Sacrifice : Antiquité, Jésus, Disciple
Sacrifice : Antiquité, Jésus, Disciple
- Le sacrifice antique
- Le sacrifice de Jésus
- Le sacrifice du disciple
Le Sacrifice antique
L'échange est l'expression la plus générale des rapports entre les êtres. Chaque
créature reçoit quelque chose de toutes les autres, et leur rend autre chose. Entre
systèmes solaires et planétaires, entre les minéraux, les plantes et les animaux, entre
la mer et l'atmosphère, entre l'homme et la Nature, entre les mondes invisibles et les
visibles, entre les dieux et les démons, entre les hommes eux-mêmes, entre
l'homme enfin et Dieu, tout n'est qu'échanges : obligatoires ou délibérés, cupides ou
généreux, involontaires ou conscients.
Ces contrats innombrables, lorsqu'ils sont tacites, forment le jeu normal des lois
qui régissent la vie universelle. Lorsqu'ils sont exprès, ils résultent de l'impérieux
besoin qu'un être éprouve d'un secours extraordinaire. Sans entreprendre ici une
énumération fastidieuse de tous les cas que présentent les situations physiques,
morales, intellectuelles ou spirituelles dans lesquelles les créatures peuvent
mutuellement se trouver, je considérerai seulement celles d'entre elles qui
ressortissent au domaine religieux.
Il m'est impossible d'analyser ici dans leurs formes et dans leur esprit les rituels
vénérables élaborés par Fo-Hi, par Vyasa, par le premier Zoroastre, par Moïse,
conformément aux besoins de leurs peuples et à leurs compréhensions de la vie
universelle. Il me faudrait pour cela toute une année de causeries.
Mais nous allons, si vous le voulez bien, jeter un regard d'ensemble sur les
conceptions hindoues du sacrifice, puis analyser rapidement les principaux
éléments du culte antique le plus près du nôtre : le culte israélite. Nous nous
rendrons compte ainsi, autant qu'il est possible dans un si court espace, des
croyances préalables qu'il suppose et des moyens mis en oeuvre pour faire
descendre sur les hommes telle des forces supé-rieures qu'ils ont crue capable de les
aider à vivre.
***
C'est l'Inde, je crois, qui offre du sacrifice la matière la plus riche; il faudrait des
années pour l'épuiser. Je ne me permettrai de dire ici que quel-ques vues très
générales.
L'un des Brahmanas, le Çatopatha, enseigne que la Création tout entière n'est qu'un
immense et continuel sacrifice, le premier et le dernier, le principe, le modèle et le
terme de tous les sacrifices. Car le Seigneur (Pradjapati) y préside comme prêtre,
comme victime, comme agent (feu) et comme bénéficiaire ou destinataire. Nous
retrouverons une thèse semblable dans la théologie catholique.
Le sacrifice, ajoute le même livre, pour que la vie du monde demeure normale, doit
être continu : non point une suite de cérémonies distinctes, mais une trame sans fin
d'holocaustes et d'hommages tendue de toute la surface de la terre sacrée jusqu'à
toute la superficie des univers visibles et invisibles qui roulent rythmiquement
autour du point originel. Il va partout et tout converge vers lui; il fait descendre les
dieux, et monter l'homme aux séjours célestes; il est pour lui la seconde naissance,
la troisième étant la libération définitive.
Au regard du Brahmane, tout est sacrifice : la nourriture qu'on jette aux animaux;
l'aumône donnée au mendiant; l'offrande funéraire qui nourrit les mânes et les attire
près du foyer familial; le culte rendu aux dieux qui se nourrissent de la fumée du
bois, des graines, des parfums; l'ascé-tisme du Yogi tendu vers l'Absolu.
A leur tour, les animaux aident l'homme; le pauvre secouru efface des péchés; les
ancêtres protègent les fils pieux; les dieux envoient la santé, la chance et la
richesse; et Parabrahm délivre son dévot.
Il paraîtrait que, dans les siècles primitifs, on a sacrifié le bouc, la brebis, la vache,
le cheval et même l'homme. C'étaient des complications du rite originel, lequel se
contentait de nourrir le feu tutélaire avec du bois et des aspersions de beurre et de
soma. Le brahmanisme revêtit d'une force mystérieuse et d'un sens secret les
paroles toutes simples dont les assistants accompagnaient la nais-sance du feu : ce
furent les mantrams ou incantations. Mais en même temps se concréta l'idée qui est
à la base de la magie : à savoir que la forme matérielle de l'acte religieux
commande son effet spirituel et que, par suite, toute erreur, même involontaire,
même minime, dans la célébration du rite, entraîne, pour le prêtre comme pour les
assistants, des catastrophes inévitables, absolument comme ferait dans la chaufferie
d'un paquebot l'erreur machinale d'un mécanicien.
Les mêmes idées générales se retrouvent dans l'Avesta, dans les hiéroglyphes
égyptiens, dans les livres de Moïse. Etudions ces derniers; le plan de cette science
mystérieuse y apparaît plus net, plus simple que partout ailleurs, et aussi complet.
***
Moise dispose les cérémonies de son culte en deux catégories : les sacrifices
proprement dits et les rites animés par les sacrifices.
Etudions l'holocauste.
Tout d'abord, il faut noter que la religion juive est essentiellement monothéiste. A
l'époque, en effet, où Moïse la promulgua, bien que les autres religions proposaient
aussi un Dieu suprême à l'adoration de leurs dévots, elles peuplaient les mondes et
les espaces cosmiques d'une multitude de divinités secondaires à qui incombait la
gérance des nombreuses fonctions de la vie univer-selle, et vers qui montaient les
prières des foules plus soucieuses de voir leurs désirs réalisés que d'attendre, dans
une stoïque résignation, l'épuisement de leurs destins. Tout, dans l'esprit de nos
ancêtres, obéissait à quelque dieu ou à quelque génie : non seulement la fortune
terrestre, la fertilité des champs, la santé, les phénomènes météorologiques, la
guerre, la paix, mais encore la course des planètes visibles et invisibles, les
migrations des ancêtres et les mouvements des fleuves de forces cosmiques. Il était
donc nécessaire à la vie religieuse de l'humanité que, sur un coin du globe, une
petite peuplade reçût et conservât jalousement le dogme de l'Etre unique, cause
première et maître suprême de toute la création. Il fallait que ce peuple maintînt
entier ce dépôt de la Révélation primitive; il fallait à ce peuple une imperméabilité,
une opiniâtreté, un orgueil de race tels qu'aucune influence étrangère, qu'aucune
invasion ne pussent l'entamer. Aussi remarque-t-on chez les Hébreux les défauts de
ces vertus, de même que les racines du chêne contiennent à l'état nocif les baumes
bienfaisants de ses feuilles et de ses fruits. Telle est la cause de la sévérité de la loi
de Moïse et de la dureté de ses commandements. Telle est la raison pour laquelle le
Dieu du Sinaï est terrible, jaloux, vindicatif et si peu pitoyable.
Ainsi, dans l'holocauste, la victime : taureau, bouc ou bélier est mâle, et porte des
cornes, marque de vitalité. Cette victime est brûlée, consumée dans l'élément actif
par excellence, le feu. Le prêtre imposait d'abord les mains sur la
tête de l'animal, pour lui communiquer son âme, c'est-à-dire pour que l'âme de la
victime monte vers le Très Haut, à la place de celle du prêtre. Lorsque la victime
est égorgée sur l'autel, quelques minutes plus tard, dans l'espace second où vibrent
les dynamismes occultes, les choses se passent comme si le sacerdote s'était lui-
même immolé.
L'autel est rectangulaire, chacun de ses côtés faisant face à un point cardinal.
Suivant la science égyptienne,
le nord correspond à l'élément feu,
le sud, à l'élément terre.
l'est, à l'élément air,
l'ouest, à l'élément eau.
Aussi la victime était elle immolée sur le coté nord de l'autel, mais la tête tournée
vers l'ouest, symbole de son retour à la substance-mère. Une fois le cadavre
écorché, dépecé, lavé dans le réservoir placé à l'ouest, les graisses étaient brûlées à
l'est, et la fumée montait dans l'air. La rampe par laquelle on montait sur la plate-
forme de l'autel aboutissait au sud; du sol, emblème du monde matériel, le
sacrificateur et la victime montaient vers le nord, sur l'autel symbole de ce pôle
dynamique où se concentrent les énergies vitales de la planète, sublimisées, pour
s'élever vers les mondes supérieurs. L'antique croyance que c'est par le pôle nord
que partent de la terre les âmes libérées appuie cette même notion. D'ailleurs, les
prêtres égyptiens pensaient, comme Moïse, que la race blanche, toute nouvelle
encore à ces époques fabuleuses, et dernière née de la Terre, venait du pôle nord.
Le sang de la victime était aspergé sur les quatre parois de l'autel. De même que
l'eau des nuages, considérée comme le sang de la terre, féconde le sol en l'arrosant,
de même le sang, véhicule de toute la vitalité physique de l'animal, dynamisé en
outre par la consécration préalable, vitalise les pierres inertes, les sature d'énergie,
les change en centre d'attraction pour une multitude de créatures invisibles, et
transforme l'autel en une sorte de pôle attractif qui fait descendre du haut du
firmament et de la ténèbre des atmosphères occultes les foudres toutes-puissantes
de Celui que l'on ne nommait pas. Le sang joue le rôle essentiel.
Quant aux chairs, dans certains cas, on les réduisait en cendres, qui s'amoncelaient
sur le côté sud de l'autel. Le sud était considéré comme le lieu bas, le lieu inférieur,
où s'accumulaient tous les résidus inertes, toutes les corruptions de la planète; on
plaçait là les sombres portes de l'enfer. Le sacrifice qui comportait la combustion
totale de la victime était dit sacro-saint, parce qu'en effet rien de vivant ne restait,
les sels de la cendre étant des substances mortes; tout ce qui, après la mort de
l'animal, possédait encore une vitalité diffuse, s'était répandu dans l'atmosphère
seconde, comme la fumée s'élevait dans l'atmosphère physique. Cette
consommation complète se pratiquait surtout pour les sacrifices purificatoires : le
sacerdote se chargeait des péchés du peuple et devenait ainsi victime; puis il
transportait sa qualité de victime sur l'animal, et ce dernier, tué, puis brûlé, empor-
tait en même temps dans les ondes de sa vie physique dématérialisée et dans les
remous de son âme libérée, les larves obscures engendrées par les péchés du
peuple. Car les prêtres d'Osiris et, à leur
suite, les Kabbalistes, croyaient à l'existence d'une âme corporelle, attachée aux os
et à la chair, et d'une âme spirituelle, la vitalité proprement dite, attachée au sang.
Les Israélites pauvres pouvaient offrir un pigeon mâle à la place d'un quadrupède.
Parmi les oiseaux, le pigeon était marqué de l'élément feu, donc en correspondance
avec l'énergie créatrice universelle.
Sur l'autel des holocaustes, un feu perpétuel devait être entretenu, car, par delà le
plus haut des empyrées, fulgure perpétuellement le feu de Jéhovah.
La victime doit brûler toute la nuit. En effet, les courants de forces qui forment la
vitalité magnétique de la terre changent de polarisation quatre fois par vingt quatre
heures. Il importe que l'émission sacrificielle continue de monter vers le Seigneur
par chacune des quatre portes que laissent quelques instants ouvertes les quatre
changements de sens quotidiens du magnétisme terrestre.
Or, dans ces entraînements isolés que sont les cérémonies du culte, la pureté
corporelle et la pureté fluidique étaient à obtenir, puisque, pour l'homme du
commun, le sacrifice n'était que le moyen de recouvrer sa pureté morale. Voilà
pour-quoi le prêtre, qui tient devant Jéhovah la place du pécheur, accomplit un
rituel si minutieux.
Revenons à nos gâteaux. S'ils ne devaient être ni levés, ni sucrés, il était prescrit
de les saler. Le sel, en effet, représente la fleur de la matière; il arrête
effectivement les fermentations organiques, il régularise les échanges et entraîne les
impuretés. Ses cristaux symbolisent la sagesse ou, mieux, la sapience, cette
quintessence du savoir; c'est pour cela que le Lévitique voit en lui le sceau de
l'alliance avec Dieu. Toute une initiation était bâtie, en Egypte, sur la
cristallographie; le Christ nous la rappelle d'ailleurs, Lui qui fut la pierre rejetée et
qui, hélas ! l'est encore pour nous.
On pouvait offrir aussi des grains concassés et grillés, un peu d'huile et d'encens; le
prêtre en faisait brûler une poignée sur l'autel, et le surplus lui revenait.
***
Selon les théories égyptiennes, adoptées par Moïse, une nation, celle des bords du
Nil ou bien la multitude errante dans le désert, une nation adoratrice du vrai Dieu
représente en petit, sur le coin de terre où elle vit, les peuples innombrables des
cieux invisibles et leurs organisations zodia-cales. Ainsi étaient les douze
circonscriptions de Misraïm et les douze tribus d'Israël. Il existe bon nombre de
savantes études sur le symbolisme du zodiaque auxquelles ceux qui s'intéressent à
ces spéculations pourront se reporter avec fruit. De même que, dans l'organisation
cosmique, un lieu demeure entre tous sacré, séjour du Très Haut et de ses cinq
formes mystérieuses, de même, dans le royaume terrestre où vit le peuple élu, juif
ou égyptien -- car autrefois chaque peuple se considérait comme élu -- un lieu est
ménagé, ville sainte avec son temple où le peuple n'entre qu'après des purifications,
symboles de ses accom-plissements de la Loi, grâce auxquelles l'homme se rend
capable de monter jusqu'au séjour céleste.
Dans ce temple vivent les prêtres choisis comme sont les anges qui, devant la face
du Tout Puissant, chantent ses louanges et exécutent ses ordres; et les autels de
pierre, vitalisés par les invocations sacerdotales, par les parfums et par le sang des
victimes, deviennent les pôles négatifs attirant les forces positives des régions
supérieures.
Dans le culte de Moïse, en particulier, le peuple en route parmi les solitudes, c'est
le cosmos immense voguant sur le Néant originel. Le camp, avec ses douze tribus,
c'est le système de notre univers particulier. La tente sacrée, c'est le monde de la
gloire, la Shekinah, maison de l'Éternel. Les prêtres sont les choeurs qui se tiennent
sans cesse devant le trône de Dieu. Les fidèles et les victimes, ce sont les
offrandes, les aspirations et les espé-rances que toutes les créatures font monter
constamment vers leur Auteur pour Lui demander un secours, pour qu'Il efface leur
désobéissance, pour Lui présenter leurs louanges de remerciement et d'adoration.
Tel est le motif de cette identification double et constante du prêtre, d'une part avec
le fidèle offrant le sacrifice, de l'autre avec le Seigneur qui le reçoit. Notons bien
que cette identification n'est pas un geste symbolique, ni une allégorie morale; pour
les Israélites de ces époques, c'était un phénomène réel, une entrée des esprits de
ces hommes les uns dans les autres, et tous ensemble dans l'esprit de Dieu. C'est ce
caractère de substantialité réelle qui faisait la force des religions antiques, et il me
semble que le catholicisme tire-rait un renouveau d'énergie de la résurrection
prudente et motivée de cette croyance.
***
Parmi les nombreux rites israélites mus par le sacrifice, nous avons noté la
consécration du grand prêtre et celle de l'autel où l'on sacrifie des animaux mâles :
taureaux et béliers, le sexe mâle appartenant à Jéhovah.
On voit ici qu'un des deux oiseaux est offert à Jéhovah, l'autre lâché dans le désert,
servant d'indemnité au démon de la lèpre; les onctions et les aspersions sur les
endroits du corps réputés positifs et mâles, signifient bien l'effacement d'une
souillure contractée par le mauvais usage d'énergies de même ordre.
La faculté que possèdent les âmes animales de se charger des péchés commis par
les hommes est mise en relief de la façon la plus nette
dans le rite du bouc émissaire. Pour les anciens, le péché n'était pas seulement une
action perverse, une négation métaphysique; il était aussi une véritable souillure de
l'âme vivante, de l'esprit vital, et même de la matière physiologique. Pour l'effa-
cer, il fallait donc, à leur avis, une réparation matérielle, une purification fluidique,
et le repentir. Ce dernier élément moral se trouve peu exprimé dans les livres de
Moïse; mais ceux de David lui ont fait une grande place et lui ont donné
l'expression la plus pathétique. Le rite du bouc émissaire illustre ces théories.
***
L'homme, accablé par l'énorme Nature, poussé par des passions impérieuses,
accumule de ces maladresses que la notion du Bien lui révèle comme des péchés.
Ayant irrité son Dieu ou ses dieux, il tâche de les fléchir ou il implore leur aide
toute-puissante. Se butant aux murs du monde invisible, il y cherche des lézardes
qu'il puisse agrandir, il tente de séduire les gardiens des portes mystérieuses, il
essaie d'escalader ou de fracturer. Natu-rellement l'égoïsme, sous la forme
d'instinct de la conservation, l'inspire et aussi l'aveugle. Il s'imagine attendrir son
Dieu en lui offrant quelque chose, il saisit quelque créature plus faible et la pousse
devant lui, comme un bouclier, il la fait souffrir à sa place, non seulement en tuant
son corps, mais en jetant sur son âme hagarde les vampires infer-naux que ses
fautes attiraient sur lui-même. Tel est, à mon sens, le caractère essentiellement
mauvais du sacrifice antique. Fondé sur un calcul mesquin : j'offre un petit objet
dans l'espérance de recevoir un joyau; opérant sur ce qui est plus faible, par la
contrainte et la violence, avec l'espoir de rendre accommodant ce qui est plus fort;
supprimant de la vie corporelle, maléficiant de la vie immortelle; réduisant le
Seigneur à l'image de l'humaine lâcheté; sophistiquant la religion vraie, qui est un
entretien d'esprit d'homme à Esprit de Dieu, en l'enchaînant dans des rites et des
formules; et, du même coup, chargeant des plus lourdes chaînes ses aveugles
partisans, le sacrifice antique me représente la caricature invertie du véritable
sacrifice, du sacrifice unique et innombrable que célèbrent les êtres éternels devant
le trône de Dieu, et que nous nommons la Création.
Dans cette gloire perpétuelle, aucun coupable, aucun bourreau, aucun calcul,
aucune contrainte, aucune larme, aucune formalité. L'as-sistant, le prêtre, la
victime, l'autel, la prière et le Dieu agissent par l'enthousiasme innocent et libre de
l'Amour. La crainte ne paraît pas, mais seules la joie, la lumière et la paix.
Nous nous croyons aujourd'hui bien affranchis de certains préjugés auxquels
obéissait l'homme antique. Nous n'acceptons plus la vieille théorie des mondes
invisibles, ni la grande idée de Dieu. Nous ne voulons nous en tenir qu'au dehors,
nous voulons ignorer le dedans, l'au delà et l'en--deçà. Nous avons répandu sur
tous les modes de l'action et de la pensée la même erreur que les Anciens
professaient sur l'ordre religieux. Nous tenons les signes pour les seules réalités et,
quant à la vraie Réalité, nous la nions.
L'essai que je viens de tenter, vous avez le droit de l'étendre aux diverses fonctions
de la vie sociale, comme à celles de la vie individuelle. Nous devrions, plus sages
que le vieil Hébreu ou que le vieil Asiatique, nous devrions nous apercevoir que
tout ce qui fait notre orgueil de gens du XXe siècle, notre industrie, notre richesse,
nos arts, notre confort, notre philanthropie, notre science énorme, tout, tout cela, ce
n'est que symboles, signes, apparences et contenants. Nous devrions comprendre
que tout cela n'est que l'ombre renversée d'une
Présence formidable, mais méconnue, dédaignée, caricaturée. Nous devrions
apercevoir l'astre, par delà les nuages magnifiques mais fugaces; la cime, derrière
les brouillards, l'Etre, au dedans des existences. Nous devrions nous éprendre
d'Absolu.
Alors, nous pourrions mettre un peu d'Absolu dans ce décevant Relatif au milieu
des reflets duquel nous nous agitons; nous pourrions nous essayer à ce magnifique
grand'oeuvre dont, seul au monde, l'homme est capable. Ne nous lais-sons pas
séduire par le charme nuageux de l'un de ces Christ « naturalisés » que l'ironique
Asie pré-sente à la crédulité de nos intellectuels, comme une vieille nourrice agite
la poupée de chiffons pour faire taire un marmot criard. Le seul Christ possible est
l'incompréhensible Christ des chré-tiens. Si l'on s'éprend d'un dieu normal, logique
et qui ne soit que l'agrandissement d'un héros, on en vient vite à ne plus avoir de
dieu du tout. Le seul Dieu qui satisfasse notre inextinguible soif d'Infini, c'est
Celui-là qui nous dépasse infiniment : c'est Jésus. Mais à quoi bon faire
l'apologiste ? Jésus est le Maître : Il laisse rêver les sages et s'agiter les puissants :
Il les laisse faire leurs expériences, jusqu'à la fatigue et jusqu'au dégoût. C'est alors
qu'Il les attend. C'est alors que ces pauvres étourdis, enfin débarrassés de leurs
prestigieuses et vaines magnificences, verront luire, comme la dou-ceur de la plus
belle aurore, le regard fort et tendre de ce Jésus -- leur Maître et leur Ami -- contre
lequel ils dressèrent si longtemps leurs petites prérogatives, leurs naïfs systèmes et
leurs puérils mépris. La victoire, disent les stratèges, appartient à l'armée qui tient
un quart d'heure de plus. Le
Christ l'aura toujours, ce quart d'heure, puisque c'est Lui qui organise le Temps,
puisqu'Il ne S'offense jamais, ni ne S'irrite, ni même ne S'impa-tiente .
J'essaierai de vous décrire ces splendeurs, telles qu'elles se manifestent ici-bas,
dans notre second entretien.
LE SACRIFICE DE JÉSUS-CHRIST
Comme la distance de cette créature finie à son Créateur infini, est infinie, il faudra
une victime qui souffre la mort injustement, donc innocente, parce que sa douleur
alors prendra une valeur infinie.
Comme l'Etre suprême qu'il s'agit d'atteindre est infiniment libre, il faudra un
prêtre tout-puissant.
Comme les besoins de l'homme implorant, quoique innombrables et perpétuels, se
réduisent tous au même besoin, il faudra un autel unique, permanent, et fait d'une
substance éternelle.
Comme le morcellement de la Création qu'il s'agit de ramener tout entière à l'unité
principe se propage jusqu'à l'indéfini du Néant, il faudra un feu pur, né de lui même
et subsistant par lui-même.
La victime innocente et immortelle, c'est Jésus-Christ;
Le prêtre tout-puissant, c'est Jésus-Christ;
L'autel perpétuel, c'est Jésus-Christ;
Le feu pur, c'est Jésus-Christ, maître de l'Esprit.
***
Le royaume de Dieu sur la terre, ou plutôt tout ce que la terre est capable de
recevoir du Royaume de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le seul moyen d'imaginer ce que
peut être la vie dans ce Royaume inconcevable, c'est de regarder ce que Jésus-
Christ a fait ici-bas.
Jésus-Christ est la Réalité; tout ce qui a eu lieu avant Lui ne fut qu'intersigne et
tout ce qui a lieu après Lui n'est que répétition ou commémoration.
Nous avons vu que, dans l'ordre religieux, le sacrifice est l'acte essentiel, et nous
verrons que, aussi bien dans la liturgie que dans la vie intérieure et dans la vie
extérieure du disciple, tout équivaut à des sacrifices. En toute manière religieuse de
vivre, il y a quelque chose qu'on offre à Dieu en espérant en retour une faveur
quelconque.
Cette chose est d'abord choisie, et c'est la consécration.
Elle est ensuite présentée à Dieu, et c'est l'offrande.
Puis elle est effectuée, et c'est l'immolation.
Ensuite, elle reçoit la force divine, et c'est la consumation.
Enfin, elle est utilisée, et c'est la communion.
Après sa mort, le corps du Christ s'est envolé de la terre, comme consumé par un
invisible feu, le feu de l'Esprit-Saint. Tel est le véritable aspect de la résurrection.
Le feu terrestre les feux subtils, les feux cosmiques ne sont que les fumées de ce
feu surnaturel qui ne brûle pas, qui ne détruit pas, et qui subsiste par lui-même.
C'est lui qui a transformé le corps du Christ, qui l'a immortalisé, qui lui a fait
surmonter les lois physiques, le ren-dant plus fort que toutes les chaînes et lui
infusant cette liberté prodigieuse que nos philosophes s'imaginent être le privilège
exclusif de l'Esprit.
S'il était permis de porter les yeux sur ces mystères, on pourrait dire que le Verbe,
en prenant un corps humain, a complété la Création et, après être ressuscité, qu'Il a
pris dans la gloire une vie inédite et effectué une troisième création plus
inconcevable encore que n'était l'Éternité antérieure. Nous sommes ici dans le
domaine de l'impossible, nous le voyons par deux fois envahir le possible : d'abord
quand le Verbe Se fait chair; ensuite quand le Verbe, disparu dans la Gloire,
reparaît cependant dans le coeur de chaque disciple fidèle, et S'y réincarne. La
cérémonie de la Messe n'est pas autre chose que le rappel constant de cette
déraisonnable possibilité. Car les anciens ont eu les figures de la Vérité, mais les
chrétiens ont la Vérité sous des figures. En d'autres termes, la Messe est la forme
terrestre du sacrifice éternel.
La religion est toute spirituelle, ou plutôt le sera, ainsi que l'annonce le Christ Lui-
même. Un dieu de la Nature est honoré, appelé, remercié par des actes naturels.
Dieu, auteur de la Nature, n'est honoré, appelé, remercié que par des actes
surnaturels, c'est-à dire contraire à l'égoïsme, et spirituels, c'est-à-dire par les
mouvements les plus purs de notre volonté. Le vrai sacrifice sera donc spirituel, et
cela est écrit en toutes lettres dans l'Évangile. Ceci est la doctrine constante de
l'Église, saint Ambroise et saint Augustin l'ont for-mulée les premiers, je crois, et
saint Thomas après eux.
Dieu est un; Sa création est une; mais, comme elle cherche la multiplicité avec une
ardeur sans cesse croissante, Dieu endigue ce vertige par des ouvrages
d'unification. Ainsi, en Son Fils, Jésus-Christ, Il Se joint à l'humaine nature; par
l'Assemblée des disciples, Il réunit les âmes en un seul organisme; par Son Esprit,
Il réunit à Lui-même l'esprit de l'homme individuel; par la loi de charité, Il réunit
ensemble les esprits divergents des humains; par le sacrifice, Il unit à Son Fils, qui
est Lui même, l'âme, l'esprit et jusqu'au corps des fidèles. Tout est en Dieu, et rien
de ce qui s'agite hors de Lui n'a d'existence véritable.
Aussi dans le sacrifice, qui est l'essence même des rapports de l'homme avec son
Créateur, Dieu Se trouve partout.
D'abord, c'est à Lui et à Lui seul qu'il doit être dédié : à Lui, principe premier,
origine de tout, fin de tout.
Il y faut un prêtre : un homme exceptionnel, pourvu de qualités insignes. Un
homme assez haut d'intelligence pour comprendre les pensées de la foule et les
réunir, un homme assez bon pour compatir à toutes les souffrances, pour rester
indulgent à toutes les faiblesses, pour sympathiser avec tous les désirs, un homme
assez maître de soi pour qu'aucune renonciation, aucune crainte, aucune ténèbre ne
fassent hésiter ses pas. Parmi les milliards qui ont vécu, qui vivent et qui vivront
jamais, il n'en est point qui remplisse complètement ces conditions; il n'en est point,
sauf un seul : Jésus.
Jésus est aussi la victime parfaite. Voici comment. Il est homme et tout ce qui
trouve accès à la nature humaine trouve accès en Lui. Il reçoit toutes les visites :
celles des anges et celles des démons, celles des vertueuses oeuvres et celles des
perverses, celles des intelligences et celles des substances matérielles. Rien n'a lieu
sur la terre et dans l'univers, aucun soupir, aucune larme, aucun enthousiasme,
aucun ricanement, aucune noblesse, aucune bassesse, rien ne bouge qu'à travers
Son corps spirituel. Il présente tout le bien à Son Père, Il travaille tout le mal, en en
subissant l'opprobre, pour le convertir en bien. Il a été une fois physiquement
égorgé pour les péchés du monde; mais Son esprit, Son âme, Son intelligence
continuent d'être égorgés pour ces péchés, et continueront de subir jusqu'à la fin de
ce monde le supplice de la croix.
Jésus est encore Celui pour qui le sacrifice est offert. N'a-t-Il pas dit que le pauvre,
le malade, le vaincu, le prisonnier, le persécuté, le désespéré, quiconque enfin
souffre de n'importe quelle manière, c'est Lui-même ? Or, comme personne ne
souffre qu'à cause du mal antérieurement commis, Jésus Se met par ces paroles à la
place du pécheur, Il prend en Lui et sur Lui le péché, Il S'identifie au pécheur, et Se
présente devant le Père, tout ployé sous l'opprobre universel, écrasé de misères et
saignant de mille plaies. Le Père alors, recon-naissant sous cette monstrueuse
détresse le visage bien-aimé de Son unique Fils, S'émeut et accorde un pardon que
n'auraient pu lui arracher les tièdes repentirs des hommes ni leurs égoïstes
lamentations.
Le temple éternel, c'est encore Jésus-Christ. La plénitude divine habita dans Sa
personne humaine terrestre et habitera toujours Sa personne spirituelle. De plus,
toutes Ses pensées, toutes Ses paroles, toutes Ses actions humaines furent toujours
des invocations vivantes adressées à Son Père et faisant descendre en Lui les
souffles de l'Esprit. Mais, si l'on considère le Verbe, le Dieu, et non plus l'homme,
le Verbe à la fois créateur et rédempteur, cet être immense à la fois omniprésent et
insaisissable, sans lequel rien de ce qui existe n'a été fait, on s'apercevra qu Il
constitue encore le double temple du Père dans le temps et dans l'éternité, dans
l'espace et dans l'illimité, puisqu'Il est, dans toute créature, ce par quoi elle peut
remonter vers le Père.
L'ensemble, parmi les créatures, de toutes celles qui ont obéi jusqu'au bout à la
douce influence de ce Verbe qu'elles portaient, ce sont les disciples, les saints, les
laboureurs du Christ, Ses soldats, Ses amis; c'est l'Église intérieure, le corps
mystique du Verbe sur la terre, le temple réel et vivant dont chaque pierre est un
être pur et qui, après que tout sera consommé, continuera de vivre avec une
splendeur, une force, une joie infiniment accrues, dans le royaume du Père.
Il est difficile, il est impossible de parler du monde divin avec exactitude. Vu d'ici-
bas, il apparaît comme immuable, immobile et homogène. On devrait plutôt le
décrire comme infiniment mobile, infiniment fertile, comme se renouvelant sans
arrêt. Dans la Nature, l'existence s'alimente par la souffrance et par la mort;
personne n'y subsiste que par la mort d'une foule inférieure. Dans l'Incréé, chacun
se donne sans cesse et retrouve dans la plénitude même de ce don une vie plus belle
et plus haute. Ici l'on progresse pas à pas, moyennant mille blessures et mille
fatigues. Là haut on s'agrandit sans mesure, dans la joie croissante de s'anéantir en
obéissant et en aimant.
Aussi les immolations perpétuelles du Verbe, sous toutes les formes sensibles que
Sa bonté veut bien revêtir, si elles sont pour ces formes des souffrances, ne
procurent à Son essence que cette paix et cette joie qu'Il offre à Ses amis
terrestres. Comment donner de ce paradoxe une explication raisonnable ? Tout, en
Jésus-Christ, n'est-il pas ténèbres pour la logique autant qu'évidente clarté pour le
coeur ?
Ainsi, comme rien n'est plus pur et plus près du Père que Son Fils bien-aimé. Il
sera d'abord temple, et cela dès l'éternité antérieure, puis, plus tard, prêtre, victime
et peuple pieux. Car le Verbe, Jésus Christ, contient tout ce que nous pouvons
concevoir ou imaginer de Dieu.
***
Jean l'Évangéliste raconte avoir vu sous l'autel céleste les âmes de ceux qui étaient
morts pour le service du Père. Or, ceux-là, ce sont les serviteurs du Christ devenus
membres de Son corps de gloire. L'autel du temple divin, c'est donc encore une
forme du Verbe.
Tout ce que les hommes font de bien, tout ce qu'ils peuvent offrir à Dieu,
hommages, recon-naissance, supplications, renoncements, et surtout dévouements,
ils ne le peuvent offrir qu'en les présentant à Jésus-Christ : « Nul, dit-Il, nul ne vient
au Père que par moi ». Ici encore, le Christ est l'autel. La doctrine constante de
l'Église catholique, s'appuyant sur l'Apocalypse de Jean, affirme cette identité. Il
est dit, dans le rituel de l'ordina-tion des sous-diacres, que Jésus est l'autel élevé
devant Dieu.
Tout ce que l'homme peut sortir de plus beau et de plus net reste tout de même
humain, troublé, étriqué. Ce que nous appelons à tort nos mérites, il faut que le
grand Alchimiste le prenne, le recuise, le transmute en précieuse quintessence;
alors seulement ces mérites peuvent résister à ces fulgurations de l'Esprit-Saint, qui
les réduiraient en cendres. Voilà ce que c'est que sanctifier une chose : c'est la
transmuer, c'est la transplanter du naturel dans le surnaturel, du local dans
l'universel, du temps dans l'éternité, de la mort dans la vie. Et nul ne peut faire cela
que le Seul qui soit des-cendu de là-haut jusqu'ici.
Incidemment, apercevons ici pourquoi l'alchimie promet plus qu'elle ne peut
tenir.
Quoi qu'en pensent les métaphysiciens, le créé est incapable de rentrer de lui-
même dans l'incréé. Entre un homme parfait, comme le fut Jésus, et le Verbe, il y a
un abîme, que seule l'in-carnation de ce Verbe et Son sacrifice ont comblé. Aussi
le prêtre, commémorant ce sacrifice par les cérémonies de la Messe, devrait-il voir
le Verbe dans tout ce qui l'entoure : dans l'édifice, dans l'autel, dans les espèces,
dans les livres sacrés, dans les paroles rituelles et les chants, dans les reliques et les
parfums, dans les fidèles, dans Lui même; toutes ces choses, ce sont des formes du
Christ, des fonctions du Verbe. Et la saine théologie autorise ces contemplations
qui dépassent l'intelligence.
De même que le Dieu est uni à l'Homme, en Jésus-Christ, non pas juxtaposé, mais
mêlé, conjugué, combiné, de même ce que nous présentons à Dieu est pris par
Jésus-Christ, assimilé par Lui, combiné avec Sa substance. Et l'ordre divin du
sacrifice nous démontre ainsi comment l'amour dont notre Maître nous enveloppe
en nous pénétrant, envahit du même flux l'univers tout entier, réalise l'impossible et
nous béatifie en nous transfi-gurant.
***
Si le Seigneur à qui s'adresse le sacrifice est le Verbe vu sous Son rapport avec le
Père, le feu qui consomme le sacrifice est ce même Verbe dans Son rapport avec
l'Esprit.
Il faut nous l'avouer : nous employons les termes de Père, de Fils, d'Esprit, pour
spécifier des fonctions, des attitudes ou des aspects de l'Etre inconnaissable. Mais
nous ne pouvons concevoir que des symboles ou des analogies quand
nous réfléchissons sur le Mystère suprême et, entre les trois personnes divines, c'est
l'Esprit la plus insaisissable.
Dans l'ordre religieux, de l'Esprit-Saint descendent toutes les larmes et toutes les
joies, et partout Il rassemble les extrêmes. Il souffle partout et nulle part, entre le
Lieu non localisé où trône le Père et tous les points du Monde où passe le Fils. De
même que l'Amour se comporte en ennemi de celui qu'il possède, puisqu'il le
pousse à la souffrance et à la mort, l'Esprit est l'ennemi du Fils, puisque c'est par
amour que le Fils S'est immolé. Par contre, dans le monde de la Gloire, c'est le Fils
le Maître de l'Esprit. En mourant, Jésus a légué à Sa Mère le genre humain tout
entier et, par sur-croît, au genre humain Il a légué l'Esprit ou, comme Il L'appelle, le
Consolateur. « L'Esprit souffle où Il veut »; Il est le libre par excellence, Il est la
liberté, Lui seul délivre les créatures. Il est un ouragan dont la violence est telle
qu'on ne la sent plus. Il est un feu dont l'ardeur est tellement incandescente qu'elle
consume le disciple et le recrée enfant de Dieu sans qu'il s'en aperçoive. Car Dieu
vient toujours en nous comme un voleur, à l'improviste, et Il entre où nous ne
sommes pas sur nos gardes d'obstination. L'homme ne résiste à Dieu que par un
endurcissement, une pétrification, donc en se mettant lui même en prison. Mais
Jésus guette et, soudain, par une fissure, Il fait passer l'Esprit. Alors commence le
travail de notre libération : influence douce, souple, et tenace. Et cette libération
est gratuite : la grâce, le don du Ciel, et la liberté progressent de pair en nous.
Tel est le combat de l'homme avec Dieu; Dieu reçoit inlassablement tous les
coups; mais, quand l'orgueil est arrivé à sa limite de tension, alors commence notre
défaite. Dès ce moment, Jésus S'éloigne, comme fait la mère pour encourager la
marche hésitante du tout petit; et le Consolateur, qui suit Son Maître, S'infiltre peu
à peu en nous, comme l'air pur à travers les fentes de la hutte. A nous dès lors de
contrôler les impulsions récalcitrantes du Moi, et d'obéir à celles de l'Initiateur
divin. De Lui nous viennent la confiance, l'espérance et l'amour, l'illumination de
notre intellect, la force de notre bonne volonté. C'est à Son opération très secrète
que le saint doit cette paix, cette douceur, cette patience, cette bénévolence, cet
équilibre qui attirent sans effort les malheureux auprès de lui. C'est Lui en effet de
qui la vertu subtile rénove peu à peu tout notre être, donne à toutes nos ombres la
clarté, et nous apprend à tirer du Cep éternel les nourritures que nous demandions
auparavant à la matière, au savoir, à l'or, à l'amour humains.
L'action de l'Esprit sur l'homme consiste essentiellement à faire passer de
puissance en acte les semences d'éternité que nous portons à notre insu, par delà le
conscient, le subconscient et le surconscient.
***
Or, les multitudes qui s'intitulent chrétiennes, non seulement la foule éreintée par
la fatigue du pain quotidien, et qui trouve à peine le soir la force de tendre les bras
vers le seul Dieu dont presque toutes les paroles vont aux misérables, non
seulement cette foule harassée, toute poignante de la plus douloureuse beauté, mais
surtout l'autre partie des chrétiens à qui un destin plus clément, mais peut-être plus
cruel, permet de prendre du repos et du plaisir, ces multitudes errantes entre
l'indéfini de leurs vagues aspirations et le défini de leur mécontentement plausible
ou injustifié, elles devraient recevoir, dans leurs coeurs incertains, la certitude du
mystère suprême : cet amour que Jésus offre à chacun et qui peut remplir l'infini de
chacun sans que personne ne trouve sa part diminuée.
Nous serons uns avec le Verbe, nous agirons avec Lui, nous L'aimerons et Il nous
aimera à découvert, nous nous aimerons les uns les autres, et aucune joie ne
béatifiera plus l'un de nous que tous les autres n'en ressentent immédiatement une
exaltation de leur propre joie.
Comment nous rendre capables de cette paix singulière, c'est ce dont nous
essaierons de nous rendre compte à notre prochaine réunion.
(3 MAI 1926)