Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest
Anjou. Maine. Poitou-Charente. Touraine
119-4 | 2012
Varia
Les paradis de papier : les sites balnéaires bretons
magnifiés par les guides (1860-1939)
Paper paradise: how tourist guides idealised seaside towns in Brittany
(1860-1939)
Johan Vincent
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/abpo.2496
ISBN : 978-2-7535-2236-7
ISSN : 2108-6443
Éditeur
Presses universitaires de Rennes
Édition imprimée
Date de publication : 31 décembre 2012
Pagination : 99-112
ISBN : 978-2-7535-2234-3
ISSN : 0399-0826
Référence électronique
Johan Vincent, « Les paradis de papier : les sites balnéaires bretons magnifiés par les guides
(1860-1939) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest [En ligne], 119-4 | 2012, mis en ligne le 31
décembre 2014, consulté le 02 mai 2019. URL : [Link] ; DOI :
10.4000/abpo.2496
© Presses universitaires de Rennes
Les paradis de papier :
les sites balnéaires bretons magniiés
par les guides (1860-1939)
Johan VINCENT
Historien public, chercheur associé au CERHIO, UMR 6258
Les années 1860 correspondent en France à la période d’essor des
guides touristiques d’audience nationale. Le premier guide Joanne por-
tant sur la Bretagne date de 1863. Il ne porte que sur la partie gallo (partie
est de la Bretagne) tandis que le premier volume couvrant toute la région
paraît en 1867 (Itinéraire de la France : Bretagne). Après Hachette, d’autres
éditeurs nationaux ou internationaux investissent ce territoire : Bædeker
(pour une zone géographique plus large), Touring-Club de France, Michelin.
Certains ne publient qu’un seul et unique guide. Ils sont concurrencés, à
l’échelle plus locale, par des guides d’abord écrits par des érudits locaux
puis, à mesure que l’activité balnéaire se professionnalise, par les ofices
de tourisme créés en Bretagne à partir des années 1900. Au moment où les
lignes ferroviaires atteignent les littoraux (si on excepte Saint-Nazaire, Saint-
Malo est la première station balnéaire bretonne à avoir sa gare, en 1864)
et les lotissements des promoteurs colonisent les côtes, dans les années
1870-1880, le guide est idéal pour aider le curieux à trouver sa destination
de voyage.
Les guides sont un matériau régulièrement exploité par les historiens
du tourisme, et plusieurs d’entre eux – Dominique Rouillard 1, Catherine
Bertho-Lavenir 2, Bernard Toulier 3 – ont observé que les promoteurs des
stations touristiques, tout comme les guides, ont contribué à créer un pay-
sage de bord de mer imaginaire séduisant. L’autorité morale que les édi-
1. ROUILLARD, Dominique, Le Site balnéaire, Liège, Pierre Mardaga, 1984.
2. BERTHO-LAVENIR, Catherine, La Roue et le stylo ; Comment nous sommes devenus tou-
ristes, Paris : Odile Jacob, coll. « Le champ médiologique », 1999, p. 24.
3. TOULIER, Bernard, « L’inluence des guides touristiques dans la représentation et la
construction de l’espace balnéaire (1850-1950) », dans : CHABAUD, Gilles, et alii, Les Guides
imprimés du XVIe au XXe siècle ; Villes, paysages, voyages, Paris, Belin, coll. « Mappemonde »,
2000.
Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, tome 119, n° 4, 2012
Johan VINCENT
teurs s’accordent 4 et l’état d’esprit de certains guides, comme les guides
Michelin étudiés par Marc Francon 5, ont été pour partie étudiés mais une
analyse ine du message et de son évolution reste à produire. Alors qu’il
paraîtrait logique que l’attirance pour le site soit une des motivations prin-
cipales du touriste, l’étude des guides révèle l’élaboration d’un discours,
plus ou moins général, sur les attraits des lieux et des paysages. Catherine
Bertho-Lavenir explique même que, dès les années 1860, la Bretagne des
guides est formée d’itinéraires jalonnés de lieux consacrés et de stations
balnéaires : « Coupé de la Bretagne réelle, le touriste prend l’habitude d’en
consommer des ersatz 6. » Or, avec les guides, nous serions bien en phase
avec le mythe décrit par Roland Barthes. « Le mythe ne nie pas les choses,
sa fonction est au contraire d’en parler : simplement il les puriie, il les
innocente, les fonde en nature et en éternité […]. Les choses ont l’air de
signiier toutes seules 7. » Comment a été créée, pour les touristes, cette
sorte de mythe sur le littoral breton ?
Le site, défini par Pierre George et Fernand Verger comme « un
ensemble de lieux sur lesquels règnent des conditions écologiques simi-
laires du point de vue forestier 8 », par Yves Lacoste comme « le cadre
topographique de l’emplacement d’une ville 9 », permet à toutes les sta-
tions balnéaires d’être représentées : petites comme grandes, elles possè-
dent toutes un cadre naturel. Selon quels principes les éditeurs de guide
procèdent-ils pour privilégier certaines stations balnéaires et inalement
créer des destinations idéales ? L’analyse des guides sur le long terme –
sur quasiment un siècle dans cet article – permet de s’apercevoir que
c’est la station balnéaire qui tend à mettre en valeur le site. L’étude d’un
corpus d’une centaine de guides sur la Bretagne révèle une mentalité qui
imprègne progressivement le discours, assimilée dans des thématiques
régionales qui s’afirment au cours du siècle, et qui conduira à l’accepta-
tion d’un réaménagement des sites eux-mêmes. Après avoir montré que le
premier objet des guides est de ixer l’intérêt du site, en particulier dans
les premières années d’édition, nous analyserons comment le discours
pour y parvenir a été construit à partir d’une grille référentielle de lecture
du territoire. Ce discours est à la base, au XXe siècle, d’un cercle vertueux
(ou vicieux) du succès balnéaire.
4. GRITTI, Jules, « Les contenus culturels du Guide bleu », Communications n° 10, 1967,
p. 63-64.
5. FRANCON, Marc, Le Guide Vert Michelin ; L’invention du tourisme culturel populaire ,
Paris : Éditions Economica, coll. « Économies et sociétés contemporaires », 2001, p. 6.
6. BERTHO-LAVENIR, Catherine, « L’invention de la Bretagne : genèse sociale d’un stéréo-
type », Actes de la recherche en sciences sociales n° 35, 1980, p. 61.
7. BARTHES, Roland, Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 230-231.
8. GEORGE, Pierre, et VERGER, Fernand (dir.), Dictionnaire de la géographie, Paris, PUF,
2009, p. 405.
9. LACOSTE, Yves, De la géopolitique aux paysages : dictionnaire de la géographie, Paris,
Armand Colin/VUEF, 2003, p. 351.
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Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
Un contexte local porteur de différenciations
L’objectif des guides est de démontrer l’intérêt du site plus que de
dépeindre la réalité. Apportant la preuve d’une certaine reconnaissance
des stations balnéaires citées, les éditeurs et les auteurs de guide ne sont
pourtant pas si désintéressés.
La présence humaine, créateur d’intérêt touristique
L’arrivée de touristes n’est possible, généralement, que dans les sites
aménagés qui permettent à tous d’en tirer proit. Les premiers guides sur
la Bretagne à diffusion nationale commencent donc par rassurer le tou-
riste. Au milieu du XIXe siècle, l’afluence balnéaire est un signe favorable. Le
Pouliguen est « particulièrement fréquenté par les familles qu’effarouchent
le luxe et l’agitation mondaine du Croisic 10 ». D’ailleurs, sans aggloméra-
tion sociale sur le bord de mer, la plage n’existe pas dans le guide : ainsi,
Adolphe Joanne, en suivant la route côtière entre Pléneuf et Matignon, ne
signale en 1867 aucune plage, ni même la mer (alors qu’il décrit le port
de Dahouet), parce que Val-André et Sables-d’Or-les-Pins n’existent pas
à l’époque 11. Au milieu du XIXe siècle, les autochtones sont encore évo-
qués, car les baigneurs auront à les côtoyer (pour se loger par exemple)
– une description qui aura disparu dans certains guides dès le début du
XXe siècle, ou qui sera effectuée dans une introduction générale (sous forme
de types, déjà évoqués par Roland Barthes pour le Guide bleu). Adolphe
Joanne explique le succès du Croisic en 1867, « à l’extrémité d’une péninsule
dont les habitants, leurs mœurs et leur industrie offrent un vif intérêt 12 ».
L’appréhension des sites pittoresques sans la présence d’habitants, à par-
tir de la in du XIXe siècle, est sans doute due à une pratique toujours plus
individualisée du tourisme et à une professionnalisation alors afirmée de
l’activité balnéaire : l’appropriation se fait sans élément perturbateur. C’est
l’avènement du pays sage (sage dans le sens de docile). Les guides adop-
tent alors un discours ambivalent : l’attraction des sites, consacrée en fait
par la présence humaine, est maintenant présentée à l’aune des paysages.
Ce sont ainsi les paysages qui commencent à attirer les baigneurs à Damgan
dans les années 1900 13. Sur les clichés illustrant la revue du Touring-Club
de France au XXe siècle, Catherine Bertho-Lavenir constate la marginalité,
proche de l’absence, des autochtones et des touristes 14. L’élaboration des
processus de classement de monuments naturels (1906) et culturels (1913)
est également révélatrice de cette nouvelle sensibilité.
10. JOANNE, Adolphe, Itinéraire général de la France : Bretagne, Paris, Hachette, coll.
« Guides Joanne », 1867, p. 532.
11. Ibidem, p. 410-411.
12. Ibid., p. 536.
13. ARDOUIN-DUMAZET, Voyage en France (4e partie) ; Littoral breton de l’Atlantique, Paris/
Nancy, Berger-Levrault et Cie, 1909, p. 159.
14. BERTHO-LAVENIR, Catherine, op. cit., p. 274 et p. 285.
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Johan VINCENT
L’étude du discours touristique permet de constater une sensibilité plus
forte aux évolutions balnéaires qu’au paysage primitif de l’installation. En fait,
les sites « sauvages » sont plus souvent mis en avant dans les récits de voyage.
Dans les guides, l’intérêt pour les populations au milieu du XIXe siècle compense
la nature du littoral français, à l’époque ressentie par les visiteurs comme hos-
tile. Il faut remarquer qu’en France, le villégiateur ne construit pas de villas sur
le bord de mer avant les années 1840 et même avant les années 1850 pour la
Bretagne. La colonisation touristique des abords de la baie du Pouliguen, que
l’on peut suivre d’une édition de guide à l’autre, est caractéristique du glisse-
ment géographique de l’intérêt du site. La plage de La Baule-Escoublac, avant la
ixation du sable par les plantations de pins, est présentée comme une étendue
de dunes qui « éveille dans l’âme les impressions les plus tristes. C’est en petit,
l’image complète du désert, avec son silence, sa solitude et sa stérilité 15 ». En
1863, Pol de Courcy préfère la présence humaine et conseille la plage voisine
du Pouliguen, selon lui une des plus belles de la côte 16. Adolphe Joanne, dans
son guide paru en 1867, reprend mot pour mot cette invitation à choisir Le
Pouliguen. Dans l’édition Joanne de 1873 apparaît sur l’autre pointe qui clôt la
baie, Pornichet, « petite station de bains de mer17 », sans plus de qualiicatif. En
1885, Paul Joanne évoque Pornichet, « station de bains de mer très fréquentée »
avec sa « belle plage de sable in », Escoublac-la-Bôle, « station balnéaire de
création récente » et Le Pouliguen, avec « sa belle plage, en plein sud, bordée
de charmantes villas 18 ». La in des désagréments, avec la plantation des pins
au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et l’édiication des villas, permet
enin de proiter pleinement du site. Au début du XXe siècle, la beauté du pano-
rama est attribuée de manière équivalente, selon les auteurs, à l’une des trois
stations. Adrien de Baroncelli en gratiie la plage du Pouliguen 19 ; Paul Joanne
celle de Pornichet 20 ; l’auteur de À la France celle de La Baule (selon lui, une
des plus belles plages qui soient au monde)21. C’est la présence de l’homme
qui est à la base de l’intérêt au site et non le paysage.
La prime aux grandes stations
Dans ces conditions, les guides tendent à encenser les stations les
mieux développées. À partir du moment où la station balnéaire est recon-
15. Pol DE COURCY, De Nantes à Lorient, à Saint-Nazaire et à Rennes, Paris, Hachette, coll.
« Guides Joanne », 1863, p. 187.
16. Ibidem, p. 186.
17. JOANNE, Adolphe, Itinéraire général de la France : Bretagne, Paris, Hachette, coll.
« Guides Joanne », 1873, p. 547.
18. JOANNE, Paul, Bretagne, Paris, Hachette, coll. « Guides Joanne-Guides Diamant », 1885,
p. 292-293.
19. BARONCELLI, Adrien DE, Guides vélocipédiques : La Bretagne, plages bretonnes, Paris,
4e éd., sans date (années 1900), p. 118
20. JOANNE, Paul, Itinéraire général de la France : La Loire, Paris, Hachette, coll. « Guides
Joanne », 1900, p. 309.
21. ANONYME, À la France ; Sites et monuments : Basse-Loire, Paris, Touring-Club de France,
1903, p. 95.
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Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
nue, le site, et notamment la plage, gagne en qualité. Le sociologue Rachid
Amirou explique que tout site ne peut devenir une destination touristique
sans une consécration : la caution et l’adhésion mentale de la foule de
consommateurs 22. C’est en quelque sorte la célébrité décrite par Daniel
Boorstin 23 : une personne ou un lieu connu pour être connu. En 1914, l’au-
teur du guide Bains de mer de Bretagne fait la distinction entre les plages
qu’il juge digne d’intérêt. La station balnéaire peut être simple, avec une
plage qui l’est tout autant : « Larmor[-Plage…] est une petite station bal-
néaire régionale, fréquentée surtout par les Lorientais ; elle a une plage
de sable, avec cabines. » Elle peut être plus importante : Quiberon, une
des stations balnéaires les plus fréquentées, proite d’une belle plage tan-
dis qu’à Sainte-Marguerite (Pornichet), petite station aristocratique, « la
plage, légèrement inclinée mais sûre, est d’un beau sable in ». Par contre,
les communes littorales où l’activité balnéaire est marginale, peuvent être
sujettes aux critiques : La Turballe, important port de pêche sardinier,
décrit comme sale et populeux, ne dispose « que de l’immense grève de
sable qui s’étend vers la gauche, jusqu’en face du Croisic, durant cinq
kilomètres 24 ». À Camaret-sur-Mer, « très petite station balnéaire », on peut
se baigner à une petite plage voisine du port « mais (recommandation
importante) partout ailleurs sur les côtes environnantes, même sur les
plus belles grèves, il faut se déier des courants marins qui sont des plus
dangereux 25 ».
Ces consécrations sont renforcées par une rédaction des guides nul-
lement déconnectée des réalités économiques. La puissance économique
des grandes stations balnéaires inluence le contenu car les guides sont
en partie inancés par elles. En effet, les conseils municipaux sont réguliè-
rement sollicités pour subventionner les éditions. En 1903, faute d’argent,
le conseil municipal de Pornichet ne donne pas suite aux « demandes pré-
sentées par divers éditeurs de guides de bain de mer tendant à obtenir
des subventions de la commune pour faire de la publicité en faveur de
Pornichet 26 ». Ces demandes de subventions accordent un droit de regard
sur les propos des guides sur la commune. Port-Louis accorde en 1896 vingt
francs à l’éditeur La Fare (Les petits trous pas chers ; Guide des familles aux
bains de mer) pour être décrite comme une station balnéaire (ce qu’elle
est alors depuis une cinquantaine d’années) et attirer ainsi les baigneurs.
La subvention est annuellement attribuée (avec quelques diminutions)
jusqu’en 1914. En 1905, le conseil municipal précise que « des erreurs ayant
été constatées dans la notice parue l’année dernière, le maire est prié de les
22. AMIROU, Rachid, Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF, coll. « Le
Sociologue », 1995, p. 108.
23. BOORSTIN, Daniel, L’Image, Paris, Julliard, 1963.
24. ANONYME, Bains de mer de Bretagne, du Mont Saint-Michel à Saint-Nazaire, Paris,
Hachette, coll. « Guides Joanne », 1914, p. 178, p. 191, p. 218 et p. 208.
25. GRUYER, Paul, Bains de mer de Bretagne, du Mont Saint-Michel à Saint-Nazaire, Paris,
Hachette, coll. « Guides Joanne », 1911, p. 133.
26. Archives municipales de Pornichet, Délibération du 8 février 1903.
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Johan VINCENT
signaler et de demander qu’elles soient rectiiées 27 ». Plusieurs autres com-
munes bretonnes ont subventionné les éditions de ce guide (Saint-Brevin,
Préfailles…). Au XXe siècle, une hiérarchisation oficieuse, validée par les
guides, exploite la réputation des stations balnéaires. Les petites stations,
plus modestes architecturalement et budgétairement, ne sont pas mises
en avant comme les cités balnéaires dont la croissance dépend en grande
partie de la saison estivale.
L’élaboration d’un bréviaire touristique
pour les sites balnéaires bretons
Ain de pouvoir décrire signiicativement les sites autrement que par
la seule afluence balnéaire, les guides touristiques vont introduire des
images nouvelles, préparées par la redécouverte des provinces au cours
de la première moitié du XIXe siècle et l’action des sociétés savantes et
érudits locaux 28, à partir d’une grille référentielle de lecture du territoire.
Avant la Révolution de 1789, il n’existe pas d’image bretonne spéciique 29.
Cette partie ne fait évidemment pas le tour complet de la question, qu’il
serait peut-être intéressant de faire à l’avenir, notamment pour éclairer les
discours actuels des promoteurs touristiques.
Le paysage à l’aune d’une maritimité de circonstance
L’un des premiers arguments de différenciation des sites est
aujourd’hui le paysage, c’est-à-dire l’étendue de pays qui s’offre à la vue.
Le point de vue, à partir de la plage ou d’un point haut, est censé attirer le
touriste. C’est un type de description adopté depuis au moins le début du
XIXe siècle, dans tous les lieux touristiques qui attirent le voyageur, comme
en Normandie étudié par François Guillet 30. Le paysage apprécié apparaît
comme un spectacle géographiquement limité. Les îles qui sont à portée
permettent de fermer l’horizon. Déjà en 1863, Pol de Courcy, jouissant du
panorama au sommet de la butte de Tumiac (presqu’île de Rhuys), évoque
les plages du Croisic, les îles d’Houat, Hœdic et Belle-Ile, la presqu’île de
Quiberon 31. Le littoral breton, économiquement viviié depuis le début
du XIXe siècle par l’industrialisation de la pêche et le développement du
commerce maritime, apporte aussi une grande animation appréciée des
27. VINCENT, Johan, L’Intrusion balnéaire ; Les populations littorales bretonnes et ven-
déennes face au tourisme (1800-1945), Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2007, p. 141-142.
28. Pour se rendre compte de l’action des sociétés savantes et des érudits locaux dans
le secteur du tourisme, particulièrement au tournant des XIXe-XXe siècles, on se reportera
à l’ouvrage dirigé par Jean-Yves ANDRIEUX et Patrick HARISMENDY, Initiateurs et entrepreneurs
culturels du tourisme (1850-1950), paru aux PUR en 2011.
29. BERTHO, Catherine, « L’invention de la Bretagne : genèse sociale d’un stéréotype »,
Actes de la recherche en sciences sociales n° 35, 1980, p. 46.
30. GUILLET, François, « Les guides consacrés à la Normandie pendant la première moitié
du XIXe siècle (1915-1850) », dans CHABAUD, Gilles et al., op. cit., p. 510.
31. Pol DE COURCY, op. cit., p. 97.
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Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
baigneurs. En face de la plage de Tréboul (aujourd’hui sur la commune
de Douarnenez), « à très courte distance, est l’île Tristan, avec un îlot
rocheux un peu plus loin ; sur la droite, les falaises se déroulent bleuâtres
et vaporeuses dans le bleu du ciel, enfermant la baie sillonnée de voiles
blanches 32 ». À la in du siècle, à mesure qu’ils sont construits (la majorité
des phares français actuels sont édiiés au cours du XIXe siècle), les phares
font également partie de la description du panorama : Paul Joanne 33 décrit
la vue depuis le Mont Lénigo (Le Croisic), avec la baie, les îles de Hœdic
et de Houat, la côte morbihannaise, et le phare du plateau du Four, allumé
en 1822 – une description assez semblable de celle d’Adolphe Joanne en
1867 mais plus circonscrite pour l’auteur du Guide Diamant de 1921, qui
voit beaucoup moins loin (jusqu’à La Turballe et Guérande). En 1921, le
phare du plateau du Four n’est plus visible que de la pointe du Croisic
(à 2 kilomètres de là), peut-être dans l’objectif de faire faire le tour de la
presqu’île au visiteur, ce qui était déjà possible en 1885 – en police de
caractères plus petite.
Les points de vue sont déplacés à mesure que les stations balnéaires
acquièrent du succès, avec une fixation des points de vue qui semble
émerger au tournant des XIXe et XXe siècles 34. En 1867, Adolphe Joanne pro-
ite depuis Le Pouliguen du panorama sur l’entrée de la Loire et les îlots
Petits et Grands-Charpentiers 35 ; en 1921, ce panorama, enrichi du phare
du Grand-Charpentier, allumé en 1888, est visible depuis la station concur-
rente de Pornichet 36 (nous avons vu précédemment le glissement de l’af-
luence balnéaire dans la baie du Pouliguen) – du Pouliguen, le lecteur ne
peut dorénavant plus voir grand-chose, la vue (très belle pourtant, selon
ce guide) ne portant pas au-delà de la pointe de Chemoulin. Il est possible
que les guides segmentent au début du XXe siècle les panoramas par station
balnéaire, réduisant ainsi le nombre d’éléments visibles. Précisons que, de
la pointe de Chemoulin (Saint-Nazaire), la plus proche géographiquement
(3 kilomètres) des éléments décrits, le phare est également visible selon
le guide Diamant de 1921 mais c’est la seule chose que l’on voit de là-bas.
L’horizon de La Baule, station en fond de baie, n’est pas bien orienté pour
accorder ce point de vue ; la station adopte d’autres stratégies. Les guides
ne vont donc pas jusqu’à inventer des paysages.
32. ROBIDA, A., La vieille France : Bretagne, Paris : La librairie illustrée, sans date (1895 ?),
p. 211.
33. JOANNE, Paul, Bretagne, op. cit., p. 295.
34. La lecture de l’édition 2010-2011 du Petit Futé Loire-Atlantique semble toutefois mon-
trer que les points de vue, moins systématiquement évoqués, ont encore légèrement
varié au cours de la deuxième moitié du XXe siècle puisque la pointe de Chemoulin n’est
plus indiquée.
35. JOANNE, Adolphe, Itinéraire général de la France…, op. cit., 1873, p. 532.
36. ANONYME, Guides Diamant : Nantes, Saint-Nazaire et les plages de la Loire-Inférieure,
Paris, Hachette, 1921, p. 43-45.
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Johan VINCENT
Une omniprésence progressive du rocher
Élément aujourd’hui reconnu comme indissociable du littoral breton, le
rocher a longtemps été ignoré dans les descriptions des guides – le granite
est le matériau le plus réputé mais il n’est pas omniprésent 37. Michel Duval
a été ainsi surpris de la faible place que Pol Potier de Courcy consacre,
en 1863, à la description physique des côtes : il ne fait allusion ainsi à la
mer que trois fois en 400 pages et préfère décrire villes et monuments 38.
La mer est pourtant appréciée depuis le XVIIIe siècle, notamment pour son
caractère tempétueux 39. Les rochers (la falaise) ne sont alors qu’un obs-
tacle, nécessaire au spectacle mais sans intérêt en tant que tel. Les popula-
tions locales semblent aussi peu sensibles à leur esthétique, même si leurs
motivations pour parler du paysage dans les sources historiques ont pu
biaiser leur regard. En 1872, le conseil municipal de Bréhat, soulignant la
misère extrême de l’île, n’évoque que des rochers dénudés et des rivages
appauvris 40. Les premiers guides ne s’appesantissent pas sur ces éléments.
Ainsi, si Adolphe Joanne indique en 1867 que « les lots viennent battre les
rochers au pied du couvent 41 » de Saint-Gildas-de-Rhuys, il s’intéresse plus
à la mer qu’aux rochers. À noter que l’auteur se trompe et/ou trompe le
lecteur car le couvent de Saint-Gildas-de-Rhuys se trouve dans le bourg de
la commune, à quelques kilomètres du rivage (confusion avec un éventuel
établissement de bains créé par les sœurs ?). Cela n’empêche pas certains
touristes d’apprécier l’esthétique de l’élément minéral dès le milieu du
XIXe siècle, comme E. Bonnecarrière en 1856, qui décrit dans une lettre à
Jules Michelet la Grande côte du Pouliguen, aux « rochers assez beaux 42 ».
Le rocher ne devient un élément récurrent du discours touristique qu’à
la in du XIXe siècle. Depuis la seconde moitié du siècle, l’intérêt pour le
rocher anthropomorphe est fort en Europe, dans l’art, la littérature sym-
boliste, l’ethnologie, la linguistique 43… Le sujet strictement minéral (où
le rocher est l’objet de la représentation et non un élément de la com-
position) est travaillé par les peintres en Bretagne dans les années 1880
(par exemple, Emmanuel Lansyer, Ile d’Ouessant, 1885 ; Claude Monet, Les
pyramides de Port-Coton, 1886 ; Henri Régnault, Rochers en Bretagne, 1886).
37. MICHEL, François, Les Côtes de France : paysages et géologie, Orléans, Éditions du
BRGM, 1991.
38. DUVAL, Michel, « Bretagne et Bretons à travers quelques littérateurs et quelques
guides du XIXe siècle », dans CESBRON, Georges (dir.), Ouest et romantisme, Angers, Presses
de l’Université d’Angers, 1991, p. 505.
39. CORBIN, Alain, Le Territoire du vide ; l’Occident et le désir de rivage (1750-1840), Paris,
Aubier, coll. « Historique », 1988.
40. SALOMÉ, Karine, Les représentations des îles bretonnes (1750-1914) ; Études comparée
du regard de l’autre et du regard sur soi, Thèse de doctorat en Histoire, université de
Paris I-Panthéon Sorbonne, 2002, p. 489 (édition publiée : Rennes, PUR, 2003, 462 p.).
41. JOANNE, Adolphe, Itinéraire général de la France…, op. cit., 1867, p. 563.
42. MICHELET, Jules, Correspondance générale, t. VIII, Paris, Librairie Honoré Champion,
1998, p. 131.
43. MARTIN, Jean-Hubert (dir.), Une Image peut en cacher une autre (Arcimboldo, Dalí,
Raetz), Paris, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 2009, p. 180.
106
Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
Les guides s’en emparent alors. En 1892, Constant de Tours s’attarde sur
les roches de Pléneuf, les « amas de rochers pittoresques, chaos étranges »
de Portrieux, les « rochers semés à profusion » de Brignogan 44. Il modère ce
« cliché » pour les côtes de l’Atlantique, « moins sauvages et déchiquetées
que sur le littoral de la Manche 45 ». Toutefois, dès que cela est possible,
il n’hésite pas à citer les rochers à proximité des plages du Pouliguen, du
Croisic, de Saint-Pierre-Quiberon, de Quiberon… En 1907, Richard évoque
au Croisic des « rochers étranges, crevassés par les assauts de la mer », sur
la Grande Côte 46. La nouvelle norme esthétique est également assimilée par
les populations locales, comme à Bréhat où le conseil municipal signale en
1899 le côté pittoresque de l’île. Pour l’historienne Karine Salomé, c’est à
la in du XIXe siècle que les insulaires s’approprient la grille de lecture du
paysage élaborée par les visiteurs étrangers à l’île 47. L’assimilation est donc
particulièrement rapide et, dès 1930, Maurice Le Lannou déclare que « les
rochers de la côte bretonne sont peut-être la cause la plus importante de
sa fortune touristique 48 ».
L’air vivifiant, apport salvateur permanent des côtes bretonnes
Le guide doit également motiver les touristes en présentant des sites
maritimes où le corps et l’esprit se régénèrent. Les auteurs proitent de la
promotion du bain de mer comme pratique médicale au XIXe siècle, confor-
tant ainsi les bienfaits d’un séjour sur le littoral. « En dehors des bains,
l’air de la mer offre pour certains une véritable cure. […] Il provoque
[aussi] des crises radicales que les plus habiles médecins avaient en vain
demandées aux sudoriiques de la pharmacie 49. » Bertall explique la fré-
nésie pour les bains de mer : « C’est au bord de la mer, en respirant l’air
salin, en s’assimilant ses fortiiants efluves, que l’on peut arriver à vaincre
l’énervement produit par cette ièvre de la vie moderne 50. » Ce type de
discours persiste dans les années 1920. J. Rouch prévient le touriste qu’il
doit se préoccuper du climat de la station balnéaire qu’il a choisie : les
caractères météorologiques peuvent « ne pas toujours convenir à certains
tempéraments 51 ».
44. Constant DE TOURS, Vingt jours en Bretagne : de Saint-Malo à Brest, Paris, Librairies-
imprimeries réunies, 1892, p. 33, p. 55 et p. 126.
45. Constant DE TOURS, Côtes bretonnes de Nantes à Brest et Basse-Loire, Paris, May et
Motteroz, vers 1900, p. 33.
46. RICHARD, Guide du voyageur en France ; Réseau de l’Ouest, Paris, Hachette, coll.
« Guides Joanne », 1907, p. 29.
47. SALOMÉ, Karine, op. cit., p. 489.
48. LE LANNOU, Maurice, Itinéraires de Bretagne ; Guide géographique et touristique, Paris,
J. B. Baillière et ils éditeurs, sans date (années 1930), p. 9.
49. ANONYME, Album de la côte guérandaise et ses environs ; Quelques renseignements pour
les excursionnistes de la Presqu’île Guérandaise, 1907, p. 15.
50. BERTALL, Les Plages de France, Paris, Marpon et Flammarion, 1880, p. 1.
51. ROUCH, J., Pour comprendre la mer, à l’usage des touristes, Paris : Hachette, 1923, p. 1.
107
Johan VINCENT
Or, en Bretagne, la présence de l’océan atlantique et de la Manche permet
des bains revigorants. De plus, le baigneur évite la pollution des mers fer-
mées et surchauffées, les guides ignorant facilement les usines de conserves
et les entreprises goémonières en fort développement au cours du XIXe siècle.
Port-Navalo devient « le plus beau joyau des petits ports de cet archipel, où
ce grand Océan se plaît à verser ses eaux les plus limpides, les plus pures,
et qui, par son adorable baie et son aspect aussi séduisant que pittoresque,
charme la vue, l’esprit et le cœur 52 ». E. Le Gal explique, dans son guide du
touriste en presqu’îles de Rhuys et de Locmariaquer, que « l’hiver, de conti-
nuelles tempêtes déchaînent leurs violences sur ces rivages ; l’été, le ciel est
clément et hospitalier, le climat salubre, l’air imprégné d’émanations balsa-
miques et marines 53 ». Dans l’Entre-deux-guerres, l’air viviiant (mais plus
l’eau) est un argument touristique, contrebalançant les publicités de la Côte
d’Azur vantant le soleil nécessaire à la mode récente du bronzage. Maurice
Le Lannou constate que « les brochures de propagande qui vous invitent à
venir faire en Bretagne “une cure d’air iodé” n’ont pas tort 54 ».
Le vent reste toutefois un défaut pour le villégiateur. Le géographe
Pierre Escourrou a démontré que, parmi les choix d’implantation d’une
station balnéaire, l’abri du vent est essentiel 55. Le guide régional Michelin,
dans son édition de 1928, précise quelles plages sont abritées du vent 56. Si
la station balnéaire est déjà fréquentée, le guide sait néanmoins transcen-
der cette imperfection. En 1879, Adolphe Joanne adapte son discours pour
Préfailles, lieu de bains fréquenté : « La plage, très exiguë, très caillouteuse,
mais jolie, se trouve au fond d’une petite anse ; le vent du Sud-Ouest y
soufle avec violence ; mais la mer, quoique souvent agitée, y est toujours
d’une limpidité parfaite 57. » Paul Joanne, dans ses guides de 1900 et de 1904,
rajoute même une qualité due au vent : « Le vent du Sud-Ouest y soufle
avec violence (très belles vagues) 58. » Les guides ne condamnent pas la
station balnéaire qui a du succès. Paul Gruyer observe qu’à Quiberon, « le
pays est dénudé et exposé à tous les vents, mais la mer est magniique 59 ».
Le guide propose des compensations quand le site (c’est-à-dire, en creux,
la station) est digne d’intérêt.
52. LEDIVELLEC, J. M., La Presqu’île de Rhuys en Bretagne ou le canton de Sarzeau ; Guide
des baigneurs et des touristes, Vannes, Imprimerie Galles, 1864, p. 2-3.
53. LE GAL, E., Guide du touriste : Rhuys, Locmariaquer, Gavr-inis, questions archéologiques,
Vannes, Imprimerie Galles, 1879, p. 1.
54. LE LANNOU, Maurice, op. cit., p. 9.
55. ESCOURROU, Pierre, Climat et tourisme sur les côtes françaises de Dinard à Biarritz,
Thèse de doctorat en Géographie, Université de Paris I-Panthéon Sorbonne, 1980, p. 142.
56. ANONYME, La Bretagne ; Guide régional Michelin, Clermont-Ferrand, Michelin et Cie,
1928.
57. JOANNE, Adolphe, Itinéraire général de la France : De la Loire à la Gironde, Paris,
Hachette, coll. « Guides Joanne », 1879, p. 416.
58. JOANNE, Paul, Itinéraire général de la France : La Loire…, op. cit., p. 333 et Paul Joanne,
Itinéraire général de la France : De la Loire aux Pyrénées, Paris, Hachette, coll. « Guides
Joanne », 1904, p. 6.
59. GRUYER, Paul, Bretagne, Paris, Hachette, coll. « Guides Joanne », 1914, p. 457.
108
Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
L’impact des guides dans l’aménagement balnéaire
Eux-mêmes preuves d’une certaine reconnaissance, les guides se font la
caisse de résonance du succès balnéaire. Ils introduisent un cercle vertueux
(ou vicieux) au cours du XXe siècle, en s’appuyant sur une grille de lecture
de la région bretonne précédemment élaborée : plus la station balnéaire
s’accorde avec le modèle, plus elle bénéicie de l’attention des guides.
Création d’une nature humanisée
L’adoption de référentiels par les guides peut être une inluence des
nouvelles formes du texte littéraire qui émergent au XIXe siècle : la pratique
fragmentaire. Laurent Matthey observe que cette pratique, développée
par les romantiques et radicalisée au tournant des XIXe-XXe siècles, mêle
sites et impressions, en multipliant les points de vue. Lieux et effusions
sont synthétisés dans la forme totale du paysage, produisant une forme
de territoire qui se matérialise à la même époque : le jardin paysager 60. Le
discours touristique distord la réalité du site, par exemple avec la grille
de lecture évoquée dans la partie précédente. En même temps, les guides
sont prescripteurs. À partir de l’exemple de Sable-d’Or-les-Pins, Roland
Vidal, reprenant les termes du philosophe Alain Roger, explique qu’à une
articulation in visu (avec la production d’images) s’ajoute une articulation
in situ (avec le projet d’une station paysagère à la in des années 1920) :
l’esthétique du lieu est mise en valeur par la manière dont on l’aménage 61.
La création des jardins à partir de la seconde moitié du XIXe siècle encou-
rage ainsi la reconnaissance favorable du site et les pratiques, ce que les
guides répercutent dans leurs propos. Aux abords de Saint-Lunaire, Richard
constate que « les bois de Pontual et le parc de l’ancien château de ce nom,
remplacé par la villa Revault, ainsi que la pointe et la grotte de l’Hirondelle,
offrent d’agréables buts de promenade 62 ».
Ain d’accorder aux touristes des sites qui leur conviennent, le site « pri-
mitif » disparaît physiquement sous les nouveaux atours de la station bal-
néaire. Déjà en 1881, L. Lagneau observe qu’à Dinard, « l’ancien aspect sau-
vage se révèle encore, mais au lieu d’herbes marines et de goëmons, ce ne
sont plus que jardins suspendus où poussent en pleine terre le iguier, l’aloès,
la citronnelle, les camélias, le myrte, le jasmin et même le palmier 63 ». Dans
le même temps, les baigneurs détournent à leur proit des investissements
60. MATTHEY, Laurent, « Quand la forme témoigne : rélexions autour du statut du texte
littéraire en géographie », Cahiers de géographie du Québec, décembre 2008, p. 413.
61. VIDAL, Roland, La Construction paysagère d’une identité territoriale ; Imaginaire et réa-
lité dans une station balnéaire des Côtes-d’Armor : Sables-d’Or-les-Pins, Thèse de doctorat
en Sciences de l’environnement, École Nationale du Génie rural, des Eaux et des Forêts,
2003, p. 14.
62. RICHARD, op. cit., p. 68.
63. LAGNEAU, L., Dinard et ses environs : guide du casino, curiosités, promenades, excur-
sions et tous les renseignements à l’usage des baigneurs et des touristes, Rennes, Imprimerie
Oberthur et ils, 1881, p. 13-14.
109
Johan VINCENT
réalisés prioritairement pour les populations littorales. La ixation des dunes
ordonnée en 1810 conduit à la plantation de pins sur le littoral. Ces bois sont
ensuite empruntés par les baigneurs, qui parfois y construisent leur villa.
Le boisement de La Baule, exécuté à partir de 1818 mais réalisé essentielle-
ment à la in du siècle, sera ainsi un atout majeur pour la station balnéaire.
Au début du XXe siècle, La Baule, devenue « une station forestière autant
que maritime », est surnommée l’Arcachon de Bretagne 64. Jacques Levron se
permet un audacieux raisonnement (faux, au demeurant), quand il écrit que
l’implantation du chemin de fer en 1879 a conduit à « la transformation du
désert en une cité balnéaire, la plus aimable et la plus lorissante » mais c’est
une évolution qui apparaît logique dans cet esprit. Il poursuit : « dernière
création, la Baule-les-Pins offre la parfaite image de la nature humanisée. […]
Et du moins La Baule a gardé ses bois de pins qui lui confèrent un cachet
rare 65. » La nature a revêtu une seconde nature – l’œuvre de l’homme – que
les guides mettent alors en avant.
Adaptation du site à la modernité
L’occultation des impuretés primitives, par rapport au modèle, s’accom-
pagne du mariage de deux paradigmes apparemment contraires : la station
balnéaire doit devenir « une ville moderne de campagne 66 ». Le discours
hygiéniste enjoint la maîtrise du territoire. Dans les guides de la première
moitié du XXe siècle, les villes récentes ou créées ex-nihilo sont ainsi mises
en avant. Ainsi, Quiberon, « ville nouvelle, jouit de tous les avantages du
progrès : […] les rues sont larges, bien tracées ; un magniique boulevard
longe la plage, sur laquelle les enfants s’ébattent à leur aise 67 ». La Baule
illustre les exigences modernes adaptées directement sur le terrain. La
clientèle bauloise, devenue à partir de l’Entre-deux-guerres bourgeoise et
mondaine, réclame les dernières modernités.
« Les villégiateurs sont tous agréablement impressionnés par l’aspect
général de propreté des rues et des avenues de La Baule. Les villas, les
hôtels, les magasins plaisent par leur bon goût de leur construction, la
variété et l’ingéniosité des étalages et des vitrines. Les différentes artères
de la station, grâce à un excellent entretien, se prêtent aisément à l’intense
circulation saisonnière 68. »
Cet hygiénisme poussé à l’extrême chagrine certains auteurs : le côté
propret dénature le site. « On peut déplorer ces allées trop peignées, cet
acclimatement des leurs des serres chaude : camélias, mimosas, bégonias,
64. MONMARCHÉ, Marcel, Itinéraire général de la France : La Loire, Paris, Hachette, coll.
« Guides Joanne », 1908, p. 362-363.
65. LEVRON, Jacques, La Haute-Bretagne, Grenoble, B. Arthaud, 1938, p. 59-61.
66. ROUILLARD, Dominique, op. cit., p. 174.
67. ANONYME, Thermes et plages ; La Bretagne, guide du touriste au bord de mer, Paris,
Guides illustrés, 1912, p. 69.
68. ANONYME, La Plage du Soleil : La Baule, La Baule, Syndicat d’initiatives de la Côte
d’Amour et de la presqu’île guérandaise, 1936, p. 32.
110
Les sites balnéaires bretons magniiés par les guides
plantes méridionales qui, grâce à la merveilleuse exposition de la Baule,
s’épanouissent comme sur la Côte d’Azur. Mais ce reproche n’est-il pas
mérité par toutes les plages à la mode 69 ? » Les stations balnéaires qui réus-
sissent le mariage entre la ville et la campagne sont celles qui proitent de
la plus large audience dans les guides. C’est ainsi qu’un cercle touristique-
ment vertueux se forme. Le discours référencé construit dans la seconde
moitié du XIXe siècle permet de maquiller cette réalité.
Les guides répondent inalement à une demande sociale, qu’ils doi-
vent anticiper. Ils déconseillent certains sites dont l’usage ne conviendrait
pas aux baigneurs, c’est-à-dire qui s’écartent du modèle pressenti. Pour
le guide Bædeker, Concarneau, qui possède plusieurs petites plages, est
« une station balnéaire peu recommandable à cause de l’odeur infecte que
répand le port à marée basse, augmentée encore de celle qui s’échappe
des sardineries 70 ». Si les conserveries sont visitées, si les ports sont pour
les touristes un spectacle, l’activité de pêche (par exemple) ne s’accorde
pas avec la villégiature : toute autre activité que balnéaire est mise à dis-
tance, pouvant être vue mais quand cela est utile. La Turballe est bannie
par les guides jusqu’à la Première Guerre mondiale : « important port de
pêche sardinier, sale et populeux », « il y a quelques baigneurs pendant
l’été […], mais le voisinage des sardineries aux odeurs d’huile et de friture
éloigne la foule 71 ». L’évocation de ces désagréments valide un discours.
Quiberon, « pittoresque port et importantes sardineries 72 », ne connaît pas
ces critiques. Or cette dichotomie du traitement est possible parce que La
Turballe n’est pas encore une station balnéaire, ce qu’elle deviendra dans
l’Entre-deux-guerres ; Quiberon l’est depuis la in du XIXe siècle. La dernière
référence négative pour La Turballe (« très sale ») a été relevée dans le
Guide Diamant : Bretagne de 1918 73. L’évacuation descriptive de ce qui est
estimé comme une pollution est reproduite par les caméramans amateurs
des années 1920 et 1930, résumant le littoral breton à un réservoir d’un
temps lissé par une bourgeoisie incapable de rendre compte de ses aspé-
rités, dédié uniquement au bonheur ou à la méditation 74.
•
Il serait injuste de considérer que les auteurs de guide peuvent rendre
totalement idéal un site, quel qu’il soit. Leur rôle n’en reste pas moins impor-
tant : ils renforcent les atouts des destinations, de cette manière encouragées
à être mieux mises en valeur localement, et éventuellement réduisent l’impact
de leurs défauts. Dans un premier temps, jusqu’au moins la première massi-
69. LEVRON, Jacques, op. cit., p. 61.
70. BÆDEKER, Karl, Le Nord-Ouest de la France, de la frontière belge à la Loire, Leipzig, Karl
Bædeker éditeur, 1902, p. 377.
71. ANONYME, Bains de mer de Bretagne…, op. cit., p. 119.
72. ANONYME, Bretagne, côte sud, Chemin de fer de Paris à Orléans, 1928, p. 8.
73. ANONYME, Guides Diamant : Bretagne, Paris, Hachette, 1918, p. 157.
74. LE GALL, Laurent, « Le temps recomposé ; Films amateurs et sociétés littorales dans la
Bretagne des années 1920 et 1930 », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, septembre
2010, p. 141-144.
111
Johan VINCENT
ication touristique (tournant XIXe-XXe siècles), les éditeurs ont dû cerner les
dynamiques territoriales, pour construire un discours qui a été rapidement
repris par les populations locales. Les effets d’entraînement ont survalorisé
les territoires dynamiques, qui ont dû, au XXe siècle, s’adapter, ou adapter
les guides (selon les situations), pour continuer de proiter de ces mannes
touristiques. Pour Hélène Hatzfeld, décortiquant la demande actuelle, le site
remarquable est celui qui ajoute des valeurs esthétiques aux valeurs d’an-
crage historique 75. Le guide y contribue pleinement. Le passage au modèle
économique payant des guides nationaux, en 1920 pour le guide Michelin par
exemple 76, peut avoir également renforcé l’exigence des lecteurs, désireux
de découvrir, ironiquement, de « vrais » sites touristiques. Les communes
littorales où l’activité balnéaire est marginale, voire nulle, peuvent faire l’objet
de critiques, ce qui, d’une certaine manière, permet de mettre à nouveau en
avant les autres espaces décrits, sans troubles pour les affaires des éditeurs
de guide. En élaborant une grille de lecture des sites, en « régionalisant » la
destination, le guide permet une assimilation plus importante du discours.
Malgré un recopiage partiel d’une édition à l’autre, le discours n’est pas
igé : le guide relaie la perception et non la réalité du site. Marc Francon, à
partir du Guide Vert Michelin, a déjà constaté le recyclage des informations
et la normalisation afichée de la curiosité, propices à l’ignorance de sites
ou monuments qui seront, plus tardivement, déclarés intéressants 77. C’est
la perception qui entraîne la découverte de sites, selon le même principe
de la validation (par l’afluence, par les « impératifs souhaités » par les
touristes). Le sens commun, la tradition, une sorte de consensus culturel,
évoqués par Marc Francon, ne sont pas les seuls référents, sauf dans le
discours de présentation de l’initiative, pour des raisons morales – ces réfé-
rents sont moins attaquables que l’afluence pour l’afluence. La mécanique
de la distinction, découverte par Thorstein Veblen, est un moteur puissant
dans le tourisme, notamment pour des questions d’image. Elle s’insère dans
de nouveaux projets, dans de nouvelles pratiques, qui amènent des per-
ceptions différentes du site et donc une grille supplémentaire de lecture,
sans toujours faire table rase des précédentes références : par exemple, à
partir de l’Entre-deux-guerres, le retour à la nature (camping, naturisme…)
en Europe nécessite des adaptations aux usages jusqu’alors inconnus et
dont les guides s’empareront, essentiellement après la guerre. Ils sont à la
fois l’objet d’un déterminisme conservateur et l’un des meilleurs médias
de l’innovation, quand elle est socialement acceptée : le tourisme est fait
d’ambivalences…
75. HATZFELD, Hélène, « À la recherche d’un bien commun : la demande de paysage »,
dans : MARCEL, Odile, dir., Paysages modes d’emploi ; Pour une histoire des cultures de
l’aménagement, Seyssel, Éditions Champ Vallon, coll. « Les cahiers de la compagnie du
paysage », 2006, p. 281.
76. FRANCON, Marc, op. cit., p. 5. À ma connaissance, il n’existe aucune étude scientiique
sur la variabilité de l’exigence du consommateur envers un produit, selon que celui-ci
soit payant ou gratuit.
77. Ibidem, p. 46 et p. 48-49.
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