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Valentina - Azra Reed

Transféré par

Chancell Njeunkoua
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
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AVERTISSEMENT :
ROMAN CLASSÉ « DARK ROMANCE »,
Contient des scènes et propos pouvant choquer les lecteurs.

Tous droits réservés. Ce livre, ou quelque partie que ce soit, ne peut être
reproduit de quelque manière que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur.
Ce livre est une fiction. Les noms, caractères, professions, lieux, évènements ou
incidents sont les produits de l’imagination de l’auteur, utilisés de manière
fictive. Toute ressemblance avec des personnages réels, vivants ou morts, serait
totalement fortuite.

© 2024, Azra Reed


Collection Dark Romance créée et dirigée par Arthur de Saint Vincent
Ouvrage dirigé par Karen Maury
Couverture : Marion Rosière

Images de couverture : Shutterstock


©1989studio, © Evgeniyqw, © Honshovskyi Vadym, © Kurit afshen, © Ytje
Veenstra, © Yeti studio, © amber_85 et © ArtMari
Images d’intérieur : Shutterstock
© mountain beetle, © Supza et © Vakabungo

© 2024, Collection New Romance, département de Hugo Publishing


34-36 rue La Perouse
75116 Paris
[Link]

ISBN : 9782755678581

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

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Sommaire

Titre

Copyright

Avertissement

Dédicace

Valentina - Tome 1
Chapitre 1 - Tepito, Mexico

Chapitre 2 - Ruben

Chapitre 3 - Sofia
Chapitre 4 - Une seule chance

Chapitre 5 - L'avenue Victoria-Ote

Chapitre 6 - Colombienne

Chapitre 7 - Querida niña

Chapitre 8 - Mourir aujourd'hui

Chapitre 9 - Preto

Chapitre 10 - Ojos verdes

Chapitre 11 - Ma prisonnière

Chapitre 12 - À tes risques et périls

Chapitre 13 - Business

Chapitre 14 - Ton bras droit

Chapitre 15 - Ta cousine, Paloma


Chapitre 16 - Dernières flammes

Chapitre 17 - Salomon

Chapitre 18 - Puebla

Chapitre 19 - Inébranlable

Chapitre 20 - L'heure est à la collaboration


Chapitre 21 - Paralysée

Chapitre 22 - Déni

Chapitre 23 - Profonde tristesse

Chapitre 24 - Attendre

Chapitre 25 - Ma cocaïne

Chapitre 26 - Te retrouver

Chapitre 27 - Alexis
Chapitre 28 - Se faire la malle

Chapitre 29 - Dernier appel

Chapitre 30 - Au nom de l'héritage

Chapitre 31 - Bonsoir

Chapitre 32 - Sinistre aura

Chapitre 33 - Courage

Chapitre 34 - Fragile promesse

Chapitre 35 - Valencia
Chapitre 36 - Illusion

Chapitre 37 - Historia de un Amor


Chapitre 38 - Observation

Chapitre 39 - Bientôt
Chapitre 40 - Caprice
Chapitre 41 - De l'azur dans l'âme

Chapitre 42 - Chantage
Chapitre 43 - La fin

Chapitre 44 - Souffrir à en crever


Chapitre 45 - Le Glock
Chapitre 46 - Empires
Chapitre 47 - Hermosa

Remerciements

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AVERTISSEMENT

Coucou,
Valentina étant une Dark Romance, j’aimerais dans un premier temps
introduire les trigger warnings.
Ce roman abordera des thèmes pouvant être considérés comme violents,
difficiles et perturbants. Ils peuvent ne pas convenir à un public sensible. La
violence (physique, psychologique, sexuelle), le langage grossier, la
mention d’usage de drogues et d’armes, ainsi que le meurtre sont des sujets
présents dans le récit.
Je tiens également à souligner que les descriptions détaillées de scènes de
violence telles que des homicides ou des scènes de torture, ainsi que le
langage explicite, pourraient être perçues comme choquantes. Elles ne sont
incluses que dans le but de servir l’histoire et de rester fidèle au monde
sombre de Valentina.
Je vous conseille d’aborder ce type de lecture avec prudence.
Mon objectif est de raconter une histoire réaliste et immersive, mais en
aucun cas de glorifier ou promouvoir la violence.
Merci de m’avoir lue et faites attention à vous.
XO, Azra.

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Je dédie cette histoire à ma mère
et à toutes mes kunefettes.

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VALENTINA

TOME 1
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CHAPITRE 1

Tepito, Mexico

VALENTINA
– Je termine de te couper les pointes et tu pourras y aller.
Ma tante rassemble délicatement mes longs cheveux noirs et fait passer
son peigne sur toute la longueur. Du bout de ses doigts, elle pince les
extrémités, avant d’agiter ses ciseaux.
1
– Je te fais confiance, Tía .
Néanmoins, je pose un regard anxieux sur ses mains à travers le miroir,
et juste avant qu’elle coupe, je lui précise précipitamment :
– Pas plus de deux ou trois centimètres, hein ? Juste les pointes.
Elle s’esclaffe, puis lance un regard amusé à ma grand-mère qui nous
observe paisiblement, assise dans le canapé.
– À chaque fois, j’ai l’impression que cette petite pense que je serais
capable de lui faire du mal.
Avec un sourire malicieux, ma grand-mère réajuste le poncho coloré qui
enveloppe ses épaules. Après avoir avalé une gorgée de café, elle répond
d’une voix douce :
– Sois indulgente, elle te confie son bien le plus précieux.
2
Même si Abuelita se moque de moi, je refuse d’avoir une coupe
affreuse devant mon miroir le matin.
Tía Carmen pose une main réconfortante sur mon épaule, puis
m’adresse un clin d’œil. Je sais que je stresse pour rien. Je lui confie mes
cheveux depuis mes cinq ans et elle ne m’a jamais déçue. Malgré ça, mon
cœur se serre légèrement à l’entente du bruit des ciseaux coupant la pointe
de mes cheveux.
Je détourne alors le regard vers le crucifix accroché au mur par ma
grand-mère. Il est entouré d’un tableau représentant une coupe de fruits et
de la photo de ma quinceañera. Récemment, de nouveaux cadres se sont
ajoutés aux murs. Ma cousine, Paloma, m’a offert un appareil photo
d’occasion le jour de mon dix-septième anniversaire. Alors depuis deux ans,
je capture moi-même les moments de vie que je partage avec elle, tía
Carmen, ma grand-mère et nos voisins.
– Où est Paloma ? demande Abuelita.
– Au travail, répond ma tante sans se laisser perturber.
Elle lisse mes cheveux de sa paume, puis examine le résultat avant de
raccourcir une mèche rebelle.
– Elle va se tuer à la tâche, soupire ma grand-mère.
– Elle a eu de la chance de trouver ce poste, proteste Carmen. À moi
aussi, elle me manque et je m’inquiète quand elle n’est pas là. Seulement,
nous avons besoin de cet argent. Les cours à l’université ne sont vraiment
pas donnés, je te rappelle.
Je perçois une pointe d’amertume dans sa voix, ce qui me fait
immédiatement baisser les yeux. Elle ajoute :
– Toi aussi, Valentina, il faut que tu fasses attention quand tu es dehors.
Tepito ne pardonne pas, tu le sais.
Ses traits sont maintenant déformés par l’inquiétude.
– Je le sais, Tía. Je suis toujours prudente.
Elle soupire doucement comme si mes mots ne suffisaient pas pour la
rassurer. Alors qu’elle continue de me couper les pointes, je sais qu’elle
pense à Fernando, mon oncle, et Rafael, leur fils. Tous les deux nous ont été
arrachés par la violence qui règne dans nos rues. Il suffit d’être au mauvais
endroit, au mauvais moment.
– C’est juste que…
Sa voix se met à trembler. Elle doit prendre une lourde inspiration pour
contenir son sanglot.
– Juste… Enfin, chaque fois que je vous vois sortir, toi ou Paloma, je
m’inquiète. Vous savez, je prie beaucoup pour vous, pour qu’il ne vous
arrive rien.
Je n’en doute pas, nous sommes la seule famille qui reste à tía Carmen.
– Ne la stresse pas, intervient ma grand-mère. Valentina est forte,
comme toi. Elle s’en sortira.
Ma tante s’arrête un instant de me couper les cheveux, hésitante.
– Je ferais attention, Tía, murmuré-je, dans l’espoir de la rassurer.
Je sais que mes mots ne seront jamais suffisants, malheureusement. La
peur ne la quittera pas tant que nous serons toutes à Tepito. Voilà pourquoi
Paloma et moi faisons tout ce qui est possible pour nous offrir un meilleur
avenir.
Nous avons été élevées ensemble, toujours l’une avec l’autre. Pas de
Paloma sans Valentina et pas de Valentina sans Paloma. Nous avons passé
nos journées à jouer dans les rues de Tepito et nos nuits à partager tous nos
secrets. Honnêtement, je n’imagine pas ma vie sans elle. Donc, ça tombe
bien qu’elle et tía Carmen habitent juste en face de chez moi !
Depuis qu’elle a décroché ce poste de serveuse dans un bar, nous
passons de moins en moins de temps ensemble. Il faut dire que je suis moi-
même très occupée entre les cours et mon travail à mi-temps dans un fast-
food. On se voit à peine pendant le cours d’espagnol qu’on a en commun à
l’université. J’avoue que cette séparation me pèse un peu. En fait, elle me
manque beaucoup…
– Ça y est ! J’ai fini.
Je reviens sur terre quand les doigts de ma tante glissent entre mes
mèches noires, maintenant lisses et brillantes.
– Merci, Tía ! Tu as vu, Abuelita, on dirait que rien n’a été coupé,
m’extasié-je en lui montrant ma longueur.
Pendant que ma grand-mère pouffe dans son journal, ma tante prend
mon visage entre ses paumes et dépose quelques baisers sur mes joues, mon
nez et mon front.
– Bon, ris-je en me détachant d’elle, je dois vraiment y aller. Bisous,
Abuelita ! Bisous, Tía !
Je dépose un baiser sur leur front – un rituel depuis que je suis toute
petite –, puis je file vers la porte d’entrée. Après avoir mis mes chaussures,
je sors mon mascara et en applique une dernière touche.
– Décidément, rit ma grand-mère en secouant la tête, cette petite est
bien de la famille. Carmen, tu te rappelles quand ta sœur et toi, vous vous
maquilliez dans mon dos ? Vous nous rendiez fous, votre père et moi !
Même si ma passion pour la beauté est née avec Paloma, j’aime me dire
qu’elle me vient aussi un peu de ma mère… Et Abuelita sait que j’adore
quand elle nous compare, toutes les deux. J’ai perdu mes parents à l’âge de
trois ans, et tout ce qui me reste d’eux est quelques souvenirs flous, et ces
bribes d’informations que ma grand-mère me donne parfois.
Après un dernier sourire à l’attention de ma famille, j’attrape mon sac
en cuir noir un peu gonflé à cause de mon uniforme de travail, et je sors de
l’appartement.
En avançant sur le trottoir, je prends un instant pour observer mon
quartier. Nous sommes coincées dans ces ruelles étroites entre des casas
délabrées qui témoignent de nos vies assez pauvres. Les bâtiments ne sont
pas hauts, mais ils sont divisés en plusieurs familles. On s’entasse dans
quelques petites pièces pour survivre, le temps que la vie nous offre de
meilleures opportunités. La peinture s’écaille sur ces façades colorées,
maintenant parsemées de graffitis. Ici, les cartels commencent lentement à
refaire la loi. Les trafics de drogues se profilent sournoisement sous nos
yeux, et je vois des jeunes avec qui j’ai grandi sombrer dedans.
Alors que je tourne devant le marché, je manque de heurter M. Suarez,
un de mes voisins. Il tient le Malu, la petite supérette du quartier où on a
travaillé, Paloma et moi, quand on était plus jeunes. En guise de salaire, il
nous donnait toujours une tonne de bonbons. On s’en contentait avec joie !
– Valentina ! Regarde où tu marches, je ne t’avais pas vue, s’exclame-t-
il.
– Désolée, monsieur Suarez, j’étais perdue dans mes pensées.
Il grommelle dans sa large moustache contre les jeunes, ce qui me fait
rire. Je l’adore, M. Suarez ! Paloma et moi, on a même essayé de jouer les
entremetteuses entre lui et Abuelita, sans succès. On a vite compris qu’elle
ne pourrait jamais oublier mon grand-père, son premier amour.
– Tu vas au travail, c’est ça ?
– Oui, je dois rejoindre mon arrêt de bus. Je suis même un peu en retard.
M. Suarez écarquille les yeux et me pousse presque pour m’obliger à
accélérer.
– Cours, alors, ma fille ! Et surtout, fais bien attention à toi, me
conseille-t-il.
Je lui souris et presse le pas jusqu’à l’arrêt de bus, enjambant les
déchets qui s’entassent. Alors que je monte de justesse dans le bus rouillé,
je ne peux que constater que les rues de Tepito ont bien changé. Ce qui était
déjà un quartier pauvre devient un lieu de misère et de peur.
Un lieu que je veux fuir.

En poussant la porte du fast-food, je constate qu’il n’y a pas beaucoup


de clients. La soirée s’annonce tranquille. Je traîne des pieds jusqu’à
l’accueil où je salue Perla, debout derrière la caisse, qui fait des bulles avec
son chewing-gum. Elle me répond d’un hochement de tête en réajustant le
petit micro devant sa bouche. Je passe le comptoir pour aller vers les
vestiaires et remarque qu’elle est au téléphone avec son copain. Elle sait
qu’elle n’en a pas le droit, mais quand notre manageur, Enzo, n’est pas là,
elle s’autorise pas mal de choses. J’aimerais avoir son audace.
– Ne perds pas ton temps à regarder le planning, m’annonce-t-elle, Enzo
a demandé qu’on fasse l’inventaire.
– T’es pas sérieuse ? Il a dit ça quand ?
– Il y a dix minutes, sur le groupe.
Elle hausse les épaules avec une expression résolue, puis me tourne le
dos pour reprendre sa conversation avec son petit ami. Dépitée, je pousse la
porte des vestiaires et découvre qu’effectivement, le planning a été refait.
Bon sang… Je risque de terminer bien après minuit !
Un soupir de frustration m’échappe. Mais pourquoi s’étonner ? Bien sûr
qu’Enzo allait profiter de son déplacement pour nous coller ça dans les
pattes et y échapper !

Quand je jette un coup d’œil à l’horloge, il est plus de 1 heure du matin


et je viens tout juste de terminer de me changer dans le vestiaire. C’est rare
qu’on finisse aussi tard, sauf les soirées d’inventaire. Au moins, je suis
tranquille jusqu’à l’année prochaine !
Alors que j’enfile ma veste, je me sens lessivée par cette journée.
J’essaie d’ignorer l’odeur de friture sur mes vêtements et d’oublier
l’attitude désagréable de certains clients. Ce travail me pèse, mais pour le
moment, je me dois de subir cette situation. Il faut bien que quelqu’un
subvienne à nos besoins. Abuelita n’est plus en mesure de travailler avec
son mal de dos, même si elle fait de son mieux pour m’aider. Depuis
quelques mois, elle brode de petits ponchos pour les voisins. M. Suarez lui
a installé un stand à l’entrée de sa supérette. Ce n’est pas suffisant, mais ça
nous rapporte quelques pesos en plus.
Bientôt, tout ça va changer. Je suis plus que prête à quitter cette ville
dans laquelle je me sens emprisonnée. Mon objectif est clair : obtenir mon
diplôme d’architecte et partir aux États-Unis avec ma grand-mère, ma tante
et ma cousine. Je nous offrirai une meilleure vie.
Une fois que j’ai fini de m’habiller, je traîne des pieds jusqu’à la
badgeuse, puis quitte les lieux après un signe de main à Perla qui rejoint son
petit ami sur le parking.
La brise fraîche caresse mon visage alors que je me dirige vers la station
de bus. J’attends désespérément le moment où je plongerai enfin dans mon
lit. Paloma doit bientôt finir son service, elle aussi. Je ne suis encore jamais
allée la voir, car nos horaires ne sont pas vraiment compatibles, mais ce
soir, j’aurai juste à faire un détour… Je sais qu’elle travaille dans le quartier
Roma Norte, au Casa Ramba. Et puis, ce sera l’occasion de satisfaire ma
curiosité !
Sans hésiter, je monte dans le bus qui passe par l’ouest de Mexico et
m’assieds derrière le chauffeur. Un sentiment de malaise s’immisce sous ma
peau, car les deux hommes installés dans le fond parlent fort et me semblent
très alcoolisés. Tant qu’ils ne font pas attention à moi, tout va bien, mais je
reste en alerte, comme chaque soir.
Bercée par l’allure du véhicule, je colle ma tête contre la vitre à ma
gauche.
J’expire lentement. J’aurais probablement dû rentrer tranquillement
chez moi, et passer chez Paloma demain matin. Je ne sais pas ce qui m’a
pris…
En déglutissant, je me dis que dans cette ville, personne n’est à l’abri.
Entre les règlements de comptes de cartels et les différents trafics qui
incitent les plus jeunes à choisir l’argent facile, survivre à Tepito n’a jamais
été facile.
Aujourd’hui, la ville est sous la coupe du cartel Rivera, mais celui des
Cruz est en train de prendre de l’ampleur…

1. « Tante » en espagnol.
2. « Mamie » en espagnol.
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CHAPITRE 2

Ruben

VALENTINA
Le quartier Roma Norte rassemble de nombreux restaurants, bars et
terrasses animées. Les lumières des derniers établissements ouverts
illuminent la rue sur mon passage. Je croise mes bras sous ma poitrine pour
resserrer ma veste contre moi, puis jette un coup d’œil à ma montre.
Presque 2 heures du matin.
C’est tard… Trop tard. À cette heure, la ville devient déserte,
silencieuse et sombre.
– Mademoiselle ! m’interpelle une voix masculine depuis le trottoir
d’en face.
Mon cœur rate un battement. Merde !
Un groupe d’hommes, occupés à fumer et jouer aux cartes sur le banc
de l’arrêt de bus, m’observe avec attention. Je presse mes lèvres pour tenter
de calmer le tremblement intérieur qui me saisit. Je ne les intéresse
probablement pas tant que ça, leur attention se dirige davantage sur la route.
Vu leur allure, je dirais que ce sont des guetteurs, ceux qui alertent les
dealers en cas de passage d’une voiture de police.
J’évite leur regard et ne réponds rien.
– Mademoiselle !
Seigneur ! Bon, je dois simplement tourner à gauche à la prochaine
intersection. J’accélère le pas quand une voiture bifurque devant moi, ce qui
incite les hommes à siffler pour donner l’alerte. Je ne vois pas ce qui leur
fait penser que le conducteur – un individu en chemise à fleurs qui mordille
un cure-dents – est un flic, mais s’il détourne leur attention, je prends !
Sans m’attarder, je tourne rapidement au coin de la rue, presque
essoufflée par ma marche rapide, et remarque immédiatement l’enseigne
« Casa Ramba » en néon rouge qui éclaire la rue d’une lumière crue. Une
musique dansante s’échappe de l’établissement lorsqu’une jeune fille
pousse la porte. Elle a l’air ivre et se tient au bras d’un homme qui a sans
doute le double de son âge.
Je m’arrête devant eux, les yeux légèrement écarquillés.
– J’peux t’aider ?
Je me retourne vers la voix grave qui vient de m’interpeller. Assis sur un
tabouret, un videur très musclé croise les paumes sur ses cuisses et me
dévisage d’un œil sceptique. Son costume me paraît le compresser un peu
trop, mais je ne pense pas que ce soit le moment opportun pour le lui faire
remarquer.
– Euh… oui, bonsoir, réponds-je nerveusement. Est-ce que Paloma est
là ?
– Et tu es ?
– Sa cousine, Valentina. Elle finit son service dans quelques minutes,
normalement.
À ma grande surprise, je crois voir ses traits s’adoucir. Il tend le bras et
pousse la porte d’entrée derrière lui. D’un geste du menton, il m’invite à
marcher vers l’intérieur.
Dès que je m’avance, le ton est donné. Entre la lumière rouge, la
musique branchée qui fait vibrer mon cœur et les jeunes au milieu de la
piste qui dansent sensuellement, je sais que je viens de pénétrer dans un
monde inconnu.
Le Casa Ramba n’est pas un bar, mais une boîte de nuit.
Je fronce les sourcils, à mesure que j’emmagasine de nouvelles
informations. Il y a trop d’alcool, mais ce n’est pas ce qui m’interpelle le
plus. Non loin de moi, une fille, la poitrine découverte, accompagnée de son
groupe d’amis, aligne une poudre blanche sur la table en verre devant eux
avec sa carte bancaire. Ensuite, tous sortent un billet qu’ils enroulent, puis
ils sniffent le produit avant de s’écrouler en riant sur le canapé.
Une sourde panique soulève mon estomac. Paloma ? Est-ce que tu es
encore ici ?
J’intercepte la serveuse qui passe devant moi en l’attrapant par le bras,
ce qui me vaut un regard noir terrifiant. Honnêtement, je comprends sa
réaction, mais je n’ai pas vraiment d’autre option.
– Tu sais où je peux trouver Paloma ? hurlé-je pour couvrir la musique
assourdissante.
La serveuse pointe du doigt le premier étage, puis se dégage de ma
poigne et repart vers le bar. En levant les yeux en l’air, je découvre un
espace privé où les gens, assis sur des banquettes confortables, ont une vue
privilégiée sur la piste de danse.
Je m’avance, tremblante, vers l’escalier en colimaçon caché près de
l’entrée, mais ma progression est rapidement interrompue par un nouveau
vigile qui se place devant moi, il lève sa paume entre nous, m’intimant de
m’arrêter.
La seule chose qui me vient à l’esprit, c’est :
– Je suis avec Paloma.
Il me sonde du regard pendant quelques secondes interminables, puis
finalement, une sorte de sourire malsain étire ses lèvres avant qu’il me
laisse passer, sans un mot.
Si son attitude me surprend, je ne vais pas perdre de temps à poser des
questions. Je m’engage vers les premières marches et me fais
immédiatement happer par une fumée épaisse à l’odeur forte de tabac. Des
danseuses, presque dénudées, circulent entre des hommes qui discutent tout
en laissant leurs mains se balader sur elles. C’est ainsi que j’aperçois leurs
tatouages : des scorpions noirs.
Ces types appartiennent au cartel des Cruz.
Mes yeux passent d’un visage à l’autre. Certains boivent et se droguent,
tandis que d’autres sont absorbés par les danseuses qui se déhanchent pour
eux.
Est-ce que Paloma est l’une de ses filles ? Elle nous a pourtant dit
qu’elle travaille ici en tant que serveuse… Elle nous l’a juré, à Tía, à
Abuelita et à moi.
Les regards commencent à se retourner sur mon chemin. Je prie pour ne
pas découvrir Paloma dans une position obscène, mais mon cœur se glace
quand je reconnais une chevelure blonde, teinte par ma tante, sur la dernière
banquette. Même sans lumière, je sais à qui appartient cette tache de
naissance en bas du dos.
Paloma.
Assise sur les cuisses d’un homme aux cheveux auburn, ma cousine
danse sensuellement contre ses hanches au rythme de la musique. Il fait
glisser ses paumes sur son corps et l’incite à enlever les derniers bouts de
tissu qui camouflent encore ses parties les plus intimes. Lorsqu’il incline la
tête sur le côté pour embrasser son cou, ses yeux noirs se plantent dans les
miens. Un frisson désagréable parcourt mon dos. Cet homme est dangereux.
Je le sais rien qu’à sa façon de me dévisager, et surtout, grâce à cette rage
qui se dégage de lui.
Mes jambes flageolantes me permettent tout de même de faire les
quelques pas qui me séparent du couple. Alors, doucement, je tends la main
et la pose sur l’épaule de ma cousine :
– Pa… Paloma…
Lorsqu’elle se retourne vers moi, je peux voir ses traits se décomposer.
Son visage passe du plaisir qui a fait rougir ses joues à une panique qui
écarquille ses yeux.
– Valentina ? s’écrie-t-elle en relevant son soutien-gorge. Mais, que…
Qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle se retourne vers l’homme qui fronce les sourcils, puis revient à
moi.
– Putain Paloma, c’est quoi ce délire ? se plaint-il, les mains toujours
posées sur ses fesses.
Ma cousine fait un geste maladroit de la main, comme si elle voulait
m’expliquer ce qui se passe, mais les mots ne suivent pas. Elle se détache
un peu de l’homme aux cheveux auburn, et je comprends qu’elle hésite à
s’éloigner de lui. Je ne suis pas sûre de savoir ce que je ressens en la voyant
aussi soumise. J’ai juste un peu mal au ventre et une sensation d’oppression
dans la poitrine. Un mélange entre la trahison et la peur…
– Qu’est-ce que toi, tu fais ici ? Qu’est-ce que tu fais, Paloma ?
demandé-je, désespérée.
– Ce n’est vraiment pas ce que tu crois !
Finalement, elle décide de se redresser et remonte son uniforme de
travail sur ses épaules afin de cacher ses atouts. Je croise le regard furieux
de l’homme, visiblement aussi perplexe que moi devant l’attitude de ma
cousine pendant qu’elle s’extirpe de son étreinte.
– Eh, c’est qui celle-là, putain ? intervient-il en me désignant d’un geste
du menton.
– Ruben, c’est…
Ruben ? Un éclair de compréhension me glace quand je remarque le
scorpion à l’encre noire qui se faufile derrière sa nuque. Bordel !
– Vas-y, casse-toi, Paloma, j’en ai fini avec toi.
– Tu es sérieux, là ? articule-t-elle, presque dépitée. Ruben, arrête, j’en
ai juste pour quelques minutes…
– Je m’en bats les couilles ! crache-t-il en se levant à son tour. Tu penses
que j’ai le temps pour ça ? Allez, rentre chez toi et ne reviens pas.
Sa haute stature nous oblige à relever la tête, ce qui lui donne une aura
encore plus menaçante quand il nous désigne d’un geste brusque la sortie.
– Je suis désolée, Ruben. Dis pas ça…
Je hausse les sourcils, choquée. Paloma me semble sincèrement blessée
par son attitude, comme s’il était pour elle plus qu’un simple client.
Pourtant, devant son silence inflexible, elle ne s’éternise pas. Elle baisse les
yeux, récupère sa pochette, et me tire précipitamment le long du couloir de
l’étage privatisé.
Je voudrais dire quelque chose, mais ce n’est pas le moment, pas alors
que cet homme froid suit notre sortie d’un regard noir, pas alors que nous
passons devant des canapés sur lesquels sont installés des criminels tous
plus dangereux les uns que les autres, pas alors que les videurs nous
observent en fronçant les sourcils, pas alors que Paloma tremble de peur et
presse le pas pour nous faire sortir de cet établissement au plus vite.
La brise fraîche de l’extérieur me fait l’effet d’une gifle sur ma peau.
Nous voilà seules dans un silence tendu, enfin coupées de la musique
assourdissante qui a réussi à me refiler un sacré mal au crâne. C’est soit ça,
soit le fait d’avoir vu ma cousine se trémousser à moitié nue sur un
psychopathe violent… Là, tout de suite, je n’ai qu’une envie : déverser sur
elle mon incompréhension.
Néanmoins, mon instinct de survie passe en premier et je préfère fuir
cet endroit au plus vite.
– Où est-ce que tu es garée ? demandé-je.
– Juste devant la cabine téléphonique.
Elle me jette à peine un regard noir et me tourne froidement le dos, tout
en finissant de boutonner son uniforme de « serveuse ». Alors que ses hauts
talons qui foulent le trottoir résonnent dans la rue, je note que le groupe de
guetteurs n’est plus en place à l’arrêt de bus. Toutefois, la nuit me paraît
toujours aussi menaçante.
En quelques minutes, nous atteignons sa voiture – enfin, celle de tía
Carmen –, que Paloma ouvre d’un rapide geste de la main. À peine
sommes-nous entrées qu’elle allume la radio locale et la musique grésille
dans l’habitacle. Elle me fait donc ainsi comprendre qu’elle ne veut pas me
parler.
Est-ce que tía Carmen et elle ont des dettes plus importantes que ce
qu’elles ont dit à Abuelita ? Est-ce que Paloma pense aider sa famille en se
mêlant à l’un des cartels les plus dangereux de Mexico ? Est-ce qu’elle est
sous la menace de ce Ruben ?
Au bout d’une quinzaine de minutes dans un silence gênant, je ne peux
plus me contenir. Je tente tout de même de me calmer, car je ne veux pas
m’énerver sans connaître toute l’histoire, mais je coupe la musique d’un
geste sec.
– Tu peux m’expliquer ?
Paloma mord l’intérieur de sa bouche en évitant soigneusement de me
regarder.
– Paloma, si tu crois pouvoir éviter de…
– Ce n’est pas du tout ce que tu crois, me coupe-t-elle, sèchement.
J’attends un instant, mais elle n’ajoute rien, ce qui met ma patience à
rude épreuve.
– Qu’est-ce que je dois croire alors ? J’aimerais bien que tu
m’expliques, parce que je suis complètement perdue.
Elle soupire en se massant le front.
– Tu ne pourrais pas comprendre, tu es trop… Enfin, voilà.
Je suis « trop » ? Alors que je fronce les sourcils, elle expire
bruyamment, comme si me parler était la pire épreuve de sa vie.
– Peut-être que si tu prenais la peine de m’expliquer, je comprendrais,
répliqué-je, légèrement vexée.
– Ça va, arrête ! Je sais très bien ce que tu penses de moi en ce moment.
Écoute, la soirée a déjà été assez difficile et subir tes jugements est bien la
dernière chose dont j’ai envie.
– Mais je ne te juge pas, je veux juste comprendre. Ruben, c’est un
membre du cartel des Cruz, non ? J’ai reconnu les tatouages de scorpion,
Paloma ! Pourquoi tu nous as menti ?
– Je l’aime ! Ça te va ?
Mon cœur rate un battement.
– Je suis amoureuse de lui, insiste-t-elle. Et je me voyais mal t’avouer
un truc pareil, alors qu’on sait, toi et moi, que tu ne supportes pas ces gens-
là.
– Amoureuse, soufflé-je, la voix étranglée par la confusion.
Une vague de frissons me soulève l’estomac. Aimer quoi ? Qui ?
Ruben ? Impossible !
Je reste en état de choc pendant plusieurs longues minutes. Le regard
noisette de Paloma alterne entre moi et la route, mais je ne réagis plus. Elle
m’a cloué le bec.
– Paloma… On veut fuir cette misère, non ? On se l’est promis, argué-je
en montrant la route jonchée de débris. On… On va finir ce foutu master
d’architecture avec les meilleures notes, et on va s’expatrier aux États-Unis.
C’est ça, le plan, tu te souviens ? T’as même dit que… Tu m’as dit qu’une
fois installée là-bas, tu prendrais un chien. C’est toujours ce qu’on va faire,
hein ?
Elle ne répond rien. Son visage se couvre d’un voile de tristesse alors
qu’elle serre les dents. Mes mots la touchent, j’en suis sûre, mais il y a
quelque chose qui l’empêche d’adhérer à ce rêve qu’on a fait toutes les
deux.
– On veut fuir la drogue ? On veut fuir Tepito et ses hommes violents,
non ? Voilà pourquoi on ne se mêle pas aux affaires des cartels !
Paloma réagit enfin. Elle détourne les yeux de la route pour plonger
brièvement ses iris dans les miennes. Ce que j’y vois contraste brutalement
avec l’image que j’ai de Paloma dans mon esprit. Si insouciante. Toujours
partante pour rire, faire les quatre cents coups ou se rendre à une fête
organisée par n’importe quel étudiant avec qui elle se serait liée d’amitié le
jour même. Même tía Carmen ne peut pas la retenir. J’ai toujours eu
l’impression que la joie de vivre de ma cousine était inépuisable, malgré
toutes les responsabilités qu’elle a dû endosser depuis son adolescence.
Comme moi, elle travaille depuis ses quatorze ans et assume plus de tâches
que les étudiants de notre âge.
Mais aujourd’hui, je décèle une autre maturité que je n’avais pas
soupçonnée chez elle. Ce n’est pas la Paloma insouciante que je connais. En
la voyant sur les cuisses de ce Ruben, j’ai eu le sentiment qu’elle s’était
avouée vaincue par les rues impitoyables de Tepito. Le message est clair :
nous ne sortirons jamais de cet enfer. Alors, après tout, pourquoi ne pas
danser avec le diable si c’est le seul moyen de traverser les flammes ?
– Écoute, Valentina, articule-t-elle lentement, ça m’est tombé dessus
comme ça. Je ne contrôle rien. Je savais que ça te mettrait en rogne, alors
oui, je l’ai caché. Comme tu as pu le voir, Ruben n’est pas…
– Je t’en prie, ne me dis pas que tu es amoureuse de ce psychopathe. Ne
redis jamais une chose pareille, par pitié !
– Valentina…
– Non, ne dis rien. Ne dis rien, répété-je dans un murmure en appuyant
mon bras contre ma portière, lui tournant le dos.
Le reste du trajet se fait dans un silence pesant. J’ai la gorge nouée et je
commence déjà à culpabiliser. J’y suis peut-être allée un peu fort,
seulement… Une chose est sûre, lui, il ne l’aime pas du tout.
Une fois arrivée devant mon bâtiment, je glisse rapidement mon sac sur
mon épaule, mais juste avant de claquer la portière, je me baisse vers ma
cousine :
– On ne doit pas abandonner les cours. Dans deux ans, on pourra faire
notre master aux États-Unis. On pourra aller n’importe où avec nos notes et
tu le sais. Je ne dirai rien à Tía et Abuelita pour ton travail, mais ce Ruben,
il va détruire ta vie. Crois-moi sur parole !
Sur ces mots, je claque la portière de la voiture.

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CHAPITRE 3

Sofia

VALENTINA
Je tapote nerveusement la mine de mon stylo contre la table pendant que
je scrute la porte de la salle de classe. À chaque nouvel élève qui entre,
j’espère voir Paloma.
Toujours rien.
Le cours va commencer. J’ai l’impression d’avoir de plus en plus de
mal à respirer tellement l’inquiétude serre ma poitrine. Depuis notre
altercation au sujet de Ruben, la semaine dernière, on ne s’est plus vraiment
parlé. Un froid s’est installé entre nous, et même si je ne décolère pas non
plus, je me sens complètement perdue sans elle.
Je déverrouille mon téléphone et jette un nouveau coup d’œil à notre
conversation. Mes messages alignés restent sans réponse. Pas un signe de
vie depuis hier soir.
Ma nervosité grandit. J’expire une nouvelle fois et tente de contenir les
vagues de paranoïa qui inondent mes pensées. Et si ce Ruben lui avait fait
du mal ? Et si elle avait vu des choses que le cartel des Cruz ne tenait pas à
ce qu’elle découvre ? Je n’aurais peut-être pas dû lui crier dessus la dernière
fois… Fais chier, Paloma, réponds-moi !
Je pianote rapidement un sixième message :

Paloma, je m’inquiète. Réponds-moi, s’il te plaît !


Mon cerveau surchauffe. J’ai besoin de partir. Submergée par la
panique, je commence à ranger précipitamment mes affaires dans mon sac.
Je sens quelques regards se tourner vers moi, mais je ne suis pas en mesure
de rester assise pendant deux heures de monologue sur l’urbanisme.
– Valentina ? C’est toi « Valentina » ?
Je relève rapidement la tête et fais face aux yeux gris, bouffis et
assombris par de lourds cernes, d’une étudiante que je pense avoir déjà
croisée. Elle passe une main tremblante dans ses longs cheveux bruns. Est-
ce qu’elle va se mettre à pleurer ?
– Euh… oui, c’est moi. Je peux t’aider ? lui demandé-je, interloquée.
– Tu peux sortir deux minutes ? J’aimerais te parler.
Elle n’attend pas vraiment ma réponse, elle se retourne et s’enfuit dans
le couloir. Je termine de glisser mon cahier dans mon sac et prends ma veste
avant de la suivre, un peu confuse.
Elle s’est arrêtée devant la fontaine à eau et me semble encore plus
désemparée. Elle essuie même une larme qui perle sur son visage.
– Hum…
Je n’arrive pas à me souvenir de son prénom.
– Enfin, qu’est-ce qu’il se passe ? murmuré-je en posant une main
réconfortante sur son bras.
Peu de chance que ça fonctionne, mais que faire d’autre quand une
presque inconnue vient pleurer sur votre épaule ?
– Je… je crois que tu connais Sofia. Vous êtes dans la même classe.
Est-ce que je dois lui avouer que je n’ai pas vraiment d’amis dans cette
école ? Pas que je sois en conflit avec mes camarades, ça m’arrive de
bavarder et de manger avec quelques filles de ma classe, comme Sofia
d’ailleurs, mais la plupart du temps j’ai tendance à m’isoler ou à rester
exclusivement avec Paloma.
– Oui, on se croise. Si tu la cherches, je ne l’ai pas vue aujourd’hui. Je
suis désolée.
Elle secoue la tête et étouffe un nouveau sanglot.
– Sofia… Sofia est… Oh bordel, Sofia a été retrouvée morte, ce matin !
Ses mots me font l’effet d’une douche froide. Je reste coite, plantée
devant elle. Sa voix, partant dans les aigus, résonne encore dans ma tête.
Sofia est… morte. Pourquoi ai-je juste l’impression que c’est la routine
ici ? Demain, cette ville fera une autre victime qui ne le mérite pas.
– Toutes mes condoléances…
Je me sens horrible à cet instant, presque insensible. On ne se parlait pas
forcément beaucoup, Sofia et moi, mais elle était gentille. Parfois, elle
s’asseyait à côté de moi et me montrait les dessins qu’elle griffonnait aux
coins des pages de ses cahiers. Plusieurs rumeurs à son égard tournent dans
l’établissement. Certains disent qu’elle est tombée dans la prostitution, mais
qu’en savent-ils ?
– Je suis… Enfin, non, j’étais, plutôt… Oui, j’étais sa grande sœur.
Suzanna.
– Je suis désolée, murmuré-je. Pour toi. Pour ta famille.
Rien ne saurait apaiser la peine qu’elle ressent en ce moment, et je ne
veux même pas imaginer dans quel état je serais, si j’avais dû apprendre
qu’il était arrivé quelque chose à Abuelita, tía Carmen ou Paloma.
– Je ne suis pas ici pour l’annoncer à tout le monde, je cherchais Paloma
et je sais que tu es sa cousine.
Mon sang se glace dans mes veines. Immédiatement, je me mets en
alerte.
– Paloma ? Qu’est-ce que…
– Sofia et ta cousine s’étaient rapprochées ces dernières semaines. Ma
sœur l’avait mentionnée une ou deux fois, et je crois qu’elles devaient se
voir hier soir. Je n’ai pas réussi à la joindre, alors j’ai cherché ici, mais
j’imagine que si je ne la trouve pas, ce n’est pas bon signe, non ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Sofia s’est fait assassiner cette nuit, m’annonce-t-elle froidement.
D’après ce qui se dit dans la rue, elle aurait eu de gros ennuis avec le cartel
des Cruz. Après, tu te doutes bien que ni moi ni la police n’en saurons plus.
Personne n’en saura jamais plus. C’est comme ça que ça se passe chez
nous, non ?
Ma déglutition se fait difficile. Sans réfléchir, je m’approche d’elle et la
serre dans mes bras. Notre étreinte est interrompue par la sonnerie de
l’établissement qui annonce le début des cours. Suzanna s’éloigne de moi,
puis hausse les épaules avec une fausse nonchalance, avant d’ajouter :
– Tu devrais vraiment contacter ta cousine. Je ne sais pas dans quoi elles
ont trempé, mais à ta place, je me lancerais à la recherche de Paloma sans
attendre.
Le téléphone de Suzanna se met à vibrer et sans me lancer un regard de
plus, elle me tourne le dos et s’éloigne en décrochant. J’ai à peine le temps
de l’entendre prononcer « Maman », avant qu’elle disparaisse dans le
couloir.
Merde ! Prenant enfin conscience de ce que signifie la mise en garde de
Suzanna, je cours vers la sortie du bâtiment.
Sofia est morte dans la nuit. Paloma n’a plus donné signe de vie depuis
hier soir. Et si elles étaient ensemble ? Et si Paloma avait subi le même
sort ?

Durant le trajet en bus, j’ai appelé tía Carmen au salon de coiffure où


elle travaille. J’avais besoin de me rassurer, de savoir si elle avait vu sa fille
dans la matinée. J’ai tenté de ne pas l’inquiéter, mais je crois que ma voix
tremblante ne l’a pas convaincue. Malheureusement, elle non plus n’a pas la
moindre nouvelle.
Mon cœur bat la chamade alors que j’arrive dans notre rue. J’ai peur de
trouver le corps de ma cousine quelque part derrière une poubelle, dans un
jardin, abandonné et ignoré de tous. Et si elle…
– Valentina ?
Je me retourne sur cette voix familière et découvre Paloma qui
m’appelle depuis sa fenêtre.
– Putain, Paloma ! Tu sais que tout le monde flippe, là ?
D’un côté, je suis soulagée de la voir, mais j’ai aussi envie de lui
déverser ma colère et ma frustration. Et finalement, l’inquiétude l’emporte :
elle a l’air épuisée.
– Attends-moi, je descends.
Elle quitte le rebord et disparaît dans le fond de sa chambre, puis
quelques secondes plus tard, elle apparaît devant moi.
Ses traits me semblent encore plus tirés maintenant que je la vois de
près. Ses cheveux blonds sont en bataille et une traînée sombre sous ses
yeux m’indique que son mascara ne tient plus sur ses cils. Je crois voir des
taches brunâtres maculer sa minijupe léopard froissée sur laquelle elle tire
sans cesse, comme si elle la trouvait soudain trop courte. Il est clair qu’elle
n’a pas changé de tenue depuis hier, car elle sent un reflux d’eau de
Cologne et de transpiration.
– Qu’est-ce qu’il se passe, Paloma ? Ça fait des heures que j’essaie de
te…
– On ferait mieux d’aller chez toi, me coupe-t-elle avec un ton méfiant.
Elle saisit mon bras avant de me tirer vers ma porte d’entrée. Je sors
mes clés d’une main peu assurée et nous ouvre avant de prendre soin de
nous enfermer à double tour.
Seul le silence de l’appartement nous accueille, Abuelita n’est pas là.
Elle est sûrement chez Rosita, sa grande copine.
– Tu m’expliques à la fin? T’étais où aujourd’hui ? attaqué-je
immédiatement.
Paloma commence à faire les cent pas au milieu du salon, mais ne
répond pas tout de suite. Mon cœur bat jusque dans mon ventre et j’arrive à
peine à contenir le flot de mes pensées. Bon, au moins, elle est en vie. Elle a
déjà eu plus de chance que Sofia.
– Je… Je suis dans une sombre merde, Valentina, commente-t-elle en en
se massant les tempes.
– Dis-moi ce qui se passe.
– C’est Sofia, gémit-elle, j’ai son sang sur les mains ! J’ai le sang de
Sofia sur les mains !
Mon cœur s’arrête presque devant les cris de ma cousine. Alors que ses
jambes cèdent et qu’elle tombe au sol, je me précipite et la rattrape de
justesse, la laissant gémir dans mon cou. Déstabilisée, je l’assieds
maladroitement sur le canapé et attends qu’elle se calme.
Bon sang, qu’est-ce qu’elle a voulu dire ? Est-ce qu’elle a quelque
chose à voir avec le meurtre de Sofia ? Est-ce qu’elle aurait pu la t… Non.
Non.
– Paloma, reprends-je d’une voix faussement assurée. Tu vas
m’expliquer en détail le problème. Là, ce que tu racontes n’a aucun sens.
Une fois que tu m’auras tout expliqué, on pourra trouver des solutions.
Je passe une main dans son dos pour l’inciter à me parler et la regarde
droit dans les yeux. Abuelita dit que ça aide à calmer les crises de panique
de faire ça.
– On pourra rien faire du tout ! Ils vont me tuer, moi aussi, s’énerve-t-
elle.
Son cri est empli d’un tel désespoir que je tremble à mon tour de peur.
– Qui ? Q… qui veut te tuer ?
– Le cartel des Cruz ! Ils sont à mes trousses, Valentina, parce qu’on a
complètement merdé, Sofia et moi. On a été tellement connes, putain !
– Paloma !
Assaillie par la peur, je me lève brusquement, marche jusqu’à la fenêtre
pour observer notre rue calme, puis me tourne vers elle.
– Tu… Tu savais que tu ne devais pas merder avec… Oh, mais qu’est-
ce que tu as fait ?
Merder avec un cartel, c’est prendre le risque d’endurer de lourdes
représailles. Si Paloma et Sofia les ont contrariés, ce n’est pas seulement
leur vie qu’ils peuvent prendre, mais celles de tía Carmen, de Suzanna,
d’Abuelita et… la mienne.
Paloma essuie péniblement les larmes qui glissent sur ses joues et
laissent des traînées noires de mascara et de paillettes, puis me rejoint, la
tête basse.
– Tu te souviens de Ruben ?
Je sens déjà que je vais détester la suite.
– Bien évidemment.
– Je pensais qu’il était mon petit ami, et Sofia pensait qu’il était le sien.
Tu vois ce que je veux dire ?
Ma moue dubitative doit être parlante, même si je me retiens de dire à
Paloma que ça, elle aurait clairement pu le voir venir.
– Il nous trompait l’une avec l’autre ! Quel chien !
Je note que Paloma semble sincèrement blessée par cette trahison.
Comment ma cousine, si forte et sûre d’elle, a-t-elle pu croire qu’un petit
dealer de cartel serait son prince charmant ? Quand un type prend du plaisir
à te tripoter les fesses dans un club de strip-tease, est-ce qu’il a vraiment
l’intention de te passer la bague au doigt ?
Bref, Paloma qui sort de son conte de fées est le dernier de nos
problèmes ! Elle poursuit :
– Al… alors, on a décidé d’aller le voir pour l’affronter. Je pensais
qu’on allait lui crier dessus, qu’il allait tout perdre, s’excuser, essayer de se
faire pardonner, mais… Rien ne s’est passé comme j’avais imaginé.
J’observe attentivement le corps de Paloma, à la recherche de la
moindre blessure. Elle ne semble pas avoir été frappée, mais elle tremble
toujours, plongée dans ses souvenirs.
– On n’a même pas eu le temps de lui en parler. Quand on est arrivées,
il était au téléphone. Il ne nous a pas entendues, donc il a continué sa
conversation, comme si de rien n’était… Et c’est comme ça qu’on a appris
qu’en plus d’être un connard, Ruben est un foutu traître !
– C’est-à-dire ?
– Il revend la drogue fabriquée par le cartel à je ne sais quel ennemi des
Cruz ! Il était en train de régler les détails de la transaction dans sa chambre
d’hôtel et dès qu’il nous a vues, il n’a pas hésité. Il a pris son arme et il a
buté Sofia. En une putain de seconde !
Savoir que Sofia est morte est une chose, imaginer son meurtre en est
une autre. D’autant que je visualise parfaitement l’expression froide et
sadique de ce Ruben…
– Mon instinct de survie a pris le dessus, je n’ai pas réfléchi. J’ai juste
décampé. Peut-être qu’il a légèrement hésité pour moi, peut-être que c’est
pour ça que je n’ai pas pris une balle dans le dos… Mais s’il a douté, ça n’a
duré qu’une seconde, parce qu’il me traque maintenant !
– Comment tu…
– Comment je peux l’affirmer ? Parce que j’en sais trop ! J’imagine
qu’il a été trop occupé à cacher le corps de Sofia pour arriver ici ce matin,
mais il va se pointer. Il faut absolument que son patron soit au courant et
qu’il arrête Ruben avant qu’il nous trouve ici !
Je dois retenir un léger éclat de rire sur le coup. Ce qu’elle est en train
de me raconter est lunaire… Néanmoins, sa panique, elle, est bien réelle et
elle me percute de plein fouet.
– Tu… tu plaisantes, Paloma, soufflé-je, les yeux écarquillés. Rassure-
moi, s’il te plaît.
Ses coups d’œil angoissés à travers la fenêtre du salon ne trompent pas.
Elle s’attend à voir ce Ruben débarquer d’une minute à l’autre. Ici.
Je secoue la tête. Comment Paloma s’est retrouvée impliquée dans cette
histoire de cartel ? Comment a-t-elle pu être imprudente au point de risquer
sa vie et celle de sa famille ? Après tous nos efforts pour rester loin de cette
merde, la drogue a réussi à avaler ma cousine et nous entraînera nous, sa
famille, dans son sillage.
– Tu as continué à le voir…
– Valentina, m’implore-t-elle, comme si elle me demandait de ne pas
dire tout haut ce que ça signifie.
– Tu as continué à le voir et maintenant, il veut ta mort.
– Ne me regarde pas comme ça. Tu penses vraiment que j’ai besoin de
tes leçons de morale, là ? Je lui faisais confiance, moi ! s’écrie-t-elle en
enfonçant son index dans sa poitrine.
Je fronce les sourcils d’incompréhension face à sa réaction. À cet
instant, je ne la reconnais pas. Ce n’est pas Paloma, ça…
– Tu lui faisais confiance au point de risquer nos vies à toutes. Et s’il
vient sonner chez toi et qu’il trouve ta mère ? S’il vient ici et qu’il trouve
Abuelita ?
– Arrête ! hurle-t-elle. Je l’aimais ! Bien sûr, c’est un sentiment que toi,
la parfaite sainte-nitouche, tu ne comprendras jamais !
Je reste figée, refroidie par son attaque. Elle se mord les lèvres,
regrettant déjà ses mots. Trop tard.
– N’empêche que tu aurais dû me faire confiance à moi, celle qui a
grandi à tes côtes et t’a toujours soutenu inconditionnellement, plutôt qu’à
un mec qui n’en a rien à foutre de toi, rétorqué-je, amère.
Elle renifle en revenant s’asseoir sur mon canapé. Ses doigts passent
nerveusement dans ses cheveux et pendant une seconde, je crois voir du
sang séché collé sur sa longueur.
– J’ai déconné, je sais, mais j’ai vraiment besoin de toi. Valentina… Il
faut que tu m’aides.
Sa voix se brise. C’est bien la première fois que je vois ma cousine
aussi désemparée. Loin de l’image de la femme forte et déterminée, je suis
face à un agneau apeuré au point que sa détresse fait redescendre ma colère
d’un cran. J’ai envie de lui balancer tous les reproches du monde, mais à
quoi bon l’accabler maintenant ? La menace de mort imminente est une
punition suffisamment lourde à assumer.
Lentement, je m’installe de nouveau à côté d’elle, non sans jeter un
coup d’œil vers la fenêtre de mon salon.
– Tu as un plan pour nous sortir de là ? demandé-je d’une voix
tremblante.
Je constate tout de suite que mes mots parviennent à l’apaiser. Un petit
peu. Je garde pourtant, dans un coin de ma tête, les reproches qu’elle m’a
faits. Pour plus tard.
– Oui, me répond-elle timidement. J’y ai réfléchi tout à l’heure. Notre
seule chance de survie, c’est d’approcher le chef du cartel des Cruz. Si on
lui raconte tout, on peut obtenir sa protection en échange des infos que j’ai
sur Ruben.
Pour le peu que j’en sache, ce fameux « chef » est une ombre dans la
rue. Personne ne connaît vraiment son identité, alors de là à aller sonner à
sa porte…
– Bien, et comment on se met en contact avec lui ?
– C’est lui qui va vouloir venir à notre rencontre.

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CHAPITRE 4

Une seule chance

VALENTINA
– Tu es complètement folle !
Elle se croit dans un thriller ou quoi ? Son plan est suicidaire et
inconscient !
Je fais les cent pas dans le salon, tout en me massant les tempes. Il y a
trop de choses qui m’échappent.
– Valentina, on n’a pas le choix.
Je toise ma cousine, toujours assise sur le canapé, ses bras entourant ses
jambes pliées. Son air dépité me donne encore plus la nausée.
– Et si on lui parlait ? Et si on essayait de contacter ce… Comment tu as
dit qu’il s’appelait, déjà ?
– Il se fait appeler Preto. Tu le retiendras très vite, c’est le futur roi de la
drogue à Mexico !
– J’aimerais ne pas avoir à connaître ce genre de choses ! Bref, on ne
pourrait pas le convaincre simplement en allant lui parler ?
Paloma émet un rire nerveux. Pendant que je me sens bouillir de
l’intérieur, son hilarité ne semble pas vouloir se calmer.
– Je peux savoir ce que j’ai dit de si drôle là ?
– Tu te crois dans une telenovela ? On parle de Preto ! Un putain de
dealer ! Tu imagines qu’il va gentiment nous accueillir dans son bureau
pour écouter notre plaidoirie en nous offrant des mouchoirs ? Il croira son
bras droit, pas deux petites étudiantes.
Sa réaction me vexe, je l’admets, mais il faut reconnaître qu’elle a
totalement raison. Cette histoire commence à me donner la migraine.
– Donc, si j’ai bien compris, ton idée, c’est de voler la marchandise de
ce Preto ? Et là, tu penses qu’il nous accordera plus de crédit ?
– C’est notre seule chance !
– Tu fais exprès d’être idiote ou il n’y a que moi qui trouve cette idée
absolument stupide ? Tout ce qu’on va récolter, c’est une balle entre les
yeux !
– Enfin, réfléchis ! On ne peut pas aller voir Preto comme ça. Il faut
qu’on ait quelque chose pour lui. Ruben l’a dit lui-même au téléphone : ce
soir, à 2 heures du matin, un camion de livraison attendra un de ses
complices. On prendra des photos, on aura des preuves de sa trahison.
Ensuite, on embarque le camion et on oblige Preto à nous écouter en
échange de sa marchandise !
– Tu sais quoi au juste sur ce camion ? Ça me paraît tellement
absurde… Je ne sais pas quoi en penser.
Paloma glisse sur le canapé et m’attrape la main.
– Je sais juste qu’une fois qu’on aura ce camion, on aura de quoi faire
pression sur Preto. Valentina, il faut vraiment que tu me fasses confiance sur
ce coup. Il n’y aura personne au moment de l’échange, juste la cargaison. Si
on arrive avant le conducteur, on peut simplement partir avec la
marchandise et tout ira bien !
– C’est trop risqué et ça m’a l’air d’être un bourb…
La porte s’ouvre derrière nous.
Paloma et moi sursautons toutes les deux. Mon cœur bat la chamade,
mais mes yeux tombent seulement sur Abuelita dans l’encadrement de la
porte. Un sac de courses à la main, elle nous dévisage avec une tendresse
mêlée d’inquiétude. J’échange un regard affolé avec Paloma. Est-ce que ma
grand-mère a entendu notre discussion ?
– Ah, Paloma, ta mère vient de m’appeler pour vérifier que tu étais ici.
Tu comptes dormir à la maison ce soir ?
Abuelita s’avance en boitant comme à son habitude et accueille ma
cousine avec un sourire doux. Paloma, elle, secoue la tête doucement,
légèrement fuyante.
– Non, Abuelita, je… je ne peux pas. Je dois rentrer, j’étais juste passée
discuter avec Valentina.
La déception transparaît une seconde dans le regard de ma grand-mère,
puis elle lui répond d’une voix un peu plus sévère :
1
– Mi guapa , ça fait un moment qu’on ne t’a pas vue, tu sais. Tu nous
manques, à ta mère et à moi. Tu travailles bien trop.
Paloma pince les lèvres, puis baisse les yeux, incapable de soutenir le
regard de notre matriarche. Alors qu’elle tourne le menton, la trace de sang
devient plus visible à la lumière du soleil. Et au froncement de sourcils de
ma grand-mère, je sais que ça ne lui a pas échappé.
– Je sais, Abuelita, je sais, murmure-t-elle. Vous me manquez aussi.
Beaucoup. Mais c’est compliqué en ce moment.
Sur le coup, le déchirement de ma cousine me pince le cœur. Abuelita
hoche la tête avec compréhension, mais la ride sur son front indique que
Paloma n’a pas apaisé ses craintes. Pourtant, même si elle pourrait lui poser
des questions sur sa tenue, elle n’en fait rien.
– Ne t’en fais pas, Paloma. Ta famille sera toujours là pour toi.
Quand Abuelita nous tourne le dos pour aller ranger les courses dans la
cuisine, Paloma se lève à contrecœur. Je l’observe mettre ses chaussures
avec un regard de pitié, presque suppliant. Notre conversation n’est pas
terminée, je n’ai pas accepté de la suivre dans son plan, et pourtant… Une
fois devant la porte d’entrée, elle se retourne vers moi, la peur déchirant ses
traits.
– Valentina, tu viendras ? Tu ne vas pas m’abandonner, hein ? On se
retrouve devant chez moi à 1 heure du matin. Je t’en prie, ma cousine.
Elle ne me laisse pas le temps de lui répondre et sort.
Je reste quelques minutes devant la porte fermée. Je suis probablement
livide, mais ma grand-mère ne le remarque pas quand elle s’installe dans le
canapé. Elle ne pose aucune question, rapidement absorbée par le nouvel
épisode de Cuidado con el ángel, la telenovela qu’elle regarde chaque
après-midi, juste pour l’acteur William Levy qui joue Juan Miguel.
– Tu as mangé, Valentina ? me demande-t-elle quand je finis par
m’installer à côté d’elle.
– Oui, avec Paloma, ne t’inquiète pas, affirmé-je en posant ma tête sur
ses cuisses.
Est-ce qu’elle croit à mon mensonge ? Pourquoi ne me demande-t-elle
pas pourquoi je ne suis pas en cours à cette heure ? Ses doigts glissent
simplement dans mes cheveux qu’elle caresse affectueusement tout en
commentant la scène qui défile sous mes yeux. Pas une remarque. Pas une
question. Ma grand-mère a toujours été ainsi, soucieuse de respecter notre
vie privée, de nous laisser venir à elle et nous confier, sans insister quand
elle sent qu’on n’est pas encore prêtes.
– C’est pas vrai, s’exclame-t-elle. Comment María peut encore lui
pardonner après tout ça ?
Je reviens soudain sur terre et rive mes yeux sur le petit écran posé sur
le meuble. Je vois les personnages s’embrasser, sans vraiment y prêter
attention. Les mots de Paloma me hantent. Ils tournent en boucle dans mon
esprit et retournent encore mon estomac. Néanmoins, même si mon cœur
n’y est pas vraiment, je réponds :
– C’est sûr, c’est… C’est impardonnable.
Habituellement, j’aurais défendu Juan Miguel bec et ongles, ce qui ne
manque pas d’alerter ma grand-mère. Abuelita pose ses mains sur mon bras
et me dévisage avec suspicion :
– Ma chérie, en temps normal, tu aurais déjà crié devant une scène
comme celle-là…
Je force un sourire et me redresse.
– Je suis désolée. Je crois que je suis juste… Je sens que je tombe
malade.
Elle pose une main sur mon front et fait la moue. Je saisis alors son
visage vieilli et adorable, puis j’embrasse son front avant de lui afficher un
sourire cette fois-ci sincère.
– Je vais aller dans ma chambre, Abuelita. Profite bien de la fin de
l’épisode.
Je me lève en me sentant presque coupable de tout ce que je lui cache.
Ce n’est pas dans mes habitudes, mais je sais que je le fais pour son bien.
2
– Repose-toi bien, mi vida , me dit-elle doucement, alors que je quitte
la pièce.
Je me dirige vers ma chambre, et j’entends à peine les échos de la
telenovela lorsque je referme la porte derrière moi et pose mon front contre
le bois. Je n’entends plus que les battements sourds et angoissés de mon
cœur. Je n’ai plus que quelques heures pour me décider…

1. « Ma belle » en espagnol.
2. « Ma vie » en espagnol.

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CHAPITRE 5

L’avenue Victoria-Ote

VALENTINA
La lampe torche de mon téléphone me pique les yeux à cause de
l’obscurité de ma chambre. Les cloches de l’église viennent de sonner
1 heure du matin, mais ça fait bien longtemps que je suis prête. Mon cœur
bat violemment la chamade dans ma poitrine, au point que j’ai l’impression
qu’il va en sortir. J’ai déjà enfilé ma veste en cuir, un jean et un T-shirt noir.
Même si j’ai bien trop serré ma queue-de-cheval haute, je n’ai ni l’envie, ni
le courage de la desserrer. Je me sens comme une étrangère dans mon
propre corps. J’arrive à peine à croire ce que je m’apprête à faire. Pourtant,
c’est bien moi qui enjambe ma fenêtre et fais le mur, tout ça pour être sûre
de ne pas réveiller Abuelita. En un mouvement, je me glisse à l’extérieur.
L’instant d’après, je me retrouve face à Paloma qui m’attendait devant son
immeuble.
C’est bien ma cousine que j’ai en face de moi, mais quelque chose sur
son visage me paraît profondément changé. Son expression me glace le
sang pendant quelques secondes. Ses traits sont durs, ses lèvres pincées, et
le pire, ce sont ses yeux. Ils me paraissent froids, teintés d’un mélange
d’effroi et de détermination.
Comme si elle connaissait déjà les conséquences de cette décision…
– Valentina, commence-t-elle, doucement.
Mon corps se tend.
– J’ai eu peur que tu ne viennes pas.
Je ne réponds pas. Après tout, elle ne m’a pas vraiment laissé le choix.
D’aussi loin que je me souvienne, il n’y a rien qu’elle et moi n’ayons pas
fait ensemble. Elle m’a toujours défendue envers et contre tout. Elle s’est
même battue contre un grand de notre quartier quand j’avais huit ans parce
qu’il m’avait tiré les cheveux. Et elle l’a massacré !
En fait, sa réflexion m’irrite plus qu’autre chose. Elle sait que peu
importe ce qu’elle m’aurait demandé, je serais venue quoi qu’il arrive,
non ?
On remonte la rue jusqu’à la voiture de tía Carmen, et alors qu’on ouvre
les portières, je demande :
– Alors… Où a lieu le rendez-vous ?
– À Tres Estrellas, sur l’avenue Victoria-Ote, il y a une sorte de zone
industrielle.
– Qu’est-ce qu’il va se passer là-bas ? On suit quel plan ? On fait quoi ?
Paloma s’installe derrière le volant pendant que je boucle ma ceinture.
Elle démarre tout en m’expliquant :
– Je te l’ai dit : à 2 heures du matin, le camion sera sans surveillance
avec les clés sur le contact. Ruben a mis ce plan en place pour que le livreur
ne se rende pas compte qu’il le remet à un membre d’un cartel ennemi.
C’est donc l’opportunité parfaite pour qu’on prenne le véhicule.
Un frisson glacial me saisit après ce discours aussi synthétique que
précis. Je n’arrive pas à me faire à son ton.
– Et puis quoi ? Qu’est-ce qu’on ferait d’un camion, au juste ?
– Calme-toi, Valentina. Il ne nous arrivera rien si on suit le plan.
Je ne sais pas si elle y croit elle-même, et plus on avance, moins j’ai
espoir d’y arriver.
– Je laisserai ma voiture à cinq cents mètres du lieu de rendez-vous. Ça
sera simple.
– Simple ? Déjà, comment tu en sais autant ? Qui c’est, d’ailleurs, ce
cartel ennemi avec qui est ton Ruben ? Parce que si ce n’est pas ce Preto qui
nous tue, ce sera sûrement eux ! Tu me fais vraiment peur !
– Je te l’ai dit, on a tout entendu, Sofia et moi, et…
– Sofia, elle s’est pris une balle dans la tête, Paloma !
Ma remarque cinglante me vaut un regard noir, teinté de peine. Je
regrette instantanément mes paroles et préfère, prudemment, fermer ma
bouche pour le reste du trajet.
Pourtant, à chaque kilomètre parcouru, je me maudis pour avoir accepté
cette escapade folle.
Lorsque Paloma éteint les phares et ralentit près d’une station-service
déserte, je suis prête à ouvrir la portière pour fuir en courant. D’ailleurs, le
regard furtif qu’elle me lance me fait bien comprendre qu’il est temps de
descendre et de continuer à pied. D’habitude, à Mexico, le soir, il ne fait pas
si frais que ça, mais étrangement, je trouve que la température a
drastiquement baissé. Ça expliquerait pourquoi je tremble autant.
Je suis ma cousine et tente de réchauffer mon corps en frictionnant mes
bras.
– C’est par là, me signale-t-elle en jetant des regards prudents autour de
nous.
À mesure que nous avançons le long de l’avenue Victoria-Ote, l’air se
charge d’une odeur d’huile et de métal. Paloma guide nos pas avec
assurance, si bien qu’on dirait qu’elle connaît le chemin par cœur.
L’obscurité dans la rue est presque totale, jusqu’à ce que je repère à
quelques mètres de nous, de l’autre côté du trottoir, une lumière jaunâtre qui
éclaire un petit hangar ouvert. Comme prévu, une camionnette blanche
attend là, en plein milieu du local, les phares encore allumés.
Pile à l’heure.
La cadence de mon cœur se décuple d’un coup mais soudain, je sens sur
mon bras une pression qui me tire vers le bas. Mes genoux cognent le sol
sec. Je tourne la tête vers Paloma qui nous cache derrière un tronc d’arbre.
– Surtout, ne fais aucun bruit, m’ordonne-t-elle en me tirant derrière
elle.
L’estomac retourné, je tente de rester stable en relevant légèrement la
tête.
Peut-être qu’il s’agit d’un énorme piège à rats… Peut-être qu’à la
minute où nous poserons un pied dans ce foutu hangar, il sera trop tard ! Ma
conscience me hurle de faire marche arrière.
– Paloma, imploré-je.
– Tais-toi, tu vas nous faire repérer !
– Paloma, je ne le sens pas du tout. OK, ça suffit on devrait y aller ! Il
faut qu’on se barre !
Je tire sur sa manche, mais elle refuse de bouger.
– On trouvera une autre solution, je te le promets, tenté-je de la
raisonner. J’irai le voir, moi, ce Preto. J’irai lui parler, mais ce camion, c’est
la mort assurée. Partons, s’il te plaît !
– Fais-moi confiance. Pour une fois…
Ses yeux noisette se plantent dans les miens. Je sais qu’elle veut faire
appel à notre lien. Seulement, ce que je lis au fond de ses prunelles me tord
les entrailles. Ce n’est pas ma cousine, ça. Qui est cette femme froide,
méthodique et détachée ?
– Allez, on y va !
Elle se lève et instinctivement, je fais de même. Guidée par l’adrénaline,
je ne réfléchis plus. La peur fait simplement tambouriner mon cœur dans
ma poitrine, alors que nous courrons à en perdre haleine vers ce camion
blanc.
Nous nous précipitons dans la gueule du loup.
Soudain, j’aperçois un homme traverser le hangar. J’ai un mouvement
de recul, tout de suite arrêté par ma cousine qui me tire le bras afin que je
n’arrête pas ma course.
– Putain, c’est mort ! Paloma ! Il y a un homme dans ce hangar !
m’écrié-je.
– On doit le faire.
Sur ces mots, ma cousine soulève son long T-shirt, me laissant
découvrir une arme à feu coincée dans la ceinture de son jean. J’écarquille
les yeux, mais je n’ai pas le temps de manifester ma surprise que nous
arrivons devant l’homme du hangar.
Lui aussi paraît surpris de nous voir. Il n’y a donc que Paloma qui avait
prévu cette rencontre. Le cerveau en ébullition, je tente tout de même de
l’analyser rapidement : taille moyenne, sourcils épais et noirs avec un look
plus que banal pour un dealer, soit veste en cuir et cigarette coincée entre
les lèvres.
– Eh bien, qui voilà ? murmure-t-il, presque amusé.
Son rire narquois perce le silence. Bon, on ne l’impressionne pas. Moi
en revanche, je suis tétanisée ! Ma déglutition se coince dans ma gorge,
surtout lorsque Paloma le vise de son arme.
– Qu’est-ce que tu cherches à faire, Paloma ? demande-t-il avec ironie,
même s’il a légèrement blanchi devant le canon de l’arme.
Mon regard jongle entre les deux. Rien qu’à la haine qui anime ma
cousine, je sais qu’elle le connaît. Par ailleurs, je devine aussi que ce n’est
pas la première fois qu’elle porte une arme. Combien d’autres secrets a-t-
elle en stock ?
– Je le savais, commence-t-il dans un rire étouffé. Je savais bien que
t’étais qu’une grosse pute !
Une détonation écartèle le silence de ce hangar.
Je m’entends crier un « Paloma » en tournant précipitamment la tête
vers elle, avant de comprendre qu’elle n’encourt pas de danger. Non, ma
cousine vient de presser la détente, sans trembler, visant des barils derrière
le dealer.
Je recule d’un pas, sous le choc.
– J’ai pas envie de te buter ce soir, Marcus. Je prends cette cargaison et
on en reste là.
Je secoue lentement la tête, l’estomac au bord des lèvres. Putain, qu’est-
ce qui se passe ? Qu’est-ce qui lui prend ?
– Tu as retrouvé ton courage, petite Paloma ? continue, Marcus, loin
d’être effrayé. Ils sont où, les gros sanglots que tu as servis à Ruben ? Tu
veux dire que j’aurais dû te buter cette nuit, comme j’ai buté ta petite
copine, Sofia ?
Je fronce les sourcils. Non, selon Paloma, c’est Ruben qui a tué Sofia.
Pourtant, l’émotion déchirante qui traverse ma cousine me prouve que ce
Marcus relate ce qu’il s’est réellement passé cette nuit. Je n’ai pas le temps
de réfléchir à ce que ça implique que ce Marcus profite de la réaction de
Paloma pour braquer son arme sur elle en retour.
C’est un véritable cauchemar !
– Casse-toi ! crache Paloma.
Personne ne bouge. Il faut dire que je mets un certain temps à
comprendre que ma cousine s’adresse à moi. J’ai du mal à décrocher mes
yeux des deux armes qui se font face, mais lorsqu’elle répète son
injonction, je finis par me tourner complètement vers elle.
– Qu… Quoi ?
Froide, calculatrice, elle articule sans me voir, toujours concentrée sur
ce Marcus :
– Prends ce putain de camion et planque-toi le plus loin possible d’ici.
Surtout, ne dis à personne où tu l’as mis. Jamais.
– Arrête, Pal…
– Valentina, barre-toi ! Allez, casse-toi, vite ! Je vais me débrouiller.
Je ne saurai peut-être jamais si j’aurais pu obéir à ma cousine, car
Marcus est à portée de voix et il réagit plus rapidement. Il se tourne
légèrement pour braquer son arme sur moi et plonge son regard empli d’une
perversité cruelle dans le mien. Je sens le plaisir qu’il prend à me voir
trembler, je sais qu’il trépigne à l’idée de nous abattre toutes les deux ici.
Comme il l’a fait hier avec Sofia…
Incapable de faire le moindre mouvement, je ne peux que ressentir l’air
qui ne passe plus dans mes poumons compressés par la terreur. Mon souffle
se coupe alors qu’une angoisse que je n’avais jusque-là jamais ressentie
s’infiltre dans mes veines.
– Paloma… Petite pute de Paloma, s’amuse-t-il, un sourire narquois
collé aux lèvres. Qui je bute en premier ? Elle ou toi ?
Je vais mourir ici, tel un vulgaire dommage collatéral que la drogue
engendre dans son sillage. L’image de ce canon noir rivé sur moi s’imprime
dans mon esprit, gravée à jamais.
La seconde qui suit, il presse la détente.
Je hurle d’effroi et me recroqueville sur moi-même, mes bras devant
mon visage.
– Valentina ! Casse-toi avec le camion ! hurle Paloma.
Une douleur lancinante me brûle l’oreille. Je sens un liquide chaud
glisser le long de ma mâchoire et descendre jusqu’à mon cou… Pourtant, je
peux encore bouger, pour peu que je parvienne à surmonter cette tétanie.
Lentement, comme si chacun de mes mouvements était ralenti par la
peur et le choc, je porte une main tremblante à mon lobe. Le contact de mes
doigts contre cette texture chaude et gluante me fait frémir. C’est du sang.
Mon sang. Marcus m’a effleuré l’oreille…
Un centimètre de plus, et cette balle m’aurait traversé le visage. Mon
cœur tambourine si fort que je peux le sentir jusque dans ma gorge, mon
ventre, mes tempes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quand nos vies
ont-elles basculé dans ce cauchemar ?
– Valentina !
Je reviens violemment sur terre. À quelques mètres, Marcus, la main en
sang, gémit de douleur et se réfugie derrière un amas de foin. Paloma a
réussi non seulement à le toucher, mais également à lui faire lâcher son
arme. Elle nous a offert un répit court, suffisant pour nous mettre à l’abri.
Elle appuie sur mon bras pour me faire réagir et nous emmène derrière le
camion.
– … dégager. Moi, je vais gérer. Ce bâtard risque encore de te tirer
dessus. Tu comprends ? Bouge, putain !
Je cligne des yeux pour reprendre mes esprits. Paloma pose ses mains
sur mes joues pour capter mon attention et alors que nos yeux se
rencontrent, j’ai l’impression de voir son visage pour la dernière fois.
– Viens avec moi, m’écrié-je, désespérée. Je t’en prie !
– Impossible. Ce fils de pute ne doit pas s’en sortir. Ne t’en fais pas
pour moi. Toi, tu t’en vas avec la cargaison, moi, je te rattraperai.
Inconsciemment – ou lâchement –, je choisis de la croire. Mes jambes
qui, jusque-là, avaient refusé de bouger, me portent enfin. Je me précipite
vers la portière de ce camion que j’ouvre brusquement et grimpe jusqu’à
m’installer derrière le volant.
Merde, j’ai déjà du mal avec la petite voiture d’Abuelita, alors comment
gérer ce mastodonte ? Je ne conduis que rarement parce que ça a tendance à
m’angoisser et là, mon taux de stress a bien gagné son paroxysme !
Alors que je m’efforce d’atteindre les pédales, un nouvel échange de
balles éclate dans le hangar. Mes paumes tremblantes pressées contre mes
oreilles, je m’aplatis contre les sièges du camion en me recroquevillant sur
moi-même. Des gémissements de terreurs m’échappent, alors que des
larmes viennent mouiller mes joues.
Soudain, un tambourinement sur la vitre conducteur me tire de ma
terreur. Je n’entends pas ce que Paloma me dit, mais ses gestes désespérés
sont très clairs : elle m’ordonne de partir immédiatement.
J’aurais aimé être plus courageuse, sortir de l’habitacle et lui venir en
aide. Pourtant, tout ce que je peux faire, c’est obéir, plonger une dernière
fois mon regard dans ses yeux noisette et espérer qu’elle tiendra sa
promesse. On se retrouvera… et elle m’expliquera tout ce qu’elle m’a caché
jusque-là.
Malgré ma peur et mes angoisses, je démarre et opère une marche
arrière effrénée et maladroite. Je dois me pencher sur le côté lorsque
Marcus se met à tirer sur le camion. Les échanges de balles ne s’arrêtent pas
jusqu’à ce que je rejoigne l’avenue Victoria-Ote.
Je conduis mal, mais à toute vitesse et guidée par les phares, je
progresse le long de cette route et m’éloigne de ce cauchemar. Soudain, un
klaxon me fait hurler. Je dévie ma trajectoire de justesse et évite une petite
citadine rouge sur laquelle je fonçais sans m’en rendre compte.
Le moteur rugit, et moi je fuis. Chaque kilomètre parcouru me sépare un
peu plus de ma cousine.
J’ai abandonné Paloma.

Cinquante-trois km/h. Pas plus.


J’ai dû me faire klaxonner une dizaine de fois, mais pas question
d’accélérer. La route, plongée dans l’obscurité, s’allonge à l’infini devant
moi alors que mes larmes me brouillent la vue. Mes mains ne cessent de
trembler et étranglent le guidon. Je suis hantée par l’idée d’avoir laissé
Paloma derrière moi, ce qui ne m’aide pas à me concentrer sur la conduite
de cet engin de malheur. En baissant les yeux sur le tableau de bord, je
constate qu’il est presque 4 heures du matin. Et pour couronner le tout, ma
queue-de-cheval, toujours trop serrée, me donne une migraine si intense
qu’elle alourdit mes paupières. Le choc de cette soirée m’a pris toute mon
énergie. Et une partie de mon innocence aussi…
À chaque fois que je cligne des yeux, je dois fournir un effort
surhumain pour les rouvrir et lutter contre la fatigue qui menace de
m’emporter. Parfois, je me rends compte que je ne vois rien pendant
quelques secondes, avant que ma vue s’éclaircisse.
Ne t’endors pas, Valentina.
Pas maintenant…
Pas maintenant…
Je cligne des yeux une seconde.
Soudain, un klaxon déchire le silence et m’extirpe de mon état de
somnolence.
Le hurlement qui m’échappe me fait mal à la gorge. J’ai dérivé à
contresens ! Par réflexe, je braque le volant à droite, mais l’angle est trop
serré. Le camion percute violemment la glissière de sécurité, puis s’enfonce
rapidement à travers une route sinueuse. Je tente d’enfoncer mon pied dans
la pédale de frein, mais la pente est trop abrupte, et je sens bien que j’ai
perdu tout contrôle.
En quelques secondes, je suis catapultée dans un chaos infernal.
Prise au piège de secousses puissantes, je dois m’accrocher au volant
jusqu’à ce que le monde autour de moi se retourne. Ma ceinture me
compresse brutalement contre mon siège, puis l’airbag se libère sur moi
dans un choc tellement douloureux qu’il me coupe le souffle
instantanément.
Les tremblements de l’habitacle ont cessé. Je crois que le camion a
terminé sa chute dans un fossé. Ma vision est brouillée, des étoiles dansent
devant mes yeux et une douleur aiguë irradie mon bras.
Les larmes glissent sur mes joues, non seulement à cause de la douleur
physique, mais aussi parce que je prends conscience de ce qui vient
d’arriver.
Le choc de l’accident et la douleur dans mon corps me clouent sur
place. Je sens mon cœur tambouriner jusque dans ma gorge et tout ce que je
veux, c’est sortir de ce camion. Ma main tremblante s’étend vers la boucle
de ma ceinture, mais je suis incapable de résister à la lourdeur de mes
paupières.
C’est trop pour moi. Je sens mes forces m’abandonner. Mes yeux se
ferment malgré moi.

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CHAPITRE 6

Colombienne

PRETO
Mexico commence tout juste à s’éveiller.
Une brise légère me caresse le visage, alors que je souffle la dernière
bouffée de ma cigarette. La nicotine brûle ma gorge et descend
sournoisement le long de mes poumons, puis je jette le mégot par terre. En
même temps, je glisse la chaîne que je porte autour du cou sous mon T-
shirt.
Ce voyage en Colombie m’a épuisé ! Il faut dire que j’ai failli y passer.
Mon fournisseur de cocaïne est devenu bien trop gourmand, alors que
franchement, la qualité de sa poudre laisse clairement à désirer. En bref, j’ai
dû l’abattre. Lui, et les trois hommes qui me menaçaient avec leur
mitraillette.
Tout ça n’est pas aussi dramatique qu’il y paraît : je l’ai aussitôt
remplacé. Fernando Jimenez sera, je l’espère, plus enclin à respecter les
termes de notre accord et lui, est réputé pour la pureté de son produit.
Désormais, Mexico sera servi avec une cocaïne qui n’est ni coupée ni
altérée, donc moins nuisible que les substances trafiquées qui circulent déjà
dans les rues.
J’ai investi mes derniers pesos dans ce deal. Il faut que ça marche !
C’est ma dernière chance de reconstruire l’empire que mon père a détruit.
Je dépasse un clochard qui gît sur le sol avant de pousser la porte
réservée aux employés du Gran Hotel del Sol. À peine entré, je suis
accueilli par les voix des commis qui s’affairent déjà à leur poste pour
préparer le déjeuner. Je me fonds parmi eux et avance entre les odeurs
alléchantes des plats qui commencent à mijoter.
Dans cet établissement, personne ne s’étonne de me croiser, même si je
détonne dans le paysage. C’est l’avantage d’être le neveu du patron.
Justement, je repère mon oncle en train de discuter avec son chef cuisinier.
Vêtu de son éternel costume noir, il goûte un breuvage sous le regard
attentif de son employé. Son hochement de tête semble d’ailleurs alléger la
tension entre eux.
Dès que j’arrive à leur hauteur, le regard clair de mon oncle plonge dans
le mien et me scrute avec sévérité, avant qu’un sourire satisfait étire ses
lèvres.
– Preto, me sourit-il. Bon retour parmi nous.
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– Tío , le salué-je. J’ai pris la route directement après ton appel.
Le chef cuisinier s’éclipse avec un hochement de tête respectueux à
mon égard, nous laissant à notre conversation.
– Tiens, me dit Ricardo en me tendant le verre. Goûte-moi ça et dis-moi
ce que t’en penses.
Je l’interroge du regard, mais obtempère et porte le liquide clair comme
de l’eau à mes lèvres. Une forte odeur d’alcool inonde immédiatement mes
narines avant que le breuvage réchauffe ma gorge. Ricardo guette ma
réaction, une main sur son menton, sa chevalière en or brillant autour son
petit doigt.
– C’est un rhum Dictador de 1972, précise-t-il. Un petit bijou
colombien.
Le « bijou » irradie maintenant ma poitrine, alors que ses saveurs
explosent sur ma langue. Ricardo sourit doucement face à ma réaction
extatique.
– Ça a du caractère, confirmé-je.
Comme tout ce qui vient de Colombie, on dirait. J’espère que le camion
qui arrivait cette nuit contient une poudre au moins aussi puissante.
– Je pense à l’intégrer à notre cave. Certains de mes clients seraient
ravis de retrouver un peu de saveur colombienne.
J’acquiesce et reprends une gorgée avant d’enchaîner :
– En parlant de Colombie, j’ai dealé une cargaison qui pourrait bien
changer la donne.
Intrigué, mais vigilant, mon oncle m’invite à quitter les cuisines et ne
reprend la conversation que lorsque nous atteignons les ascenseurs. Même
si son personnel est discret et loyal au possible, un excès de prudence ne
peut pas faire de mal, d’autant que Ricardo n’aime pas mélanger ses
différents business, et le mien pourrait entacher la réputation qu’il a dans le
milieu de l’hôtellerie de luxe.
– Tu travailles maintenant avec Jimenez ? Qu’est-ce que tu as en tête ?
– J’ai accepté de financer ses labos en Colombie et il achemine la
poudre jusqu’ici. J’ai eu la bonne idée de passer un accord avec Rivera.
Pendant qu’il sera occupé à introduire cette cargaison aux États-Unis pour
tripler ses bénéfices, il laissera le champ libre à Mexico. Le premier camion
peut être revendu pour au moins deux millions de dollars, soit plus de
trente-cinq millions de pesos mexicains. Autant dire que j’aurai plus
qu’assez pour reprendre un territoire conséquent.
Mon oncle réfléchit, pèse mes mots avec soin pendant qu’on grimpe les
étages jusqu’à son bureau. Finalement, lorsque les portes s’ouvrent, il se
tourne vers moi avec une moue dubitative.
– Deux millions… C’est un gros coup, Preto. Tu vas gérer ça ?
Son regard perçant plane sur moi. Il n’a pas besoin d’en dire plus pour
que je comprenne qu’il fait référence aux erreurs de mon père. Dans ce
milieu, l’échec nous est forcément fatal. Heureusement, tout cela ne fait pas
partie de mes plans.
– C’est ma chance de mettre la main sur le marché, articulé-je, bien
conscient des enjeux.
– Ce sera surtout ta seule chance, Preto. La guerre que va te déclarer
Rivera lorsqu’il comprendra tes intentions…
– J’en ai conscience. Les deux millions me permettront de la préparer,
justement.
À vrai dire, la mise en garde de Ricardo me glace. Je n’aurai pas deux
fois la chance de m’imposer dans ce milieu. Si je foire mon coup, je finirai
avec une balle dans le crâne et mon cartel sera facilement exterminé par les
hommes de Rivera.
Mon oncle hoche lentement la tête, puis ouvre la porte de son bureau.
Depuis les deux grandes baies vitrées, nous avons une vue sur l’immense
piscine à débordement. Néanmoins, Ricardo n’y jette même pas un coup
d’œil et ouvre une armoire en chêne massif pour se servir un verre de
scotch.
– Ne répète pas ses erreurs, lâche-t-il d’un ton grave. J’veux pas que tu
finisses comme lui.
Je me fige. Mon père est mort dans un règlement de comptes, égorgé
par ses ennemis. Son corps s’est décomposé dans une mare de sang pendant
des jours avant qu’on le retrouve.
– Je sais, finis-je par répondre. Sois tranquille, cette fois, c’est la bonne.
J’arrive sur le marché avec une meilleure qualité et moins cher. Une fois
que Salomon Rivera aura fait connaître mon produit, c’est ma drogue qu’on
redemandera. Il va tout simplement faire entrer le loup dans la bergerie…
Ricardo s’apprête à me répondre, visiblement sceptique, mais la
sonnerie de mon téléphone l’interrompt. Habituellement, j’aurais coupé
mon portable, mais vu les enjeux, je préfère rester joignable à tout moment.
Ainsi, malgré le regard réprobateur de mon oncle, je glisse la main dans la
poche arrière de mon jean et en sors rapidement mon appareil : Ruben.
Mon bras droit sait où je me trouve et il ne tenterait pas de me joindre
sans raison majeure.
– Allô ? dis-je en décrochant.
À l’autre bout du fil, j’entends Ruben s’éloigner d’un concert de voix.
– Preto, il y a eu un problème avec la cargaison, lâche-t-il à toute
vitesse. C’est parti en couilles !
Je manque de m’étrangler avec ma propre salive.
Après un coup d’œil en direction de mon oncle qui attend, les bras
croisés, je lui tourne lentement le dos et préfère m’éloigner vers les baies
vitrées.
– Parle, ordonné-je froidement.
Ruben s’éclaircit la voix. La tension nerveuse dans mon corps monte
d’un cran en un claquement de doigts.
– Marcus m’a envoyé un SMS cette nuit. Quelque chose a merdé.
Quand on est arrivés sur place, il était… en mauvais état.
– Où est ma cargaison, Ruben ?
Je parle à voix basse, mais je garde un ton ferme et tranchant. J’ai peu
de patience, et l’explication évasive de Ruben m’irrite immédiatement.
Mon oncle ne me quitte pas des yeux, et s’amuse maintenant à faire
tourner son scotch dans son verre en cristal.
– Tout va bien, Preto ? demande-t-il.
– C’est là que ça se complique, poursuit Ruben à l’autre bout du fil. Ce
putain de camion a disparu, Marcus est mort et tout ce qu’on a, c’est une
fille blessée qui refuse de parler. Elle avait une complice, apparemment…
Je m’immobilise. Les yeux écarquillés, je laisse un sourire vraiment
nerveux se dessiner sur mes lèvres, puis un petit rire m’échappe. Non…
Non ! La seconde qui suit, une colère sourde monte en moi comme un
incendie jusqu’à ce qu’une rage bouillonnante se déverse dans chacune de
mes veines.
Non, ça n’est pas possible.
– Tu te fous de ma gueule, hein ?
Je me fais violence pour garder une voix calme et contrôlée. Je ne peux
pas dire à mon oncle que l’empire des Cruz va renaître de ses cendres, et
deux minutes plus tard, perdre une cargaison à deux millions de dollars qui
ne m’est même pas destinée.
Encore une fois, Ruben met un temps fou avant de me répondre, je
l’entends monter dans une voiture, claquer la portière, et finalement il me
dit :
– Je vais gérer, Preto. La fille bosse au Casa Ramba, j’ai déjà quelques
infos. Je vais chez elle pour voir si je peux en trouver plus. Elle va finir par
craquer !
Je serre férocement mon poing, puis le place devant ma bouche afin de
me retenir de lui dire que non, il n’a rien géré. Ma putain de cocaïne se
balade tranquillement dans la nature !
Je me fais violence pour ne pas exploser devant mon oncle.
– C’est qui, cette nana ? soufflé-je.
– Une fille… J’vais creuser pour en savoir plus.
Ma fureur se coince dans ma gorge. Je serre les dents et n’ose même pas
demander à voix haute plus de détails. Pas devant mon oncle.
– Qui est sur le terrain ? craché-je, frustré.
– Paco, Goto, J.J. et Daniele suivent les traces de la cargaison, mais
pour l’instant, on n’a pas grand-chose.
– Écoute-moi bien, Ruben. Dans une heure, je suis sur place. D’ici là,
mieux vaut pour toi que tu aies localisé ce camion, ce qui calmera
légèrement mon envie de te démonter. Mets Sebastian et Esteban sur le
coup, qu’ils trouvent des pistes rapidement.
Je raccroche sans attendre de réponse. Je viens de me faire enculer.
Putain, ça me les brise !
– Preto ? Un problème ? insiste Ricardo.
Mon regard se durcit, même si je peine à masquer ma rage. Mieux vaut
ne pas lui montrer que j’ai déjà perdu le contrôle de la situation.
– Juste un contretemps, répliqué-je.
Ma cargaison a disparu, un de mes gars s’est fait descendre et Salomon
Rivera se fera un plaisir de me faire sauter la cervelle dans les prochaines
heures… Que de bonnes nouvelles avant le petit déjeuner !
Mon esprit tourne à plein régime. Il faut que je rentre vite et que je gère
cette merde, sinon mon cartel sera enterré d’ici la fin de la semaine. Putain,
je viens de perdre ma seule opportunité de prendre ma place dans ce monde
de morts !
– C’est-à-dire, un contretemps ?
Ricardo a toujours eu ce regard perçant, le genre qui lit entre les lignes.
Il a très bien compris que je lui mentais.
– Rien que je ne puisse pas gérer, articulé-je sur un ton qui ne laisse pas
place à plus de discussion.
L’angoisse que je ressens est presque paralysante, mais montrer cette
faiblesse, c’est ouvrir la porte à ma propre chute. Je ne peux pas tomber
maintenant, alors que je n’ai jamais été aussi proche de ce que j’ai toujours
voulu. De ce que mon père a toujours voulu.
– Fais attention à qui tu accordes ta confiance, Preto. Tu ne joues pas
que ta réputation.
Je hoche la tête avec la sensation que la pression immense que m’ajoute
Ricardo s’écrase sur mes épaules pour me tétaniser.
– Je te laisse, Tío, articulé-je en reculant.
Il consulte sa montre et va derrière son bureau, déjà concentré sur le
dossier suivant. Néanmoins, alors que je m’apprête à passer la porte, il
m’arrête.
– N’oublie pas, Preto, je t’attends la semaine prochaine pour le
déjeuner.
Je grogne pour seule réponse et franchis la porte. Une fois hors de sa
vue, je hâte le pas pour sortir de ce palace. Je n’ai plus de temps à perdre !
Le soleil est déjà bien haut dans le ciel et chaque minute qui passe me
rapproche d’une tragédie.
Les paroles hésitantes de Ruben résonnent frénétiquement dans ma tête.
Qui est cette fille qui a trouvé ma cargaison ? Comment a-t-elle réussi à
mettre la main dessus ? Qui est parti avec ma drogue ? Et si… Et s’il y avait
une taupe dans mon business ?
Putain, celui ou celle qui a ma poudre ferait mieux de ne dormir que
d’un œil… Une fois que je l’aurais trouvé, je vais lui faire vivre un véritable
enfer !

1. « Oncle » en espagnol.

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CHAPITRE 7

Querida niña

VALENTINA
Klaxon.
J’entrouvre difficilement les yeux. Le bruit aigu poursuit sa litanie et
tambourine dans mon crâne. Oh, j’ai tellement soif, et ce son de malheur ne
s’arrête pas ! Les secondes passent et la sensation d’un cuir contre ma joue
me fait comprendre que j’ai la tête écrasée contre le volant. À la seconde où
je me redresse, le silence revient enfin.
Je baisse les yeux sur mes cuisses couvertes d’égratignures. De petits
bouts de verre se sont incrustés dans ma chair et, doucement, je commence
à ressentir la douleur qu’ils m’infligent. Devant moi, le pare-brise n’est plus
qu’une toile d’araignée de fissures et derrière lui, je ne distingue qu’un
nuage de feuillage.
Un gémissement m’échappe. À chaque inspiration, une douleur sourde
irradie mon thorax. Mes yeux commencent à me piquer et quelques larmes
menacent de s’échapper lorsque les souvenirs de la nuit me reviennent.
Paloma… Il faut que je sorte d’ici !
Je t’en prie, Paloma, j’espère que tu as réussi à t’en tirer !
Je détache difficilement la boucle de ma ceinture, puis m’extirpe du
véhicule. La portière refuse de s’ouvrir entièrement et je dois presque
ramper dans la boue pour me sortir de là. Le camion s’est coincé en haut
d’une motte de terre, tout près d’un ruisseau qui traverse une petite forêt où
les faibles rayons du soleil se fraient un chemin à travers le feuillage.
Malgré la fraîcheur des lieux, je meurs de chaud sous ma veste en cuir.
Alors que je me redresse et commence à tituber vers la route où
j’entends les voitures passer, quelques mètres en haut du fossé, une vague
de panique me submerge.
J’espère que Paloma va bien ! Non seulement j’ai abandonné ma
cousine seule dans ce hangar, mais désormais, la précieuse cargaison,
supposée nous permettre de convaincre Preto de nous laisser la vie sauve,
gît dans une carcasse abandonnée dans cette forêt.
Lorsque j’atteins enfin la glissière de sécurité, je distingue le repère de
l’autoroute 85D et au loin, un panneau indique une sortie vers Pachuca. Je
décide de le suivre afin de rejoindre la ville. Dans cet état pitoyable,
impossible que je rentre à pied. Néanmoins, même si je boite, même si les
coupures sur mon visage me brûlent, je continue d’avancer. La peur me
retourne l’estomac et me pousse à accélérer le pas.
Soudain, une voiture ralentit à ma hauteur. Mon premier réflexe est de
m’éloigner, mais voyant qu’elle ne repart pas, je me mets à courir. Je suis
prête à me jeter de nouveau dans le fossé, quand je reconnais la mélodie du
klaxon. Je ne connais qu’une personne qui ose se faire remarquer ainsi et
effectivement, lorsque je me retourne, les courbes de la petite Chevrolet
orange légèrement rouillée me sont plus que familières.
– Monsieur Suarez ? m’étonné-je.
Mon voisin se gare en catastrophe sur la bande d’arrêt d’urgence, puis
sort précipitamment de l’habitacle. Il enlève son habituel béret de son crâne
dégarni et accourt vers moi, ses traits déformés par l’inquiétude.
– Valentina ? m’appelle-t-il en s’approchant de moi. Valentina, ça va ?
Même si sa paume touche mon bras, j’arrive à peine à croire qu’il est
vraiment devant moi. Est-ce la fin du cauchemar?
– Valentina ? Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
L’urgence dans sa voix a l’effet d’un électrochoc. Je m’accroche
désespérément à lui et explique à toute vitesse :
– J’ai eu un accident de voiture et je dois absolument rentrer. Il faut
qu’on retourne à Tepito, monsieur Suarez. Au plus vite !
Je l’implore du regard, et même s’il hésite à demander plus de détails, il
cède et commence à m’accompagner jusqu’à sa voiture.
– Allez, monte. Mon Dieu ! Tu es dans un piteux état, on ferait mieux de
t’emmener à l’hôpital.
– Non ! m’écrié-je. On doit vraiment retourner à Tepito.
M. Suarez hoche la tête et me soutient par le bras pour m’aider à
prendre place sur le siège passager.
– Qu’est-il arrivé exactement ? Tu étais seule dans la voiture ? Pourquoi
tu es ici ?
– Oui, je… je… je dois juste aller à Tepito. C’est urgent.
Mon ton implorant le fait céder. Il ne me pose pas plus de questions et
se hâte même de s’installer derrière le volant. Je perçois une once
d’hésitation chez lui avant qu’il redémarre la voiture, mais finalement, je
note qu’il prend bien la direction de Mexico.
C’est bon, je vais rentrer chez moi ! J’espère de tout cœur que Paloma
est en sécurité.
Mon reflet dans le rétroviseur me fait l’effet d’une gifle violente. Mon
arcade sourcilière saigne et un énorme bleu prend place sur ma joue droite.
– J’espère que tout ira bien, Valentina, me murmure M. Suarez en me
jetant un bref regard peiné.
Ma gorge se serre. Même si je le voulais, je ne suis pas sûre de pouvoir
parler de ce qui vient d’arriver. Mes lèvres restent fermement closes, un peu
tremblantes, et je finis par tourner la tête vers le paysage.
M. Suarez a aujourd’hui un certain âge et sa conduite n’est pas des plus
rapides, mais je ne critiquerai pas son allure prudente après avoir réussi à
mettre un camion dans un fossé. La vieille Chevrolet, bien qu’ancienne,
parvient tout de même à nous ramener indemnes dans le centre de Tepito.
Lorsque M. Suarez se gare devant chez moi, mon cœur fait des bonds
dans ma poitrine. Je sors précipitamment de la voiture et me rue chez ma
cousine.
– Valentina, attends !
J’ignore l’appel de M. Suarez et pousse la double porte en métal devant
la casa de tía Carmen et Paloma.
– Valentina ! insiste-t-il.
Je n’ai pas l’occasion de me retourner vers lui. Ma course s’arrête
quand je me cogne dans un large torse, bien trop musclé. Je recule,
légèrement étourdie, et découvre un homme vraiment très grand, avec des
cheveux ondulés qui lui tombent sur les épaules. Lentement, sa main attrape
la grille et l’ouvre en grand, comme s’il voulait me laisser passer plus
facilement. Cependant, mon instinct me hurle de fuir. Je ne l’ai jamais vu
avant dans mon quartier, mais tout chez lui me crie de me méfier.
– Recule, Valentina, reprend M. Suarez derrière moi.
Mon voisin me tire en arrière, mais je ne peux lâcher des yeux cet
inconnu. Il joue avec une sucette entre ses lèvres et m’observe, un léger
sourire en coin. Un frisson de terreur me prend alors que ses yeux marron et
intenses se plantent dans les miens. Je baisse la tête et remarque ce qui a
provoqué la réaction de mon voisin : le scorpion noir dessiné sur la peau de
son cou. Il arbore le symbole du cartel des Cruz.
Est-ce qu’ils ont eu Paloma ? Est-ce qu’il sort de l’appartement ? Où est
tía Carmen ?
M. Suarez doit presque tituber pour me faire reculer sur le trottoir, mais
je finis par me laisser faire. Je voudrais dire quelque chose. N’importe quoi.
Seulement, je reste pétrifiée. Le dealer, lui, s’amuse de ma réaction. Est-ce
un jeu pour lui ?
– Partez, maintenant, ordonne M. Suarez en se mettant devant moi.
Mon voisin, loin de la carrure qui pourrait intimider le colosse en face
de nous, ne me dépasse que de quelques centimètres. Par ailleurs, je sens sa
main trembler alors qu’elle serre encore mon poignet. Mes doigts agrippent
fébrilement le tissu de sa chemise. Il aura beau faire preuve d’une bravoure
héroïque, il ne pourra pas me protéger.
– Q… qu’est-ce… Qu’est-ce que v… vous f… faites ? articulé-je
péniblement d’une voix tremblante.
Je me sens ridicule. Non seulement le colosse nous domine par sa taille,
mais aussi par son assurance. Son sourire machiavélique s’agrandit quand il
me lance :
1
– À toi de me dire ce que tu veux qu’on fasse, querida niña .
Le son rauque de sa voix me cloue sur place. Je déglutis difficilement.
– Q… qu’est-ce que vous voulez ? V… vous êtes qui ? soufflé-je
faiblement.
Rien qu’à son regard, je sais qu’il prend un plaisir malsain à me voir me
liquéfier.
– Je suis ton pire cauchemar, querida. Ou peut-être ton sauveur ? Tout
dépend des informations que tu as pour moi.
Il change sa sucette de place dans sa bouche avec un large sourire
arrogant. Quand sa main se déplace sur sa hanche, le relief d’une arme à feu
se dessine sous son T-shirt. M. Suarez et moi reculons d’un pas.
– P… partez, lui intime M. Suarez avec un geste de la main.
J’aimerais avoir le courage de mon voisin, mais le mien me sert tout
juste à ne pas m’écrouler au sol. Je m’accroche donc à lui comme à une
bouée de sauvetage. Lui est un homme bon, lui a eu affaire aux cartels toute
sa vie à Tepito, lui sait quoi faire, enfin j’espère ! De toute manière, ce n’est
pas comme si quelqu’un d’autre allait nous venir en aide, ici. Tous sont
probablement enfermés chez eux, barricadés à double tour.
– Vous devez partir, répète M. Suarez sur un ton plus ferme, celui qu’il
utilise avec les gamins qui cherchent à chiper des bonbons dans sa
supérette. On ne veut pas de problèmes !
– Oh non, boude faussement le dealer. Je viens d’arriver et je commence
tout juste à jouer.
Malgré sa légèreté, je sens la menace dans chacun de ses mots. Il n’est
pas de ceux qu’on peut contredire.
– Dis-moi, querida niña, tu nous fais un sacré burn-out, là. Tu ne te
serais pas fourrée dans des emmerdes plus grosses que toi, par hasard ?
Il sait. Il sait tout.
– Putain, qu’ils sont beaux, tes yeux, mi querida niña, ajoute-t-il avec ce
sourire narquois, tordu par sa sucette.
Ses mots ne sont pas doux. Ses mots ne sont pas flatteurs. À travers ses
yeux chocolat, je sens qu’il cache une forme de psychose. Et je n’ai
vraiment aucune envie de savoir de quoi il est capable.
Cette pensée est écourtée tout aussi rapidement qu’elle est venue quand
je sens le canon d’une arme m’effleurer derrière la nuque avant qu’il se
pose contre la tempe de M. Suarez. J’écarquille les yeux quand je vois le
doigt sur l’arme retirer le cran de sûreté. Le bruit métallique résonne dans le
silence glacial de la rue. Alors que mon cœur terrorisé tambourine dans ma
poitrine, je tourne lentement la tête vers cette nouvelle menace. Je tombe
sur un regard bleu-gris, impassible et déterminé.
– Ne touchez pas à la gamine, crache M. Suarez, sans même voir son
assaillant.
Si l’homme à la sucette se met à rire, celui qui tient l’arme ne bouge
pas. Il ne dit rien, se contente de me regarder moi, comme s’il attendait que
je fasse ou dise quelque chose qui l’inciterait à reculer. Je ne peux rien faire,
pas même supplier. Je reste tétanisée.
Sans aucun signe avant-coureur, soudain, il appuie sur la détente.
Le bruit résonne dans mes oreilles dans un tonnerre assourdissant. Une
odeur piquante de poudre brûlée remplit mes narines et s’enfonce dans mes
poumons à m’en rendre malade, puis un liquide tiède glisse sur mon visage.
Je ne veux pas comprendre. Pourtant, je sais déjà ce que c’est. Du sang.
Son sang. Le sang de M. Suarez.
Mon voisin s’effondre au sol. Par réflexe, j’ouvre les bras pour le
rattraper, mais le poids son corps me fait flancher. Nous tombons ensemble.
Je fixe sa silhouette inerte. Non… Ses grands yeux scrutent un point
invisible derrière moi. Ils ne clignent pas. Non… Ça ne peut pas être ça.
Je crie de toutes mes forces. Seulement, aujourd’hui, dans les rues
colorées de Tepito, personne ne me répond. Le quartier devient étroit et
étouffant.
Tout semble irréel.
Pitié, pas ça… Pas ça.
Pas ça.
Pas ça.
M. Suarez ne peut pas mourir dans mes bras.
Une nausée violente me monte à la gorge. Des larmes glissent sur mes
joues, mais elles n’effacent en rien ce désespoir qui ronge ma poitrine.
J’aurais dû faire quelque chose, n’importe quoi. Pourquoi ai-je été lâche au
point de me cacher derrière lui ? J’ai eu tort. Et maintenant il est mort.
Je lève lentement les yeux vers celui qui vient d’abattre le voisin qui a
toujours été là pour moi. Pendant un instant, j’ai l’impression de ne rien
ressentir alors que je grave son visage dans ma mémoire. Des yeux froids et
cruels. Des cheveux châtains, presque bruns, rejetés vers l’arrière. Une
mâchoire carrée. Un tatouage noir qui remonte jusque derrière son oreille
gauche.
J’aimerais lui cracher ma rage, mais son expression m’en empêche. Il
est vide… Aucune pitié, ni pour moi ni pour l’homme qui gît à ses pieds.

1. « Petite chérie » en espagnol.

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CHAPITRE 8

Mourir aujourd’hui

VALENTINA
Horrifiée, je glisse sur le sol rêche pour mettre de la distance entre le
corps refroidissant de M. Suarez et moi.
– Vous faites quoi, putain ? s’écrie une nouvelle voix depuis la porte
d’entrée de la casa de Paloma.
Je me redresse pour voir mon cauchemar se concrétiser définitivement.
Je reconnais ces cheveux auburn, cet air ahuri et ces poings fermement
serrés : Ruben, le « petit ami » de ma cousine.
Mon souffle se coupe, mais l’adrénaline revient. Je rampe d’abord sur le
sol pour reculer, puis d’un seul élan, je me remets sur pied et me retourne
afin de fuir. J’ai à peine fait un pas que deux mains fermes me saisissent les
bras et me bloquent.
Un hurlement m’échappe.
Le meurtrier de M. Suarez me plaque au sol et me maintient dans une
position de soumission jusqu’à ce que les chaussures de Ruben arrivent
dans mon champ de vision.
– Non ! S’il v… vous plaît, piaillé-je, essoufflée.
L’homme me lâche, mais le petit ami prend immédiatement le relais.
Ruben me saisit à la gorge et plaque ma tête violemment contre le béton de
la route. Ses yeux noirs débordant de rage, il lâche avec hargne :
– T’es dans le coup toi, hein ? Où est-ce que t’as planqué ma came ?
J’arrive à peine à respirer tant il serre mon cou. Je cherche à décrocher
sa poigne avec mes deux mains, mais ça ne l’incite qu’à renforcer sa prise.
– J… je… je… J… je n… ne sais r… rien…
Un grognement agacé échappe à mon assaillant. Il me relâche une
seconde, simplement pour que ses deux mains saisissent chaque côté de ma
tête. Il pourrait briser mon crâne sans le moindre effort.
– Arrête de mentir ! T’es complice de cette salope, je le sais ! Où tu l’as
cachée, bordel de merde ?
Il me soulève brutalement du sol et me tient devant lui d’une main. Mes
pieds ne touchent plus terre, alors je m’agite, m’accrochant au bras qui tient
de nouveau ma gorge.
Je trouve derrière Ruben, les yeux de l’homme à la sucette. Dans un
élan de désespoir, je lui hurle :
– Paloma est innocente, tout comme moi ! Ce type joue double jeu avec
vous !
Le colosse fronce les sourcils d’incompréhension, puis un sourire
mesquin étire ses lèvres.
– Qu’est-ce qu’elle raconte, cette conne ? crache Ruben en me reposant
au sol. Allez, on reste pas là.
Mes baskets butent contre le corps de M. Suarez. Je suis prise d’horreur
en baissant la tête sur le sang qui s’est étendu en une petite flaque et qui
glisse maintenant le long de la route.
– Où est Paloma ? crié-je vainement. Qu’est-ce que vous avez fait
d’elle ?
Ruben ne me répond pas et se contente de me pousser avec violence
vers la Range Rover noire garée devant la Chevrolet de M. Suarez. Je hurle,
cherche à attirer l’attention d’un voisin, de quelqu’un qui passerait par là,
en vain. La rue reste vide. Les rideaux se tirent, les portes se verrouillent,
personne n’osera jamais intervenir pour me sauver.
Personne n’est là. Personne ne m’entend.
Ruben ouvre la portière de la voiture et me jette sur la banquette arrière
comme un sac, avant de me suivre à l’intérieur. Je recule pour mettre un
maximum de distance entre nous, mais il me retient par les poignets. Je ne
peux même pas essayer de lui échapper. Je pleure, crie et me débats, alors
que ses deux amis montent à l’avant.
– Démarre, Sebastian, ordonne Ruben avant de me toiser avec rage. Et
ferme ta gueule, toi !
Une gifle violente me coupe le souffle. J’en reste muette, la joue
brûlante, et me fais toute petite devant la haine qui transpire de Ruben.
– Hou là ! Calme-toi, mon rouquin, rit l’homme à la sucette en faisant
démarrer le véhicule. Comment tu lui parles, à la demoiselle, là ? Vous vous
connaissez ?
Il me désigne du menton dans le rétroviseur, et croise mes yeux
écarquillés qui le supplient encore d’avoir pitié de moi. En vain.
– Je ne la connais pas encore, répond Ruben, mais ça ne saurait tarder.
Roule plus vite.
Une boule se forme dans ma gorge. Ai-je une chance de convaincre ces
gars de la véritable histoire ? Ai-je une chance de faire fonctionner le plan
de Paloma ? Je dois essayer, pour elle. C’est ma dernière chance.
D’une voix brisée, je reprends :
– Écoutez, je ne sais rien sur v… votre cargaison. Je jure qu’il y a une
explication à tout ça !
Ruben crispe ses doigts autour de mon poignet, comme si entendre ma
voix l’horripilait au plus haut point. Il me lâche, mais simplement pour aller
chercher son arme dans son dos. La seconde qui suit, il la braque sur moi,
puis enlève la sécurité avant d’enfoncer le canon dans mon genou.
1
– Écoute-moi bien, tonta , chuchote-t-il d’une voix acérée. Ta cousine a
foutu le bordel et maintenant, c’est à toi de nettoyer sa merde. Et tu vas
commencer en fermant ta grande gueule, sinon je te refais la rotule tout de
suite, compris ?
Je vais mourir aujourd’hui.
Ouais, je crois que mon cerveau s’est déconnecté, parce que je ne
ressens plus vraiment la peur. Je ne pense qu’à l’ironie de la situation. J’ai
fui ces hommes toute ma vie, j’ai bâti tout mon avenir pour leur échapper,
mais la drogue aura quand même ma peau. Parce qu’à Tepito, la drogue,
c’est comme la pauvreté, on naît dedans et on crève dedans.
Dans un élan de rage, je plie la jambe que Ruben menace et lui assène
un coup de pied dans le ventre.
– Putain ! rage-t-il.
Je profite du fait qu’il se torde de douleur pour me retourner et ouvrir la
portière derrière moi.
– Oh putain de merde ! hurle le conducteur.
Je suis prête à m’élancer, même si la voiture roule à toute vitesse.
Malheureusement, Ruben réagit plus rapidement que ce que j’avais prévu.
Il m’attrape par le col de mon T-shirt, m’arrête violemment dans ma fuite,
puis me ramène brutalement à l’intérieur. Enfin, il passe au-dessus de mon
corps pour refermer la porte qui claque derrière lui.
– Putain, je suis en état de choc ! s’écrie le conducteur, les yeux brillant
d’excitation. Elle est tarée cette fille, c’est incroyable !
Son rire franc résonne dans la voiture.
– Arrête de te marrer, Seb, le coupe le meurtrier de M. Suarez.
Sa voix est aussi froide et déprimante que ses yeux, mais l’effet est là :
un silence pesant s’abat dans l’habitacle.
Je vais mourir aujourd’hui.
Je le sais, car c’est ce que dit l’œil noir de Ruben sur moi. Il tire sur
mon T-shirt et me ramène à lui. Alors que mes pleurs redoublent d’intensité,
il me chuchote à l’oreille :
– Tu n’as pas idée de la manière dont je vais te faire ta fête, toi !
J’aimerais m’évanouir, plutôt que de laisser mon imagination envisager
les horreurs que cet homme pourrait me faire. Je suis bien placée pour
savoir que les cartels, et les hommes qui les composent, sont capables de
tout. M. Suarez a probablement eu une mort douce et miséricordieuse en
comparaison de ce qui m’attend…
La rue de Tepito s’éloigne rapidement et avec elle, tous mes espoirs
d’échapper à ce cauchemar.
Soudain, Ruben brandit son arme au-dessus de ma tête. Par réflexe, je
place mes bras devant moi pour me protéger, ainsi, je ne le vois plus, mais
je sens le manche du pistolet s’abattre contre ma tempe.

1. « Idiote » en espagnol.

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CHAPITRE 9

Preto

VALENTINA
Une intense migraine pulse dans mon crâne et m’oblige à reprendre
conscience. Ruben ne m’a pas ratée ! Plus de sièges en cuir, plus de virages,
j’ai donc quitté la Range Rover.
Je m’appuie sur le béton froid pour me redresser, et constate que la
seule source de lumière dans cette pièce provient d’une petite fenêtre
opaque en haut d’un mur. L’air me paraît lourd, chargé de fer et de
moisissure, et fait remonter ma nausée. Mon corps, ma tête et mes poumons
me font atrocement mal. J’ose à peine bouger.
Il me faut bien plusieurs longues secondes pour distinguer les formes
dans la pièce. Un matelas usé m’attend devant une porte blindée. Ils n’ont
même pas eu la décence de me poser dessus.
– Valentina.
Je sursaute alors que mon cœur fait un bond violent dans ma poitrine.
Cette voix grave me provoque même un léger vertige. Lentement, je me
tourne vers son propriétaire.
Il est là.
L’incarnation de mes cauchemars attend patiemment, assis sur une
chaise pliable, comme s’il s’agissait de son trône. Sa silhouette imposante
fait figure d’autorité, bien qu’il ne parle pas. Il n’en a pas besoin pour
accaparer mon attention au point de me faire suffoquer. Sa carrure, ses
larges épaules, ses bras musclés et son torse athlétique me donnent
l’impression que son T-shirt noir qui épouse sa silhouette peine à contenir
son énergie brutale.
Je me perds un instant sur les reliefs de sa peau. De sa gorge jusqu’au
bout de ses doigts, une myriade de tatouages se dessine. La question de ce
qu’ils représentent me vient même à l’esprit, mais je me reprends vite en
relevant mes yeux dans les siens. Son regard bleu azur suit chacun de mes
mouvements avec minutie et semble lire en moi comme dans un livre
ouvert. Ses cheveux noirs ondulent vers l’arrière, mais une mèche rebelle
lui barre le front. Ses larges sourcils légèrement froncés accentuent les traits
durs de son visage. Un frisson froid me parcourt l’échine lorsque sa
mâchoire carrée se contracte.
L’atmosphère se charge d’une tension inquiétante alors que je cherche à
mettre un maximum de distance entre lui et moi, en glissant sur le sol
jusqu’à ce que mon dos heurte le mur et me fasse perdre totalement espoir.
Il inspire profondément, puis fait glisser lentement sa main sur sa cuisse
et les reliefs de son arme se dessinent sous son T-shirt. Je m’entends
geindre. Puis-je espérer fusionner avec le mur derrière moi ?
Sa voix rauque, légèrement cassée, brise le silence :
– Où est ma cargaison, Valentina ?
Mon prénom entre ses lèvres sonne comme la plus grande des menaces.
J’ai l’impression qu’il exerce déjà un contrôle absolu sur ma vie.
Je voudrais paraître plus forte parce que j’ai bien conscience qu’un mot
de travers peut jouer sur mon sort et sur celui de Paloma. Pourtant, il me
faut plusieurs longues secondes avant d’avoir le courage de prononcer quoi
que ce soit.
– Je… J’ai pas…
– Ne prends pas le risque de me mentir, tranche-t-il en se redressant
légèrement. Je n’ai pas le temps de jouer.
La salle semble s’écraser sur moi. Sa posture sur cette chaise n’annonce
rien de bon…
– Valentina, pour la dernière fois, où est ma cargaison ?
– Je… Je ne pourrai pas parler tant que je ne saurai pas si ma cousine va
b… bien.
Il se lève. La chaise grince, et ce crissement me fait gémir d’effroi alors
qu’il s’approche dangereusement. Je me redresse, mon dos cogne le mur
froid et je glisse dessus jusqu’à me retrouver coincé dans l’angle.
– Pitié, ne me faites pas de mal ! m’étranglé-je, désespérée.
Il arrive à ma hauteur, mais ne me touche pas. Ma gorge se noue. Je me
sens oppressée et prise au piège. Le poids de ses iris azur me donne envie
de disparaître. Il m’analyse sans un mot et malgré ma terreur, je ne me
détourne pas. La tête baissée, je l’implore. Naïvement, j’espère qu’il aura
pitié.
– Regarde-moi, ordonne-t-il.
Je sens la pression de ses doigts sous mon menton. Son contact, bien
que léger, me fait frissonner. La mèche noire qui barre son front légèrement
bronzé manque de caresser le mien alors qu’il se penche encore vers moi. Je
reste tétanisée. Mes lèvres s’entrouvrent pour parler, mais je déglutis et me
perds dans l’étude de son visage. Il fronce alors ses sourcils épais.
– Je n’ai vraiment pas envie de me répéter, Valentina.
Mon cœur rate un battement. Son semblant de calme n’est qu’une
illusion. Je crois qu’il se retient tant bien que mal d’exploser de colère.
– On… on avait une bonne raison de faire ça, balbutié-je. J… je dois
savoir si ma cousine va bien. S’il vous plaît, on peut tout arranger.
Il inspire avec agacement, puis rejette son souffle tiède sur mes lèvres.
Son irritation semble se décupler face au manque de réponse, alors je
m’empresse d’ajouter :
– C’est plus compliqué que ce que vous pensez. On n’avait pas le
choix ! Vous… Vous n’auriez jamais écouté, si on n’avait pas eu cette
monnaie d’échange.
Mes lèvres tremblent, mais je le sais, ce camion est mon bouclier. Cet
homme ne prendra pas le risque de me tuer tant que je suis la seule à savoir
où il se trouve. Il incline légèrement la tête, un de ses yeux se plisse puis,
doucement, il glisse son index près du col de mon T-shirt.
Il me frôle simplement, mais le message est très clair : il me domine
totalement. Si l’envie lui prend, il peut serrer ma gorge, arracher mes
vêtements, exploser mon crâne contre un mur, et me torturer d’une manière
que je peux à peine imaginer.
– Es-tu bien sûre de savoir qui je suis, Valentina ?
Je hoche la tête précipitamment. Il m’interroge du regard, comme pour
m’encourager à poursuivre, alors je me sens obligé de prononcer :
– Pre… Preto. Le nouveau chef du cartel des Cruz.
– Bonne réponse. Maintenant, Valentina, sache qu’il n’y a aucune raison
valable pour que deux civiles me volent. Plus le temps passe, plus tes
chances de survie se réduisent.
Des larmes perlent au coin de mes yeux. Je savais que c’était une idée
de merde, putain !
– Je… Je sais… Je sais que je risque de mourir, articulé-je, l’estomac
noué. Je sais, mais… mais je ne dirai rien. Pas sans savoir ce qui est arrivé à
ma cousine.
Une ombre de rage passe sur son visage, juste avant qu’il plaque sa
paume sous ma gorge pour m’écraser violemment contre le mur. Mon
souffle se coupe.
– Je peux te faire disparaître en un claquement de doigts, Valentina, et je
ne pense pas que ce soit ce que tu veux.
J’essaie de contenir ma peur, mais c’est peine perdue. Lui, comme moi,
doit au fond se demander pourquoi je m’obstine et comment je tiens bon. Il
me regarde comme si j’étais folle.
Tout ce cirque, c’est pour Paloma, alors il y a plutôt intérêt à ce qu’elle
soit encore en vie !
– Ta cousine, poursuit-il, c’est la première qui prendra une balle si tu ne
te dépêches pas de parler.
Sa paume saisit mon T-shirt alors qu’un combat de regard commence
entre nous. Je tremble comme une feuille, mais je tiens bon. Je rassemble
les dernières miettes de courage qu’il me laisse et réponds :
– A… alors, tu pourras toujours courir pour retrouver ta…
Je termine dans un cri lorsqu’il agrippe violemment ma gorge et serre,
me coupant subitement le souffle.
– Tu me tiens tête, avec tes putains d’yeux verts ? crache-t-il.
Je n’ai pas le temps de m’attarder sur sa respiration hachée, car le
manque d’air m’oblige à me dandiner comme un poisson hors de l’eau. Son
regard froid s’accroche au mien. Il serre les mâchoires et accentue la
pression de sa main.
Je ferme les yeux, et vois le visage des membres de ma famille.
Abuelita et tía Carmen doivent être mortes d’inquiétude. Une pointe de
culpabilité inonde ma poitrine, laissant place, derrière mes paupières, au
visage livide de M. Suarez.
Je ne veux pas mourir ici.
Je m’accroche au bras de Preto et griffe sa peau, espérant qu’il me
libère de son emprise. Je crois y parvenir quand il me lâche. Mes pieds
reprennent complètement contact avec le sol, et j’amorce une tentative pour
m’échapper, juste avant qu’il reprenne mon bras.
Et je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive qu’il me propulse
directement contre le mur. D’abord mon dos s’y heurte violemment, puis
mes jambes me lâchent et ma tête cogne directement le sol, juste avant que
ma vision se brouille de noir.

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CHAPITRE 10

Ojos verdes

PRETO
Chaque seconde qui passe m’enrage.
Le Glock sur la cuisse, les muscles tendus, j’attends, immobile, qu’elle
revienne à elle quand un toussotement brise ce silence macabre. Je me fais
violence pour ne pas me ruer sur ce corps fébrile alors qu’elle pose sa main
sur sa gorge, puis se redresse difficilement sur ses coudes.
Ses grands yeux verts balaient maladroitement la pièce jusqu’à ce qu’ils
me trouvent. Dans un hoquet effrayé, elle a un mouvement de recul. Même
si ça me ronge, je la laisse monter en pression et patiente quelques instants.
Difficilement, elle se redresse sur ses genoux et glisse jusqu’au mur derrière
elle. Elle baisse les yeux sur mes cuisses et avise l’arme que je tiens dans
ma main droite. De nouvelles larmes perlent au coin de ses yeux. Elle ne
tiendra plus très longtemps… Mais sa dévotion pour sa cousine me fait
perdre un temps monstre, putain !
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– Tu penses pouvoir te payer le luxe de jouer les braves, Ojos verdes ?
sifflé-je.
Un mélange de peur et de détermination s’affiche sur son visage.
Je sais que je dois être prudent et surtout, ne pas agir sans réfléchir. Mon
coup de sang l’a fait tomber dans les vapes ces vingt dernières minutes. Et
si elle décide de fermer sa bouche, je suis tout aussi proche de la mort
qu’elle. Néanmoins, ma patience la concernant commence à atteindre ses
limites.
Nos regards s’affrontent et je cherche dans la profondeur de ses yeux
verts une faille qui changera la donne. Je sais que je l’intimide, mais putain,
elle ne lâche rien. Recroquevillée contre ce mur, la fille n’en démord pas et
continue de me défier du regard.
Combien de temps tiendra sa résistance si je me lève, le Glock à la
main ?
Tiens, elle gémit de terreur. Parfait. Je m’agenouille à sa hauteur, mes
coudes sur mes cuisses, et laisse délibérément mon arme sous ses yeux.
Tétanisée, elle halète plus fort, telle une brebis traquée par son prédateur.
Elle me ferait presque pitié.
– Pourquoi tu as pris autant de risques, Ojos verdes ? lui soufflé-je
d’une voix basse et maîtrisée.
Je la regarde alors qu’elle passe de la panique à la confusion. Ses lèvres
bougent, mais il lui faut plusieurs secondes avant d’articuler :
– C’était… le… le seul moyen pour que tu nous prennes au sérieux.
– Nous, c’est ta cousine et toi ?
Hochement de tête.
Ma voix la caresse, faussement compréhensive :
– Tu m’as volé deux millions de dollars parce que ta cousine et toi aviez
une bonne raison, c’est ça ?
Nouveau hochement de tête.
Ses larmes se réduisent légèrement. Je vois le regret dans ses yeux
mouillés qui me supplient de la laisser en vie… Aucune chance.
– Je n’aurai pas besoin de recourir à la violence, Valentina. Enfin, si et
seulement si tu acceptes de parler. Ensemble, toi et moi, on va résoudre ce
petit contretemps, n’est-ce pas ?
Elle renifle, puis je l’entends encore geindre le nom de sa salope de
cousine. Je dois me faire violence pour résister à l’envie de lui arracher la
langue.
– Tu ne voudrais pas mourir à cause d’elle, n’est-ce pas ?
Elle secoue la tête, mais son regard reste plus déterminé que jamais.
– Où est ma cargaison, Valentina ?
– Je te demande juste de ne pas t’en prendre à elle.
– Où est-elle ?
Ma frustration se sent dans ma voix, et inconsciemment, mon doigt se
resserre sur l’arme. Mon index sur la gâchette a failli commettre
l’irréparable.
– Je veux la garantie que vous ne lui ferez rien.
Ma patience est en train de partir en fumée. Ma mâchoire se contracte
violemment alors que j’éructe :
– Est-ce que tu penses réellement que tes jolis yeux verts vont te
permettre de négocier avec moi ?
Elle frissonne d’effroi et respire profondément en essuyant ses larmes.
– Valentina, l’appelé-je.
– Je… Je veux la voir.
Je manque de laisser un rire nerveux m’échapper. Voilà, elle m’a poussé
à bout, il est temps d’arrêter d’être gentil.
– Allez, tout ton cirque commence à me casser les couilles !
Je me redresse brusquement et empoigne son bras pour qu’elle se lève
avec moi. Elle gémit quelque chose d’incompréhensible, juste avant que je
la plaque contre le mur et pointe mon arme sur sa tempe. Son regard
s’anéantit alors que j’évalue quelle partie de son corps je pourrais
transpercer sans qu’elle perde de nouveau conscience.
Non. En réalité, j’en sais suffisamment sur cette femme pour avoir une
idée très précise de la pire torture à ses yeux.
– Je te donne une dernière petite chance, Valentina. Tu parles, ou je
t’amène ta salope de cousine ici, mais simplement pour lui coller une balle
entre les yeux. Tu auras tout le loisir de taper la discussion à son cadavre
après ça, qu’en dis-tu ?
Ses supplications terrorisées me donnent envie de la massacrer.
J’avise ses yeux en amande, sa peau subtilement hâlée, et l’idée me
vient qu’elle n’est pas complètement mexicaine. Argentine ? Venezuela ?
Colombie ? Chili ? Pourquoi je pense à ça, moi ? Je chasse rapidement ce
débat intérieur, resserre ma poigne autour de son bras égratigné et reçois
une grimace de douleur pour toute réponse.
Je m’approche lentement de son oreille, jusqu’à sentir son souffle sur
ma nuque, et murmure :
– Est-ce que tu veux me voir appuyer sur la détente, Valentina ?
Quand le canon de mon arme glisse vers sa hanche, ses gémissements
d’horreur résonnent dans la cellule aménagée.
– D’accord ! hurle-t-elle. Je… Je vais parler ! Pitié !
Elle relève ses yeux mouillés, dont les longs cils noirs soulignent leur
anormale couleur vert de jade. Finalement, même s’il s’agit de sa cousine,
je ne pense pas qu’elle pourrait jouer sa vie pour celle qui l’a entraînée dans
cette pièce. J’expire bruyamment, puis la relâche en reculant d’un pas. Elle
s’effondre littéralement sur le sol et enroule ses bras autour de ses cuisses
serrées contre elle.
Je retrouve ma chaise, lui laissant l’espace nécessaire pour me parler,
mais fixe ses lèvres qui tremblent sous le poids de ses mots.
– Ma cousine… Elle… elle entretenait une relation avec votre bras droit
et…
Elle s’interrompt. Moi, je fronce les sourcils, dubitatif. Ça… C’est une
information dont je n’avais pas connaissance.
Alors que Valentina ouvre la bouche pour continuer à parler, le bruit de
la porte qu’on déverrouille attire notre attention. Une clé tourne dans la
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serrure avant que Sebastian, mon sicario , ouvre le battant et passe une tête
dans la pièce. Son expression se veut inquisitrice, mais la sucette qui
déforme sa joue casse totalement son effet. Il réajuste sa veste en cuir, avant
d’adresser un sourire contrit à Valentina.
– Rebonjour, mademoiselle, lance-t-il en ignorant sa position
suppliante.
Je le toise, sceptique. Personne n’a envie de rire.
– Salomon est là, m’annonce-t-il.
Depuis quand Salomon Rivera se permet de débarquer chez moi quand
il veut ? Renfrogné, je me relève, puis remets mon Glock derrière ma
ceinture. Ignorant le gémissement de Valentina, toujours au sol, je rejoins
Sebastian et sors de la pièce derrière lui, sans un regard de plus pour elle.
Dans le couloir, je n’attends pas que mon sicario ait fini de verrouiller
la porte. J’avance à grands pas vers le salon, et croise justement Ruben, un
verre de whisky à la main. Sa sale gueule de déterré me donne envie de le
bombarder de questions sur son histoire de cul avec celle qui nous a pris la
poudre, mais ça attendra.
– Esteban est avec eux, me prévient-il.
Je le toise méchamment, mais continue mon chemin sans lui répondre.
– C’est pas l’moment de s’alcooliser, mon frère, lui lance alors
Sebastian, moqueur.
– Je ne suis pas ton frère, rétorque immédiatement Ruben.
– Je n’ai pas souvenir d’avoir eu des roux dans ma famille de toute
façon, réplique le sicario.
Lorsque j’arrive dans l’entrée, je n’entends plus leurs chamailleries. Je
me concentre sur notre invité. Salomon attend en goûtant, lui aussi, une
large lampée de mon whisky personnel sous l’œil méfiant d’Esteban.
Néanmoins, il n’est pas venu seul. Plusieurs membres de son cartel, dont
Irnesto, le frère aîné qui devait récupérer la cargaison hier soir, encombrent
le passage. Couvrant les différentes sorties de la pièce, Paco, Daniele, Goto
et J.J., mes plus fidèles lieutenants, me scrutent avec appréhension.
– Que me vaut cette visite ? demandé-je sur un ton qui trahit toute mon
irritation.
Salomon interrompt sa conversation avec son frère et se tourne vers moi
en levant un simple sourcil, comme si ma question était la plus idiote qu’il
ait jamais entendue de sa vie. Je me retiens de mettre mon poing dans sa
gueule déformée au botox. Ses habitudes d’enfant gâté sont réputées dans le
milieu et chacun sait qu’il est dangereux de le contrarier. Pourtant, il n’a
rien fait pour mériter les bagues d’or sur ses doigts. Il a juste hérité de
l’empire de son père, comme moi. Sauf que le sien était plus doué en
affaires et qu’il a aujourd’hui un frère qui continue de protéger ses intérêts.
En réalité, si cet enfoiré accepte de dealer avec moi sur ce coup, c’est
pour honorer l’alliance de nos pères, celle qui a déclenché la guerre à
Mexico et qui a coûté la vie au mien, laissant la totalité du territoire aux
Rivera. J’ai dû batailler dur pour le convaincre de respecter les anciens
accords, en dépit de la menace que je pourrais représenter s’il m’aidait à
grossir trop rapidement à Mexico. Aujourd’hui, son réseau permet d’assurer
le mien et, pour le moment, à cause des erreurs de mon père, personne
d’autre que lui ne voudra m’aider dans la reconstruction de l’empire des
Cruz.
– Ce petit appartement me manquait, me nargue Salomon en ouvrant les
bras pour se donner en spectacle.
Même si nous sommes établis dans un duplex en plein centre de la
capitale, même s’il possède deux étages et plus de cinq chambres, on sait
tous que ce n’est rien en comparaison des biens que possèdent les Rivera. Je
ne suis encore personne dans ce monde et j’hérite de l’ombre de mon père,
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la Hoja , désormais la risée de mes ennemis. Ça, Salomon se plaît à me le
rappeler à chaque fois qu’on se rencontre.
Je zieute ses gardes, tous lourdement armés, tous prêts à se battre.
Certains conservent même fermement leurs fusils d’assaut pressés dans
leurs paumes. Ça ne sent vraiment pas bon. D’ailleurs, Esteban se redresse,
sur le qui-vive, mais attend sagement que je lui fasse signe d’intervenir.
Cependant, même avec Sebastian et Ruben derrière moi, nous restons en
position de faiblesse et les Rivera le savent bien.
Je fais signe à Salomon de me suivre dans le salon et m’installe sur le
canapé en velours. Cet appartement est le dernier souvenir que je garde de
mon père. On squattait ici de longues semaines, le temps qu’il règle ses
affaires. Moi, je me planquais dans un coin de la pièce, le dos collé contre le
mur orange, juste sous le masque aztèque. Je faisais semblant de lire les
magazines qui traînaient dans la maison, mais en réalité, j’écoutais chaque
négociation. Aujourd’hui, ce lieu a repris ses fonctions et me permet de
faire de nouveau fonctionner le business des Cruz : faire affaire, compter les
billets, sauter des filles quand la situation le permet…
Je fouille dans ma poche et en extirpe mon paquet de cigarettes et mon
briquet.
– Je crois qu’on a un petit problème, me balance Salomon, son regard
rivé sur la flamme que je fais danser devant moi.
J’inspire une large bouffée de nicotine.
Ça sent vraiment pas bon.
– Tu es en retard sur la livraison, Preto, reprend-il en s’installant
lourdement sur le canapé en face de moi.
Il pose brusquement son verre de whisky Macallan sur la table basse et
quelques gouttes giclent sur le tapis. 50 000 pesos, putain !
Combien de temps vais-je devoir tolérer ce fils de pute ?
– Ça ne répond pas à ma question. Que me vaut ta présence ici ?
J’étends mon bras vers le cendrier et du bout de mon index, tapote ma
clope pour en faire tomber la cendre.
– Personne ne répond à son foutu téléphone, Preto. Et je n’aime pas me
faire balader.
Je lance un regard en biais à Ruben qui se tient debout à ma gauche.
Pourquoi ce petit con n’a pas brodé une putain d’excuse à ce connard ?
L’incompétence de mon soi-disant bras droit commence sérieusement à me
taper sur les nerfs !
– Tu auras ta marchandise, assuré-je froidement. Inutile de te pointer ici
par surprise.
Il plisse les yeux, puis se penche pour récupérer son verre. La colère
gronde en moi, mais je la ravale sagement. Pour le moment.
– Vois-tu, Preto, moi, j’ai entendu que, ma « marchandise » avait…
Irnesto, c’est quoi le mot, déjà ?
– Disparu, lui répond immédiatement le concerné.
D’aussi loin que je me souvienne, ce Irnesto a toujours essayé de se
montrer plus grand qu’il paraît avec ses talonnettes. Même s’il porte
toujours des costumes haut de gamme, avec boutons de manchettes en or, il
est plus discret que son frère, moins exubérant.
– Ah, c’est ça ! poursuit Salomon. J’crois que ma poudre a disparu.
Il termine son whisky d’une traite et allonge son bras sur la têtière du
canapé, comme s’il possédait les lieux. J’ai une folle envie de le descendre
maintenant.
– Tu auras ta marchandise, Salomon, répété-je sèchement.
Mes mots sonnent faux. La tension augmente d’un cran dans la pièce.
J’envisage immédiatement toutes les options de fin possible, dont celle
où Salomon ordonne une tuerie, sur-le-champ. Finir dans un bain de sang
n’est pas envisageable, pas maintenant, et pourtant… Qu’est-ce que je
pourrais y faire ?
Sebastian a rejoint Esteban et les deux frères se tiennent droit, à l’entrée
du salon, prêts à les descendre tous. Y parviendraient-ils ? Même si nous
survivions, ce ne serait vraiment pas bon pour mes affaires. Je n’ai pas la
capacité d’absorber le réseau de Salomon.
Je garde un calme apparent, malgré ma mâchoire contractée.
– Y’a une rumeur qui circule comme quoi deux nanas auraient mis la
main sur ma marchandise, Preto, renchérit Salomon. Tu m’expliques ?
Je me fais violence pour ne rien laisser transparaître, mais
intérieurement, je bouillonne. Je prends une bouffée si longue que la brûlure
de nicotine m’irrite la gorge. Comment il sait ça, putain ? Voilà un énième
coup de massue pour mes affaires et ma réputation, celle que mon oncle
m’a intimé de protéger.
– Ce n’est qu’un léger contretemps, le corrigé-je avec un sourire
nerveux.
– Où sont les voleuses ?
Mon regard se plante dans celui, rieur, de Salomon. Je déglutis
lentement.
– Ne me dis pas que tu ne leur as même pas mis la main dessus, Preto,
s’amuse-t-il.
– Ce n’est qu’un contretemps, assuré-je.
– Ne m’en veux pas, gamin, mais je vais m’en assurer par moi-même.
Mon dos se raidit face à cette tentative de m’humilier un peu plus. Son
arrogance nous entraîne dans un affrontement visuel que je ne compte pas
perdre. J’ai qu’une hâte : enterrer ses cheveux gras après une balle bien
placée au milieu de son front.
En contrôlant soigneusement chaque mot qui sort de ma bouche, je lui
réponds :
– Salomon, je ne compte pas manquer de respect à nos accords. Je tiens
à t’en assurer et tu auras ta marchandise demain. Cela étant dit, les
responsables demeureront sous ma surveillance. C’est non négociable.
Cet enculé se met à rire. Il se redresse, pose son verre vide sur la table,
puis se lève lentement et marche vers moi. Je jette un rapide coup d’œil à
Ruben pour lui demander de se tenir prêt à recevoir mon signal si ça
dégénère. C’est bon, je veux plomber ces salopards, mais Salomon se
contente de se masser les tempes et de me tourner autour.
– J’crois qu’on s’est mal compris, mon petit Preto, s’exclame-t-il,
théâtralement. Je t’accorde un petit sursis pour me livrer ma marchandise,
geste totalement amical en souvenir des nombreuses années de coopération
entre nos familles, mais il ne faut pas me prendre de haut. Tout ce que je
demande, c’est de voir celles qui ont eu l’audace d’en arriver là. Et ça, tu ne
me l’accordes pas, putain ?
Je ne réponds pas tout de suite. Un mot de travers pourrait déclencher
une boucherie dans cet appartement. Au bout de plusieurs longues
secondes, je baisse la tête pour écraser ma cigarette dans le cendrier, puis
reprends :
– Comprends-moi, Salomon, la situation est trop délicate pour te laisser
la voir.
– « La » ? Elles ne sont pas deux ?
Je grimace, mais peut-être qu’un peu de transparence l’incitera à lâcher
l’affaire.
– Seule une des deux sait où est la marchandise.
Salomon hoche la tête, semblant intégrer l’information, puis échange un
regard avec son frère avant de se tourner à nouveau vers moi.
– Tu sais, Preto, ton père avait une certaine manière de faire les choses.
Tu veux prendre sa place, je marche, mais tu dois apprendre à jouer selon
les règles de la rue. La fille, celle qui croit pouvoir jouer les chimistes à
notre place, elle fait partie du deal, maintenant.
Fait chier !
Ce porc est né avec une cuillère en argent dans la bouche et il parle des
règles de la rue comme s’il avait déjà mis un seul pied dedans ? J’aimerais
lui faire ravaler son orgueil, mais je m’y refuse. Pas maintenant. Je ne peux
pas me permettre de perdre son soutien.
Une longue expiration m’échappe. Je n’ai pas vraiment le choix… Je
me lève sous le sourire satisfait de Salomon qui ajoute :
– Voilà qui est mieux. J’apprécie vraiment ta coopération, Preto.
Je sais déjà que c’est la première et dernière fois que je lui cède quoi
que ce soit. L’étape suivante, c’est le bain de sang.
En montant les marches de l’escalier qui mène à l’étage, je sens que
cette « coopération » ne tient plus qu’à un fil. J’avance lentement, mais
j’amène Salomon qui trépigne, suivi de ses sbires, devant la pièce qui a été
aménagée comme une cellule.
Dès que j’ouvre la porte, le regard de Valentina s’accroche au mien.
Néanmoins, elle remarque vite que je ne suis pas seul et se ratatine sur elle-
même en m’implorant silencieusement.
La partie se joue maintenant et étrangement, j’y vois une possibilité de
gagner un peu de sa confiance.

1. « Yeux verts » en espagnol.


2. Désigne un tueur à gages opérant pour les cartels d’Amérique latine.
3. « Lame » en espagnol.

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CHAPITRE 11

Ma prisonnière

PRETO
Salomon s’approche lentement de ma prisonnière. Il émet des sons
rauques et gutturaux pendant qu’il lui tourne autour, puis il la désigne du
doigt, un large sourire dévoilant ses canines.
– C’est donc ça que tu me cachais, susurre-t-il.
Le visage de la fille se déforme de dégoût. Je vois d’ici qu’elle retient
son souffle, mais tout ce qui m’intéresse, c’est ce regard désespéré qu’elle
me lance, comme si j’étais son seul et unique rempart contre la mort.
– Putain, ce qu’elle est canon, Preto ! C’est pour ça que tu ne voulais
pas que je la voie, rit Salomon.
Ce porc se frotte les mains, ses bagues claquant les unes contre les
autres. Son excitation me fait contracter la mâchoire.
– T’as eu ce que tu voulais, lâché-je froidement. T’auras ta came, on a
terminé.
Il se penche devant elle en ricanant, signe qu’il ne compte pas lâcher
l’affaire aussi facilement.
– Non, mais sérieux, regarde-la. Elle pourrait presque me faire oublier
ce « léger contretemps », comme tu l’appelles. Hum, oui… Elle vaut bien
mes deux millions qui traînent dans la nature.
Valentina gémit d’effroi quand il hume profondément son odeur, tel un
animal en rut.
– Elle n’est pas à vendre, Salomon. Ne compliquons pas les choses et
arrêtons ce cinéma.
Il se redresse vers moi. Ses sourcils froncés tranchent avec l’expression
amusée qui éclaire son visage étiré.
– Depuis quand c’est toi qui donnes les conditions ? Tu oublies vite qui
te tient par les couilles.
Je serre les poings, mais ne bouge pas davantage. Je ne peux nier les
faits, même si ça me coûte qu’il me les rappelle constamment. Face à mon
silence, Salomon hoche la tête de satisfaction. Il me donne envie de vriller,
de lui planter mon cran d’arrêt dans la gorge et de le regarder se vider de
son sang. Ouais, voilà un bon plan !
– Sois pas timide, trésor, reprend-il en se penchant vers la prisonnière
recroquevillée sur elle-même. Tu as fait tout ça pour obtenir mon attention,
non ?
Elle secoue vivement la tête, ce qui déclenche le rire étouffé de
Sebastian derrière moi. Il est bien le seul que ça amuse.
– J’crois qu’il est temps que tu t’en ailles, Salomon, tenté-je à nouveau
d’une voix plus contrôlée.
– Oh, bien sûr, je vais partir, accepte-t-il avec bien trop de
complaisance.
Il revient vers moi, son sourire déformant ses traits habituellement si
lisses.
– Par contre, j’emmène la fille, annonce-t-il alors, en faisant un signe à
son frère, encore à l’entrée de la chambre.
Valentina pousse un cri d’horreur, juste avant que la situation électrique
s’embrase. Irnesto s’avance vers elle et dès que Ruben lui barre le passage,
j’en profite pour libérer ma colère. J’agrippe le col de Salomon et entoure
sa gorge avec force alors qu’il geint de surprise. J’ai une folle envie de
serrer jusqu’à sentir les os craquer sous mes paumes. L’odeur de sa putain
d’eau de Cologne s’immisce dans mes narines, alors que ses doigts glissent
désespérément sur mes poignets.
Comme je pouvais m’y attendre, ses hommes réagissent dans la foulée
et en une seconde, plusieurs mitraillettes pointent vers moi. Sans que j’aie
besoin de dire un mot, Esteban pose le bout de son silencieux sur l’arrière
du crâne de Salomon, pendant que, derrière moi, Sebastian et Ruben
dégainent leur Glock et font barrage. Enfin, à l’entrée de la pièce, Goto et
Paco ont sans aucun doute, eux aussi, sorti leur arme.
Personne n’ose tirer, parce qu’à coup sûr, Salomon et moi y passerions.
– J’ai assez joué avec toi, craché-je en le faisant reculer jusqu’à plaquer
son corps imposant contre un mur. Je ne suis pas ta salope. Alors, entre-toi
ça dans le crâne : la fille reste ici tant que je n’ai pas retrouvé cette came. Si
tu as un problème avec ça, on le règle maintenant !
Il lutte contre ma poigne, mais je vois dans ses yeux qu’il craint de
mourir. Il sait qu’il est allé trop loin et que je me fous des conséquences,
même si je dois lâcher son cadavre et que son frère parvient à le venger.
– Tu crois que sans moi, tu as un avenir dans ces rues ? Tu récupéreras
peut-être cette poudre, mais à qui tu la vendras ? Je te donne quelques mois
avant qu’on placarde ta tête à la dernière page d’un journal que personne
n’ouvrira pour annoncer ta mort et celle de tous tes petits toutous !
Je le pousse violemment vers la porte, loin de la fille qui a les deux
mains sur sa tête. Salomon titube sur un ou deux mètres avant de se faire
rattraper par Irnesto et quelques-uns de ses gars.
– Dehors. La prochaine fois que tu débarqueras chez moi, tu repartiras
entre quatre planches.
Salomon se redresse, mais avise les armes encore pointées sur lui :
Ruben, Esteban, Sebastian, Goto, Paco. Ils savent qu’ils ont juste à le
menacer lui pour paralyser sa garde.
– Allez, ça dégage, hurle Ruben en désignant la porte de la cellule
ouverte. Ça dégage !
Tout ce beau monde sort de la pièce, puis j’ordonne à mon bras droit de
fermer derrière nous. Rejoint par J.J. et Daniele, mon cartel escorte les
Rivera jusqu’à l’entrée, armes en avant.
– Tu viens de faire une grosse erreur, fulmine Salomon en finissant de
descendre l’escalier.
Je n’ai rien à répondre. Il me lance un dernier regard meurtrier, réajuste
sa veste de costard, puis quitte l’appartement avec ses hommes.
Je sais ce que je viens de déclencher, mais je n’avais pas le choix. En
emmenant la fille, il aurait aussi eu connaissance du lieu où elle a caché la
cargaison. Autrement dit, il m’avait déjà sorti du deal, et j’aurais fait une
croix sur mes deux millions. Donc quitte à devoir ramper pour monter les
échelons sans lui, je choisis cette drogue et ma dignité à la honte d’être
assujetti à Salomon.
La porte claque quand Irnesto passe le dernier sans même nous voir.
– On est officiellement encore plus dans la merde, annonce Sebastian.
– Salomon réagira de façon impulsive, me prévient Esteban en passant
nerveusement sa main sur sa mâchoire.
Je déglutis, mais ne laisse pas la panique s’inflitrer dans mes veines.
– Oui, il ne va pas me lâcher avant d’avoir fait couler mes affaires, mais
il a trop à perdre pour me buter maintenant.
Esteban secoue la tête, et je vois dans ses yeux qu’il n’y croit pas
vraiment :
– Preto, il va forcément préparer des représailles.
– Cette cargaison lui était destinée et j’avais autant besoin qu’il la
prenne que lui de l’avoir. Non, je n’ai pas assez de ressources pour faire
passer, distribuer et vendre deux cents kilos de cocaïne aux États-Unis, mais
lui avait sûrement préparé des accords de son côté dans ce sens et il doit les
honorer. Il a encore besoin de nous.
– Il a surtout besoin d’elle, alors, rétorque Sebastian avec un rire amusé.
La nervosité s’empare de mes muscles. Plus que jamais, le temps m’est
compté et cette idiote va devoir ouvrir sa bouche !
Je n’ai pas le temps de répondre à Esteban que Ruben nous rejoint à
grands pas. Il dévale l’escalier, puis abat une main sur mon épaule.
– C’était sacrément risqué, Preto ! lance-t-il, les yeux écarquillés.
Salomon va jamais en rester là.
Je le toise.
– Et tu penses que je ne le sais pas ?
Ruben s’arrête, déstabilisé par mon ton sec. Je n’oublie pas les mots de
Valentina et les informations que m’a cachées Ruben sur la disparition de
ma came.
– C’est quoi, ton problème ? s’étonne-t-il.
Je l’ignore et me dirige vers mon bureau, avant de m’adresser à mon
sicario :
– Sebastian, je veux que tu mobilises tous les nôtres ici. Cet
appartement doit être sous surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Apporte ensuite à manger à la fille aux yeux verts et fais-la parler. Esteban,
la priorité, c’est de récupérer la marchandise, essaie de faire parler sa
cousine. Quant à toi…
Je pointe mon doigt vers Ruben.
– On a des choses à régler.

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CHAPITRE 12

À tes risques et périls

VALENTINA
L’attente me semble interminable.
Je vois encore tous ces hommes se menacer mutuellement, le rire de
celui en costume blanc résonne dans mes oreilles, alors que l’odeur de son
eau de Cologne flotte toujours dans la pièce. Pourtant, depuis un moment, il
ne reste que moi ici.
Je sursaute brusquement lorsque l’on toque à la porte. L’instant qui suit,
la serrure cliquette et le battant s’ouvre lentement sur la silhouette de
l’homme à la sucette. À travers ses longues mèches noires qui tombent
devant ses yeux, je distingue un large sourire, mais cette fois, pas de
bonbon. À la place, il tient un plat fumant et une petite bouteille d’eau. Je
meurs de faim…
– Tu m’as manqué, querida, me dit-il, tout sourire, en refermant derrière
lui.
Sa remarque me déstabilise. Sa carrure est si imposante que j’ai bien
l’impression qu’il est encore plus grand et musclé que Preto. Il porte un
débardeur simple, un jean sombre qui couvre des bottines en cuir. Des têtes
de mort couvrent entièrement son bras droit et mènent à une chevalière
noire autour de son index.
Je me mets de nouveau à trembler quand il s’arrête devant moi. Il
s’accroupit et dépose le plateau à mes pieds. Son bruit sec sur le sol en
béton m’arrache un hoquet de surprise.
– J’espère que t’as un petit creux, dit-il en plongeant sa main dans sa
poche pour en sortir une sucette à la fraise.
Il la pose à côté de l’assiette et me chuchote :
– Personne sait que je l’ai prise. C’était la dernière, en plus.
Je reste dubitative devant son clin d’œil complice. Néanmoins, l’odeur
alléchante de la nourriture capte davantage mon attention. Mon estomac
grogne.
– Tu as là les meilleurs chilaquiles de tout le Mexique, m’annonce-t-il
en pointant le plat du doigt. Je suis allé te les chercher personnellement
dans un petit restaurant de Tepito. Un délice, je te le garantis.
L’odeur familière et épicée qui se dégage du repas fait remonter des
souvenirs teintés d’amertume. Je repense aux petits plats de mon abuelita.
Et je me demande si j’aurai encore la chance de les goûter. Une vague de
tristesse m’envahit. Tout ce qui me vient en tête, ce sont les images des
après-midi en cuisine avec ma grand-mère. On riait devant Teresa, tout en
préparant le bœuf, les oignons et les haricots. En revanche, seule Abuelita
peut faire le mélange parfait des épices… J’ai sincèrement envie de pleurer.
Mes pensées sont ramenées dans cette pièce glauque quand mon geôlier,
avec toute la décontraction du monde, dépose son arme sur le sol, à côté du
plateau. Je tente de me reculer, mais mon dos bute contre le mur.
– Rien de mieux qu’un bon chilaquiles pour te rappeler ce que tu perds
en restant cloîtrée ici, non? Tu voudrais rentrer chez toi et le manger avec ta
famille ? Pour ça, il faudrait que tu ouvres ta bouche, tu ne crois pas ?
Son sourire en coin me fait froid dans le dos. Je baisse les yeux sur
l’arme noire. Elle est à portée de main… Pendant une seconde, j’imagine la
prendre et l’utiliser pour me libérer. Ou aggraver définitivement ma
situation.
Nerveusement, je mords l’intérieur de ma joue. Mes émotions à fleur de
peau m’empêchent de réfléchir correctement. Et le regard de cet homme qui
s’éternise sur moi…
– Allez, je sais que tu en meurs d’envie.
J’écarquille les yeux. Qu’est-ce que…
– J’t’assure, garanti « sans poison » ! Franchement, tu es chanceuse.
Quel kidnappeur t’offrirait une nourriture locale et 100 % mexicaine,
querida niña ? précise-t-il en m’adressant un nouveau clin d’œil.
Mon corps se rappelle qu’il faut respirer, et j’inspire un grand coup
alors que je redescends en pression.
– Toi, tu es le gentil flic et M. Preto, le méchant, c’est ça ? bégayé-je.
Il hausse les sourcils et incline un peu la tête, perplexe, avant que sa
voix enjouée perce le lourd silence de cette cellule :
– Tu viens vraiment de me comparer à un flic ?
Son rire décuple mon angoisse. J’aurais cru que ses piques faussement
drôles étaient ce qu’il y a de plus flippant chez lui, mais le voir soudain
devenir sérieux et prendre un visage dur me fait haleter.
– Non, moi, je suis bien le méchant, siffle-t-il. Je suis le tueur à gages.
Pas dans le style de mon frère, bref et expéditif. Je suis le genre à aimer ça,
à préférer utiliser une arme blanche pour te découper en morceaux et jeter
tes restes dans une décharge où tu pourriras jusqu’à te faire bouffer par des
charognards.
Le ton empli de cruauté de sa voix me glace le sang. Son regard
chocolat s’assombrit alors qu’il plonge ses yeux froids dans les miens,
attendant une réaction qui ne vient pas, jusqu’à ce qu’un sourire enfantin
revienne sur ses lèvres.
– Enfin, sois sereine, Sebastian n’est pas encore ton pire ennemi. Du
moins… pas pour le moment. Bon, ça te tente ou pas ?
Il désigne les chilaquiles du doigt, et le gargouillement de mon ventre
répond pour moi. Dévorée par la faim, je choisis d’obtempérer sagement et
d’atténuer sa méfiance. Après tout, l’arme continue de me narguer, à
seulement quelques centimètres de ma main quand je prends la cuillère.
Il me laisse faire, avise chacun de mes gestes alors que je me baisse vers
le plat, mais au dernier moment, il saisit le bout de l’assiette et la fait glisser
vers lui, hors de portée. Ça ne pouvait pas être aussi facile…
Sebastian me regarde avec un air presque embêté, mais je comprends
que sa grimace, son pincement de lèvres et ce plissement d’yeux traduisent
un faux embarras.
– J’ai juste une ridicule, minuscule, insignifiante, toute petite question
avant que tu te régales avec cette merveille, querida.
Il fait monter le suspense, alors qu’on sait tous les deux ce qui va suivre,
puis finit par lâcher :
– Où est la cargaison ?
Son ton est ferme, malgré un léger sarcasme. J’ai eu l’illusion que cette
assiette serait mon répit dans ce calvaire, je me suis fourvoyée. Bientôt,
Preto viendra avec un nouvel homme qui voudra m’acheter, jouer avec moi
ou que sais-je, ou bien il sera seul et il me balancera de nouveau contre le
mur.
Je repose la cuillère sur le plateau et affirme d’une voix tremblante :
– Je ne dirai rien. Sauf à Preto.
Je n’obtiens qu’un silence pesant en réponse, jusqu’à ce qu’il se mette à
rire.
– Pourquoi ça ne m’étonne pas, putain ? s’amuse-t-il.
Il se lève avec l’assiette dans la main, mais abandonne son arme près de
moi. Je le zieute du coin de l’œil, le cœur battant. Je suis affaiblie par la
faim et l’angoisse, mais serait-ce ma seule chance ?
– Le truc, c’est que la patience de Preto est en train de s’effriter,
reprend-il en allant récupérer la chaise pliable près de la porte.
J’entends à peine sa voix. Je n’ai d’yeux que pour ce pistolet, juste
devant moi. L’idée me paraît folle et désespérée, mais elle prend de plus en
plus de place dans mon esprit. Il me tourne le dos, me laisse le champ
libre…
C’est ma seule chance. Non ! Et si je pouvais sauver Paloma ? Je ne
peux pas faire ça !
Sebastian sifflote tranquillement, saisit le dossier de la chaise, puis
relève la tête vers le tuyau accroché au mur, celui sur lequel je me suis
acharnée, après le départ du fameux Salomon, dans l’espoir de trouver une
porte de sortie. Mon cœur s’emballe. Ma main s’étend vers l’arme. Je m’en
empare au moment où Sebastian se retourne et pose la chaise devant lui. Il
s’arrête de siffler. Je le tiens en joue. Sa bouche reste en cœur pendant de
longues secondes, alors que mes doigts tremblent autour de la crosse glacée.
Je me demande quoi dire, comment le menacer et le contraindre à m’ouvrir
cette porte, lorsqu’un large sourire s’étire sur ses lèvres. Il n’a pas peur, pas
une seconde, moi, si.
– Je vous en prie, bégayé-je d’une voix faible et désespérée. J… je ne
veux faire de mal à personne. Je veux juste sortir d’ici avec ma cousine.
Le plat de chilaquiles toujours dans sa main, Sebastian m’analyse
soigneusement avant de finir par hocher lentement la tête pour dire :
– Ouais, je comprends, querida. Le problème, c’est qu’on doit payer
nos factures. On a une dette de deux millions de dollars que toi seule peux
régler, tu sais. Donc soit tu tires et tu tentes ta chance dans la nature, soit tu
poses cette arme, tu parles et à la clé, tu repars en vie avec de supers
chilaquiles con carne fait avec des produits écoresponsables.
L’arme pèse si lourd dans ma main. Mes tremblements deviennent
ridicules. Mon cœur bat tellement fort et mes bras faiblissent. Des sanglots
m’assaillent. Je suis incapable de tirer… Je suis incapable de tuer. Même si
je signe mon arrêt de mort.
Le pistolet tombe au sol et je me dégoûte à l’idée même d’avoir pensé à
presser la détente. Cela va à l’encontre de ce que je suis, de ce en quoi je
crois, qui que soit celui qui me menace.
– Très bon choix, salue la voix amusée de Sebastian.
En tenant la chaise par l’assise, il la fait glisser vers moi. Les pieds
raclent le sol dans un bruit assourdissant, avant qu’il repose l’assiette sur
son plateau et récupère son pistolet au sol.
– Laissez-nous partir, supplié-je entre deux sanglots.
– Pour tuer un type comme moi, m’ignore-t-il, sortant un objet
rectangulaire de sa poche, encore faut-il que l’arme soit chargée, et le cran
de sûreté, désenclenché.
Il enfonce ce que je comprends être le chargeur dans la crosse de l’arme
et tire sur la culasse qui revient automatiquement à sa place dans un bruit
sec et métallique. Je me pétrifie lorsqu’il pointe le canon sur sa tempe.
– Là, tu peux tuer qui tu veux, explique-t-il d’une voix froide, son
regard fou plongé dans le mien.
Je frissonne d’effroi, avec la sensation que je peux m’évanouir à tout
moment.
– J’ai quand même pas l’air si idiot que ça, non ? s’amuse-t-il soudain
en ramenant l’arme sur sa cuisse, une pointe d’humour dans la voix.
Je secoue la tête, incapable d’articuler un mot cohérent.
– Ah, voilà ! Tu m’as fait peur pendant une minute, rit-il en s’installant
sur la chaise.
Est-ce qu’il est fou ? Est-ce qu’il a besoin d’aide ? Je ne doute pas de sa
dangerosité, mais sa capacité à osciller entre le rire et la colère n’a rien de
naturel.
– Bon, t’es bien mignonne, mi querida niña, mais le boss va arriver
dans, hum…
Il jette un coup d’œil à sa montre avant d’annoncer :
– Une petite quinzaine de minutes. Je te l’avoue, j’ai pas envie qu’il te
mette une balle dans la tête. Épargne-moi une journée de regret à l’idée de
ne plus revoir tes beaux yeux et chante un peu pour m’indiquer le chemin
de cette cargaison.
Je suis prête à parler. C’est ma seule option, et je peux encore mettre en
œuvre le plan de Paloma. Entrer en contact avec Preto, et lui expliquer…
Après tout, le vol du camion est bien parvenu à capter son attention.
– J… je vais parler. À Preto, soufflé-je, lessivée.
Sebastian incline la tête, puis hausse les épaules.
– Je suis vexé. Il aurait mieux valu négocier avec moi qu’avec lui, mais
si tu insistes, c’est à tes risques et périls.

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CHAPITRE 13

Business

PRETO
Assis nonchalamment derrière mon bureau, j’observe la lumière
orangée des derniers rayons du soleil qui se reflète sur le bois. Le bout de
mon index tapote mon accoudoir à un rythme régulier, pendant que Ruben,
assis sur le canapé, me fait l’inventaire de notre armurerie en vue de
l’affrontement avec les Rivera.
Derrière les murs blancs, dépourvus de décoration, une large
bibliothèque contient des livres auxquels je n’ai jamais touché. Tout ça était
déjà là quand mon père a acheté cet appartement. Est-ce que lui-même les a
déjà ouverts ?
– Alors ?
La voix de Ruben me ramène au présent. Sa basket appuyée contre la
table, mon bras droit s’amuse nerveusement avec un fil décousu qui dépasse
de son T-shirt. Je lui lance une œillade assassine.
– Ruben, tu sais bien que je repars de zéro pour ce business ?
Il se fige. Je croise mes chevilles sous la table et scrute son air ahuri à la
recherche de la moindre trace de dissimulation. Il a tendance à tirer cette
gueule quand il a fait une connerie et qu’il a peur que je passe mes nerfs sur
lui.
– Qu’est-ce que tu as foutu avec la fille du club ?
L’atmosphère dans la pièce s’alourdit. Il pince les lèvres alors que ses
iris noirs me fuient. Il ne le sait peut-être pas – et je ne le lui dirai jamais –,
mais quand Ruben est embarrassé, il se frotte le nez. Néanmoins, il suffit
d’un silence pour déclencher la petite folie qui dort dans mon cerveau.
– T’as laissé ta queue mettre mon business dans la merde, Ruben ?
Je pose la question calmement, mais ma mâchoire se contracte à
l’extrême et la cadence des tapotements de mon index sur l’accoudoir se
décuple à mesure que les secondes passent. Ruben passe sa main dans ses
cheveux auburn pour se gratter le crâne, puis pose sur moi un regard
implorant.
– Écoute, Preto, cette nana… C’était juste une passade. Je n’aurais pas
pu imaginer que ça dérape comme ça.
– Et nous y voilà, grincé-je, débordant de rage.
– Je ne savais pas que cette salope était aussi vicieuse, putain ! s’énerve-
t-il. J’connaissais rien de son plan !
Comme un putain d’enfant gâté, il a le culot de se scandaliser quand je
lui demande des comptes. Je ne sais pas ce qui me retient de l’encastrer
dans cette foutue bibliothèque inutile, mais s’il continue sur cette voie, ses
chances de survie vont devenir inexistantes.
– Ruben, crache le morceau. Dis-moi exactement ce qu’il s’est passé
pour que deux connes arrivent à me voler deux millions de dollars en une
seule soirée. Explique-moi pourquoi je viens de perdre le seul partenaire qui
acceptait de distribuer ma drogue.
Ruben se lève en expirant bruyamment.
– Fait chier ! grommelle-t-il dans sa barbe.
Ses pas font craquer le parquet. Il masse nerveusement sa mâchoire,
mais ne reste pas debout très longtemps. Quand il se rassied, il me balance :
– J’vais gérer ce bordel ! Je vais gérer…
– J’en ai plus rien à foutre de ta gestion. T’as pas assuré et c’est moi qui
paye très cher pour réparer ta merde. Je veux savoir ce qui s’est réellement
passé pour qu’on en arrive là, alors mets-toi à table, qu’on en finisse.
– Il y avait une autre fille avec Paloma, Sofia. On faisait nos affaires, et
puis tu m’as appelé pour me donner les tuyaux sur la cargaison.
– Tu réponds à mes appels devant les filles que tu baises, toi ? sifflé-je.
Il se gratte la nuque.
– C’est pas vraiment comme ça que ça s’est passé. Cette salope m’a
suivi et elle a écouté tout ce que je disais. Je l’ai chopée quand elle envoyait
un SMS avec les infos à quelqu’un. J’pouvais pas savoir que cette garce
allait me piéger !
– À qui elle a transmis ça ?
– J’en sais rien, Marcus l’a butée avant qu’elle parle et Esteban n’a rien
tiré du téléphone. C’était un prépayé qui a été détruit presque
immédiatement après.
Non seulement il a fait de la merde, mais il a préféré gérer seul comme
un débutant et me le cacher, plutôt que d’assumer devant moi… Il va
vraiment finir dans cette putain de bibliothèque. Elle ne vaut rien, de toute
manière, et ça m’aidera à passer mes nerfs.
– T’as mis mon cartel en péril pour te vider les couilles, craché-je.
Ses mains tremblantes couvrent son visage alors qu’il s’enfonce dans le
dossier du canapé, puis il les passe dans ses cheveux.
– On peut faire sans Salomon, me lance-t-il avec détermination.
Il se redresse, puis enfonce son index sur la table basse pour appuyer ses
propos.
– Non, on doit faire sans Salomon, Ruben, crié-je, exaspéré. Tu nous
obliges à reprendre toutes les négociations pour trouver un acheteur et
écouler cette foutue came. Une fois qu’on aura remis la main dessus,
d’ailleurs !
Je crois que mon cri résonne dans la pièce. Ruben se fige, les yeux
écarquillés, puis reprend d’une voix presque enfantine :
– On bute Salomon, alors ?
Je souffle et m’enjoins au calme.
Je ne vais pas le buter pour cette connerie.
Je ne vais pas le buter pour cette connerie.
Je ne vais pas le buter pour cette connerie…
– Oui, Ruben, enchaîné-je d’une voix plus posée. Je n’ai pas le choix. Je
dois prendre sa place sinon on est morts avant même d’avoir commencé.
Faisons ça intelligemment. On commence par dealer avec les petits gangs
qui bossent avec Salomon et en parallèle, on remplace le soutien que
Salomon apporte aux locaux par le nôtre.
Ruben hoche la tête. Je poursuis :
– Ne verse pas le sang inutilement. Je préfère que tu noues des alliances
avec les autorités locales, les commerçants, les dealers ou quiconque pourra
faciliter la distribution de ma came.
S’il n’avait pas dix-sept ans de loyaux services, il aurait déjà reçu une
balle dans la tête et j’aurais laissé son corps flotter sans dignité dans une
rivière, à la vue de tous. Ce monde est trop sombre pour pardonner… Mais
pour le moment, je ne pense qu’à sauver le business que mon père a laissé
pourrir, et j’ai besoin de Ruben pour ça.
– Je joue trop gros pour que tu merdes une seconde fois, Ruben. C’était
ta dernière chance.
– C’est bon, je vais assurer.
Je m’apprête à ajouter qu’il a plutôt intérêt à faire des miracles s’il veut
une chance d’obtenir ma clémence quand mon téléphone vibre dans ma
poche. Je le récupère et m’étonne de voir le nom de Sebastian. N’est-il pas
dans l’appartement ?
– Pourquoi tu m’appelles ? demandé-je en décrochant.
1
– Jefe , Dame Valentina insiste pour te parler.
Son perpétuel ton amusé m’agace, mais pas autant que ses propos. Un
râle exaspéré m’échappe.
– Qu’est-ce qu’elle veut ?
– Toi. Tu es tout ce qu’elle veut, il semblerait.
Je serre les poings, et raccroche rageusement sous l’œil attentif de
Ruben. Je ne prends même pas la peine de lui expliquer la situation et sors
du bureau. La colère brûle mon ventre, mais je dois la retenir encore un peu.
Pour le moment.

1. « Chef » en espagnol.

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CHAPITRE 14

Ton bras droit

PRETO
– Laisse-nous, ordonné-je à Sebastian.
Depuis que j’ai ouvert la porte de la cellule, je ne quitte pas Valentina
des yeux. Elle s’est réfugiée près du matelas, les jambes toujours repliées
contre elle. Ses longs cils noirs sont pour une fois secs. Pas de larmes, mais
je décèle un mélange de peur et d’un peu d’espoir.
– Bonne chance, me chuchote Sebastian sur un ton espiègle.
La porte se referme derrière moi dans un claquement sourd. J’appuie
mon épaule contre le mur qui fait l’angle et croise les bras.
– Je suis là, déclaré-je doucement. Tu ferais mieux de parler.
Ma voix résonne dans l’espace vide. Elle avale sa salive, puis glisse une
longue mèche noire derrière son oreille.
– Je… Je n’ai qu’une demande, Preto. Je veux que ma cousine soit en
sécurité. Et je veux… je veux te parler de Ruben.
Je note qu’elle prend plus d’assurance, plus de détermination. Après
tout, elle me tutoie maintenant. Je crois que ça me plaît d’avoir devant moi
plus qu’une petite chose gémissante. Le jeu n’en devient que plus
intéressant !
J’expire et arque lentement un sourcil.
– Continue, commandé-je.
Valentina a l’air de frissonner, mais elle s’efforce de maintenir le
contact visuel entre nous. Elle prend une grande inspiration, puis commence
son explication :
– Il… Il t’a trahi. Ruben trompait Paloma avec Sofia. Et quand elles ont
voulu le confronter, elles ont découvert que Ruben vendait ta drogue à
quelqu’un d’autre. Il a voulu les tuer toutes les deux et il a eu Sofia !
Paloma a réussi à s’enfuir avant qu’il s’attaque à elle…
Je garde un visage impassible, mais mon calme apparent menace de
partir en fumée d’un moment à l’autre. Si j’écoute Ruben, il voulait juste les
baiser et ces garces en ont profité pour élaborer un plan pour nous plumer.
Si je l’écoute elle, la prétendue infidélité de mon bras droit aurait amené à
une situation rocambolesque où deux idiotes seraient tombées, comme par
hasard, sur l’emplacement de ma cocaïne.
Le visage de Valentina est désormais livide et déformé par l’angoisse.
C’est ainsi que je prends conscience que je me suis avancé jusqu’à elle et
que je la surplombe sans contenir mon impatience.
– Continue, ordonné-je d’une voix froide.
– On voulait juste… On voulait te parler sans que Ruben nous mette la
main dessus le premier. Ma… Ma cousine avait p… peur que tu ne la croies
pas ou que… Ruben te prévienne avant. Alors elle a décidé d’utiliser les
informations qu’elle avait entendues pour attirer ton attention et essayer de
tout t’avouer. C’était sa seule issue, tu comprends ?
Je ne peux pas croire que cette merde ait pour cause une connerie
pareille ! Pourtant, quand je m’agenouille devant Valentina, je constate
qu’elle s’est laissé embobiner par ce scénario.
– Ruben couche avec un tas de femmes. Ta cousine n’a pas fait
exception à la règle, mais elle ne l’a pas changé pour autant. Elle savait
parfaitement dans quoi elle mettait les pieds et à quoi elle servait.
Son visage se décompose d’horreur, avant qu’elle secoue la tête. Elle
refuse d’envisager l’éventualité que sa cousine ait vendu son corps. Je ne
vais pas donc pas perdre de temps à lui enlever ses illusions. N’empêche,
son désir de protéger Paloma dépasse l’entendement. Après tout, elle est
prête à mourir pour elle.
– Elle… Il… Il faut me croire. Moi, je les ai vus ensemble. Ils sortaient
ensemble ! s’écrie-t-elle, peut-être pour s’en convaincre elle-même.
Si elle n’est pas idiote, elle va vite comprendre que « sortir ensemble »
ne fait pas partie du vocabulaire des membres d’un cartel. Bordel, j’ai deux
millions de dollars dans la nature parce qu’une idiote a cru qu’une histoire
d’amour au sein de mon cartel allait causer la perte de sa cousine. Je vais la
baiser !
– Tu te fous de ma gueule, Ojos verdes ? craché-je d’une voix basse à
peine contrôlée.
– Je te jure que non ! Pitié, il faut que tu me croies. Ton bras droit est un
traître. Comment elle aurait pu avoir autant d’informations sur ta
marchandise autrement ?
Son air suppliant m’exaspère. Une seule raison m’empêche de lui
mettre une balle dans le crâne tout de suite.
– Où est ma came ? demandé-je.
– Je l’ai cachée, mais je t’y emmène. Je le fais si tu me promets de nous
protéger, ma cousine et moi.
– Valentina, sifflé-je. Tu penses encore pouvoir négocier avec moi ?
Mon ton froid et tranchant la fait trembler.
– Il faut que tu m’écoutes, gémit-elle, ostensiblement désespérée. Ton
bras droit est un traître !
Voyant que je reste sourd à son argument, elle pince les lèvres, puis
ajoute tout bas :
– De toute manière, tu n’auras rien si tu ne me le promets pas.
Mon regard s’ancre au sien. Ses putains d’yeux verts me retournent
l’estomac, car ils semblent pénétrer mon âme et vouloir me forcer à céder.
J’approche lentement mes lèvres de son oreille et je lui chuchote :
– Si tu mens, Valentina, j’égorge ta salope de cousine à tes pieds.
Quand je me recule, les larmes qui reviennent noyer ce magnifique vert
de jade me font comprendre que le message est bien passé. Les yeux parlent
différemment quand leur propriétaire sait qu’il va mourir. L’espace d’une
seconde, j’ai presque envie de la laisser partir tant sa naïveté me désole.
– Preto, souffle-t-elle, suppliante.
Sa voix ainsi que son souffle chaud qui passe entre ses lèvres pleines me
ramènent sur terre. Je me relève, l’attrape par le bras, puis la traîne sur la
chaise. Alors qu’elle halète, je prends mon téléphone et appelle mon bras
droit.
Dès qu’il décroche, je ne lui laisse pas le temps de parler.
– Amène ton cul et celui de ta pute dans la cellule.

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CHAPITRE 15

Ta cousine, Paloma

VALENTINA
La porte de la pièce s’ouvre brusquement. Je ne vois pas Sebastian ou
Ruben, parce que toute mon attention est retenue par la silhouette que le
traître malmène pour la faire entrer ici. Les blessures sur son visage, l’œil
au beurre noir et le sang sur sa lèvre me font haleter.
– Paloma ! m’écrié-je en me levant de ma chaise.
Une main ferme fait pression sur mon épaule et me maintient assise
contre mon gré. Ce simple contact attise des flammes qui se propagent et
embrasent mes entrailles dans une sourde colère. Tout chez ce Preto, de sa
suffisance à la violence qui danse dans ses yeux azur, me fait horreur.
– Reste assise, m’ordonne-t-il.
Malgré mon envie de cracher n’importe quelle injure qui pourrait lui
faire ravaler son air supérieur, j’obtempère sagement.
Paloma, à genoux aux pieds de Ruben, garde le menton baissé. Une
larme solitaire roule le long de sa joue tuméfiée.
– Qu’est-ce que tu lui as fait ? hurlé-je à Ruben, choquée par cette
injustice.
Il m’avise avec une expression de dégoût évidente, et grimace en se
tournant vers Paloma.
– Ce n’est pas mon œuvre, et tant mieux pour elle, crache-t-il. Après le
bordel qu’elle a foutu, je rêve de lui faire bien pire.
– Vous n’avez pas…
– Tais-toi, gronde la voix de Preto.
Il glisse sa main sous mon bras et d’une pression, il m’oblige à me
lever. J’avise Sebastian, près de la porte, qui assiste à la scène, les bras
croisés, l’épaule appuyée contre le mur. Ses yeux presque attendris ne me
lâchent pas, si bien que j’aurais presque espoir qu’il puisse m’aider.
Cependant, à peine cette pensée me traverse l’esprit que la main de Preto
attrape mon menton et m’oblige à lever la tête vers lui.
Je plonge alors dans un bleu azur profond qui semble sonder mon âme
jusqu’aux recoins les plus secrets. Il fait passer un contrôle absolu dans sa
poigne, ce qui suscite chez moi un mélange d’effroi et d’intimidation.
Lorsqu’il se penche lentement vers moi, sa proximité me met extrêmement
mal à l’aise. Ainsi, je suis vulnérable. À sa merci. Alors que moi, je me
retrouve incapable de déceler la moindre émotion sur ce visage impassible.
Ah si, ses doigts se serrent autour de ma mâchoire, signe qu’il contient
difficilement les signes de sa colère.
D’une voix basse, mais suffisamment portante pour que tout le monde
l’entende, il me souffle :
– On t’écoute, Ojos verdes, répète ce que tu viens de me dire.
Sa voix transpire son autorité. Lorsqu’il me libère, je recule d’un pas,
terrifiée, puis je me tourne vers Paloma. Cette fois, elle a levé la tête. Ses
longs cheveux blonds ont perdu de leur éclat. Quelques mèches sales
encadrent son visage abîmé. Elle me fixe avec un désespoir palpable, ses
mains réunies en une prière silencieuse. J’ai son destin entre mes mains, on
le sait toutes les deux. Ce n’est pas le moment pour moi de flancher, c’est
notre dernière chance de nous en sortir !
Je pointe du doigt le véritable coupable.
– Ruben ! le désigné-je. Il vend des informations à vos rivaux. C’est lui,
le traître.
– Hein ? s’écrie le principal concerné. C’est quoi ce foutoir, Preto ?
Il feint la surprise, sa grimace donnant la parfaite illusion que mon
accusation est la chose la plus débile qu’il ait jamais entendue.
– Il a utilisé Paloma, puis Sofia. Il leur a menti, les a trompées l’une
avec l’autre, mais surtout, il a trahi ce cartel, argué-je. Il s’apprêtait à tuer
Paloma, nous n’avons pas eu le choix. Je… je voulais juste protéger ma
cousine !
– Mais putain, de quoi elle parle, celle-là ?
Cette fois-ci, Ruben explose de rire. Est-ce qu’il pense vraiment être
convaincant ? Son stress transpire dans chaque soubresaut.
– Elle est complètement tarée ! poursuit-il, sa voix trahissant son
irritation.
Preto met vite fin à l’hilarité de son bras droit en levant légèrement sa
main vers lui pour lui indiquer de se taire.
– C’est du délire, souffle Ruben, outré. Putain !
Preto l’ignore. Il ne me quitte pas des yeux.
– Continue, insiste-t-il.
J’inspire profondément, mais espère être assez éloquente pour le
convaincre de se montrer clément envers nous.
– Il… Ruben ne manipule pas que les femmes. Il a passé des accords
avec un autre cartel pour vendre la drogue. L’un d’eux devait récupérer le
camion cette nuit-là. Nous… Nous, on est juste arrivés avant et… Dis-leur,
Paloma. Dis que ce connard s’est joué de toi. Dis tout ce que tu as vu et
entendu !
De nouvelles larmes glissent sur les joues de ma cousine. Elle pince les
lèvres, baisse encore la tête, mais ne dit rien. Pourquoi ne profite-t-elle pas
de l’occasion pour nous sortir de là ?
– Elle ment, putain ! s’énerve Ruben en attrapant le bras de Paloma
pour la montrer à Preto. Cette garce a voulu nous la mettre à l’envers !
Preto et Sebastian échangent un regard furtif que je suis incapable de
déchiffrer. Je sens que ça tourne au vinaigre. Ma seule parole ne suffira pas.
Il faut que Paloma intervienne, maintenant.
– Dis-leur, imploré-je Paloma en m’approchant d’elle pour chercher son
regard. Tu peux parler, notre plan fonctionne. Preto t’écoute, là. Il ne
laissera pas Ruben te faire du mal.
Je sens une boule dans ma gorge quand ma cousine met ses mains
devant sa bouche, sans même croiser mon regard.
– Paloma, soufflé-je.
Un lourd silence s’abat dans la pièce. J’ai l’impression que son corps
rapetisse, que son dos se courbe, que ses épaules s’enfoncent vers
l’intérieur. Comme si elle cherchait à disparaître. Soudain, elle éclate en
sanglots et tout son corps est pris de soubresauts incontrôlables. Je voudrais
passer ma main sur elle dans un geste de réconfort, mais je ne vois pas de
morceau de peau qui n’est pas couvert de bleus.
– Ta cousine te parle, décrète derrière moi la voix inquisitrice de Preto.
Tu n’as rien à ajouter ?
Paloma reste silencieuse, les yeux baissés, les larmes inondant ses
joues. L’ont-ils terrorisée au point qu’elle n’est plus capable de se
défendre ?
– Aïe, aïe, aïe, résonne soudain la voix de Sebastian. Querida niña, ta
cousine t’a vraiment bien eue.
Pour la première fois, aucune trace d’amusement ne transpire chez lui.
Juste de la pitié.
Une chaleur étrange remonte dans mon corps, un mélange de colère,
d’appréhension et de… désillusion ? Je ne m’entends même pas appeler ma
cousine, mais mes lèvres bougent.
Et elle me regarde un peu plus longtemps, désolée.
Non. Paloma, pitié… Ma meilleure amie, ma confidente, ma sœur, mon
tout, je ne veux pas croire ce que je lis en toi. Toi, celle avec qui j’ai grandi.
Toi, celle m’a toujours tendu la main. Toi, celle qui m’a promis qu’on
vivrait de belles choses. Toi, celle qui m’a promis de ne jamais rien me
cacher.
– Paloma ? l’appelé-je dans un dernier espoir. Dis-leur la vérité, je t’en
prie. On peut encore s’en sortir.
Pas de réponse.
Je tourne le regard vers Preto, l’implorant silencieusement d’attendre
une minute ou deux de plus. Il me scrute de longues secondes. Ses yeux
durs semblent me percer à jour et ses sourcils froncés trahissent une forte
concentration. Je ne parviens pas à me détourner de lui. Un sentiment
d’urgence m’incite à rester accrochée à ses iris et à me laisser aspirer dans
son monde. Cet échange muet me fait subtilement comprendre qu’il lit mon
désespoir et mes supplications et moi, je perçois une lueur qui adoucit
légèrement sa cruauté. Sans qu’il dise un seul mot, je sais qu’il m’accorde
un mince sursis. Il croise lentement les bras sur son torse et, d’un
mouvement presque imperceptible de son menton, m’invite à poursuivre
mon échange avec Paloma.
– Pitié, Paloma ! m’écrié-je en me tournant vers elle. Réponds-moi !
– Je… je suis désolée, Valentina. J’ai… j’ai menti.
Ces quelques mots retournent mon monde.
Et ça fait mal.
Sa voix se brise dans un nouveau sanglot, alors qu’un gémissement
d’horreur m’échappe. Je me redresse, fais un pas en arrière, jusqu’à ce que
mon dos cogne le torse dur de Preto. Je sursaute en me tournant vers lui. Le
chef du cartel m’observe sans un mot. Son regard meurtrier scrute chaque
parcelle de mon visage.
J’arrive à peine à reprendre mon souffle. Au tambourinement effréné de
mon cœur dans ma poitrine, je sais que ma mort est proche.
– Pitié ! imploré-je. Paloma ne veut pas dire ça. On vous raconte la
vérité. Ru… Ruben est un traître ! C’est ce qu’elle m’a expliqué !
– Je… je ne voulais pas, m’interrompt la voix brisée de ma cousine. Je
pensais que…
Elle s’arrête à cause de ses sanglots, mais elle réussit finalement à
prononcer :
– Je te demande pardon, Valentina. J’ai commis une grosse erreur.
Je tiens difficilement sur mes jambes, submergée par cette vague de
mensonges et de manipulations. Pourquoi m’aurait-elle fait ça ? Je me suis
lancée dans ce cauchemar les deux pieds joints parce qu’elle me l’a
demandé. Et tout ça au nom de quoi ? La famille ? Quelle famille formons-
nous dans cette pièce lugubre, entourées par des hommes armés, à pleurer
comme deux idiotes ?
– Pourquoi, Paloma ? l’appelé-je. Pourquoi me mentir ? Pourquoi
m’entraîner dans tout ça ?
J’aurais préféré avoir mille accidents, me faire torturer cent fois par
Preto ou Ruben, plutôt que de ressentir cette douleur-là. Et pourtant, la
seule chose que je me dis, c’est que je ne peux abandonner comme ça. Je ne
peux pas nous laisser mourir ainsi !
Je me tourne vers Preto, mais je le distingue à peine à cause des larmes
qui inondent mes yeux. Malgré mes lèvres tremblantes, je parviens à
articuler :
– Preto, je t’en supplie, ne nous fais pas de mal. Je te dirai tout ce que tu
veux savoir. Je t’emmènerai là où j’ai laissé ta cargaison, je te le jure devant
Dieu !
Il s’avance jusqu’à moi, lentement, sans cligner des yeux. Sa main qui
se pose sur mon épaule me fait l’effet d’un poids insoutenable, mais
inflexible, il m’oblige à me tourner pour faire face à ma cousine.
Il se penche à mon oreille et me murmure sournoisement :
– Tu es prête à voir la vérité en face, Valentina ?
Preto me désigne Paloma du doigt, puis poursuit, son souffle chaud
glissant sur ma nuque :
– Ta cousine, celle qui pleure maintenant toutes les larmes de son corps,
a commencé à travailler dans ce club de strip-tease pour se faire un max de
fric. Sauf qu’un jour, à force de voir les billets passer, elle en a voulu plus.
Je refuse de regarder Paloma, car je ne peux imaginer ma cousine ainsi :
froide, avare, manipulatrice… Si loin des valeurs que notre abuelita nous a
inculquées.
– Elle et une autre pétasse commencent à surveiller les conversations de
mon bras droit, continue Preto. Comme cet abruti ne pense qu’avec sa
queue, il ne se méfie même pas. Et sur un plateau d’argent, il leur donne
l’adresse où trouver une cargaison de cocaïne toute fraîche. Ces idiotes y
voient l’opportunité de leur vie et elles décident de s’associer pour me
plumer. Un plan risqué, tu me diras, presque autant que celui que toi, tu as
suivi, mais putain, qu’est-ce que ça leur aurait rapporté !
J’entends presque de l’amusement dans la voix froide de Preto. Il
marque une légère pause en glissant doucement sa main de mon épaule vers
ma gorge et, d’une pression, il m’oblige à relever la tête vers ma cousine.
– Pour une idée aussi stupide, ta cousine mérite de mourir aujourd’hui,
tranche-t-il. Mais toi, si tes informations sont correctes, tu as peut-être une
chance de t’en sortir.
Ma tête tourne. Le choc m’empêche d’avoir une réaction. Je voudrais
continuer à supplier Preto, implorer sa miséricorde, mais chacun sait ici que
rien n’y fera. Pourtant, je ne peux pas renoncer, pas maintenant. Peu
importe ce qu’a fait Paloma, ce qu’elle a dit, ce sur quoi elle a menti, elle
reste mon sang.
– Occupe-toi d’elle, Ruben, ordonne Preto sans me lâcher des yeux.
Je ne comprends pas ce que ça signifie jusqu’à ce que Ruben sorte un
couteau qu’il avait coincé dans la ceinture de son pantalon. Mon sang quitte
mon visage quand il saisit ma cousine par les cheveux et l’oblige à se lever.
Dès qu’elle obtempère, il la plaque contre un mur et colle la lame
tranchante contre sa gorge.
Nos cris d’horreur résonnent au milieu de cette pièce confinée, mais
tous nous ignorent.
– Tu bosses pour qui ? hurle Ruben en entaillant la peau de Paloma.
Du sang coule dans son cou, puis sur sa poitrine. Elle pleure, gémit,
hurle, mais il reste insensible.
– Arrêtez ! Arrêtez, je vous en supplie ! Je vous dirai tout ! crié-je d’une
voix brisée.
Je fais un pas vers eux, mais Preto me retient par le bras. Je me tourne,
tape des poings contre son torse, l’implore de mes yeux mouillés, en vain. Il
n’a aucune pitié. Aucune.
Il me tient fermement, puis me fait basculer vers Paloma dans un désir
pervers de m’obliger à regarder Ruben la torturer. Désespérée, je hurle le
nom de ma cousine.
– Paloma, défends-toi, gémis-je.
– Je… Je ne travaille pour personne, souffle-t-elle faiblement.
– À qui t’allais la revendre, cette drogue ? hurle Ruben, inarrêtable alors
qu’il lui fait une nouvelle entaille. À qui ?
Ma cousine gémit de terreur sous le regard fou de son bourreau. Preto,
lui, reste de marbre, et ne relâche surtout pas son emprise sur moi.
– T’allais la revendre à…
Soudain, une déflagration assourdissante résonne au point que j’ai
l’impression de sentir la pièce trembler. Je m’accroche au bras de Preto qui
me ramène contre lui. Ruben se recule, puis nous regarde, perplexe.
– Qu’est-ce que…
– Putain, c’était quoi ? me coupe Preto en relâchant sa prise sur moi.
Je vacille, mais me précipite sur Paloma que Ruben a complètement
libérée, elle aussi. Nos bras s’emmêlent, et je la serre fort contre moi.
Cependant, la sensation de réapprendre à respirer en tenant ma cousine
disparaît bien vite quand les trois hommes sortent leurs armes. Ruben
s’éloigne en rejoignant Preto. Sebastian brandit deux flingues et se
positionne devant la porte.
Je mets un maximum de distance entre eux en nous amenant sur le
matelas délabré quand le battant s’ouvre brusquement.
– C’est moi, crie le tueur de M. Suarez.
Et il fait bien, parce que tous pointent leurs armes sur lui, et ont le doigt
sur la gâchette. Il lève le bras pour se protéger, les yeux légèrement
écarquillés.
– Putain ! s’écrie Sebastian en baissant les bras. Esteban, j’ai failli te
buter !
Une seconde explosion retentit autour de nous.
– Le cartel de Salomon prend d’assaut l’immeuble ! se dépêche
d’expliquer Esteban.
Ils n’ont pas besoin de plus d’informations. Comme un seul homme, ils
s’élancent dans le couloir. Quelques secondes plus tard, le son des rafales
de balles nous parvient.
– Paloma, c’est notre dernière chance, lâché-je alors que ma cousine
gémit dans mon cou.
Je l’oblige à me regarder, et lui annonce avec détermination :
– On s’en va !

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CHAPITRE 16

Dernières flammes

PRETO
Du haut de l’escalier, je tire dans la tête de deux types qui viennent de
passer le seuil de mon appartement.
– Ces chiens sont partout ! crie Ruben derrière moi.
Effectivement, d’autres arrivent, armés de mitraillettes. On est obligés
de se mettre à couvert, leur laissant prendre position dans l’étage du
dessous. Sebastian tire une rafale sur l’entrée, ce qui nous permet de
descendre les marches. Au passage, j’écrase ma basket sur le buste d’un
mec qui me fonce dessus et je projette son corps sur la porte d’entrée. Il
ralentit l’avancée des autres derrière lui. Sebastian en profite pour les
cribler de balles.
Je me précipite dans le salon et plonge avec Ruben derrière un de mes
canapés. Après nous, Sebastian et Esteban glissent par-dessus le bar. Partout
dans l’appartement, le chaos règne. La porte d’entrée est pliée en deux, et
les hommes de Salomon gangrènent déjà la pièce.
– À gauche, Preto ! me hurle Ruben à côté de moi.
Je ne réfléchis pas. J’agrippe le manche du poignard coincé dans le
holster de mon jean et le plante dans la peau bronzée sans même identifier
son propriétaire.
– Putain, craché-je en enlevant la lame de sa gorge.
Quand l’homme s’écroule à mes pieds, un geyser de sang gicle sur moi.
Je récupère son arme, puis avec mes pieds, je pousse son cadavre un peu
plus loin.
Les tirs de mitraillettes nous assaillent toujours. Les plumes des
coussins virevoltent, mon mobilier en bois devient troué de balles, jusqu’à
ce qu’une commode s’effondre dans un énorme fracas.
– Butez-les tous, ordonne Irnesto. Pas de prisonnier !
Ruben, un genou au sol, grogne à chaque coup de feu qu’il tire. Derrière
le bar, Esteban couvre Sebastian qui s’est redressé pour mitrailler une rafale
sur ce champ de bataille.
Mon cœur bat au rythme des impacts de balle. L’odeur âcre de la poudre
et du sang s’élève dans mes narines. Les cris et les explosions me donnent
la sensation d’être en pleine guerre. Je meurs de chaud, si bien que mes
doigts glissent sur la crosse de mon Glock.
Ils sont partout.
Si pour l’instant, on tient notre position, ils vont bientôt réussir à buter
un de mes gars. J’aurais dû fumer ce fils de pute quand il était encore chez
moi !
Ma rage prend le dessus et un voile noir assombrit ma vision. Je sors de
ma couverture pour tirer vers la porte où l’ennemi continue d’entrer, quand
un mouvement dans l’escalier me fait paniquer.
– Couvrez-les ! hurlé-je à Ruben, Sebastian et Esteban.
Valentina et sa cousine tentent de descendre les marches, leurs bras
devant leur tête pour simples boucliers. Comme si ça allait arrêter les
balles ! Immédiatement, j’enchaîne les tirs et ne rate aucun de ceux qui
veulent les atteindre.
Je tente de me déplacer vers le second canapé, plus proche d’elles, pour
être sûr de ne pas laisser filer Valentina une fois qu’elle aura atteint l’entrée,
mais j’ai à peine fait un pas qu’une balle siffle tout près de mon oreille.
– C’est du suicide d’essayer de les rejoindre ! crie Ruben.
Le bruit et l’adrénaline m’empêchent de réfléchir correctement, mais je
sais que je ne peux pas les laisser partir dans la nature. Valentina et Paloma
atteignent miraculeusement le salon sans une égratignure. Néanmoins, elles
sont obligées de se replier et de se planquer derrière le canapé en face du
nôtre.
Je m’apprête à les rejoindre, quand je comprends que Salomon n’est pas
venu uniquement pour me descendre. Il vient honorer sa promesse.
Il veut ma prisonnière.
En effet, les balles cessent un instant, et tous les regards convergent vers
les deux femmes.
– C’est la brune qu’on veut, crache alors Irnesto depuis la cuisine.
Je lance un regard à Ruben qui comprend tout de suite qu’il doit
récupérer cette fille. Maintenant.
– Putain, lâche-t-il avant de se servir de la petite table basse ronde près
du canapé comme d’un bouclier pour avancer.
Je le couvre du mieux que je peux en empêchant le passage jusqu’aux
filles qui se replient au sol pour se protéger. La cousine profite du chaos
pour se glisser à plat ventre et ramper vers mon bureau.
– Paloma ! appelle Valentina, pétrifiée dans sa cachette.
Elle tremble comme une feuille, sanglote et se couvre les oreilles.
Esteban s’apprête à rejoindre la fuyarde lorsqu’une violente explosion
pulvérise les murs derrière nous, engloutissant la cuisine, les chambres du
rez-de-chaussée et le bureau. Un hurlement féminin nous parvient, puis
meurt tout aussi rapidement dans les bruits des murs qui s’effondrent et
tombent en ruine dans cette partie de l’appartement.
De la poussière arrive jusqu’ici, engloutissant tout espoir de survie pour
Paloma.
Ruben ne parvient pas à atteindre Valentina, car ceux qui ont déclenché
l’explosion nous prennent en tenaille, et il est forcé d’opérer rapidement un
demi-tour dans ma direction pour que la table nous protège tous les deux. Et
le pire arrive quand, derrière nos nouveaux assaillants, le feu jaillit.
Malgré l’horreur de la scène, je me focalise sur la voleuse.
– Valentina !
Elle se penche hors de sa cachette. Ses yeux verts, brillants de terreur,
rencontrent les miens. D’un geste de la main, je lui commande de venir vers
moi. Lorsqu’elle secoue vigoureusement la tête, paralysée par le désespoir,
ses longs cheveux noirs glissent presque devant son visage.
Putain, elle doit réagir !
J’ouvre la bouche pour lui dire que je vais la couvrir, mais son
hurlement m’arrête. Un homme apparaît derrière elle et s’empare de son
corps, comme s’il s’agissait d’un simple sac de courses.
– Je l’ai, patron ! s’écrie-t-il.
– Seb ! appelé-je immédiatement.
Je me redresse, sors de la protection offerte par Ruben, et mon sicario
comprend tout de suite qu’il doit me couvrir, alors que je me précipite vers
Valentina.
Du coin de l’œil, je vois les flammes prendre plus d’ampleur, derrière
les hommes de Salomon. J’entends leur crépitement, l’odeur de mort les
accompagne, au point que ceux qui ont déclenché cet incendie commencent
eux-mêmes à le regretter.
Valentina est presque à ma portée. Elle tend les mains vers moi dans un
dernier espoir d’être sauvée, mais je suis arrêté par un coup de pied dans le
mollet qui me fait plier un genou au sol. Je m’apprête à riposter d’un coup
de poignard quand la tête de mon assaillant est transpercée d’une balle tirée
par Esteban. Je ne perds pas une seconde de plus et me relève pour
poursuivre le type qui s’enfuit avec ma prisonnière.
– Preto ! Putain, attention ! me hurle Ruben.
Il plonge sur moi. Ses bras emprisonnent mon torse et me ramènent
dans le salon alors que Valentina passe la porte. L’instant qui suit, une
roquette franchit l’entrée et fonce vers l’escalier.
L’explosion ravage les marches, condamne l’étage supérieur et oblige
tous les tireurs à plonger au sol pour éviter la vague de débris.
Une seconde de plus et j’aurais fini pulvérisé par cette arme d’assaut.
Les hurlements désespérés de Valentina m’incitent à tenter de la
récupérer, mais les hommes de Salomon affluent dans l’entrée pour se
replier.
Ils ont eu ce qu’ils voulaient.
Je ne peux plus approcher sans prendre une balle. Nous sommes même
obligés de nous réfugier derrière les murs encore debout. Alors que mes
poumons se remplissent déjà de fumée, nos assaillants lancent une dernière
bombe lacrymogène qui nous oblige à courir pour atteindre le balcon.
Je gagne l’extérieur en toussant, mais même si mes yeux me piquent et
que je vois à peine, je dévale l’escalier de secours derrière Sebastian et
Esteban. Alors qu’on reprend notre souffle, je constate que tous mes
hommes ont respecté le plan que nous avions mis en place, des mois avant
cette attaque. Ils sont là, repliés, un peu amochés, mais vivants : J.J., et son
frère Daniele, Horacio, Paco, Goto, Simon.
Quand Ruben arrive derrière moi, le souffle court, je demande :
– Les autres ? On a perdu…
– Non, répond Goto. Les autres n’ont pas eu le temps d’arriver. Horacio
a déjà prévu de se replier, tu sais où.
J’acquiesce, et me laisse glisser contre le mur de brique de l’immeuble
voisin. Leurs visages sont tirés par l’épuisement. Derrière eux, les flammes
jaillissent des fenêtres. Cette odeur de bois carbonisé et de poussière a
vraiment un goût de désespoir. Mon appartement n’est plus qu’un tas de
briques qui menace de s’effondrer.
Alors que l’épaisse fumée noire s’élève dans le ciel, je sors mon
portefeuille de ma poche. J’en extirpe la photo Polaroid qui m’accompagne
depuis des années, chaque jour : ma famille.
Mon frère, ma sœur, ma mère, mon père, et moi.
Quel âge j’avais là-dessus ? Cinq ans ? Peut-être six. Personne ne sourit
dessus, sauf ma mère, mais c’est probablement la dernière image qu’il reste
de cette famille. Étrange. Je n’ai pas de bons souvenirs liés à ce moment,
mais une part de moi a fait tout ça pour eux, pour le nom des Cruz.
J’ai échoué.
Désormais, j’ai envie de brûler ce putain de cliché.
Je sors mon briquet de ma poche, et fais rouler mon pouce sur la
molette. La flamme caresse doucement le papier brillant, alors que la
chaleur ronge mes souvenirs.
1
– On va tout reconstruire, hermano .
Hypnotisé par le travail du feu, je ne réagis pas aux paroles empreintes
de remords de Ruben. Les couleurs de la photo brunissent et nos visages
disparaissent, alors que le papier se tord. Avant que la dernière flamme
atteigne mon index, je balance les restes dans les débris à mes pieds.
Là, tout de suite, je ne ressens qu’une haine dévastatrice.
Deux ans. Deux ans que j’essaie de nettoyer derrière mon père. Deux
ans que je tente de faire résonner mon nom dans les rues de cette ville.
Deux ans que je me bats pour me faire respecter. Et rien.
Un jour, cet appartement a abrité les rires aigus de ma sœur, les bons
petits plats de ma mère et quelques bagarres fraternelles. Néanmoins, il a
surtout été la toute première base de mon père à Mexico. Le dernier
héritage de Ryan Cruz.
Ça, et la drogue. Je ne suis que ça : le fils d’un narcotrafiquant.
Pourtant, je comprends seulement maintenant que je ne peux plus
marcher dans les pas de mon père. Je dois lui dire adieu et laisser ses
erreurs derrière moi.
Ruben à raison : je vais tout reconstruire. Encore.
Il est temps pour moi de bâtir mon propre empire.

1. « Frère » en espagnol.

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CHAPITRE 17

Salomon

VALENTINA
Respire.
Respire.
Je prends une profonde inspiration. L’air entre et sort avec difficulté
dans mes poumons, comme si je ne prenais jamais assez d’oxygène. Même
si je halète à en faire gonfler mon ventre, le tissu épais sur ma tête
m’étouffe complètement.
Respire, Valentina !
Dans le noir, l’angoisse me serre la gorge. La corde rêche qui ligote mes
poignets me brûle la peau. Piégée dans le coffre de cette voiture, je
m’entends gémir d’horreur. Un virage me propulse contre une paroi, puis
l’instant qui suit, mon corps glisse de l’autre côté à cause d’un freinage
violent.
Nous sommes à l’arrêt. J’entends du mouvement à l’avant du véhicule.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine quand les portières claquent.
– Sortez-la de là !
Je me recroqueville dans cet espace confiné, mais je sais bien que ça ne
me sauvera pas. La seconde qui suit, le coffre s’ouvre et une brise fraîche
me parvient, juste avant qu’une poigne douloureuse m’attrape le bras. On
me sort brusquement de la voiture. Je titube, toujours aveuglée, mais je n’ai
pas d’autre option que de suivre le mouvement rapide.
– Il la veut où ? demande celui qui me tient.
– Il est dans la salle de séjour. Amène-la.
J’ai envie de hurler pour ma liberté, mais mes lèvres sont scellées par
l’anticipation. On me fait marcher vite, si bien que je dois trottiner pour
suivre la cadence. Mon souffle est toujours plus saccadé et bref, alors que la
prise sur mes bras se resserre. Je grimpe des marches, je sens que je quitte
l’air extérieur, de nouvelles voix me parviennent, puis finalement, on me
dépose brusquement sur une chaise. Mes liens sont coupés avant qu’enfin,
on me libère de cette toile épaisse sur ma tête.
J’inspire une grande bouffée d’air, puis je plisse les paupières quand la
lumière du soleil agresse mes iris. Je ne vois presque rien pendant une
dizaine de secondes, mais distingue rapidement les dizaines de silhouettes
masculines qui m’entourent.
Mon cœur s’arrête.
– Bienvenue dans mon humble demeure, s’exclame cette voix grasse
que je reconnais sans le vouloir.
Mes doigts s’agrippent aux rebords de la chaise lorsque les hommes qui
m’entourent se poussent pour laisser apparaître l’homme qui m’a reniflée il
y a quelques heures. Salomon. Un cigare allumé dans la bouche, il porte
sous son costume blanc une chemise noire qui céderait presque à cause de
son ventre proéminent. Lorsqu’il s’approche de moi, l’odeur de son
abominable eau de Cologne s’infiltre dans mes narines. Prise de dégoût, je
me recule le plus possible sur ma chaise. Ses mains épaisses ornées de
bagues en or réajustent alors la ceinture de son pantalon, comme par
réflexe. Ça me dégoûte.
– Alors, elle te plaît ? me demande-t-il en me levant le menton pour
m’obliger à le regarder.
Face à son sourire large qui dévoile ses dents trop blanches et
parfaitement alignées, je fronce le nez. Aucun mot ne pourrait sortir de ma
bouche, même si je le voulais.
Il tourne alors ma tête vers les murs autour de moi et ajoute :
– Tu reconnaîtras que ma villa a tout de même meilleure allure que le
taudis de Preto, rit-il.
Mes yeux passent des hommes qui m’entourent à cette salle à manger
opulente. Les œuvres d’art sur les murs ont toutes des cadres dorés et
stylisés à l’excès. Salomon se décale légèrement, et me laisse apercevoir,
devant une immense fenêtre, un grand lion d’or qui trône fièrement sur la
pièce.
Je suis encore confuse quand il se penche vers moi. J’ai à peine le temps
de bloquer ma respiration qu’il me souffle à l’oreille :
– Tu ne sais pas qui je suis, hein ?
Certes, je ne le sais pas, et je ne veux pas le savoir, mais il renchérit :
– Je m’appelle Salomon Caesar Jon Rivera.
J’avale difficilement ma salive.
– Baqui, mets-la debout.
Je reconnais immédiatement la pression douloureuse qui m’oblige à me
lever. Mes yeux trouvent ceux de l’homme qui m’a enlevée chez les Cruz. Il
est cagoulé, habillé d’un genre d’uniforme noir, presque militaire, et je ne
distingue que difficilement ses iris. En revanche, je remarque tout de suite
le long fusil d’assaut qu’il porte près du corps. Je suis certaine qu’il
n’hésitera pas à en faire usage sur moi si on le lui ordonne. Sa silhouette
imposante me fait me sentir ridicule, quant à son silence autoritaire, il
m’oblige à détourner les yeux la première.
– Viens, suis-moi, trésor, m’invite Salomon.
L’appellation me fait horreur. Ses hommes se décalent sur son chemin.
Baqui, lui, m’oblige à obéir. En traversant ces salles somptueuses, je me
sens comme un bout de viande qu’on trimballe. Nous passons par un grand
hall. Une porte ouverte me laisse voir une salle pleine d’écrans de
surveillance qui couvrent chaque recoin de cette villa.
– Tu vois, rien ne m’échappe jamais ici, se vante Salomon, tout en
aspirant une bouffée de son cigare.
Quand il expire, la fumée me pique le nez. Plusieurs fois, alors qu’il me
guide à travers les couloirs, il réitère ce geste : relever son pantalon en
agrippant sa ceinture. Il me dégoûte profondément.
Alors qu’il commente chaque bibelot pour mettre en avant sa richesse, il
s’arrête de nouveau et me désigne une pièce où des femmes en petite tenue
comptent d’épaisses liasses de billets. Plusieurs gardes lourdement armés
les surveillent.
– Ce que j’essaie de te faire comprendre, explique Salomon, c’est que tu
ne peux pas me défier ou m’échapper. Ici, tu ne peux rien contre moi.
– Je… Je ne veux pas de problèmes.
– Ferme ta gueule, trésor, je ne t’ai jamais autorisée à me répondre.
Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, mais je ravale
l’humiliation froide qui stagne dans mon ventre. Je dois faire un effort
surhumain pour contrôler mes larmes.
Salomon s’approche de moi en réajustant encore son pantalon. Je veux
reculer, mais je sursaute car je suis arrêtée par la large stature de Baqui.
L’homme de main n’esquisse pas un geste, mais sa simple aura derrière moi
me fait trembler.
– Ce n’est pas de Baqui que tu dois avoir peur, s’amuse Salomon. C’est
de moi.
Il souffle sournoisement la fumée de son cigare sur mon visage. Alors
que je bloque ma respiration, il se penche à mon oreille en chuchotant :
– T’as vraiment pas choisi le bon cheval en volant ma came.
La boule dans ma gorge m’étouffe, je n’arrive même plus à respirer.
Soudain, Salomon plisse le nez et se recule en m’étudiant attentivement.
– T’es dégueulasse, trésor, constate-t-il. Je veux que tu te laves et que tu
te prépares.
– Me… préparer ? soufflé-je d’une voix si faible que je doute qu’il
m’ait entendue.
J’avise les trous dans mes vêtements, le sang de M. Suarez qui a séché
sur mes mains, la poussière qui assombrit ma peau. Combien de temps s’est
écoulé depuis que j’ai pris le volant de ce camion maudit ? Combien de
temps s’est écoulé depuis la mort de mon voisin ? Combien de temps s’est
écoulé depuis que l’explosion m’a séparée de Paloma ?
Salomon fait de nouveau un pas vers moi. Son rictus amusé me fait
comprendre que je suis loin de saisir l’étendue de ses projets.
– Tu vas me rembourser ces deux millions de dollars, affirme-t-il. J’ai
déjà un tas d’idées de choses que tu pourrais me faire dans l’espoir que
j’oublie ta dette.
Son haleine chaude à l’odeur de tabac me donne envie de lui vomir
dessus, mais je parviens à articuler maladroitement :
– J’ai… J’ai pas…
– Épargne-moi ces foutaises ! Tu ferais mieux de prier pour que tes
yeux verts me donnent juste envie de te baiser, et pas de te les arracher pour
les collectionner !
Un gémissement d’horreur m’échappe. Salomon se met à rire, et tous
ses hommes le suivent dans son hilarité, sauf Baqui. La panique me
submerge. Je regarde autour de moi, espérant naïvement trouver un appui,
un soutien ou n’importe quoi qui puisse me sortir de cette situation
désespérée, mais ces visages sont dénués d’empathie. Je pensais avoir vécu
le pire aux côtés de Preto, mais la réalité me frappe de plein fouet : c’est ici,
le vrai enfer.
– Allez, hors de ma vue, déclare Salomon en pinçant ses lèvres autour
de son cigare.
Baqui agrippe mon bras pour me forcer à avancer. Les yeux écarquillés,
je laisse ma panique prendre le dessus sur la prudence.
– Où est-ce que vous m’emmenez ? m’écrié-je, affolée, en essayant de
me défaire de son étreinte.
– Don Salomon te l’a dit, tu dois te préparer à rembourser ta dette.
La peur me submerge. Je hurle en essayant de me défaire de son
emprise. Sans succès. Sa poigne ne bouge pas d’un poil. Je sens le regard de
ces inconnus sur moi, alors que Baqui me conduit à l’étage, me faisant
trébucher plusieurs fois dans l’escalier.
Il me jette dans une chambre, si violemment que je tombe à genoux sur
le parquet verni. J’ai à peine le temps d’aviser le lit surélevé entouré de
rideaux en velours, ainsi que les sculptures qui décorent la pièce, que Baqui
me lance :
– Don Salomon reviendra te voir ce soir. Tâche d’être prête et lavée. La
salle de bains est là.
– Non, non, non, soufflé-je, désespérée.
Je me rue vers la porte juste au moment où elle se ferme sur moi. La
serrure se verrouille. Deux fois. Je tambourine contre la surface dure, en
vain.
– Laissez-moi partir ! hurlé-je en m’acharnant sur la poignée.
Impuissante, je laisse enfin mes larmes couler sur mes joues. J’entends
Baqui bouger de l’autre côté de la porte, puis je vois son ombre dans le
léger rai de lumière à mes pieds, me condamnant à rester ici sans me laisser
la moindre échappatoire.
Je halète difficilement en me tournant vers cette prison dorée chargée de
tapisseries ostentatoires. Je n’ai pas le temps de m’apitoyer sur mon sort, il
ne me reste que quelques heures pour sortir d’ici !

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CHAPITRE 18

Puebla

PRETO
Arrivé au feu rouge, un coude contre le rebord de ma fenêtre, j’appuie
sur la pédale de frein. Seul le cliquetis du clignotant perturbe le silence dans
la Volkswagen. Mon regard se perd dans la rue animée de ce début de
soirée.
Je n’ai plus beaucoup de temps. Mon angoisse ne fait que croître depuis
que la fille m’a échappé. Sans elle, les heures me sont comptées.
– C’est vert, Preto.
J’appuie sur l’accélérateur et tourne à gauche, sous le regard anxieux de
Ruben. Ce soir, la chaleur de Puebla nous enveloppe au point de nous faire
suffoquer, malgré la clim à fond dans l’habitacle. Mes paumes moites
enserrent le cuir du volant.
Je ne suis pas chez moi ici. Au moindre faux pas, le cartel qui règne sur
la région aura notre peau.
J’aperçois la façade orange du restaurant El Magnífico. Une musique
aux intonations africaines résonne dans la rue. Je me gare devant un groupe
d’hommes regroupés autour de tables à l’extérieur.
– Prie pour qu’on sorte d’ici vivants, souffle Sebastian en sortant du
véhicule.
Ruben l’imite pendant que je vérifie le chargeur de mon Glock. Je le
coince dans la ceinture de mon pantalon et rabats mon T-shirt par-dessus
avant de les rejoindre.
– On se tient prêts à tirer, Preto, déclare Sebastian sur un ton grave avec
cet air enfantin que lui donne le bâton de sucette qu’il adore mâchouiller.
– Normalement, nous ne devrions pas avoir à abattre qui que ce soit.
Clés en main, j’avance vers l’entrée de l’établissement à une allure
faussement confiante. J’inspire un bon coup et ignore les œillades
menaçantes des hommes de Coloma. J’ai à peine le temps de mettre un pied
sur le perron que l’un d’eux cesse de battre le jeu de cartes et se lève pour
m’arrêter. Une fumée imprégnée de cannabis l’enveloppe alors qu’il se
place devant moi, puis pose sa main sur la crosse de son arme.
– Qu’est-ce que tu fous là, gueule d’ange ? m’interpelle-t-il en laissant
apparaître une de ses dents en argent.
Le rire collectif qui suit sa remarque me fait contracter les mâchoires. Je
garde mon calme, sachant que Ruben et Sebastian se tiennent prêts à
déclencher les hostilités au moindre signe de ma part.
– Je viens voir Abel Coloma, annoncé-je calmement.
– Pour quoi faire ? T’es pas chez toi ici.
En effet, Puebla est entièrement sous le contrôle de Coloma. Sa
suprématie n’a pas été remise en question depuis plus d’une décennie,
raison pour laquelle il ferait un allié solide pour une collaboration.
– Tout doux, mon loup, ricane Sebastian. On est venus en tant qu’amis.
– Des amis bien armés, réplique Dent Argentée en sortant son flingue.
Sebastian s’apprête à réagir, mais je calme le jeu d’un petit geste. Une
effusion de sang maintenant serait tout sauf productive.
– Laisse-moi lui parler, insisté-je. J’ai quelque chose qui pourrait
l’intéresser.
– Moi je dis que tu dois te barrer et…
– Santiago ! Laisse-le passer.
Tout le monde se tourne vers la cour du restaurant. Installé
nonchalamment au milieu des tables aux nappes orange, Abel Coloma
glisse sa fourchette dans sa bouche puis, d’un signe de main, m’invite à le
rejoindre.
Sous le regard méfiant de ses hommes, j’obtempère. Il me semble que
chaque client est en réalité un garde du corps chargé de sa protection.
D’ailleurs, Abel est le seul à avoir une assiette de mole poblano devant lui.
La petite cour est décorée de masques d’inspiration africaine et de
tableaux traditionnels aztèques, dans un mélange détonant sur ces murs en
pierre. Abel s’adosse au dossier de sa chaise et me regarde m’installer à la
table seulement éclairée par une bougie.
– Preto, n’est-ce pas ? Que me vaut cet honneur ? se moque-t-il en
allongeant son bras sur la chaise à côté de lui.
– J’ai à discuter affaires avec toi.
Son regard pétillant de malice avise Ruben et Sebastian, restés debout à
quelques mètres de moi, puis il m’analyse calmement.
– Je suis curieux de savoir ce que t’as à me proposer, conclut-il.
Il coupe un morceau de sa cuisse de poulet puis mange en attendant
patiemment que je poursuive. Tout dans son attitude me fait sentir qu’il a le
dessus dans notre échange, et cette situation de vulnérabilité me tend au
plus haut point.
– Écoute, Abel, commencé-je en me réajustant sur ma chaise, je te
propose une alliance… profitable.
Je guette sa réaction. Il porte son verre de rhum à ses lèvres en
m’adressant un sourire ironique. Il n’a pas besoin de le dire pour que je
comprenne qu’il me prend pour un fou.
– Continue, m’incite-t-il, visiblement diverti.
Il se fout de ma gueule.
– Je te propose de faire gonfler tes bénéfices.
Coloma reprend son repas sans lever le regard, mais je ne me laisse pas
décourager.
– De Hayos et Berho me mangent dans la main, expliqué-je. Je peux
donc faire transiter la poudre jusqu’ici, sans avoir à craindre les autorités
locales.
Avec le capitaine de la sûreté portuaire de Guerrero et le commandant
en chef de la police de Mexico dans la poche, je peux faire accoster un
bateau depuis la Colombie et faire circuler la drogue dans la capitale sans
problème. Ça me coûte un sacré paquet d’argent, mais ça en vaut la peine.
Je suis sûr d’obtenir un bon retour sur investissement, mais seulement si je
trouve un acheteur.
Abel reste impassible. Il demande tout de même :
– Et ensuite ?
– Ensuite, c’est toi qui distribues.
Abel trempe un morceau de pain dans la sauce puis le dévore, tandis
que ses gardes, à côté de lui, se retiennent de rire. Je contiens mon
agacement, parce que je n’ai pas d’autre solution, mais supporter ses
mastications, le raclement de sa fourchette contre la céramique et les rires
de son cartel me demande un putain d’effort. Je dois vraiment réussir à le
convaincre.
Finalement, Abel se recule sur sa chaise, finit de mâcher et s’essuie la
bouche avec sa serviette, avant de poser sur moi un regard inquisiteur.
– Moi, ce que je me demande, commence-t-il en frottant ses mains
contre le tissu, c’est comment tu penses me faire distribuer une marchandise
que tu n’as pas ? Tout le monde sait que tu te l’es fait sucrer comme une
fillette !
Cette fois-ci, les rires ne sont plus discrets.
Il fallait bien que je m’y attende. Ma réputation a pris un sacré coup à
cause de cette fille ! Comment le convaincre de me faire confiance à
présent ?
– Tu ne te poses pas les bonnes questions, Abel, répliqué-je avec
assurance.
– Vraiment ?
– Tu es parvenu à une trêve avec les Rivera, certes, mais pas avant
qu’Irnesto ait défiguré ta grand-mère, n’est-ce pas ? Tout le monde sait ça
aussi. Alors, selon moi, la vraie question, c’est de savoir quand se
présentera une meilleure opportunité de frapper l’empire de Salomon, si tu
me dis non ce soir.
Il plisse légèrement les yeux. La mention de Daniela Coloma m’aura au
moins permis de lui faire perdre son satané sourire en coin.
– J’ai un plan, Abel. Rivera m’a déclaré la guerre, et je compte bien la
remporter. Et toi, tu pourrais être un acteur important dans la bataille qui
approche.
Abel serre les dents, mais finit, à ma grande surprise, par éclater de rire.
Il tape même dans la main du colosse en costard noir assis à côté de lui dont
l’hilarité semble ne pas vouloir cesser.
– Tu te prends pour qui, Preto ? Tu viens ici, sur mes terres, parler de
ma famille… Tu crois m’impressionner avec tes grands mots ? T’es un
putain de taré, toi !
J’entends le soupir de Ruben qui commence à perdre patience, et moi
aussi, j’ai de plus en plus de mal à contenir cette envie de lui arracher les
yeux. Je reste impassible – en apparence – et poursuis mon argumentation :
– Si tu es sourd à l’idée de vengeance, tu le seras peut-être moins à celle
de pouvoir. Je propose de faire de Puebla le noyau de distribution de la
poudre. Salomon voulait l’envoyer aux États-Unis, gardons-la ici. J’ai les
contacts nécessaires pour l’approvisionnement, et t’as le réseau de
distribution. Ensemble, on peut dominer le marché.
Il avale une nouvelle gorgée de rhum, le visage sérieux.
– Crois-moi, petit, j’aimerais être celui qui met une balle dans la tête
d’Irnesto Rivera, mais je n’en suis pas arrivé là en me laissant entraîner
dans chaque bataille, simplement guidé par mes émotions. Je mène celles
que je peux gagner. Toi contre Rivera, je ne miserais pas un peso sur ta
petite personne.
– Je peux…
– Non, tu ne peux pas, me coupe-t-il. Et tu viens de me le prouver.
Dominer le marché à Puebla ? Si Salomon exporte aux frontières et que je
ne touche pas à la came, c’est parce qu’aucun de nous ne veut faire
concurrence aux frères Cortès. Et toi, tu imagines pouvoir te ramener à
Mexico et défier le roi, alors que tu n’es encore qu’un misérable avorton ?
Vous y croyez, vous, les gars ?
Il se tourne vers ses hommes qui rient avec lui. Ruben, derrière moi, me
demande silencieusement de mettre fin à cette humiliation. Ma mâchoire se
contracte. Je serre les poings et j’endure, même si je rêve d’enfoncer mon
Glock au fond de la gorge d’Abel.
Bordel, qu’est-ce que j’aimerais lui vider mon chargeur dans le corps au
point d’être assez éclaboussé par son sang pour que la couleur de ma peau
ne soit plus visible !
Au bout de plusieurs minutes, leurs rires s’essoufflent, et j’en profite
pour enchaîner :
– Une fois que Rivera sera parti saluer les vers de terre, tu seras heureux
de faire affaire avec moi. Seulement, qu’est-ce qui m’empêchera, quand
j’aurai pris les rênes de Mexico, de profiter de ce nouveau pouvoir pour
rouler sur Puebla ? T’es pas un idiot, tu sais ce que j’entends par là.
On ne se lâche pas du regard. Dans un souffle, il émet un petit rire et me
dit :
– Est-ce que tu es en train de me menacer, Preto ?
– Bien sûr que non, je suis ici pour te proposer une alliance. Seulement,
si demain, nous ne sommes pas amis, rien ne m’empêchera de revenir ici
dans des conditions moins… pacifiques.
Abel sort son revolver et le pose nonchalamment sur la table. Sebastian
et Ruben réagissent immédiatement, ce qui provoque la réaction des gardes
de Coloma.
– Et si j’décidais de te buter, là, maintenant, comment ton cadavre
reviendrait chez moi, gueule d’ange ? crache Abel.
J’arrête Ruben et Sebastian d’un geste de main et j’annonce :
– Tu peux appuyer sur la détente, mais lui, précisé-je en désignant
Sebastian d’un signe de tête, il t’aura mis une balle dans le crâne avant
même que je touche le sol. Alors, soit on sort tous les deux de ce restaurant
les pieds devant, soit tu réfléchis sérieusement à ma proposition.
Abel croise ses doigts derrière sa tête, ses yeux inquisiteurs cherchant
sûrement une faille chez moi, mais je ne tremble pas. Je mentirais si je
prétendais être serein, mais ni Abel ni ses hommes n’ont à le voir.
– Tu as du cran, je te l’accorde, admet finalement Abel. Et de
l’ambition. Peut-être même un peu trop pour ton bien.
– Es-tu intéressé ?
– Tu penses vraiment pouvoir renverser Salomon ?
– Oui.
Je n’hésite pas, et mon assurance semble le convaincre, puisqu’il range
son revolver, ce qui incite tout le monde à souffler un bon coup. L’air de
rien, les battements de mon cœur reprennent doucement une cadence
régulière.
– Je serais plus qu’heureux de voir la famille Rivera s’éteindre, mais
pour ce qui est d’écouler ta drogue, c’est une autre histoire. Je vais pas
cracher sur la quantité démesurée de pognon qu’il y a se faire, mais les
frères Cortès ? Mieux vaut ne pas les contrarier. Tu sais bien qu’on ne rigole
pas avec ces gens-là. Et puis, putain, t’as quoi ? Vingt-trois, vingt-quatre
piges à tout casser ? Si ton père n’a pas su gérer ses affaires, qu’est-ce qui
me fait croire qu’avec toi, ça changera ?
Voilà mon tour d’émettre un petit ricanement sarcastique.
– Tu vas crever dans ce trou paumé, Abel. Tu vas crever, si tu ne te
réinventes pas. Tu me sors les grandes leçons, mais toi aussi, tu as repris le
business de ton père quand il s’est fait plomber. La différence, c’est que tu
vis dans la peur. Oui, tu peux t’appuyer sur ton réseau, mais tu stagnes. Tu
comptes cambrioler des grands-mères pendant les trente prochaines
années ?
Il me toise. Il sait que je dis vrai.
– Ensemble, nous n’aurons pas à craindre Salomon ni même les Cortès.
Ensemble, on sera de taille à leur faire face et à prendre la place qui nous
revient sur ce marché.
Je sens qu’il peut craquer. Ses sbires ont enfin arrêté de rire et
m’écoutent attentivement, alors j’abats ma dernière carte.
– C’est moi qui prends les risques, aujourd’hui, ajouté-je. Je sais bien
que je vais devoir affronter Salomon avant de conclure définitivement notre
accord.
Au bout de quelques secondes, il finit par hocher la tête.
– Je te donne deux, hum, non, une semaine. Une semaine pour faire tes
preuves.
Je dois retenir un sourire en coin. Abel sort un joint qu’il allume avec la
bougie avant de le porter à ses lèvres.
– Si à la fin de la semaine, tu n’as pas récupéré ta marchandise, l’accord
tombe à l’eau. Et je me posterai aux premières loges pour regarder Salomon
te faire la peau. Je laisserai même les gosses du quartier jouer au foot avec
ta tête.
– C’est vraiment pas cool, ça, souffle Sebastian en croquant dans une
nouvelle sucette.
Ses menaces glissent sur moi sans me faire ni chaud ni froid. D’autant
qu’au même moment, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je
l’extirpe et souris devant le message d’Esteban :

J’ai trouvé un moyen de court-circuiter la surveillance de la villa de Salomon. On peut lancer


l’attaque dès ce soir.
Parfait.
Pendant que je verrouille mon portable, Abel se lève et tend sa main
vers moi.
– Je veux voir de quoi le fils de la Hoja est capable, me lance-t-il avec
un sourire convaincu.
Je me retiens d’arquer un sourcil. Lui qui était si moqueur me regarde
maintenant avec un peu plus de respect. Je lui serre la main pour sceller
notre nouvel accord.
– Je vais devoir t’abandonner, les affaires m’attendent.
Il acquiesce, mais alors que je m’apprête à faire signe à Sebastian et
Ruben, il m’interpelle :
– Ouais, il paraît que la fille qui t’a volé est une putain de bombe ! Moi
aussi, j’aurais hâte de lui remettre la main dessus.
Les rires reprennent de plus belle, mais je ne réponds pas. Il ne croit pas
si bien dire… Dès ce soir, je récupère cette voleuse !
Valentina… Peu importe ce que ça me coûtera, tu me rendras ces deux
millions de dollars. Et, que tu le veuilles ou non, tu en feras des milliards.

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CHAPITRE 19

Inébranlable

VALENTINA
Assise par terre, le souffle court, je balaie rapidement la pièce des yeux.
Je ne peux plus compter sur personne, à part moi. Et je refuse d’imaginer ce
que Salomon me fera si je ne parviens pas à sortir d’ici…
Je me lève presque dans un bond et me précipite vers la fenêtre. Mes
doigts tremblants tâtent frénétiquement les parois, mais rien. Il n’y a pas de
poignée pour ouvrir !
– Non ! Pas ça !
L’espace où il aurait dû y en avoir une est comblé par un verrou. Un
léger filet d’air passe sournoisement à travers, me laissant entrevoir ma
liberté inatteignable. Je cherche autour de moi quelque chose pouvant
m’aider. Dans la salle de bains, ni lime à ongles ni pince à épiler ou épingle
à cheveux. Pas de trombone, pas de stylo, rien d’un peu pointu, sauf… La
statuette en forme de cerf posée sur la table de chevet ! Je m’en empare, et
tente d’insérer les cornes en bois dans le verrou.
– Allez ! Ouvre-toi, j’t’en prie !
Mais qu’est-ce que j’espère, moi ? Je ne suis pas devenue experte en
crochetage dans la nuit ! Le bois s’arrache. Une écharde se plante même
dans mon doigt, mais je m’acharne.
C’est mon seul espoir !
Lorsque le verrou émet un petit bruit et que je parviens à tourner la
corne du cerne à l’intérieur, j’écarquille les yeux. La fenêtre s’entrouvre !
L’air frais de la nuit s’infiltre dans la chambre et caresse ma peau. À
l’horizon, le jardin s’étend sur plusieurs hectares de végétation. Des
silhouettes passent entre les arbres, si bien que je m’empresse de me baisser
pour ne pas être vue.
Bon, le crochetage ne sera pas la pire des étapes, l’escalade en catimini,
elle, me paraît bien compromise…
Néanmoins, je ne me laisse pas décourager. Je me redresse et passe une
jambe par-dessus l’appui, juste avant que le grincement de la porte résonne
derrière moi. Je me fige, prise de terreur.
– Putain, t’es vraiment incapable de te tenir !
Ce rire gras sonne le glas de ma tentative d’évasion. Je tente tout de
même de prendre mon élan pour m’élancer dans le jardin, mais il m’attrape
par les cheveux et me tire en arrière.
Alors que je suis jetée au sol, mes yeux rencontrent ceux de Salomon.
– Je t’ai demandé de te laver, pas de forcer mes fenêtres, merde !
Sa décontraction apparente me donne la nausée. Combien de filles a-t-il
enfermées dans cette pièce ? Combien ont espéré pouvoir fuir, comme
moi ?
Il tire sur sa cravate et la fait passer par-dessus sa tête pour la jeter sur le
lit. Je respire à peine, mais je profite du fait que ses mains soient occupées
pour récupérer la statuette.
Dès que Salomon avise mon arme de fortune, un petit rire moqueur lui
échappe :
– T’es pas sérieuse, trésor ?
– Laissez-moi partir ! m’écrié-je, peu convaincue moi-même par mon
intonation craintive.
Quand Salomon enlève sa veste de costume, je brandis la statuette
devant moi, comme si elle pouvait me protéger.
– J’ai baisé des nanas dans des états pires que ça, me lâche-t-il en
faisant un pas vers moi.
Alors que son eau de Cologne remonte dans mes narines, je cherche une
meilleure arme autour de moi, quelque chose qui me protégerait plus
efficacement que cette statuette aux bois émoussés qui tremble dans mes
mains moites. En vain.
– Pitié, laissez-moi partir, supplié-je en me glissant contre le mur. Ne
faites pas ça.
Insensible, Salomon relève ses manches, affichant un sourire cruel, puis
défait un premier bouton de sa chemise. Je dirais qu’il se plaît à faire
chaque geste avec lenteur pour m’obliger à anticiper le sort qu’il me
réserve.
Ça fonctionne. Alors que ses mocassins font grincer le parquet, je ne
réfléchis plus, je m’élance de nouveau vers la fenêtre. Je n’ai même pas fait
un pas que sa main entoure ma gorge. Un hurlement m’échappe, juste avant
que ses doigts se resserrent sur mon cou.
– Petite conne ! Tu penses pouvoir voler un cartel et t’en tirer comme
ça ?
Il m’oblige à reculer à travers la pièce jusqu’au lit à baldaquin. Même si
je me sens aussi vulnérable qu’une proie qui n’a plus aucune chance de s’en
tirer, je ne peux me résoudre à me laisser attraper. Je me débats et
m’acharne sur ses mains qui m’emprisonnent. Je tente de le repousser,
jusqu’à ce que je parvienne à faire légèrement relâcher la pression de ses
doigts. J’en profite et prends l’élan suffisant pour brandir la statuette et
l’abattre violemment sur son visage.
L’étonnement passe dans ses yeux, alors qu’une large trace rouge
s’épaissit sous son arcade sourcilière. Je veux me reculer, mais bute contre
une des colonnes du lit. Salomon lève la main vers sa blessure et du sang
coule jusque sur son poignet.
– Sale pute ! crache-t-il avec rage.
Je voudrais de nouveau utiliser la statuette, mais il s’empare de mon
bras et le tord pour m’obliger à lâcher mon arme. Alors que je crie de
douleur, il agrippe de nouveau mes cheveux et me repousse sur le lit. Je me
redresse immédiatement et profite de la distance qu’il vient de mettre entre
nous pour attraper la lampe de chevet. J’arrache presque la prise électrique
lorsque je l’écrase sur sa tête. Mais ça ne l’étourdit qu’une seconde, juste
avant qu’une gifle me fasse tomber du matelas. Je m’écrase sur l’ampoule
brisée. Je n’ai pas le temps de me focaliser sur mes nouvelles blessures
qu’un coup de poing me touche à l’épaule. Je dois me protéger de mes bras
pour l’empêcher d’atteindre mon visage.
– Tu vas payer pour ça, salope ! enrage-t-il.
Alors que toute sa violence s’abat sur moi, je tente, avec mes pieds, de
lui assener quelques coups pour me défendre. À un moment, je parviens à
tourner sur moi-même pour me faufiler sous le lit.
– Où est-ce que tu penses aller, hein ? rugit-il.
Ses mocassins brillent sur le parquet, mais sa main qui se tend ne
parvient pas à me rattraper. Je rampe sur le sol et glisse en direction de la
fenêtre. Seulement, dès que je m’élance, il me barre de nouveau la route et
nous ramène à terre.
Salomon me surplombe, alors que ses mains tiennent mes poignets. Je
suis à bout de souffle. Je tente de me libérer de ce corps qui m’écrase, mais
je n’ai plus aucune force.
Est-ce que c’est vraiment fini ?
Des larmes brûlantes glissent le long de mes joues. Je m’entends gémir
de désespoir alors qu’il brandit de nouveau sa paume, prêt à m’assener une
nouvelle gifle.
– Patron !
Salomon arrête son geste et se retourne vers la porte de la chambre.
Derrière lui, Baqui et une demi-douzaine d’hommes armés arborent des
visages déformés par l’urgence et le stress.
L’un d’eux se détache de la foule, et s’approche rapidement de nous :
– C’est quoi ce bordel, Irnesto ? crache Salomon.
– Les Cruz ont pris la maison d’assaut ! Ils sont partout !
Salomon n’a même pas le temps de prononcer un seul mot qu’une
explosion résonne depuis le rez-de-chaussée.
– Putain de merde ! Comment vous n’avez pas vu ça venir ? s’écrie mon
bourreau en me libérant de son poids.
– On doit partir maintenant, répond l’homme aux talonnettes, Irnesto.
L’équipe de Jorge le retient dans l’entrée, mais ces fils de pute sont
surarmés.
Alors qu’Irnesto aide Salomon à se relever, le son des tirs nous parvient.
J’ai l’impression que les meubles en bas explosent sous les balles.
– Enfoiré de Cruz ! rage Salomon. Baqui, occupe-toi d’elle et passe-moi
une arme !
Alors que Salomon s’empare du revolver que lui tend son homme de
main, je tente de me redresser. Mon bourreau m’a déjà oubliée et débat de
la situation avec ce Irnesto. Peut-être que je peux en profiter pour… La
main gantée de Baqui me saisit par le bras et anéantit mon espoir. Inutile de
se faire des illusions, je n’ai même pas la force de me débattre. Ma peau
commence à se noircir de bleus, les coupures de verre ont entaillé mes
jambes et mon visage doit avoir déjà bien gonflé sous les coups de
Salomon. Baqui n’a aucun mal à me hisser par-dessus son épaule et je me
laisse faire comme si je n’étais qu’une vulgaire marionnette.
– Laissez-moi partir, soufflé-je si bas que je ne pense avoir été
entendue.
Baqui s’engage dans le couloir, son arme braquée droit devant lui.
– Ils arrivent, hurle un homme qui remonte l’escalier. Planquez-vous !
En quelques secondes, je suis ballottée derrière une commode
décorative qui nous sert de protection. Baqui me coince entre lui et le mur,
m’interdisant toute idée de fuite. En même temps, comme les autres, je n’ai
pas envie de m’aventurer au-devant des flingues. Soit les hommes
retournent dans la chambre, soit ils trouvent refuge derrière les meubles
présents dans ce couloir.
– On va faire simple, Salomon, résonne la voix de Preto depuis les
marches. T’as deux minutes pour sortir ton cul de ta planque. Après ça, je
mitraille tout le monde.
Je scrute le visage impassible des hommes de Salomon. Aucun ne
semble avoir peur, malgré le lourd silence qui s’étend dans le couloir.
Finalement, la voix de Salomon résonne depuis la chambre :
– Tu t’es pris pour qui, Preto ? T’es ma pute dans ce business !
L’espace d’une seconde, je reconnais les traits froids de l’assassin de
M. Suarez à quelques mètres de nous, juste avant que Baqui se redresse
pour lui tirer dessus. Les hommes de Preto se replient tous derrière des
murs, mais tiennent malgré la menace.
– Plus qu’une minute.
Cette fois, je reconnais l’ombre de Sebastian. Il se précipite pour
traverser le couloir, incitant Baqui à tenter une nouvelle attaque.
Néanmoins, alors que ce dernier rate son tir, Sebastian, lui, balance un
couteau qui file en plein milieu de la tête de mon geôlier. Baqui s’effondre
lourdement au sol sur moi, les yeux écarquillés.
– On y va ! ordonne Preto.
Tout d’un coup, les balles pleuvent contre les murs. Tétanisée, je me
replie sur moi-même et utilise le corps livide de Baqui comme bouclier.
J’aperçois Salomon, toujours dans l’encadrement de la porte de la
chambre. Il tire à intervalles irréguliers, mais n’empêche pas l’avancée de
Preto.
– Je te couvre, mon frère, crie finalement Irnesto en s’avançant devant
lui.
Il se met à découvert pour tirer une lourde rafale avec sa mitraillette,
mais plusieurs balles pleuvent sur lui en riposte. L’une atteint sa poitrine,
l’autre, son cou, et une lui effleure même le crâne. À quelques mètres de
moi, son visage se déforme de douleur. Il lâche son arme, puis tombe à
genoux, la main sur son torse ensanglanté.
– I… Irnesto ?
La voix pétrifiée de Salomon résonne dans le couloir. Les deux frères
ont à peine le temps d’échanger un regard qu’Irnesto s’effondre, face contre
terre.
Alors que, sous le choc, je regarde le sang s’étendre sur le sol marbré,
Salomon me fonce dessus. Il évite les balles de Ruben et Preto et pousse le
corps de Baqui pour m’attraper la nuque.
Dès qu’il m’oblige à me redresser, je sens le métal glacé de son arme
sur ma tempe.

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CHAPITRE 20

L’heure est à la collaboration

PRETO
– Lâche-la.
Seul debout au milieu de ce qui reste de ses hommes, Salomon tremble
comme une feuille.
– Fils de pute, s’étrangle Salomon. T’as buté mon frère, putain !
Je jurerais presque voir de la peine dans son regard. Coloma jouirait s’il
voyait ça !
– Il ne reste que toi, Salomon. Pense maintenant à ce que je te ferais si
tu ne la lâches pas.
Ma voix se veut douce comme une caresse, mais je vois bien dans ses
yeux enragés qu’il entend la menace dans mes mots.
– J’ai vraiment besoin de la fille. Vivante.
Salomon recule, toujours bien planqué derrière le corps frêle de
Valentina, puis la pousse dans une pièce seulement éclairée par le halo de la
lune. Je les suis, mon Glock pointé devant moi, prêt à descendre ce salopard
à la moindre erreur.
– Je vais la buter ! Tu comprends ça ? J’peux me passer de deux putain
de millions de dollars, mais toi, sans elle, t’es rien ! T’es un homme mort,
Preto !
Je prends une grande inspiration, mais ne relâche pas la tension qui tient
mes muscles. Au contraire, j’avance d’un pas, faisant grincer le parquet.
Sans elle, je suis un homme mort, c’est un fait. Et il le sait.
– Le jeu a assez duré, répliqué-je. Ta baraque est encerclée et désormais,
ta seule chance de survie, c’est ma bonne volonté. Fais pas le con, lâche-la.
Même si je ne distingue que son ombre, je vois bien qu’il recule vers la
grande fenêtre ouverte. Cependant, tenter un tir maintenant, même
simplement pour le décourager, risque de tuer Valentina. Le souffle de
Salomon est bien trop lourd, signe qu’il peut, à tout moment, faire quelque
chose de stupide.
– Tu…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Salomon pousse violemment
Valentina sur moi. Elle émet un hurlement strident, et j’ai juste le temps de
baisser mon arme avant que son corps heurte le mien et nous déséquilibre
tous les deux. En même temps que mon bras s’enroule autour de son dos,
j’ai la présence d’esprit de tirer vers la fenêtre.
Trop tard. Salomon a déjà sauté !
Mon corps tombe au sol avec celui de Valentina, mais je la repousse sur
le côté pour me redresser. Je me rue sur l’ouverture d’où je vois Salomon,
un étage plus bas, se débattre avec les branchages qui ont amorti sa chute.
Ce taré relève la tête vers moi, le visage déformé par la douleur, puis
s’éloigne en claudiquant. Dans l’urgence, mes bras passent l’encadrement,
je vise sa tête et presse la détente.
Un cliquettement métallique anéantit mes espoirs. Plus de munitions.
– Putain de merde !
Un 4 x 4 fait irruption à quelques mètres devant Salomon. Après un
dernier regard anxieux vers moi, il se précipite sur la voiture et monte
dedans.
– Merde !
J’aurais pu descendre et le poursuivre, mais le crissement des pneus fait
déjà disparaître Salomon dans la nuit.
La bataille est finie, mais pas la guerre.
Néanmoins, j’ai ce que je voulais : elle. Je recule d’un pas et me tourne
vers le corps tremblant qui suffoque encore de terreur. Lorsque nos regards
se croisent, elle bloque sa respiration, les yeux légèrement écarquillés.
Un silence lourd suspend l’instant.
Des traces de sang maculent ses joues et se mélangent à ses larmes. Ses
cheveux noirs, encore imprégnés de poussière, collent à son dos. Un bleu se
forme sous son œil gauche et j’identifie d’autres traces de coups sur sa
nuque, puis sous son T-shirt.
Quand je remonte sur ses yeux vert de jade, je plonge dans un tumulte
d’émotions, entre crainte et espoir. Je crois qu’elle sait que le temps est à la
coopération, qu’elle le veuille ou non.
Putain…
Je devrais lui demander où est ma coke et la plomber après. Seulement,
au lieu de ça, je fais glisser ma veste en cuir le long de mes bras et la lui
tends.
– Prends-la.
La froideur de ma voix la fait hésiter. Pas longtemps. Elle se relève,
encore tremblante, et avance sa main vers moi pour récupérer le vêtement.
Après un dernier regard craintif, elle se décide à l’enfiler. Cette veste est
bien trop grande pour elle, si bien qu’elle remonte la fermeture Éclair
jusqu’à son menton, comme dans une camisole.
Quand je fais un pas vers elle, je remarque que le reflet dans ses iris a
perdu cette petite crainte habituelle. Là, tout de suite, elle n’a pas peur de
moi.
– Je suppose que tu ne veux pas rester ici, dis-je.
Dans le couloir, j’entends Sebastian ordonner le rapatriement aux
voitures. Je range mon arme dans la ceinture de mon pantalon puis, avisant
ses jambes ankylosées, je me penche vers elle et glisse mes bras sous ses
genoux.
Valentina ne dit pas un mot, mais garde son regard dans le mien. Elle se
laisse faire et noue ses mains autour de mon cou quand je la fais basculer
dans mon étreinte.
Je me redresse sans effort et sors de cette chambre pour la ramener chez
moi.

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CHAPITRE 21

Paralysée

VALENTINA
Il fait noir.
À travers le trou de la serrure, seule la lune éclaire le canapé que
j’aperçois non loin.
J’ai peur.
Il ne faut pas que je parle. Il ne faut pas que je bouge. Il ne faut pas je
respire…
La silhouette féminine, elle non plus, n’esquisse plus un mouvement. Sa
robe se tache d’un sang rouge carmin qui se répand sur les poils du tapis.
La respiration saccadée, je me sens étouffer, cachée dans cet espace
confiné.
Son hurlement, juste avant sa chute, résonne encore dans mes oreilles.
Elle s’est battue. Longtemps. Mais maintenant, elle est probablement
fatiguée.
Le silence me pèse. J’ai envie de l’appeler… Maman ?
Une brûlure sur ma joue me fait hoqueter brutalement.
Je me redresse dans un sursaut. Je veux placer ma main sur mon cœur
pour calmer ses battements effrénés, mais mon mouvement est arrêté par
une paire de menottes. Mon poignet gauche est attaché au barreau du lit sur
lequel je suis assise.
– Du calme, m’intime une voix féminine à ma droite.
Je me tourne prudemment vers la personne installée à mon chevet et
tombe sur deux iris azur. Ce bleu irréel, j’ai bien l’impression de l’avoir
déjà vu… Et si le doute aurait pu être permis, les traits méfiants et froids
confirment mes soupçons. La ressemblance avec Preto est indéniable ! On
dirait sa version féminine.
– Qui es-tu ? soufflé-je, confuse.
Je ferais mieux de ne pas m’arrêter à sa beauté magnétique, même si je
rêve d’avoir des cheveux noirs aussi brillants, car elle n’incarne en rien la
bonne copine. Je suis intimidée par l’aura qu’elle dégage. Elle a quelque
chose de… dangereux.
Alors que je l’évalue prudemment, de ses sourcils noirs parfaitement
tracés à sa taille élancée, j’avise sa main suspendue entre nous. Elle tient un
coton imbibé de sang. Je comprends en levant la main sur mon front qui me
picote toujours qu’elle était en train de me soigner. D’ailleurs, je constate
aussi que j’ai un bandage et des pansements sur les bras.
– Qui es-tu ? insisté-je, d’une voix plus forte.
Elle baisse la tête et rassemble les cotons usagés dans un petit sac-
poubelle. Son silence me crispe. J’essaie de tirer sur mon poignet, mais les
menottes se montrent intransigeantes.
Autour de moi, rien ne m’est familier. Une lucarne éclaire faiblement
cette pièce rudimentaire, sous les combles, où quelques meubles entreposés
semblent avoir vu passer plusieurs générations. Est-ce un grenier ? Ce n’est
pas la villa de Salomon, c’est certain.
Quand la femme se baisse pour ramasser une fiole de désinfectant, je la
retiens par le poignet.
– S’il te plaît, je voudrais…
Alors qu’elle se libère brusquement, son regard assassin interrompt ma
supplique.
– Je n’ai pas fini de te soigner, tranche-t-elle.
Sans cérémonie, elle me force à éloigner ma main et reprend sa tâche.
Alors qu’elle applique une compresse sur ma tempe, je remarque une bague
surmontée d’un beau diamant autour de son annulaire gauche.
Je serre les dents quand le liquide brûle ma plaie, mais tente de ne rien
montrer. Peut-être que si je joue les patientes modèles, elle acceptera de me
parler… Ainsi, quand elle arrête de tapoter, je déglutis et murmure :
– Où est-ce que je suis ?
Sans lever les yeux de mon front, elle me répond sèchement :
– T’as causé un tas d’emmerdes et tu le sais, donc tu verras ça avec mon
frère.
Malgré son hostilité évidente, je ne peux m’empêcher de ressentir une
vague de soulagement. C’est la première femme que je croise depuis je ne
sais combien de temps, et surtout, la première personne qui ne brandit pas
une arme sur moi. Même si c’est la sœur de Preto, j’espère qu’elle fera
preuve de miséricorde et qu’elle acceptera de ne pas me livrer en pâture à
son frère.
– Je vois. Écoute, je… Je n’ai jamais voulu que tout dérape comme ça.
L’arc que dessine son sourcil lorsqu’elle le lève lentement force au
respect. Elle applique délicatement un gel froid sur mon bleu, sans croiser
mon regard, jusqu’à ce qu’elle finisse par lâcher :
– Ça ne change rien à ce que tu as fait.
– Je peux tout arranger, affirmé-je. Il faut juste que je sorte d’ici, je t’en
prie.
Mon désespoir glisse sur elle sans la toucher. À ce stade, elle me donne
tout aussi froid dans le dos que son frère. Elle essuie ses mains avec un
mouchoir, puis pousse un long soupir.
– T’as vraiment aucune idée de ce dans quoi tu t’es embarquée.
Une larme roule sur ma joue, et je tente de ravaler le sanglot qui menace
de la suivre.
– Si ! Bien sûr que j’en ai conscience, et c’est pour ça que je veux que
tout s’arrête.
– Et qui a eu la bonne idée de voler un cartel de drogue ? T’as foutu la
merde, tu régleras ça avec mon frère. Moi, je ne suis pas ici pour faire
copine-copine avec toi.
Son ton ne laisse aucune place au débat. Je ne trouverai jamais d’allié
dans ces emmerdes. J’aurais cru qu’une femme pourrait me comprendre,
mais elle est aussi psychopathe que son taré de frère.
Amèrement, je rétorque :
– Rien ne s’est passé comme prévu.
Elle secoue la tête, puis me jauge de haut en bas, comme si la simple
idée que je réussisse quoi que ce soit était risible.
– Aujourd’hui, renchéris-je, je peux me rendre utile et…
– Utile ? Mais à quoi tu t’attends exactement ? La seule chose que tu
peux faire pour te rendre utile, c’est parler.
Son ton tranchant me renvoie aux menaces de Ruben, Preto et même
Salomon.
– T’as aucune pitié, soufflé-je. Comme ton frère, c’est ça ?
Elle se lève et récupère tout ce qu’elle a utilisé pour me soigner. Alors
que ses iris azur me surplombent, sa grimace d’irritation est d’autant plus
intimidante.
– C’est ma pitié qui panse tes plaies. T’es pas en position de…
Elle s’interrompt quand la serrure se déverrouille derrière elle. L’instant
qui suit, deux hommes pénètrent dans la pièce. Sebastian s’avance avec un
large sourire sur les lèvres et une sucette dans la bouche, comme à son
habitude. À ses côtés, l’assassin de M. Suarez garde le visage fermé. Il
glisse nonchalamment une main dans la poche de son jean noir, indifférent à
la situation. Pourtant, son regard vide me donne froid dans le dos.
– Qu’est-ce que vous venez faire ici ? s’insurge la sœur de Preto.
– Quelle bonne blague, Bianca ! J’allais te poser la même question, rit
Sebastian.
Derrière cet amusement de façade, je distingue un ton plus sérieux et
pressant.
– Je soigne votre voleuse, je pense que ça se voit.
Irrité, Sebastian fait un pas vers la dénommée Bianca, comme pour lui
montrer que sous ses airs avenants, il n’a pas envie de perdre son temps.
Derrière lui, je remarque que l’assassin de M. Suarez m’observe, sans la
moindre expression.
– Preto t’a demandé de faire ça quand ? résonne la voix de Sebastian.
L’échange entre Bianca et Sebastian me parvient comme un murmure
tant je suis focalisée sur le psychopathe. J’ai l’impression que ses yeux
cherchent à me faire mourir d’asphyxie. En effet, j’ai soudain du mal à
respirer. J’essaie de me libérer de ces fichues menottes, en vain.
– Sebastian, à qui est-ce que tu crois parler, là ?
Dans une bouffée de chaleur, j’entends de nouveau le coup de feu qui a
pris la vie de mon voisin. Je vois son corps, étendu au sol, son sang qui
glisse le long de la route…
Je me sens tomber dans le vide.
– Toutes mes excuses, Votre Altesse royale, parade Sebastian avec une
révérence. Comment ai-je pu ?
Alors qu’il ricane, je cherche mon souffle. L’assassin n’a pas esquissé
un mouvement, mais je sens sa volonté de tuer. Mon souffle s’éteint dans
mes poumons… Je veux juste qu’il sorte de cette pièce !
– Ton jumeau va arriver d’une minute à l’autre, reprend Sebastian, plus
sérieusement. Et ça serait mieux pour toi qu’il ne te croise pas ici.
– Je n’ai pas peur de mon frère.
J’entends seulement un ricanement. J’aimerais me lever, fuir cette pièce,
mais même sans les menottes, tout mon corps est paralysé. L’assassin me
scrute, les sourcils légèrement froncés.
– Merveilleux ! s’impatiente Sebastian. Moi, en revanche, j’ai peur de
mourir. Alors tu vas prendre la porte avant que Preto découvre que tu
t’accordes des libertés et qu’il m’assassine pour t’avoir laissé faire.
J’essaie d’articuler quelque chose, mais aucun son ne sort. Je veux qu’il
parte !
– T’es vraiment…
La voix de Bianca s’essouffle. Tous braquent leurs regards sur moi,
alors que je halète difficilement, un doigt tremblant désignant le
responsable de mon état.
– Il… Il faut qu’il… qu’il parte !
La pièce se met à tourner autour de moi. Je me mets à tirer plus
violemment sur les menottes.
– Laissez-moi partir ! hurlé-je.
– Ah… Querida, ça ne va pas être possible. Pour le moment, t’as une
dette de deux millions de dollars à régler.
Cette histoire est en train de me faire perdre la tête. Ce que je vis ne
peut pas être réel !
– Allez vous faire foutre ! Laissez-moi m’en aller ! Laissez-moi partir !
Je me retranche dans le coin du lit, mon dos contre le mur, toujours
incapable de respirer correctement. Même si je m’entends leur hurler
dessus, j’ai bien conscience qu’ils peuvent me trancher la gorge à tout
moment. Mes larmes glissent jusque dans mon cou et mes insultes se
transforment en suppliques, puis en sanglots.
– Il faut que tu te calmes, Valentina, m’intime Bianca.
Son ton n’est pas affectueux, mais elle a perdu un peu de sa froideur.
Les sourcils froncés, elle s’approche de moi en se baissant au niveau du lit.
– Elle est état de choc, dit l’assassin d’une voix à peine audible.
– Ne m’approchez pas ! m’écrié-je en pointant mon doigt sur lui.
– Mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? s’interroge sérieusement Sebastian.
Eh, mon frère ne te fera rien, calme-toi.
Sebastian nous regarde son frère et moi, perdu. Heureusement,
l’assassin, lui, commence déjà à reculer.
– Elle panique, explique Bianca. Sortez, maintenant ! Tous les deux !
Elle se tourne vers moi et passe ses mains sur mes bras.
– Il faut vraiment que tu te calmes, me commande-t-elle. Respire
doucement.
J’essaie de reprendre un rythme de respiration normale. Je commence à
suivre les inspirations que me montre Bianca, quand soudain, la porte
s’ouvre sèchement.
Mon cœur s’arrête. Preto fait irruption dans la pièce, une bouteille d’eau
et une assiette dans les mains. Son regard sévère passe de sa sœur à moi,
avant qu’il ordonne :
– Sortez.
Sebastian et son frère prennent la porte, après un dernier regard sur moi.
Bianca échange une œillade lourde de sens avec Preto, mais ne tarde pas à
suivre.
Cependant, ma crise ne s’arrête pas. Je halète, je pleure, je gémis… Je
crois que je vais mourir. Preto referme la porte derrière lui, puis avance vers
moi. Il dépose la bouteille d’eau et une assiette de chili con carne sur une
caisse en bois au pied de mon lit, puis il s’assied lentement sur la chaise
qu’occupait sa sœur.
– Calme-toi.
Une part de moi se sent presque obligée de me raccrocher à ces deux
petits mots. Je plonge dans ses yeux azur et j’inspire profondément. Sans
que je m’en rende compte, ma respiration se cale sur la sienne.
Après plusieurs minutes, j’arrête enfin de trembler.

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CHAPITRE 22

Déni

VALENTINA
Malgré les larmes qui glissent sur mes joues humides, un silence
presque apaisant berce ce grenier. Recroquevillée sur le lit, j’entoure mes
jambes avec mon bras libre. J’essaie vainement de retrouver un semblant de
dignité après tout ce qui s’est passé ces derniers jours.
Preto reste assis sur sa chaise, immobile. Indéchiffrable. L’ombre que
créent ses sourcils sur ses yeux ne me permet pas de dire ce qu’il ressent.
Ainsi, quand il se penche lentement et tend sa paume vers moi, je me crispe.
Mais contre toute attente, sa main assurée se pose – presque – délicatement
sur mon visage. Il saisit ma mâchoire en coupe et évalue d’un œil critique
l’étendue de mes blessures.
Alors qu’il déplace un peu ma tête pour l’analyser sous tous les angles,
sa concentration est palpable. Je le guette, prudente, même si mon besoin
viscéral de m’enfuir semble s’éteindre sous ses doigts. Le bout de son
pouce effleure une larme qui me picote la joue. J’ai un léger mouvement de
recul, ce qui l’incite à placer sa main derrière ma nuque pour me maintenir
près de lui.
Ses yeux retrouvent les miens et les piègent de longues secondes. Le
contrôle parfait qui émane de lui force un peu le respect. Preto occupe tout
l’espace, sans un mot ni un geste, et sa prise autoritaire sur moi me fait
comprendre qu’il ne compte rien faire pour adoucir son aura.
Quand il retire sa main, j’ai toujours la sensation de le sentir sur ma
peau. Pourtant, son dos retrouve le dossier de la chaise. Il prend l’assiette de
chili con carne qui dégage une bonne odeur de viande et de haricots, puis
me la tend.
– Mange.
Un frisson d’appréhension me parcourt l’échine. Mon estomac en meurt
d’envie. Depuis combien de temps n’ai-je pas avalé quelque chose ? Un
jour ? Deux jours ? Peut-être même trois, je ne saurais dire.
Néanmoins, je secoue vigoureusement la tête et demande :
– Je te dirai tout ce que tu veux, Preto. Je ferai tout ce que tu veux. Mais
Paloma… Qu’avez-vous fait d’elle ? Je dois la voir. Je sais que tu la tiens
pour responsable de cette situation, mais elle est notre ticket d’échange. Je
parlerai contre sa vie et…
Preto fronce les sourcils, déstabilisé. J’ai l’impression que mes propos
lui paraissent lunaires.
J’entends soudain mon cœur battre dans ma poitrine, alors que les
secondes s’étirent d’une façon infernale. Une sourde terreur s’immisce sous
ma peau, je me sens l’interroger du regard.
Son silence me glace le sang. Pourquoi Preto ne bouge pas ? Ses iris
polaires ne trahissent aucune émotion, aucune pensée…
Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Preto ? appelé-je piteusement. Preto, où est Paloma ? Où est ma
cousine ?
Il serre les mâchoires, mais cette fois, la réponse fuse :
– Elle est morte.
Mes lèvres s’entrouvrent. Un poids immense s’écrase sur ma cage
thoracique.
Non. Il ment !
Je ne me laisserai pas berner ! Il n’aurait pas tué ma cousine sans avoir
retrouvé sa précieuse drogue avant, j’en suis sûre et certaine. Paloma est là,
quelque part. Peut-être même dans la pièce d’à côté. Il ne veut pas négocier
avec moi, donc il veut me faire croire qu’elle est morte pour m’obliger à
parler sans rien me promettre en échange.
– Je veux juste voir ma cousine, Preto, je ne te demanderai rien de
plus…
– Elle est morte dans l’attaque, Valentina. Tu étais là, tu as vu
l’explosion.
Je secoue violemment la tête. Non, je n’ai rien vu de tel. J’ai vu Paloma
partir, mais… Qu’est-ce que j’ai vu, déjà ?
Il me faut plusieurs longues secondes avant de parvenir à avaler ma
salive, mais ça me donne encore plus l’impression de me prendre des coups
de poignard en plein cœur. J’essaie de faire un effort de mémoire, de revoir
la scène, mais entre le moment où Paloma s’enfuit de notre cachette derrière
ce canapé et l’explosion, je ne vois rien.
Tu as tout vu, Valentina…
J’ai les images des murs qui s’effondrent et ses hurlements… Ils
résonnent en moi, maintenant.
Je mords ma lèvre inférieure et baisse les yeux. J’ai l’impression qu’on
est en train de me compresser violemment le cœur, encore et encore. La
douleur est si vive qu’elle m’empêche de raisonner correctement.
Je secoue la tête.
– Non ! crié-je dans un sanglot. Non, non, non !
Paloma est morte ?
Elle est morte.
– S’il te plaît, Preto. Tu avais besoin d’elle. Tu ne l’aurais pas laissée
mourir, sans…
Preto reste imperturbable, son regard toujours rivé sur moi.
– Je ne l’ai pas tuée, Salomon, si.
Un vide terrifiant s’empare de moi. Peu importe le responsable…
Salomon, Preto, Ruben et moi avons tous participé au destin funeste de ma
cousine. Ce n’est pas en désignant un coupable qu’on rendra sa fille bien-
aimée à tía Carmen. Et rien de tout ça ne me permettra de regarder mon
abuelita de nouveau dans les yeux, si un jour je rentre à la maison sans
Paloma.
Rien ne me rendra ma sœur.
Pourtant, malgré mes larmes, je m’étrangle sous le regard glacial de
Preto. Je sens qu’il perd patience. Je n’ai même pas le temps d’encaisser ce
qu’il vient de me dire sur Paloma. Mon deuil est surplombé par la peur
acide que je sois la prochaine victime sur sa liste.
Mon estomac se tord d’une nouvelle frayeur.
– Tu… Tu vas me tuer ? demandé-je.
Il passe sa paume sur sa mâchoire en soupirant lourdement, puis lâche
un simple :
– Où est ma marchandise, Valentina ?
Sa voix rauque et profonde me fait brutalement revenir sur terre. Mon
cœur reprend un rythme plus effréné.
– Je… En fait, je…
– Valentina, m’appelle-t-il sévèrement. Je me fiche que ta cousine soit
crevée et que tu viennes de poser les pieds sur terre. Il vaut mieux pour toi
que tu ailles droit au but, et que la continuité de ta phrase soit le lieu exact
de mon produit. Autrement, je t’envoie rejoindre Paloma sur-le-champ.
Ces mots me bouleversent. C’est ça, ma réalité. Je peux mourir à tout
moment, s’il le décide.
Alors que mes larmes roulent encore sur mes joues, je capitule. Les
mots tant attendus s’échappent enfin de mes lèvres tremblantes :
– J’ai laissé la camionnette dans une sorte de clairière, près de
l’autoroute 85D, juste avant Pachuca.
Le silence qui suit mon aveu me paralyse. C’est bon, il a eu ce qu’il
voulait. Il peut me trancher la gorge, je ne suis plus d’aucune utilité. Après
tout, maintenant que Paloma est morte, il ne reste que moi à éliminer.
– Tu as fait le bon choix, lâche-t-il, enfin.
Je frissonne à ces mots. Non, je n’ai jamais fait les bons choix depuis
que Paloma m’a impliquée dans cette affaire. Toutes mes décisions ont
mené à la mort de ceux qui m’entouraient : M. Suarez, Paloma… même
Baqui. Il y a tellement de choses que j’aurais pu faire autrement.
– Et… et maintenant ? sangloté-je, brisée par l’angoisse.
– Maintenant, je vais vérifier. Et si tu m’as dit la vérité, ça sera peut-être
ton jour de chance.
Mon jour de chance…
J’essaie d’essuyer mes larmes, mais elles dévalent toujours mes joues,
sans que je les contrôle. Mon jour de chance… Celui où un dealer de
drogue a essayé d’abuser de moi ? Celui où je me suis retrouvée au milieu
d’une fusillade ? Celui où j’ai appris la mort de ma sœur de cœur ?
Preto se recule lentement, puis récupère l’assiette de chili et me la tend :
– On part d’ici une heure ou deux, me prévient-il. Mange et reprends
des forces, tu en auras besoin.
Je tends la main pour récupérer l’assiette pleine, mais mon mouvement
est arrêté par la paire de menottes qui me retient au barreau du lit. Sans que
j’aie à dire un mot, Preto se lève et vient au-dessus de moi pour me libérer.
Il sort une clé de son jean, et quelques secondes plus tard, le métal froid
s’ouvre sur mon poignet.
Cependant, je ne profite pas de cette petite victoire, car alors qu’il prend
la direction de la porte, ses derniers mots font leur chemin dans mon esprit.
J’écarquille les yeux.
– Non, non, non. Je ne veux aller nulle part avec vous, crié-je. Moi, je
veux juste sortir d’ici !
Je m’apprête à continuer ma diatribe, mais il ne se retourne même pas.
Avant que je puisse exprimer le fond de ma pensée, la porte claque derrière
lui et la serrure se verrouille à double tour.
– Espèce de détraqué ! craché-je, piteusement.
On a vu mieux comme insulte, mais je sens déjà la vague de désespoir
prendre le dessus. Je n’ai plus la force de me battre.
Abuelita doit être morte d’inquiétude et tía Carmen… Mon Dieu, il faut
vraiment que je rentre. Il faut que je lui annonce la mort de Paloma. Est-ce
qu’il sera seulement possible d’oublier ce cauchemar et de retrouver une vie
normale ? J’en doute, mais ma famille mérite des réponses.
Finalement, je saisis la cuillère posée sur la petite caisse en bois.
Manger m’est difficile tant ma gorge est serrée, mais ma faim l’emporte.
Quand les saveurs passent sur ma langue, mon cœur se fait lourd. Ce chili
me rappelle presque le goût de celui de mon abuelita… Une larme
silencieuse glisse le long de ma joue, mais je continue à mâcher.
Preto a raison, je dois prendre des forces.
Une fois l’assiette vide, je m’allonge sur le lit. Malgré mes sanglots, je
ferme les yeux et finalement, la fatigue me submerge. Si je peux fuir cette
réalité cruelle et sans pitié ne serait-ce que quelques heures, je vais me
laisser tenter.

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CHAPITRE 23

Profonde tristesse

VALENTINA
– Putain, pourquoi elle est pas attachée, celle-là ?
Arrachée à mon sommeil, j’ouvre les yeux sur le visage sidéré de
Ruben.
– Preto lui a enlevé les menottes, lui répond Sebastian, amusé.
– Hein ?
– T’es sourd ou quoi Ruben ? Enlève tes cheveux devant tes oreilles !
La taquinerie ne semble pas plaire à Ruben qui laisse un râle
d’agacement lui échapper.
– J’ai très bien entendu, lui répond-il.
Je me redresse difficilement, encore comateuse. Tous mes muscles
protestent. Mon visage me brûle, et j’ai la sensation que ma joue a triplé de
volume. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi, mais ce n’était
certainement pas suffisant pour que mon corps se remette des récents
événements.
– Lève-toi, dépêche-toi ! m’ordonne sévèrement Ruben.
Néanmoins, il ne me laisse pas le temps d’obtempérer. Il m’empoigne
brutalement par le bras et me hisse hors du lit. Je grimace et tire sur sa main
dans l’espoir qu’il me lâche, mais c’est peine perdue.
– Sois un peu plus tendre avec ma querida, le réprimande Sebastian.
T’es trop agressif comme type !
Ruben s’arrête net, les sourcils haussés et le nez retroussé. Alors qu’il
toise longuement Sebastian avec rage, je panique un peu. Sa prise sur mon
poignet s’affermit, et je dirais que si son ami l’énerve encore un peu, il
n’aura aucun scrupule à me briser les os pour passer ses nerfs.
– Je vais te le dire vite, Sebastian, crache-t-il. J’ai aucune patience pour
toi et tes plaisanteries de merde aujourd’hui. Tu fermes ta gueule et tu évites
de me faire péter les plombs, compris ?
Ces menaces me semblent très sérieuses, mais Sebastian, lui, se
contente d’éclater de rire. Heureusement pour moi, il ne pousse pas la
provocation jusqu’à répondre et laisse Ruben me traîner derrière lui.
Nous sortons du grenier, puis Ruben et Sebastian me font descendre une
échelle en bois si usée que je crains qu’elle cède sous mon poids. Enfin,
nous passons par un étroit couloir éclairé par la faible lumière de l’ampoule
accrochée au plafond, puis nous empruntons l’escalier qui donne
directement sur un grand salon impersonnel. Plusieurs canapés en cuir,
visiblement usés, occupent l’espace autour d’une table basse sur laquelle
plusieurs armes ont été disposées.
Une dizaine de regards se tournent vers moi alors que Ruben desserre sa
prise sur mon poignet. Certains s’arrêtent de nettoyer leur pistolet, d’autres
redressent leurs fusils d’assaut, mais tous me dévisagent avec une hostilité
palpable. Je reconnais le scorpion qui, dans une forme ou une autre, est
ancré sur leur peau. Le cartel des Cruz.
J’ai horreur du sentiment de panique qui m’envahit. Je sais que je
mérite ce mépris, j’ai volé leur marchandise et provoqué plusieurs
affrontements qui ont peut-être coûté la vie à certains d’entre eux… Ils
pourraient se venger si facilement.
Je transpire à grosses gouttes et chaque inspiration se fait plus courte.
Quand je traverse ce salon, mes jambes s’apparentent à de la gelée. Si
Ruben ne me tenait pas, elles m’auraient sans doute lâchée.
Un homme fait un pas devant nous, obligeant Ruben à s’arrêter. De
taille moyenne, bien bâti, cet inconnu me dévisage avec une haine non
dissimulée.
– Alors, c’est elle ?
– Ouais, Horacio, lui répond simplement Ruben. Calme-toi, elle vient
avec nous.
Ruben le contourne et me traîne à sa suite. Je suis obligée de me
marcher sur les pieds pour éviter de foncer dans cet Horacio. Sebastian,
derrière moi, me rattrape et me force à obtempérer.
– Putain, pourquoi Preto ne l’a pas liquidée ?
L’exclamation provient de l’autre bout de la pièce. Près d’une baie
vitrée, un grand blond aux joues très émaciées, pointe son pistolet sur moi.
Je me crispe, espérant que quelqu’un réagisse, mais Sebastian se contente
de me pousser à avancer.
– Tu demanderas ça à Preto, marmonne Ruben en tirant sur mon bras.
Comment peut-il espérer que je bouge avec une arme pointée sur moi ?
Je reste paralysée, déglutissant difficilement.
– C’est du délire, rétorque hargneusement l’homme qui agite toujours
son pistolet. Elle aurait dû mourir depuis longtemps !
Je crois que le pire, c’est cette petite voix dans ma tête qui me souffle
qu’il a raison. Comment est-ce que je peux être encore en vie ? Et pour
combien de temps ?
– J’ai encore besoin d’elle. Tu as un problème avec ça, Paco ?
Preto sort lentement de la pièce vers laquelle Ruben se dirigeait., alors
que ses mots viennent d’étouffer toute forme de protestation. Le seul son
que nous entendons est celui de la porte qui se referme derrière lui, puis ses
pas qui font grincer le parquet quand il se dirige droit sur Paco.
Pris de court, ce dernier balbutie rapidement :
– Non, aucun. C’est juste que je ne comprends pas ce qu’elle fout
encore là.
– Et je t’ai demandé de comprendre quoi que ce soit ?
Preto arrive à sa hauteur, les sourcils froncés. Il joue de sa carrure pour
le dominer, même si Paco fait quelques centimètres de plus que lui. On
dirait que la pièce manque d’oxygène.
– Cette fille nous apporte que des emmerdes ! On devrait la tuer tant
qu’on peut encore, réplique Paco en me pointant du doigt.
Les regards hostiles se portent de nouveau sur moi. Mon estomac se
contracte. Preto risque d’attiser la haine que me portent ces hommes, et je
sais qu’il ne sera pas là chaque seconde pour veiller à ce que personne ne
m’égorge.
– Est-ce que tu as oublié ta place, Paco ? lui chuchote Preto en se
penchant légèrement vers son oreille.
– N… non, c’est que…
– Je suis le seul qui décide si elle vit ou si elle meurt. Est-ce que c’est
assez clair ou tu as besoin que je te le fasse comprendre d’une manière que
tu ne pourras jamais oublier ?
Paco écarquille les yeux. Il ne s’attendait pas à cette réponse et moi non
plus. Ces mots résonnent dans le salon, tandis que Preto scrute ses hommes
à la recherche d’un mouvement de rebellion. Personne ne se manifeste. En
quelques phrases, il a pris le contrôle de toute la pièce.
L’angoisse me serre la gorge. Je ressens, plus que jamais, cette épée de
Damoclès au-dessus de ma tête. Je me sens tellement vaseuse. Lorsque
Preto rive finalement son regard sur moi, j’ai le sentiment qu’il me marque
au fer rouge. Avec lui, ce sont mes erreurs et mes regrets qui s’impriment
sur moi, par-dessus les noms de M. Suarez et de Paloma.
– Dis à Bianca qu’elle lui donne de quoi se changer, commande-t-il à
Ruben. Elle a dix minutes.
Ruben répond d’un hochement de tête et me tire par le bras. Sous les
regards des autres membres du cartel, je suis ramenée vers le premier étage.
Une fois dans le couloir, Ruben frappe trois fois sur la première porte à
notre droite. Nous attendons une bonne minute avant que Bianca lui ouvre.
Ses iris polaires avisent d’abord Ruben, le visage impassible, avant qu’elle
m’évalue avec la même hostilité que tout à l’heure.
– Trouve-lui de nouvelles fringues, ordonne Ruben.
Je pensais jusque-là que Bianca me réservait ses regards haineux, mais
c’était avant de voir celui qu’elle pose sur Ruben. Durant une seconde, elle
semble à deux doigts de se jeter sur lui pour l’étriper, mais elle se contente
d’une longue inspiration.
– Ordre de ton frère, précise-t-il.
Elle ne répond pas, mais nous tourne le dos pour retourner dans la
chambre. Ruben paraît soudain moins à l’aise. Il hésite, regarde derrière
moi, puis nous fait entrer derrière Bianca. J’ai à peine le temps de voir la
longue chevelure sombre de Bianca disparaître dans ce qui me paraît être un
dressing, avant qu’elle claque à nouveau la porte.
– Reste ici, m’ordonne Ruben.
Il me laisse au milieu de la chambre et rejoint Bianca. Derrière lui, la
porte ne se referme pas complètement et je l’entends appeler :
– Bianca.
Dans l’entrebâillement, je distingue la silhouette de la sœur de Preto,
occupée à fouiller dans des tiroirs. Aucun d’eux ne me prête attention. J’ai
les mains libres, et une grande fenêtre me tend les bras. Il serait si facile de
prendre la fuite… Pourtant, je sais aussi que je suis proche de retrouver la
liberté. Preto va bientôt mettre la main sur sa précieuse drogue, et j’aurai
payé ma dette.
– Bianca…
Ruben a une voix étranglée, presque suppliante. Moi qui ai l’habitude
de l’entendre hurler ou insulter les gens, j’avoue que ma curiosité est
légèrement piquée.
– Qu’est-ce que tu me veux ? le rembarre-t-elle.
– Il faut qu’on parle. Après.
– J’crois pas, non.
Je croise les bras, un peu embarrassée. Est-ce qu’ils ont oublié ma
présence ?
– Mes yeux sont là, s’exclame sèchement Bianca.
Je me décale légèrement et constate que le regard de Ruben se décroche
difficilement des lèvres de la sœur de Preto. Comment Paloma a-t-elle pu se
laisser embobiner par ce type ? Il saute vraiment sur tout ce qui bouge !
Tous deux se fixent longuement, jusqu’à ce que Bianca interrompe le
contact visuel pour revenir dans la chambre.
Néanmoins, avant qu’elle pose la main sur la poignée, Ruben tend le
bras et claque la porte sur elle.
Pitié… Je veux juste partir d’ici.
Je les entends murmurer, mais je ne peux plus distinguer clairement leur
échange. Je fais quelques pas dans la chambre et avise la rue sur laquelle
donne la fenêtre. Du premier étage, tomber sur le trottoir serait douloureux,
mais je survivrais.
– Tu vas vraiment te marier avec ce type ? crie soudain Ruben.
Je sursaute et avise craintivement la porte toujours close qui reçoit
quelques secousses.
– Ça ne te regarde plus, Ruben, rétorque froidement Bianca. Tu ferais
mieux de me lâcher avant que mon frère nous trouve ici.
– Ne nous fais pas ça…
Ruben retrouve le ton vulnérable qu’il avait au début de leur
conversation. Je crois entendre un gémissement, jusqu’à ce que Bianca
s’écrie :
– C’est fini, Ruben ! On n’a plus quinze ans, tu le comprends, ça ? Je
suis avec Aaron, maintenant. Et je ne te laisserais pas tout gâcher !
Lorsque Bianca ouvre brusquement la porte, je recule rapidement et
trébuche sur un chauffage d’appoint. Je remarque ses joues rouges alors
qu’elle me lance les vêtements. Ruben la suit de près, mais elle ne se
retourne pas, sort de la pièce et je l’entends dévaler précipitamment
l’escalier.
Quand Ruben arrive à ma hauteur, il ne me regarde pas. Ses sourcils
froncés expriment une sorte de désespoir mêlé à une profonde tristesse. J’y
vois presque une douleur intense. Cependant, je sens aussi sa frustration
alors qu’il attrape de nouveau mon poignet pour me conduire dans une autre
pièce.
Aucune trace de Bianca ou d’un quelconque membre du cartel dans le
couloir. Ruben me fait entrer dans une salle de bains, mais ne me suit pas.
– Fais ce que t’as à faire ! Dans dix minutes, t’es prête.
Alors qu’il m’enferme dans cette petite pièce, j’avise déjà la petite
douche vitrée. Je pose les affaires de Bianca près du lavabo. J’ouvre les
tiroirs du meuble, mais ne trouve que des cotons et du dentifrice. Rien
d’utile, pas plus que les serviettes de bain sur l’étendoir.
Ma solitude me frappe. Il n’y a rien ici : pas de fenêtre, pas d’issue.
Juste moi et mon cauchemar.

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CHAPITRE 24

Attendre

VALENTINA
Mes forces m’abandonnent. Je me laisse glisser par terre et enroule mes
bras autour de mes jambes, dans l’espoir que ce cocon me donne un peu de
réconfort. Rien n’y fait. La froideur du carrelage traverse mon pantalon déjà
troué et me rappelle le monde impitoyable dans lequel je me trouve.
– Seigneur, aide-moi, prié-je en laissant des larmes silencieuses glisser
le long de mes joues.
Je lève le menton vers le ciel. Comment mon destin a pu être si
violemment chamboulé ? Il faut juste que Preto retrouve cette fichue
cargaison. Dans quelques heures, tout sera terminé. C’est tout, Valentina,
c’est ta dernière ligne droite.
Dans un dernier élan d’espoir, je me redresse. Mes jambes, tel du coton,
me portent à peine quand je me place devant le miroir. Je ne reconnais pas
l’étrangère tuméfiée que je vois dans le reflet. Marquée par des bleus, ma
peau oscille entre le rouge et le violet. Mes yeux ont gonflé, rougis par mes
pleurs et cernés par la fatigue. On dirait un fantôme…
Je gratte, dégoûtée, les traces de sang encore collé à ma peau, avant
d’ouvrir le robinet pour me rincer les mains, puis la bouche avec un peu de
dentifrice.
Quelques heures, Valentina… Tu retrouveras bientôt ta liberté.
Un ballet de pensées fait rage dans mon esprit, entre traumatisme et
espoir. Aujourd’hui, je me sens souillée par tout ce que j’ai vu, tout ce que
j’ai fait, tout ce que j’ai subi.
Je retire mes vêtements sales, sans remords. En passant mon T-shirt par-
dessus ma tête, je réveille une douleur dans mon bras, celle de l’accident.
En effet, une entaille creuse ma peau de mon épaule jusqu’à mon poignet.
Une fois dans la douche, alors que je laisse l’eau chaude couler sur mon
corps, je veux qu’elle enlève la culpabilité et le dégoût qui ne me quittent
plus. Je me mets à frotter chaque parcelle de mon corps avec une tonne de
savon pour enlever la crasse, la sueur, le sang et tout ce qui me rattache à
ces derniers jours d’horreur.
J’inspire le plus doucement et profondément possible, mais rien n’y fait,
je peine à reprendre ma respiration normalement. La voix de Bianca tourne
dans ma tête, me demandant de me calmer, mais les images se succèdent
devant mes yeux.
Je revois le moment où le véhicule a heurté la rambarde. Mes lèvres
s’entrouvrent, l’eau glisse sur mon visage. Je suffoque.
Je revois la mort de M. Suarez. Son poids dans mes bras, son dernier
souffle et ses yeux grands ouverts… L’image ne s’efface pas. Le poids qui
comprime ma poitrine m’oblige à poser mes mains contre la paroi de
douche.
Je revois l’explosion qui a coûté la vie à Paloma. Le bruit assourdissant,
les murs qui s’effondrent sur elle et son corps qui disparaît dans les
décombres. Ma cage thoracique emprisonne mes poumons et mon cœur. Ma
respiration devient difficile, presque impossible. Alors que je cède à la
panique, l’air m’est insuffisant.
Je veux sortir de la douche, mais mes jambes me lâchent. Je m’effondre,
genoux à terre, et glisse sur le côté. Le carrelage froid me fait trembler, puis
le jet d’eau coule sur mon visage, mon nez, ma bouche.
La voix de Bianca me demande toujours de me calmer, en vain. Ça ne
marche pas. Mon corps refuse de m’obéir.
Je voudrais me tourner, mais je n’en ai pas la force. J’avale de l’eau en
même temps qu’elle m’étouffe. La peur paralyse tous mes membres alors
que la sensation de mort imminente me fait paniquer. Des étoiles dansent
devant moi, juste avant que le noir m’engloutisse.
Dans ma léthargie, mon dernier rêve me hante encore. Celui du corps
sans vie de ma mère. Au moins, si je meurs, peut-être ai-je une chance de la
revoir…
Deux coups contre la porte me ramènent au moment présent. Je
parviens à ouvrir les yeux, mais m’étouffe avec l’eau qui me coule toujours
dessus. Je meurs de froid…
Aidez-moi. S’il vous plaît, aidez-moi !
Je me sens prise de spasmes. Les coups se font plus violents. Des cris
me parviennent, mais je n’en distingue pas le sens.
Soudain, un craquement bruyant me force à réagir. Je me crispe,
parviens à serrer les poings, mais je ne bouge toujours pas. Je ne respire
plus.
– Merde !
Je ne vois pas Preto, mais je sens ses mains chaudes sur moi alors qu’il
m’attrape par le bras, et me tire brusquement vers lui. Je bats des cils,
distinguant à peine les formes autour de moi. Il me redresse, mon dos contre
sa poitrine, et me maintient contre lui avec son bras droit qui s’accroche à
mon ventre.
– Allez, crache ! m’ordonne-t-il en me penchant légèrement en avant.
Je sens des tapes précipitées dans mon dos, mais ma gorge est obstruée.
– Valentina, putain ! Allez !
Une claque bien placée libère un courant d’air. Un épais filet d’eau
coule de ma bouche et me permet de tousser pour désobstruer mes voies
respiratoires. Je crache tout ce que je peux sur le sol, ce qui n’apaise qu’à
moitié ma crise.
Preto se redresse, me tenant toujours dans ses bras alors que je prends
plusieurs inspirations sifflantes. Il coupe l’eau et, rapidement, m’emmène
jusqu’aux serviettes accrochées près de l’évier. Il en enroule
maladroitement une autour de moi, et me frotte les bras avec ses mains pour
me réchauffer.
Preto s’accroupit finalement devant moi, surveille ma respiration
maladroite pendant quelques secondes, puis lâche :
– Il faut que tu te calmes.
J’aimerais bien ! Je lève les yeux vers lui, alors que ses mots résonnent
en moi. Ils ont le même effet que ceux de sa sœur. Sa voix tourne dans ma
tête et alors que je me laisse happer par le bleu de ses iris, je me cale sur ses
inspirations. Lentement, j’arrive à reprendre mon souffle. Mon cœur
tambourine encore trop fort dans ma poitrine et mes mains tremblent sur la
serviette que je presse du mieux que je peux contre moi, mais je le sais, je
ne vais pas mourir.
– Inspire. Doucement, me commande-t-il, autoritaire.
Je ne sais pas si je dois me sentir rassurée ou effrayée, mais j’obéis
sagement.
Ainsi, alors que son regard glisse de mon visage ma gorge, je prends
conscience de tout ce qu’il a pu voir. Non, non, non ! Je m’empresse de me
couvrir du mieux que je peux, par pudeur. Il a déjà positionné la serviette de
manière à cacher mes parties les plus intimes, mais je rougis de honte à
l’idée qu’il ait tout vu. J’ai envie d’articuler quelque chose, de lui dire de
partir, ou de m’excuser. Je ne sais pas, mais je ferais n’importe quoi pour
atténuer l’embarras qui me submerge. Lui s’amuse de ma réaction.
J’aperçois une fossette qui creuse sa joue gauche alors qu’un léger sourire
étire ses lèvres. Je reste bloquée sur le souvenir de ce petit sourire qui
n’aura duré que quelques secondes. C’est probablement la réaction la plus
sincère qu’il m’ait été donné de voir sur cet homme, il saisit une mèche de
cheveux mouillés sur mon front et la passe derrière mon oreille.
– Ce monde ne t’attendra pas, Valentina, souffle-t-il, soudain sérieux. Il
n’attendra pas que tu sois plus forte pour te mettre à l’épreuve, alors c’est
maintenant que tu dois t’endurcir.
Je ne réponds pas. Peut-être parce que je suis encore perturbée par ses
mains près de mon visage. Peut-être parce que les mots qu’il vient de
prononcer prennent un sens particulier dans mon esprit. J’inspire
profondément.
Je n’aurais jamais pu imaginer que la première fois qu’un homme me
verrait nue, ça serait dans de telles circonstances. J’ai la sensation que ce
monde, en plus de m’avoir pris mon innocence, cherche à faire voler en
éclat toutes mes valeurs et celles que ma grand-mère m’a inculquées. Je
remarque alors que Preto aussi est trempé. Les ondulations de ses cheveux
me paraissent plus noires et brillantes. Son T-shirt se colle à son torse et
quelques gouttes ruissellent le long de ses bras, traçant les contours d’un de
ses nombreux tatouages.
Un son de surprise m’échappe quand il m’interrompt dans mon
observation. Il tend le bras, et m’oblige précautionneusement à me lever. Je
ne lui résiste pas.
– M… merci, murmuré-je doucement.
Je ne sais pas pourquoi je lui ai dit ça !
Il secoue la tête, ses yeux froids m’intimident encore davantage, puis il
désigne les vêtements de Bianca qui m’attendent.
– Tu as deux minutes, lâche-t-il. Je reste derrière la porte.
Alors qu’il m’abandonne, me regardant resserrer une dernière fois la
serviette autour de ma poitrine, ses paroles résonnent en moi.
Ce monde ne t’attendra pas, Valentina.
Pourtant, moi, je compte bien y survivre, à ce monde. Alors si je dois
m’endurcir pour y parvenir, c’est le moment d’essayer.

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CHAPITRE 25

Ma cocaïne

VALENTINA
On me secoue brutalement par le bras pour m’arracher d’un sommeil
sans rêves. J’ouvre mes paupières lourdes, prise d’incompréhension, et
tombe sur l’expression toujours peu avenante de Ruben, assis à ma droite.
– Allez, on y va, lance-t-il.
Dans un ballet commun, trois portières s’ouvrent. Ruben, Sebastian qui
tenait le volant, et son frère sortent de la voiture. L’assassin de M. Suarez ne
me jette pas un regard et s’éloigne rapidement.
– Sors.
Preto, assis à ma gauche, quitte à son tour le véhicule, puis range son
arme dans la ceinture de son pantalon. Il abaisse son T-shirt par-dessus, puis
tient la portière ouverte pour m’inviter à le rejoindre.
C’est le moment. Nous sommes sur la bande d’arrêt d’urgence de
l’autoroute Mexico-Pachuca, entourés par le reste des membres du cartel de
Preto. On retrouve cette cargaison, et tout ça sera derrière moi.
Alors que je glisse sur le siège pour rejoindre Preto, la chaleur de ce
milieu de journée se colle à ma peau. Le soleil tape fort aujourd’hui et
même vêtue simplement d’un débardeur et d’un jean noir, je me sens déjà
fondre.
Je glisse mes mèches derrière mes oreilles et relève ma chevelure pour
laisser la brise fraîche de la forêt glisser dans ma nuque. Preto suit avec
attention chacun de mes mouvements. Même si je sais que son analyse n’a
pour but que de me décortiquer, ses yeux froids me renvoient à l’incident de
la salle de bains.
Merde, j’ai l’impression que mes joues chauffent !
– Alors ? Où est la boîte de pandore, mi querida ?
La voix de Sebastian a le mérite de me distraire. Il se frotte les mains,
amusé, et joue, comme à son habitude, avec la sucette dans sa bouche. Mon
répit est de courte durée, car derrière lui, tous les hommes de Preto
m’attendent, impatients. Je déglutis difficilement. Eux me tueraient sans
hésitation si Preto le leur permettait.
Il faut vraiment qu’on retrouve cette cargaison.
Je regarde autour de moi, l’estomac tordu par le stress, puis repère avec
soulagement le panneau 85D indiquant l’Autopista Mexico-Pachuca. Je me
souviens que le lieu de l’accident n’était pas si loin.
– Alors ? Ça vient ou pas ? me presse Ruben, les mains sur ses hanches.
Je pointe timidement du doigt l’endroit où, je crois, le camion et cette
fichue cargaison ont été laissés.
– On y va, commande Preto en m’incitant à avancer, une main sur mon
dos.
Je me crispe tandis que j’enjambe la rambarde de sécurité en même
temps que le reste du groupe. Alors que notre cortège s’enfonce dans la
forêt, je cherche les traces laissées par les roues du camion. Lorsque, enfin,
je repère une ligne droite de boue, je vois la fin du cauchemar.
Nous sommes au bon endroit. Je n’ai qu’à m’avancer droit devant dans
ces hautes herbes pour retrouver ce qu’ils cherchent.
Quand Preto empoigne mon bras pour me guider, je mords ma lèvre
inférieure. Il repousse les branches qui obstruent le chemin et me dégage un
passage, mais son visage de marbre accentue mon angoisse. Est-ce qu’il
tiendra parole, une fois devant sa précieuse drogue, ou est-ce qu’il se
retournera vers moi, arme à la main, et me tirera une balle dans la tête pour
abandonner mon corps avec le camion ?
– Voilà, mes bottes sont bonnes pour la poubelle avec cette boue, râle
Sebastian sans que personne lui prête véritablement attention.
Mes tennis aussi adhèrent mal à la terre et j’aurais trébuché à plusieurs
reprises si la main ferme de Preto ne m’avait pas retenue. Plus on avance, et
plus j’ai l’impression de reconnaître l’endroit.
Tout sera bientôt terminé.
Le paysage autour de nous se transforme en une sorte de clairière.
J’entends le murmure d’un cours d’eau. On n’est pas loin ! Je fais passer
mon regard de Preto aux arbres devant nous, et lui-même semble
comprendre, car il accélère le pas.
– Ici !
Ce simple mot fait exploser le rythme des battements de mon cœur. Je
lève les yeux sur Preto et constate qu’il me regardait déjà. Je suis incapable
de déchiffrer ses émotions, mais je dirais qu’il doutait, jusque-là, de mon
honnêteté.
Tout le monde se précipite vers la petite colline, et Preto, d’un
mouvement ferme, m’incite à me dépêcher. Je vis presque la scène au
ralenti alors que chacun se presse. Ruben parvient le premier à se frayer un
chemin et nous ouvre le passage en poussant quelques feuillages.
Un pic d’adrénaline court dans mes veines lorsque Ruben atteint les
portes du camion. Je le vois, il est bien là, couché sur le côté. Le pare-brise
est cassé et une branche d’arbre l’a traversé pour s’enfoncer dans le siège
passager. C’est un miracle que j’aie survécu à l’accident !
Ruben et Sebastian doivent se mettre à deux pour tirer les portes du
camion. Paco et d’autres viennent en renfort pour jouer avec le mécanisme
grippé, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une ouverture.
Seigneur, faites que tout s’arrête, que Preto récupère sa drogue, et je
pourrais enfin retrouver ma grand-mère.
Les sourcils de Ruben se froncent, avant qu’il referme violemment la
porte.
– C’est vide !
Mes yeux s’écarquillent et immédiatement, je cherche à reculer. La
poigne de Preto se raffermit autour de mon poignet. Je me tourne vers lui,
implorante, mais il observe encore Ruben, prostré devant le camion, qui
passe nerveusement ses mains dans ses cheveux.
Lentement, je vois l’expression impassible de Preto se transformer en
rage. Ma panique me donne envie de me justifier, mais ma gorge s’étrangle.
Je manque d’air. Cette fois, je n’ai aucune échappatoire.
Il me ramène brusquement vers lui et d’un pas rapide, me guide vers le
camion accidenté. Je grimpe maladroitement jusqu’à ce qu’on atteigne les
portes.
– Ouvre ! commande Preto.
Ruben obtempère, aidé de Sebastian. La lumière du jour n’éclaire que
faiblement l’intérieur, si bien que je n’y vois pas grand-chose. Je distingue
tout de même des morceaux de carton, mais ils ont été ouverts. Aucune
caisse, aucune cargaison.
La cocaïne a disparu.
D’abord, Preto esquisse un petit rire qui révèle brièvement sa fossette
profonde sur sa joue gauche, puis un sourire crispé apparaît et s’efface tout
aussi rapidement. Désormais, il se frotte la mâchoire avec irritation. Telle
une proie dont l’instinct lui hurle que le prédateur s’apprête à bondir, je me
tends, les sens aux aguets. L’instant qui suit, Preto sort une arme. Un cri de
terreur m’échappe involontairement, mais Preto ne la pointe pas sur moi. Il
garde son bras le long de son corps et tapote doucement sa cuisse.
J’entends néanmoins le clic sinistre de la sécurité qu’il désengage.
Des larmes me montent aux yeux. Alors que ma vision se brouille, Preto
m’attrape brusquement la nuque. Sa prise me fait grimacer de douleur.
– Je crois qu’on a un petit problème, toi et moi.
Sa voix basse et grave vacille, signe qu’il perd le contrôle de ses
émotions. Je sens toute la tension qu’il a accumulée depuis ces derniers
jours.
– Je sais pas où… je sais pas, balbutié-je.
La pression qu’il exerce sur ma nuque rapproche nos visages l’un de
l’autre, au point que je peux sentir son souffle brûlant sur mes lèvres.
– Ma putain de drogue n’est pas là, Valentina, crache-t-il avec haine.
Paralysée, je tente de trouver des raisons logiques qui expliqueraient
pourquoi cette cocaïne n’est plus dans ce fichu camion. Mais rien ne me
vient !
– Je te jure que je ne l’ai pas touchée !
Il lève sa main armée et remontre le canon contre ma tempe.
– Tu t’es foutue de ma gueule. Donne-moi une seule putain de raison de
ne pas te le faire payer.
– Bute cette pétasse, Preto ! hurle Paco, à quelques mètres de nous.
Preto les ignore, lui et ceux qui renchérissent. Il ne me quitte pas des
yeux et avise les larmes incontrôlables qui me noient. Secouée de sanglots,
j’arrive à peine à respirer correctement, si bien que je sens la nouvelle crise
de panique arriver. Je secoue la tête en le suppliant du regard.
Pourtant, je n’ai aucun argument. Soit j’en trouve un, et vite, soit je fais
face à une mort brutale.
– Je n’ai rien à voir avec tout ça, Preto. Pitié… Je n’ai pas touché à ta
cargaison, tu dois me croire, je t’en supplie !
Alors que j’ai baissé la tête, Preto m’oblige à la lever en glissant le
canon de son arme sous mon menton. Un gémissement d’horreur
m’échappe.
Je me suis bercée d’illusions. J’ai pensé un moment avoir une chance de
m’en sortir, mais qui suis-je dans ce monde ? La réalité, c’est que je n’ai
jamais eu cette drogue. Je n’aurais pas su quoi en faire. Je n’ai rien à faire
là. Cet univers n’est pas fait pour moi et il me rejettera, comme il le fait
avec toutes ces victimes collatérales.
J’y ai cru, pourtant… Pendant une seconde, j’ai bien pensé que ça serait
mon jour de chance. J’ai eu tort.
Observée par ce cartel, je me sens aussi tétanisée qu’humiliée.
– Je te repose la question une dernière fois. Où est ma drogue,
Valentina ?
La voix de Preto est trop calme. Il ne veut pas seulement me tuer, il veut
me faire souffrir, me faire payer ma trahison.
– La drogue n’est pas là, mais je n’ai rien à voir avec ça. J’ai eu
l’accident ici, et Paloma m’avait demandé de la cacher, mais je me suis dit
que la forêt serait suffisante. Je ne pensais qu’à retrouver ma cousine, donc
je suis partie. Après, tes hommes m’ont trouvée et…
Mes larmes ne m’empêchent pas d’apercevoir, du coin de l’œil, une
ombre à une centaine de mètres derrière Preto et ses hommes. Ça me coupe
net dans mon discours, car la silhouette se cache derrière un arbre.
Il n’appartient pas au cartel de Preto.
Seul et isolé, il nous guette. Je plisse les yeux, distingue d’abord son
pull noir, puis des lunettes de soleil, avant qu’il tende les bras vers nous, un
lourd fusil dans les mains.
Non !
Mes yeux s’écarquillent lentement, alors que je me rends compte que je
suis la seule à l’avoir vu. Ma terreur passe au second plan et laisse place à
une poussée d’adrénaline pure qui réveille brutalement tous mes instincts de
survie.
Je ne réfléchis pas, et je hurle :
– Preto, baisse-toi !
Un coup de feu déchire l’air, alors que nous tombons au sol, puis
dévalons la colline.

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CHAPITRE 26

Te retrouver

VALENTINA
Le corps de Preto s’écrase sur moi, juste avant que sa tête heurte une
racine. Le choc résonne dans mon oreille, puis plus rien. J’entends les
hommes de Preto hurler à quelques mètres, mais lui ne bouge pas. Je ne
peux pas agir avec son poids qui m’étouffe, mais je tends la main vers sa
tête. Un épais filet de sang colore ses cheveux de jais et se répand sur mes
doigts.
Après une grande inspiration, je tente de prendre son pouls. Je crois
sentir un battement, mais j’ai aussi l’impression d’entendre mes propres
pulsations affolées dans mes oreilles. C’est alors que je remarque ses yeux
entrouverts. Il lutte, ses paupières ont l’air de peser une tonne. L’effort qu’il
fait pour se dégager de moi en roulant sur le côté le pousse au bord de
l’évanouissement. Un gémissement lui échappe lorsqu’il effleure sa
blessure.
– À couvert ! crie Ruben.
En me redressant, je le vois se réfugier derrière le camion. Plus d’une
dizaine d’hommes encapuchonnés se précipitent vers nous. L’un d’eux
passe trop près de Sebastian qui le prend à la gorge. Armé d’un long
couteau, le sicario l’exécute d’un mouvement bref, avant de le laisser
tomber sur le sol. Après s’être réfugié entre deux arbres, il hurle :
– Esteban, un salopard débarque à ta gauche !
Son frère sort de sous la portière conducteur du camion et pointe son
arme sur son assaillant qui n’a pas le temps de se défendre. Il est abattu
d’une balle entre les yeux.
L’adrénaline me gèle les veines, alors qu’une nuée d’oiseaux s’envole
dans un ballet agité. Autour de Preto et moi, la clairière est devenue un
champ de bataille.
– On peut pas… Faut pas qu’on reste là, affirmé-je, apeurée.
Le sang se répand maintenant sur la moitié de son visage, mais il réagit
en acquiesçant faiblement. Je pourrais faire cavalier seul, mais s’il meurt
ici, qui sait ce que ses hommes me feront.
Les coups de feu se succèdent, me faisant sursauter à chaque impact
dans les arbres derrière moi. En cherchant un abri, je repère un amas de
branches empilées. Mes mains tremblantes me font hésiter. Je n’ai pas le
temps de trouver une meilleure option, mais je reste paralysée par la peur.
La paume de Preto dans la mienne m’oblige à réagir. Je rampe, puis le tire
par le bras pour le guider vers notre nouvelle cachette. Il m’aide et trébuche
avec moi sous la rafale, avant qu’on se jette derrière les branchages.
Preto colle son dos contre un tronc d’arbre, essoufflé. Je m’agenouille
devant son visage ensanglanté et grimaçant de douleur. L’odeur de rouille
me donne un haut-le-cœur.
– Je… je sais pas quoi faire, balbutié-je, angoissée.
Des perles de sueur coulent sur mon front, alors que j’aperçois
maintenant la vingtaine d’hommes contre lesquels le cartel de Preto tente de
se battre.
Soudain, la paume de Preto fait faiblement pression sur mon avant-bras.
Je baisse les yeux pour analyser son geste, et je l’entends à peine
murmurer :
– Baisse-toi.
Je gémis d’effroi, mais j’obtempère et plonge entre ses bras. Plusieurs
balles échouent quelques mètres au-dessus de nos têtes. Preto peine à
maintenir ses yeux ouverts, alors je pose mes mains sur ses joues et tente de
décoller ses boucles noires pour voir l’étendue de ses blessures. En réaction,
j’entends seulement des gémissements de souffrance.
– Preto !
Ruben se glisse précipitamment derrière notre planque, le visage
déformé par la panique. Dès qu’il avise l’état de son chef, il lâche son
pistolet et le pose par terre.
– Merde, merde, merde ! s’écrie-t-il en tirant son T-shirt le long de sa
tête. Tu t’es pas loupé, putain !
Je découvre que les tatouages du cartel vont au-delà des bras de ses
membres. Ils parcourent tout le torse de Ruben et couvrent sa peau
parsemée de cicatrice et de taches de rousseur. Il déchire son T-shirt et
commence à improviser un garrot autour de la tête de Preto.
Autour du camion, les tirs fusent. Les hommes de Preto ont été pris de
court et Horacio, celui qui voulait me voir morte, se prend une balle dans le
flanc à quelques mètres de nous. Un sentiment d’horreur me submerge,
mais c’est à peine si j’ai le temps de m’attarder dessus.
– C’est ce fils de pute de Salomon, crache Ruben en terminant de
bander le crâne de Preto. Ils nous ont pistés. Allez, debout ! Je te sors d’ici !
Je suis comme détachée de la réalité pendant que Ruben continue de
hurler des ordres. Les autres ne risquent pas de l’aider, tous cherchent à
s’abriter ou simplement à freiner la progression de nos assaillants. Il essaie
donc seul de soutenir un Preto à peine conscient d’un seul bras. Je
m’apprête à l’aider en prenant le côté gauche, mais Preto tend la main et
récupère le pistolet de Ruben, encore posé près de lui.
– L… Laisse, souffle-t-il en se dégageant mollement. Je peux… gérer.
Il tente de se redresser tout seul sous le regard sévère de Ruben. Le
visage de Preto se décompose de douleur, alors d’un même mouvement,
Ruben et moi le soutenons de nouveau.
Mon regard plonge dans celui de Preto. Au-delà de ma peur, un
sentiment puissant me pousse à me battre pour survivre. Quelle que soit
l’issue de cette histoire, il faut que j’arrive à rentrer chez moi.
Ce monde ne t’attendra pas, Valentina. Il n’attendra pas que tu sois
plus forte pour te mettre à l’épreuve, alors c’est maintenant que tu dois
t’endurcir.
Les mots de Preto tournent encore alors que je glisse ma main dans son
dos. Est-ce suffisant pour survivre dans son monde ? Je ressens sa faiblesse
dans le poids qu’il fait peser sur mes épaules, mais je m’en sens aussi plus
forte. Tout ce que je veux, c’est partir, et pour ça, il faut que Preto reste en
vie, qu’il n’autorise personne à s’en prendre à moi et qu’il me pardonne
d’avoir perdu sa précieuse drogue.
– Ruben, dis aux gars d’en ramener un ou deux vivants. Les autres…
vous les butez. Je m’occupe d’elle, termine-t-il en me désignant d’un
mouvement de tête.
L’angoisse me serre la gorge.
– Compris, acquiesce Ruben avec un dernier coup d’œil critique à
Preto.
Il nous aide à partir vers l’orée de la forêt, puis nous laisse pour
retourner sur la ligne de front tenue par Sebastian.
Mon cœur se serre pour ces hommes qui s’entretuent. Aucun d’eux ne
connaît la pitié. Et quel que soit celui pour lequel ils donnent leur vie, Preto
ou Salomon, aucun d’eux ne trouvera le salut de l’autre côté. Ils ne sont que
de la chair à canon.
Une part de moi voudrait être choquée, mais l’autre, plus pressante, ne
veut plus rien voir de ce monde noir et angoissant. Qu’ils meurent tous, je
dois juste trouver un moyen de fuir cet enfer.
Nos pas s’enfoncent dans la terre molle. La respiration profonde et
essoufflée de Preto m’indique que chaque mouvement est une lutte.
Plusieurs fois, mes yeux se lèvent sur lui. Il transpire, son visage est
déformé par la douleur. Mais il ne se plaint pas et avance avec moi.
Je n’ai pas cette drogue, mais je lui ai sauvé la vie. Ça pèsera peut-être
dans la balance, non ? Je dois tout essayer !
Alors que nous approchons de ces bois, j’essaie de rassembler autant
d’arguments que possible pour préparer cette conversation.
– P… Preto, je…
– Ferme-la. C’est pas le moment.
Son ordre me réduit au silence, alors qu’il grimace de douleur. Je le
scrute quelques secondes, mais en voyant sa faiblesse, je ne me résous pas à
abandonner.
– S’il te plaît, Preto. On pourrait avoir un deal, non ? Je… Tu n’as pas
besoin de moi, là.
Je m’accroche à l’espoir que ça marche, même quand ses iris polaires se
posent sur moi avec intensité. Nous continuons à avancer tandis qu’il
m’observe longuement, au point que j’ai l’impression que son expression se
radoucit le temps d’une seconde. Je me sens nue sous son regard, comme
s’il pouvait lire mes intentions d’un coup d’œil.
– Je t’en supplie, laisse-moi partir après ça. Je ne dirai rien à personne,
je te le promets. Je… je veux juste rentrer chez moi.
Sous ce soleil terrassant, soutenir Preto devient de plus en plus difficile.
Mes muscles s’épuisent, mes tennis s’enfoncent dans les branchages et un
frisson d’angoisse me parcourt lorsque son masque de dureté se remet en
place.
– Tu penses vraiment que tu peux négocier, après ce que tu as fait ? Tu
m’as volé deux millions de dollars, Valentina.
Il n’a pas besoin de me rappeler ce montant. Chaque fois que j’entends
ce nombre, j’ai le tournis. Même en cumulant deux emplois pour le reste de
mes jours, je ne pourrai jamais en réunir un dixième.
Son bras autour de mon épaule me rapproche de lui fermement, comme
s’il me faisait comprendre qu’il ne me laisserait jamais m’en aller. Des
larmes me montent aux yeux et ma voix se brise sous le poids de la
détresse.
– Je sais ce que j’ai fait… J’ai merdé. J’ai fait quelque chose que je ne
peux pas réparer, mais je ne veux pas mourir à cause de ça.
– Mourir ? répète-t-il en grimaçant. Oh non, tu ne quitteras pas ce
monde tant que je ne l’aurai pas décidé. Et je n’en ai pas encore fini avec
toi.
Je manque de m’étrangler avec ma salive. Je ne saurais dire s’il se veut
rassurant ou menaçant. Peut-être parce qu’il est au bord de l’inconscience.
Preto garde son regard rivé droit devant lui, la respiration haletante,
jusqu’à ce qu’on arrive enfin sur l’autoroute.
– Tu as raison sur un point. Oui, tu as merdé. T’as une dette envers moi,
Valentina. Et je compte bien l’utiliser pour retrouver ma cocaïne.
Mon cœur se serre. Comment pourrait-il « utiliser » cette dette ? Qu’est-
ce qu’il serait capable de faire ? Je n’ai plus droit à l’erreur, j’en ai déjà trop
fait. Je dois rentrer chez moi !
– Je te jure que je ne sais pas où est ta…
Mes mots meurent dans ma gorge au moment où Preto lève son arme et
la pointe sur mon front. Mon courage m’abandonne instantanément, et sous
ses iris froids, je suis pétrifiée.
– Tu ne m’as pas entendu ?
Mes larmes commencent à brouiller ma vision. Le seul poids de son
bras autour de moi est une menace suffisante, mais je ne suis pas encore
habituée à être sous la menace d’une arme à feu.
– C’est pas le moment de me chanter quoi que ce soit, grince Preto. J’en
ai rien à foutre de ta vie, Valentina. Pour le moment, le seul qui négocie,
c’est le Glock, et lui, il ne discute pas. Ferme-la et avance.
Ses mots impitoyables me font l’effet d’un coup de poignard en plein
cœur. Il a raison… Il tient cette arme, et elle a autant de pitié que celui qui
la possède. Pas de place pour les négociations.
Alors que j’aperçois les voitures garées à quelques centaines de mètres,
je déglutis difficilement, puis murmure douloureusement :
– Je n’ai jamais voulu que ça se passe comme ça. Je…
Preto réagit et me tourne violemment vers lui.
– T’as trahi ma confiance. Tes mots n’y changeront rien.
Trahir sa confiance ? Quand me l’a-t-il seulement accordée ? Il délire,
non ? Cette fois-ci, je décide de me taire. Rien de ce que je dirais ne
pourrait le convaincre, mais au contraire, il risque de décider de se servir de
son pistolet.
Nous arrivons devant la Range Rover qui nous a déposés. Preto la
déverrouille, puis ouvre une portière arrière et m’incite à m’installer la
première. Dès que j’obtempère, il se hisse après moi, puis nous enferme à
l’intérieur.
Je déglutis difficilement lorsqu’il me montre son arme et pose le canon
sur ma cuisse. Confinée sur cette banquette, juste à côté de lui, je me sens
paniquer jusqu’à ce qu’il bascule contre l’appuie-tête. Il lutte contre sa
douleur. Malgré le garrot, le tissu autour de sa tête est imbibé de sang et ses
paupières semblent si lourdes qu’il frôle l’évanouissement.
Je n’attends que ça…
Alors que je triture mes doigts, je ne le quitte plus des yeux. Son visage
semble se détendre tant le sommeil prend le pas sur sa conscience.
– Sache une chose, Valentina.
Sa voix profonde rompt le silence de l’habitacle. Il ferme les yeux, mais
garde son arme pointée sur moi. Sa respiration fait gonfler son torse à un
rythme régulier. Alors que je pense qu’il est enfin tombé, il parvient à
articuler :
– Si tu passes cette porte, je te retrouverai. Et quand ce sera le cas, parce
que ce sera toujours le cas, tu le paieras de ta vie. Cette fois-ci, la balle dans
la tête, tu l’auras pour de bon.
Ma gorge se noue, mes mains se mettent à trembler, mais sa menace
glisse sur moi. Je n’ai pas peur. En effet, soudain, son arme tombe
doucement de sa main et atterrit sur la banquette dans un bruit sourd.
Preto a perdu connaissance.
L’exaltation prend le pas sur tous mes doutes. Je passe par une centaine
d’émotions en une fraction de seconde.
Il a perdu connaissance, Valentina !
C’est le moment ! Sans perdre une seconde, j’ouvre la portière et me
précipite dehors.

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CHAPITRE 27

Alexis

VALENTINA
Haletante, je m’éloigne de la Range Rover et cours le long de la bande
d’arrêt d’urgence. Alors que l’air fouette mon visage, j’ose espérer que je
laisse ce cauchemar derrière moi. Même si je n’y crois pas vraiment. La
sensation insidieuse qu’il suffit d’un claquement de doigts avant que du
sang tache de nouveau mes mains ne me quitte pas.
Cette fois-ci, la balle dans la tête, tu l’auras pour de bon.
Les dernières paroles de Preto me hantent. J’ai la sensation qu’il est
juste derrière moi, et je sais que si je devais croiser à nouveau sa route, il
tiendrait sa promesse. Et pourtant, je sens qu’il faut que je continue de
lutter !
Le souffle court, le cœur battant, je ralentis ma course pour enjamber la
rambarde. Je serai moins visible au milieu des arbres. Mes tennis écrasent
les rameaux de bois qui me font perdre mon équilibre précaire. Je trébuche
à plusieurs reprises et finis par tendre les bras devant moi pour essayer de
me protéger des branches qui griffent mon visage.
Même si je m’éloigne et que le bruit de la circulation vrille mes oreilles,
j’entends encore des coups de feu, signe que l’affrontement se poursuit. Je
m’apprête à me retourner pour m’assurer que les tireurs m’ont bien oubliée
quand un pas lourd fait craquer une branche. Juste derrière moi. Un cri
d’effroi m’échappe, mais je n’ose pas me retourner.
Je dévie ma course vers la droite pour continuer à m’enfoncer et peut-
être trouver une cachette afin de fuir mon poursuivant. Je l’entends me
talonner. Il me rattrape. Tout mon être se noie d’horreur.
– Laissez-moi tranquille ! crié-je.
Je peine à courir correctement, mais je sais qu’il est inutile d’espérer.
Ses pas se rapprochent à toute vitesse et il n’a aucun mal à me rattraper.
Je l’entends juste derrière moi.
Une violente pression à l’arrière de mon crâne me fait hurler de douleur.
Il m’a saisie par les cheveux.
– Tu pensais vraiment pouvoir baiser Salomon, toi ? me crache-t-il
d’une voix teintée de moquerie.
Il me ramène vers lui, me faisant perdre l’équilibre. Mes fesses cognent
brutalement le sol, sans qu’il me lâche. Je ne le vois toujours pas, alors je
me débats en hurlant. Mes jambes se balancent dans le vide dans l’espoir
qu’il diminue la pression, mais il me traîne par les cheveux.
– Lâchez-moi ! m’écrié-je en m’accrochant à sa main.
– Arrête de gueuler, connasse !
Mon corps tremble quand la réalité m’envahit. Alors que l’inconnu me
ramène vers la route, j’éclate en sanglots incontrôlables. Je ne peux pas
retourner chez Salomon. Preto ne viendra pas deux fois, et l’autre porc ne
m’épargnera pas. Il va me violer, me torturer, me tuer, et pire encore.
Qu’est-ce qui est pire que la mort ? S’il y a bien une personne qui a
suffisamment d’imagination pour le trouver, c’est Salomon !
– Pitié, gémis-je.
Un coup de feu résonne dans l’air. Je me fige, aux aguets, jusqu’à ce
que la pression qui décollait mon cuir chevelu se relâche. Je m’apprête à me
coucher au sol, quand l’homme qui m’avait attrapée s’effondre devant moi,
les yeux encore ouverts. Un trou imbibé de sang décore son front.
Pendant plusieurs secondes, je suis incapable de détourner le regard du
corps inanimé. Mon cerveau essaie encore de comprendre ce qui vient de se
passer, jusqu’à ce que l’adrénaline me revienne en vagues. Alarmée, je
m’éloigne du cadavre et me relève vivement.
– Police de Mexico ! Retournez-vous, m’ordonne une voix autoritaire
dans mon dos.
Je sursaute, mais lève immédiatement mes deux mains en l’air. Mon
cœur entame une course affolée, entre espoir et méfiance. Est-ce que je suis
sauvée ?
– Restez calme et montrez-moi vos mains, poursuit le policier.
J’obtempère et commence lentement à me retourner. Je tombe sur un
homme, seul, qui pointe une arme sur moi. La première chose que je note,
c’est qu’il ne porte pas d’uniforme. Il doit avoir une trentaine d’années et
arbore un visage marqué par des traces de bronzage. Son regard brun passe
de moi aux environs, comme pour s’assurer que tout est sous contrôle. Ses
cernes creux, sa barbe de quelques jours et ses cheveux légèrement en
désordre me donnent l’impression qu’il est débordé par la situation. Enfin,
même si je me refuse de le croire sur parole, sa chemise en jean et ses boots
de cow-boy n’appartiennent clairement pas au style vestimentaire des
trafiquants de drogue que j’ai croisés jusque-là.
– Vous… Vous êtes vraiment un policier ? balbutié-je, encore affolée.
Pour toute réponse, il utilise sa main libre pour sortir un écusson doré de
la poche arrière de son pantalon. Il me le présente, et je distingue les mots
« Police » et « Fédérale » gravés en relief sur la surface.
– À votre tour, identifiez-vous, m’intime-t-il.
Mon cœur s’affole. Je ne suis plus sûre de rien, mais je ne décèle pas
une once de mensonge dans ses yeux. Au contraire, il me paraît aussi
méfiant de moi que je le suis de lui.
– V… Valentina. Valentina Isabella Velásquez.
Il hoche la tête, puis son regard se porte sur la forêt derrière moi. Les
voitures passent à seulement quelques mètres de nous, mais je me rends
compte que personne ne peut encore nous voir. Qu’est-ce qu’un flic fait
planqué ici ?
– V… votre équipe est en train d’arrêter l’affrontement dans la forêt ?
demandé-je.
Quelques coups de feu nous parviennent encore, mais ce que j’entends
davantage, ce sont des cris. Et les voix se rapprochent de nous.
– Quoi ? Non, je n’ai pas d’équipe. Je…
Il baisse enfin son arme et la range dans sa ceinture avant de faire un
pas vers moi.
– Écoute, Vérónica, les copains du type que je viens d’abattre ont l’air
de rappliquer par ici, alors c’est l’heure pour nous de prendre la tangente.
Il me tend une main, mais je ne bouge pas. Comment ça, il n’a pas
d’équipe ? Qu’est-ce qu’il fait ici alors ? Pourquoi a-t-il tué cet homme ?
– Valentina, corrigé-je, sur le qui-vive.
– Peu importe, si tu restes ici, tu ne seras plus qu’un corps de plus dans
une fausse commune !
J’ai peur que ce soit un nouveau piège. Pourtant, ma liste d’options
n’est pas infinie. Si je décide de me fier à ce badge, j’ai une chance de
survivre. Et ça me suffit.
Je saisis sa main tendue, et dès qu’il me tient, il me guide vers la route.
Une angoisse me serre le ventre quand, en sortant de la lisière, j’aperçois un
pick-up, garé sur la bande d’arrêt d’urgence.
– Monte, m’invite-t-il en ouvrant la portière côté passager.
Je me jette littéralement à l’intérieur. Alors qu’il contourne le véhicule
et s’installe derrière le volant, je surveille la forêt. Rien. Aucun mouvement
perceptible. Pourtant, je sais qu’ils sont là, armés jusqu’aux dents. C’est
pourquoi ce n’est que lorsque le pick-up démarre en trombe, que je
m’autorise à reprendre mon souffle.
Cette fois-ci, la balle dans la tête, tu l’auras pour de bon.
Pour ça, il faudrait encore que Preto me trouve. Et pour l’instant, la
distance qui nous sépare ne fait que s’accentuer. Je jette un dernier regard
vers ces arbres maudits qui défilent à pleine vitesse. J’espère ne jamais y
revenir. Jamais.
– Tu n’as rien ?
Sa question me fait sursauter. Je crois que ça fait un moment que je n’ai
pas entendu quelqu’un se soucier de moi avec un peu d’empathie.
– Je… je sais pas, je…
Je n’en sais rien.
La seule chose qui occupe mon esprit, c’est l’idée qu’à la seconde où
Preto rouvrira les yeux, il me traquera. Est-ce que cette voiture qui
m’éloigne de lui m’éloigne également du danger qu’il représente ? Ou est-
ce que je viens de reculer pour mieux sauter dans la gueule du loup ?
– Je m’appelle Alexis Gonzales, inspecteur au sein de la police fédérale,
se présente-t-il. Ça fait bien deux ans que je suis sur les traces du cartel de
Salomon Rivera.
Il m’adresse un petit sourire en coin.
– J’ai bien l’impression qu’avec ton aide, je pourrai enfin arrêter ce
type.
Perplexe, je ne sais pas trop quoi lui répondre. Je remarque tout de
même qu’on se dirige maintenant vers Mexico. Est-ce qu’il me ramène
enfin chez moi ?
– Je suis à ça de le faire tomber, me précise-t-il en pinçant son index et
son pouce.
– Je ne sais en quoi je pourrais vous aider.
– T’as dû voir et entendre des choses. Chaque détail me sera utile. Tu
comprends ?
Il parle avec un mélange de détermination et d’euphorie. Ses mains se
crispent autour du volant et je remarque qu’il trépigne presque sur les
pédales. Néanmoins, mes pensées se dirigent vers ma grand-mère et ma
tante. J’en ai assez fait. Aider un flic ne me rendra pas ma liberté, au
contraire. La cible derrière ma tête n’en sera que plus grosse.
– Je… J’ai une famille. Je ne peux pas.
Alexis jette un regard rapide dans ma direction, mais ma réponse ne
paraît pas le perturber.
– Je peux les mettre sous protection.
Son assurance me donne presque envie d’y croire. Il semble sincère.
Est-ce qu’il est vraiment possible de se protéger de Preto ? De Salomon ?
Une part de moi me dit qu’elle est probablement là, ma chance de survie.
Après tout, ils viendront me chercher, que je collabore avec cet Alexis ou
non.
Je peine à camoufler ma peur. Je n’ai jamais voulu faire partie de tout
ça. En pensant à ma grand-mère et à ma tante que Paloma et moi avons
laissées derrière nous, mon cœur se serre douloureusement. Elles doivent
être mortes d’inquiétude.
– Ces gens vont s’en prendre à tous ceux que j’aime, gémis-je en
essuyant du revers de ma main une larme silencieuse qui traçait tristement
sa route.
Alexis soupire, puis secoue la tête.
– Vero… Euh, Valentina, je sais que tu es effrayée. Tu as toutes les
raisons de l’être. J’ai eu un aperçu de ce que t’as vécu dans cette forêt, et je
me doute que tu as subi plus que ce qu’on devrait endurer dans une vie.
C’est la raison pour laquelle je veux te permettre de mettre fin à ce
cauchemar. Je te fais la promesse de vous garantir la sécurité, à toi et à
famille, mais toi, tu dois décider de faire les choses bien. Tu dois m’aider
pour que ce que tu as subi n’arrive pas à une autre fille innocente.
Je ne réponds rien. Pour le moment.
Ma tête se cale contre la vitre. Je ne sais plus qui croire… Si j’implique
la police, la colère de Preto ne se retournera pas seulement contre moi. Trop
de gens sont morts déjà, je ne veux pas que la liste s’allonge. Et pourtant,
peut-être qu’Alexis représente mon seul espoir de me sortir de cet enfer. Je
sens que je dois prendre une décision avant que ce monde m’écrase.

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CHAPITRE 28

Se faire la malle

PRETO
Si tu passes cette porte… J’espère pour toi que tu n’as pas passé cette
porte, Valentina. Je suis sûr que je te retrouverai toujours, mais pas de ce
que je te ferai si tu me trahis une nouvelle fois.
Mes paupières pèsent des tonnes. Je dois m’y prendre à plusieurs
reprises pour qu’elles s’ouvrent et me laissent entrevoir quelques formes
floues. Une douleur criante tambourine dans mon crâne. Allongé sur une
surface moelleuse, j’ai pourtant la sensation de tomber dans le vide. Je tente
de bouger la main, mais c’est à peine si mon corps m’obéit.
Les secondes passent et ma vision se clarifie. Je reconnais ma chambre,
dans la maison de Mexico. Devant moi, une silhouette familière se dessine.
– Bianca, murmuré-je, la gorge sèche.
– Ne bouge pas, me commande-t-elle en appuyant délicatement sur ma
tête.
Une nouvelle onde de souffrance me fait trembler. Pour le moment, je
n’ai pas la force de lui désobéir, mais elle sait bien que je ne compte pas
l’écouter. Il me faut juste un peu de temps pour reprendre mes esprits.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? grincé-je en m’éclaircissant la voix.
– Tu t’es méchamment cogné la tête.
Sous couvert d’une voix parfaitement calme, je perçois la pointe de
reproche. L’inquiétude déforme ses traits tandis qu’elle termine de me
soigner la tête.
Derrière elle, je remarque enfin Ruben, adossé à la fenêtre. Il observe
l’horizon. Je m’empresse de demander :
– Où est Valentina ?
Un lourd silence me répond. Je fronce les sourcils et note le rapide
échange de regards entre ma sœur et mon bras droit, avant qu’elle déroule
un ruban de gaze autour de ma tête.
– On a réussi à attraper deux types, enchaîne Ruben en s’approchant du
lit.
Son visage attise une irritation qui, comme par magie, réveille mon
corps endormi. J’attrape le poignet de ma sœur pour qu’elle arrête de me
tourner autour avec son bandage.
– Laisse-moi au moins finir ça, insiste-t-elle.
Je me redresse avec un léger vertige et m’assieds, mais je la laisse
terminer. Néanmoins, je capte les yeux fuyants de mon bras droit et lui
demande une seconde fois :
– Où est Valentina ?
Il pince les lèvres, puis croise les bras sur son torse.
– Dès que tu es tombé dans les vapes, elle s’est fait la malle.
La nouvelle me laisse un putain de goût amer. Mon visage se crispe à
mesure que les secondes s’écoulent. Je serre les poings, mais garde une
expression neutre. Cette fille a décidé de tester ma patience comme
rarement on l’a fait dans ma vie !
– Trouvez-la, craché-je.
– Sebastian est déjà sur le coup.
Je ne peux pas laisser mon exaspération prendre le dessus, mais je la
sens agripper ma chair et ma gorge. Putain, elle l’a fait.
– Je pense que les fils de pute qui nous ont canardés savent où se
planque Salomon, poursuit Ruben. On peut les utiliser pour remonter
jusqu’à lui, même s’il serait mieux de connaître ses prochains mouvements.
Après, il les a envoyés au casse-pipe, donc je ne pense pas qu’il leur fasse
des confidences…
– Qu’est-ce que Sebastian a trouvé ? demandé-je en glissant sur les
draps pour sortir du lit. Sur Valentina, qu’est-ce qu’il a ?
Le regard de Ruben se fait confus, comme si ma question n’avait pas
lieu d’être.
– Aux dernières nouvelles, elle serait montée dans la caisse d’un type.
Non identifié.
Putain ! La piste est mince. Pourtant, il faut à tout prix que Sebastian la
retrouve avant que qui que ce soit lui mette la main dessus. C’est la dernière
à avoir vu ma cargaison.
– Mais sinon, pour les deux mecs, reprend Ruben. Ils refusent de parler,
même après un bon passage à tabac.
Je m’empare d’un T-shirt propre qui était plié au pied du lit et l’enfile
rapidement.
– Où est mon téléphone ? demandé-je.
Bianca se tourne vers Ruben qui fouille dans sa poche de jean, puis me
le tend. Dès que je l’ai en main, j’ouvre ma conversation avec Sebastian et
envoie :

???

– Preto, t’as entendu ce que je t’ai dit ?


Ma sœur baisse les yeux et commence à se redresser. Elle a ce type
d’attitude quand le ton monte entre les gars. Je lève les yeux sur Ruben,
visiblement furieux.
– Quoi ?
– Les types dans le grenier, Preto !
– Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, Ruben ? C’est ton job de les
faire parler. En attendant, tout ce que je veux savoir, c’est où trouver ma
came !
Ma sœur me lance un regard confus, comme si elle ne comprenait pas
ma réaction.
– Mais de quoi tu me parles, toi ? me lâche Ruben en perdant un peu
son sang-froid. Retrouver la came, c’est justement pour ça qu’on a chopé
ces gars. La fille, elle ne sert plus à rien. Elle sait pas où est la drogue, c’est
pas la priorité !
Ma patience vole en éclats quand je crache :
– Celui qui nous a plongés dans toutes ces emmerdes va maintenant me
dire quelles sont les priorités ?
Ruben laisse échapper un râle de frustration avant de lever le bras pour
désigner le grenier.
– Ces deux enfoirés t’apporteront deux fois plus de réponses que cette
gonzesse, Preto ! T’as perdu la tête ou quoi ?
– Alors qu’est-ce que tu fous encore là ? Pourquoi tu n’es pas en train
de t’occuper de leur cas pour qu’ils crachent le morceau ?
Ruben me dévisage avec hargne. Je fais de même, malgré la migraine
qui me martèle le crâne. J’ai un tas d’autres trucs à penser plutôt que de
deviner ce que deux enfoirés ont à cacher.
– Il faut que tu te reposes, mon frère, intervient doucement Bianca.
Elle me dévisage avec suspicion. Ruben, lui, garde ses sourcils arqués,
comme s’il attendait une nouvelle explosion de colère. Heureusement pour
lui, mon attention est détournée quand mon téléphone, toujours dans ma
main, vibre pour me signaler l’arrivée de la réponse de Sebastian.

Je suis sur une piste. Je te tiens informé.

Une piste ? Quelle piste ? La réponse ne me satisfait absolument pas !


– Tu m’as dit qu’il pensait l’avoir vu monter dans une voiture ?
interpellé-je Ruben en me levant du lit.
– Ouais.
– Et c’était qui exactement ? Comment Sebastian a pu la laisser filer ?
– On n’en sait rien pour le moment. Et pour Sebastian, c’était la guerre
là-bas. T’as déjà de la chance qu’il l’ait repérée. Avec l’attaque surprise,
personne n’a eu le temps de mettre en place une stratégie.
L’idée qu’on n’en sache rien me révolte.
– Sebastian va lui mettre la main dessus rapidement, personne n’en
doute, alors concentre-toi sur autre chose.
Je m’apprête à sortir de la chambre, la main sur la poignée, quand
Ruben insiste :
– Je pense vraiment que c’est Salomon qui a pris la drogue. À part lui,
personne n’avait la moindre piste. Ce fumier veut te faire payer la mort de
son frère !
J’aurais dû mettre tous mes hommes à sa poursuite quand j’en avais
encore l’occasion. Maintenant, il est bien planqué, et il tire les ficelles pour
me pourrir la vie.
– Je suis prêt à tout pour foutre en l’air son business, grincé-je.
Je reçois un nouveau message. J’espère voir le nom de mon sicario,
mais cette fois, il provient de mon oncle Ricardo.

Je veux que tu passes à la maison. Ce soir.

Comme si je n’avais pas assez de choses à gérer !


– Bianca, appelé-je. On a rendez-vous.
Ma sœur sursaute et détourne son attention de mon bras droit. Elle se
dépêche de me rejoindre, sans poser de questions.
– Dis à Esteban de s’assurer que Valentina n’est pas tombée entre les
mains de Salomon, ordonné-je à Ruben. Et trouve qui a pris ma cocaïne !

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CHAPITRE 29

Dernier appel

VALENTINA
– Nous… Nous n’allons pas au poste de police ?
Alexis, qui marche devant moi dans le couloir de ce motel, se retourne
vers moi, un sourire rassurant sur ses lèvres fines. Pourtant, l’éclairage
jaunâtre au-dessus de sa tête me plonge dans une sensation de mal-être.
– J’ai conscience que tu as vécu des choses difficiles. Je peux te garantir
que tu n’as pas à t’en faire. Ici, nous sommes en lieu sûr.
– Plus sûr qu’un poste de police ?
Ma voix trahit mes doutes. Voilà, je suis montée en voiture avec un
nouveau psychopathe ! Après tout, je n’oublie pas que je l’ai vu abattre
froidement un homme sous mes yeux.
Il s’arrête devant une porte et sort les clés de sa poche.
– Valentina, tu n’as rien à craindre. Je ne veux pas prendre de risques
pour le moment et tu n’ignores pas que la moitié de mes collègues reçoivent
une partie de leur salaire d’hommes comme Salomon. Pour ta protection, il
vaut mieux que ces gens-là n’apprennent pas ton existence.
Il tourne la clé dans la serrure et pousse la porte, mais je me sens
réticente à l’idée d’entrer.
Je caresse mon bras en jetant un coup d’œil à la chambre. Ça se voit que
l’établissement est ancien. Les murs en boiserie et la moquette verte
ternissent la pièce. Le lit, couvert d’une couette aux motifs colorés, est en
grande partie caché par un amas de documents. D’épais rideaux orangés
masquent la fenêtre, plongeant la pièce dans une ambiance morose. Je note
la télévision fixée sur le mur et un téléphone caché derrière une pile de
e
gobelets, seul signe que cet endroit est bien entré dans le XXI siècle.
Alexis retrousse ses manches et rassemble des papiers sur le bureau.
Moi, je n’avance pas. Je me mords la lèvre, anxieuse. Pourquoi j’entrerais
dans la chambre glauque de cet inconnu ? Il m’a montré un badge de police,
c’est vrai, mais suis-je supposée faire tout ce qu’il me demande ?
– Écoute, soupire-t-il en voyant que je reste plantée dans le couloir.
J’aurais pu t’emmener au poste, c’est vrai, mais ça fait deux ans que
j’attends une opportunité comme celle-ci. Pour que mon enquête aboutisse,
je dois faire profil bas. C’est pour ça que j’aimerais bien que tu te planques
ici au lieu d’attirer l’attention.
Mon cœur palpite à tout rompre. J’ai choisi de lui faire confiance en
montant dans cette voiture, je ne peux pas me défiler maintenant. Il est ma
seule chance de mettre ma famille à l’abri. Je fais un pas vers lui et prie
simplement pour ne pas regretter cette décision.
Alexis s’approche de moi pour refermer la porte pendant que j’avise un
tableau d’enquête épinglé contre un mur. Je m’approche des notes et des fils
rouges, puis observe les visages de détenus sur les photos. Je ne les
reconnais pas pour la plupart, mais épinglé au centre, le visage lisse de
Salomon brille. Contrairement aux autres, sa photo a été prise à son insu,
comme s’il n’avait jamais mis les pieds en prison. Je m’attarde ensuite sur
deux clichés, plus petits, fixés dans un coin : Preto et Ruben. Au-dessus, il y
a juste un Post-it jaune sur lequel est inscrit en rouge « Cruz ? ». Est-ce que
ça signifie qu’Alexis n’a encore rien sur eux ?
– Salomon ne te retrouvera pas ici, me dit-il en enlevant sa montre qu’il
pose sur la table de chevet avec son téléphone.
J’aimerais tellement appeler Abuelita. Ici, ça sent le désinfectant, le
tabac, et le café. Rien à voir avec la maison et l’odeur de sa lessive à la fleur
d’oranger.
– Installe-toi, m’invite Alexis en poussant les feuilles sur son lit pour
me faire de la place.
Gênée, je m’approche sans un mot et m’assieds sagement sur
l’emplacement qu’il a dégagé pour moi. Mes fesses s’enfoncent avec un
grincement sonore dans ce matelas ramolli avec le temps. J’ose à peine
bouger de peur d’écraser ses documents.
– C’est un bureau ou une chambre ? demandé-je pendant qu’il prend
place sur la chaise en bois grinçante près de son bureau.
– Les deux, s’amuse-t-il avec un petit sourire en coin. D’ici, je peux
enquêter et contrôler toutes les informations sur Salomon et les diverses
ramifications de son cartel.
Il saisit un stylo dont il tapote nerveusement sa table.
– Tu veux boire ou manger quelque chose ? J’peux commander des
pizzas.
– J’aimerais juste un peu d’eau.
Alexis se baisse et ouvre un tiroir sous son bureau. Il en sort une petite
bouteille qu’il me tend.
– Merci, dis-je en l’attrapant.
Alors que j’avale plusieurs gorgées, je me rends compte que je meurs de
soif.
– Quel âge tu as ?
Je termine la bouteille avant de relever les yeux sur lui.
– Dix-neuf ans.
– Bon sang, lâche-t-il en passant sa main dans ses cheveux bruns. T’es
encore une enfant.
Je ne réponds rien. Après tout ce que j’ai vu, j’ai l’impression d’avoir
pris une vingtaine d’années en quelques jours, mais il a raison. Je devrais
penser à mes cours à l’heure qu’il est, pas à un chef de cartel qui veut ma
peau.
– D’où est-ce que tu viens ?
Alexis se penche en avant en joignant ses paumes. Pendant une
seconde, j’hésite à répondre. Je n’ai aucune raison de me confier à un type
qui s’enferme dans un motel pour faire des recherches sur les trafiquants de
drogue. Et s’il veut en apprendre plus sur moi, moi, je ne sais pas grand-
chose de lui. Il m’a promis de veiller sur ma famille, mais on est là, dans
cette chambre glauque et pas auprès d’Abuelita et tía Carmen.
– Tu n’as vraiment pas à te méfier de moi, reprend-il quand je fronce les
sourcils. Je suis de ton côté. Mon but, c’est d’éradiquer ces trafiquants de
drogue des rues de Mexico.
Son discours me rend légèrement amère. J’aurais aimé qu’il y parvienne
avant que Paloma y laisse la vie… À quoi bon, maintenant ?
– Vous pouvez déjà commencer par Tepito ? finis-je par demander, les
mains tremblantes.
Il hoche la tête avec une moue compatissante.
– Tepito, hein ? Tu es aux premières loges.
Aux premières loges des échanges de drogue dans la rue, des rixes et
des bagarres, des incendies de voitures et autres règlements de comptes.
Oui, mon quartier vit avec la violence au quotidien. Voilà pourquoi il faut
que je mette ma famille dans une voiture et qu’on fuie loin d’ici. Mon
oncle, mon cousin et maintenant Paloma… Trop de gens sont morts là-bas.
Voyant que je ne réponds pas, Alexis pose sa main sur la mienne.
– Le marché de Tepito est impressionnant, non ? me dit-il avec un petit
clin d’œil complice.
Je déplace ma main sur ma cuisse, mal à l’aise, mais acquiesce.
– Oui, on peut y trouver n’importe quoi.
– J’espère que t’as déjà goûté les tacos de Ramiro !
Un petit sourire timide relève mes pommettes. Ce camion de rue est une
légende de notre quartier. Il est là depuis plus de soixante ans. J’y allais
souvent avec Paloma… Mes souvenirs me crèvent le cœur alors je pince les
lèvres pour réprimer ma douleur, mais je hoche la tête pour confirmer.
Quand Alexis se recule vers le dossier de son siège, j’ai l’impression
qu’il a compris mon changement d’humeur.
– Je voulais te mettre en confiance, mais je crois que c’est raté.
J’essuie la larme que je sens venir dans mon œil, puis lui suggère :
– Et si vous étiez simplement honnête ? Qu’est-ce que vous attendez de
moi, là ?
Alexis hésite et se tourne vers son tableau. Je crois qu’il s’attarde sur la
photo de Salomon, au milieu.
– Est-ce que tu pourrais me parler de lui ? me demande-t-il en le
désignant d’un geste de la main. Tout ce que tu sais pourrait m’aider à le
mettre derrière les barreaux.
Je déglutis difficilement. Salomon… Que dire ? Kidnapping, agression
sexuelle, fusillade, tentative de meurtre ? Entre ses mains, j’ai bien cru ne
jamais m’en tirer. Quelques heures avec lui m’ont paru une éternité. Il a
imprimé en moi un désespoir qui ne me quittera probablement jamais.
Ma gorge se noue. Les larmes que je retenais me brouillent maintenant
la vue.
– Ce type, il est vraiment dangereux. Et cinglé ! commencé-je d’une
voix tremblante.
Alexis n’attend pas pour dégainer un petit carnet. Il enlève le capuchon
de son stylo avec ses dents et se met à griffonner rapidement dessus.
– Ne vous emballez pas, l’arrêté-je. Je ne vois pas comment mon
témoignage pourrait vous aider.
– Tu as été proche de lui, non ? Nos meilleurs agents peinent à infiltrer
son réseau alors que toi, tu as été au cœur de l’action. Tu as entendu et vu
des choses qui peuvent nous être utiles, j’en suis certain !
J’ai la sensation qu’il fait peser une trop lourde responsabilité sur mes
épaules, alors je secoue la tête.
– Je… je ne vous serai d’aucun utilité.
Loin de se laisser décourager, Alexis plonge son regard plein d’espoir
dans le mien, et reprend d’une voix calme et posée :
– Reprenons au début, Valentina. Comment l’as-tu rencontré ?
– Il m’a… kidnappé ? Je… Il voulait…
Alexis fronce les sourcils, puis articule doucement :
– Il voulait quoi, Valentina ?
– Hum… Moi ? Je crois. Il a tenté de m’agresser. Et… Hum, j’ai vu sa
maison. Il y a des salles de surveillance et pleins d’hommes armés. Il a…
Enfin, il contrôle tout.
Il hoche doucement la tête en notant les mots « caméras » et « armes »,
puis il enchaîne :
– Pourquoi toi, Valentina ?
Mon cœur se serre. Je comprends qu’il enchaînera les questions, jusqu’à
ce que je sois obligée de lui dire comment tout a commencé. J’aimerais que
ce ne soit qu’un cauchemar… Et surtout, je voudrais ne pas avoir à revivre
ces événements en boucle dans ma tête. Mais c’est impossible.
– Je me suis retrouvée enrôlée dans un vol de…
– Cocaïne, finit-il pour moi.
Je redresse la tête, surprise. Il tapote sur son carnet avec son stylo, puis
ajoute :
– Alors, c’est bien toi… La fille dont tout le monde parle en ce moment.
Je m’en suis douté en te voyant dans cette forêt, mais je ne pouvais pas en
être sûr. On dit que tu as volé une cargaison estimée à deux millions de
dollars.
La honte me submerge. Je baisse le menton, mais confirme doucement
d’un hochement de tête.
– Ça alors, souffle-t-il.
– Je ne voulais pas ! Ça a mal tourné. Tout a mal tourné…
Sa main apparaît dans mon champ de vision, mais cette fois il hésite et
renonce à me toucher. Quand il se recule, je le regarde et ne vois dans son
expression aucune trace de jugement. J’ai presque l’impression d’y trouver
une empathie sincère. Sur un ton plus doux, il me dit :
– Pourquoi tu t’es retrouvée mêlée à ça ?
– Je l’ai fait pour aider ma cousine.
Une larme glisse le long de ma joue. Ma douleur serre ma gorge et je
ravale un sanglot.
– Elle traînait dans des affaires louches, expliqué-je. Elle m’a dit que
son seul moyen de survie, c’était de voler cette cargaison…
– Et Salomon ? Comment entre-t-il en jeu ?
– Lui, c’est juste… un porc, craché-je, écœurée.
Alexis hoche la tête, puis reprend :
– À qui cette cargaison était destinée ?
– Je n’en suis pas sûre, je… C’était ma cousine qui avait des problèmes.
Maintenant que je me mets à table, je devrais parler de Ruben, de Preto
et de la fusillade dans l’appartement. Pourquoi je ne dis rien ? Mon ventre
se tord. Pendant de longues secondes, je brûle d’envie de tout avouer, mais
la prudence m’oblige à ravaler les mots qui me viennent.
– Sauf que maintenant, Salomon vous veut : toi et la cargaison,
constate-t-il en se massant la mâchoire. Qu’est-il arrivé à ta cousine ?
Je déglutis, et laisse un sanglot m’échapper. Je ne peux pas le dire à
haute voix, mais je sais qu’il comprend.
– Tu es vraiment courageuse, Valentina. Ton histoire et ton témoignage
peuvent me faire faire un énorme bond dans cette enquête. Recoupée avec
les informations que…
Alexis s’arrête net dans son discours et tourne vivement la tête vers la
porte d’entrée, les sourcils froncés. Alors qu’il se lève lentement, je
demande :
– Qu’est-ce qu’il…
Il pose son index sur ses lèvres, ce qui fait mourir ma question. Mon
cœur tambourine dans ma poitrine quand il sort son arme et qu’il la saisit à
deux mains.
– Ne bouge pas, m’ordonne-t-il à voix basse.
Ma respiration devient difficile car je suis prise par la peur qu’il
m’insuffle. Alexis va jusqu’à la porte de la chambre et observe le couloir à
travers le judas, puis il soulève doucement le rideau qui couvre la fenêtre.
Finalement, il m’indique par des gestes qu’il va sortir, et ouvre
silencieusement la porte, avant de se glisser à l’extérieur.
Une fois seule dans la pièce, l’angoisse me serre la gorge. Je me sens
étouffer ici. Le silence s’enroule autour de moi, et chaque seconde me paraît
durer des heures. Je triture mes doigts jusqu’au moment où mes yeux
tombent sur son téléphone posé sur la table de chevet.
Je me fige.
Il faut que je parle à ma grand-mère. Ça fait une éternité que je n’ai pas
entendu sa voix…
Sans hésiter, je me lève, prends le combiné et compose rapidement le
numéro de la maison. Heureusement qu’Abuelita m’a forcée à l’apprendre
par cœur quand j’étais petite ! La tonalité résonne deux fois dans mes
oreilles. Mes mains tremblent autour du combiné.
– S’il te plaît, réponds, Abuelita, gémis-je.
Ça sonne toujours quand Alexis entre dans la chambre et referme la
porte derrière lui.
– C’était une fausse a… Qu’est-ce que tu fais, putain ? s’écrie-t-il en
s’élançant sur moi.
Il m’arrache le téléphone des mains. Sous mes yeux écarquillés, il
raccroche, puis arrache la prise branchée au mur.
– N’importe qui pourrait tracer cet appel !
Je le dévisage, estomaquée.
– Je devais… Je voulais juste entendre ma grand-mère, balbutié-je.
Je crois voir une lueur de rage dans ses yeux avant qu’il prenne une
grande inspiration. Il fait naître un sourire plutôt faux sur ses lèvres, mais
qui se veut rassurant.
– Ne refais jamais ça, d’accord ? Personne ne doit nous trouver ici.
– Je suis désolée, articulé-je. Je voulais juste… juste lui parler.
Cette fois, son expression se teint d’une empathie qui me paraît sincère.
– Je comprends que tu t’inquiètes, mais il faut que tu me laisses faire
pour que je puisse t’aider à la retrouver en toute sécurité.
Il parvient à allumer une légère lueur d’espoir dans mon cœur, alors
j’expire un bon coup et je murmure :
– Et maintenant, qu’est-ce qu’il va se passer ?
– Maintenant, tu vas me donner toutes les informations que tu as. Tu ne
dois rien omettre et me dire tout ce qu’il s’est passé. Et avec ça, je vais les
faire tous tomber.

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CHAPITRE 30

Au nom de l’héritage

PRETO
Bianca et moi sortons de ma Jeep et faisons claquer nos portières de
concert. Alors je foule les graviers de l’allée bordée d’arbustes verdoyants,
j’avise la majestueuse villa de Ricardo, située au beau milieu du quartier
d’Álvaro-Obregón. Inspirée des bâtiments romains, cette maison a été
construite selon les plans d’un architecte américain de renom. Mon oncle ne
rate d’ailleurs pas une occasion de s’en féliciter. Ici, rien à voir avec les rues
de Tepito, l’abondance, l’art et le pouvoir règnent en maîtres.
– J’espère qu’il n’en a pas pour longtemps, se plaint Bianca en montant
les marches du perron.
– Quoi qu’il veuille, dans une heure, on est partis, affirmé-je alors qu’un
majordome nous ouvre déjà la porte d’entrée.
Contrairement à mon père, tío Ricardo a su se la jouer plus discret. Son
empire est bien sûr fondé sur de l’argent sale, mais aussi sur divers rachats
de sociétés comme son complexe hôtelier. Il a ainsi pu blanchir de l’argent
et acquérir une certaine respectabilité.
Ma cousine, Barbara, arrive pour nous accueillir. La fierté évidente qui
transpire de ses traits me blase déjà.
– Vous voilà enfin ! lance-t-elle avec un sourire qui ne touche pas ses
yeux.
– Barbara, salué-je solennellement avec un hochement de tête.
Ma sœur, elle, la prend tout de même dans ses bras, mais elles n’ont
jamais été proches. Elles échangent quelques banalités d’usage, puis ma
cousine avise mon bandage d’un œil critique.
– Tu es salement amoché, souligne-t-elle.
Je ne réponds rien. Barbara soupire, mais désigne l’étage supérieur,
qu’on peut apercevoir grâce au grand escalier qui y mène.
– Mon père est dans son bureau. Suivez-moi.
Ses talons claquent déjà sur le sol en marbre. Elle remue les fesses à
chaque marche, faisant onduler son long carré noir et lisse avec sa tête.
Avant de lui emboîter le pas, j’avise les grandes baies vitrées qui offrent une
vue imprenable sur le jardin à la française, puis sur les collines.
Bianca s’empare d’un cadre photo posé contre la commode à l’entrée et
attire mon attention. Les souvenirs remontent en flèche alors que je
considère cette jeune version de moi qui tient un ballon de foot. Mon oncle
nous enlace, moi et ma sœur, mais je remarque qu’alors qu’eux adressent de
grands sourires à l’objectif, moi, je parviens à peine à décrocher une
grimace.
– Tu t’en souviens ? murmure Bianca.
Je hoche la tête avec la sensation d’entendre encore la voix enfantine de
Ruben me demander de lui faire une passe dans les ruelles de Tepito.
– Dire que tu voulais être footballeur…
Son petit sourire nostalgique me fait déglutir. Elle ne sait pas que
derrière ces quelques moments d’allégresse, j’entamais déjà des années bien
noires. Le football fut ma dernière passion avant que mon ambition soit
engloutie par les projets de mon père.
Mon oncle, lui, a essayé de faire office de figure parentale bienveillante.
Il me laissait jouer, m’offrait une forme de normalité en nous invitant, ma
sœur et moi, à des soirées cinéma chez lui. Seulement, personne ne pouvait
lutter contre la perversité de mon père. Ni lui ni ma mère.
– Allez, viens, ordonné-je à ma sœur.
Elle lâche un soupir triste, mais repose le cadre à sa place. Dans le
couloir de l’étage, les voix de mon oncle et de ma cousine nous
parviennent, alors qu’ils commentent les informations locales qui défilent
sur l’écran plat accroché au mur de son bureau.
– Ah ! C’est pas trop tôt ! me lance Ricardo quand je frappe à la porte.
Barbara, assise sur un des fauteuils en face du bureau, me fait une moue
réprobatrice, comme si le fait que je ne lui ai pas obéi dans la seconde était
un affront.
– Comment tu vas, Tío ? demande Bianca, derrière moi, en refermant la
porte.
– Comme un homme triste qui ne voit pas assez sa nièce, évidemment,
lui répond Ricardo avec une affection qu’il ne réserve qu’à elle.
Barbara ravale sa jalousie en pinçant les lèvres. Comme moi, elle a été
élevée pour servir l’ambition de son père, et les moments de tendresse
étaient réservés à d’autres. Tandis que ma sœur enlace Ricardo, je
m’installe sur le fauteuil en cuir adjacent à celui de ma cousine.
– Avec mes nouvelles fonctions à l’hôpital, je n’ai plus une minute à
moi, explique Bianca. Je pense bientôt passer chef de service, alors je ne
dois pas me relâcher. Quant à la préparation du mariage, elle absorbe tout
mon temps libre.
– Aurai-je l’occasion de rencontrer le fameux Aaron avant les noces ?
s’offense Ricardo. Il faut bien que quelqu’un lui foute une trouille bleue
avant qu’il entre dans la famille !
J’écoute à moitié la réponse prudente de Bianca qui cache
volontairement son fiancé à tout le monde, de peur que nos activités
illégales le fassent fuir à toutes jambes. J’ai tout de même mené mon
enquête sur lui, et je peux dire qu’Aaron Maignan est un médecin émérite
qui se tient très éloigné du monde des Cruz. Lui et ma sœur feront quatre
enfants et vivront dans un quartier résidentiel, loin de la violence dans
laquelle mon père nous a élevés. D’une certaine manière, je comprends les
désirs de Bianca, même si je ne les partage pas.
– …d’une chose, Preto ?
Mon attention se reporte sur Ricardo qui, bien enfoncé dans son siège
en cuir rouge, joue avec son pendule de Newton, s’amusant à déséquilibrer
les billes.
– Hmm ?
Je crois que j’ai perdu le fil de leur conversation depuis quelques
minutes déjà.
– Des sources m’informent de ce qui se passe dans les rues, Preto.
Qu’est-ce que t’as foutu ?
Je me réajuste dans le fauteuil, alors que Bianca s’installe sur
l’accoudoir. Mon oncle n’est pas réputé pour tourner autour du pot, mais je
ne m’attendais pas à ce qu’il aborde aussi directement le sujet.
– Tu me parlais de contretemps la dernière fois, insiste-t-il.
Je me passe la main sur ma mâchoire et gratte ma barbe de trois jours
qui commence à bien pousser.
– C’en est toujours un.
– Un contretemps qui t’a coûté l’appartement de ton père, non ? me
charrie Barbara.
Je grimace en tournant la tête vers son visage anguleux, encadré par des
pommettes saillantes. Vêtue d’un tailleur noir, elle fait claquer ses escarpins
sur le parquet. Elle arbore cette expression téméraire qui ne la quitte jamais
et incline la tête, me signifiant qu’elle ne compte pas détourner le regard.
Ma cousine finit par pincer sa bouche mise en valeur par un rouge à lèvres
carmin.
– Je ne me souviens pas t’avoir impliqué dans mes affaires, de près ou
de loin, lui lancé-je sèchement.
– Tu achètes mes armes, Preto, me rappelle-t-elle en se redressant. Tôt
ou tard, si tu ne règles pas tes « distractions », tes ennemis deviendront les
miens.
Je toise ses iris clairs, mâchoire serrée. Nos pères ont toujours veillé à
bien séparer leurs affaires. Ricardo était la vitrine publique et la Hoja, la
main armée qui voulait terroriser les rues. Il a appliqué la même séparation
avec sa fille, puis avec moi, mais sert souvent d’intermédiaire entre nous.
Théoriquement, même si mon business est mis à mal, ça n’impactera pas les
affaires ou la réputation de ma cousine. Sauf si elle prend parti dans la
guerre que je m’apprête à mener…
– Je m’en occupe, argué-je.
Le petit ricanement malicieux de Barbara m’horripile. Oui, si elle
prenait parti, elle se mettrait en danger, mais tout le monde sait ici qu’elle
n’en fera rien. En plus de son « petit grain de folie » comme l’appelle son
père, son égoïsme crève le plafond. Putain, à chaque fois qu’elle ouvre la
bouche, j’ai une folle envie de lui éclater la tête contre la première surface
que je pourrais trouver !
– Ton équipe a merdé, Preto, reprend Ricardo pour empêcher que la
situation dégénère.
J’hésite à répondre, notamment parce que je sais que ma cousine prend
son pied en voyant son père me réprimander, mais je me dois d’être
honnête. Chez les Cruz, pour faire fonctionner les affaires, on se doit d’être
transparents. Et rien ne sert de sauver les apparences devant mon oncle,
tous les faits lui ont sûrement déjà été rapportés.
– On s’est fait baiser, avoué-je.
– Non, ton bras droit s’est fait baiser, me corrige immédiatement
Ricardo, avec un air sévère. Et il t’a entraîné dans sa merde ! Ça fait un bail
que je te dis de te débarrasser de cet incapable.
Le sujet « Ruben » a toujours été épineux entre mon oncle et moi. Pour
une raison que j’ignore, Ricardo le déteste.
– Il est loyal, affirmé-je.
– Ce bâtard va vraiment te faire tomber. J’en suis certain, Preto.
Ricardo s’est hissé seul au sommet. Ses amis ne sont que des relations
d’affaires qu’il poignarderait sans une once d’hésitation, alors comment lui
faire comprendre que je me fie à Ruben ? Je ne pense pas qu’il donne sa
confiance à quiconque, même sa propre famille.
– Il lui a sauvé la vie plusieurs fois, intervient Bianca, mal à l’aise.
Je fronce les sourcils. Cette fois, mon oncle ne prend pas son expression
attendrie quand il la regarde, il s’exclame :
– J’en ai rien à foutre, Bianca, c’est son job ! Concernant le reste, il ne
sait pas gérer et ne pense qu’avec sa bite.
– Mon oncle, l’appelé-je. Je ne suis pas venu ici pour parler de Ruben.
De toute manière, je ne compte pas refaire mes équipes. Oui, j’ai eu un
sacré paquet d’emmerdes à régler, mais je suis dessus.
Ricardo passe sa main dans son épaisse barbe noire. Deux chevalières
ornent ses doigts, l’une en argent et l’autre en or. Celle en argent appartenait
à mon père.
Je peux sentir son regard pesant sur moi, et je n’aime pas vraiment ça.
Jamais, il n’a laissé transparaître autant de nervosité. Ce n’est pas le
moment pour qu’il doute de moi ou de mes capacités.
– Peut-être que tu devrais revoir tes objectifs, s’amuse Barbara.
Le regard menaçant de son père suffit à la faire taire. De mon côté, je
me retiens de l’insulter.
– Ta situation m’inquiète, reprend Ricardo. Tu attires l’attention sur toi,
mais pas de la bonne manière. En résumé, tu t’es montré faible et tes
ennemis tuent pour moins que ça.
– J’en ai conscience. Tu m’as convoqué pour me dire ce que je sais
déjà ?
Ricardo fait passer sa langue sur ses dents, signe de son exaspération.
Son inquiétude attise des sensations désagréables sous ma peau. Je ne veux
pas le décevoir. Au contraire, j’aimerais lui prouver que je peux le faire, que
je tiens plus de lui que de mon propre père.
– Il faut que tu gardes un œil sur les différents cartels qui t’entourent,
Preto. Je sais que tu as Rivera en ligne de mire, mais d’autres se mettent en
mouvement, à commencer par les Cortès. Même si tu n’en es pas encore là,
les deux frères vont réagir à l’entente de ton nom, et ils tenteront de te
tomber dessus quand tu t’y attendras le moins.
– Je sais.
– Vraiment ? Parce que je surveille pour l’instant, mais même moi, je ne
pourrai pas faire barrage s’ils décident de t’évincer du paysage. Ils gèrent
tous l’est du Mexique et contrôlent la majorité des frontières avec les États-
Unis. Si tu ne maîtrises pas les négociations, tu devras faire une croix sur
l’importation.
– Je sais déjà tout ça, m’agacé-je en me levant.
– Le moment venu, j’ai deux ou trois contacts qui devraient te mettre en
relation avec les Cortès, précise-t-il. Voilà ce que je veux que tu aies en tête.
Je soupire. La main de ma sœur cherche la mienne dans une volonté
d’apaisement, mais je refuse silencieusement son soutien.
– Pour le moment, je m’occupe déjà de faire face à mes emmerdes. Je
me suis également occupé de nouer des alliances stables qui me serviront
plus efficacement que celles que j’avais déjà. Je ne perds pas de vue les
enjeux, et ce n’est pas parce que j’essuie un léger revers que je deviens
faible.
Ma réplique cinglante coupe Ricardo dans son envie de m’accabler. Il
carre son dos au fond de son siège, puis se masse le front.
– Je ne manque pas de confiance, Preto, mais ce milieu est bourré de
traîtres. Tu en essuies déjà les conséquences.
– Mais moi, j’y survivrais, affirmé-je, sans l’ombre d’une hésitation.
Quand Ricardo relève les yeux sur moi, je crois lire un éclat de fierté
dans son expression. Peut-être que j’hallucine, je n’ai pas encore fait mes
preuves. Néanmoins, je compte y parvenir, tôt ou tard.
– Je suppose que tu ne restes pas pour déjeuner ? enchaîne-t-il.
Je regarde l’heure sur ma montre et réponds :
– Je ne peux pas rester. J’ai des affaires urgentes sur le feu.
J’attends encore des nouvelles de Sebastian, mais dans ma poche, mon
téléphone reste désespérément silencieux.
Mon oncle se lève, fait le tour de son bureau et passe un bras paternel
autour de mes épaules.
– Je te laisse gérer, Preto, accepte-t-il. Tu m’as convaincu que tu avais la
situation sous contrôle.
Ah ouais ? Alors pourquoi ai-je la sensation que mon avenir m’échappe
sournoisement ?
Tant que Sebastian n’aura pas retrouvé cette fille, mes promesses seront
du vent. Il me la faut… maintenant.

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CHAPITRE 31

Bonsoir

VALENTINA
– Ça fait six mois que j’essaie d’attirer son attention.
Allongée sur le lit, je sens l’épuisement gagner du terrain. Seul
l’éclairage jaunâtre de la lampe de chevet illumine la pièce et me permet de
rester concentrée sur la discussion. Debout devant son tableau d’enquête,
Alexis déplace des Post-it pour clarifier ses réflexions.
– De Salomon, me précise-t-il. Malheureusement, se faire un nom
quand on n’a pas de connexion est déjà difficile, alors je suis loin de
pénétrer son cercle fermé.
– Vous êtes un genre d’espion ?
Son expression amusée m’intrigue.
– Disons plutôt que je désobéis légèrement à ma hiérarchie pour arriver
à mes fins.
Mon regard perplexe l’amène à rire.
– Je suis dans une division de la police fédérale mexicaine chargée de
lutter contre le trafic de drogue, le crime organisé et un tas d’autres activités
illicites. Seulement parfois, les procédures sont longues et il faut faire
preuve d’initiative pour obtenir des résultats.
Je finis par hocher la tête. Je ne suis pas sûre de comprendre où il veut
en venir, mais désormais, je sais qu’il est plus que déterminé.
– Salomon n’a pas vraiment le même profil que les autres chefs de
cartel, m’explique-t-il. Lui, c’est l’héritier d’un empire pour lequel il n’a
jamais versé une seule goutte de sueur. Il ne s’est pas mouillé pour le garder
à flot, son entourage l’a fait pour lui. C’est pour ça qu’il est assez
compliqué de le coincer.
Je reconnais bien la personnalité lubrique et vaniteuse que j’ai côtoyée
quelques heures. On aurait dit un enfant gâté dans un corps d’adulte, et je
pense que c’est ce qui le rend d’autant plus dangereux. Ses ordres résultent
de caprices, de coups de tête.
– Donc cette cargaison, enchaîne Alexis en écrivant « Drogue » sur un
Post-it qu’il colle à côté de la photo de Salomon. Elle lui était destinée,
non ?
Je hausse les épaules, indécise.
– Tu peux le confirmer ?
– Je n’ai pas de preuves concrètes, précisé-je. Mais j’imagine que oui, il
espérait la récupérer.
– Hum…
Alors qu’il poursuit sa réflexion, il attrape un autre cliché, celui d’un
homme à la peau foncée, rasé de près. Il épingle ensuite un fil rouge qui le
relie au Post-it.
– Aujourd’hui, Abel Coloma l’aurait en sa possession.
Je me redresse, les sourcils froncés. C’est qui encore, ce type ?
– Qu’est-ce que vous avez dit ?
Alexis réagit en me détaillant curieusement. Il faut dire que c’est la
première fois que je manifeste un réel intérêt pour son enquête.
– Tu… tu connais Coloma aussi ?
Je secoue vivement la tête. Peut-être trop vivement pour paraître
innocente, mais je ne peux pas lui expliquer pourquoi ces mots viennent
d’allumer une petite lueur d’espoir en moi.
– Je n’ai jamais entendu parler de ce type, donc je ne comprends pas
comment il se retrouve mêlé à tout ça, expliqué-je.
– Des rumeurs disent qu’il aurait trouvé la cargaison, mais personne ne
l’a encore vu avec. Pour le moment, ça reste encore à confirmer. Tu es bien
sûre de n’avoir jamais entendu parler de lui ?
– Jamais.
Que je le connaisse ou pas n’a pas d’importance, du moment que Preto,
lui, peut le retrouver. Après tout, son cartel peut me remettre la main dessus
à tout moment. Et je compte bien tout faire pour échapper à la balle qu’il
m’a promise. Peut-être que si je lui donne un nom…
– Pourquoi l’aurait-il volée ? demandé-je en observant plus précisément
la photo.
Comme beaucoup de celles épinglées, elle provient d’un dossier
judiciaire et a été prise lors d’une arrestation. Il a des épaules carrées, mais
ne paraît pas si impressionnant. Peut-être est-ce dû au sourire amusé qu’il
adresse à l’objectif ?
– Un des camés qui bossent pour moi m’a expliqué que les gars de
Coloma ont mis la main dessus depuis plusieurs jours. Abel a besoin
d’impressionner les autres chefs de cartel, surtout depuis qu’il s’est mis les
Cortès à dos.
Je me sens un peu assommée par ces informations, d’autant que je n’en
comprends pas la moitié. Pourtant, il faut à tout prix que j’en sache plus.
– Cortès, ça te dit quelque chose ? me demande Alexis en pointant deux
photos plus haut sur le mur.
– Non. Non plus.
Alexis réfléchit, puis écrit : « Nouvel acheteur ? » sur un Post-it qu’il
colle, lui aussi, en haut du tableau.
– Mieux vaut qu’Angel Cortès ignore ton existence, ma belle. C’est le
pire de tous. Salomon, comparé à lui, c’est un agneau blessé.
Oui… J’imagine que dans ce milieu, la boucle ne s’arrête jamais.
– Pourquoi Abel aurait volé la drogue de Salomon ? Il n’a pas peur de
lui ?
Alexis fait glisser sa chaise jusqu’à reculer à côté de moi. Il passe ses
doigts sur sa barbe, puis me désigne le tableau.
– Abel veut la vendre. Deux millions de dollars, ce n’est pas
négligeable, et si les Cortès l’achètent, Salomon n’osera pas riposter. Il fait
d’une pierre, deux coups. Coloma a une vieille rivalité avec la famille
Rivera, donc lui prendre autant de fric doit lui faire plus que plaisir. Quant
aux Cortès, Abel n’est plus dans leurs papiers depuis cinq ans, quand il a
merdé sur un trafic de meth. J’imagine qu’il espère changer les choses.
Je reste silencieuse. Tout ce monde me donne la migraine, mais je
comprends mieux le sens des fils rouges devant moi.
– Et qu’est-ce qu’il se passera ensuite, une fois qu’il aura vendu la
drogue ?
– S’il y parvient, ça va compliquer mes affaires. Sauf si j’arrive à me
faire une place à la réunion au Gran Hotel del Sol.
– Une réunion ?
– Oui, dans trois jours. Je pense que la transaction va se faire là-bas.
C’est risqué, mais c’est l’opportunité que j’attendais pour tous les coffrer.
Je me liquéfie, alors qu’Alexis, lui, continue d’observer son œuvre. Il
n’a aucune idée de la valeur qu’ont ses informations. Il vient peut-être de
sauver ma vie et celle de ma famille.
– Vous êtes en train de dire que… que la drogue sera là-bas ? Dans trois
jours ?
Ma question l’incite à m’observer attentivement. Son expression
devient plus sérieuse, alors je tente de rester neutre, même si mon cœur
explose dans ma cage thoracique. Merde, c’est ma chance !
– Comme je te l’ai dit, Valentina, je ne suis sûr de rien, commence-t-il
d’un ton prudent. Quoi qu’il en soit, les informations que je te donne ne te
serviront pas, puisque je vais m’occuper d’attraper ces salopards.
J’en ai bien conscience… Seulement, dans cet enchevêtrement de fils
rouges, Alexis ne s’intéresse pas à Preto ou au danger qu’il représente. Il
n’a qu’une petite place, là, en bas à droite. Alors, même si Alexis parvient à
coincer les plus dangereux, lui sera toujours après moi. Sauf qu’avant de me
faire souffrir, Preto veut surtout récupérer sa drogue. Cette réunion pourrait
être l’occasion de renverser la situation. Voilà une monnaie d’échange
suffisamment intéressante pour le convaincre de me foutre la paix à tout
jamais.
Mon cœur s’emballe déjà bien fort quand Alexis se lève de sa chaise.
– T’as faim ? me demande-t-il en fouillant dans la poche de son jean.
Il extirpe un paquet de cigarettes, puis en coince une entre ses lèvres.
– Un peu, avoué-je.
Bon, mon estomac crie carrément famine, mais en même temps, mon
cerveau tourne à plein régime. Trois jours. J’ai trois jours pour trouver quoi
faire de tout ce que je viens d’apprendre.
– J’ai un coup de fil important à passer et je vais en profiter pour
prendre des tacos.
Alexis récupère sa veste sur le dossier de sa chaise, puis me lance :
– Ne sors pas d’ici, je reviens.
– Promis.
Il m’adresse un sourire confiant, puis la porte claque derrière lui.
Seule dans la chambre, j’essaie encore de comprendre comment toutes
ces informations pourraient changer mon destin. Elles sont toujours là, sur
ce tableau. Il ne faut pas que je les oublie : Abel Coloma et les frères
Cortès. Je me lève et commence à faire les cent pas dans la chambre en
répétant :
– Coloma et Cortès. Coloma et Cortès. Coloma et Cortès.
Soudain, mon pied bute contre la valise ouverte au sol, à moitié sous le
lit. Je m’arrête et baisse les yeux dessus. Dissimulée dans la poche avant
d’une chemise à carreaux, une pièce d’identité dépasse. Je m’en empare et
reconnais immédiatement le visage sévère d’Alexis sur la photo, mais ce
n’est pas le prénom que je lis.
Skander Fuentes.
Skander Fuentes ? Alors Alexis Gonzales n’est pas sa véritable
identité ? L’angoisse me serre de nouveau la gorge. Peut-être qu’il a besoin
d’avoir un faux nom pour son enquête, après tout… Mais pourquoi me
mentir ? Il s’est présenté à moi comme un membre de la police, non ? Il a
aussi pu me mentir à ce sujet. Peut-être qu’il n’est vraiment pas celui qu’il
prétend être et que son baratin n’a servi qu’à me convaincre de le suivre !
Dans la poche, je trouve aussi une petite photo de famille. Une femme
porte une fillette dans ses bras, et un jeune adolescent aux traits similaires à
ceux d’Alexis sourit à côté d’elle. À l’usure du papier, je déduis qu’Alexis
la trimballe depuis pas mal d’années. C’est probablement une jeune version
de lui sous mes yeux.
Qui est-il réellement ? Qu’est-ce qu’il cherche ?
Quelqu’un frappe deux fois contre la porte. Je sursaute et tombe sur les
fesses. Paniquée, je me dépêche de ranger les documents là où je les ai
trouvés, puis je me fige. Personne n’est entré. Alexis aurait déjà ouvert la
porte, non ?
– Bonsoir, résonne une voix grave. Je suis un chasseur de trésors et
quelqu’un m’a dit qu’il y en avait un qui valait deux millions de dollars
dans cette chambre.
Sebastian.
– Je sais que tu sais que c’est moi, mi querida niña.
Il a bien raison, même si je ne sais même pas comment j’ai fait pour le
reconnaître aussi rapidement.
Je n’ai aucune échappatoire ! Il y a bien une fenêtre, mais elle a des
barreaux. Trop tard, il crochète la serrure… Je fouille rapidement la
chambre et saisis un stylo qui traîne sur le bureau d’Alexis. Je n’ai rien de
mieux comme arme de fortune ! Mon cœur tombe dans ma poitrine
lorsqu’un cliquetis sec me signale que la porte a cédé. Sebastian s’amuse à
la pousser lentement. Le grincement met en alerte tous mes sens, bien que
je me sente paralysée.
– Bonsoir, mi querida, murmure-t-il sur un ton faussement doux.
Sa tête apparaît dans l’entrebâillement. Il m’adresse un grand sourire
déformé par la sucette dans sa bouche. Mon dos bute contre le mur, mais je
brandis mon stylo, comme s’il pouvait le convaincre de ne pas s’approcher
de moi. Indifférent, Sebastian referme la porte derrière lui et observe la
chambre.
– Mon Dieu ! C’est un bordel pas possible ici, commente-t-il.
Quand il en arrive à poser les yeux sur moi, je lâche un hoquet de
frayeur. Ses iris marron vont de ma main qui brandit le stylo à lui.
– Quoi ? Tu veux…
Il sort sa sucette de sa bouche et me pointe avec :
– Un autographe, c’est bien ça ?
Son ricanement me tétanise. Cette situation est un jeu pour lui.
– Bon ! proclame-t-il en claquant des mains. Ça va, j’ai pas trop galéré à
te retrouver, mais Preto s’impatiente.
Je suppose que ça fait un bon moment qu’il est à mes trousses. Après
tout, je pense que son chef n’avait aucun doute sur le fait de me remettre la
main dessus.
Il me retrouvera. À chaque fois.
– Je suis fatiguée de tout ça, murmuré-je.
– Je comprends, je comprends, mi querida. Moi aussi, mais tu me mets
dans l’embarras parce que j’aimerais bien payer mes factures. D’ailleurs,
qui est le petit ami qui t’a si gentiment escortée jusqu’ici ?
Alors qu’il tourne la tête vers le tableau d’enquête d’Alexis, je
m’exclame :
– Emmène-moi voir Preto.
Maladroitement, je pense enfin à baisser la main qui tient mon arme de
fortune. Sebastian reporte son attention sur moi et lève les sourcils. Il
m’observe plusieurs longues secondes, puis il éclate de rire.
– T’es formidable, putain ! Je m’attendais vraiment à devoir te ligoter
pour te ramener.
Ses mots me laissent sans voix, tout comme son attitude décontractée.
Je le toise longuement. Il a l’air si normal et en même temps, si sombre. Je
sais que malgré ce sourire, je suis sûrement encore plus en danger que je le
pense. Après tout, il me l’a avoué lui-même, il aime tuer.
Je lâche mon stylo qui tombe par terre quand il ouvre la porte et
m’invite à sortir dans le couloir. Tremblante, je passe devant lui alors qu’il
jette un dernier coup d’œil sur le mobilier.
– J’espère pour le propriétaire de cette chambre que la femme de
ménage passe bientôt parce que ça pue la merde ! plaisante-t-il en ouvrant
la porte d’entrée.
La nuit est bien avancée maintenant et seuls deux lampadaires encore en
état de fonctionnement éclairent le parking. Alors que nous descendons
l’escalier pour rejoindre sa voiture, Sebastian m’interpelle, juste derrière
moi :
– Pourquoi tu acceptes de voir Preto maintenant ?
Je m’arrête et me retourne vers lui. Quelques marches au-dessus de moi,
il me paraît vraiment immense.
– J’ai des informations qui pourraient l’intéresser, lui révélé-je avec le
plus d’assurance possible.
Ma voix me paraît pourtant fluette. Je transpire la peur et Sebastian
n’est sûrement pas dupe. Néanmoins, j’étais déjà préparée à cette issue. Je
n’ai pas vraiment eu le temps d’y réfléchir, mais je pense que si personne ne
m’avait retrouvée dans ce motel, je serais allée trouver Preto moi-même.
Sebastian hoche finalement la tête et me désigne du menton sa Range
Rover. À chaque pas que je fais pour atteindre cette voiture j’ai l’impression
de me rapprocher du moment où cette histoire sera enfin derrière moi. Je
vais revoir ma grand-mère, je le dois.
J’espère juste m’être suffisamment endurcie pour affronter cette
nouvelle épreuve sans signer mon arrêt de mort.

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CHAPITRE 32

Sinistre aura

VALENTINA
J’inspire profondément en sentant la fraîcheur de la nuit envelopper
mon visage. La légère brise soulève doucement mes cheveux alors que
Sebastian chantonne derrière moi, les clés de la voiture tournant autour de
son index sur un rythme régulier. Il contourne l’avant de la Range Rover
pour me rejoindre, et d’un geste de la main, il me nargue en m’ouvrant la
voie vers la maison de ville.
– C’est par là, mi querida.
J’évalue le bâtiment sur deux étages d’un œil critique. Il ne paie pas de
mine de l’extérieur, d’ailleurs la peinture s’effrite à plusieurs endroits, et je
me souviens que l’intérieur est meublé assez simplement. J’ai une petite
idée de ce que pourrait faire Preto avec les deux millions de dollars qu’il me
réclame…
– Et d’ailleurs, m’interpelle Sebastian alors qu’on remonte les marches
du perron, qui c’était, le type avec toi, hein ?
Son expression sérieuse me fait froid dans le dos. Il a gardé le bâtonnet
en plastique de sa sucette dans sa bouche et le pointe maintenant sur moi
avec un regard perçant. Je déglutis et cherche une réponse qui me
permettrait de botter en touche, sans activer l’éclat de folie que je perçois
derrière cette façade espiègle.
– J’expliquerai ça à Preto, finis-je par répondre.
Un petit ricanement lui échappe.
– Putain, il n’y en a plus que pour lui maintenant. Bon, de toute façon,
mon frère le retrouvera assez vite.
Son assurance n’appelle pas le moindre doute. Cependant, si les frères
me terrifient, chacun à sa manière, je pense aussi qu’Alexis a toutes les
capacités pour leur échapper.
J’avise la porte d’entrée et son heurtoir en fer forgé, le cœur battant à
tout rompre. C’est ici que j’ai fait une crise d’angoisse, ici que j’ai failli me
noyer, ici que Preto m’a sauvé la vie… Je ne me sens pas prête à revivre
toutes ces émotions.
Soudain, mon regard est attiré par le mouvement d’un rideau qui couvre
une des grandes fenêtres sur la façade. Une silhouette se dessine derrière et
je reconnais Paco, un de ceux qui espéraient que Preto me tue. Nos regards
se croisent une petite seconde, mais ça suffit pour me retourner l’estomac.
Je reviens de mon plein gré dans la gueule du loup. Qu’est-ce qui ne va
pas chez moi, franchement ? Ah oui, je suis ici pour négocier ma liberté. Il
faut aussi que j’essaie de protéger Alexis au maximum pour lui permettre
d’aller au bout de ses projets, mais avant tout, je dois couper tous mes liens
avec ce monde.
Lorsque Paco ouvre la porte, j’ai un mouvement de recul,
immédiatement arrêté par Sebastian, juste derrière moi.
– Retour au bercail, me souffle-t-il à l’oreille.
S’il ne m’avait pas légèrement poussée pour entrer, je ne pense pas que
j’aurais osé le faire seule. Une odeur de cigarette assaille mes narines quand
je passe la porte, et je dois rapidement faire face aux visages familiers et
hostiles. La chaleur de ma maison me manque d’autant plus ! L’odeur de la
cuisine d’Abuelita, les photos accrochées au plafond, les décorations qu’elle
a chinées sur le marché, voilà à quoi doit ressembler une maison pour moi.
Ici, tout me donne froid dans le dos, des divans en cuir noir aux billets
comptés sur une table basse en passant par les cadavres de bouteilles de
bière.
Je m’efforce de retenir mes larmes malgré le stress qui monte en flèche.
– Par là, m’indique Sebastian en me faisant déambuler au milieu des
canapés.
J’arrive à peine à respirer. Silencieusement, j’implore le ciel de me
faciliter les choses. Tous les mots qui sortiront de ma bouche seront
déterminants, et je ne peux pas rater mon coup. Les menaces de Preto
tournent en boucle dans ma tête. J’espère juste qu’il me laissera parler avant
de les mettre à exécution.
– Attends ici, me commande Sebastian.
Il m’abandonne dans une petite pièce adjacente au salon où une
bibliothèque est encastrée dans le mur. Assise dans un fauteuil, Bianca
tourne lentement la page de son roman, mais ne réagit pas à mon arrivée.
Un lourd silence s’abat entre nous.
Sa simple présence m’intimide, je dois l’avouer. Lorsque son regard
intense finit par se diriger sur moi, j’ai une envie folle de baisser les yeux.
Mais je refuse de céder. J’ai l’impression que je perdrais le peu de respect
qu’elle pourrait m’accorder si je le faisais. Je veux juste qu’elle sache que je
ne me laisserai plus faire. J’ai déjà trop perdu, alors je compte bien garder
le peu de dignité qu’il me reste.
Soudain, Bianca ferme son livre et se redresse. Elle m’évalue, me juge
ou me jauge, je n’en sais rien. Avec une grâce presque féline, elle remet ses
chaussons, puis se lève lentement. J’essaie de ne pas me laisser
impressionner, mais c’est pratiquement impossible. Elle dégage une
véritable aura. Tout comme son frère. Quand elle fait un pas vers moi, je
cesse de respirer. Mais finalement, elle me dépasse et sort de la pièce, sans
un mot. Un frisson glacial me parcourt la colonne vertébrale.
Je veux me retourner pour la suivre des yeux, mais je sens une présence
masculine juste derrière moi.
Ce n’est pas Sebastian.
Je me retourne vivement et lève le menton pour laisser le regard polaire
de Preto se planter dans le mien. Je ne sais pas depuis combien de temps il
est là, mais il me donne immédiatement la sensation que le monde entier se
réduit à sa seule présence.
Je retire ce que je viens de penser, son aura est mille fois plus
intimidante que celle de sa sœur, même avec un bandeau qui entoure sa tête
et se perd dans ses cheveux noirs. Avec Bianca, ce n’était que
l’entraînement. Je ne tiens d’ailleurs pas plus de quelques secondes dans les
yeux de Preto, avant de baisser la tête sur mes mains tremblantes.
– Je… j’ai…
Je cherche désespérément mes mots, la respiration haletante. Ma langue
pèse une tonne, et je dois serrer les poings pour empêcher la peur de
prendre le contrôle de mon corps.
Allez, Valentina !
Je redresse les épaules et lève de nouveau le menton vers lui. Il ne réagit
pas. Son expression reste, comme à son habitude, impénétrable. Et si mes
informations ne suffisaient pas ? Et si j’avais fait l’erreur de ma vie en
revenant ici ? Et s’il tenait sa promesse et me mettait une balle dans la tête,
sans que je puisse parler ?
Un cliquetis métallique résonne dans cette pièce, et je n’ai plus besoin
de baisser les yeux sur son arme pour comprendre qu’il vient d’enlever la
sécurité. Il est prêt à tirer.
Tout devient sinistre. Mon cœur menace de sortir de mon corps tant il
bat fort, mes jambes tiennent à peine, et je dois ravaler la nausée qui me
prend.
Le temps semble s’être arrêté. Je devine à ses yeux qui se déplacent
rapidement sur mon visage que Preto suit chaque mouvement et analyse
mes réactions. Il doit se délecter de mon désespoir.
– Je t’accorde une phrase pour me convaincre de te laisser en vie, Ojos
verdes, lâche-t-il d’une traite.
J’ai besoin d’air. Ses mots sont peut-être les derniers que j’entendrai.
J’entrouvre les lèvres pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais ma
gorge reste serrée. Il scrute ma bouche et attend avec une patience qui
s’effrite chaque seconde. Je comprends que j’ai laissé trop de temps
s’écouler, donc je balbutie un enchaînement de syllabes incompréhensibles
et finalement, j’inspire profondément.
L’air qui entre dans mes poumons me donne le courage nécessaire pour
lui avouer :
– Je sais où est ta drogue.

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CHAPITRE 33

Courage

VALENTINA
Il se fige, mais je suis sûre de voir un éclair de surprise passer dans son
regard. Ça ne dure qu’une seconde avant que son visage redevienne
impassible.
Plus le temps passe, plus une ombre semble noircir son aura. Je sens la
tension habiter tous ses muscles et un frisson de terreur me parcourt
l’échine.
– Je…
Le claquement régulier de son arme contre sa cuisse coupe court à ma
tentative d’explications. On dirait qu’il va exploser à tout moment. Il fait un
pas en arrière, laissant un petit rire très nerveux lui échapper.
– Preto ?
Il ne me regarde même pas. Il recule en me tournant le dos, puis quitte
la bibliothèque. Désorientée, je fronce les sourcils. Je m’étais préparée à
beaucoup de choses, mais pas à ça ! L’angoisse me pousse à le suivre dans
le salon.
– Qu’est-ce qui se passe, Preto ? Je t’ai dit que je pouvais tout arranger !
Il s’arrête si brusquement que mon nez entre en collision avec son torse
ferme.
Quand je relève les yeux sur lui, son visage renfrogné me signale qu’il
mène un combat contre lui-même.
– J’crois qu’on s’est très mal compris toi et moi, me coupe- t-il
sèchement. Je me retiens de t’exploser là, parce que tu te fous de ma gueule,
Valentina !
Chaque muscle de son visage est soumis à une violente pression. Quand
il reprend sa marche, ses hommes nous regardent sans intervenir.
– Mais… Enfin, il faut que tu m’écoutes cette fois-ci ! m’écrié-je alors
qu’il traverse le salon.
Ses grandes enjambées m’obligent à lui courir après, mais il ne s’arrête
pas. Je le rejoins donc dans une pièce où il s’apprête à s’enfermer et me
faufile juste avant qu’il claque la porte.
– Pourquoi tu ne m’écoutes pas ? insisté-je.
Je ne m’attarde pas sur l’aménagement de son bureau, aussi austère que
le reste de la maison, car Preto s’avance déjà dangereusement vers moi. Je
me faufile derrière le canapé jusqu’à ce que mon dos cogne contre le mur.
Preto me suit avec une démarche prédatrice, puis une fois qu’il m’a acculée,
il encadre mon visage avec ses deux mains.
– Qu’est-ce qu’il te faut pour comprendre ? me crache-t-il avec rage. Tu
me casses les couilles. J’en ai assez que tu me fasses passer pour un con !
J’inspire profondément pour essayer de calmer les tremblements affolés
de mon cœur, mais rien n’y fait. Sa proximité m’oblige à sentir la chaleur
brûlante de son corps contre le mien. L’éclat de rage dans ses yeux me
tétanise, il pourrait me tuer juste en un regard.
– « Tout arranger », tu dis ? Tu es responsable de cette merde, putain !
Je respire mal, donc je m’accroche à ses mains. Dès que mes doigts
agrippent les siens, la colère de Preto se décuple encore. Il accentue la
pression autour de ma tête.
– Preto, tu dois vraiment m’écouter, cette fois-ci.
– Je ne te dois rien ! Maintenant que tu as mon putain de Beretta sur la
tempe, tu te souviens de l’endroit où tu as laissé ma coke ? Espèce de… Ce
que j’aurais dû vraiment faire, c’est vous torturer, toi et toute ta putain de
famille ! Cette histoire aurait dû être réglée en vingt-quatre heures !
– Je sais que j’ai commis un tas d’erreurs, le coupé-je. Mais je ne t’ai
pas menti. Aujourd’hui, si tu me promets de me laisser en vie, je te dis tout !
Pitié, Preto !
Un frisson de désespoir me donne les larmes aux yeux. Je le supplie du
regard. Sa mâchoire se contracte, alors que sa main descend sur ma gorge et
commence à serrer.
– Pitié, soufflé-je, désespérée.
Je me sens suffoquer. Un sentiment puissant de mort imminente me
submerge dangereusement à cause de sa main menaçante. Alors qu’il
semble chercher quelque chose dans mon regard, une larme m’échappe et
glisse le long de ma joue. Un éclat de satisfaction brille au fond de sa
pupille, mais disparaît aussi vite qu’il est arrivé. Ses yeux restent fixés sur
les miens qui le supplient de me laisser vivre.
– Toujours ses putain d’yeux verts, murmure-t-il, crispé, pour lui-même.
Un petit gémissement de peur m’échappe, mais il relâche soudain sa
prise. Je reprends mon souffle avec avidité en portant mes mains à ma
gorge.
– Elle va me baiser, marmonne-t-il en reculant de quelques pas, croisant
ses paumes sur le haut de son crâne.
Je peine à respirer normalement. Et mes yeux s’accrochent aux siens
alors qu’il met quelques pas de distance entre nous. Un cocktail explosif
d’émotions fait rage en moi. Je suis ballottée de la peur à l’adrénaline, en
passant par le sentiment brutal d’avoir encore échappé à la mort. Ma terreur
laisse alors doucement place à la révolte.
Ma gorge me fait légèrement mal, j’ai vraiment cru que j’allais y passer,
et sans me contrôler, je m’approche de lui, aveuglée par la rage. J’appuie
mes mains sur son torse pour le repousser. Il bouge à peine d’un pas, ce qui
décuple ma frustration. Je dois m’y reprendre à plusieurs fois et y mettre
toute la force qu’il me reste pour le voir flancher. Un gémissement de
frustration m’échappe :
– Tu… Va te faire foutre ! hurlé-je en sentant ma voix s’étrangler de
sanglots.
J’entends un petit rire bref et guttural, puis un léger sourire creuse ses
fossettes. Juste une seconde. Une étincelle de folie illumine son regard
quand sa main passe lourdement sur son visage.
– Je veux juste que tout s’arrête ! Je veux que tu me laisses tranquille
une bonne fois pour toutes ! craché-je en l’accusant, mon index pointé sur
lui.
– On ne s’arrêtera que lorsque j’en aurai fini avec toi.
– J’en peux plus !
Ma vision est brouillée par l’assaut de mes larmes. Même si la rage
inonde encore mes veines, l’épuisement psychologique prend le dessus. Je
sursaute quand Preto se penche vers moi et tire sur mes cheveux pour
m’obliger à le regarder.
– Tout ce qui t’arrive, c’est parce que ta belle gueule m’a volé mes deux
millions de…
Je plante mon index dans son torse.
– Je n’ai jamais voulu que ça se passe comme ça ! Tu sais comment ça a
commencé et pourquoi, alors tout ce que tu me fais subir, c’est juste parce
que, comme Salomon, t’es un putain de taré à qui ça fait plaisir de tout
détruire et…
– Valentina ! m’interrompt-il en écrasant sa paume contre ma bouche
pour me faire taire. Valentina.
Il me pousse à nouveau contre le mur dans un élan presque hystérique.
Preto semble se battre contre ses propres démons pour ne pas céder à
l’envie de m’achever sur-le-champ.
– Ne me pousse pas à bout, Valentina, me prévient-il en secouant la tête.
Tu n’as aucune idée de jusqu’où je suis prêt à aller et tu ne veux pas le
savoir.
Ma respiration erratique est comprimée par une de ses paumes sur mon
torse. Tremblante, je le fixe, les yeux embués de larmes. Je tire sur son
poignet pour qu’il libère ma bouche, et sur un ton moins explosif, je lui
souffle :
– J’ai choisi de revenir pour que tout ça s’arrête enfin.
Je cherche une réaction. Quelque chose à quoi m’accrocher auprès de
cet homme qui, pour le moment, décide si je vis ou si je meurs. Au début, il
reste imperturbable. Mon cœur pulse contre sa paume pressée contre ma
poitrine. Mes larmes coulent librement sur mes joues quand je repense à ma
vie qui semble s’effondrer autour de moi.
Et je sens un léger changement dans l’atmosphère. Quelque chose
change dans le regard de Preto… Incapable de déterminer ce que c’est
exactement, je le vois juste s’approcher légèrement de moi. Il guette mon
désespoir et, entre deux inspirations, nos regards s’arriment. La frustration
alourdit l’air dans la pièce, et j’ai bien l’impression que c’est la première
fois que j’arrive à lire si clairement en lui. Peut-être parce que nos colères
se répondent ? Mon cœur tambourine si fort que je suis persuadée qu’il peut
l’entendre.
Soudain, sa main glisse. Elle remonte de ma nuque à ma joue, puis
Preto fixe ma bouche avec attention, jusqu’à ce que son pouce effleure ma
lèvre inférieure. Je me fige, interdite, mais ne cherche pas à reculer. De
toute manière, mon dos est déjà coincé contre le mur.
– C’est dangereux ce que tu fais, Ojos verdes, souffle-t-il. Tu ne
comprends pas ça ?
Il ne bouge pas. J’ai diablement conscience de sa peau au contact de la
mienne, du souffle chaud qui rebondit contre moi et de ses yeux bien trop
concentrés qui analysent chaque partie de mon corps.
J’inspire aussi profondément que possible, et plus les secondes
s’écoulent, moins je parviens à soutenir son regard pénétrant. Je me
concentre donc sur sa chaîne en argent qui habille sa gorge tatouée avec
l’envie de disparaître.
La paume de Preto se déplace lentement vers ma joue. Son contact n’a
rien de menaçant, alors qu’il recueille une larme avec son pouce. Je cherche
une explication logique à la sensation étrange que ses doigts me font
éprouver, mais je renonce quand je replonge dans le bleu azur de ses yeux.
Il ne me menace plus, il me possède.
On dirait que les orages ont quitté le ciel pour laisser place à une
nouvelle sérénité. Je veux dire quelque chose, mais aucun mot ne vient.
Qu’est-ce qu’il me veut ?
– Ton courage ne te sauvera pas, Ojos verdes, chuchote-t-il d’une voix
rauque.
Sans réfléchir, je réponds sur le même ton :
– Cette drogue ne te sauvera pas non plus.
La surprise passe en coup de vent sur son visage. Il se détache de moi et
me libère, comme si ma peau l’avait empoisonné. Il me scrute alors
minutieusement, mais reste silencieux.
Mon cœur tambourine violemment, alors que j’ai parfaitement
conscience d’être à sa merci. Vulnérable. Plus rien ne me semble logique ou
rationnel après ce qu’il vient de faire, et après les sensations qu’il a
provoquées chez moi.
– T’as gagné, murmure-t-il d’une voix basse qui m’étonne.
Combien de facettes possède cet homme ? Après quelques secondes
d’intense réflexion, il conclut :
– J’accepte de négocier ta vie.

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CHAPITRE 34

Fragile promesse

PRETO
Installé derrière mon bureau, je ne la lâche pas des yeux. Je me laisse
lentement pivoter de droite à gauche et j’attends. À chaque fois qu’elle
ouvre la bouche, je dois me contenir pour ne pas laisser ma rage exploser
sur elle. Mais là, j’ai besoin qu’elle parle.
Je dépose mon Beretta devant moi, à côté de mon ordinateur portable.
Valentina blêmit. Elle fait passer ses yeux verts de moi à l’arme, puis se
mord les lèvres. Je dois retenir un soupir d’exaspération.
– C’est ton moment. Parle.
– Euh…
Le mouvement de ses mains capte mon attention. Elle essaie de
verbaliser ses pensées, mais hésite. Elle est terrifiée. Je m’enjoins à faire
preuve de patience, et détourne même les yeux pour la laisser reprendre ses
esprits. Finalement, elle fait un petit pas vers moi et finit par s’asseoir sur la
table basse que Ruben prend pour son repose-pied personnel.
– Dans trois jours, il y aura une réunion dans un hôtel.
Je cale un pouce sous mon menton, et cache ma bouche avec mes
doigts. Je remarque qu’elle me scrute nerveusement à chaque fois que je
change de position, alors je me force à rester le plus immobile possible. Elle
baisse alors les yeux sur mon arme, puis déglutit.
– A… apparemment, il y aura un rassemblement de plusieurs… Euh ?
Trafiquants de drogue ? Tu pourras obtenir des informations sur la
cargaison.
– Et donc ?
Je m’enfonce dans le dossier de mon siège alors qu’elle écarquille les
yeux. Je la vois chercher dans sa mémoire. Elle plisse les yeux, regarde vers
le ciel alors que ses lèvres murmurent plusieurs syllabes, puis elle lâche :
– Je crois… Je crois que c’est le Gran Hotel del Sur… Euh non, del
Sol ! Le Gran Hotel del Sol.
Je lève un sourcil en reconnaissant le principal établissement d’oncle
Ricardo.
– Mais encore ? insisté-je.
Nerveuse, elle range ses longs cheveux noirs derrière ses oreilles. Mon
regard suit le mouvement fluide de ses mèches qui brillent sous les rayons
du soleil.
– Coloma.
À la seconde où elle prononce ce nom, je sens une vague d’horreur
s’écraser sur moi.
– Aujourd’hui, reprend-elle, c’est un certain Coloma qui possède la
drogue. Abel Coloma, je crois.
Je me redresse instinctivement sur ma chaise, mais je ne peux rien dire.
Elle m’a cloué le bec. Pendant de longues secondes, je l’observe afin de
m’assurer qu’elle ne se paie pas ma tête. Impossible qu’elle connaisse ce
nom, pas par moi. Alors qui ?
L’incompréhension m’envahit. En faisant les calculs dans ma tête, je me
sens tomber des nues. On était dans la clairière moins de vingt-quatre
heures après ma rencontre avec Abel. Il n’a pas pu trouver la drogue entre
temps. Est-ce que ça veut dire qu’il avait déjà mis la main dessus quand il
m’a promis de me la racheter ?
Je passe nerveusement ma main dans mes cheveux, les tirant en arrière.
Je me sens bouillonner de l’intérieur.
– Hum, murmure Valentina.
Sa voix me ramène au moment présent. Je reprends en m’éclaircissant
la voix :
– Comment tu as obtenu ces informations ?
Cet enfoiré d’Abel Coloma s’est fait évincer de toutes les sphères du
business. Il pourrit au fin fond de Puebla, alors comment aurait-il su où
trouver ce foutu camion ? Une ampoule s’éclaire dans mon cerveau, alors
que je découvre enfin le facteur commun à toute cette histoire : Paloma.
Cette salope était déjà en contact avec Abel, et c’est à lui qu’elle comptait
revendre ma came. Elle a probablement mis un GPS dans le camion en
laissant sa cousine partir à l’abattoir sans elle.
– … quand je me suis échappée dans la forêt. Il m’a trouvé.
Je n’ai rien écouté de la réponse de Valentina, donc je demande :
– Qui ? Coloma ?
– Je… Non. Il s’appelle Alexis. Il cherche des informations sur
Salomon.
Mais de quoi elle parle ? Bordel ! Ma stratégie pour gagner la guerre
contre Rivera et reprendre le contrôle de Mexico repose en partie sur
l’alliance avec Coloma. Je n’ai pas encore un réseau assez solide pour
écouler autant de drogue dans les rues de Mexico. Et je n’ai pas de
connexions suffisamment stables pour l’acheminer vers les États-Unis.
Même si je parvenais à récupérer la cargaison, il faudrait probablement que
je fasse appel à Ricardo et à ses contacts pour rediriger la cocaïne, et ça, ça
me fait chier !
– Que t’a dit cet Alexis, exactement ? insisté-je.
Elle hésite une seconde avant de me répondre. Ses lèvres roses se
pincent et je vois bien une forme d’angoisse glisser sur les traits de son
visage.
– Euh… Il m’a dit qu’il voulait s’approcher de Salomon.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas.
– C’est un flic ?
Elle se tend, et je note qu’elle détourne les yeux vers la porte, avant de
répondre :
– Que… Quoi ? Non, je ne crois pas, il… il dit que Salomon est un
héritier et il savait que la cargaison lui était destinée.
– Quoi d’autre ?
– Hum… Cortès, aussi ?
– Angel ou Miguel Cortès ?
Elle hausse les épaules.
– Et qu’est-ce qu’il t’a dit sur eux ?
– Ils seront à la réunion.
Je soupire lourdement. Putain, c’est qui, ce type, encore ? Probablement
un flic… S’il a récupéré et caché Valentina, sans directement la livrer à
Salomon, c’est qu’il ne tient pas tant à être dans ses petits papiers. Et il me
semble bien renseigné sur les projets de mes ennemis !
Mes doigts attrapent un stylo qui traînait là, et je me mets à tapoter la
surface en bois du bureau avec.
– Il me connaissait ? demandé-je.
Elle hoche doucement la tête.
– Je ne crois pas qu’il avait beaucoup d’informations. Il avait juste une
photo de toi et une de Ruben.
Ouais, ça sent le poulet, ça ! Et Valentina doit le savoir. Sa silhouette
fragile capture mes yeux alors qu’elle serre ses cuisses l’une contre l’autre
dans ce jean noir.
– Comment il était avec toi ?
L’incompréhension se dessine sur ses traits, alors je précise :
– Il a tenté de te manipuler ou d’obtenir quelque chose de toi ?
– Non, non, rien de ce genre.
Malgré la crainte qui ne la quitte pas, je comprends qu’elle pense avoir
une chance de s’en tirer. Je compte là-dessus pour m’assurer qu’elle
continue à me livrer tout ce qu’elle sait.
– Tu ne me mens pas, n’est-ce pas ? demandé-je avec fiel.
Une surprise presque candide éclaire son visage. Elle secoue
précipitamment la tête pour nier. Ses longs cils noirs entourent l’émeraude
de ses yeux qui ne me lâchent pas. Cette fille-là, elle ne se laissera jamais
assujettir. Oui, elle ne baisse pas le regard. Mais en revanche, elle triture ses
cheveux et bouge nerveusement ses lèvres à mesure que le temps s’étire.
– Ne me trahis pas, Valentina.
Quand elle hoche doucement la tête pour sceller cette promesse fragile,
j’arrête de tapoter la table avec ce stylo. Une étrange part de moi a envie de
la croire, presque de lui faire confiance. Ridicule.
– Tu ne sais rien de plus cet Alexis ? enchaîné-je.
– Non. Sebastian m’a retrouvée très vite, on n’a pas vraiment eu le
temps de faire connaissance.
Je croise les chevilles sous la table. Mes doigts s’emmêlent également
sur mon ventre.
– Je vois, articulé-je.
Elle hoche la tête et cesse de toucher ses longues mèches noires. Je
décide donc de me lever, ce qui la met immédiatement en alerte. D’un geste
de la main, je la somme de s’approcher. Elle hésite alors que je me dirige
vers la porte du bureau.
– Qu’est-ce qui va se passer pour moi ? articule-t-elle.
– Pour le moment, rien. Approche.
Elle fronce les sourcils, mais finit par me rejoindre prudemment.
– Dans trois jours, j’irai vérifier ce que tu me dis. En attendant, je te
garde ici, sous haute surveillance.
Elle pince les lèvres, mais ne répond pas. Ses yeux me supplient de ne
pas la détruire plus qu’elle l’est déjà, alors je me contente de baisser la
poignée et de lui faire signe de sortir.

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CHAPITRE 35

Valencia

PRETO
– Qu’est-ce que tu fais ?
Je relève la tête sur Ruben qui termine d’enfiler un pull dans le couloir.
Il s’avance vers moi alors que je referme soigneusement la porte de ma
chambre. Valentina peut passer par la fenêtre si elle est vraiment
déterminée, mais je suis convaincue qu’elle n’en fera rien. Après tout, elle a
suivi Sebastian de son plein gré et surtout, elle est bien trop épuisée par les
événements récents pour avoir encore la force de lutter contre nous.
– Je dois te parler, annoncé-je à Ruben en commençant à longer le
couloir.
– Elle est où, la fille ?
– Là-dedans, dis-je avec un geste de la main.
– Hein ? Tu l’as tuée ?
– Non.
On descend l’escalier jusqu’à mon bureau, ce qui nous permettra un peu
plus de discrétion.
– Non ? insiste-t-il. Comment ça ?
Je m’affale sur le sofa, allongeant une de mes jambes sur la table sur
laquelle Valentina s’est assise voici quelques minutes. Le bout de mes
doigts masse doucement mes paupières qui s’alourdissent.
– Comment ça « non », Preto ?
J’entrouvre les yeux et avise mon bras droit, désormais planté au milieu
de la pièce, les mains sur les hanches. Son regard ahuri attend une réponse.
– Non, elle n’est pas morte. Qu’est-ce qui n’est pas clair pour toi ?
Je plonge ma main dans ma poche et sors mon paquet de cigarettes.
– La dernière fois, tu lui as retiré ses liens.
– De quoi tu me parles ?
Je l’écoute à peine, trop concentré sur la première taffe que je tire. La
nicotine brûle ma gorge et gagne mes poumons.
– La tonta, tu lui avais enlevé ses liens.
– C’est qui « la tonta », Ruben ?
– Valencia.
Mes sourcils se lèvent une seconde. Qu’est-ce qui lui prend, à lui,
aussi ?
Je me redresse pour essayer de rassembler mes pensées. L’important
maintenant, c’est de trouver un plan pour rebondir. Et il passe par Ricardo
et son putain d’hôtel ! Je m’apprête à partager les nouvelles informations
avec Ruben quand il s’exclame :
– Y’a un truc que j’pige pas.
J’aspire une bouffée de nicotine, et il enchaîne :
– T’as pris soin de son cul chez Salomon en lui donnant ta putain de
veste et en la portant jusqu’à ta caisse, tu l’as sauvée d’une foutue noyade,
tu l’as traquée alors qu’elle nous a planté un couteau dans le dos. Putain, tu
peux me dire pourquoi cette Valencia est toujours en vie après tout ce qui
s’est passé ?
– Valentina.
J’expire en me rendant compte que le nom est sorti sans que j’y
réfléchisse. Fais chier.
– C’est qui ça, putain ?
– Tu joues au con, Ruben, ou quoi ? T’es en train de me casser la tête,
là.
– Ne me dis pas que c’est son prénom ?
Je souffle nerveusement, puis tire sur ma cigarette en serrant mes
cheveux dans ma main.
– Cette merde, elle commence avec toi, enfoiré ! Ne l’oublie pas. Pour
le moment, la fille est la seule qui peut me débloquer cette situation, donc
elle va rester en vie tant que j’aurai besoin d’elle.
– T’es pas sérieux, putain !
Alors qu’il fait les cent pas devant moi, je lui adresse un regard sévère.
– Ruben, l’avertis-je.
– Putain, Preto ! Et tu lui laisses ta chambre en plus, fumier ?
– Je peux lui donner la tienne aussi, si ça me chante.
– « Si ça me chante », m’imite-t-il en laissant ses bras tomber le long de
son corps. Mon cul, ouais !
– Je me retiens de te foutre mon poing dans ta grande bouche.
Alors que ses mains glissent sur son visage, j’entends son rire nerveux,
mais il finit par secouer la tête, comme pour reprendre ses esprits. Pendant
qu’il m’observe, j’ai l’impression qu’il se demande qui je suis, comme s’il
ne me reconnaissait pas.
Je fume ma cigarette en silence. Je crois qu’il a juste besoin de digérer.
– Qu’est-ce qu’elle t’a dit sur la came ? finit-il par demander.
Enfin, une discussion bien plus pertinente !
– C’est Coloma qui l’a.
– Le fils de pute !
Je n’aurais pas dit mieux.
– Il s’est bien foutu de ma gueule, ragé-je. Il a osé me laisser penser
qu’on allait faire affaire tous les deux, alors que j’avais déjà son couteau
dans le dos.
Ruben, lui, ne se laisse pas déborder par la haine et réagit
immédiatement :
– Va falloir qu’on monte ce business tout seuls, Preto. On n’a plus le
choix.
– Je sais. Mais ça va me coûter de l’argent, et pour ça, j’ai besoin de
retrouver cette cargaison. On va la distribuer nous-mêmes. Ici.
– Tu vas perdre beaucoup.
– Je sais, mais je gagnerai suffisamment pour relancer la machine. C’est
mon dernier recours. Encore une trahison, et je signe notre arrêt de mort à
tous.
La tension qui noue mes muscles me paraît insoutenable. J’essaie de
laisser la nicotine me faire oublier que si je n’y arrive pas, Salomon se fera
une joie de me mettre une balle dans la tête.
– Elle t’a dit quoi d’autre ? me questionne Ruben en s’approchant de
moi pour se servir dans mon paquet.
– Dans trois jours, il y a une réunion au Gran Hotel del Sol.
– Chez Ricardo ?
– Ouais, ça, c’est la bonne nouvelle. Apparemment, Coloma attend d’y
voir tout le gratin : Rivera, Cortès et sûrement d’autres.
– Abel est vraiment prêt à tout pour sucer le chibre d’Angel ! Depuis le
temps qu’il veut reprendre ses affaires… Aller jusqu’à voler Salomon pour
bien se faire voir par les Cortès, c’est du haut niveau.
– Gagnant-gagnant, répliqué-je.
Je soupire légèrement. L’ambition d’Abel vient de m’enculer bien
profond, mais elle me fait aussi voir plus clairement que j’avais ma place
dans tout ça, et elle est insignifiante. Sur l’échiquier d’Abel, j’étais celui
qu’il pouvait facilement écraser. À aucun moment, il ne m’a craint. Rivera
non plus, d’ailleurs.
Alors que ma cigarette se termine, celle de Ruben ne fait que
commencer.
– Comment tu vois les choses ? me questionne-t-il en rejoignant la
fenêtre.
Je me lève pour jeter mon mégot dans le cendrier.
– On reprend la came, on élimine Abel et Salomon, puis on quitte leur
réseau pour assurer nous-mêmes la distribution.
– Ça va être chaud, s’inquiète-t-il.
– Je sais.
Mon cerveau tourne à plein régime. Ça paraît même impossible avec le
peu de ressources que j’ai, mais je me dois de reprendre la main. Je n’ai
aucun autre choix qui s’offre à moi.
– Cette fois-ci, c’est la bonne, souffle finalement Ruben, plus pour se
convaincre lui-même que pour me rassurer.
Je ne réponds rien.
– On est bien sûrs que la drogue sera là-bas ?
– Je ne suis sûr de rien, Ruben. Pour le moment, la seule chose tangible,
c’est ce que cette fille me dit.
– Ouais…
Mon être tout entier me force à ne pas baisser les bras. Peut-être est-ce
pour ça que je suis prêt à faire confiance à Valentina ? Je suis désespéré. La
drogue est mon seul refuge et j’y suis enfoncé si profondément qu’en sortir
m’arracherait une partie de moi.
– Ah, Preto.
Je relève la tête sur Ruben qui se détache de la fenêtre pour jeter, lui
aussi, sa cigarette.
– Bianca m’a demandé de te dire qu’elle veut vraiment partir d’ici.
Alors qu’il arrive à ma hauteur, je lève un sourcil.
– Depuis quand ma sœur a besoin de toi pour me demander quelque
chose ?
– Bah… j’en sais rien. Elle passait dans le couloir la dernière fois, et
j’suppose qu’elle a pensé que t’accepterais sa requête si elle venait de
quelqu’un d’autre.
Mon regard s’éternise sur l’expression – presque – innocente de son
visage. Des taches de rousseur sur son nez à ses boucles cuivrées en passant
par ses yeux noirs, je pourrais presque croire voir un ange.
– Quoi, putain ?
Jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche !
Je finis par secouer la tête et avise la fenêtre qui donne sur la petite
terrasse. Je m’approche, et remarque que de là où se tenait Ruben, il voyait
Bianca, assise sur une des chaises de jardin, un livre à la main.
– Concentre-toi et rassemble tout le monde, ordonné-je froidement à
mon bras droit. On a trois jours pour organiser un plan solide pour
reprendre cette drogue.

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CHAPITRE 36

Illusion

VALENTINA
Le silence me pèse. J’ai envie de l’appeler… Maman ?
Je m’arrache brutalement à mon cauchemar, le souffle coupé. Derrière
mes paupières encore fermées, je me repasse les dernières images qui ont
bercé ma nuit : le visage couvert de sang de ma mère. Je me réveille
toujours au même moment fatidique, juste avant toucher son corps meurtri.
Je dégage mes cheveux qui me couvrent les yeux et tente de reprendre
mon souffle. Je suis toujours dans la maison de Preto. Je l’avais presque
oublié. Quelques rayons de soleil se faufilent à travers les rideaux épais que
j’ai mal tirés hier soir. Je ne sais même pas comment je suis parvenue à
m’endormir – peut-être que l’odeur apaisante des draps a été suffisante pour
me bercer –, mais je reste épuisée.
Je sursaute lorsqu’on toque à la porte et rabat les draps sur moi quand
elle s’entrouvre, à peine une seconde plus tard, dans un grincement
angoissant. Sebastian passe alors sa tête dans l’embrasure et m’adresse un
clin d’œil.
– Bonjour, me dit-il avec un large sourire.
Je remarque qu’il n’a pas de sucette cette fois, jusqu’à ce qu’il tende la
main et m’en montre une encore emballée.
Je ne réponds rien, alors il met un pied dans la chambre, bien qu’il reste
dans l’entrée.
– Querida, dans tout ce putain de Mexique, personne ne résiste aux
sucettes Vero Mango et je suis sûr que tu ne fais pas exception à la règle.
Il rit doucement, puis déchire l’emballage avant d’agiter le bonbon
rougeâtre devant lui. Je comprends bien qu’il essaie de me faire rire, mais
j’en suis incapable dans l’immédiat.
Voyant que je n’esquisse pas une mimique, il capitule et met la sucette
dans sa bouche.
– Tant pis, tu ne sais pas ce que tu rates !
Il commence à quitter la pièce, mais avant de prendre la porte pour la
refermer, il recule d’un pas, ses yeux bruns pétillants de malice.
– Ah oui, je devais te dire que le petit déjeuner est prêt !
– Je… je n’ai pas très faim, murmuré-je.
Sebastian fronce les sourcils, puis avise le couloir avec une expression
faussement inquiète.
– Écoute, querida, la duchesse a fait des chilaquiles, t’as vraiment pas
envie de rater ça et surtout, pas envie de la contrarier. Je ne le lui dirai
jamais en face parce que c’est une peste, mais crois-moi, elle cuisine
divinement bien.
Je m’apprête à refuser de nouveau, quand la voix d’une femme
demande depuis le couloir :
– Elle vient ?
Sebastian me regarde avec expectative, donc je secoue vivement la tête.
Affronter ces gens, c’est trop me demander. Je ne peux pas faire face à la
haine de Ruben, au frère psychopathe de Sebastian qui a tué M. Suarez ou
pire, à la colère de Preto. Je n’en ai plus la force.
– Donne-lui dix minutes pour céder à l’appel de ta nourriture, transmet
Sebastian.
Cependant, Bianca n’a pas cette patience, puisqu’une seconde après,
elle passe le pas de la porte. Avec moins de pudeur que Sebastian, elle entre
dans la chambre et avise ma position, encore allongée dans le grand lit.
– Lève-toi, m’ordonne-t-elle sans laisser place à la négociation. Il y a
des chilaquiles, des omelettes, de la salade et du jus d’orange.
Elle fait signe à Sebastian de nous laisser, puis ouvre grand les rideaux,
ce qui laisse la lumière inonder la pièce. J’ose à peine bouger alors qu’elle
s’affaire dans la chambre. Elle plie deux T-shirts bien trop grands pour elle
qui ont été laissés sur une commode, puis les range dans un des tiroirs.
– Allez, m’incite-t-elle d’un geste de la main.
Je me lève d’un coup, toujours un peu intimidée, surtout quand elle pose
sur moi ce regard polaire, si similaire à celui de Preto. J’avise le pyjama
composé d’une chemise à manches longues et d’un pantalon en flanelle que
son frère m’a donné hier. J’aimerais bien me changer avant de sortir d’ici,
mais Bianca ne m’en laisse pas l’occasion et me pousse dans le couloir.
Alors qu’on s’approche de l’escalier, une porte s’ouvre devant nous et
laisse sortir Ruben, une serviette blanche nonchalamment posée sur sa tête,
qui nous barre maintenant le passage. Entre le nuage de buée qui l’entoure
et les gouttes qui perlent sur son front, je déduis qu’il vient de prendre une
douche.
Il ne s’attarde pas une seconde sur moi, mais reste bloqué sur Bianca,
m’empêchant d’avancer. Bon, je pense que ma présence ne change rien à sa
vie, mais je n’en suis pas moins mal à l’aise.
– On voudrait passer, le rabroue Bianca.
Une lueur d’amusement passe sur le visage de Ruben et un
microscopique sourire en coin plisse légèrement ses yeux noirs. Il se tourne,
comme pour vérifier qu’il n’y a personne autour de nous, puis reporte son
attention sur Bianca :
– J’peux te parler ?
La réponse fuse :
– Non. Me fais pas chier aujourd’hui, Ruben.
Elle me pousse pour m’inciter à avancer, mais je ne peux rien faire sans
le bousculer, et je n’ai clairement pas envie de l’énerver à nouveau. Il la
détaille de la tête aux pieds, puis finalement, c’est lui qui m’écarte du
passage pour saisir son poignet.
– Deux minutes, demande-t-il.
Elle se dégage de son emprise et serre le gilet en mailles qu’elle porte
contre sa poitrine. Je sens qu’elle hésite, et j’ai raison, puisqu’elle finit par
soupirer bruyamment, comme pour lui donner son consentement. Je
m’apprête à m’éclipser, mais Bianca saisit mon bras, m’obligeant à regarder
Ruben se pencher sur son oreille et murmurer lentement :
– Pourquoi tu m’évites, Bianca ?
Elle le repousse d’une main, tout en l’assassinant du regard.
– Peut-être parce que je suis fiancée et que je n’ai pas envie de manquer
de respect à l’homme que j’aime en laissant un porc me mater. Qu’est-ce
que t’en penses ?
Ruben blêmit et cette fois, toute trace d’amusement disparaît de son
visage. Ses lèvres deviennent une simple ligne alors qu’il serre les poings.
– C’est de la merde tout ça, putain ! Tu me fais marcher avec ce trou du
cul !
– Va dire ça à mon frère pour voir ? renchérit Bianca.
– Si tu me donnais ton feu vert, tu sais très bien que je le ferais, là, tout
de suite.
Ruben a légèrement haussé le ton, ce qui me fait sursauter. Bianca se
tourne vers moi, hésitante, puis elle glisse ses cheveux derrière son oreille
et me lâche. Les joues légèrement rougies, elle me souffle :
– Tu peux aller dans la cuisine, finalement ?
J’acquiesce, trop heureuse d’échapper à cette scène, et dépasse Ruben
qui a la délicatesse de s’écarter. Avant que je descende l’escalier, quelques
chuchotements me parviennent encore :
– Tu te prends pour qui, Ruben ? Je n’ai aucun compte à te rendre.
– Je veux que tu quittes ce clochard, putain !
– Parle moins fort et puis je…
Leurs voix s’éteignent alors que j’atteins le rez-de-chaussée. Quels que
soient les problèmes de ces deux-là, mon instinct me souffle de m’en tenir
le plus loin possible.
Dès que j’arrive dans le salon, les conversations cessent. Je reconnais le
regard hostile de Paco et même Horacio qui arbore désormais un bandage à
la nuque et se tient le flanc droit en grimaçant. D’autres, que je ne peux
nommer, ne sont pas plus accueillants. Heureusement, depuis l’embrasure
d’une porte, Sebastian s’exclame :
– Ah, te voilà enfin !
Je me force à avancer et baisse la tête quand je dépasse ceux qui
m’observent avec méfiance. Arrivée dans la cuisine, je m’arrête à côté de
Sebastian et dévisage Preto, derrière un comptoir. Il boit nonchalamment
son café, un journal à la main.
Qu’est-ce que je suis censée faire ? Je me sens étranglée par sa
présence, surtout quand il lève les yeux sur moi. Pourquoi il me dévisage
comme ça ?
– Reste pas plantée là, querida.
Sebastian me pousse jusqu’à un tabouret et m’installe de force dessus.
Pendant qu’il me remplit une assiette avec des chilaquiles et des œufs
brouillés, Horacio entre dans la cuisine. Je ne l’ai que rarement croisé, mais
je n’ai pas oublié l’hostilité que ce grand brun aux cheveux long éprouve
pour moi. Il arbore certes ce large pansement sur son cou, mais me
rappelant sa blessure dans la carrière, je suis étonnée qu’il s’en sorte si bien.
Il murmure trop bas près de l’oreille de Preto pour que je comprenne quoi
que ce soit. En même temps que Sebastian dépose l’assiette devant moi,
Preto hoche solennellement la tête, sans me lâcher du regard, et l’homme
repart aussi vite qu’il est entré.
J’ai envie de fuir cette cuisine.
– Mange, m’ordonne Sebastian en plaçant une fourchette dans ma main
droite.
Je change de main pour la gauche en mordant nerveusement l’intérieur
de ma bouche. Comment manger quoi que ce soit alors que Preto n’a
toujours pas cligné des yeux ? On s’avise durant d’interminables secondes.
Quand mes doigts se crispent autour de la fourchette, j’ai l’impression
qu’une forme de curiosité émane de ses yeux azur. Ce côté imperturbable
chez lui semble s’affaisser pour laisser place à un peu plus d’humanité.
Finalement, sous la pression de son regard intense qui me submerge, une
vague subite d’émotions contradictoires m’incite à baisser les yeux sur mes
chilaquiles.
Sebastian remplit mon verre de jus d’orange, puis referme la bouteille
en s’asseyant à côté de moi. Ignorant l’altercation silencieuse qui vient de
se jouer entre moi et Preto, il lance un match de basket américain sur son
téléphone.
– Tiens, Preto, dit-il en enfournant une énorme bouchée d’œufs
brouillés. Je ne serai pas avec vous, samedi.
– Tu vas la rejoindre ?
– Ouais. Trois semaines sans elle, ça fait long. Et puis, je ne veux pas
aller dans cet hôtel sans l’avoir vue avant.
Preto ne répond rien, mais hoche la tête avant de continuer à boire son
café. Alors que je m’apprête à prendre une première bouchée dans cette
assiette copieuse, Bianca entre dans la cuisine. Ruben lui emboîte le pas, à
peine dix secondes après, sa serviette roulée autour de son cou. Il se penche
au-dessus du comptoir pour tirer le panier de fruits et hésite à prendre une
pomme quand Sebastian lui lance :
– Mon lapin, les carottes sont dans le frigo.
– Ta gueule, p’tite merde ! crache Ruben au tac au tac, le regard empli
de fureur.
L’éclat de rire de Sebastian, combiné au fond sonore de sa vidéo, plonge
presque cette cuisine dans un semblant de normalité. Mais ce n’est qu’une
illusion. Je suis au milieu d’une famille de trafiquants de drogue et l’homme
qui boit son café me menace de mort. Je suis entourée de tueurs qui
m’assassineraient sans la moindre hésitation !
– Preto.
Je tourne la tête vers l’embrasure de la porte et ne contrôle pas, cette
fois, mon sursaut de frayeur. Ma fourchette m’échappe des doigts lorsque je
reconnais la silhouette froide du frère de Sebastian. L’assassin de
M. Suarez. Comme à chaque fois que je le vois, mon corps se glace.
Pourtant, lui ne me regarde même pas. D’un simple hochement de tête, il
semble communiquer une information à Preto.
– J’arrive, Esteban, lui répond-il en se levant.
Ledit Esteban ne s’éternise pas et sort rapidement, sans un regard pour
les autres personnes présentes.
Alors que j’essaie encore de calmer le tremblement de mes doigts,
Bianca ramasse ma fourchette et prend soin de la nettoyer avant de la
remettre à côté de mon assiette. Nos regards se croisent et pour une fois, je
la sens beaucoup moins sévère à mon encontre.
– Merci, soufflé-je si bas que je crois qu’elle ne m’entend pas.
Pourtant, elle acquiesce avant de regarder son frère quitter la pièce. Si le
départ de Preto semble la contrarier, moi, j’en suis plus que soulagée. Le
nœud dans mon estomac se desserre enfin.
– Qu’est-ce qui est prévu aujourd’hui ? demande Sebastian, la bouche à
moitié pleine.
– On doit voir un type à Tepito, répond Ruben. Pour redistribuer. Enfin,
une fois qu’on aura récupéré la drogue.
Si je sens que la fin de la phrase m’est destinée, je préfère baisser les
yeux sur mon assiette plutôt que me confronter à Ruben. J’espère
sincèrement que leur foutue drogue sera là, cette fois-ci…
– Faudrait pas que celui-là nous la mette à l’envers. Lui aussi. Ça
commence à faire beaucoup, non ? rétorque Sebastian en enfournant un
mélange d’avocat et de chilaquiles dans sa bouche.
Ruben le dévisage, écœuré.
– Ouais mais ce type-là est réglo et… Putain, mais mange proprement !
Sebastian laisse un petit rire guttural lui échapper, ce qui l’amène à
recracher quelques morceaux de nourriture dans son assiette.
– C’est bon, tu vas pas me faire croire que tu t’y connais en bonnes
manières, toi, le provoque-t-il, la bouche pleine. Tu es notre sauvageon
préféré !
Ruben secoue la tête et préfère se concentrer sur sa propre assiette.
– Bref, nous, on s’occupe du type. Preto lui a déjà parlé, ça ira. Toi, tu
t’occupes de Valencia.
Je relève les yeux et remarque que sa fourchette est pointée vers moi
mais Sebastian, lui, reste concentré sur son repas quand il demande :
– C’est qui Valencia ?
– La voleuse. T’es con ou quoi ?
Sebastian lâche un rire franc, puis m’adresse un clin d’œil complice.
– T’es encore plus con que t’en a l’air, mon cher. C’est Valentina.
– C’est exactement ce que j’ai dit !
Sebastian s’amuse de l’exaspération de Ruben, puis ajoute :
– Bref, je te pardonne parce que t’es roux, sinon je t’aurais…
– Putain ! Je ne suis pas roux !
Le cri de rage résonne autour de nous, ce qui ravit Sebastian. Est-ce que
Ruben ne se rend vraiment pas compte que son compère prend juste plaisir
à le faire sortir de ses gonds ?
– C’est pas grave d’avoir du mal à le reconnaître, précise Sebastian.
C’est une très jolie teinte qui…
– C’est auburn, sa couleur, précise Bianca qui se lève et quitte la
cuisine, sans nous adresser un regard.
– Depuis quand la duchesse défend qui que ce soit ?
Sebastian n’a pas le temps d’approfondir son interrogation qu’il est
coupé :
– Ruben ! appelle la voix grave et pressante de Preto depuis le salon.
Ruben se décolle immédiatement du comptoir et enlève la serviette de
sa nuque. Il la laisse sur le dossier d’une chaise, puis sort précipitamment.
– Gère le reste, Sebastian, lâche-t-il, juste avant de disparaître.
Un silence apaisant tombe dans la cuisine. Je sens le regard de mon
nouveau geôlier sur moi. Il sort une sucette, et alors qu’il commence à
enlever l’emballage, il me lance :
– Bon, bah puisqu’on dirait que tu vas devoir me supporter un peu plus
longtemps, j’ai un truc à faire au garage. Tu viens avec moi ?
Soyons lucides, ce n’est pas comme s’il me laissait vraiment le choix !

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CHAPITRE 37

Historia de un Amor

VALENTINA
Une forte odeur de métal et d’huile de moteur m’est rentrée directement
dans les narines dès que j’ai mis les pieds dans ce garage. Au centre, une
bâche pleine de taches d’huile couvre une moto et autour, les outils jonchent
les murs et les plans de travail.
Depuis que je suis installée ici, j’observe la porte qui donne sur
l’extérieur. Laissée grande ouverte, elle me permet de voir les hommes de
Preto faire des allers-retours entre leurs véhicules et la maison. Je n’aurais
qu’à courir tout droit pour sortir d’ici…
– Querida ?
Je sursaute et me tourne vers Sebastian qui vient de s’installer à côté de
moi. Il me tend une nouvelle sucette.
– Tu ne peux pas la refuser, celle-là !
Sans attendre de réponse, il me prend la main et place le bonbon dans le
creux de ma paume. Surprise, je referme mes doigts dessus. Sebastian, lui,
est déjà reparti. Il soulève la bâche qu’il roule entre ses bras, puis retire son
pull et laisse le tout sur une chaise.
– T’as vu un peu cette mécanique ? se réjouit-il en pointant la moto du
doigt.
Son regard pétille alors qu’il caresse les courbes de ce véhicule.
– Euh… oui. Elle est sympa, bafouillé-je sans trop savoir quoi dire.
Un petit rire s’échappe de sa gorge. Je le sens sincèrement heureux, et
cette aura sombre que j’ai parfois entrevue chez lui disparaît complètement.
Je n’oublie pas la manière dont il m’a dit prendre son pied à tuer des gens,
mais l’image qu’il renvoie est en contradiction avec cette idée. Peut-être
est-ce ce qui caractérise les pires psychopathes ?
Sebastian passe une main dans ses cheveux ondulés qu’il dégage vers
l’arrière.
– Je dois remplacer le maître-cylindre.
Il me montre un morceau de métal, mais je ne réagis pas.
– T’as aucune idée de ce qu’est un maître-cylindre, c’est ça ? Tu me
regardes comme un poisson hors de l’eau.
Son petit rire me gêne, mais il ne s’attarde pas sur mon ignorance. Il
allume une vieille radio, laissant des airs de boléro résonner dans le garage,
puis commence à chantonner. Il se met ensuite à genoux devant les roues de
la moto et commence à étudier les différentes pièces.
J’en profite pour retourner à mon observation de la rue. Bianca passe à
son tour devant les portes du garage. Elle tient une assiette de cookies et je
remarque qu’elle en apporte à Esteban qui s’apprête à monter dans une
voiture. Une lourde tristesse pèse sur mon cœur.
Pourquoi eux ont-ils droit à une vie normale ?
– Tiens, donne-moi cette clé, querida.
Je reviens sur Sebastian et suis la direction de son index jusqu’à un outil
posé sur un plan de travail. Une part de moi a envie de refuser, de lui dire de
se débrouiller, car je ne suis pas ici de mon plein gré. Seulement, je suis
lasse de me battre, alors je me contente de me lever, de prendre la clé et de
la lui tendre.
– Merci, tu es top !
Il commence à dévisser les premiers boulons. Le métal résiste et crisse
un peu sous la pression qu’il exerce, jusqu’à ce qu’il cède brutalement,
entraînant la main de Sebastian.
– Putain !
Un filet de sang coule de son doigt. Il s’empresse de le mettre dans sa
bouche, mais le ressort presque immédiatement. Quelques gouttes tombent
sur le sol.
– Putain, je suis trop con ! C’est dégueulasse, lâche-t-il en se relevant.
Mais heureusement que Sebastian, le roi de la bricole, a toujours un
pansement sur lui !
Il sort son portefeuille de la poche arrière de son jean et en tire plusieurs
cartes et tickets de caisse. Je remarque une photo dans un rangement
plastique. Une petite fille blonde enlace Sebastian et rit en regardant une
femme aux yeux marron qui pose à côté d’eux. Je n’ai pas le temps de
m’attarder dessus que Sebastian sort deux pansements roses Hello Kitty. Je
ne cherche même pas à comprendre et lâche un rire incontrôlable. Choquée,
je plaque mes deux mains sur ma bouche.
– Ne me demande pas où je les ai eus, s’amuse Sebastian.
Je ne veux pas rire avec lui ni même simplement être à l’aise à ses
côtés. Je ne veux ressentir ça avec aucun de ces gens. Ils sont responsables
de la mort de ceux auxquels je tenais, ils me tiennent éloignée de ma grand-
mère et surtout, ils sont tous prêts à me tuer au moindre faux pas. Même
Sebastian. Il se débrouille avec une main pour retirer le plastique du
pansement et l’enrouler autour de son doigt.
– Et voilà ! sourit-il, fier de lui. Putain, ça fait un mal de chien quand
même !
Il secoue sa main en grimaçant, mais retourne quand même à son
bricolage. Je me rassieds sur une chaise et le regarde faire, complètement
perdue. J’ai l’impression de me sentir coupable de ne pas lui répondre, alors
qu’il se montre si chaleureux avec moi, et en même temps, une voix plus
rationnelle dans mon esprit me rappelle qu’il était là quand M. Suarez est
mort et que c’est même son propre frère qui a pressé la détente. Ses
émotions contradictoires m’épuisent.
« Historia de un Amor » de Guadalupe Pineda retentit dans le garage.
Immédiatement mon cœur s’éveille au rythme des paroles mélancoliques
qui décrivent un amour impossible. Paloma et moi avons tellement dansé
sur cette musique, cloîtrées dans ma chambre, qu’une centaine de souvenirs
m’assaillent. Ma gorge se noue et je sens les larmes me monter aux yeux.
Voilà pourquoi je ne leur pardonnerai jamais. À aucun d’entre eux.
Concentré sur sa tâche, Sebastian sort une nouvelle sucette de sa poche
et croque dedans, laissant le bâtonnet pendre entre ses lèvres. Il serre un
boulon en rythmant sa tête sur le tempo de la mélodie.
– La première fois que j’ai vu une moto comme ça, c’était dans
Marimar, la telenovela, me lance-t-il. La scène était tellement cool que
j’étais sûr que ce petit bijou me donnerait une classe d’enfer.
Sa réflexion appelle immédiatement mon abuelita dans mon esprit.
Tristement, je lui dis :
– Je connais Marimar. Ma grand-mère n’a pas loupé un épisode et peut
en parler pendant des heures.
Le sourire de Sebastian s’agrandit alors qu’il s’exclame :
– Putain, enfin quelqu’un qui connaît ! À chaque fois que j’en parle, je
passe pour un demeuré !
– J’ai regardé beaucoup de telenovelas, mais c’est surtout mi abuelita
qui adore ça, lui confié-je. En ce moment, elle est obsédée par Cuidado con
el ángel.
J’observe sa réaction alors que je mentionne ma famille, mais il fait
comme si de rien n’était. Il lève tout de même un sourcil, comme surpris
que je me confie, mais finit par répondre avec un rire franc.
– Pour William Levy, évidemment. Ce beau gosse fait chavirer le cœur
des vieilles dames !
Mes larmes menacent de couler. Ma grand-mère me manque
terriblement, et entendre Sebastian en parler comme s’il ne me tenait pas
volontairement éloignée d’elle est une véritable torture.
– Est-ce que… Est-ce je pourrais appeler ma grand-mère, Sebastian ?
Il redresse la tête et cette fois, abandonne son sourire enjoué. Il récupère
un torchon propre pour s’essuyer les mains, puis garde le silence de longues
secondes. Il semble comprendre ma détresse, mais finit par me dire :
– Je suis désolé, mi querida, mais pour le moment, ça ne sera pas
possible.
Je hoche la tête et tente de ne pas craquer devant lui. Je n’ai plus que
trois jours à tenir, je vais bientôt la retrouver. Même sans son aide.
Sebastian repart dans un monologue autour de la mécanique de sa moto,
comme pour me changer les idées. Honnêtement, ses différentes facettes me
fascinent un peu.
Derrière ses rires et ses plaisanteries, je n’oublie rien. Il peut essayer de
me divertir autant qu’il veut, je sais désormais qu’il ne m’aidera pas.

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CHAPITRE 38

Observation

VALENTINA
– …entends ? Je ne veux pas rester ici plus longtemps. Je veux partir.
Le chuchotement de cette voix féminine me sort doucement de mon
sommeil. Je cligne plusieurs fois des yeux, mais garde la tête enfoncée dans
l’oreiller.
– Avec ce qui se trame en ce moment, tu ne vas nulle part, Bianca.
Cette fois-ci, je reconnais l’intonation intransigeante de Preto. Qu’est-ce
qu’ils font dans cette chambre ? Je me fige et hésite à manifester ma
présence, mais leurs messes basses reprennent déjà :
– Tu sais très bien que je suis plus en danger ici, avec toi, que loin de
tout ça.
– Justement, je ne pourrai jamais intervenir si tu retournes à Polanco.
– Personne ne saura que je suis là-bas, enfin ! Je serai avec mon fiancé
et on ne pensera même pas à me chercher.
Le moment me paraît si intime que je me recroqueville sur moi-même.
Dès que j’amorce un mouvement, la conversation cesse. Après quelques
secondes d’attente, je finis par me redresser dans le lit et tombe sur deux
paires d’yeux bleus tournés vers moi.
Preto tient un T-shirt qu’il vient de sortit de la commode.
Quoi, c’est sa chambre ? Est-ce que… Est-ce que je dors dans son lit,
là ? Personne ne dit un mot, mais je me sens rougir à vue d’œil.
Finalement, Preto se tourne vers sa sœur, l’expression sévère.
– On en reparlera plus tard, décide-t-il en refermant le tiroir.
Il l’incite à sortir, puis lui emboîte le pas. S’il ne se retourne pas sur
moi, ne serait-ce que pour m’expliquer pourquoi il ne pouvait pas attendre
que je me réveille pour venir ici, Bianca, elle, a la gentillesse de me lancer :
– Valentina, le déjeuner est prêt !
Ils laissent la porte ouverte, alors j’entends Bianca revenir à la charge et
insister pour avoir le droit de partir. Si elle n’obtient pas gain de cause, je ne
vois pas comment je pourrais avoir une chance…
Il ne reste plus que deux jours. Deux jours à vivre dans cette maison,
comme si tout était normal. Deux jours loin de ma famille. Deux jours à
survivre au milieu de ces tueurs. Je joins mes paumes et demande au
Seigneur que cette fois-ci, ce soit la bonne. Ce seul et unique espoir me
permet de tenir le coup, mais mon cœur reste lourd quand je termine ma
prière. Désormais, chaque fois que je parle à Dieu, je lui demande de
prendre soin de l’âme de ceux qui n’ont pas eu ma chance : Paloma et
M. Suarez.
Après une longue douche dans la salle de bains du premier étage, où
Bianca a déposé de nouvelles affaires à elle, je me rends directement dans la
cuisine. Malheureusement, j’ai le malheur d’y trouver le seul que j’évite
comme la peste : l’assassin de M. Suarez.
Je me fige dans l’embrasure de la porte, alors que ses iris gris se lèvent
vers moi. Je n’ose plus bouger, même quand il décide de m’ignorer et de
reprendre son activité comme si de rien n’était. Le cliquetis de ses doigts
contre les touches de son clavier résonne au rythme effréné des battements
de mon cœur.
– Je n’ai aucune intention de te faire du mal, articule-t-il sans lever les
yeux de son écran.
Le problème, c’est que je sais de quoi il est capable et je ne le crois pas.
Les images de son meurtre tournent en boucle dans mon esprit, jusqu’à me
donner la nausée. Peu téméraire, je renonce à l’idée de rester là et recule,
dans la perspective de retourner entre les murs protecteurs de la chambre.
Néanmoins, mon dos cogne contre un torse musclé, et deux mains me
retiennent par les épaules.
– Qu’est-ce que tu fais ? souffle la voix grave de Preto dans mon oreille.
– Je…
Une vague de chaleur naît dans ma poitrine et monte jusqu’à mes joues.
J’hésite à m’éloigner de Preto, mais ça signifierait me rapprocher
d’Esteban, et mon corps s’y refuse. Esteban me lance un rapide coup d’œil,
ça ne dure qu’une seconde, mais ça suffit à me faire défaillir. D’instinct, je
recule et bute de nouveau contre le corps de Preto.
– Qu’est-ce… commence-t-il, avant de s’interrompre quand Esteban
ferme précipitamment son ordinateur.
Ce dernier se lève, rassemble ses affaires et vient vers nous.
Contrairement à son frère, il n’affiche aucune expression. Loin de la joie de
vivre de Sebastian, lui arbore une froideur qui me rendrait triste si je ne
savais pas qu’elle dissimule une telle cruauté.
– Attention, il va falloir que je passe devant toi, me dit-il.
Je fais un pas précipité sur le côté et lui libère l’accès. Il sort ainsi de la
cuisine sans m’avoir approchée à plus de deux mètres, et ne m’adresse pas
un mot ni même un regard de plus.
Preto se tourne pendant plusieurs instants vers le salon, là où est parti
Esteban, puis reporte son attention sur moi en levant un sourcil
interrogateur.
– Hum… Il… Il me fait un peu peur, expliqué-je.
Le silence retombe entre nous sans qu’il cherche à en savoir plus.
Je l’observe se servir une tasse, une main appuyée sur la surface lisse du
comptoir. Il me tourne le dos, me laissant tout le loisir de détailler ses larges
épaules et le tatouage qui remonte dans sa nuque. Son T-shirt ne me permet
sûrement d’en entrevoir qu’une infime partie et je me surprends à me
demander à quoi ressemblent ses entrelacs d’encre noire dans leur
ensemble…
Quand sa tête pivote légèrement vers moi, mon cœur fait un bond. J’ai
l’impression qu’il peut lire sur mon visage mes dernières pensées, alors je
baisse la tête et me dirige vers l’évier. Nerveuse, je m’approche de
l’égouttoir pour prendre une assiette propre, puis me dirige vers les plaques
éteintes où sont déposées les différentes casseroles encore chaudes. Je sais
qu’il m’observe encore, et ça me rend affreusement maladroite. Alors que je
veux me servir, la moitié des œufs brouillés tombe sur le plan de travail.
Une nuée de tatouages noirs envahit soudain mon champ de vision.
Sans un mot, Preto, dont je sens l’aura juste derrière moi, essuie la plaque
avec une éponge. J’écarquille les yeux, sans oser faire un geste. Ce type
pourrait me tuer, là, dans une heure, ou demain, mais dans les battements de
mon cœur, il n’y a pas seulement de la peur. Je ressens… autre chose.
Tous mes sens s’affolent.
Je lâche la cuillère d’œufs et reprends mon assiette à deux mains, mais
inévitablement, alors qu’il terminait d’essuyer le plan de travail, nos doigts
s’effleurent. Je chasse les sensations qui me submergent en fermant les yeux
et le pousse presque de ma trajectoire en reculant.
À peine suis-je assise au comptoir, alors que j’avise mon assiette à
moitié remplie, qu’on dépose un verre propre devant moi. Je lève la tête et
rencontre les yeux perçants de Preto. Il ne s’assied pas, mais recule jusqu’à
ce qu’il bute contre l’évier derrière lui. Et il reste là, une main appuyée
contre le plan de travail, son regard rivé sur moi.
J’essaie de ne pas me décomposer, d’ignorer le malaise qui me gagne,
mais il me rend la tâche sacrément difficile. Même si je commence à
piocher timidement dans ma nourriture, sa présence dominante me
submerge. À chaque bouchée, je me sens scrutée de la tête aux pieds.
Qu’est-ce qu’il cherche ?
Je plonge mes yeux dans les siens, comme si ça allait l’inciter à arrêter.
Il avale doucement quelques gorgées de son café, mais n’abandonne pas son
observation. Ses paupières se plissent, c’est infime, mais suffisant pour que
je le remarque. Sous la douce lumière matinale qui passe à travers les
fenêtres, ses tatouages semblent se mouvoir. Je suis persuadée qu’ils
racontent tous une histoire bien particulière, et j’ai presque envie de savoir
ce qu’ils lui disent… Pour la première fois, je me rends compte que je ne le
vois pas comme un monstre.
Le calme de la cuisine et ce dialogue silencieux entre nous me donnent
envie de tenter une première approche :
– Est-ce que je peux appeler ma grand-mère ?
Sa réponse fuse et anéantit mes espoirs :
– Pour le moment, non.
Il ne montre aucune émotion, mais je n’en attendais pas de lui. Malgré
la forte déception qui hante mon cœur, je ne suis pas surprise. Je n’espère
pas qu’il fasse quoi que ce soit pour moi maintenant, mais je veux une
garantie, celle qu’il tiendra la parole qu’il m’a donnée quand je lui ai dit où
trouver la drogue.
– Après, tu me laisseras bien partir, hein ?
– Si j’obtiens tout ce que je veux, oui.
Il cligne lentement des yeux. Pendant une seconde, j’ai la sensation que
son masque d’indifférence se relâche, alors je déglutis et ose demander :
– Et qu’est-ce que tu veux, exactement ?
– Je veux mettre la main sur ma cargaison. Et si elle ne m’attend pas
sagement auprès d’Abel, je vais mettre la main sur le type qui t’a rencardée
et lui faire cracher le morceau. J’aurai donc besoin de toi sur place pour me
le désigner.
Je suis terrifiée par l’idée d’être impliquée dans ce plan plus que
foireux, mais en même temps, je sais que c’est la chance qui me permettra
de retrouver une vie qui pourrait se rapprocher de la normale… Si je dois
aider Preto et les siens pour obtenir ma liberté, alors je le ferai. En
revanche, j’espérais ne pas avoir à lui livrer Alexis sur un plateau pour ça.
Après tout, flic ou ennemi, ce type m’a quand même sauvé la vie.
– Mais… même si tu le trouves, pourquoi il te dirait quoi que ce soit ?
Preto m’adresse un sourire sans joie, puis secoue la tête.
– Je pense que toi plus que quiconque, tu as une très bonne idée des
moyens que je peux employer pour faire parler quelqu’un.
Il ne me lâche pas des yeux, alors que je déglutis péniblement. Préférant
ne pas revivre, à travers mes souvenirs, tous les moments traumatisants
qu’il m’a fait endurer, je baisse les yeux sur mon assiette et plante ma
fourchette dans mon omelette.
– Tu as l’air d’être une fille intelligente, souffle-t-il.
Mon cœur s’emballe alors qu’il poursuit :
– Pourquoi tu t’es mise dans une telle situation ?
Ma fourchette reste suspendue devant ma bouche. Comment expliquer
que pour ma cousine, j’étais prête à tout ? Aucun mot ne me vient.
Aujourd’hui, rien ne semble valoir l’enfer que j’ai vécu mais à l’époque,
comment j’aurais pu imaginer tout ce qui arriverait ?
Et puis, pourquoi s’intéresse-t-il soudain à mes motivations ? Rien ne
transparaît sur son visage, il ne fait que boire de temps en temps quelques
gorgées de café et attendre.
– Je…
Je dépose ma fourchette sur mon assiette, la boule au ventre, mais je
décide de lui répondre :
– Je pensais à notre survie.
– Et tes pensées t’ont menée tout droit dans la gueule du loup, Ojos
verdes.
– Je sais, soufflé-je tristement.
Mon dos s’écrase contre le dossier du tabouret. Tandis que le silence
nous berce tous les deux, je me risque à lui demander :
– Et toi ?
Preto lève lentement un sourcil. Pour éviter de me dégonfler, je me
dépêche de continuer :
– Enfin, je veux dire… Pourquoi avoir choisi cette vie ?
Mon cœur tambourine violemment dans ma poitrine. J’ai l’impression
que la tension devient légèrement brûlante et son regard me dit qu’en effet,
je devrais me montrer plus prudente. Je crois que j’ai dépassé ses limites.
J’abandonne l’idée qu’il me réponde un jour, et me redresse
précipitamment pour jeter le reste de mon assiette. Mieux vaut prendre la
tangente tant qu’il ne s’est pas encore énervé et retourner sagement dans la
chambre. Alors que je dépose la vaisselle sale dans l’évier, Preto vient lui
aussi y mettre sa tasse. Nos mains s’effleurent de nouveau et alors que je
cherche à m’éloigner, ses doigts caressent l’intérieur de mon poignet. Je me
fige, choquée par notre soudaine proximité. Mes yeux cherchent les siens,
mais je reste incapable de déchiffrer l’émotion qui l’anime.
Il rompt le silence en murmurant :
– Ne compte pas deux fois sur ta chance, Ojos verdes. Si tu veux
survivre, sois beaucoup plus maline et réfléchis vite.
Le calme dans sa voix me trouble. Est-ce un conseil ou une menace ?
Peut-être les deux. La sensation de sa paume chaude contre ma peau me
paralyse. Je ne sais pas ce que je dois faire, perdue dans le bleu azur de ses
yeux.
– Preto.
Notre bulle éclate brutalement, alors que Ruben s’invite dans la cuisine.
Preto s’empresse de me lâcher. Nous tournons la tête vers la porte. Les yeux
sombres de Ruben jonglent de Preto à moi, et son froncement de sourcils
accentue les tambourinements de mon cœur.
J’ai l’impression qu’il a tout vu. Voir quoi, je n’en sais rien, mais il y
avait sans nul doute quelque chose à remarquer.
– On t’attend, annonce Ruben d’une voix grave.
Preto jette un regard rapide à sa montre et son sourcil s’arque une
fraction de seconde. Il acquiesce silencieusement et sans un regard de plus,
il quitte la cuisine pour rejoindre son ami.
Moi, je reste plantée là, la main sur ma poitrine.
Qu’est-ce qu’il vient de se passer ?

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CHAPITRE 39

Bientôt

PRETO
Alors que la Jeep roule à toute vitesse sur l’autoroute, la brise fraîche
qui s’infiltre à travers ma vitre légèrement entrouverte ne me fait pas
vraiment de bien. La route est chaotique aujourd’hui, les klaxons ne cessent
de gronder, mais je laisse tout de même mon regard se perdre sur les
contours de la ville qui se dessine à l’horizon : Polanco.
Une main sur le volant, l’autre qui soutient ma tête, je sens mes
paupières s’alourdirent. Je me rends compte de l’épuisement qui s’est
accumulé au fil des jours.
À ma droite, Ruben, qui n’a pas dit un mot du trajet, profite du bouchon
pour allumer une cigarette. Il ouvre grand sa fenêtre et laisse sa main
pendre à l’extérieur. Par moments, il se renferme sur lui-même sans nous
donner de raisons, puis quelques heures plus tard, il se remet à parler
normalement. Alors que l’odeur s’infiltre dans la voiture, je préfère donc
l’ignorer et lève les yeux dans le rétroviseur. Bianca, assise à l’arrière, a
collé sa tête contre la vitre.
– Tu peux arrêter de fumer, s’il te plaît, Ruben ? demande-t-elle.
Sans attendre, Ruben aspire une dernière taffe, puis jette sa cigarette.
Nous poursuivons dans un silence religieux et arrivons, une vingtaine
de minutes plus tard, au cœur de la ville. Polanco, par ses quartiers
résidentiels, contraste brutalement avec la pauvreté de Tepito. Les arbres
qui bordent la route, la propreté des trottoirs et les bâtiments modernes
n’ont rien à voir avec les favelas et les déchets qui s’entassent dans mon
quartier natal.
Je gare la voiture devant l’immeuble en pierre rouge où vit Aaron
Maignan, le fiancé de Bianca. Debout sur le trottoir, les bras croisés, il
observe ma manœuvre alors que sa jambe vibre nerveusement. Son visage
s’apaise légèrement quand il repère ma sœur, à l’arrière.
Je dois reconnaître qu’il est tout ce que je ne suis pas : la paix. Pour
Bianca, il représente un point d’ancrage. Il est le symbole de calme et de
justice dont elle a toujours rêvé.
À peine ai-je relevé le frein à main qu’elle sort de la voiture. Aaron
vient à sa rencontre et la prend immédiatement dans ses bras. Leur étreinte
est brève, mais je sens leur soulagement quand Aaron dépose
respectueusement ses lèvres sur le front de ma sœur. Ici, il s’agit juste d’un
geste d’affection, mais dans notre monde si noir et abyssal, c’est quelque
chose que Bianca n’a jamais eu.
Je m’approche d’eux et serre la main d’Aaron avec un hochement de
tête. Je n’ai rien à reprocher à cet homme. Ils se sont rencontrés à l’hôpital
où ma sœur est infirmière. Il est médecin, la traite bien, il lui offrira une
belle vie. Il a mon respect pour ça.
– Merci, de me l’avoir ramené, souffle-t-il.
Je hoche simplement la tête. Tant que ma sœur est en sécurité, c’est tout
ce qui m’importe.
Bianca se tourne vers moi et m’adresse un petit sourire triste, délicat et
discret. Je suis incapable de le lui rendre, mais elle le sait déjà. La porte de
mon coffre claque, juste avant que Ruben passe à notre hauteur avec les
deux grosses valises que ma sœur avait prises. Toujours aussi renfrogné,
une cigarette pas encore allumée entre ses lèvres, il nous ignore et monte les
bagages jusque devant la porte vitrée de l’immeuble.
– Merci Ruben, dit Aaron.
Mon bras droit grogne pour seule réponse et se dépèche de retourner
dans la voiture. Aaron fronce les sourcils, sûrement perturbé par sa
brusquerie, mais Bianca détourne son attention en s’avançant devant moi.
– Bon… Mon frère, on se revoit bientôt ?
J’entends dans le ton ému de sa voix qu’elle sait déjà que je ne peux pas
lui répondre. Avec la vie que je mène, aujourd’hui pourrait être mon dernier
jour ici-bas et ça aussi, elle en a conscience. Qu’elle se tienne le plus loin
possible de moi, comme notre mère, et mieux elle s’en portera.
Même si elle voudrait m’avoir davantage à ses côtés, Bianca sait
qu’aucun Cruz ne reste jamais trop longtemps. On finit irrémédiablement
par s’en aller. Et on ne revient pas toujours.
Je recule d’un pas, imprimant le visage de ma sœur dans mon esprit
pendant qu’elle agite sa main devant elle pour me dire au revoir. Je tourne
le dos et rejoins Ruben dans la voiture alors qu’il allume déjà sa cigarette.

– Esteban, tu as pu récupérer l’accès à la vidéosurveillance de l’hôtel


avec les codes que Ricardo a envoyés ?
Je me poste devant lui, attendant sa réponse. Il ne me regarde jamais
dans les yeux quand je fais ça.
– On aura une fenêtre d’entrée de quinze minutes, me répond-il en
manipulant son ordinateur. Je vais pouvoir simuler une panne et mettre les
caméras hors service pendant ce laps de temps.
– T’as quoi de nouveau sur Abel ? demandé-je à Ruben.
– Il y sera, sans aucun doute. Y’a eu du mouvement de leur côté hier
soir et plusieurs hommes sont remontés de Puebla à Mexico. D’après ce qui
se dit, c’est toujours le même discours : il veut prouver à Angel Cortès qu’il
peut revenir dans la partie.
Je sens ma mâchoire se contracter. Abel a failli me la mettre bien
profond, rien que pour lécher le cul d’un mec qui le considère comme une
merde. Une énième erreur de calcul de ma part… Sans les informations de
Valentina, ce salopard aurait signé ma perte. Maintenant, c’est sûr, je vais
devoir gravir seul cette montagne de cocaïne !
Dans le salon, une grande tension règne. J’ai réuni tout le monde pour
planifier l’assaut dans le Gran Hotel del Sol et ce n’est pas une mince
affaire : retrouver la cargaison, buter Abel et Salomon et au passage, mettre
la main sur cet Alexis qui est bien trop rencardé sur notre milieu pour son
propre bien.
– Les Cortès, on ne s’en occupe pas pour le moment, déclaré-je depuis
l’accoudoir d’un des canapés.
– Trop gros poissons, confirme Ruben. On risquerait de se mettre des
bâtons dans les roues bêtement.
– Par contre, Salomon doit repartir avec une balle dans la tête. J. J, je
vous veux, toi et ton frangin, pour couvrir les sorties de secours du
bâtiment. Et signalez-moi les allées et venues de toutes les têtes qui ne vous
reviennent pas.
J.J., avec ses cheveux noirs et bouclés un peu en bataille, se tient droit,
son regard vert foncé analysant chaque mot qui sort de ma bouche. À côté,
son frère, Daniele, plus avachi sur le canapé, masse son menton qui laisse
apercevoir une cicatrice discrète. Lorsqu’il hoche la tête, son pendentif en
forme de dent de requin se balance doucement.
Comme Sebastian et Esteban, J.J. et Daniele ont tendance à toujours
travailler en binôme. Ils savent déjà ce qu’ils ont à faire, mais j’ai la sale
sensation que tout peut foirer comme à chaque fois depuis ces derniers
jours.
– Preto, m’appelle Sebastian en secouant son téléphone devant nous,
Barbara a confirmé pour les armes, elle t’attend à 17 h 30.
Je hoche la tête et poursuis :
– Je veux être le premier informé de l’arrivée d’Angel, d’Abel et de
Salomon.
– On dit qu’il y aura aussi Billy Bruce à la petite fête, nous prévient
Daniele.
– Non mais, sérieux ? s’étonne Paco. Ils vont vraiment tous prendre le
risque de se réunir au même endroit ?
– Le Gran Hotel del Sol n’est pas le lieu le plus sécurisé de la ville pour
rien, et je…
Je m’interromps lorsque la petite silhouette de Valentina apparaît dans
le salon. Quelques gouttes d’eau perlent sur ses cheveux noirs et mouillent
le T-shirt qu’elle porte et qui dessine maintenant ses courbes. Mal à l’aise à
cause des nombreux regards sur elle, elle recule d’un pas. Je lève un sourcil
pour l’interroger.
– Je… Cuisine ? me lâche-t-elle en pointant du doigt la porte derrière
moi.
– Dépêche-toi.
Elle réagit immédiatement et se hâte de traverser le salon. Chacun suit
le rythme de ses pas, jusqu’à ce qu’elle s’enferme.
Finalement, je retrouve l’attention de mes hommes en affirmant d’une
voix ferme :
– Ce soir, on reprend la cocaïne qui nous a été volée. Il faut qu’on soit
malins et qu’on ne laisse rien au hasard, compris ?
Je n’écoute pas réellement leur réponse affirmative. Mon regard se perd
vers la porte close de ma cuisine, et je me surprends à penser que, mouillés,
les cheveux de Valentina m’ont paru deux fois plus noirs.

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CHAPITRE 40

Caprice

PRETO
Ma bouche s’ouvre dans un bâillement incontrôlable que je couvre avec
mon poing. Les paupières lourdes, je cligne des yeux à plusieurs reprises
pour ne pas manquer les informations écrites devant moi. Esteban m’a
imprimé des fiches sur les différents participants recensés de cette réunion
et je termine ce résumé avec celle de cet enfoiré d’Abel.
La lumière du jour filtre à travers la fenêtre ouverte et baigne la
bibliothèque d’une atmosphère orangée. Je me masse le front avant
d’étendre le bras pour regarder l’heure sur ma montre. Bientôt 17 heures. Je
rassemble mes documents avant de me lever du sofa pour les ranger dans
mon bureau. Dans le salon, il ne reste que Paco qui s’affaire sur son arme et
Daniele qui s’accorde une sieste avant le départ. Les autres sont dans leur
famille ou en train de mettre au point les derniers détails du plan. D’ici la
nuit, nous lancerons un assaut qui signera la fin de ce cartel ou bien un
nouveau départ. Comme me le rappellent les ronflements de Daniele, je ne
suis pas le seul à être épuisé. Tous sont sur le pied de guerre depuis des
jours et cette tension perpétuelle a, peu à peu, raison de nos nerfs.
Seulement, nous n’avons pas le choix.
Je n’ai pas le choix.
Ce calme paisible me paraît presque étrange. Il me donne une illusion
de paix, mais de paix qui ne va pas durer. Je monte l’escalier et longe le
couloir jusqu’à ma chambre. J’ouvre la porte sans toquer, surprenant
Valentina assise sur le rebord de la fenêtre, ses bras autour de ses cuisses.
Elle ne se tourne pas vers moi, mais la tension dans ses muscles me garantit
qu’elle m’a parfaitement entendu. Même si je ne vois pas son visage,
j’avise sa chevelure noir de jais qui dévale son dos. Peut-être qu’elle
s’imagine retrouver la liberté derrière cette vitre. Mais tant que je n’aurai
pas ma drogue, elle n’ira nulle part.
Finalement, elle finit par tourner la tête vers moi et le vert de jade de ses
yeux semble chercher à pénétrer mon âme. De toutes ses forces. Combien
de temps cette ardeur dans son regard durera ? Pendant quelques secondes,
une bataille silencieuse fait rage, me faisant presque lever un sourcil.
Qu’espère-t-elle trouver ?
Je reviens sur terre en secouant légèrement la tête et lui ordonne :
– Debout.
Sans attendre, sans hésiter ni protester, elle obéit. Je sais bien qu’elle a
peur de moi, sa réactivité me le prouve, mais elle le camoufle de mieux en
mieux à mesure que les jours défilent.
– Qu’est-ce qui se passe ? me demande-t-elle d’une voix fluette.
Je ne réponds rien et lui fais signe de me précéder dans le couloir.
Lorsqu’elle me frôle pour sortir, je sens involontairement le parfum de mon
gel douche sur sa peau. J’inspire profondément, et je n’aime pas ça, surtout
quand elle se retourne vers moi pour m’observer, sourcils froncés.
Je referme la porte sans un mot, malgré sa perplexité.
– C’est déjà l’heure ?
– On doit faire un détour, précisé-je.
Il nous manque encore des armes, mais Barbara, toujours aussi efficace,
est parvenue à les acheminer ici en moins de deux jours. Comme je dois
aller les récupérer en personne et que je me rendrais ensuite directement au
Gran Hotel del Sol, je préfère garder ma voleuse sous surveillance.
Quand je nous fais sortir de la maison, je sens bien son soulagement et
je comprends, aux coups d’œil anxieux qu’elle envoyait à Paco et Daniele
depuis l’entrée, qu’elle espérait ne pas monter en voiture avec eux.
La chaleur du soleil qui se couche projette quelques nuances d’orange
sur mon véhicule. Alors que je fais le tour de la Jeep pour me mettre au
volant, je remarque l’hésitation de Valentina, qui reste sur le trottoir, les
bras croisés.
– N’essaie pas de fuir, l’avertis-je en m’installant sur mon siège.
Elle relève les yeux sur moi et, comme pour me prouver que je me
trompe, ouvre sa portière, monte dans l’habitacle, puis se dépêche
d’attacher sa ceinture.
– Je ne le ferai pas, affirme-t-elle d’une voix basse.
– Bien.
Je démarre le moteur et commence à m’engager sur la route.
Le trajet se déroule en silence, sous les teintes presque irréelles du ciel,
jusqu’au quartier de Volcán. Le calme laisse alors place à la musique qui
inonde les rues. Ici, comme à Tepito, on respire la désolation, la précarité et
le crime. Les immeubles sont enserrés et les habitants semblables à des
milliers de fourmis, piégés dans la pauvreté. Ma voiture subit plusieurs
secousses à cause des irrégularités de la route. Je finis par reconnaître la
façade grise délavée de l’immeuble dans lequel ma cousine m’a donné
rendez-vous.
Je me gare sur une place vide dans la rue d’en face et sors mon arme qui
était coincée dans mon dos. Valentina commence doucement à enlever sa
ceinture, tout en me lançant des regards anxieux.
– Tu marches toujours près de moi, lui ordonné-je en vérifiant le
chargeur de mon Glock.
Elle pince les lèvres.
– Et un conseil : ne regarde aucun homme dans les yeux.
Ce n’est pas l’endroit idéal pour commettre des erreurs, et j’aimerais
éviter d’en faire ici.
– Je ne comprends pas ce qui se passe, m’avoue-t-elle, confuse.
– Je t’ai demandé deux choses et comprendre n’en fait pas partie.
Je cache mon arme sous mon T-shirt alors que, d’indignation, ses
sourcils se lèvent. Si elle était un peu moins terrifiée par ma présence, je
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suis sûre qu’un « cabrón » sortirait de ses lèvres.
– Allez, bouge.
À peine ai-je ouvert ma portière que le chaos de la favela nous arrive.
Entre le bruit assourdissant des klaxons, les cris des enfants qui courent et
le rire rauque des hommes rassemblés sous un arrêt de bus pour fumer et
boire des cafés, je ne m’entends plus penser. D’un geste de la main, je
demande à Valentina de me rejoindre. Elle obéit et se colle presque à moi
quand un vendeur de rue la siffle.
Je vérifie la route avant de traverser un peu à la sauvage, la voleuse
dans mon sillage. Des mélodies familières s’échappent des radios usées et
l’odeur de la street-food se colle très vite à nos vêtements. Je soulève un
linge suspendu à des fils de fer allant d’une fenêtre à une autre, puis nous
arrivons devant le bâtiment délabré.
Je franchis la porte qui proteste dans un grincement sonore, puis invite
Valentina à passer devant moi. Elle guette le hall d’entrée, méfiante, donc je
la pousse un peu vers la cage d’escalier. Une forte odeur de renfermé se
mêle à celle de la peinture fraîche, mais face aux murs décrépis, je suis
incapable de déterminer d’où viennent les travaux.
Deux étages plus tard et après avoir allumé une cigarette, je repère les
« gardes » de Barbara, deux abrutis toujours bêtement postés devant la porte
de cet appartement. L’un, assis sur une chaise, ayant probablement du mal à
supporter son propre poids trop longtemps, et l’autre, adossé au mur, se
tournent de concert vers nous dès qu’on apparaît dans le couloir. Ils
connaissent mon visage, donc dès que je m’approche, le bodybuilder
m’ouvre respectueusement la porte.
– Où est Barbara ? lui demandé-je.
D’un geste de la tête, il m’indique :
– Dans le salon, normalement.
La main de Valentina frôle mon bras lorsque je nous fais entrer dans cet
appartement désordonné. Une dizaine de gars nous observent et personne
n’est ici pour plaisanter. Seulement, tous savent que Barbara Cruz est ma
cousine, alors ils s’écartent. Nous arrivons dans le salon, Valentina
s’attardant sur ceux qui sortent des armes de grandes caisses en bois, la
cigarette aux lèvres. La décoration est ancienne, presque vintage. Un papier
peint à fleurs fanées couvre les murs et une vieille télévision trône sur une
commode en bois.
À cause des différentes activités qui se jouent dans la pièce, entre ceux
qui comptent les billets et ceux qui rangent les armes, je ne repère pas
immédiatement ma cousine, cachée dans un recoin. Elle donne des
consignes à trois hommes en costume et son expression ne laisse aucune
place à la négociation.
– Suis-moi, dis-je à Valentina en sortant la cigarette de ma bouche.
Je me focalise sur Barbara. Cette fois vêtue de cuir, elle laisse son
Glock bien apparent, légèrement enfoncé dans la ceinture de son pantalon,
et boit un verre de whisky, y laissant des traces de rouge à lèvres. Quand
elle se rend compte de ma présence, elle affiche un sourire aussi
resplendissant que faux.
– Mon cher cousin, s’écrie-t-elle.
La pointe de moquerie dans sa voix me donne des frissons de dégoût.
– Les armes, lançai-je, pour couper court à son cinéma.
– Toujours aussi froid, rit-elle. J’ai tout ce que tu as demandé. Et plus
même, si ça te dit !
Je lève un sourcil et elle m’indique des caisses ouvertes sur les tables
basses. Je m’approche, la clope toujours incandescente entre mes lèvres, et
jette un coup d’œil à Valentina. Visiblement anxieuse, elle plonge dans un
état d’hypervigilance, guettant le moindre mouvement autour d’elle.
Je désigne une caisse de AK-47 et demande :
– Ajoutes-en deux à ma commande. Et deux cartons de munitions.
Barbara hoche la tête et claque des doigts vers l’un de ses gars pour
qu’il aille faire les ajustements.
– Tu prépares un gros coup, Preto. Encore des problèmes ?
Je lui lance un regard en biais. Sa question n’a que pour but de jouer
avec mes nerfs et ne pas lui répondre est le meilleur moyen de la
déstabiliser. J’observe les armes à feu avec un œil critique, mais rien ne
capte mon intérêt. Barbara m’a déjà préparé un petit arsenal qui ne demande
qu’à entrer dans mon coffre.
– Qui est-ce ? demande-t-elle en désignant Valentina.
Elle la détaille avec attention, sirotant calmement son whisky, ce qui
incite ma prisonnière à baisser les yeux. J’arque un sourcil et toise ma
cousine pour lui défendre d’approcher davantage.
– Oh, mais… Ne me dis pas que tu es carrément venu avec la voleuse !
Je me racle la gorge, ultime avertissement pour qu’elle fasse attention
aux mots qui sortent de sa bouche. Elle lève les mains en signe
d’apaisement, mais continue de rôder autour de Valentina
– Elle est jolie. Vraiment très jolie, murmure-t-elle en la guettant
malicieusement.
Valentina reste silencieuse, un peu déconcertée par cet examen.
– T’as quoi d’autre ? demandé-je pour recentrer la conversation sur
notre transaction.
Je prends une taffe sous l’expression amusée de Barbara, qui finit par
s’éloigner pour fouiller dans un sac de sport.
– Qu’en dis-tu, Preto ? me demande-t-elle en sortant un silencieux. La
portée de celui-ci est excellente.
J’inspecte le flingue d’un œil critique. Je n’oublie pas que les comptes
sont serrés et que je ne peux pas me permettre de faire un nouveau trou dans
nos finances.
– Non, pas intéressé, conclus-je d’un ton neutre.
– Tu ne veux pas me dire tes plans ? Ça pourrait m’aider à mieux te
conseiller, insiste-t-elle en donnant l’arme à un de ses hommes qui va se
charger pour elle de la remettre où elle l’a trouvée.
Je ne lui réponds rien, ce qui déclenche son rire moqueur qui m’irrite de
plus en plus.
– Très bien, cher cousin. Et cette merveille, qu’en penses-tu ?
Je sens mon sourcil s’arquer quand elle me présente un fusil d’assaut.
Elle le caresse presque en me listant ses avantages et son beau discours finit
par faire mouche. Je cale ma cigarette entre mes lèvres et le prends à deux
mains, commençant à le manipuler.
– J’t’ai jamais vu dans le coin, toi.
La voix masculine m’interrompt dans mon élan et m’oblige, par
prudence à jeter un coup d’œil derrière moi. Valentina, à quelques pas, se
fait aborder par un des sous-fifres de Barbara. Les cheveux noirs coupés
court, une moustache, et une arme de poing rangé dans un holster sous son
bras luisant de transpiration, il la dévisage avec un putain de sourire perfide
qui fait monter en moi une bouffée d’exaspération.
J’enlève la cigarette de ma bouche.
– Je me serais souvenu de tes yeux si…
– Oublie.
Le type fronce légèrement les sourcils et m’observe prudemment. Je
suis plus grand, mais il est mieux armé et ses potes se tiennent derrière lui.
En revanche, si je comprends d’emblée qu’il ne sait pas qui je suis, les
autres le savent et n’interviendront certainement pas en cas d’altercation.
– Tranquille mec, je peux bien me rincer l’œil.
D’accord, cet abruti vient probablement d’intégrer le réseau. Il a besoin
de prouver au groupe qu’il en a dans le slip et se sent obliger de défier les
règles.
– Tu ne fais rien du tout si je t’en ai pas donné la permission, rétorqué-
je, glacial.
Un éclat de peur brille dans ses pupilles, mais je vois l’effort qu’il fait
pour le réprimer. Il se tourne vers ses potes qui ont tous arrêté leur activité
pour nous regarder. Malheureusement pour lui, aucun ne le met en garde, et
il prend juste ça pour une incitation à aller plus loin dans la provocation.
– Et si la demoiselle veut un peu d’aventure, tu ne lui refuserais pas ça,
non ?
Il avait déjà érodé ma patience, mais quand il prend le poignet de
Valentina pour la rapprocher de lui, un brutal frisson de colère me traverse.
Nerveusement, ma main glisse sur ma mâchoire.
– Tu as deux secondes pour la lâcher, ordonné-je.
Le regard paniqué de Valentina cherche le mien. Elle ne masque pas sa
moue dégoûtée quand les mains moites du type glissent sur ses bras.
– Elle ne dit pas non, la belle, s’enorgueillit-il en la rapprochant de lui.
L’expression nauséeuse de Valentina se répercute directement dans ma
poitrine alors qu’elle commence à se débattre. Cette fois, ce cinéma m’a
définitivement agacé. Je m’approche rapidement d’eux et sans attendre,
j’attrape la nuque de cet enfoiré et serre mes doigts autour pour l’inciter à
libérer ma prisonnière.
– Lâche-la.
Sous mon emprise, il gémit de douleur. Dès qu’il desserre son étreinte,
Valentina s’en extrait et se faufile derrière moi. Une fois que je la sais hors
de portée, je redresse le type et le force à me regarder droit dans les yeux.
– T’as mal compris qui tu as en face de toi, fils de pute, sifflé-je.
J’enfonce ensuite, sans le moindre remords, ma cigarette presque
terminée dans son épaule. Alors qu’il hurle, je propulse violemment son
crâne contre le mur le plus proche. Un grognement s’échappe de sa gorge.
Quand je le redresse, un long filet de sang sort de son nez et inonde sa
moustache.
– Quand une nana accompagne un client, tu ferais mieux de garder ta
bite dans ton pantalon, non ? le nargué-je.
Je sens les yeux écarquillés de Valentina sur moi, mais plus vite elle
comprendra que dans mon monde, les conflits se règlent par le sang, plus
vite elle s’endurcira.
Je laisse cet enfoiré retomber sur ses genoux alors qu’il crache une dent
qui s’est décrochée de sa gencive.
– Toujours aussi subtil, Preto, rit Barbara en sirotant toujours son
whisky.
Valentina me dévisage, choquée, alors que ma cousine claque
simplement des doigts et désigne le corps mou qui gît à mes pieds.
– Foutez-moi cet imbécile dehors.
En quelques secondes, deux hommes le soulèvent pour le sortir de
l’appartement.
– J’en ai fini, déclaré-je à Barbara.
Cette fois, elle ne cherche pas à négocier ou à faire durer la discussion.
Elle me connaît suffisamment pour savoir que je n’ai plus de patience et
elle ne veut pas risquer que je casse tout dans cette pièce. Elle fait signe à
son second, Lazar, un chétif petit blond à lunettes, qui s’approche avec un
sac de sport bien rempli. Le type ne paie pas de mine, mais il soulève mes
affaires sans encombre. Dès qu’il arrive à ma hauteur, il me le tend et je
passe la bandoulière par-dessus mon épaule.
– Tu auras ton virement dans la semaine.
Je n’attends pas de réponse de ma cousine, elle serait capable de faire
traîner les banalités d’usage pendant une demi-heure. Je tire Valentina par le
bras et la traîne derrière moi. Elle tremble sous mon poignet, d’autant plus
lorsqu’une fois dans le couloir de l’étage, on croise le type que je viens
d’étaler en train de tenir un linge ensanglanté sur son nez. Ainsi, je ne suis
pas étonné quand, à peine le premier niveau atteint, elle se débat pour
libérer son bras.
– Je ne veux pas que tu me touches, s’exclame-t-elle avec une pointe
d’horreur dans la voix.
Je m’arrête, exaspéré, et me retourne pour l’observer. Son souffle est
profond et même si elle ne me lâche pas du regard, un mélange d’effroi et
de colère voyage sur son visage.
– Je n’ai pas de temps à perdre avec des caprices, la préviens-je.
Insensible à la menace, elle rétorque aussitôt :
– T’as explosé la tête de ce type contre un mur !
Un rire nerveux manque de m’échapper. Elle n’a pas encore conscience
de l’étendue de ma folie, mais je peux lui faire ravaler cet air sérieux très
rapidement. Néanmoins, elle ne me laisse pas le temps de répondre. Elle me
passe devant et descend les dernières marches précipitamment. Son audace
provoque immédiatement un sursaut de rage chez moi, alors je la suis et en
quelques enjambées, je la rattrape dans l’entrée. D’une main ferme,
j’attrape sa nuque et l’oblige à pivoter vers moi. Elle crie de surprise, ses
yeux verts écarquillés, puis retient son souffle.
– Tu n’as toujours pas compris comment ça fonctionne ? soufflé-je en la
surplombant de toute ma hauteur. J’exploserais autant de têtes que ça me
chante, surtout si je juge qu’on me manque de respect.
– Je ne veux pas que quiconque soit blessé par ma…
– Par ta faute ? la coupé-je avec hargne. Toute cette guerre a commencé
parce que la gamine que tu es a refusé de garder ses fesses sagement dans sa
chambre. Tu as voulu jouer les guerrières, maintenant tu assumes. Alors,
arrête de te plaindre et commence à faire face au vrai monde.
Un gémissement de frustration lui échappe. Elle essaie de se débattre
pour que je la lâche et plaque ses mains contre mon torse pour me
repousser. Je ne recule pas. Au lieu de ça, je laisse la bandoulière de mon
sac glisser sur mon épaule et dès qu’il tombe par terre, je plaque le dos de
Valentina contre le grand miroir du hall.
Ses paupières se crispent une seconde, mais elle recommence très vite à
s’agiter. Je parviens à attraper ses deux poignets d’une main que je cale au-
dessus de sa tête, puis de l’autre, je prends son visage en coupe.
– Je ne suis pas une chose que tu peux modeler à ton image, me crache-
t-elle. Et puis, je n’ai jamais demandé que tout ça arrive !
Mes doigts écrasent ses joues pour la faire taire.
– Mais je me branle complètement que tu l’aies demandé ou pas !
Ses hanches font pression contre mon bas-ventre, alors qu’elle cherche
toujours une échappatoire. Elle gémit, frustrée que sa force ne serve à rien.
– Alors, c’est normal ? Traiter les gens comme du bétail et les frapper
au lieu de leur parler, c’est dans tes putain de règles ?
Plus elle parle, plus je me rapproche d’elle. Mon corps brûle en sentant
sa haine irradier par tous ses pores. D’où cette fille peut encore tirer toute
cette insolence ? Cette bouche, bien trop bavarde, va finir par lui apporter
de sérieux problèmes.
– Mon monde, mes règles, murmuré-je en approchant mon visage du
sien au point de sentir son souffle sur mes lèvres. Tu es prête à quoi pour y
survivre, Valentina ?
Elle tente de se redresser et crie :
– T’es complètement taré !
Elle a raison. L’atmosphère devient électrique alors que je prends
conscience de chaque partie de son corps pressée contre le mien.
– Si je n’étais pas « complètement taré », comme tu dis, tu serais morte
depuis bien longtemps.
Ses yeux s’écarquillent de surprise et cherchent immédiatement les
miens, comme si elle espérait y trouver le contraire de ce que je viens de
dire. Oui, j’aurais voulu la tuer un millier de fois, j’aurais dû le faire. Elle
comprendra donc bien vite que plus forte sera la folie, plus longtemps elle
restera en vie, car ce cœur qui bat en moi n’a rien de raisonnable.
– C’est la dernière fois que tes caprices me font perdre mon temps
comme ça, conclus-je.
Elle baisse la tête, mais je sens toujours sa haine transpirer, mêlée à la
colère, la peur et la tristesse. Elle frissonne sous mes doigts et tente encore
de me pousser, mais sans y mettre de force.
– Tu es prête à rentrer dans le rang ? Mieux vaut ça que de se prendre
une balle dans la tête, non ? soufflé-je.
Valentina se mord la lèvre. Mes yeux se baissent une seconde sur ce
rose gonflé qu’elle fait disparaître derrière ses dents. Chamboulée, elle se
contente de hocher lentement la tête, les paupières closes, peut-être plus
pour que je m’éloigne que par réelle conviction.
Peu importe, je sais que le message, lui, est bien passé. Je relâche
doucement la pression sur sa peau, puis je recule et ramasse mon sac par
terre.
Alors que je nous amène à la voiture, ma main tenant fermement son
bras, je constate que la nuit est tombée.
La réunion va bientôt commencer.

1. « Connard » en espagnol.

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CHAPITRE 41

De l’azur dans l’âme

VALENTINA
Le tableau de bord affiche presque minuit.
Preto ralentit et gare la voiture sur le trottoir en face de
l’impressionnante façade du Gran Hotel del Sol. Le bâtiment me paraît
immense, haut de plusieurs étages. Le drapeau du Mexique flotte fièrement
sur une colonne, porté par la brise. L’endroit me captive. Je n’ai pas
l’habitude de fréquenter les quartiers huppés de Mexico, donc,
nerveusement, je joue avec mes doigts.
– Peut-être qu’il est déjà à l’intérieur, soufflé-je.
– Continue de regarder l’entrée, insiste Preto, catégorique. Il va arriver
en même temps qu’eux.
Un léger soupir s’échappe de mes lèvres, mais je reporte mon attention
sur l’entrée de l’hôtel où des voituriers attendent avec un sourire affable
destiné aux clients. Quelque chose me dit qu’il y a de l’agitation dans l’air.
Depuis le temps que nous sommes garés, les berlines défilent. Deux
hommes vêtus de costume noir entrent dans l’hôtel, accompagnés de gardes
du corps, puis c’est au tour d’un type en chemise à fleurs. Je crois
distinguer aussi le costume blanc de Salomon, mais ce n’est qu’un point au
milieu d’une bonne dizaine d’armoires à glace, sûrement armées jusqu’aux
dents.
Je sursaute quand Ruben ouvre la portière du siège arrière et se glisse
sur la banquette. Il ne dit pas un mot, adresse seulement un signe de tête à
Preto, puis baisse sa fenêtre, et en quelques secondes, l’odeur âcre de sa
cigarette envahit le véhicule.
– Concentre-toi, me rappelle Preto.
Je m’y essaie, mais le lourd silence qui nous enveloppe décuple mes
angoisses. La simple idée de participer à tout ça me terrifie, bien que je
m’accroche encore à l’idée qu’après cette mission, tout sera enfin terminé.
Je pourrai rentrer chez moi, retrouver ma grand-mère…
Mon regard se perd une seconde sur Preto qui observe les allées et
venues des clients. Sa jambe tremble sous le volant, mais je ne saurais dire
si c’est de l’anticipation ou de la nervosité.
Soudain, une silhouette attire mon attention et, sans même y réfléchir, je
lance :
– Il est là.
Preto cherche dans l’agitation, alors je pointe du doigt Alexis qui monte
les marches de l’hôtel. Reconnaissable à sa chemise en jean, il a tiré ses
cheveux bruns en arrière avec soin, comme s’il avait mis du temps à se
préparer pour l’occasion.
– T’es sûre de toi ? me demande Preto en plongeant sa main dans la
poche de son pantalon sans quitter du regard celui que je viens de désigner.
– Oui, j’en suis sûre.
Preto sort son téléphone pour appeler quelqu’un. Mon cœur palpite
tellement que pendant une seconde, ma vue se brouille. Je rêve d’être loin
de tout ça, n’importe où sauf ici. Mais non, c’est bien moi qui viens de
dénoncer la personne qui a voulu m’aider…
– Sebastian, tonne Preto. On va entrer. Reste pas loin.
Sans attendre de réponse, il raccroche, puis vérifie encore le chargeur de
son arme. Il se tourne ensuite vers Ruben, déjà sur le qui-vive.
– Appelle Esteban pour qu’il la surveille. Tu me rejoins tout de suite
après.
La simple mention de l’assassin de M. Suarez me donne des frissons
dans le dos.
Quand Preto ouvre sa portière, je le retiens en mettant ma paume sur
son bras. Il se fige, un pied déjà sur le trottoir, sourcils froncés. Son regard
passe de ma main à mon visage.
– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée que tu y ailles, affirmé-je,
malgré mon anxiété.
– Elle est tarée ou quoi, celle-là ? lance Ruben.
Je l’ignore et m’accroche aux yeux de Preto.
– Tu te feras tuer à la minute où tu mettras les pieds dans cet hôtel,
expliqué-je. Les hommes de Salomon n’hésiteront pas.
Et de ce que j’ai cru voir, ils sont nombreux, là-dedans.
– Parce qu’à toi, ils dérouleront le tapis rouge ? réplique-t-il froidement.
Je déglutis, mais persiste :
– Moi, je connais Alexis, pas toi. J’aurai beaucoup plus de chances
d’obtenir les informations dont tu as besoin sans déclencher un bain de
sang. Si tu te fais descendre et qu’un de tes hommes y survit, ils seront
encore capables de se retourner contre moi. Alors, soyons logiques : les
gardes du corps de Salomon ne connaissent pas tous mon visage,
contrairement au tien.
– Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?
Mon cœur tambourine douloureusement dans ma poitrine. J’ai
l’impression de signer mon arrêt de mort quand je déclare :
– Laisse-moi y aller.
– Quoi ? s’écrie Ruben. On la laisse pas partir !
Preto secoue la tête, se rangeant à l’avis de son ami, puisqu’il glisse son
corps hors du véhicule. Alors que je suis contrainte de le lâcher, un lourd
sentiment de désespoir s’empare de moi.
Non ! Je m’empresse de sortir à mon tour, sous les aboiements de
Ruben qui se met en tête de me rattraper.
– J’aurai plus de chances que toi ! insisté-je en contournant la voiture
pour rejoindre Preto.
– Remonte, Valentina. Je n’ai pas le temps pour ça.
Alors qu’il recule, j’agrippe son T-shirt. Son expression se renfrogne et
ses yeux brillent d’un éclat de colère.
– Il me connaît, insisté-je. Il me fera plus facilement confiance. La seule
chose que je dois faire, c’est localiser cette drogue, ensuite tu pourras aller
la prendre sans te faire descendre.
– On va se faire repérer en restant ici, nous presse Ruben en arrivant à
notre hauteur.
Les yeux de Preto bougent rapidement pendant qu’il me scrute avec
attention. J’ai bien l’impression qu’il pèse le pour et le contre.
Heureusement, la rue est légèrement animée malgré l’heure tardive, et des
passants nous permettent d’être noyés dans la foule.
– Il me fera confiance, répété-je dans un murmure.
– Preto, l’appelle Ruben avec urgence.
Je crains d’entendre les mots de Preto lorsqu’il entrouvre enfin les
lèvres, mais il souffle juste :
– Rien ne me garantit que tu ne me baiseras pas, Valentina.
Ses yeux azur ne me lâchent pas, comme s’ils cherchaient à pénétrer
mon âme.
– Je te promets que je ne te bais… que je ne ferai pas de conneries !
– Preto, allez ! Esteban arrive, insiste Ruben
– Après ça, t’entendras plus parler de moi, rebondis-je. On n’a pas
beaucoup de temps.
C’est ma seule porte de sortie, alors je lui avoue :
– Je veux que tu récupères ta drogue, Preto. Je veux que tu la récupères
pour que cette histoire soit enfin terminée.
Quelques secondes s’écoulent encore. Il me scrute, m’évalue et hésite,
je le sens. Finalement, il baisse le menton.
– Preto, ne te fous pas de ma gueule, s’il te plaît, enrage Ruben en tirant
ses cheveux en arrière.
Mes palpitations cardiaques s’accélèrent quand Preto sort l’arme qu’il
avait coincée dans la ceinture de son pantalon.
– Elle a raison, dit-il. J’ai moins de chances qu’elle.
Ruben râle dans la barbe qu’il n’a pas, mais Preto l’ignore et me tend
son pistolet.
– Je… Je ne sais pas me servir de ces trucs, protesté-je.
Calmement, Preto me désigne la gâchette de l’arme.
– On va faire simple, c’est un Glock. Tout ce que tu as à faire, c’est
viser et pour tirer, tu appuies sur la détente, juste-là.
Il place le pistolet dans ma main. La froideur du métal me donne des
frissons, mais surtout, je le sens plus lourd que je l’aurais imaginé. Je
déglutis, mais le laisse jouer avec mes doigts pour me montrer comment me
positionner pour anticiper le recul.
– Tu entres, et tu sors à la seconde où tu as suffisamment d’infos, finit-il
par dire d’un ton sans appel.
Il me montre finalement son téléphone et le range dans la poche arrière
de mon jean.
– Tu envoies un message à Ruben quand tu as la localisation.
Il me reprend l’arme de la main, tire sur la ceinture de mon jean et la
glisse à l’intérieur. Ses mains effleurent mes hanches, et sans m’en rendre
compte tout de suite, je resserre mes doigts sur son T-shirt que je tiens
toujours. Je lève les yeux vers lui, haletante, puis finis par acquiescer.
– Valentina.
Le timbre de sa voix a changé, plus grave, plus solennel.
– Pense d’abord à ta famille. Elle compte pour toi, autant que la drogue
compte pour moi. Tu comprends ?
Ses iris glaciaux me transpercent. J’ai l’impression qu’ils réduisent mes
poumons en un amas de cendres. Je déglutis difficilement et murmure :
– Bien sûr.
– Ne me donne pas de raisons de regretter de t’avoir laissé la vie sauve,
conclut-il avant de remettre le tissu de mon haut par-dessus l’arme pour la
cacher.
Mes jambes tremblent quand je recule. Ruben secoue la tête, puis
contourne la voiture pour s’asseoir côté passager, mais Preto, lui, ne bouge
pas. Il croise les bras devant son torse et attend que je me lance.
Allez, Valentina !
J’avance vers l’hôtel avec la sensation de n’être plus que l’ombre de
moi-même. Je traverse la route et me fonds au milieu des riches clients.
Mes tennis frôlent les marches en marbre, et je prie silencieusement pour ne
pas m’effondrer. Je dois le faire.
Devant les portes vitrées tournantes, je tourne la tête une dernière fois.
Toujours debout, Preto me regarde encore. Après une dernière grande
inspiration, je disparais au cœur du Gran Hotel del Sol.

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CHAPITRE 42

Chantage

VALENTINA
Je lève la tête sur les vitraux du Gran Hotel del Sol. Le hall me paraît
plus vaste que mon quartier, et impressionne par la hauteur de ses murs et la
grandeur de ses lustres en cristal. Néanmoins, je ne m’éternise pas sur la
beauté du lieu.
Je dois trouver Alexis !
J’essaie de me frayer un chemin parmi la foule. Les discussions et les
rires accentuent un mal de crâne qui pointe depuis qu’on a quitté
l’appartement de la vendeuse d’armes. Je regarde désespérément de gauche
à droite pour retrouver la seule personne capable de m’aider, mais c’est pire
que chercher une aiguille dans une botte de foin. Cet endroit est bien trop
grand et si Alexis a déjà quitté le hall d’accueil, alors…
Un homme de grande taille me bouscule. Mon équilibre précaire vacille,
et je dois m’accrocher à un canapé en cuir rouge pour ne pas tomber. Je
m’apprête à me redresser pour m’excuser, mais en levant la tête, mon
attention se focalise sur l’escalier.
Alexis ! Il est là !
Il me tourne le dos, mais je reconnais ses cheveux bruns et surtout, sa
silhouette ou plutôt, sa chemise en jean dont il a retroussé les manches. Mes
jambes s’actionnent et je me précipite vers lui, soulagée que tout se déroule
si facilement. C’est bon, il est seul, il va pouvoir me dire ce que Preto veut
savoir et tout sera terminé.
– Alexis, l’appelé-je, essoufflée après avoir grimpé une vingtaine de
marches.
Il ne m’entend pas et tourne à droite dès qu’il atteint l’étage. Je le suis
au pas de course et longe derrière lui un long couloir, mes pas étouffés par
la moquette. Je n’ose plus l’appeler, car le bruit s’atténue autour de nous et
je ne voudrais pas attirer l’attention du personnel ou des quelques clients
qui se baladent ici. Ainsi, j’attends qu’il ralentisse devant une porte vitrée
pour arriver à sa hauteur et lui taper l’épaule.
– Alexis, répété-je, moins fort.
Il se retourne, sur le qui-vive, mais son expression s’éclaire de stupeur
quand il me reconnaît. Il n’hésite pas une seconde et empoigne mon bras
pour me propulser dans la salle où il s’apprêtait lui-même à entrer.
– Putain, Valentina, qu’est-ce que tu fiches ici ? s’indigne-t-il, sans
chercher à masquer sa panique. T’es complètement folle ?
Il jette des coups d’œil anxieux derrière lui et ferme les portes, bien que
les vitres ne nous donnent pas de réelle intimité. J’avise les tables nappées
et dressées d’arrangements floraux, ainsi que le bar déjà préparé et
comprends que cette salle pleine de dorures est supposée accueillir des
invités dans peu de temps.
– J’ai besoin de toi, Alexis, expliqué-je précipitamment.
– Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Je sens l’urgence et l’inquiétude dans sa voix. Ses mains s’agrippent à
mes bras, alors je tente de prendre un ton plus posé pour le calmer.
– Je suis désolée de t’impliquer dans tout ça, mais j’ai vraiment besoin
de toi, expliqué-je, la gorge nouée.
– T’as complètement disparu des radars, je suis revenu dans cette
chambre et je l’ai trouvé vide !
– Je sais. Je n’avais pas d’autre option que de partir.
Alexis me lâche, puis se prend la tête entre ses mains. Je vois que ses
idées fusent à toute vitesse maintenant qu’il est pris d’assaut par ses
émotions. Il fait quelques pas dans la pièce, s’éloignant de moi.
– J’avais pas le choix, répété-je.
Et là, je n’ai vraiment pas le temps de lui expliquer le pourquoi du
comment !
– Tu ne peux pas rester ici, c’est…
– Alexis, coupé-je. Je ne veux pas rester, mais il faut que je sache où est
la cocaïne. C’est une question de vie ou de mort.
Je voudrais me montrer plus forte, mais je sens déjà ma voix qui
s’éraille. La confusion passe sur son visage déjà creusé par les cernes.
Quand on y pense, demander à un policier où se trouvent deux millions de
dollars de drogue, ça paraît vraiment grotesque !
– De quoi est-ce que tu me parles ?
Sa voix dure, presque méfiante, me retourne l’estomac. L’inquiétude
disparaît de ses traits pour laisser place à la suspicion. Je sens que
finalement, obtenir une quelconque information de lui va s’avérer beaucoup
plus compliqué que prévu. Je sais qu’il me reste une carte dans la manche,
mais la dernière chose que je voudrais, c’est le menacer de révéler sa
double identité pour obtenir ce que je veux.
– Je ne peux pas t’en dire plus. J’ai juste besoin de savoir où elle est, et
tu m’as dit la dernière fois qu’un certain Coloma l’aurait.
Il me dévisage, ses grands yeux bruns écarquillés, avant de jeter un
regard anxieux à la pièce.
– Valentina, ce que tu me demandes n’a aucun sens. Tu es en danger ici.
Pourquoi tu as tant besoin de cette drogue ? À quel point tu es impliquée ?
Face à toutes ces questions, la frustration et l’urgence montent en moi.
Je sais que je n’ai pas beaucoup de temps, et Preto perdra très vite patience
si je ne lui donne pas de mes nouvelles.
Au final, au lieu d’y échapper, je vais juste me retrouver au milieu de la
fusillade !
– Il faut que tu me croies, c’est important. C’est vraiment important,
Alexis !
Il grimace, mais ma supplique a pour seul effet de le faire reculer.
Désormais, il doute de moi et je pense qu’il me soupçonne même de faire
partie de ce cauchemar.
Bien joué, Valentina !
– Je ne peux pas te donner cette information, répond-il, très
sérieusement. Ce serait te mettre en danger, et moi avec. Je ne prendrai pas
ce risque.
Mon cœur s’écrase dans ma poitrine. Des larmes me montent aux yeux,
mais je refuse d’y céder. Pas maintenant. Pas sans me battre. Je n’ai plus
beaucoup d’options, et je me déteste déjà à l’idée de lui avouer que je peux
faire tomber sa couverture. Ni lui ni moi ne voulons continuer à naviguer
dans ce monde trop sombre, mais à cet instant, nos combats s’opposent.
– Je t’en supplie, tenté-je une ultime fois.
– Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiète-t-il. T’as des problèmes avec celui
à qui appartient la cocaïne ? Tu le connais ? Pourquoi une civile a besoin de
mettre la main sur une cargaison de drogue ?
Une larme dévale ma joue. Je me sens tellement démunie et impuissante
que mes mains tremblent. J’ai l’impression que ce téléphone dans ma poche
arrière est une bombe à retardement, solidement accrochée à moi. Si je
n’envoie pas rapidement de message, c’est ma fin !
Voyant que je ne réponds pas, Alexis avise sa montre, puis regarde
anxieusement les portes vitrées.
– Écoute, Valentina, je suis en pleine mission, je ne…
– Je sais, je sais, mais je suis dos au mur. Ma grand-mère, ma tante…
Voilà, les larmes ruissellent sur mes joues. Je comprends quand il plisse
les lèvres qu’il oscille entre son envie de me porter secours et son besoin de
ne pas abandonner ses objectifs.
– Je vise quelque chose de plus grand que Salomon, explique-t-il. Cette
réunion, c’est ma chance de me faire remarquer, d’avoir un réel impact dans
la lutte des forces de l’ordre contre le crime organisé et le trafic de drogues.
Je déglutis, presque horrifiée. Pour lui, ce qui se joue ce soir influencera
sa carrière. Il veut quoi ? Une médaille ou un poste plus respecté au sein de
la police ? Quoi que ce soit, il n’y a que ça qui compte. Pour moi, tout ça est
devenu une question de vie ou de mort. Alors soit, je le ferais chanter. Pour
survivre.
– Je comprends que tu doives faire tes preuves, Alexis. Mais j’ai besoin
de cette cocaïne, alors tu vas…
Sans prévenir, il pose une main sur ma bouche, me coupant net.
J’entends alors des voix dans le couloir qui approchent. Ma panique prend
le dessus quand Alexis fait pression sur mon épaule pour que je me baisse.
– Sous la table, m’ordonne-t-il en levant la nappe pour que je me
faufile. Tu ne bouges pas d’un poil.
Je glisse jusqu’au centre et ramène mes genoux contre ma poitrine, une
main plaquée sur ma bouche. Quand Alexis rabat le tissu, me plongeant
dans la pénombre, je tente d’apaiser ma respiration saccadée.
– Alexis Gonzales !
Je retiens un gémissement d’horreur en reconnaissant cette voix :
Salomon.
De violents souvenirs me reviennent par flashs et je m’efforce de les
repousser. J’essaie de rester le plus immobile possible, mais je sens d’ores
et déjà que ma position me gêne. Mes muscles protestent vivement et,
contorsionnée comme je le suis, je sens mon cœur battre férocement dans
mon oreille. Oh, ce n’est pas le moment de tourner de l’œil !
– Salomon Rivera, répond Alexis.
D’autres pas résonnent dans la pièce et effectivement, l’instant qui suit,
la voix d’Alexis reprend :
– Don Angel. Don Miguel.
Mon sang se glace dans mes veines. Si je me fais repérer… J’ose à
peine y penser. De plus en plus de bruit se fait autour de moi. Les portes
vitrées s’ouvrent et se ferment plusieurs fois et un grand nombre de voix
d’hommes s’élèvent. Que de monde à cette fête… Et moi, je suis
condamnée à rester ici !
Mon cœur s’affole. Je réprime un sanglot. Je n’ai plus aucune autre
issue qu’attendre, cachée sous cette table et entourée d’une dizaine de
trafiquants de drogue. Est-ce qu’il y avait pire scénario à envisager pour
cette soirée ? Pourquoi n’ai-je pas laissé Preto se prendre une balle dans la
tête ? Je ferme les yeux pour essayer de me recentrer sur ma respiration et
me faire le plus petite possible.
– Allons, allons, messieurs, s’élève une voix, plus forte que les autres.
La personne claque des mains pour attirer l’attention. Je n’identifie pas
l’orateur, jusqu’à ce que quelqu’un demande :
– Est-ce qu’on commence la réunion, Angel ?
– Oui, je crois qu’on a beaucoup de choses à partager.
Il fait une pause, puis j’entends des pas, juste à côté de la table. Angel
reprend alors :
– N’est-ce pas, mon cher Abel ?

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CHAPITRE 43

La fin

VALENTINA
– J’ai deux cents kilos de cocaïne.
Je me retiens de sursauter lorsque j’entends à ma gauche le raclement
des pieds d’une chaise se trouvant sous la table. Le propriétaire de la voix –
Abel, je suppose – s’installe tranquillement, me laissant juste voir deux
jambes habillées d’un jean gris.
Je reste interdite, guettant la suite des événements et priant pour qu’il
n’avance jamais ses pieds.
– Et ?
– Et je peux te la vendre pour moitié prix, Angel. Peut-être que nous
pourrons effacer les conflits du passé avec ce cadeau, non ?
Le petit rire sinistre d’Angel s’infiltre sous ma peau. Il transpire le
mépris, mais révèle surtout une cruauté à glacer le sang. Je ne risque pas de
l’oublier de sitôt.
– Pourquoi tu ferais ça ? Hein, Abel ?
– Tu m’as demandé de faire mes preuves, eh bien, voilà les preuves.
– T’as merdé un nombre incalculable de fois quand on a voulu faire
affaire. Et là, tu débarques en me proposant deux cents kilos de cocaïne ?
Deux cents kilos ? D’où tu sors une telle quantité ?
– J’crois qu’on va avoir un petit problème, là, les interrompt la voix
familière de Salomon.
Je reconnais même ses richelieus quand il s’installe, lui aussi, autour de
la table, cette fois à ma droite.
– C’est ma drogue, affirme-t-il.
– Mes gars ont trouvé cette cargaison. Jusqu’à preuve du contraire, c’est
la mienne, affirme Abel en frottant ses paumes sur ses cuisses.
Ses bagues en or contrastent avec les tatouages sur ses doigts. Il tapote
nerveusement son pantalon, mais j’imagine qu’à table, personne ne voit ce
signe d’anxiété.
– Non, mais vous vous foutez tous de ma gueule ? s’impatiente Angel.
Où est cette putain de drogue ?
– Tu peux repartir avec ce soir, j’ai laissé le stock dans la chambre
froide de l’hôtel.
L’euphorie me saisit. Ça y est ! Enfin !
Je déplace mes mains lentement et attrape le téléphone sous mes fesses.
Mes doigts tremblent quand je le déverrouille et j’ai l’impression de mettre
une heure à trouver le nom de Ruben, mais finalement, sans que personne
comprenne ce qui se joue ici, je parviens à envoyer :

Chambre froide. Hôtel.

– C’est mort, putain ! s’insurge Salomon, ce qui me fait revenir sur


terre. La cocaïne me revient !
– Pourquoi ?
La voix glaciale d’Angel laisse un silence s’étirer. Je déglutis en ayant
l’impression qu’il dure une éternité.
– Y’a un petit gars qui cherche à se faire un nom dans le business, finit
par expliquer Salomon. Il est parti en Colombie chercher cette drogue pour
moi.
– Qui est-ce ? demande Angel.
– Un type, un jeune.
– Salomon, je peux mettre fin à ton business maintenant. Enlève-moi ce
putain de sourire de prostituée que tu as sur la gueule et dépêche-toi de nous
expliquer de qui tu parles.
La voix d’Angel a ce ton rauque et sec qui me fait dire qu’elle vient tout
droit des enfers. Des frissons parcourent mon échine, mais j’essaie de rester
concentrée.
– Le petit agit sur Tepito, lâche Salomon avec une pointe d’irritation.
J’ai décidé de vendre un produit plus pur, et c’est lui qui est chargé d’aller
le récupérer. Il a de très bons fournisseurs en Colombie, donc le deal, c’est
qu’il l’achemine jusqu’au Mexique et qu’ensuite, je revende ça aux États-
Unis. Sauf que ce fils de pute a merdé.
– Son nom ?
– Je ne pense pas que ce soit son vrai nom, mais il se fait appeler Preto.
C’est le fils de la Hoja.
Le rire d’Angel, plus froid que jamais, résonne dans la pièce.
– Ryan Cruz a toujours affirmé que son fils était décédé. Cet enculé en
cachait un autre ?
– Il n’a pas complètement menti, précise Salomon, il en a bien un qui a
disparu, mais ouais, il en avait un autre, visiblement…
– Et tu comptais faire affaire avec un Cruz, si on se comprend bien ?
– Je n’allais jamais le laisser prendre trop de pouvoir, de toute manière.
Il devait juste acheminer la drogue pour moi, le temps que j’identifie ses
contacts colombiens. Je ne lui aurais jamais laissé une chance de gravir les
échelons, évidemment.
– La Hoja est mort et tant mieux, lance une voix que je ne reconnais
pas. Ce type était un véritable détraqué. Même s’il faut croire qu’il n’a pas
une meilleure fibre pour les affaires que son père, il ne faut pas laisser le fils
mettre un pied dans notre business. S’il a hérité de la moitié de la folie du
paternel, il pourrait…
– Miguel.
La voix d’Angel interrompt le monologue de celui que je déduis être
son frère, selon les informations qu’Alexis m’a données.
– J’peux m’occuper de tuer ce salopard.
Dans la voix de Salomon, je ressens sa haine pour Preto. Et je sais d’où
elle vient.
– Tout à l’heure, reprend Angel, tu m’as dit qu’il avait merdé sa
livraison. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tu voudrais le buter,
maintenant ?
– Il a buté Irnesto, putain !
Voilà, cette fois, la tristesse transpire chez lui. Je devrais peut-être me
sentir coupable de cette tragédie. Après tout, si je n’avais pas suivi ma
cousine dans cette histoire, Salomon n’aurait jamais essayé de me toucher,
Preto n’aurait pas pris d’assaut sa maison et Irnesto n’y aurait pas laissé la
vie. Pourtant, il m’est impossible de ne pas savourer sa peine. Elle n’est
qu’un infime aperçu de la torture que ce monstre voulait me faire endurer.
Condamnée au silence, je pince les lèvres et continue de suivre une
conversation qui ne me concerne plus.
– T’es en train de me dire que le mec à qui tu n’allais « jamais laisser
une chance de gravir les échelons » a réussi à buter Irnesto ? s’insurge
Angel. Comment ?
– Il s’est introduit chez moi, a décimé la moitié de mes hommes et a
récupéré sa salope aux yeux verts. Tout ça pour une…
– Attends, quelle salope ?
J’entends le rire moqueur d’Abel et immédiatement, Salomon réplique :
– Celle qu’Abel a dû envoyer pour voler la marchandise.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Est-ce que… Est-ce que
Paloma connaissait cet Abel ? Est-ce que c’est lui qui lui avait donné l’idée
folle de mettre en place ce plan ?
– Je n’ai pas…
– Peu importe, coupe Angel, empêchant Abel de se défendre. D’où elle
sort ?
J’entends Salomon prendre une grande inspiration, et je vois son poing
se serrer sous la table avant qu’il réponde :
– Elle s’appelle Valentina Isabella Velásquez.
Je me fige à l’évocation de mon nom complet. Une froide sensation
s’infiltre violemment dans mes veines. Comment… S’il sait ça, qu’a-t-il
appris d’autre ?
– Depuis que Preto me l’a mise à l’envers, je compte bien m’amuser
avec son jouet. Je la cherche désespérément, mais sa grand-mère a refusé de
me dire où elle pouvait se planquer. Pourtant, je me suis montré très
persuasif… Il va falloir que j’emploie d’autres méthodes.
Mon souffle se coupe net. Mes poumons semblent se contracter et ma
gorge s’étrangle sur elle-même. Un sentiment d’horreur se déverse sur moi
tel un tsunami qui m’écrase et ne me laisse aucune chance.
Abuelita.
Je me sens planer, entre la terre et le ciel. Persuasif ? Qu’est-ce qu’il a
pu lui faire ? Doucement, un vent de panique me tord le cœur. J’ai
l’impression qu’on l’essore et qu’on le vide de son sang. Je suffoque et
bascule d’avant en arrière. Le monde semble tanguer autour de moi, jusqu’à
ce que ma tête cogne le bois de la table, au-dessus de moi.
Je me fige.
– C’était quoi ça, putain ? panique la voix d’Abel.
Il fait glisser sa chaise contre le sol pour se dégager, puis je vois,
comme au ralenti, le moment où il attrape la nappe pour la soulever.
La lumière de la pièce me fait presque plisser des yeux, quand le visage
d’Abel Coloma apparaît devant moi. Le monde s’arrête, mon cœur aussi.
C’est la fin.

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CHAPITRE 44

Souffrir à en crever

VALENTINA
Abel reste immobile, mais le silence, derrière lui, me fait redouter le
pire.
– Putain de merde…
Noyé dans une forte angoisse, mon cœur palpite violemment dans ma
cage thoracique. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un jour, je pointerais une
arme sur quelqu’un. Pourtant, mon premier réflexe a été d’attraper la
mienne à deux mains et de la maintenir droit devant moi. La froideur du
métal me rappelle de rester concentrée, bien que je ne sois pas sûre d’être
capable de tirer.
J’aurais préféré ne jamais en arriver là.
Soudain, la table vole au-dessus de ma tête dans une bourrasque.
Salomon est obligé de se reculer rapidement pour ne pas être pris dans
l’élan, puis j’entends le bois qui se brise quand le meuble touche le mur.
Toutes les personnes présentes s’agitent autour de moi, alors sans baisser
mon bras tendu, je me redresse péniblement sur mes jambes.
– Qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là ? grogne un homme en costume au
fond de la pièce.
L’un dégaine et l’instant qui suit, pratiquement tout le monde braque
son arme sur moi. Je recule, terrifiée, alors que la plupart d’entre eux me
hurlent de lâcher le pistolet. Les menaces fusent, tandis que mon dos entre
en collision avec un mur derrière moi.
– Attendez, ordonne une voix claire et forte que j’assimile
immédiatement à Angel.
Presque tous se tournent vers lui, attendant ses ordres, mais leurs canons
restent braqués sur moi.
– Mon Dieu ! s’exclame Salomon avec une joie perverse.
Lui ne me menace pas, puisque deux de ses hommes qui l’ont
immédiatement entouré pour le protéger le font à sa place. Du coup, il se
frotte les mains, exalté. Mon arme se rive sur lui, puis sur son garde du
corps qui a fait un pas vers moi, puis sur Abel, et enfin sur une dizaine de
visages que je ne connais pas.
Ma peur me transcende. Tous ces regards noirs m’annoncent que la
mort est proche. Elle est là, la réalité de ce monde des narcotrafiquants…
– Tu la connais, Salomon ?
Je me tourne vers Angel, à seulement quelques mètres de moi, et pointe
donc le pistolet sur lui. Son calme apparent m’indique qu’il ne craint
absolument pas que j’appuie sur la détente.
Ses iris ambre et ses cheveux châtains coupés court lui donnent une
sorte d’aura tranquille. Presque protectrice. Rien à voir avec le psychopathe
que m’a décrit Alexis. Néanmoins, plus je l’observe, moins je fais confiance
à cette première impression. Il est grand, élancé et intimidant. Son costume
de marque bleu s’accorde avec une chemise d’un blanc immaculé, ce qui le
rend très élégant. Son attention du détail va jusqu’aux boutons de
manchettes en or qui brillent sur ses manches et sur ses mocassins
parfaitement lustrés. Juste à côté se tient une version légèrement plus âgée
de lui. Un peu plus imposante, aussi. J’ai la certitude que c’est son frère,
tant ils se ressemblent.
– Et comment que je la connais ! C’est la salope de Preto, Valentina.
Je me tourne vers Salomon, bouche bée. Il me paraît semblable à mes
souvenirs dans ce costume blanc qui lui serre la taille. Son visage toujours
aussi lisse, figé par le botox, luit de transpiration. Ses cheveux noirs sont
gominés en arrière, comme s’il se prenait pour un parrain de la pègre
italienne. Ses yeux noirs, dénués d’humanité, me scrutent, ce qui me
provoque un nouveau hoquet de dégoût.
J’essaie de l’imaginer face à Abuelita et immédiatement, mon ventre se
tord.
– La salope de Preto, murmure Angel.
Ma vision se brouille à cause de mes larmes, mais mon regard plonge
tout de même dans celui d’Angel. Je suis incapable de dire s’il me veut du
mal ou si, au contraire, il se fout complètement de ce qui se passe.
– Il faut la tuer, Don Angel, insiste Abel.
– On devrait peut-être s’intéresser à ce qu’elle sait, le contredit Alexis.
Je ne l’avais pas encore repéré, planqué dans un coin de la pièce, aux
côtés d’un homme en chemise à fleurs. Il s’avance, adresse un hochement
de tête respectueux à Angel, puis m’observe d’un œil critique. J’ai
réellement l’impression, à cet instant, que nous sommes deux étrangers.
J’ignore à quel point sa mission d’infiltration l’a déjà impliqué dans le
monde des narcotrafiquants, mais je ne pense pas qu’il m’ait tout dit lui non
plus. En tout cas, personne ne semble s’étonner de sa prise de parole.
– Elle pourrait nous aider à attraper Preto, non ? suggère-t-il. La tuer
serait une erreur.
Même s’il garde une expression neutre, je comprends que ses mots
peuvent me sauver la vie.
– Elle repart avec moi, annonce Salomon avec un sourire mesquin.
Pourtant, il tourne tout de même la tête vers Angel, comme pour lui
demander la permission. Les souvenirs de son agression me reviennent
violemment en mémoire. Je revis tout : ses mains sur moi, notre bataille, sa
violence, son poids alors qu’il me maintenait à terre. Ma déglutition se fait
difficile, et sans vraiment en avoir conscience, je vise directement son cœur.
Abuelita, pourquoi a-t-il fallu que toi aussi, tu croises la route d’un tel
monstre ?
– Qu’est-ce que… Qu’est-ce que t’as fait ? soufflé-je d’une voix si
basse que je doute qu’il m’ait entendu.
– Oh, pauvre petite Valentina, ricane-t-il ouvertement.
Sa décontraction me retourne l’estomac. Il regarde ses hommes,
cherchant un public, alors que les larmes inondent mes joues.
– Allons, baisse cette arme, tu vas te b…
– Tu t’es approché de ma famille ! le coupé-je.
La colère commence à déferler dans mes veines, enfin. Elle se mêle à la
peur et à l’angoisse, dans un cocktail détonnant. Je ne crains plus vraiment
la mort, même si cette pièce doit être le dernier endroit que je verrai, je
veux juste savoir ce qu’il a fait à ceux que j’aime.
– J’dirais pas vraiment ça, sourit-il. Moi, je n’étais pas sur les lieux,
donc j’ai envie de te dire non.
Il hoche légèrement sa tête avec un air faussement embêté.
Les mots me manquent, ma gorge m’étrangle et mon arme semble peser
de plus en plus lourd dans ma paume. Mon estomac me brûle, alors que je
m’entends lui cracher :
– Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Il prend son menton entre ses doigts, mimant la réflexion, puis
m’adresse un grand sourire.
– Je préférerais te ramener chez toi, ma jolie, pour que tu le découvres
par toi-même. Cette chère Valentina Garcia a eu du cran, je dois le
reconnaître. Elle a tenu bon pendant des heures, même après que mes gars
lui ont eu brisé les doigts un par un, puis brûlé le visage avec des cigarettes.
Il observe ma réaction et se satisfait de l’horreur qu’il voit dans mes
yeux.
– Je lui ai fait trancher la gorge à ta putain de grand-mère.
Mon souffle se coupe. Une vague de nausée me submerge, mon estomac
se tord sous la pression de l’angoisse et du désespoir.
Je n’y crois pas.
J’ai la sensation que des mains transpercent ma peau pour m’arracher
violemment le cœur et le déchirer en milliards de morceaux. La pièce
semble rétrécir autour de moi, au point de me donner le tournis.
– Tu mens… Tu mens… T’as pas pu ! Tu mens !
Et c’est à ce moment-là que je me rends compte que j’ai l’index sur la
détente.
– T’as pas pu faire ça ! hurlé-je.
Tous me dévisagent, mais personne ne bouge. Aucun d’entre eux ne
pense que je vais tirer et à raison, je m’en sens incapable. Malgré la rage qui
pulse en moi, le chagrin prend le pas, et mes larmes coulent de plus belle.
– Mon Dieu, gémis-je.
Salomon garde son sourire extatique. Imperturbable.
Je ne sais même plus ce que je dois ressentir. Du désarroi ? Du
désespoir ? De la douleur ? De la haine ? Je meurs de chaud. Non, je meurs
de froid. En tout cas, mon corps me fait sentir que ça ne va pas.
Ce monde m’enrage. Cette fois, la hargne commence à me consumer. Et
elle m’annonce que ce n’est pas la dernière fois qu’elle s’agrippera à moi.
Je la sens m’envahir et gonfler pour devenir un feu qui menace d’exploser
pour me faire justice.
– Tu mérites de pourrir en enfer. Comment t’as pu faire ça ?
J’ai une folle envie de me jeter sur lui pour le détruire de l’intérieur. Je
veux qu’il ressente ma douleur, qu’il en crève !
– Prouve-nous que tu peux le faire, Valentina.
Je fronce les sourcils et tourne brièvement la tête vers Angel. Je ne suis
pas sûre de comprendre tout de suite, je me sens même l’interroger du
regard. Il se recule et s’appuie nonchalamment contre la baie vitrée, se
tenant en spectateur.
Alors que je reporte mon attention sur Salomon, il précise :
– Tue-le.
Un mélange de dégoût et d’horreur s’invite sous ma peau. Dans la salle,
j’entends les murmures qui grondent.
– Enfin… Angel ? s’exclame Salomon, perplexe. À quoi ça rime ?
– C’est à la petite demoiselle que je m’adresse, lui répond-il en me
pointant du doigt.
Angel glisse entre ses lèvres une cigarette qu’il allume en silence puis,
voyant que je ne réagis pas, il plante ses yeux d’ambre dans les miens.
– J’t’ai dit de lui foutre du plomb dans le crâne, Valentina.
Sa voix implacable me fait presque sursauter. C’est un ordre. Et là,
brutalement, je fais face à une réalité que je n’avais pas réellement
envisagée dans cet univers : tuer. Mon souffle se coupe, alors que mon
regard jongle d’Angel à Salomon.
Angel attend calmement, fumant doucement sa cigarette. Son frère le
rejoint, prenant lui aussi appui sur la baie vitrée.
– Je sais que t’as envie de le faire disparaître. Ce fils de pute a tué ta
grand-mère, putain !
Quand il prononce ces mots, il rend la sentence encore plus réelle. Ça
me détruit le cœur, et l’âme avec. Mon corps me fait presque mal
physiquement tant ma peine est insoutenable. Même si je ne veux pas y
croire, je ne baisse toujours pas mon arme.
Je suis morte de peur, et je ne veux pas le faire. Prendre une vie est un
péché trop lourd à porter pour moi.
– Angel, je ne comprends pas, articule Salomon avec une pointe de
colère. On joue plus, là !
– Tue-le, Valentina, chantonne Angel, une main dans la poche, l’autre
lui permettant de tirer une taffe de sa cigarette.
Son frère croise les bras sous sa poitrine et observe la scène avec un
petit sourire mesquin. Un sentiment d’excitation semble se répandre dans la
pièce.
– Pour ta grand-mère, tu n’aimerais pas qu’elle ne soit pas vengée ?
insiste Angel.
– Je peux… pas…
– Fais-le.
– Angel, putain ! s’écrie Salomon avant de modérer son expression.
Il reste intimidé par l’aura d’Angel mais comme moi, il comprend que
ce gars ne plaisante pas et joue à un jeu malsain. Et si je cède, il en sera la
première victime. Aucun de ses hommes ne pourra le sauver, car aucun
n’osera s’opposer au roi.
– Fais-le, Valentina.
– Non…
Je secoue la tête. Entre mes larmes et mon cœur meurtri, mon monde
s’effondre autour de moi. J’ai juste besoin de retrouver la paix… Je veux
ma vie d’avant !
Salomon, lui, reporte son attention sur moi. Cette fois, plus de rire, juste
un homme qui, comme moi, a peur. Angel m’a au moins donné ce pouvoir,
j’ai sa vie entre mes mains et il le sait. Pourtant, je suis incapable de m’en
réjouir. En fait, je me sens anesthésiée.
– Je vais te le demander une dernière fois…
Angel aspire profondément la nicotine, avant de la recracher. Mes
doigts se resserrent sur l’arme, et tremblent de plus en plus fort. Je suis
terrorisée à l’idée de franchir le point de non-retour. Ça me hanterait toute
ma vie. Ça souillerait une partie de mon âme… Alors pourquoi une part de
moi le désire profondément ?
– Tue-le.
Un coup de feu déchire l’air.
Puis, un autre. Et encore un autre.
Enfin, c’est une vraie rafale qui résonne depuis le couloir, puis des cris
nous parviennent.
– C’est quoi ce délire ? s’insurge l’homme à la chemise à fleurs.
J’ose enfin expirer, comprenant seulement maintenant que moi, je n’ai
pas tiré. L’agitation soudaine déstabilise l’assistance. Abel et ses hommes
franchissent les baies vitrées pour évaluer la menace.
– Allez voir avec eux, ordonne Angel à ses propres gardes du corps.
Faites le ménage !
Finalement, la quasi-entièreté des personnes présentes quitte
précipitamment la salle de réception, dont Alexis. Seuls Salomon, Angel et
Miguel restent présents. Les échanges de tirs se poursuivent à l’extérieur,
mais il est impossible de comprendre d’ici ce qu’il se passe exactement.
À peine ai-je l’idée de tenter d’utiliser ce chaos à mon avantage pour
fuir que Salomon fait une approche :
– Reste loin de moi ! m’écrié-je en le menaçant.
Il s’approche dangereusement. La sueur qui perle sur son front accentue
l’éclat de ses traits gonflés par le botox. Chaque pas qu’il fait semble
résonner encore plus fort que les coups de feu dehors et son sourire
narquois s’élargit toujours un peu plus. Il lève légèrement les mains dans un
geste faussement apaisant, comme pour me montrer qu’il ne représente
aucun danger immédiat. Mais à mes yeux, Salomon est l’incarnation du
mal.
Il est dangereux, et il le sait.
Ma main tremble, mais pointe toujours l’arme sur lui.
– T’oseras jamais, petite salope !
– Salomon.
La voix catégorique d’Angel oblige Salomon à stopper son avancée
pour se tourner vers les deux frères avec une moue presque suppliante.
– Angel ? À quoi on joue, là ? bégaye-t-il presque.
Angel ignore l’écho des combats qui nous parvient, ainsi que le désarroi
de Salomon. Il se redresse et sur un mouvement presque théâtral, jette sa
cigarette dans la cheminée en marbre, près du bar à alcool.
Au loin, des cris de douleur nous atteignent, mais personne ne s’en
soucie. Angel s’approche de moi à grandes enjambées, et dégaine son
propre pistolet. Je panique et cherche à reculer, mais mon dos est déjà collé
contre le mur. Angel se penche, les mains sur les genoux pour mettre son
visage à ma hauteur. Ses yeux ambrés se plantent dans les miens, me
donnant la sensation qu’il y répand son poison. De près, ses traits me
paraissent plus durs et impitoyables. Une mâchoire carrée parfaitement
dessinée, une barbe taillée avec une précision chirurgicale, et des cheveux
brun foncé, coupés court.
Soudain, le canon de son arme se pose sur ma tempe, avant qu’il me
susurre :
– Je t’ai dit : tue-le.

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CHAPITRE 45

Le Glock

VALENTINA
La voix d’Angel me provoque une décharge de frissons qui me
parcourent la peau. Salomon ou moi, je n’ai pas d’autre option.
Preto disait que c’est le Glock qui a un véritable pouvoir de négociation,
et que lui, il ne discute pas. Eh bien, il avait plus que raison. La menace
d’une balle est un argument suffisant pour effectuer n’importe quelle
requête. Et pourtant…
Ce monde ne t’attendra pas, Valentina. Il n’attendra pas que tu sois
plus forte pour te mettre à l’épreuve, alors c’est maintenant que tu dois
t’endurcir.
Pourquoi toutes les paroles de Preto me hantent, à présent ? À chaque
fois que le désespoir me submerge, ce conseil me revient. Seulement je ne
veux pas m’endurcir comme ça.
– Écoute, Angel, j’te laisse la came pour la moitié du prix, tente
Salomon, à quelques mètres de nous.
– J’en veux pas de ta merde, crache Angel en se tournant vers lui.
Peut-être est-ce dû à cette aura imposante, mais chaque fois que cet
homme parle, il met fin à toute forme de négociation. Salomon pince les
lèvres, son visage empli d’inquiétude. Mon arme a beau être pointée encore
sur lui, il semble bien plus effrayé par Angel.
Soudain, je sens sur ma tempe le canon qui exerce une forte pression.
Un hoquet de terreur m’échappe, jusqu’à ce que je comprenne qu’Angel
veut que je tourne complètement la tête vers Salomon.
– Regarde-le et mets une balle dans son putain de crâne !
Mes larmes coulent encore abondamment. Je ressens déjà une forte
envie de vomir rien qu’à l’idée de penser à presser la détente.
– Non, m’étranglé-je en secouant la tête.
– Tu préfères t’en prendre une ?
– Non !
– Alors, qu’est-ce que tu attends ? me hurle Angel.
Qu’est-ce que j’attends ? Je ne veux pas salir mon âme, même avec un
sang aussi abject que celui de Salomon. Tuer n’est pas dans ma nature et ça
ne le sera jamais.
– Angel, arrête de faire le con, putain ! T’as complètement pété les
plombs !
Salomon regarde vers les baies vitrées, cherchant sûrement un moyen
de fuir, mais le frère d’Angel est resté devant l’ouverture.
– Laisse-moi jouer un peu, Salomon, sourit Angel. Tu trouves pas qu’on
s’amuse, là ?
Un soupir lourd le coupe dans son entrain.
– Angel, les flics risquent de débarquer d’une minute à l’autre, articule
la voix profonde de son frère.
– C’est moi, la police, Miguel. Et puis, la demoiselle n’a plus qu’une
minute pour se décider. Tic-tac. Tic-tac…
Un petit sourire mesquin élargit ses lèvres, Angel remue son arme sur
ma tempe et l’agite pour bien me faire sentir que le canon est là, prêt à tirer.
– T’es lourd quand tu fais ça, souffle le dénommé Miguel en passant
une main dans ses cheveux. J’ai envie de me casser, là.
Angel l’ignore et se penche davantage vers moi, tant que je peux sentir
l’odeur du tabac dans son haleine.
– Alors, Valentina… Peut-être que tu préfères rentrer avec Salomon ?
La panique me submerge. Je secoue la tête rapidement pour contester.
Mes yeux embués de larmes se tournent vers Salomon qui semble se pisser
dessus tout autant que moi. Je cherche désespérément quelque chose à quoi
me raccrocher, mais même Miguel semble désormais captivé par la scène,
comme s’il attendait avec excitation ma décision. Lorsqu’il me sourit, je
frissonne de dégoût. Il a le même visage que son frère. Sous une apparence
plaisante, la même lueur de folie dans les yeux. J’aurais voulu ne jamais
avoir rencontré les frères Cortès.
– Alors ? Qu’est-ce que tu choisis ?
La voix d’Angel m’oblige à revenir à lui et au flingue qu’il pointe
toujours sur moi. Je parviens à déglutir, mais un long gémissement
m’échappe.
– Pitié, je ne veux pas faire ça, supplié-je.
Dans un souffle exaspéré, Angel se redresse et me surplombe de toute sa
hauteur.
– Tu peux l’emmener, Salomon.
J’entrouvre les lèvres, sous le choc, alors que le rire de Miguel résonne
dans la pièce.
– Quel enfoiré ! lance-t-il, joyeusement.
– Q… quoi ? bégayé-je, tremblante.
Salomon fait un pas vers moi, ignorant toujours aussi facilement le
pistolet que je braque sur lui, et se concentre sur Angel.
– Et on arrête de jouer, hein ? le questionne Salomon, prudent.
– Ouais, réplique-t-il en rangeant son arme. Elle m’a fait perdre mon
temps, fais ce que tu veux d’elle.
Un sourire illumine le visage de Salomon et son petit grognement
satisfait fait remonter la bile dans ma gorge. Je glisse sur le sol quand il
esquisse un premier pas vers moi.
– Pourquoi tu fais ça ? m’écrié-je en m’adressant à Angel qui s’est
reculé pour observer la scène avec son frère. Pourquoi ?
Il ne me répond pas. Salomon met un coup de pied dans une chaise qui
obstrue son chemin jusqu’à moi. Ma peur se mélange à une forme de
profonde colère qui décuple le tremblement de mes mains. Je suis seule face
à ce cauchemar. Tout ce que j’ai vécu jusque-là n’était rien. Je pensais être
sur le point de me libérer de mes chaînes, mais le pire arrivait.
Personne pour me protéger.
Personne vers qui me tourner.
– Allez, Valentina, c’est terminé, me condamne Salomon.
Je rampe sur le sol, le souffle saccadé. Cette fois, j’arrête de le menacer,
et m’appuie sur mes deux mains pour glisser et mettre le plus de distance
possible entre lui et moi.
– T’approche pas de moi ! hurlé-je.
Quand mon dos heurte sèchement un nouveau mur, Salomon éclate de
rire.
– J’ai tellement hâte de reprendre là où on s’est arrêtés, putain ! avoue-t-
il en continuant sa progression.
Des flashs passent devant mes yeux.
Moi, la tête contre le sol. Lui, déboutonnant sa chemise.
Moi, me débattant pour qu’il arrête de me toucher. Lui, faisant peser
tout son poids sur mon corps.
Moi, hurlant, sachant que personne ne viendra me sauver. Lui, riant de
mon désespoir.
Je sens l’odeur âcre de son eau de Cologne et celle de son haleine
alcoolisée de mes souvenirs. Ses richelieus arrivent juste sous mes yeux.
Mon cœur tambourine si fort que ma vue se brouille et pourtant, une
chose me maintient consciente : le métal qui refroidit ma paume. J’agrippe
l’arme à deux mains et la ramène devant moi. Mon index tremble contre la
gâchette.
Je lui ai fait trancher la gorge à ta putain de grand-mère… Ces mots
résonnent en moi, me faisant alterner entre rage et désespoir.
Ma mort est proche si je ne fais rien. C’est maintenant ou jamais. Je
presse la détente qui libère une balle dans un bruit assourdissant.

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CHAPITRE 46

Empires

VALENTINA
Cette fois, j’ai tiré.
La tête de Salomon bascule brutalement en arrière, un trou au milieu du
front. Une goutte de sang glisse le long de sa joue encore transpirante et me
nargue. Il semble s’écouler des heures avant qu’enfin, le corps s’écrase
sèchement sur le dos, puis lentement, une flaque rouge s’étend sur le sol.
Voilà, ce que je craignais depuis la seconde où j’ai surpris Paloma sur
les cuisses de Ruben vient de se produire. Je l’avais bien senti, à force de
m’enfoncer dans ce monde de haine et de cruauté, que moi aussi, je finirais
par me souiller.
Voilà, j’ai tué un homme.
Un gémissement d’horreur s’échappe de mes lèvres. L’arme glisse de
mes mains et tombe sur le sol dans un fracas qui résonne longuement en
moi. Il sonne la fin de mon innocence.
– Je le savais, putain, s’extasie Angel en claquant ses paumes l’une
contre l’autre. Je savais qu’elle aurait les couilles de le faire !
Son frère se met à rire en secouant nonchalamment la tête.
– T’es insupportable quand tu fais ça. Bon, on la tue, et on se casse,
cette fois.
– T’es dingue, je la laisse pas partir ! Je sens qu’elle n’a pas fini de
m’amuser celle-là.
– Tu fais chier, Angel ! Allez, on a assez perdu de temps et puis…
Leur conversation devient un bourdonnement lointain, alors que je
reporte mon attention sur le corps inerte de Salomon. Son costume blanc est
fichu, maintenant imbibé de sang. Je crois que je plane un peu, suspendue à
un lourd sentiment de culpabilité. Je ne me serais jamais sentie capable de
commettre un tel acte, et pourtant… J’ai tué un homme. Comment j’ai pu
en arriver là ?
Paloma, regarde où ton petit jeu m’a menée.
Physiquement, malgré mes tremblements et ma sueur, je me sens vidée.
Comme si mon âme avait quitté mon corps avec la balle que j’ai tirée. Je
lutte pour réguler ma respiration.
Est-ce que je suis damnée ? La mort de Salomon brûle tous mes
principes, toutes mes valeurs, et laisse mes organes en cendres. Le prix de
mes erreurs devient trop élevé. Qu’est-ce que je suis devenue ? Où est cette
Valentina qui avait pour espoir de devenir une architecte de renom aux
États-Unis ? Où est celle qui regardait des telenovelas avec Abuelita ? Où
est celle à qui tía Carmen coupait les pointes tous les mois ?
– …dépêche-toi, alors. Moi, je me casse.
– Miguel, tu…
Angel s’interrompt lorsque soudain, la baie vitrée explose dans un
fracas qui me fait relever la tête.
La silhouette imposante de Preto se présente dans l’embrasure.
Plusieurs des gardes du corps des frères Cortès arrivent derrière lui, armes
en avant, mais quand à moi, il m’a fallu une véritable pression
psychologique pour parvenir à tuer, Preto n’a besoin que d’un dixième de
seconde pour prendre sa décision. Trois fois, son index presse la détente. Il
abat sans pitié chaque homme qui le menace.
Je me lève dès que ses yeux bleus parcourent la pièce. Je n’arrive pas à
croire qu’il est devant moi, même quand son regard capte le mien. Le chaos
qui le hantait, mélange de colère et de détermination, s’apaise alors qu’on
s’observe. Quelque chose dans sa présence me rassure et je suis poussé par
l’envie de le rejoindre. J’ai la certitude que si ce monde est sombre, Preto
l’est plus encore et ce constat m’oblige à penser que mes horreurs ne seront
jamais pires que les siennes…
– T’es qui, fils de pute ? rage Miguel en s’apprêtant à dégainer son
arme.
Preto tire immédiatement dans sa direction. Miguel a le réflexe de se
protéger, mais doit se baisser précipitamment. Pendant qu’il rampe derrière
la table retournée, Angel saisit lui aussi son arme, mais Preto arrête son
geste en braquant son pistolet sur lui.
– T-t-tut, je ne tenterais pas le coup si j’étais toi.
Depuis sa cachette, Miguel touche son oreille dans un grognement de
douleur. Je remarque qu’un filet de sang s’écoule le long de son cou.
Bordel, mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai la sensation d’observer la
scène hors de mon corps, et la chose qui me ramène sur terre, c’est la voix
de Preto.
– Valentina, viens. Dépêche-toi.
Pourquoi mon cerveau se focalise automatiquement sur lui à chaque fois
qu’il parle ? Comment, dans ces quelques mots, parvient-il à m’insuffler un
espoir que j’ai senti disparaître à jamais il y a une poignée de minutes ? Et
surtout, pourquoi je me pose toutes ces questions maintenant ?
Je ne tergiverse pas davantage. Malgré mon cœur qui bat à la chamade,
je cours vers lui. Preto tient en joue Miguel et Angel, ne les lâchant pas des
yeux. Cependant, il me tend la main qui ne tient pas le Glock. Je passe à
quelques mètres d’Angel qui ne tente rien. C’est presque trop facile, comme
s’il me laissait délibérément y aller. Après tout, s’il avait voulu faire
autrement, je suis persuadée qu’il m’aurait arrêtée. Quand ma paume glisse
enfin dans celle de Preto, j’ai l’impression qu’il me tire hors de l’eau. Le
contact est brûlant, rassurant, sécurisant, mais presque aussitôt, il me tire
derrière lui en gardant une main rassurante sur moi, me serrant contre lui.
Mes paumes collées à son dos, je sens ses muscles se crisper. Alors qu’il
respire profondément, j’ai l’intime sensation de ressentir la colère qui
l’anime.
– On peut partir, dis-je, tremblante, en me penchant légèrement pour
qu’il me voie.
Preto baisse le temps d’une seconde ses yeux sur moi et parvient à me
transmettre un peu de sa force. Ça me bouleverse, mais je m’y accroche
avec tout le désespoir qui m’habite.
Il recule, m’entraînant dans son sillage, sans cesser de menacer les deux
frères. Mes chaussures écrasent les morceaux de verre qui gisent au sol et
petit à petit, je vois le couloir.
Seulement, alors que nous allions partir, la voix d’Angel résonne :
– C’est toi, alors, le fils de Ryan.
Preto s’arrête. Derrière nous, le chaos n’a pas cessé. Les hurlements se
font de plus en plus désespérés, mais je commence à entendre au loin les
sirènes de police qui se rapprochent.
Angel plonge une de ses mains dans la poche de son pantalon, puis
poursuit avec un sourire moqueur :
– Comme vous êtes mignons…
– On y va, je t’en prie, supplié-je Preto.
– Dès que tu passeras cette porte, je m’occuperai de démanteler ton
semblant d’organisation. La rue s’est chargée de nous débarrasser de ton
papa, ne pense pas que tu prendras sa place. Enfin, si on peut appeler ça
« une place »…
Preto se crispe. Je comprends qu’Angel sait parfaitement comment
provoquer une réaction chez ses victimes. La frustration manifeste de Preto
à la mention de son père montre qu’il a visé dans le mille.
– Sois-en sûr, ce n’est pas la rue qui détruira ton empire, Angel. C’est
moi. Et quand ton business sera de l’histoire ancienne, tu n’auras nulle part
où te cacher.
Angel laisse échapper un petit rire, puis se tourne vers son frère.
Ensemble, ils s’amusent de la détermination de Preto.
– Tu es arrogant, sourit Angel. Et bien trop jeune pour te rendre compte
des conneries que tu déblatères. Si vraiment tu t’en sentais capable, tu nous
aurais déjà tués. Mais toi et moi savons que tu n’auras ni les couilles ni les
ressources pour t’en tirer vivant.
– Tu as raison, je n’ai pas les ressources, reconnaît Preto, sans la
moindre honte. Pour le moment. Mais quand je reviendrai pour toi, n’oublie
pas que ce ne sera que le début de tes cauchemars.
– Allez, assez parlé ! crache Miguel.
Au ralenti, je vois Miguel passer ses mains par-dessus la table qui lui
sert maintenant de bouclier. Devant lui, son arme pointe directement sur
nous.
– Preto ! m’écrié-je en le contournant pour nous pousser tous les deux.
Quand le tir résonne dans l’air, nous tombons au sol. Son corps sous le
mien, je relève la tête, haletante, et comprends qu’on a évité le pire.
Miguel n’a pas le temps de réessayer qu’une rafale de balles le vise
directement depuis le couloir. Les deux frères se mettent à couvert, Miguel
tirant à l’aveugle pour permettre à Angel de le rejoindre derrière son abri de
fortune. En cherchant le tireur, je tombe sur Ruben, armé d’un fusil de
poing qui tient la position pour nous permettre d’évacuer.
Preto profite de la distraction pour nous relever, mais une faiblesse
brutale m’empêche de me tenir debout.
– Valentina ? s’inquiète-t-il.
Mes jambes plient sous mon poids. Avant que je m’effondre, les bras de
Preto me soutiennent, m’évitant la collision avec les débris de verre.
Pourquoi suis-je aussi faible tout d’un coup ?
Preto me tire précipitamment dans le couloir, nous cachant derrière le
mur. Je suffoque. Il me palpe, cherche l’origine de mon malaise, puis
soudain, lève une main. Elle est noyée de sang. Son visage se fige, puis ses
yeux naviguent entre incompréhension et horreur.
Finalement, il me positionne au creux de ses bras, et cherche plus
concrètement la blessure. Un petit gémissement m’échappe lorsqu’une vive
douleur me transperce le ventre, alors que sa main m’effleure. Quand son
regard empli d’effroi croise le mien, je comprends que je viens tout
simplement de me prendre une balle.

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CHAPITRE 47

Hermosa

VALENTINA
La douleur se répand sournoisement dans mon corps.
Quand j’ai vu le sang, mon cerveau a compris ce qui venait de se passer
et toutes mes terminaisons nerveuses semblent réagir en réponse. Je me
sens mourir de chaud, puis de froid et des vilains frissons secouent mes
muscles meurtris. Je n’avais pas idée qu’une telle souffrance était possible.
Je ne parviens même plus à réfléchir.
– …tina !
Je bats lentement des paupières. Je ne me suis même pas rendu compte
qu’elles étaient fermées, mais en même temps, elles sont si lourdes. Je me
sens emportée par un courant contre lequel je ne peux résister. Et je n’en ai
pas envie.
– Tu ne peux pas faire ça, Valentina ! Reste éveillée !
Mon cœur se calme, alors que je serre les doigts autour du T-shirt de
Preto.
– …entends… je… pas… comme ça… Valentina ! Valentina !
Sa voix me paraît si lointaine. On dirait un mirage.
Sa main quitte mon ventre, puis il encadre mon visage. Il me dit
quelque chose que j’entends, mais que je ne comprends pas. D’une caresse
de ses doigts sur mes joues, il essuie mes larmes qui, malgré ma semi-
conscience, continuent de couler.
Je ne suis plus sûre de ce que je ressens. Je voudrais lui dire de partir,
mais je ne veux pas qu’il me laisse toute seule ici.
La bataille a-t-elle cessé autour de nous ? Je distingue presque les
hurlements de Ruben, les sirènes de police, puis le rire d’Angel. Ce
vacarme m’écrase le cœur.
Les doigts humides de Preto me tapotent doucement les joues pour me
ramener à lui. En vain. Je voudrais parler, mais mes lèvres refusent de
s’ouvrir. Pourtant, il doit savoir qu’il ne doit pas sacrifier sa vie pour la
mienne. Je ne l’ai pas mérité.
1
– Ouvre les yeux, hermosa .
Dans un autre contexte.
Dans une autre vie.
Dans un autre univers.
Je crois que j’aurais pu « apprécier » ce mot : hermosa.
Sa voix me donne, étrangement, une force que je ne soupçonnais pas.
Elle me pousse lentement à entrouvrir légèrement les paupières. Pendant un
bref instant, je le vois, penché au-dessus de moi. Je crois que je ne pourrai
jamais oublier ce bleu azur. Ce n’est pas le bleu du ciel ni celui de la mer. Je
n’ai jamais vu des yeux d’une telle couleur. Pourquoi je pense à ça
maintenant ? Qu’importe, mes paupières se referment déjà.
– On dégage, Preto !
Je crois que c’est Ruben. Je comprends qu’on me soulève quand la
douleur tiraille mon ventre, mais une nouvelle rafale de balles perturbe mon
rêve. La terreur s’immisce dans mon inconscient, chassant le bref sentiment
de paix que les yeux de Preto m’ont apporté.
Soudain, mon souffle se coupe, alors que mon corps heurte brutalement
le sol.
Des voix s’entremêlent.
J’entends Ruben hurler à Preto qu’il est touché. Le cauchemar
m’étrangle.
– … peux pas… laisser…
– On dégage ! … rien… pour elle !
Alors les secondes s’écoulent, le froid du sol en marbre s’immisce sous
ma peau. Et je me rends compte que je me retrouve seule, abandonnée. Le
cri répétitif des sirènes de police me fait battre des cils. Alors que la douleur
de mon estomac me fait grimacer, j’avise l’énorme lustre en cristal, juste
au-dessus de ma tête.
Oh… je suis dans le grand hall.
Ça me va, je peux mourir ici. C’est un bel endroit. Peut-être que Dieu
me fait payer mon péché. Une vie pour une vie. Après tout, j’ai commis
l’irréparable.
Apaisée, je sombre avec joie dans l’inconscience.
Pour un trop court instant. À nouveau, je sens du mouvement sous mes
genoux et mon dos. Un courant d’air caresse ma nuque, et je comprends que
quelqu’un me porte. Est-ce que les secours sont arrivés ? On m’emmène à
l’hôpital ?
Je puise dans mes dernières ressources pour essayer de cligner des
paupières une dernière fois. Je reconnais immédiatement ces yeux ambrés,
ainsi que ce sourire extatique. Le visage d’Angel s’inscrit dans mon esprit
et remplace celui de Preto. Il m’emmène, déterminé, vers une destination
inconnue. Quelle qu’elle soit, je n’ai pas la force de m’en préoccuper, alors
je m’abandonne à l’ennemi.
Mes paupières se referment et je suis emportée dans les abysses d’un
sommeil forcé

1. « Ma beauté » en espagnol.

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REMERCIEMENTS

Le moment que j’attendais le plus : les REMERCIEMENTS !


La première personne que j’aimerais remercier, c’est Sevde, parce que
si tu ne m’avais pas parlé de Wattpad, back in 2019, je n’aurais peut-être
probablement jamais découvert ce genre de lecture, et Valentina n’aurait
peut-être jamais vu le jour.
(Tout ça, c’est grâce au taille-crayon !)
Merci à ma famille, maman, désolée de m’être enfermée dans ma
chambre et d’avoir fui la vaisselle pour écrire. Merci de me donner
l’opportunité de poursuivre mes rêves sans jamais me mettre de pression !
Merci à mes sœurs de me soutenir au quotidien même quand je ressasse
mille fois la même histoire !
Ensuite, j’aimerais remercier, Jasmine, Nisrine, Sandra, Sabina, Katia,
Rinesa, Yousra, Clémence, Laura, Rosa, Valentina, Alice, Aila, Jade,
Norane, Savannah, Hajar, Ines, Iman, Manon, Alison, Lyssandra, Sokhna,
Léa, Riyane, Ilhem, Amandyne, Celia, Eva, Taïla, Rania, Alicia, Karima, et
Sana… Vous avez été les toutes premières à me lire. Et je ne vous
remercierai jamais assez d’avoir été mes premières supportrices, et d’avoir
rendu mon expérience tout de suite plus exceptionnelle. À chaque fois que
je postais un chapitre, je n’attendais que vos retours dans notre groupe, et
vous avez été les premières à faire vivre Valentina ! Merci !
À mes lectrices. Je crois qu’on doit d’abord remercier cette rage de
dents qui m’a obligée à prendre un arrêt maladie, et qui m’a permis de me
dire : « Comme je ne travaille pas pendant quatre jours, commençons ce
livre qui trotte dans ma tête depuis quelques semaines… » Grâce à cette
dent, quatre ans après, notre communauté sur Wattpad reste toujours aussi
incroyable et fidèle !
Je prends ce moment pour vous dire, à vous, mes lectrices, à quel point
je vous remercie de tout mon cœur et comme je suis reconnaissante, pour
tout votre amour, pour chaque commentaire, chaque message encourageant
de votre part qui me permettent d’être encore là aujourd’hui. (Même après
mes mille péripéties, désolée je stresse trop parfois !)
Je me sens extrêmement chanceuse et honorée de me dire que j’écrivais
seule dans le RER, sur mon iPhone 7, mais c’est votre engouement envers
Preto et Valentina qui m’a entourée de kunefettes et kunefetos adorables !
Merci de faire partie de ma vie !
Merci à mes amies, Ayse (désolée, ma jolie, pour ma folie du stress et
que tu doives me récupérer constamment, mais c’est le goût du risque),
Angy, (pareillement, ma belle, désolée pour les pavés à 3 heures du matin,
mais je n’ai pas le choix), Amar (déjà, Ed m’appartient, et merci pour les
fous rires et pour ton écoute au quotidien), Hazel (mes meilleurs fous rires,
et ma meilleure supportrice du pays du pain), Sarah (encore une fois, merci
pour tous ces fous rires).
Merci à mes bêta-lectrices (et amies, désolée, je n’avais pas le choix de
bien compartimenter, lol), Angy, Jasmine, Nawel, Diey, Nasou. Vos retours
détaillés me sont précieux, et je les attends toujours avec tellement
d’impatience. Merci de supporter tout mes mental breakdown, merci pour
vos encouragements (nos fous rires), juste merci pour le temps que vous
prenez pour me lire !
Et enfin, merci à mon éditrice, Karen ! J’ai explosé de rire quand j’ai
vu, dans ton premier retour éditorial : « On a l’impression que Preto est nul
dans ce qu’il fait. » Mais c’était la meilleure critique qu’on puisse me faire.
Tu as pris mon livre (d’un million de mots, désolée !) tu l’as décortiqué, et
tu l’as poussé à un niveau que je n’aurais même pas pu envisager et qui me
rend tellement fière. Tu m’as donné des idées auxquelles je n’aurais pas
pensé moi-même, et je ne crois pas que quelqu’un aurait pu améliorer
Valentina aussi bien que toi (et puis tu as trop la vision, miam !).
Merci pour ton écoute, ta patience, et tes conseils !
Et un grand merci à l’équipe Hugo ! Merci d’avoir cru en Valentina,
merci pour votre accueil, merci pour votre travail incroyable ! Je ne pouvais
pas espérer meilleure team que celle-ci ! D’ailleurs, une mention spéciale à
la graphiste, Marion. Merci pour cette couverture incroyable !
Et enfin, juste un petit big up à mes mioches : Preto et Valentina (sans
oublier Ruben, Sebastian, et Esteban) ! Merci de m’avoir accompagnée
durant ces presque cinq dernières années, vous avez enfin votre moment !
XO, Azra.

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VALENTINA
À SUIVRE
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