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Analyse du prologue de Lagarce

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OE 3 Le théâtre du XVIIès au XXIès 1ère

Etude de Juste la fin du monde, Lagarce, 1990


Parcours : Crise personnelle, crise familiale

TEXTE 1 – Prologue - Juste la fin du monde, Lagarce, 1990

INTRODUCTION

Présentation et enjeux de la scène :


La pièce Juste la fin du monde est le 1er de ses textes à avoir été refusé par tous les comités de
lecture et il ne sera jamais joué de son vivant. Après sa mort, la pièce entre au répertoire de la
Comédie-Française en 2008.
C’est un huis-clos familial qui met en scène 5 personnages d’une même famille. Le protagoniste,
Louis, explique dans un monologue sa décision de retourner chez lui, après une longue absence,
pour annoncer à ses proches sa « mort prochaine et irrémédiable ».

Cette pièce s’ouvre, comme dans les tragédies grecques, sur un prologue : Louis qui s’adresse
directement aux spectateurs sous forme d’une tirade monologuée. Ils savent d’emblée à quoi s’en
tenir : Louis va mourir et doit le révéler à sa famille, et il exprime sa difficulté à le faire.

Le prologue a ses origines dans le théâtre occidental antique : pro logos signifie « discours avant » et
désigne à l’origine la première partie de la tragédie grecque, avant la première apparition du chœur.

Lecture expressive

Problématiques possibles
 En quoi ce prologue annonce-t-il la crise personnelle mais aussi familiale à venir ?
 Quels sont les enjeux tragiques du monologue de Louis ?
 En quoi le prologue, qui remplit sa fonction traditionnelle, laisse-t-il le lecteur-spectateur dans
l’attente et l’incertitude ?

Annonce des mouvements du texte :


I - 1er mouvement (v 1-17) : Louis annonce qu’il va mourir
II - 2e mouvement : Louis décide de retourner dans sa famille pour annoncer sa mort prochaine

I - 1er mouvement (v 1-17) : Louis annonce qu’il va mourir

1) v 1 à 5 :

Le début du texte permet l’entrée dans le tragique : la mort inexorable du protagoniste


et la fatalité d’un destin implacable sont d’emblée révélées au spectateur.

LOUIS. — Plus tard, l’année d’après


– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que
je mourrai,
l’année d’après,

Le prologue s’ouvre sur une prolepse (= une anticipation) : Louis annonce des faits qui
se produiront plus tard.
 « “Plus tard, l’année d’après / J’allais mourir à mon tour ”».
Cette tonalité prophétique rappelle la tragédie grecque où le chœur tragique annonçait
souvent de façon énigmatique ce qui allait se passer.
Ici, c’est sa propre mort qu’annonce le personnage et on observe un flottement dans le temps,
un brouillage temporel énigmatique par la juxtaposition des références au futur, au passé et au
présent
- qui rappelle le jeu sur la temporalité présent dans la didascalie initiale : “Cela se passe (…)
un dimanche, évidemment, ou bien encore durant près d’une année entière” ».
 Plus tard‚ l’année d’après > 2 indications temporelles qui ouvrent vers le futur
 j’allais mourir à mon tour > utilisation de l’imparfait
« maintenant » > ancrage temporel dans le moment présent
Ce brouillage temporel donne au prologue une sorte de tonalité onirique et déstabilise le lecteur /
spectateur : Louis semble déjà mort, comme si sa voix était une voix d’outre-tombe.
> et aussi avancée l’idée que le temps se dérobe à la connaissance et à la maîtrise

Ainsi, le temps apparaît comme la véritable force tragique de cette pièce comme le
montrent l’insistance sur l’ancrage temporel :
- avec le retour anaphorique du vers de 4 syllabes « l’année d’après » qui vient rappeler l’action du
destin .
- ainsi, que plus généralement le champ lexical du temps (« “Plus tard », « ans », « nombreux
mois » , « fini” », tournure emphatique « c’est à cet âge que… » montre l’implacabilité d’un temps
dévorateur qui accule Louis à la mort.
- De plus, Jean-Luc Lagarce prend soin de préciser l’âge de son personnage. Il souligne la
jeunesse du condamné qui sera fauchée par la mort.
 J’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai
Ainsi, le personnage est sans illusion sur son sort, comme le montrent :
- la présence obsédante de la mort par la répétition du verbe « mourir » (= polyptote = proximité de
plusieurs formes verbales d’un même verbe)
- l’emploi du futur de certitude (je mourrai »)

2) v 6 à 17 :

La suite du texte présente ensuite les premières réactions de Louis :

de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire, à tricher,


à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini,
l’année d’après,
comme on ose bouger parfois,
à peine,
devant un danger extrême, imperceptiblement, sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste
trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt,
l’année d’après,
malgré tout,
la peur,

A l’approche de la mort, Louis confie avoir été gagné par une immobilité funeste.
>il apparaît comme un personnage figé dans l’inaction, la passivité
- répétition du verbe « attendre » + négations « ne rien faire », « ne plus savoir » = « sans
savoir » (l12)
- lexique de l’immobilisme physique : « à peine » + adverbe « imperceptiblement »
- De plus, l’anaphore du complément circonstanciel de temps « de nombreux mois » et l’utilisation
de l’imparfait inscrivent cette attente dans la durée.

La mort est évoquée comme un ennemi redoutable et violent,


- champ lexical de la violence : « danger extrême », « réveillerait l’ennemi », « détruirait” »
- l’anaphore « l’année d’après » vient perturber la syntaxe de la tirade > = il s’agit d’une
anacoluthe (rupture syntaxique dans une phrase). La maladie et la mort sont comme un parasite
qui vient s’incruster dans la phrase et empêcher tout sens, toute parole.

Dans ce face à face, le personnage s’efface lui-même progressivement :


- passage du « je » à l’emploi des pronoms « on » et « vous »
> anéantissement progressif du personnage mais aussi une forme de généralisation (qui crée un
lien, une empathie avec le lecteur)

Dans un vers court qui la met en valeur (« la peur » l. 14), le personnage avoue ainsi son
angoisse existentielle, sa peur de mourir.

II - 2e mouvement : Louis décide de retourner dans sa famille pour annoncer sa mort


prochaine

prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre,


malgré tout,
l’année d’après,
je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage,

1) le retour dans la famille


La répétition de « malgré tout » suggère un retournement de situation : Louis décide
finalement de mener un combat contre la maladie et la mort en revenant dans sa
famille.
Il affirme sa volonté d’action
- emploi du verbe « décider » + retour de la 1ère personne (abandonnée depuis la l. 6)
- énumération de 4 verbes d’action à l’infinitif = affirmation du personnage en mouvement, en
action

Louis annonce un retour à ses origines


- « retourner les voir, revenir sur mes pas» : la répétition du préfixe « re » suggère un retour aux
sources qui est un combat contre le temps qui passe.
- Lagarce utilise la polysémie de l’expression «faire le voyage» pour évoquer le passage
symbolique de la vie à la mort. > Ici, Louis conjure momentanément la mort par un voyage
inversé, qui est une remontée dans le temps, un retour dans le cocon familial.
- Toutefois le « les » qui semble curieusement dépourvu d’affectivité, repris plus loin par « eux »
suggère une certaine froideur/distance à l’égard des autres membres de la famille. D’ailleurs, on
peut se demander si le « risque » évoqué par Louis à la ligne 18 n’est pas le fait de retourner chez
lui annoncer sa mort, plutôt que la mort elle-même.

2) puis Louis évoque la manière dont il annoncera sa mort à sa famille :

pour annoncer, lentement, avec soin, avec soin et précision


–ce que je crois –
lentement, calmement, d’une manière posée
– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux, tout précisément, n’ai-je pas toujours été un
homme posé ?,
pour annoncer,
dire,
seulement dire,
ma mort prochaine et irrémédiable,
l’annoncer moi-même, en être l’unique messager,

Jean-Luc Lagarce crée un effet de théâtre dans le théâtre : Louis devient le metteur en
scène de son annonce.
- à travers la multiplication des compléments circonstanciels et notamment des adverbes de
manière « lentement, avec soin, avec soin et précision, lentement, calmement, d’une manière
posée », il envisage la façon dont il va jouer la scène de l’aveu.
- Les répétitions de certains compléments (« avec soin », « lentement » et la répétition de l’adjectif
adjectif « posé » qui désigne la sérénité montrent les précautions oratoires du personnage tout
autant que le « soin » qu’il souhaite apporter à l’annonce qu’il va faire.

- Le personnage prend aussi son temps pour être le plus précis possible dans son
introspection et dans le dévoilement de sa réflexion face aux lecteurs/spectateurs. Il met
en scène sa pensée et s’auto-analyse, dans un effort de sincérité et dans la recherche de
la justesse, du mot juste.
- utilisation de l’épanorthose = figure de style consistant à revenir sur ce qu’on vient d’affirmer,
pour nuancer, corriger, préciser, reformuler…(« avec soin, avec soin et précision »)
- proposition incise « ce que je crois » = discours dans le discours, personnage se montrant en train
de réfléchir, mettant en scène sa pensée = auto-analyse

Ainsi, ce prologue qui joue le rôle de scène d’exposition permet de présenter le


personnage principal mais aussi l’intrigue de la pièce.

- le personnage met en place un début d’autoportrait


- La répétition de l’adjectif « posé » insiste sur le caractère serein et réfléchi du personnage.
> encore une façon de braver la mort ou du moins de dépasser son angoisse existentielle : Le
personnage met en scène l’annonce de sa mort, dans une volonté de maîtrise
- Mais il s’agit peut être d’une manipulation de l’image qu’il veut donner de lui-même aux
spectateurs et surtout à sa famille
En effet, son caractère serein semble contredit par l’interro-négative rhétorique (= oratoire) « n’ai-
je pas toujours été pour les autres et eux… ? » :=> il s’agit peut être seulement de l’image que
Louis renvoie aux autres et non de sa vraie personnalité > Louis semble souligner un décalage
entre son identité familiale, sociale et sa vraie identité, plus complexe et tourmentée.

Le prologue permet également de présenter l’intrigue de la pièce :


- on comprend en effet au champ lexical de la parole («annoncer » - trois répétitions du
verbe- , « dire », « messager” »), que le coeur de l’intrigue est l’aveu de Louis à sa
famille.

- de plus, Louis veut « être l’unique messager » de cette nouvelle : le terme « messager » rappelle la
figure des chœurs chez Sophocle et renvoie donc encore une fois à la tragédie.
 La place de Louis est ici particulière : il est à la fois victime du destin et mais également voix
du destin comme s’il pouvait dominer la fatalité par l’annonce qu’il s’apprête à faire.

3) Ainsi le prologue se clôt sur ce combat du personnage pour rester illusoirement maître
de son destin, en exprimant sa volonté de dominer la situation.

et paraître
– peut-être ce que j’ai toujours voulu, voulu et décidé, en toutes circonstances et depuis le plus
loin que j’ose me souvenir –
et paraître pouvoir là encore décider,
me donner et donner aux autres, et à eux, tout précisément, toi, vous, elle, ceux-là encore que je
ne connais pas (trop tard et tant pis),
me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et
d’être, jusqu’à cette extrémité, mon propre maître.

Mais le personnage fait preuve d’ironie tragique : avec lucidité, il souligne son
sentiment illusoire de ne pouvoir décider de sa vie, puisque ce combat de la volonté
contre le destin est perdu d’avance.
- Ainsi, au champ lexical de la volonté : «voulu », « voulu et décidé », « décider », « être
responsable de moi-même », « mon propre maître » = volonté de maîtrise + affirmation du
pouvoir de décision
- S’oppose le lexique de l’illusion : répétition du verbe « paraître » (en écho au verbe « tricher » de
la ligne 5) + adverbe « peut-être » + « illusion ».
Bien que le GN qui clôt la tirade monologuée soit « mon propre maître », le personnage
a pleinement conscience de son destin inévitable.

Il instaure de plus une complicité avec les spectateurs en exploitant la double


énonciation : le jeu des pronoms (« toi, vous, elle ») lui permet des adresses directes aux
spectateurs. L’action se donne ainsi comme spectacle, avec une certaine confusion entre le public
interpellé et les personnages concernés par le retour de Louis. Et en impliquant les spectateurs
par ses apostrophes complices, le protagoniste souligne que nous partageons tous la
même condition mortelle, que nous appartenons à une communauté fraternelle soumise
au même sort.

CONCLUSION :
Bilan et retour sur les enjeux de lecture :
Le prologue est la 1ère confrontation du spectateur avec le protagoniste de la pièce et
remplit sa fonction d’exposition. Ce qui semble être l’enjeu principal de l’intrigue est annoncé :
l’aveu de Louis à sa famille de sa mort « prochaine et irrémédiable ». Les thèmes-clés de la pièce
sont donnés : la mort, la difficulté ou l’impossibilité de dire, l’obsession du temps, le destin
inéluctable et implacable, la volonté de maîtrise et la résistance à la fatalité.

Le lecteur-spectateur est aussi déstabilisé par ce prologue, plein d’ambiguïtés : il est placé
dans l’incertitude du brouillage temporel instauré et face à un personnage complexe et
étrange : à la fois protagoniste et narrateur, victime de la fatalité et messager du destin, voix
d’outre-tombe ou monologue intérieur d’un personnage en pleine introspection. Le lecteur-
spectateur découvre aussi une écriture très « moderne » qui s’apparente autant au genre
poétique qu’au genre théâtral, qui brise les codes habituels de l’écriture dramatique et qui progresse
dans un flot ininterrompu, l’ampleur syntaxique et la reformulation sémantique se mettant au
service d’une pensée en train de se construire sous nos yeux. (pièce écrite sous forme de versets
poétiques, et prononcée d’un même souffle (la scène ne comporte qu’un seul point, à la fin).
 C’est une approche déstabilisante pour le lecteur et le spectateur,
On comprend ainsi que la parole a la force la plus essentielle des actions et qu’elle est au
cœur des enjeux de la pièce : « juste » dire mais aussi dire « juste » et dire vrai, dans un souci
d’exactitude, de fidélité à la pensée, de recherche de la justesse.

Ouvertures possibles :
- La pièce reprend la thématique biblique du retour du fils prodigue mais celle-ci est
détournée ici, car on note l’impasse tragique du retour : le fils prodigue « ne revient pas à la vie
», mais il est voué à une mort prochaine, soumis à la fatalité de sa condition humaine.

- L’auteur propose une intrigue déceptive, ne répondant pas aux attentes du spectateur quant à
l’aveu de Louis à sa famille. Après le prologue, il est confronté à des personnages ne
parviennent pas à communiquer ; se perdent en banalités ; les malentendus et quiproquos
provoquent disputes et crise familiale. Louis ne parvient pas à dire ce qui lui tenait tant à cœur.
Mais sans doute que l’enjeu de la pièce est ailleurs. C’est avant tout une tragédie du langage
et un drame de l’incommunicabilité, bien plus qu’une crise personnelle et familiale.

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