'après le sens (conçu subjectivement) des deux sortes
de règlements et qu'elle est influencée par là. Aussi considérerons-nous comme
expression normale de la « validité » empirique d'un règlement la chance qu'il a
d Ce n'est pas le lieu de discuter ici spécialement le concept de convention. Il suffit de re-
marquer que nous entendons sociologiquement par « droit » un règlement dont la validité em-
pirique est garantie par un « appareil de contrainte » (dans le sens que nous expliquerons plus
loin) et par « convention » un règlement garanti uniquement par la « désapprobation sociale »
du groupe socialisé en communauté « juridique » ou respectivement « conventionnelle ». Les
frontières entre ces deux notions peuvent naturellement être flottantes dans la réalité (108).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 23
d'être « observé ». Ce qui signifie aussi bien que les individus socialisés comptent
en moyenne avec probabilité sur le fait que les autres « conforment » leur com-
portement au règlement suivant l'interprétation qu'on en donne en moyenne, qu'ils
[446] organisent leur propre comportement conformément aux expectations ana-
logues des autres. Nous parlerons dans ce cas d'une « activité sociétaire conforme
aux règlements » [ordnung-gemässes Gesellschaftshandeln]. Il faut dès mainte-
nant insister sur un point: la « validité» empirique d'un règlement ne s'épuise pas
dans la possibilité pour les individus socialisés de fonder en moyenne leurs «ex-
pectations » en référence à leur attitude concrète. Il ne s'agit là que de la significa-
tion la plus rationnelle en même temps que la plus immédiatement saisissable du
point de vue sociologique. Un comportement qui s'orienterait exclusivement chez
tous les membres d'après les expectations que chacun d'eux peut attendre du
comportement d'autrui ne constituerait que le cas-limite absolu par rapport à
l'« activité communautaire » et montrerait en même temps l'instabilité absolue de
ces expectations. Ces dernières sont au contraire d'autant plus « fondées » avec
une probabilité moyenne qu'il est permis de compter davantage sur le fait qu'en
moyenne les membres n'orientent pas seulement leur activité d'après les expec-
tations que suscite le comportement des autres, mais que règne davantage parmi
eux, dans une mesure importante, l'opinion subjective que la « légalité » (conçue
de façon subjectivement significeeive) des règlements à pour eux un caractère
« obligatoire » (109).
Nous dénommerons le comportement du « voleur » et du « tricheur » une
« activité sociétaire » subjectivement e contraire aux règlements » [ordnungswi-
driges Gesellscaftshandeln]. L'activité qui par son intention s'oriente subjective-
ment en conformité avec le règlement tout en s'écartant de l'interprétation que l'on
en donne en moyenne, nous l'appellerons activité sociétaire objectivement « anor-
male » [abnormes Gesellschaftshandek]. Au-delà de ces catégories nous trouvons
les cas de l'activité qui est seulement « conditionnée par la socialisation » [verge-
sellschaftungsbedingtes Handeln] : il en est ainsi d'un individu qui se trouve ame-
né, au cours de ses autres activités, à tenir compte de façon rationnelle par finalité
des nécessités qu'il s'est imposées par la socialisation (par exemple, s'abstenir de
faire d'autres dépenses, à cause de dépenses déterminées). Ou bien encore, les
autres activités d'une personne (comme le développement de ses « amitiés » ou
l'ensemble de son « style de vie ») peuvent être influencées, sans qu'elle le veuille
de façon rationnelle par finalité ou même sans qu'elle le remarque, par l'orienta-
tion de certains compartiments de son activité d'après des règlements convenus
(par exemple, ceux de la secte à laquelle elle appartient). Toutes ces différences
sont, il est vrai, flottantes dans la réalité. En général, il n'y a aucune différence de
principe entre les activités sociétaires qui se développent en relations significa-
tives ou bien sous forme d'une réciprocité entre les membres socialisés ou bien
sous celle d'une adresse à des tiers; en effet, ce dernier cas peut précisément
constituer le sens visé par prépondérance dans [447] l'accord. En revanche, on
peut diviser l'activité qui s'oriente d'après les règlements de la socialisation d'une
part en « activité qui se rapporte à la société » [gesellschaftsbdzogene! Handeln],
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 24
ce qui veut dire une activité qui prend directement position à l'égard des règle-
ments de la socialisation (interprétés, comme toujours, d'une façon subjectivement
significative) en tant que, d'après le sens visé, elle est orientée ou bien vers l'ap-
plication méthodique et générale de la validité empirique des règlements ou bien,
inversement, vers leur modification ou leur amélioration et d'autre part en activité
qui est seulement « réglementée par la société » [gesellächaftsgeregeltes Han-
deln], ce qui veut dire qui est orientée d'après des règlements sans se « rapporter à
la société b au sens précédent. Cette différence est, elle aussi, flottante.
Nous considérerons provisoirement comme idéaltype rationnel de la socialisa-
tion l’« association à but déterminé » [Zweckverein], c'est-à-dire une activité so-
ciétaire impliquant une réglementation du contenu et des moyens de l'activité so-
ciétaire, par accord rationnel par finalité, de tous les participants (110). Par l'ac-
cord instituant la réglementation (le statut), les agents socialisés auront stipulé de
façon subjectivement univoque, en cas de rationalité idéaltypique : quelle activité
« incombera » à l'association, dans -quelles formes elle devra s'effectuer, quelles
seront (ou de quelle manière il faudra désigner) les personnes chargées de l'exécu-
tion (s organes de l'association ») et quel sera le « sens », c'est-à-dire quelles de-
vront en' être les conséquences pour ceux qui se socialisent. En outre il~ détermi-
neront si l'association pourra disposer de biens (t patrimoine de l'association ») et
de services en vue d'accomplir les buts convenus de l'activité sociétaire «(buts de
l'association ») et quels seront ces biens et ces services «(biens de l'association »).
De même : quels seront les organes de l'association et comment ils pourront dis-
poser du patrimoine, quels seront les services que les membres auront à rendre au
profit des buts de l'association, quelle activité pourra être « exigée » d'eux, la-
quelle leur sera « interdite » et « permise » et quels seront les avantages que cha-
cun d'eux pourra,escompter de sa participation. Enfin : s'il faut un organisme (et
lequel) prêt à apporter son concours pour faire respecter le règlement convenu,
dans quelles conditions et avec quels moyens il pourra intervenir (« appareil de
contrainte s) (111). Chaque individu qui participe à l'association compte alors sur
le fait que, dans une certaine mesure, les autres membres se conformeront (ap-
proximativement ou en moyenne) à l'accord et il tiendra compte de cette expecta-
tion dans l'orientation rationnelle de sa propre activité. Quant aux raisons pour
lesquelles chacun croit pouvoir s'y fier, elles sont indifférentes pour l'existence
empirique de l'association, s'il peut admettre objectivement que, en considération
du succès, les intérêts, quels qu'ils soient, recommandent en moyenne aux autres
membres avec suffisamment de force [448] d'observer le règlement convenu. S'il
peut admettre qu'en cas de désobéissance au règlement, il reste la perspective
d'une contrainte physique ou psychique (si douce soit-elle, lorsqu'elle consiste par
exemple en l' « exhortation fraternelle » chrétienne) cette chance ne peut évidem-
ment que renforcer et la certitude subjective que sa confiance ne sera pas déçue
en moyenne et la probabilité objective que ces expectations sont fondées. Nous
appelons « activité de socialisation » [Vergesellschaftungshandeln] l'activité qui
d'après le sens dont on admet qu'il est visé' subjectivement en moyenne possède la
signification ' d'un accord, et nous l'opposons à l’« activité sociétaire » [Gesell-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 25
schaftshandeln] qui est simplement orientée d'après cet accord. - Parmi les es-
pèces d'activités qui s'orientent d'après l'accord. la forme la plus importante est
l'activité « sociétaire qui se rapporte, à la société » [gesellschaftsbezogemes Ge-
sellschaftshanddst], soit que d'un côté elle consiste en l'activité sociétaire spéci-
fique des « organes » et de l'autre en l'activité sociétaire des individus socialisés
qui se rapporte significativement à l'activité susdite des organes. En particulier, à
l'intérieur de la catégorie de la socialisation dite « institution » [Anstalt] dont nous
parlerons plus loin (spécialement celle de l'État), on fait d'ordinaire une distinc-
tion entre les règlements créés en vue de l'orientation de cette activité, à savoir le
droit institutionnel (quand il s'agit de l’État on l'appelle le « droit public ») et ceux
qui organisent les autres activités des individus socialisés. On retrouve la même
différence à propos de l'association à but déterminé (où l'on distingue la « législa-
tion concernant les associations » et les règlements internes instaurés par chaque
association). Nous ne nous occuperons cependant pas ici de ces distinctions (flot-
tantes).
En cas de complet développement, une association à but déterminé n'est pas
une structure « sociale » éphémère, mais durable. Cela signifie que, malgré le re-
nouvellement des personnes qui participent à l'activité sociétaire, c'est-à-dire bien
que d'anciens membres l'abandonnent et que de nouveaux y adhèrent, naturelle-
ment - dans le cas-limite idéaltypique - en vertu d'un nouvel accord spécial, on
considère qu'elle reste identique à elle-même. C'est ce qui se produit aussi long-
temps que, malgré le renouvellement des adhérents, ~ on peut ~attendre en fait à
ce que, dans une mesure sociologiquement importante, l'activité continue à
s'orienter d'après les « mêmes » règlements du groupement [Verband]. Du point
de vue sociologique, un règlement (saisi subjectivement) reste le « même » aussi
longtemps que l'opinion moyenne ordinaire des individus socialisés reconnaît
qu'il reste identique relativement aux points qu'en moyenne 14491 on regarde
pour importants. Ils peuvent l'accepter de façon plus ou moins univoque ou plus
ou moins approximative, car l’« identité » n'est jamais, du point de vue sociolo-
gique, qu'un état de choses simplement relatif et flottant. Les individus socialisés
dans une association peuvent modifier sciemment les règlements par une nouvelle
activité de socialisation, mais il peut également arriver que, par suite d'une varia-
tion dans, la conception dominante du « sens » moyen ou notamment par suite
d'une modification des circonstances, les règlements prennent une tout autre im-
portance pratique, voire la perdent entièrement, indépendamment de toute nou-
velle activité de socialisation (c'est ce que l'on appelle « modification du sens » ou
encore, mais improprement, «modification du but»). Le problème qui se pose
dans ces cas au sociologue est de savoir s'il convient de regarder les modifications
intervenues dans l'activité sociétaire comme la «continuation » de l'ancienne
structure sociale ou comme l'apparition d'une nouvelle. La réponse dépend aussi
bien
1) de la continuation des modifications que
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 26
2) de l'ampleur relative de la persistance -empirique des anciens, règlements
sous la forme d'une activité dont l'orientation continue à s'y conformer et
3) de la permanence des organes du groupement et de l'appareil de contrainte
soit qu'ils restent composés des mêmes personnes ou d'individus choisis
selon le même pro, cédé soit que ceux-ci continuent à agir dans le même
sens. Là aussi nous sommes en présence d'un état de choses dont le déve-
loppement présente des transitions flottantes.
Quand faut-il regarder une socialisation comme une structure « indépen-
dante » et quand comme une « partie » d'une socialisation plus vaste ? - cette
question dépend également des cas particuliers (et donc de l'opportunité condi-
tionnée par le but concret de la recherche). Le dernier cas peut en principe se pré-
senter sous deux aspects.
i) Ou bien les règlements d'une activité sociétaire « valant » empiriquement ne
procèdent pas exclusivement du statut établi par ceux qui y participent (règle-
ments autonomes), en même temps que l'activité sociétaire se trouve conditionnée
par le fait que ses membres orientent aussi (toujours : normalement) leur activité
d'après les règlements d'une autre socialisation à laquelle ils participent également
(règlements hétéronomes). Il en est par exemple ainsi de l'activité sociétaire de
l'Église qui s'oriente d'après les règlements du pouvoir politique et inversement.
2) Ou bien les organes d'une socialisation sont à leur tour de nouveau sociali-
sés d'une certaine manière dans une structure plus vaste d'organes de groupement
d'une autre socialisation, au sens où par exemple les organes d'un « régiment » le
sont dans l'ensemble de l’« administration [450] militaire » (opposition entre le
groupement hétérocéphale et celui qui est autocéphale, tels une ' association libre
ou un État indépendant) (112). Hétéronomie des règlements et hétérocéphalie des
organes coïncident souvent, mais non nécessairement. De nos jours, l'activité so-
ciétaire au sein d'une association autocéphale se trouve normalement cocondition-
née par l'orientation de l'activité de ses membres d'après les statuts du groupement
politique . elle est alors hétéronome. La « socialisation » socialiste des moyens de
production signifierait que l'activité sociétaire de chaque individu isolé qui de nos
jours est déjà pour une large part hétéronome, donc orientée d'après les règle-
ments. d'autres groupements, surtout politiques, tout en restant en principe auto-
céphale, deviendra une entreprise hétérocéphale par rapport aux organes d'une
(quelconque) « collectivité ». A vrai dire, toutes les socialisations résultant d'un
accord ne conduisent pas nécessairement à la formation d'une « association à but
déterminé» comportant, suivant notre définition, les éléments constitutifs sui-
vants :
1) un accord sur des règlements généraux et
2) l'existence d'organes de groupement propres.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 27
Une socialisation peut également n'avoir qu'un sens visé tout à fait éphémère
(socialisation occasionnelle), à l'exemple d'un meurtre à perpétrer immédiatement
et en commun par vengeance. On voit donc que tous les éléments caractéristiques
de l'association à but déterminé que noua avons mentionnés peuvent faire défaut,
à l'exception de la seule « réglementation » de l'activité sociétaire dont on a
convenu rationnellement; elle doit donc être regardée, suivant la définition que
nous avons choisie comme l'élément constitutif. Il y a un exemple commode qui
montre bien la gamme des gradations depuis la socialisation occasionnelle [Gek-
genheitsvergeseilschaftung] jusqu'à l'association à but déterminé, c'est celui du
processus qui conduit aux «cartels industriels » et qui va du simple et unique ar-
rangement entre les concurrents isolés se concertant sur les limites inférieures de
l'offre jusqu'au % syndicat » qui gère une immense fortune, possède des comp-
toirs de vente et dispose d'un vaste appareil d'organes. L'élément commun à toutes
ces formes consiste uniquement dans le règlement convenu dont le contenu com-
porte au moins en ce qui concerne l'établissement formel de tous les points, à titre
d'hypothèse idéaltypique, un arrangement portant sur ce que les membres doivent
faire ou, inversement, sur ce qui est interdit ou encore permis. Ainsi, dans le cas
d'un échange isolé (à concevoir en faisant abstraction de toute « réglementation
juridique ») on s'accorde, au moins dans le cas de l'idéaltype d'une explication to-
tale, sur :
1) ce qu'il faut faire : remise d'un bien à l'autre et éventuellement aussi l'obli-
gation de garantir face à des tiers la propriété des biens échangés [451],
2) sur ce qu'il est interdit de faire : reprendre le bien et
3) sur ce qui est permis : la libre disposition pour les deux parties du bien
qu'elles ont échangé.
Un « échange » rationnel isolé de ce type est un des cas-limite de la socialisa-
tion « sans organes ». Toutes les autres caractéristiques propres à l'association à
but déterminé lui font défaut, à l'exception de la réglementation convenue (113).
L'échange peut être réglé de façon hétéronome (par des dispositions juridiques ou
par convention), mais il peut aussi se présenter de façon tout à fait autonome,
lorsque les « expectations » qu'il suscite ont pour condition la confiance réci-
proque au sens où l'on attend que l'autre partie agira conformément à l'accord,
quels que soient les intérêts qui l'y poussent. Mais il ne constitue ni une activité
sociétaire autocéphale ni hétérocéphale, parce qu'il ne se présente pas en général
comme une structure « durable ». Même une manifestation massive d'actes
d'échange, y compris cette masse d'échanges qui s'enchaînent causalement entre
eux (qu'on appelle le « marché »), ne représente aucunement une structure du type
« association à but déterminé » ; elle en diffère au contraire fondamentalement.
L'exemple de l'échange est en même temps apte à illustrer le fait que l'activité qui
produit une socialisation (activité de socialisation) ne s'oriente pas obligatoire-
ment d'après les seules expectations de l'activité de ceux qui se socialisent par
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 28
elle. Il peut également, selon notre exemple, s'orienter d'après l'expectation prove-
nant de ce que des tiers qui ne participent pas à l'échange « respecteront » le ré-
sultat, à savoir le « changement de propriété ». Ainsi compris, il n'est rien d'autre
qu'une simple « activité communautaire » du genre de celle que nous étudierons
plus loin sous le vocable d' « activité en entente ».
Historiquement nous rencontrons fréquemment le développement qui va par
gradation de la socialisation occasionnelle jusqu'à former progressivement une
« structure sociale » durable. L'origine typique de la socialisation que nous appe-
lons de nos jours « État » réside d'une part dans de libres socialisations occasion-
nelles de brigands avides de rapines qui organisaient des raids sous la conduite
d'un chef élu et d'autre part dans la socialisation occasionnelle de la défense de
ceux qui étaient menacés. La notion d'un « patrimoine » propre à l'association ain-
si que la durée faisaient entièrement défaut. Après le succès (ou l'échec) de l'expé-
dition des pillards ou respectivement de la riposte des défenseurs, et après le par-
tage du butin, la socialisation se dissolvait. Le chemin est long et jalonné de tran-
sitions continues qui mena jusqu'à la socialisation durable de la caste militaire,
frappant systématiquement d'un impôt les femmes, les gens sans armes et les peu-
plades asservies et par-delà jusqu'à l'usurpation d'une activité sociétaire d'ordre
juridique et administratif. Mais inversement [452] - comme on le voit à propos
des divers processus qui ont contribué à la constitution d'une « économie poli-
tique » - il peut arriver qu'en se dégradant les socialisations durables, établies
pour couvrir les besoins, donnent naissance à la structure amorphe du « marché »
qui n'est qu'une « activité communautaire ».
Reste la question du comportement « psychique » des membres, c'est-à-dire
celle des « conditions intimes » ultimes qui les poussent à se socialiser et à orien-
ter en conséquence leur activité d'après des règlements convenus. On peut se de-
mander s'ils s'y soumettent pour de pures raisons lucides d'opportunité ou bien par
un attachement passionné aux buts convenus ou présupposés de la socialisation
ou bien par une résignation qui leur fait accepter ces règlements comme un mal
inévitable ou encore par respect de la [Link] enfin pour toutes sortes d'autres
motifs. Tout cela demeure indifférent pour l'existence de la socialisation aussi
longtemps qu'en fait subsiste, dans une mesure sociologiquement importante, la
chance qu'effectivement l'activité des membres s'oriente d'après l'accord convenu.
En participant à une activité sociétaire les membres isolés peuvent poursuivre les
fins les plus diverses, même contradictoires, voire antagonistes; c~est ce qui ar-
rive d'ailleurs fréquemment. Le groupement juridique de nations guerrières ainsi
que la socialisation juridique destinée à régler l'activité communautaire du marché
caractérisé par la concurrence dans les échanges et les prix ne constituent que des
exemples particulièrement nets d'un état de choses qui revient sans cesse partout.
Toute activité sociétaire, en tant qu'elle oriente l'activité, celle des autres aussi
bien que la sienne propre, d'après ses règlements, est évidemment, de la part des
participants, l'expression d'une constellation d'intérêts extrêmement variés et elle
n'est absolument pas autre chose. Comme nous l'avons déjà vu à maintes reprises,
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 29
le contenu de cette activité ne se laisse en général caractériser autrement que
d'une façon purement formelle : l'individu isolé croit trouver un intérêt à pouvoir
compter sur l'activité d'un ou de plusieurs autres qui a, fait l'objet d'un accord par
socialisation et à orienter en conséquence sa propre activité.
6. L'entente.
Retour à la table des matières
Il y a des complexes d'activité communautaire qui, tout en restant étrangers à
un règlement convenu de façon rationnelle par finalité,
i) se développent pourtant, quant à leur effet, comme s'il y avait eu un accord
préalable et
2) qui se caractérisent par le fait que cet effet spécifique se trouve conditionné
par la nature de la relation [453] significative de l'activité des individus isolés. -
Tout échange rationnel par finalité de la « monnaie » implique, outre l'acte singu-
lier de la socialisation avec le partenaire de l'échange, la relation significative à
l'activité future d'une multitude indéterminée et indéterminable d'individus actuels
et potentiels qui possèdent de l'argent, cherchent à s'en procurer ou songent à en
échanger. En effet, nous orientons notre propre activité d'après l'espoir que
d'autres « acceptent » aussi de l'argent, car il s'agit de la condition qui rend préci-
sément possible l'usage de la monnaie. L'orientation significative prend alors en
général l'aspect d'une orientation d'après nos intérêts à couvrir nos propres be-
soins et indirectement aussi d'après l'idée que nous nous faisons que les autres ont
à couvrir respectivement les ~ leurs. Néanmoins, elle ne s'oriente nullement
d'après un règlement stipulant comment les participants représentés devraient
couvrir leurs besoins. Au contraire, l'absence au moins relative d'une disposition
(concernant l’« économie commune ») qui réglementerait la couverture des be-
soins de ceux qui participent à la circulation monétaire, constitue précisément la
présupposition de l'usage de là, monnaie. Cependant, le résultat global de ces opé-
rations apparaît normalement à beaucoup d'égards « comme s'il » avait été obtenu
par une orientation de l'activité d'après une stipulation réglementant la couverture
des , besoins de tous les participants. Il en est ainsi par suite de la relation signifi-
cative de l’activité de chaque usager de la monnaie, dont la situation, semblable à
celle de tout individu qui, fait un échange, se présente en moyenne dans certaines
limites, de telle sorte que son intérêt lui commandera normalement de prendre en
considération dans une certaine mesure les intérêts des autres, parce qu'ils consti-
tuent la base normale qui conditionne les « expectations » que l'activité des autres
lui permet de nourrir. Le « marché », en tant qu'il est un complexe idéaltypique de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 30
ce genre d'activité, met ainsi en évidence le caractère que nous venons d'intro-
duire grâce à la formule du « comme si ».
Dans le cas-limite idéaltypique et « rationnel par finalité », on présente une
communauté linguistique comme une multiplicité d'actes singuliers de l'activité
communautaire qui s'orientent d’après l'espoir de parvenir chez autrui à la «.com-
préhension » d'un sens visé. Du fait que ce phénomène se reproduit en masse
d'une manière ou d'une autre chez une multitude d'individus grâce à l'utilisation
dans un sens significativement analogue de certains symboles extérieurement ana-
logues, « comme si » ceux qui parlent orientaient leur comportement d'après des
règles grammaticales convenues à cet effet, nous nous trouvons en présence d'un
deuxième exemple qui répond à la caractéristique indiquée au début de ce para-
graphe, étant donné que ce phénomène est déterminé par la relation significative
des actes des individus singuliers qui se parlent.
[454] Ces. deux exemples n'ont presque rien d'autre en commun que cette
seule caractéristique. Bien que de part et d'autre il soit possible d'illustrer la ma-
nière dont intervient l'effet global par le recours à quelques parallèles extérieurs,
on ne saurait cependant y trouver aucun élément important pour la connaissance.
La notion du « comme si » permet donc uniquement de fonder, dans les deux cas,
une problématique existant au niveau de la sociologie, car pour le reste elle intro-
duit aussitôt à deux séries de concepts totalement différents par leur contenu.
Toutes les analogies avec l’« organisme » et avec les autres concepts analogues
d'ordre biologique sont condamnées à la stérilité. A quoi il faut encore ajouter que
l'activité communautaire des individus n'est pas seule à provoquer un tel effet glo-
bal, qui se présente t comme si » l'activité avait été déterminée par un règlement
convenu; il peut également, et même de façon beaucoup plus frappante, être le
fruit des diverses formes de l'activité « par similitude » et de l'activité de t
masse » qui n'appartiennent pas à la catégorie de l'activité communautaire (115)
En effet, suivant la définition que nous avons adoptée, l’élément caractéris-
tique de l’« activité communautaire » réside dans la relation significative de l'acti-
vité d'un individu « à » celle d'autrui. La simple « similitude » du comportement
d'une pluralité d'individus ne suffit donc pas. Ni non plus n’importe quelle espèce
d'« action réciproque ». Ni enfin l'« imitation » purement comme telle. Quelque
« similaire » que puisse être en un point quelconque le comportement des
membres d'une « race », il n'y a lieu, à notre avis, de parler d'une « communauté
raciale » qu!à la condition qu'apparaisse chez les membres de la race une activité
comportant une relation significative réciproque . pour ne considérer que l'absolu
minimum, il faut par exemple que les membres d'une race se « séparent » en un
point quelconque du monde qui leur est « étranger » pour la raison que d'autres
membres de leur race le font aussi (peu importe de quelle manière et dans quelle
mesure). Lorsque dans la rue une masse de passants réagît à une averse en ou-
vrant les parapluies, on ne saurait parler d'une activité communautaire, mais
seulement d'une activité « similaire d'une masse » [massenhaft gleichartiges Han-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 31
deln]. On ne peut non plus qualifier comme telle une activité provoquée parla
simple «influence » du comportement d'autrui, en l'absence de toute relativité si-
gnificative. Par exemple au moment d'une panique. Ni non plus la « suggestion
collective » dont une foule de passants dans là rue serait victime au moment d'une
cohue. Dans les cas où le comportement des individus singuliers est influencé par
le simple fait que d'autres personnes, placées dans la même situation, se com-
portent d’une manière déterminée, nous parlerons d'un comportement « condi-
tionné par la masse » [massenbedingtes Sichverhalten].
En effet, il n'y a pas de doute que le simple 'fait qu'une « masse s d'individus
isolés est mise simultanément [455] en relation, même quand elle se trouve dis-
persée dans l'espace (dans le cas de la presse par exemple), peut influencer la na-
ture du comportement de tous ces individus, en un sens que nous n'avons pas à
discuter ici, car il. fait l'objet des recherches de la « psychologie des masses ». De
toute évidence les transitions entre l'activité « conditionnée par la masse » et l'ac-
tivité communautaire sont en réalité parfaitement flottantes. Ainsi, la panique
contient déjà, en plus des éléments purement conditionnés par la masse, d'autres
qui sont de l'ordre de 1'activité communautaire. Le comportement des passants du
précédent exemple se développe dans le sens d'une activité communautaire
lorsque, pour riposter aux menaces, proférées par un ivrogne armé, un certain
nombre d'entre eux se jettent sur lui pour le maîtriser par une intervention com-
mune, éventuellement « en se partageant le travail ». Ou bien encore, lorsqu'on
intervient de la même façon pour porter secours en commun à un individu griève-
ment blessé. Du fait que dans ces cas l'on agit en divisant le travail, on voit avec
évidence que l'activité communautaire est totalement différente de l'activité « par
Similitude » comme telle et signifie souvent le contraire. D'où aussi la différence
avec l'activité « imitative » [nachahmendes Handeln]. L'« imitation » peut n'être
qu'un simple comportement « conditionné par la masse» et plus souvent encore
une activité qui s'oriente d'après le comportement de celui qu'elle imite pour le
« copier ». On adopte d'autre part cette dernière attitude plutôt en vertu d'une esti-
mation - rationnelle par finalité ou autre - de la valeur intrinsèque de l'activité
imitée ou même seulement par relation significative à certaines expectations, à
cause des nécessités de la concurrence par exemple. Il y a une vaste gamme de
transitions qui mène jusqu'au cas d'une activité communautaire très spécifique, au
sens où l'on imite un comportement parce qu'il passe pour le signe de l'apparte-
nance à un cercle de personnes qui - pour une raison ou une autre - revendiquent
un « honneur social » spécifique et en jouissent dans une certaine mesure. Ce der-
nier cas cependant dépasse déjà manifestement la sphère de l'activité purement
« imitative » et ne se laisse donc pas caractériser entièrement par cette catégorie.
L'existence d'une « communauté linguistique ». [Link] pas pour nous qu'il
y ait une similitude conditionnée par la masse au moment de proférer des com-
plexes phonétiques déterminés (cela n'est absolument pas nécessaire) ni même
qu'un individu « imite » les faits et gestes d'un autre, mais plutôt que, au moment
de s'« exprimer », un comportement s'oriente significativement d'après certaines
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 32
chances données en moyenne [456] de se faire comprendre au sein d'un cercle
d'hommes et qu'en conséquence on est en droit de s'attendre en moyenne à ce ré-
sultat significatif. De même, la notion de « domination » ne signifie pas qu'une
force naturelle plus puissante réussit à s'imposer d'une manière ou d'une autre,
mais qu'il existe une relation significative de l'activité des uns (« commande-
ment ») à celle des autres (« obéissance ») et inversement, de sorte qu'on est en
moyenne en droit de compter sur la réalisation des espoirs d'après lesquels on
oriente de part et d'autre l'activité (116).
Le phénomène caractérisé par le « comme si » ne donne donc pas lieu à une
catégorie spéciale de manifestations caractéristiques [Link] pourrions tirer par-
ti. Au lieu de cela, nous voudrions introduire une autre distinction dans la diversi-
té des faits en nous référant à ce que nous venons de dire de l’« imitation » et de
la « domination ». Nous entendons par « entente » [Einverständnis] (114) le fait
qu'une activité qui s'oriente d'après les expectations que suscite le comportement
d'autrui possède une chance « valant » empiriquement de voir ses expectations se
réaliser, pour la raison qu'il existe objectivement une probabilité selon laquelle les
autres considéreront pratiquement eux aussi ces expectations comme significati-
vement « valables » pour leur propre comportement, malgré l'absence de tout ac-
cord préalable. Les motifs pour lesquels on peut compter sur ce comportement
d'autrui sont conceptuellement indifférents. Nous appellerons « activité en en-
tente » [Einverständnishandeln] l'activité communautaire qui s'oriente (et tant
qu'elle s'oriente) dans son développement d'après cette sorte de chances d' « en-
tente ».
Il ne faut évidemment pas confondre l'entente « valant » objectivement - au
sens des chances évaluables – avec l'attente subjective de l'agent singulier qui es-
compte que d'autres considéreront de leur côté comme significativement valables
les expectations qu'il nourrit lui-même. Pas plus qu'il ne faut confondre la validité
empirique d'un règlement convenu avec l'espoir subjectif qu'on respectera son
sens visé subjectivement. Il existe néanmoins réciproquement dans les deux cas
une relation, celle de la causalité adéquate compréhensible entre la validité objec-
tive moyenne des chances (saisie logiquement sous la catégorie de la « possibilité
objective ») et les expectations subjectives qu'on nourrit en moyenne. - De même
qu'à propos de l'orientation d'après un accord, l'orientation subjective de l'activité
d'après l'entente petit dans le cas particulier n'être qu'apparente ou approximative
[457] et cela ne manquera pas d'avoir une influence sur le degré et l'univocité des
chances empiriques de validité. Les individus qui sont communalisés [die Verge-
meinschafteten] par entente peuvent agir intentionnellement à l'encontre de l'en-
tente, tout comme les individus socialisés le peuvent à l'encontre d'un accord. De
la même manière que le « voleur » de notre exemple de la socialisation, le « ré-
fractaire » à l'entente de domination peut néanmoins orienter son activité d'après
le contenu significatif de l'entente saisi subjectivement (par dissimulation). Pour
cette raison il ne faut pas confondre, même sous l'angle subjectif, le concept d'
« entente » et celui de la « satisfaction » [Zufriedenheit] qu'éprouveraient les par-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 33
ticipants pour sa validité empirique. En effet, la peur des conséquences fâcheuses
peut inciter un individu à se « soumettre » au contenu significatif moyen d'une re-
lation de domination autoritaire, tout comme elle peut l'inciter à participer à un
accord « libre» qui lui déplaît. Néanmoins, un mécontentement persistant est une
menace pour les chances d'une entente de subsister empiriquement, mais il ne la
supprime pas tant que le détenteur du pouvoir autoritaire possède objectivement
une chance importante de pouvoir compter sur une obéissance à ses ordres
(conformé-, ment au sens saisi en moyenne). Pourquoi ? Cette question est impor-
tante pour autant que - tout comme dans une socialisation - la simple orientation
d'après les expectations que suscite le comportement d'un ou de plusieurs autres
(par exemple la simple peur des « sujets » devant le « maître ») constitue le cas-li-
mite et comporte un haut degré d'instabilité ; en effet, là aussi les « expectations »
sont « fondées » d'autant plus objectivement que l'on pourra compter avec davan-
tage de probabilité sur le fait que les t individus qui s'entendent » [die Einverstan-
denen] considéreront en moyenne que (subjectivement) une « activité conforme à
l'entente » [einverständnisgemässes Handeln] a pour eux un caractère obligatoire
(peu importe pour quelles raisons). Il y a aussi certains « accords » qui, en fin de
compte, peuvent « valoir » en vertu de cette entente (d'ordre légal). Il ne faut donc
pas, confondre entente qui a cours [geltendes] et « accord tacite ». Depuis le rè-
glement convenu explicitement jusqu'à l'entente il y a évidemment toute une
gamme de transitions, dont l'une consiste précisément dans le comportement que
les participants regardent pratiquement en moyenne, de part et d'autre, -comme un
règlement convenu par accord tacite. Un tel cas ne présente cependant en principe
rien de particulier par rapport à l'accord explicite. Un accord t imprécis s consiste
empiriquement en un règlement qui est tout particulièrement exposé à diverses
conséquences [458] pratiques, au gré des habitudes courantes d'en interpréter la
chance. Par contre, en ce qui concerne son type pur, l'entente « qui a cours », ne
comporte absolument rien d'un statut ni plus spécialement d'un accord. Les indivi-
dus communalisés par entente peuvent,le cas échéant, n'avoir jamais été en
contact les uns avec les autres, et malgré cela l'entente peut avoir empiriquement
à leurs yeux la validité d'une « norme-» presque sacrée, comme on le voit à pro-
pos de l'exemple du comportement sexuel de membres de clans exogamiques qui
se rencontrent pour la première fois, bien que souvent les communautés diffèrent
profondément quant à leur organisation politique et à leur langue. Il en est égale-
ment de même de l'usage de la monnaie où l'entente consiste dans la chance d'un
bien à manipuler, suivant le sens visé dans l'acte d'échange en question; elle est
reconnue par un nombre incalculable de personnes comme un moyen « valable »
pour payer les dettes, c'est-à-dire comme un moyen permettant de s'acquitter
d'une activité communautaire considérée comme « obligatoire ».
.Toute activité communautaire n'entre pas dans la catégorie de l'activité en en-
tente, mais uniquement celle qui fonde en moyenne son orientation sur les
chances de l'entente. Il en sera ainsi de la ségrégation sociale opérée par une com-
munauté raciale si on est en droit de s'attendre, dans une mesure relativement im-
portante, à ce que ses membres y verront pratiquement en moyenne une sorte de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 34
comportement obligatoire. Sinon, on aura tout simplement affaire, suivant les cas,
à une activité communautaire conditionnée par la masse ou même à une simple
activité communautaire d'individus isolés, dépourvue d'entente. Les transitions
sont évidemment flottantes. Cela est particulièrement marquant à propos des
exemples cités de l'ivrogne qu'on cherche à maîtriser et du blessé auquel on porte
secours. Quand des individus isolés agissent ensemble, nous avons affaire subjec-
tivement à quelque chose de plus qu'à une simple coopération de fait [faktisches
Zusammenwirken] par simple activité communautaire, pourvu que l'activité
s'oriente d'après une quelconque entente présupposée comme t ayant cours » em-
piriquement, au sens où chaque individu par exemple s'estime obligé de participer
à l'action commune présente ami efficacement et aussi longtemps qu'il,convient
au « sens » saisi en moyenne, dans cette collaboration. En moyenne, ces deux
exemples se comportent graduellement de façon différente : l'activité qui consiste
à porter secours à un blessé va plutôt dans le sens d'une activité en entente, tandis
que l'autre est plutôt une activité communautaire par simple coopération de fait.
Évidemment, tout comportement de [459] plusieurs individus qui se présente ex-
térieurement comme une coopération n'est pas encore une activité communautaire
ni même une activité en entente. D'autre part une coopé,ration extérieure n'appar-
tient nullement au concept d'activité en entente. Ce qui manque par exemple tota-
lement, dans tous ces cas, c'est la relation significative à l'activité de tiers incon-
nus.
De la même manière que dans les deux exemples précédents, l'activité en en-
tente des membres d'une famille se distingue graduellement de l'activité commu-
nautaire qui se rapporte à l'activité potentielle d'autres personnes spéculant sur un
échange. Dans ce dernier cas, c'est uniquement en tant que les expectations se
fondent sur les chances de l'orientation moyenne de l'activité des autres d'après
des validités reconnues, ce qui veut dire normalement en tant que ces expectations
ont un fondement « légal », qu'ils constituent une entente. C'est uniquement dans
cette mesure qu'une pareille activité est une activité 'en entente, Dans, tous les
autres cas elle n'est qu'une activité communautaire conditionnée par une entente
[einverständnisbedingtes ~ Gemeinschaftshandeln]. D'autre part, l'exemple du
blessé auquel on porte secours montre que le contenu de l’« entente » peut com-
porter une relation à un but [Zweckbezogenheit] tout à fait concrète, sans avoir le
caractère abstrait d'une « règle ». Il peut également arriver dans les cas où nous
supposons la « permanence » d'une et même communalisation par entente [Ein-
verständnisvergemeinschaftung], par exemple celle « amitié », que nous nous
trouvions en présence d'un contenu dont l'objet varie constamment et qui ne se
laisse déterminer que par référence , à un contenu significatif Permanent qu'on
peut construire idéaltypiquement et auquel les agents attribuent chaque fois d'une
manière ou d'une autre une validité. Ce contenu peut lui aussi varier, alors que les
personnes restent les mêmes : ici aussi c'est l'opportunité qui décidera s'il faut dé-
signer la relation en question comme une modification de l'ancienne qui, « conti-
nue » à subsister ou comme une toute « nouvelle ». Cet exemple, et mieux encore
celui d'une relation érotique, montrent en outre clairement que les relations signi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 35
ficatives et les e expectations » qui constituent l'entente sont loin d'avoir nécessai-
rement le caractère d'un calcul rationnel par finalité ou celui d'une orientation
d'après des « règlements » qui se laissent construire rationnellement. Au contraire,
s'orienter « valablement » d'après des « expectations » signifie simplement, dans
le cas d'une entente, qu'un individu possède la chance de pouvoir orienter en
moyenne son propre comportement d'après un contenu significatif déterminé du
comportement (intérieur ou extérieur) d'autrui, contenu que l'on reconnaît plus ou
moins fréquemment comme « valable », encore qu'il puisse être irrationnel. C'est
pourquoi, tout comme pour la [460] socialisation, seule l'étude des cas particuliers
permettra de déterminer jusqu'à quel point les régularités du comportement pra-
tique découlent en moyenne du contenu significatif de l'entente qu'on peut en
moyenne exprimer dans des «règles ». Car, là non plus, l'activité conditionnée par
une entente n'est pas identifiable à l'activité en entente. Une « convention d'état »
[Standeskonvention] est par exemple une activité en entente consistant dans le
comportement qui « vaut » chaque fois en moyenne comme empiriquement obli-
gatoire. C'est grâce à la reconnaissance d'une « validité » dans l'entente que la
« convention » diffère de la simple «'coutume » qui repose sur une quelconque
« habitude » ou sur une « disposition invétérée », tout comme elle diffère du droit
par l'absence d'un appareil de contrainte. Bien entendu, ces différences sont flot-
tantes dans l'un et l'autre cas. Une convention d'état peut parfois être en mesure de
susciter des conséquences de fait pour le comportement des intéressés, sans que
celles-ci acquièrent de leur côté la validité d'une entente obligatoire. Ainsi, cer-
taines conventions féodales ont pu voir dans le commerce une activité contraire
aux bons usages et ont par conséquent entraîné une dépréciation du degré de leur
propre légalité par suite du contact avec les marchands.
Des motifs, des fins, des « dispositions intérieures » de nature foncièrement
différente et qui sont compréhensibles d'une façon rationnelle par finalité ou
« uniquement par la psychologie » peuvent avoir pour résultantes des activités
communautaires identiques quant à leur relation significative ainsi que des en-
tentes identiques dans leur validité empirique. Ce qui constitue le fondement réel
d'une activité en entente, ce n'est rien d'autre qu'une constellation d'intérêts « exté-
rieurs » ou «internes », qui agit sur la validité univoque, différente suivant les cas,
de l'« entente », bien que la nature de ces intérêts puisse au demeurant être condi-
tionnée par des « dispositions intérieures » et des fins extrêmement hétérogènes
entre elles chez les 'individus singuliers. Il va sans dire que nous ne nions nulle-
ment la possibilité d'approfondir le contenu des motifs, des intérêts et des « dispo-
sitions intérieures » qui sont à la fois à la base et aussi le plus fréquemment en
moyenne à l'origine de la formation et de la durée des diverses sortes d'activités
communautaires et spécialement des activités en entente qu'il faut différencier
suivant la direction subjective et prédominante de leur « sens ». C'est précisément
cette étude qui constitue l'une des tâches de toute sociologie qui vise un contenu.
Les concepts très généraux par contre que nous avons à définir ici sont nécessai-
rement pauvres en contenu [inhaltsarm]. Les transitions entre l'activité en entente
et l'activité sociétaire sont naturellement flottantes - celle-ci ne constituant qu'un
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 36
cas spécial [461] de celle-là, à savoir celui qui est ordonné selon un statut. Ainsi,
l'activité en entente de passagers d'un tramway qui « prennent le parti » d'un com-
pagnon de route en conflit avec le receveur, se transforme en activité sociétaire si,
par la suite, ils s'associent pour déposer éventuellement en commun une
« plainte ». En outre, partout où l'on crée de façon rationnelle par finalité un sta-
tut, on se trouve toujours en présence d'une « socialisation », il est vrai dans des
limites et dans un sens extrêmement variables. Ainsi, il se produit déjà une socia-
lisation lorsqu'on fonde, pour les membres d'une « race » qui affirment leurs
« particularités » conformément à une entente, mais sans accord, une revue avec
éditeur, directeurs, collaborateurs et abonnés, en vue de donner, avec des chances
plus ou moins grandes de validité, des « directives » à l'activité en entente jus-
qu'alors amorphe. Il en est de même lorsque, pour favoriser une communauté lin-
guistique on créé une « Académie » du genre de la Crusca ou bien des « écoles»
dans lesquelles on enseigne les règles grammaticales. Ou encore, lorsqu'on met au
service de la « domination » politique un appareil de règlements rationnels et une
administration. Inversement, il se produit d'ordinaire parmi les individus sociali-
sés à partir de presque toute socialisation une activité en entente conditionnée par
la socialisation [vergesellschaftungsbedingtes Einverständnishandelm] qui dé-
passe la sphère de ses fins rationnelles. Toute société de joueurs de quilles
conduit à certaines conséquences « conventionnelles » pour le comportement des
adhérents, ce qui veut dire qu'elle suscite en dehors de la socialisation une activité
communautaire orientée d'après une «entente ».
Au cours de son activité l'individu singulier participe sans arrêt à de nom-
breuses activités communautaires, activités en entente et activités sociétaires. Il
est même concevable que son activité communautaire puisse se rapporter signifi-
cativement dans chaque acte particulier à une autre sphère de l'activité d'autrui et
à d'autres ententes et socialisations. Plus les sphères d'après lesquelles l'individu
oriente rationnellement son activité, sont nombreuses et diverses quant à la nature
des chances qui leur sont constitutives, plus aussi la « différenciation sociale » ra-
tionnelle s'accentue; de même, plus l'activité prend le caractère d'une socialisa-
tion, plus aussi l'« organisation sociale rationnelle » s'accentue. Naturellement un
individu peut participer par un seul et même acte de son activité à une multitude
d'espèces d'activités communautaires. Ainsi, l'acte d'échange [462] qu'un individu
réalise avec x, mandataire d'y qui est de son côté l'« organe » d'une association à
but déterminé, comporte
1) une socialisation par la langue,
2) une socialisation par l'écriture,
3) une socialisation par l'échange avec x personnellement,
4) une autre avec y personnellement,
5) une autre encore avec l'activité sociétaire de ceux qui sont membres de l'as-
sociation à but déterminé, et
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 37
6) enfin, par ses conditions, l'acte d'échange est orienté d'après les expecta-
tions de l'activité potentielle d'autres individus qui spéculent sur l'échange (les
concurrents de part et d'autre) et après les ententes correspondantes d'ordre légal,
etc. Une action doit nécessairement comporter une activité communautaire pour
être une activité en entente non pour être une activité orientée d'après une en-
tente. Abstraction faite de ce que la capacité d'un individu de disposer de provi-
sions et de propriétés n'est possible normalement que par la chance de la protec-
tion que l'appareil de contrainte de la communauté politique lui garantit, elle n'est
cependant orientée d'après une entente que si et dans la mesure où elle se déve-
loppe relativement à la possibilité de transformer ses propres biens par des
échanges avec autrui. Au surplus, une opération financière de l'ordre de l'« écono-
mie privée » ne comporte rien d'autre que de l'activité sociétaire, communautaire
et en entente. Seul le cas-limite purement théorique de la robinsonnade est entiè-
rement dépourvu de toute activité communautaire et par conséquent de toute acti-
vité orientée d'après une entente, car elle ne se rapporte significativement qu'aux
expectations que suscite le comportement des objets de la nature. Le simple fait
que l'on puisse imaginer un cas de ce genre illustre clairement que n'importe
quelle activité « économique » n'implique pas -nécessairement dans son concept
une activité communautaire. D'une façon très générale les choses se présentent
ainsi : les types qui, dans les diverses sphères de l'activité, sont conceptuellement
les plus. purs se situent souvent au-delà de l'activité communautaire et des en-
tentes, aussi bien dans le domaine du religieux, de l'économique que dans celui de
la conception scientifique ou artistique. Le chemin de l'« objectivation » [Objekti-
vation] ne conduit pas nécessairement à une activité communautaire, encore qu'il
y conduise d'ordinaire très rapidement, et s'il ne conduit pas toujours nécessaire-
ment à une activité en entente, il y mène en règle générale tout spécialement.
Après tout ce que nous venons de dire il ne saurait absolument pas être ques-
tion de confondre l'activité communautaire, l'entente ou la socialisation, avec la
notion d'une relation « des uns avec les autres » ou « des uns en faveur des
autres » en l'opposant à celle « des uns contre les autres». Il est évident que non
seulement la communalisation tout à fait amorphe, mais aussi [463] l'entente ne
sont en rien identiques, à notre avis, à une relation qui «exclurait » les autres.
Seule l'observation des cas particuliers nous permet de dire si une activité est
« ouverte » [offen], ce qui veut dire qu'en tout temps peut y participer celui qui le
désire, ou bien si et dans quelle mesure elle est « close » [geschlossen], ce qui
veut dire que les membres rendent impossible la participation de tiers soit par la
voie de l'entente soit par celle de la socialisation (117). Une communauté linguis-
tique ou une communauté mercantile concrètes possèdent toutes en un point quel-
conque des limites (la plupart du temps flottantes). Cela veut dire, chaque fois,
qu'on ne peut pas prendre normalement en considération dans le calcul des « ex-
pectations » chaque homme individuellement pour voir en lui un participant - ac-
tuel ou potentiel - de l'entente mais uniquement une multitude d'êtres dont le
nombre reste le plus souvent indéterminable. Les membres d'une communauté
linguistique n'ont normalement aucun intérêt à exclure les tiers de leur entente (le
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 38
cas échéant d'une conversation concrète), de même ceux qui s'intéressent au mar-
ché ont souvent tout intérêt à son « extension ». Néanmoins une langue (si elle est
sacrale ou réservée à une caste ou si elle constitue un langage secret) aussi bien
qu'un marché peuvent être clos par entente ou socialisation pour devenir des mo-
nopoles. D'un autre côté, la participation à l'activité communautaire spécifique de
formations politiques concrètes qui est normalement fermée par socialisation peut
cependant rester largement ouverte (à des « immigrants »), précisément pour des
raisons politiques.
Ceux qui participent à une activité en entente peuvent l'utiliser en vue d'un in-
térêt commun dirigé contre des personnes extérieures. Mais cela n'est «pas indis-
pensable. L'activité en entente n'est pas la même chose que la « solidarité », de
même que l'activité sociétaire ne constitue nullement le contraire exclusif de la
sorte d'activité communautaire que nous appelons la « lutte » [Kampf] ; en
d'autres termes . et d'une façon tout à fait générale elle n'est pas le contraire de
l'effort destiné à faire triompher sa propre volonté contre la résistance d'autrui, par
orientation de sa conduite d'après les espoirs que suscite le comportement de
l'autre (118). La lutte pénètre au contraire potentiellement toutes les formes d'acti-
vité communautaire en général. Seule l'étude des cas particuliers nous permet de
dire jusqu'à quel point un acte de socialisation par exemple signifie pratiquement
[464], suivant le but visé subjectivement en moyenne (qui peut être différent pour
chaque individu), l'expression d'une solidarité contre des tiers ou bien un compro-
mis entre des intérêts ou bien simplement un déplacement des formes et des ob-
jets de la lutte que les participants ont souhaités pour une raison ou une autre.
Souvent il contient un peu de chaque. Il n'existe aucune sorte de communauté en
entente, y compris celle qui se combine avec le sentiment de l'abandon, le plus to-
tal, par exemple une relation érotique ou caritative, qui ne renferme, en dépit de
ce sentiment, la possibilité de faire violence à autrui sans aucun ménagement. De
l'autre côté, la plupart des formes de lutte renferment toujours un certain degré de
socialisation et d'entente.
Nous voici devant un cas qu'on rencontre fréquemment à propos des concepts
sociologiques, à savoir que les faits qu'ils désignent se recouvrent partiellement et
parfois à la faveur des mêmes caractéristiques, sauf que celles-ci sont observées à
partir de points de vue différents. La, lutte qui serait totalement dépourvue de
toute espèce de communalisation avec l'adversaire n'est qu'un cas-limite. Depuis
l'exemple de l'assaut des Mongols jusqu'à la manière moderne de mener la guerre
qui se trouve déterminée par un « droit des gens » si précaire soit-il, en passant
par le combat féodal au cours duquel les armes et les moyens de lutte autorisés
étaient réglementés (Messieurs les Anglais, tirez les Premiers) (119), jusu'enfin
au duel réglementé juridiquement ainsi qu'aux « duels amicaux » entre étudiants
qui appartiennent déjà à la « compétition » sportive, nous découvrons partout,
dans un sens toujours croissant, des fragments de plus en plus nombreux d'une
communalisation en entente entre les combattants. Et là où le combat violent s'est
transformé en « concurrence », soit en vue de récolter les lauriers olympiques ou
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 39
des voix au cours d'une campagne électorale, soit en vue de conquérir d'autres
moyens de la puissance, ou encore d'acquérir un honneur social ou un bénéfice,
dans tous ces cas la lutte se déroule toujours sur le terrain d'une socialisation ra-
tionnelle dont les règlements deviennent les « règles du jeu » qui, tout en détermi-
nant les formes de lutte, en déplacent en même temps les chances. Cette « pacifi-
cation » progressive qui d'étape en étape va dans le sens d'un recul dans l'applica-
tion de la force physique, fait rétrograder la violence sans jamais écarter définiti-
vement tout recours à elle. C'est qu'au cours du développement historique, l'usage
de la force physique a été monopolisée de façon croissante par l'appareil de
contrainte d'une espèce déterminée de socialisation et de communauté par, en-
tente, à savoir l'organisation politique. Elle a été ainsi convertie en une menace
organisée de la contrainte par les puissants et finalement, par un pouvoir [Gewalt]
qui se donne formellement l'apparence de la neutralité. Nous allons maintenant
nous occuper brièvement du fait que la « contrainte s de nature physique ou psy-
chique est, d'une manière ou d'une autre, à la base de presque toutes les socialisa-
tions, mais nous ne le ferons que dans les limites indispensables à une étude plus
complète des concepts idéaltypiques que nous avons étudiés jusqu'à présent.
7. Institution et groupement.
Retour à la table des matières
[465] Nous avons rencontré incidemment à plusieurs reprises, à propos des
exemples précédents, un état de chose qu'il convient maintenant de mettre en évi-
dence plus spécialement. Il s'agit du cas où l'individu se trouve être et continue à
être le participant d'une communauté en entente « sans son intervention » [ohne
sein Zutun]. Cela n'exige aucune discussion plus ample lorsqu'il s'agit d'une acti-
vité en entente amorphe comme celle du « parler ». En effet, chacun s'y trouve
« participant » toutes les fois que son activité répond à la présupposition que nous
avons admise comme élément caractéristique (l'entente). Dans d'autres circons-
tances cependant, les choses ne se présentent pas aussi simplement. Nous avons
proposé plus haut comme idéaltype de la « socialisation » l'« association à but
déterminé » rationnelle, ayant pour base un accord explicite portant sur les
moyens, le but et les règlements. Nous avons observé à ce moment qu'une telle
association pouvait être considérée comme une structure durable, en dépit des
changements parmi les membres, et nous avons vu en quel sens il fallait l'en-
tendre. Nous avons donc présupposé que la « participation » des individus singu-
liers, et par là il faut entendre l'expectation fondée en moyenne sur le fait que cha-
cun orientera son activité d'après les règlements, reposait sur un accord rationnel
particulier entre tous les participants. Mais il existe encore d'autres formes très
importantes de la socialisation ayant d'autres caractères. Tout comme dans l'asso-
ciation à but déterminé, l'activité y est ordonnée rationnellement dans une propor-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 40
tion importante, en ce qui concerne les moyens et les fins, par des règlements éta-
blis par certains hommes (donc elle est « socialisée »), mais elle comporte encore
en plus la présupposition fondamentale selon laquelle, sans son intervention, l'in-
dividu S'y trouve normalement mêlé comme membre de l'activité sociétaire et par
conséquent concerné par les espoirs de l'orientation de sa propre activité d'après
les règlements -établis par certains hommes. L'activité communautaire qui leur est
constitutive se caractérise précisément par le fait suivant : étant données certaines
situations objectives dans lesquelles une personne se trouve placée, on attend
d'elle qu'elle participe à l'activité communautaire et tout particulièrement qu'elle
oriente son activité d'après les règlements , et en moyenne on est en droit d'at-
tendre cela d'elle, parce que l'on estime que les individus en question sont « obli-
gés » empiriquement de prendre part à l'activité communautaire constitutive de la
communauté et qu'on y rencontre la chance qu'ils sont tenus de le faire sous la
pression d'un appareil de contrainte (si douce [466] que soit sa forme), éventuelle-
ment même contre leur gré.
Dans le cas particulièrement important de la communauté politique, les situa-
tions auxquelles cette expectation est liée consistent avant tout par exemple dans
le fait d'être issu de personnes déterminées, d'être né dans les limites d'un terri-
toire délimité ou bien, le cas échéant, dans le simple fait d'y séjourner ou d'y exer-
cer certaines activités. Dans ce cas les individus entrent normalement dans la
communauté parce qu'ils y participent « par naissance » et « par éducation ». Les
communautés dans lesquelles on rencontre cet état de choses, nous les appelle-
rons des « institutions » [Anstalten] (120). Celles-ci se caractérisent :
1) au contraire de l' « association à but déterminé » à laquelle on adhère libre-
ment, par le fait que l'on y appartient en vertu de situations purement objectives,
indépendamment de déclarations [Erklärungen] des participants,
2) au contraire des communalisations par entente, dépourvues d'une réglemen-
tation rationnelle et intentionnelle et par conséquent amorphe sous ce rapport, par
le fait qu'elles comportent des règlements rationnels établis par certains hommes
et un appareil de contrainte conçu comme un élément contribuant à déterminer
l'activité. En conséquence, nous n'appellerons pas « institution » n'importe quelle
communauté à laquelle on appartient normalement par, la naissance et par l'édu-
cation : les communautés linguistiques ou domestiques par exemple n'en sont
point. En effet, ces dernières sont dépourvues du statut rationnel en question. Par
contre, le type de structure de la communauté politique qu'on appelle « État » ain-
si que les structures religieuses que l'on appelle d'ordinaire, dans un sens stricte-
ment technique, les « Églises », appartiennent à cette catégorie.
Il y a entre l'institution caractérisée par un statut rationnel et le « groupement »
[Verband] (121) le même rapport qu'entre l'activité sociétaire orientée d'après un
accord rationnel et l'activité en entente. Par « activité de groupement » [Verband-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 41
shandeln ] nous n'entendons donc pas une activité orientée d'après- un statut, mais
d'après une entente, c'est-à-dire une activité en entente :
1) à laquelle il se trouve que l'individu singulier appartient conformément à
une entente sans qu'il y ait eu de sa part résolution rationnelle par finalité d'y par -
ticiper,
2) dans laquelle en outre, malgré l'absence d'un règlement établi à cet effet,
des personnes déterminées (les dirigeants) édictent chaque fois, conformément à
l'entente, des règlements efficaces destinés à orienter l'activité des individus qui
appartiennent au groupement conformément à l'entente, et
3) enfin, dans laquelle les dirigeants ou d'autres personnes sont prêts à exercer
éventuellement une contrainte physique ou psychique, quelle que soit sa nature,
contre les membres qui auraient un comportement contraire à l'entente. [467]
Ici,comme à propos de toute « entente », il s'agit naturellement toujours d'un
contenu significatif conçu en moyenne de façon univoque et de chances moyennes
de validité empirique variables. On peut citer parmi les groupements d'un type
passablement pur : la communauté « familiale » originelle où l'autorité apparte-
nait au « chef de famille », la structure politique « patrimoniale » dépourvue d'un
statut rationnel où elle appartenait au « prince », la communauté d'un « prophète »
entouré de ses disciples, où le premier nommé la détenait et la « paroisse » reli-
gieuse constituée conformément à une entente où un « hiérarche » héréditaire la
détient (122). Par rapport aux autres formes d' « activité en entente », l'activité de
groupement ne présente en principe pas d'autres particularités , de sorte que l'on
peut lui appliquer significativement toute la casuistique de la première.
Presque toutes les activités de groupement de notre civilisation moderne sont
ordonnées d'une façon ou d'une autre, au moins en partie, par des règlements ra-
tionnels - la « communauté domestique » par exemple l'est de façon hétéronome
du fait de la « législation familiale-» établie par l' « institution étatique ». Pour
cette raison, les transitions avec l'institution sont flottantes, d'autant plus qu'il
n'existe de cette dernière que de très rares types « purs ». En effet, plus universel-
lement la civilisation est constitutive d'une activité institutionnelle [Anstaltshan-
deln], moins l'ensemble de cette activité sera en règle générale réglementée d'une
façon rationnelle par finalité. Les règlements que l'on établit par exemple dans le
cadre de l'activité sociétaire des institutions politiques supposons ad hoc qu'elles
ont été établies partout de façon rationnelle par finalité - et qui portent le nom de
« lois », ne font d'abord que trier fragmentairement, du moins en règle générale,
des situations de fait dont certains intéressés veulent qu'elles soient ordonnées ra-
tionnellement. L'activité en entente qui forme effectivement la stabilité de la
structure non seulement empiète sur leur activité sociétaire, en tant qu'elle est
orientée d'après des statuts rationnels par finalité, ainsi qu'il arrive à propos de la
plupart des associations à but déterminé , mais en plus elle est normalement anté-
rieure à l'activité sociétaire. L'« activité institutionnelle » est l'espèce d'« activité
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 42
de groupement » qui est partiellement réglée de façon rationnelle et l'institution
est un groupement qui est partiellement réglé de façon rationnelle. - Pour le reste
la transition est absolument flottante du point de vue sociologique, - encore que
l'institution, tout en étant une « création nouvelle » entièrement rationnelle, ne
soit jamais, en ce qui concerne son domaine de validité, complètement « dépour-
vue » d'éléments relevant du groupement [verbandsleer]. Elle a pour origine une
activité de groupement antérieure ou une activité antérieure réglée par le groupe-
ment [verbandsgeregeltes Handeln] qu'elle rassemble par « annexion » ou unifi-
cation des groupements déjà existants en un groupement d'ensemble nouveau
[468], au moyen d'une série de réglementations élaborées à cet effet, soit en le su-
bordonnant à des règlements entièrement nouveaux valant pour l'activité qui se
rapporte au groupement [verbandsbezogenes Handeln] ou pour celle qui est ré-
glée par le groupement ou pour les deux à la fois, soit en opérant seulement une
modification du groupement à laquelle il faudra dorénavant rapporter l'activité ou
considérer éventuellement le groupement comme affecté par cette réglementation
modifiée, soit enfin en procédant seulement à un changement dans le personnel
des organes de l'institution et spécialement dans l'appareil de contrainte.
Qu'elle soit liée à un développement qu'il faut regarder comme une « créa-
tion » d'une nouvelle institution ou qu'elle ait lieu au cours du déroulement nor-
mal de l'activité institutionnelle, l'instauration d'une réglementation institution-
nelle nouvelle, quelle qu'elle soit, ne s'effectue en général que très rarement par
un « accord » autonome conclu entre tous ceux qui participeront à l'activité fu-
ture, relativement à laquelle on escompte, d'après le sens visé en moyenne, la
loyauté des membres à l'égard du statut. En réalité, ces réglementations sont
presque toujours octroyées [Octroyierung] (123). Cela signifie que des individus
déterminés proclament qu'un statut sera valable pour l'activité qui se rapporte au
groupement ou pour celle qui est réglée par lui et que les personnes associées
dans l'institution (les sujets du pouvoir institutionnel) s'y soumettront effective-
ment de façon plus ou moins complète par une orientation plus ou moins uni-
voque et significativement loyale de leur activité. En d'autres termes, dans les ins-
titutions, le règlement établi prend une validité empirique sous la forme d'une
« entente ». Ici aussi il faut bien distinguer la notion d'entente de celle de « conni-
vence » [Einverstandensein] ou de ce qu'on appelle un « accord tacite ». Il faut au
contraire la comprendre comme la chance moyenne suivant laquelle ceux qui sont
« censés » [die Gemeinten] être concernés, selon le sens compris en moyenne, par
le statut octroyé, le considéreront effectivement et pratiquement comme « va-
lable » pour leur comportement - peu importe conceptuellement qu'ils le fassent
par peur, par conviction religieuse, par piété à l'égard du dominateur, par évalua-
tion rationnelle par finalité ou toute autre espèce de motifs - et qu'en conséquence
ils orienteront en moyenne leur activité dans le sens conforme au statut. - L'octroi
peut être le fait des « organes de l'institution » sur la base de leur activité spéci-
fique institutionnelle, valant empiriquement selon le Statut, en vertu d'une entente
(octroi autonome). Il en est ainsi des lois promulguées par une institution totale-
ment ou partiellement autonome vers l'extérieur (par exemple l'État). Il peut éga-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 43
lement être hétéronome, être imposé de l'extérieur, au sens par exemple où, pour
ce qui concerne l'activité sociétaire des membres [469] d'une Église, d'une com-
munauté religieuse ou de tout autre groupement à caractère institutionnel, le statut
est octroyé par un autre groupement, le groupement politique par exemple, et que
les membres de la communauté réglementée de façon hétéronome s'y soumettent
au cours de leur activité communautaire.
La très grande majorité des statuts qui réglementent aussi bien les institutions
que les associations ne sont pas originellement le fruit d'un accord, mais ils sont
octroyés. Cela veut dire qu'ils ont été imposés à l'activité communautaire par des
hommes ou des groupements d'hommes qui, pour une raison ou une autre, ont été
en fait capables d'exercer par leur volonté une influence sur cette activité commu-
nautaire, sur la base de l'« expectation que suscite l'entente ». De son côté, le pou-
voir positif de l'octroi peut, conformément à l'entente, « valoir › empiriquement
comme devant échoir à certains hommes à titre personnel ou bien en vertu d'attri-
buts déterminés ou encore parce qu'ils sont choisis selon certaines règles (par
l'élection par exemple). L'ensemble des prétentions et représentations d'un pou-
voir octroyant « en vigueur », qui ont cours empiriquement parce qu'elles déter-
minent de fait suffisamment en moyenne l'activité des membres, on peut l'appeler
la « constitution » [Verfassung] de l'institution en question. La constitution est
consignée, dans une proportion très variable, dans un texte rationnel explicite. Il
arrive souvent que les questions qui sont pratiquement les plus importantes n'y fi-
gurent pas, parfois même intentionnellement, encore que ce ne soit pas ici l'en-
droit de discuter les motifs de cette absence. Aussi les statuts ne fournissent-ils
que des renseignements incertains sur le pouvoir d'octroi empiriquement en vi-
gueur, qui repose en fin de compte toujours sur une « entente » conforme au grou-
pement . En vérité, le contenu décisif de l'entente qui représente l'expression de
la véritable « constitution » empiriquement en vigueur consiste naturellement
chaque fois dans les seules chances évaluables suivantes : à quels hommes, en
dernière analyse se « soumettront » pratiquement en moyenne ceux qui, selon l'in-
terprétation courante, sont chaque fois visés par la contrainte, dans quelle mesure
et sous quels rapports ? Les auteurs de constitutions rationnelles par finalité
peuvent ainsi lier l'octroi de statuts obligatoires à l'approbation de la majorité dés
membres ou à celle de la majorité de certaines personnes désignées en vertu d'at-
tributs déterminés ou encore à celle de personnes à choisir selon d'autres règles.
Cela n'empêche évidemment pas la minorité de n'y voir autre chose qu'un « oc-
troi », comme le voulait une conception assez largement répandue dans nos pays
au cours du Moyen Âge et encore régnante au seuil de l'époque contemporaine,
dans le mir russe par exemple qui n'avait pas oublié [470] qu'à proprement parler
bien que le principe de la majorité ait déjà été officiellement reconnu à cette
époque) un statut « valable » exige l'approbation personnelle de la totalité des
personnes qu'il est destiné à lier.
Par sa nature même, tout pouvoir d'octroi a pour fondement une influence spé-
cifique, variable chaque fois quant à son étendue et son genre, à savoir la « domi-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 44
nation » [Herrschaft] que certains hommes concrets exercent sur l'activité de
groupement des autres (par exemple la domination des prophètes, des rois, des
chefs patrimoniaux, des chefs de famille, des Anciens et autres notables, dès fonc-
tionnaires, des chefs de partis et autres sortes de chefs qui ont, du point de vue so-
ciologique, un caractère essentiellement divers). Cette influence dépend à son
tour de motifs extrêmement variés par nature, parmi lesquels il faut également.
comprendre la chance de, l'application d'une contrainte physique ou psychique de
toute, espèce. Il faut rappeler ici la remarque faite plus haut : l'activité en entente
qui s'oriente simplement d'après les expectations (particulièrement la « peur » des
sujets) ne constitue que le cas-limite relativement instable. La chance de la validi-
té empirique de l'entente sera ici aussi, dans des conditions identiques pour le
reste, d'autant plus solide que l'on pourra en moyenne,, compter davantage sur le
fait que les subordonnés obéiront pour la raison qu'ils considèrent, également du
point de vue subjectif, la relation de domination comme « obligatoire » pour eux.
Dans la mesure où il en est ainsi en moyenne ou approximativement, la domina-
tion se fonde sur l'entente par légitimité [Legitimitäts Einverständnis]. Nous nous
heurtons ainsi au problème que pose la domination en tant qu'elle est le fonde-
ment le plus important de presque toutes les activités de groupement, mais il fera
l'objet d'un examen particulier qu'il n'y a pas lieu d'aborder maintenant (124). En
effet, l'analyse sociologique de cette question dépend essentiellement des diffé-
rents fondements possibles, subjectivement significatifs, de l'« entente » par légi-
timité qui détermine d'une manière fondamentalement importante son caractère
spécifique partout où la peur toute nue devant la violence directement menaçante
ne conditionne pas l'obéissance. Or, ce problème ne se laisse pas discuter d'une
manière accessoire; c'est pourquoi il nous faut abandonner l'essai pourtant tentant,
d'examiner de plus près, dès maintenant, les « véritables » problèmes que soulève
une théorie sociologique du groupement et de l'institution.
Dans le détail, le chemin du développement conduit sans cesse - comme nous
l'avons vu plus haut - des règlements concrets et rationnels de l'ordre du groupe-
ment à l'instauration d'une activité en entente plus « vaste ». En gros cependant,
au cours [471] du développement historique qu'il nous est possible de dominer,
nous ne constatons nullement, d'une façon univoque une « substitution » de la so-
cialisation à l'activité en entente, mais certainement une réglementation ration-
nelle par finalité, toujours croissante, de l'activité en entente sur la base de statuts
et tout particulièrement une transformation toujours croissante des groupements
en institutions ordonnées de façon rationnelle par finalité.
Que signifie pratiquement la rationalisation des règlements d'une communauté
(125) ? Pour qu'un commis ou même le gérant d'un commerce « soient au cou-
rant » des règles de la comptabilité et orientent selon elles leur activité par une ap-
plication « correcte » - ou même dans le cas particulier « incorrecte » par suite
d'erreurs ou de fraudes - il n'est manifestement pas nécessaire qu'ils aient présent
à l'esprit les principes rationnels Sur la base desquels ces normes ont été conçues.
Pour être en mesure d'appliquer « correctement » les opérations élémentaires de
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 45
l'arithmétique à n'est pas nécessaire d'avoir rationnellement les théorèmes algé-
briques qui sont par exemple à la base de la règle de soustraction : « je ne puis
soustraire 9 de 2, j'ajoute donc une dizaine. » La « validité » empirique de l'opéra-
tion arithmétique est un cas de la « validité par entente». « Entente » [Ein-
verständnis] et « compréhension » [Verstândnis] ne sont cependant pas iden-
tiques. Les opérations, arithmétiques nous sont « octroyées » pendant notre en-
fance exactement de la même façon qu'une ordonnance rationnelle d'un despote
l'est à un sujet. Et elles le sont dans le sens le plus profond comme quelque chose
dont on ne comprend d'abord ni les raisons ni même les buts, mais qui possède
néanmoins une « validité » obligatoire. L'« entente » est donc. en premier lieu une
simple « soumission » au familier parce qu'il est familier. Et il, le restera tou-
jours plus on moins. Ce n'est point sur la base de considérations rationnelles,
mais sur celle de contre-épreuves empiriques familières (octroyées) que nous
constatons si, conformément à l'entente, nous avons fait un calcul « exact ». On
rencontre le même phénomène dans n'importe quel domaine de l'activité, par
exemple, lors que nous utilisons comme il faut un tramway, un lift hydraulique ou
un fusil, sans connaître quoi que ce soit des règles scientifiques qui sont à la base
de leur construction et desquelles le conducteur du tramway ou l'armurier eux-
mêmes ne sont qu'imparfaitement au courant. Aucun consommateur moyen n'a
aujourd'hui une connaissance même. approximative de la technique de production
des biens qu'il utilise quotidiennement, et la plupart du temps il ne sait même pas
de quelle matière ils sont faits ni par quelle industrie ils sont produits. Ce ne sont
jamais que les expectations pratiquement importantes du comportement de ces
objets artificiels qui l'intéressent.
Il n'en va pas autrement [472] des institutions sociales, par exemple celle de la
monnaie. Comment se fait-il au fond que celle-ci possède ces merveilleuses quali-
tés particulières que nous lui connaissons ? L'usager n'en sait rien - d'autant plus
que les spécialistes de l'économie financière eux-mêmes en discutent passionné-
ment. Il en est de même des règlements établis d'une manière rationnelle par fina-
lité. Aussi longtemps que l'on discute de l'élaboration d'une nouvelle « loi » ou
d'un nouveau paragraphe des « statuts d'une association », les personnes qui sont
pour le moins particulièrement intéressées en pratique à la question examinent
d'ordinaire en détail le « sens » visé réellement par le nouveau règlement. Une
fois que la loi est devenue « familière », il peut arriver que le sens originel, visée
par ses auteurs de façon plus ou moins univoque, tombe entièrement dans l'oubli
ou se dérobe' par suite d'un changement de signification, de sorte que seule l'in-
fime fraction des juges et avocats est à même de pénétrer réellement la t fin »
pour laquelle ces normes juridiques embrouillées avaient été autrefois convenues
ou octroyées. Le « public » par contre ne connaît rien de plus de la raison d'être et
de la « validité » empirique des normes, juridiques et par conséquent des
« chances » qui en découlent que ce qui lui est indispensable pour éviter les désa-
gréments les plus choquants. Au fur et à mesure que les lois se compliquent tou-
jours davantage et que la vie sociale se différencie d'une manière croissante, cet
état de choses devient toujours plus universel. Ceux qui connaissent sans doute le
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 46
mieux le sens empiriquement valable des règlements établis, c'est-à-dire les ex-
pectations qui selon toute probabilité résultent en moyenne de la raison pour la-
quelle ils ont été élaborés, de l'interprétation moyenne qu'on. leur donne actuelle-
ment et de la garantie qu'offre l'appareil de contrainte, ce sont précisément ceux
qui ont l'intention d'agir systématiquement à l'encontre de l'entente, c'est-à-dire
ceux qui ont l'intention de les « violer »ou de les « tourner ».
Il y a donc un premier groupe de personnes formé de tous ceux qui octroient
ou « suggèrent » les règlements rationnels d'une socialisation, qu'il s'agisse d'une
institution ou d'une association, en vue de certaines fins déterminées qui sont
peut-être à leur tour très diverses entre elles quant à la conception. Un second
groupe, celui des « organes » de la socialisation, interprète subjectivement de fa-
çon plus ou moins similaire ces règlements et les applique activement - sans avoir
de leur élaboration. Le troisième groupe, formé de personnes qui connaissent sub-
jectivement de façon plus ou moins approximative la manière courante d'appli-
quer ces règlements, les utilise, pour autant qu'ils sont absolument indispensables
à leurs fins privées, comme moyens de l'orientation de leur activité (légale ou illé-
gale), parce qu'ils éveillent des expectations déterminées relativement au compor-
tement d'autrui (celui des « organes » ou des membres d'une institution ou [473]
d'une association). Le quatrième groupe., il s'agit de la « masse », est habitué à
agir - comme on dit - par « tradition », en se conformant plus ou moins approxi-
mativement à un sens compris en moyenne et il respecte les règlements tout en
ignorant la plupart du temps complètement leur fin et leur sens ou même leur
existence. La « validité empirique d'un règlement directement « rationnel » dé-
pend de son côté, selon son centre de gravité, de l'entente par soumission à ce qui
est habituel, familier, inculqué par éducation et qui se répète toujours. Considéré
du point de vue de sa structure subjective, le comportement adopte souvent, et
même de façon prépondérante, le type d'une activité de masse plus ou moins ap-
proximativement uniforme, sans aucune relation significative.
Le progrès que l'on constate dans la différenciation et la rationalisation so-
ciales signifie donc, sinon toujours, du moins normalement quand on considère le
résultat, que, dans l'ensemble, les individus s'éloignent de façon croissante de la
base rationnelle des techniques et des règlements rationnels qui les concernent
pratiquement et que, dans l'ensemble, cette base leur est d'ordinaire plus cachée
que le sens des procédés magiques du sorcier ne l'est au « sauvage ». La rationali-
sation de l'activité communautaire n'a donc nullement pour conséquence une uni-
versalisation de la connaissance relativement aux conditions et aux relations de
cette activité, mais le plus souvent elle aboutit à l'effet opposé. Le « sauvage» en
sait infiniment plus des conditions économiques et sociales de sa propre existence
que le « civilisé », au sens courant du terme, des siennes. Et il n'est pas non plus
universellement juste de dire que l'activité du «civilisé » se développe au total
d'une façon plus subjectivement rationnelle par finalité. Il s'agit plutôt d'une ques-
tion qui se présente différemment au gré des diverses sphères de l'activité : mais,
c'est là un problème pour soi. Ce qui donne sous ce rapport la « note » spécifique-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 47
ment rationnelle à la « situation » du « civilisé » par opposition à celle du « sau-
vage », c'est plutôt :
1) La croyance généralement familière dans le fait que les conditions de sa vie
courante, qu'elles s'appellent tramway, lift, monnaie, tribunal, année ou médecine,
sont en principe d'essence rationnelle, c'est-à-dire qu'elles sont des produits artifi-
ciels de l'homme et qu'elles sont susceptibles d'une connaissance, d'une création
et d'un contrôle rationnels - ce qui implique certaines conséquences importantes
pour le caractère de l'« entente »;
2) La confiance qu'on met en ces choses artificielles en tant qu'elles fonc-
tionnent rationnellement, c'est-à-dire selon des règles connues, et non irrationnel-
lement, à la manière des puissances que le sauvage cherche à influencer par l'in-
termédiaire du sorcier, de sorte que, du moins en principe, on peut compter sur
elles, « calculer » leur comportement et orienter sa propre [474] activité d'après
les expectations univoques qu'elles suscitent. C'est en cela que consiste l'intérêt
spécifique que l'«entreprise » rationnelle capitaliste trouve aux « règlements » ra-
tionnels dont elle peut calculer les chances de fonctionnement pratique comme
elle calcule celui d'une machine (126). Nous reviendrons sur ce point en un autre
endroit.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 48
Notes du traducteur, Julien Freund,
pour le troisième essai :
“Essai sur quelques catégories
de la sociologie compréhensive” (1913)
Retour à la table des matières
(89) Cet essai a été publié la première fois en 1913 dans la revue Logos, t. IV, di-
rigée par H. Rickert. Il s'agit d'un extrait de la première version de Wirtschaft und
Gesellschaft, rédigée probablement entre 1911 et 1913. On y trouve donc un cer-
tain nombre de thèmes qui figurent également dans la deuxième version, sous un
éclairage quelque peu différent, mais également d'autres qui ont été ou bien aban-
donnés au cours de la nouvelle rédaction ou bien non repris, du fait que Weber n'a
pu achever cet ouvrage. Sur la composition de Wirtschaft und Gesellschaft voir
l'article de J. WINCKELMANN: Max Webers opus posthumum dans Zeitschrift
für die gesammte Staatswissenschaft, CV (1949). Ainsi que Weber l'indique dans
les remarques préliminaires de Wirtschaft und Gesellschaf (voir 3e édit. 1947) il a
simplifié et même modifié la terminologie dans la deuxième version afin de
rendre le texte plus intelligible. De fait, la lecture de l'article sur Quelques catégo-
ries de la sociologie compréhensive est particulièrement ardue. La traduction a été
pénible, non seulement à cause du caractère synthétique du style, mais aussi à
cause de la syntaxe et de certaines incorrections (et Dieu sait si la langue alle-
mande est tolérante). En cas de doute, nous avons résolu les difficultés dans le
sens de la plus grande conformité à ce que nous croyons être la pensée de Weber.
(90) Cet ouvrage a paru en français (traduction de Kastler et Mendousse) sous le
titre Psychopathologie générale, 3e édit. (Paris 1923).
(91) F. TÖNNIES (1855-1936), Gemeinschaft und Gesellschaft (ire édit. en 1887,
8e édit. 1935), a été traduit en français par Leif sous le titre Communauté et socié-
té (Paris 1944).
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 49
(92) A. VIERKANDT (1867-1933) avait surtout écrit des articles à la date où pa-
rut cet essai, dans lesquels il essayait de combiner la méthode idéal typique et la
méthode phénoménologique. Ses principaux ouvrages, en particulier sa Gesell-
schaftslehre, ont été écrits plus tard.
(93) GOTTL-OTTLILIENFELD (né en 1868), professeur d'économie politique. Il
fut le collègue de Weber à l'Université de Heidelberg. Principaux ouvrages Der
Wertgedanke (1898), Die Herrschaft des Wortes (1901), Wirtischaft und Technik
(1914), Wirtschaft als Leben (1925) et Bedarf und Deckung (1928).
(94) Weber s'est intéressé très tôt à la philosophie de Husserl puisqu'il le cite dès
sa première étude d'épistémologie sur Roscher und Knies, dans Gesammelte Auf-
sätze zur Wissenschaftslehre, pp.. 77, 102, 109 et 110.
(95) E. LASK (1875-1915), élève de Windelband et de Rickert. Très rapidement
cependant il élabora une philosophie propre qui est sans doute l'une des plus origi-
nales de cette époque : Fichtes Idealismus und die Geschichte (1902), Die Logik
der Philosophie und die Kategorienlehre (1911). Il ne put donner toute sa mesure,
car il tomba au cours de la première guerre mondiale. Voir ses Gesammelte
Schriften, 3 Vol., 1923.
(96) Dès que l'occasion se présentait Weber n'hésitait pas à polémiquer contre cet
ouvrage. Il semble même qu'il ait été l'objet favori de ses attaques surtout lorsqu'il
s'agissait des relations entre économie et droit.
(97) Wirtschaft und Gesellschaft est en effet la section III du traité collectif Grun-
driß der Sozialökonomik auquel ont collaboré ou devaient collaborer d'autres éco-
nomistes allemands, parmi les plus connus Brinkmann, Gottl OttIilienfeld, Lede-
rer (qui devait diriger plus tard l'Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitih,
Michels, von Schulze-Gävernitz, Schumpeter, Sombart, Alfred Weber (le frère de
Max Weber), etc.
(98) Sur les rapports entre évidence et interprétation voir l'étude sur Roscher et
Knies dans Gesammelte Aufsätze zur Wissenschafts1ehre, pp. 115-117 et Wirt-
schaft und Gesellschaft, t. I, Ire partie, chap. 1 § 3, p. 2 et § 6, p. 4.
(99) Sur la notion de compréhension voir également l'étude sur Roscher et Knies,
ibid. pp. 74-78 et 92-93, ainsi que Wirtschaft und Gesellschaft, loc. cit., §§ 5 et 6,
pp. 3-4. On voit combien il est inexact d'attribuer à Weber l'idée d'une opposition
logique entre « explication » et « compréhension », puisqu'il associe même les
deux procédés dans l'«explication compréhensives. Voir également plus loin, pp.
436-437.
(100) Allusion à la phrase de Simmel dans Probleme der Geschichtsphilosophie,
5e édit., p. 84 : « Malgré tout, nous sommes convaincus de ce qu'il n'est pas né-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 50
cessaire d'être César pour comprendre réellement César ni d'être un second Luther
pour saisir Luther. »
(101) Non seulement Weber prend position ici contre le psychologisme alors ré-
gnant, mais encore il refuse à la compréhension d'être une méthode de caractère
purement psychologique, à la manière de Th. Lipps par exemple. La compréhen-
sion est un procédé logique et rationnel au même titre que l'idéaltype, ainsi que le
montre cette étude qui met en rapport compréhension et idéaltype.
(101a) P. Ricœur nous a suggéré que le sens que Littré donne du terme il «expec-
tation » correspond le mieux à l'idée que Weber veut exprimer par Enwartung.
(102) Tout se tient dans la méthodologie de Weber. En particulier les catégories
de « possibilité objective » et de « causalité adéquate », analysées dans la
deuxième section des Études critiques, n'ont de sens, comme l'indique clairement
ce passage, qu'intégrées dans la théorie de l'idéaltype. Voir également plus loin p.
444.
(103) Divers interprètes de Weber, tel E. BAUMGARTEN, Max Weber, Werk
und Person, introduction p. 5, ont vu en lui un des quatre grands démystificateurs
de l'époque contemporaine, avec Marx, Nietzsche et Freud.
(104) Voir l'écrit posthume de WEBER, Die rationalen und soziologischen
Grundlagen der Musik, publié par Th. Kroyer (1re édit. 1921 et 2e 1924). Cette
étude constitue l'appendice de la 2e ,3e et 4e édit. de Wirtschaft und Gesellschaft.
(105) Sur ce point voir la Zwischenbetractung dans Gesammelte Aufsätze zur Re-
ligionssoziologie, t. I, pp. 536-538.
(106) Ce développement peut apparaître comme un nid de difficultés, car on pour-
rait l'interpréter comme si Weber se faisait une conception atomistique de la so-
ciété. Il n'en est rien, si l'on tient compte du titre de cette section. Il s'agit en effet
d'établir la différence entre la manière de voir propre à la sociologie et celle qui
est propre au droit. La sociologie n'envisage pas l'individualité comme telle, mais
en tant qu'elle est porteuse d'une relativité significative aux autres. Cela veut dire
qu'il est sociologiquement impossible de concevoir une relation sociale indépen-
damment des individus qui la composent concrètement et qui entretiennent entre
eux des relations déterminées en tant qu'ils forment telle collectivité et non une
autre. On ne peut pas par exemple penser sociologiquement l'État comme tel en
dehors des individus dont les uns y exercent un commandement et les autres
obéissent. Supprimer les individus, c'est faire de l' État une pure abstraction
idéelle en deçà ou au-delà de la sociologie s'il est vrai que celle-ci, en tant que
science empirique, doit tenir compte des relations réelles que les individus entre-
tiennent relativement à la collectivité. Il est donc sociologiquement impossible de
penser l' État si l'on fait abstraction des règles et de la contrainte d'après lesquelles
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 51
les individus orientent leur activité. De même le concept d' Église est sociologi-
quement vide de sens si l'on fait abstraction de la nature de la croyance des fi-
dèles, de l'observance des rites, etc. Négliger les individus, c'est tomber dans le
pur nominalisme conceptuel. D'où la différence entre la sociologie et la biologie,
puisque cette dernière s'occupe des individus indépendamment de leurs relations
significatives aux autres et d'autre part entre la sociologie et le droit, du fait que ce
dernier traite la collectivité comme une personnalité individuelle ou morale, indé-
pendamment des individus qui la composent. Autrement dit, ce n'est pas la socio-
logie, mais la dogmatique juridique qui traite toute collectivité pour elle-même.
Voir aussi l'étude sur Roscher und Knies, pp. 48 et 67.
(107) Le concept d'« activité comunautaire » (Gemeinschaftshandeln) correspond
à ce que Weber appelle dans Wirtschaft und Gesellschaft, t. I, p. 11, « activité so-
ciale » (soziales Handeln). Notons une fois pour toutes que même si la terminolo-
gie est la même, il n'y a pas nécessairement identité quant au sens entre les
concepts de cet essai et ceux de Wirtschaft und Gesellschaft. Ainsi, la concept d'
« activité communautaire » que l'on rencontre également dans ce dernier ouvrage
n'a pas la même signification que dans l'étude sur les Catégories de la sociologie
compréhensive. J. Winckelmann a relevé avec soin toutes ces différences dans les
note dont il accompagne la 2e édit. des Gesammelte Aufsätze zur Wissen-
schaftslehre (pp. 612-624). Nous ne pouvons qu'y renvoyer ceux qui veulent ap-
profondir la pensée de Weber. En l'absence d'une traduction française de Wirt-
schaft und Gesellschaft il nous a semblé qu'il n'y avait pas grand intérêt à indiquer
dès maintenant toutes les variations, puisque le lecteur français n'est pas en me-
sure de faire les comparaisons utiles.
(108) On trouvera des explications plus complètes dans Wirtschaft und Gesell-
schaft, t. I, pp. 15 et 374 à 381.
(109) Cf. ibid. t. I, p. 365.
(110) Sur le concept d'« association » et d'« association à but déterminé », voir
ibid. t. I, pp. 22 et 28.
(111) Les notions de contrainte et d'appareil de contrainte jouent un rôle extrême-
ment important dans la sociologie de Weber. Voir ibid. t. I, pp. 18, 369-372, t. II,
pp. 413, 454 et Le savant et le Politique, pp. 112-113.
(112) Sur ces différentes concepts voir également Wirtschaft und Gesellschaft, t.
I, pp. 26-27.
(113) Voir Wirtschaftsgeschichte, p. 3.
(114) Il était très difficile de trouver à la notion d'Einverständnis un terme équi-
valent en français. Les concepts habituels par lesquels on la rend, ceux d' « ac-
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 52
cord », d'« intelligence », de «connivence » ou d'« arrangement » sous-entendent
une espèce de consentement que Weber écarte de la définition de la notion, puis-
qu'il la distingue même du simple consentement tacite. Sur le conseil de MM.
Grappin et Ricoeur, nous l'avons traduite par entente, en prenant ce ternie dans le
sens le plus passif. Nous avons rendu Einverständnishandeln par « activité en en-
tente s et non « par entente », car la préposition « par » risque d'introduire un sens
actif que Weber refuse. L'Einverständnis qui joue un si grand rôle dans le présent
essai passe au second plan dans Wirtschaft und Gesellschaft, t. I, pp. 375-376 où
elle est mise en relation non seulement avec l'imitation, mais aussi avec l'intropa-
thie (Einführung) et l'inspiration (Eingebung). Voir ibid. t. I, pp. 380-383 et t. II,
pp.. 398 et 415, ainsi que l'ouvrage de BAUMGARTEN, Max Weber, Werk und
Person, pp. 455-457.
(115) Cf. Wirtschaft und Gesellschaft, t. 1, p. 11.
(116) Sur la notion de communauté linguistique, voir ibid. t. I, pp. 22-23 et sur
celle de domination, ibid. t. 1, pp. 28 et 122 et suiv. ainsi que t. II, pp. 603 et suiv.
(117) Cf. ibid. t. I, pp. 23-24.
(118) Cf. ibid. t. I, pp. 20-21.
(119) En français dans le texte.
(120) Cf. ibid. t. I, p. 28 et t. Il, pp. 440 et 444
(121) Cf. ibid. t. I, pp. 26-27.
(122) Sur la communauté familiale et son chef, voir ibid. t. I pp. 194-197 et t. II,
p. 389; sur le patrimonialisme, ibid. t. I, pp. 133 et suiv., t. II, pp. 679-723; sur la
communauté du prophète. et la hiérocratie, ibid. t. I, pp. 250-261.
(123) Sur la réglementation rationnelle et l'octroi, ibid. t. I, pp.. 27-28 et t. 11, pp.
405-406.
(124) Cette question est l'un des thèmes essentiels de Wirtschaft und Geselschaft,
t. 1, pp. 16-19, 122-124, [Link], p. 611.
(125) Le sens de la rationalisation est au centre de la philosophie de Weber et
conditionne sa critique de la notion de progrès. Il n'a cependant exposé nulle part
de façon systématique sa thèse. Pour compléter ce, passage on peut lire également
dans Wirtschaft und Gesellschaftt , t. I, pp. 330-349, la Zwischenbetrachtung dans
Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, t. I, pp. 564-573, la conférence
Wissenschaft als Berulf dans Le savant et le politique, pp. 98-107 et l'Essai sur le
sens de la neutralité axiologique, pp. 517-525.
Max Weber, Essais sur la théorie de la science. Troisième essai (1913) 53
(126) Weber a esquissé une théorie du capitalisme dans le chapitre IV de sa Wirt-
schaftsgeschichte; voir en particulier le § 9 de ce chapitre où se trouve traitée la
question de la rationalisation.