LL1 « Roman », Les Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870
Introduction
C’est en 1870 que Rimbaud écrit les poèmes des Cahiers de Douai. Ceux-ci se répartissent en deux cahiers : le premier
compte quinze textes, dont « Roman », tandis qu’on en dénombre sept dans le second. Ces poèmes, ceux d’un adolescent
extrêmement doué et qui a beaucoup lu ont pour la plupart été écrits lors de ses fugues. On y sent le jeune garçon animé
d’un grand désir de liberté, d’une forme de révolte aussi contre l’ordre établi. C’est également l’occasion de manifester
ses premiers émois amoureux.
« Roman » est un poème composé de huit quatrains d’alexandrins, regroupés deux par deux en quatre sections à la
manière de chapitres de roman. Le poète narre la rencontre d’une jeune fille à l’occasion d’une sortie vespérale.
Comment, à travers un récit romanesque et chargé d’autodérision, Rimbaud nous raconte-t-il une histoire d’amour
adolescent ?
Nous pouvons proposer quatre mouvements pour ce texte, qui se succèdent de chapitre en chapitre. I) L’insouciance
adolescente II) Les premiers émois amoureux III) La rencontre d’une jeune fille IV) Le dénouement
Le titre :
Le titre paradoxal manifeste une certaine forme d’humour et d’autodérision, et joue sur les genres : formellement nous avons sous
les yeux un poème et a priori pas un roman, en dépit des chiffres romains qui surplombent chacune des paires de quatrains.
Rimbaud joue sur les mots et sur la proximité entre le terme « roman » qui désigne un récit fictif, et la romance qui rapporte une
histoire d’amour, une amourette aussi.
I) L’insouciance adolescente (vers 1 à 8)
On remarque tout d’abord l’emploi du pronom personnel indéfini, qui permet de généraliser le propos et d’établir une
certaine distance du poète vis-à-vis de son texte, en évitant le recours attendu au « je ». Grâce à ce « on », l’histoire se
dégage de son caractère personnel et prétend à une certaine universalité : chacun peut se reconnaitre dans ce pronom. Par
ailleurs, le vers pris dans son ensemble exprime bien une forme de dérision. Ainsi, on reconnait chez Rimbaud
l’adolescent joueur qui ménage une stridence au milieu de son vers grâce à la diérèse sur le mot « sérieux », comme pour
miner le terme de l’intérieur et valider le sens de son vers.
L’emploi original des tirets aux vers 2 et 4 marque une rupture, le passage à l’action et à un moment unique et
remarquable. Ce moment est d’ailleurs précisé avec « un beau soir » au vers 2 et « les bons soirs de juin » au vers 5,
ainsi que le lieu : Il s’agit de sortir de la ville et de se rendre « sous les tilleuls verts de la promenade », loin des bars que
l’on avait l’habitude de fréquenter.
Rimbaud convoque les différents sens, les mêle aussi par des effets de synesthésie : l’ouïe, avec « les café tapageurs »,
« le vent chargé de bruits », la vue avec « les lustres éclatants », « les tilleuls verts », l’odorat avec les « tilleuls sentent
bon », les « parfums de vigne » et les « parfums de bière », le toucher enfin, avec l’air « si doux » …Nous sommes ainsi
conviés à une fête des sens, celle d’un adolescent un soir de juin, au contact avec la nature. On relèvera les différentes
sonorités, véritables harmonies imitatives : au vers 3 des allitérations en [t], d’une certaine violence, comme pour
signifier le caractère animé des lieux délaissés par l’adolescent ; au vers 5, des allitérations en [s] et en [f] au vers 8 qui
évoquent la douceur de la nature ; Les assonances en [en ], [on] et en [um] permettent d’étirer les vers. De plus, la
subordonnée de conséquence au vers 6 montre les effets apaisants de cette douceur : « L’air est parfois si doux qu’on
ferme la paupière ». Le rêve n’est pas loin.
Dans ces deux quatrains, on ressent l’essence de l’adolescence, prise entre deux âges : l’enfance avec « la limonade » et
l’âge presque adulte avec « les bières », mais aussi les « vignes ». Le thème de l’alcool est bien présent et débouchera
plus loin sur celui de l’ivresse des sensations. C’est aussi une intense sensation de bien-être qui s’exprime dans ces vers :
on relèvera la position à la césure de « bon » au vers 5, répété deux syllabes plus loin, comme pour insister sur le
caractère exceptionnel, voluptueux du moment vécu, lorsque l’on s’éloigne de la ville. A tout cela s’associe l’emploi de
la ponctuation expressive qui exprime la joie.
II) Les premiers émois amoureux et sensuels
Au vers 9, le tiret et l’emploi de « voilà » marquent le surgissement d’une rêverie amoureuse. On imagine alors le poète
sous les tilleuls de la promenade, levant la tête, et voyant un coin de ciel se découper dans les branches. « Le tout petit
chiffon » peut suggérer la robe d’une jeune fille, tandis qu’on peut associer « la mauvaise étoile » aux pensées de
l’adolescent. Si cette rêverie peut avoir une dimension romantique, elle est comme atténuée par la répétition à trois
reprises de l’adjectif « petit ». Cependant, il se dégage de cette évocation une certaine sensualité un peu craintive avec
« les doux frissons » au vers 12, et la blancheur virginale de l’étoile, qui contraste avec « l’azur sombre » placé en rejet
au début du vers 10. Rimbaud crée aussi de la douceur avec l’allitération en [f] et l’assonance en [on] de « fond » et
« frisson » avec un effet de rime intérieure. (On retrouvera une évocation comparable des étoiles dans « Ma bohème »).
On observe une forme d’extase manifestée au vers 13 par les deux points d’exclamation dans le premier hémistiche.
Pour un adolescent de dix-sept ans, le mois de juin se confond avec la montée du désir amoureux. Le motif de la
« sève » devenue « champagne » débouche sur une forme d’ivresse intérieure du jeune homme exprimée par le champ
lexical suivant : « griser », « monte à la tête », « divague ». Tout cela concourt à une métaphore explicite du désir
sexuel. Les points de suspension en fin de vers 14 et 16 miment cette montée du désir, tout comme les variations de
rythme dans chacun des vers de la strophe. Enfin, les vers 15 et 16 proposent une comparaison sensuelle du baiser en
attente, qui « palpite » au bord des lèvres comme une « petite bête » ; des allitérations en [p] et en [t] donnent de la vie
et de l’urgence à cette évocation.
III) La rencontre avec la jeune fille
Le vers 17 manifeste tout l’émoi du jeune garçon dont le « cœur fou Robinsonne à travers les romans ». Le
néologisme « robinsonne » fait allusion à l’histoire de Robinson Crusoé narrée dans le roman éponyme ; il établit
ainsi un lien entre la littérature et l’expérience vécue par cet adolescent qui rêve d’aventures, tout en rappelant de
façon implicite le titre du poème.
Au vers suivant, la conjonction de subordination « lorsque » met fin à cette robinsonnade romanesque et met en
scène l’apparition d’une jeune demoiselle et de son père, nous livrant un portrait anonyme, imprécis, presque stylisé.
Ces personnages pourraient d’ailleurs presque sortir d’un roman, « sous la clarté d’un pâle réverbère ». La scène est
amusante par l’obstacle que constitue le père ; c’est d’ailleurs l’occasion pour Rimbaud de s’attaquer à l’ordre
bourgeois en évoquant ce « faux col effrayant ». On notera d’ailleurs l’antithèse entre les termes « charmant » et
« effrayant ».
Rimbaud peint avec ironie et autodérision une jeune fille particulièrement joueuse et espiègle, consciente de l’effet
de ses charmes sur le jeune garçon « immensément naïf ». Les allitérations en « t » miment par harmonie imitative le
son des talons des bottines sur le trottoir et les points de suspension au vers 23 expriment la surprise du garçon,
complètement séduit. Le rythme des vers de cette strophe traduit les mouvements vifs de la demoiselle.
Par ailleurs le passage du pronom personnel indéfini « on » au pronom « vous » désigne le lecteur ou l’auteur.
Enfin, le dernier vers de la strophe 6 montrent d’une part les effets de cette rencontre, et préfigure « les sonnets » de
la strophe suivante », comme si l’amour activait la création poétique.
IV) Le dénouement
Dans la strophe 7, Rimbaud jette un regard chargé d’ironie sur lui-même. On repère tout de suite la répétition des
deux premiers hémistiches aux vers 25 et 26 : « vous êtes amoureux ». On sent ici le poète figé dans une situation,
complètement dépendant de cette emprise amoureuse. Cette autodérision s’applique aussi à la production poétique
du jeune homme, avec des « sonnets » inefficaces, ainsi qu’aux jugements que ses amis portent sur lui : l’amour rend
ennuyeux. Le dernier vers de la strophe marque une rupture avec l’adverbe « puis », tandis que la jeune fille se
trouve idéalisée grâce à l’expression hyperbolique et déifiante « l’adorée ». Les points de suspension laissent place à
l’imagination de scénarios opposés.
La strophe 8 marque la fin du « roman ». Au vers 29, après l’évocation du fameux soir de la réception de la lettre,
désormais précédée du déterminant démonstratif « ce », les points de suspension ménagent un suspense. Cependant,
la reprise des vers de la première strophe dans un ordre un peu différent laisse penser à un retour au point de départ
de la première strophe. Le vers 31 résonne comme un constat ironique et désabusé d’une histoire presque
universelle. Il est grand temps de demander « des bocks et de la limonade » pour clore cette expérience adolescente.
Conclusion :
Dans ce poème, Rimbaud raconte les premiers émois amoureux d’un jeune homme. Encore sensible au rapport romantique avec
la nature, il situe l’anecdote dans le cadre d’une promenade estivale et montre l’ivresse des sens dans cette nature.
Autobiographique en partie, ce poème développe un lyrisme revisité par la distance humoristique et l’autodérision. Le titre
paradoxal s’interprète différemment à la fin de la lecture : « Roman » désigne ce poème narratif, mais aussi des rêves fous
d’amour à l’improbable issue, caractéristiques de l’adolescence désireuse de s’émanciper de l’enfance. On soulignera aussi le jeu
sur les genres littéraires, révélateur d’un Rimbaud qui cherche à s’émanciper d’une approche traditionnelle de la littérature.
Ouverture : le poème « rêvé pour l’hiver », dans lequel on suit un rêve amoureux de Rimbaud, dans « un petit wagon rose avec
des wagon bleus ».