0
Actes du colloque international
5 & 6 septembre 2017
Abidjan
Le paradigme Afrique-Occident
dans une dynamique de
globalisation des littératures, arts,
et cultures
Textes réunis par
Kouadio Germain N’GUESSAN
ISBN : 9782237968162
© Les Editions INIDAF
Email : info@[Link]
08 BP 724 Abidjan 08
Abidjan, Côte d’Ivoire
1
A. Comité scientifique
1- Sery BAILLY, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte
d’Ivoire
2- GNEBA Kokora, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny,
Côte d’Ivoire
3- Koffi TOUGBO, Maître de conférences, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
4- Justin ABO, Maître de conférences, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
5- Coulibaly DAOUDA, Professeur, Université Alassane Ouattara, Côte
d’Ivoire
6- BOA Timélé Ramses, Professeur, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
7- BLEDE Logbo, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte
d’Ivoire
8- BOHUI Djédjé Hilaire, Professeur, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
9- AMANI Konan, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny,
Côte d’Ivoire
10- SILUE Sassongo Jacques, Maître de conférences, Université Félix
Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
11- KOUASSI Jérôme, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny,
Côte d’Ivoire
12- YÉO Lacina, Maître de conférences, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
13- VAHI Yagué, Maître de conférences, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
B. Comité d’organisation
1- N’GUESSAN Kouadio Germain, Professeur, Université Félix
Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
2- Louis OBOU, Professeur, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte
d’Ivoire
3- JOHNSON Kouassi Zamina, Maître de conférences, Université Félix
Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
4- SOUMAHORO Sindou, Assistant, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
5- LEFARA Silué, Maître-Assistant, Université Félix Houphouët-
Boigny, Côte d’Ivoire
3
6- GOURE Bi Boli Dit Lama Berté, Maître-Assistant, Institut
Polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro, Côte
d’Ivoire
7- Zorobi Philippe TOH, Maître de conférences, Université Alassane
Ouattara, Côte d’Ivoire
KOUADIO Kouassi Honoré, Maître-Assistant, Université Félix
Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
4
Table des matières
Avant-propos…………………………………………………………5
Discours inaugural :
Syndrome Afrique-Occident : (en)jeux de regards interféconds…….7
Prof. Louis OBOU
Chapitre I : L’image de l’Afrique dans les littératures,
arts et cultures occidentaux……………………………15
L'Éthiopie des voyageurs russes (XVe - début du XXe siècle)……17
Aboubacar Abdoulwahidou MAIGA
Les immgrés africains et juifs au cœur de L’Enfant
multiple d’Andrée Chédid et Les eaux mêlées de Roger Ikor……37
Axel Richard EBA
Strategies de deconstruction du mythe de l’Occident dans
Bleu-blanc-rouge d’Alain Mabanckou……………………………53
AYIKOUE Assion
L’altérité culturelle africaine dans les lettres françaises du
début du XXIe siècle : quelle(s) contribution(s) de
l’Afrique à l’universalisme culturel ?...................................................69
DAGRI Acho Edouard
L’Afrique à travers la pensée hégélienne……………………………82
Dieudonné VAÏDJİKÉ
La représentation de l’africain et son milieu naturel dans les
récits de voyage à la lumière de In Afrika War Ich Nie Allein
de Marie-Thérèse Schins…………………………………………..…96
HARAKAWA Massimlawè
Déconstruction de l'idéal européen et valorisation de l'afrique
dans Douceurs du bercail d'Aminata Sow Fall et Trafficked
d'Akachi Adimora-Ezeigbo…………………………………………115
Elise Nathalie NYEMB
672
L’Afrique dans Les fleurs du mal : Isotopies complexes
et structures plurivoques……………….……………………………130
Emile Vé
Des mélopées africaines aux Négro Spirituals………………..……145
GOURE Bi Boli Dit Lama Berté
Le rejet des Noirs en Occident à travers la dramaturgie de
l’Afrique noire francophone………………………………………...151
Kintossou Armand ADJAGBO
L’image du colonat français dans le roman
négro-africain francophone: aspects et significations d’une
peinture péjorative………………………………………………...…169
KOBENAN Kouakou Léon
L’hypotypose : De la subversion du mythe occidental à
la revalorisation culturelle africaine dans La Carte d’identité de
J. M. Adiaffi……………………………………………………..……182
LIHOUET Manou Serges Mermoz
Mise en discours du paradigme Afrique/Occident dans le
cinéma d’Afrique francophone…………………………………...…196
Mahamadou Lamine OUEDRAOGO
Mythe, changement social et diaspora en Afrique et dans
les Amériques : Dongo, Esprit de la foudre et du tonnerre
chez les Baatombù du Bénin, les Songhay-Zarma du Mali
et du Niger et les Nagot-yoruba du Nigéria…………………..……210
Mohamed ABDOU M.C
Lecture et décryptage de l’image de l’Afrique dans la
Littérature allemande : le cas de Morenga de Uwe Timm………227
Patrice ADICO
Black-and-white marital relations in John Edgar Wideman’s
Philadelphia Fire and God’s Gym………………………………...…243
Sènakpon Fortuné AZON
Language Domestication as a Narrative Strategy in Selected
Novels of Chinua Achebe……………………………………………264
Tchilabalo ADI
673
Ambivalences imagologiques dans Black Box Afrika
de H. C. Buch…………………………………………………………280
Tossa Messan
La perception du monde occidental dans Le paradis français
de Maurice Bandaman………………………………………………292
YAO Kouadio Jean
Chapitre II : L’image de l’Occident dans les littératures,
Arts et cultures Africains…………………………….309
(Dé) construction du mythe de l’Occident Chez Calixthe Beyala
et Fatou Diome………………………………………………………310
Almoctar Mahamane
Comes the Voyager at Last de Kofi Nyidevu Awoonor ou
la quete pour un équilibre culturel…………………………………322
ANGAMAN Eliame Niamké
Le Nouchi en Côte d’Ivoire : un exemple d’immigration
linguistique Nord-Sud……………………………………………341
ATCHE Djedou
L’Occident dans l’imaginaire sanan. Analyse d’un
conte sur la personnalité de l’homme blanc………………………360
Boukary BORO
La coopération afrique-occident au crible de la discographie
de Tiken Jah Fakoly………………………………………………..378
Brou Dieudonné KOFFI
En attendant le vote des bêtes sauvages le conte-récit d’une
dictature Afrique-Occident dépeint dans une société de roman…394
HEMA Fourmié et DAÏLA Béli Mathieu
Cultural Rejection as a Reaction to Western Cultural
Imperialism in Okot P’bitek’s Song Of Lawino and
Song Of Ocol…………………………………………………………409
Mandirann Ablavi AMEGNONKA
674
Diptyque Centre-Périphérie et stratégies de négociation
du néo-discours France-Afrique dans Le Paradis du Nord
de Jean Roger Essomba……………………………………………425
Pierre Suzanne Eyenga Onana
Chapitre III : Intertextualité, inter-générécité, représentations,
hybridité…………………………................................443
La représentation de l’Occident et de l’Afrique dans la
littérature africaine : une analyse comparative de
No Longer at Ease d’Achebe, de Second Class Citizen d’Emecheta
et de « Minutes of Glory » de Ngugi………………………………446
Aboubacar Sidiki COULIBALY
La problématique samorienne dans le jeu des puissances
Occidentales à l’epoque coloniale (1882-1898)……………………465
Adingra Magloire KRA
An Intertextual Analysis of André Brink’s An Act of Terror……479
DJAHA N’de Tano
Mondialisation, imaginaire médiatique et postures identitaires
dans Congo Inc. Le Testament de Bismarck
d’In Koli Jean Bofane……………………………………………490
Emerica Daniel MOUSSAVOU
Regard croisé sur les poétiques d’Afrique et d’Occident :
pour une poétique générale de la création littéraire………………504
Gounougo Aboubakar
Afrique-Occident : entre altérité et dualité………………………523
Issa HASSANE
Reggae and Musical Representation of the Relationship
Between Africa and Western Powers………………………………544
Issouf SAVADOGO
Les rapports afrique /occident dans « kotia-nima » de
Boubou Hama : nouvelles perspectives de la
cohabitation interculturelle…………………………………………555
MAMANE Issoufou
675
Le théâtre de la compagnie Sèmako dans le théâtre
populaire béninois : De la bouffonnerie au théâtre sérieux………570
Mawa Romaine SONDJO
Migrants, fraude d’identité et postcolonialisme dans
Tais-toi et meurs d’Alain Mabanckou……………………………592
Modibo Diarra
La syntaxe de la phrase hybride : une analyse
morphosyntaxique à partir des corpus de Mongo
Beti et Alain Patrice Nganang………………………………………610
Solange Medjo Elimbi
Intertextualité et complexe generique : le donso-roman
chez Ahmadou Kourouma et Fodé Moussa Sidibé………………629
Yaovi Mathieu AYESSI
Représentation de l’Afrique et de l’Occident dans
Matigari de Ngugi Wa Thing-o…………………………………641
Lèfara SILUE
Hybrid Language in Chinua Achebe’s Arrow of God:
From Verticality to Horizontality in Discourse Prism……………658
Zorobi Philippe TOH et Sita TUO
676
Composition et mise en page
par
Les Editions INIDAF
Abidjan, Côte d’Ivoire
Achevé d’imprimer le 27 Decembre 2017
677
Migrants, fraude d’identité et
postcolonialisme dans Tais-toi et meurs
d’Alain Mabanckou
Modibo Diarra
Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako
Mali
Résumé
Cet article s’intéresse à la migration dans Tais-toi et meurs d’Alain
Mabanckou, notamment aux phénomènes de changement et/ou de fraude
d’identité et de postcolonialisme. En effet, considérés en général comme
des travailleurs étrangers, certains migrants finissent par s’installer
définitivement en Europe. Dans tous les cas, la mobilité d’un continent
vers un autre devient une véritable épreuve pour les aventuriers. Face à
ces problèmes, certains migrants acceptent un changement d’identité
pour faciliter la traversée de la frontière européenne. Par ailleurs, certains
d’entre eux se livrent à des actes condamnables par la loi du pays
d’accueil et les bonnes mœurs. Ils tentent de justifier ces mauvais
comportements par la volonté de prendre leur revanche sur l’Occident
qui, selon eux, a été la principale source du sous-développement de
l’Afrique, leur continent d’origine.
Mots clés : migration, fraude d’identité, Europe, Afrique et
postcolonialisme
Summary
This paper focuses on the migration in Alain Mabanckou's Silence and
Dies, particularly the phenomena of change and / or fraud of identity and
post-colonialism. In fact, generally considered as foreign workers, some
migrants finally settle in Europe. In any case, mobility from one
continent to another becomes a real problem for adventurers. Faced with
these problems, some migrants accept a change of identity to facilitate
the crossing of the European border. Furthermore, some of them indulge
in punishable acts by the law of the host country and good morals. They
try to justify these bad behaviors by the will to take their revenge on the
592
West which, according to them, was the main source of the African
underdevelopment, their native continent.
Key words: migration, fraud of identity, Europe, Africa and post-
colonialism.
Introduction
De plus en plus, la question de migration devient récurrente dans le
roman africain francophone. Plusieurs auteurs1 francophones prennent
comme motif d’écriture le « déplacement volontaire d'individus ou de
populations d'un pays dans un autre ou d'une région dans une autre, pour
des raisons économiques, politiques, culturelles ou religieuses. »2
La migration, de nos jours, a pris une ampleur alarmante, et on s’en
rend compte à travers les débats sur les plateaux de la télévision, sur les
antennes de radio, dans la presse, dans la littérature en général et
spécifiquement dans les romans. Nombreuses sont les raisons qui
poussent les jeunes, en grande partie des hommes, à vouloir quitter leur
pays d’origine pour émigrer vers des pays développés, industrialisés. On
peut noter, entre autres, le taux d’accroissement vertigineux de la
population des pays africains créant de ce fait un manque d’emploi
criard. Si ce fait motive les jeunes Africains à vouloir aller au-delà de la
mer pour tenter leur chance, on note également les raisons liées aux
guerres civiles (Rwanda 1994- Congo 1993), sans omettre le cas de
certains étudiants qui arrivent en Europe et qui, après leurs études,
préfèrent s’installer là-bas.
Plusieurs travaux ont été faits sur la thématique de la migration. Ainsi,
Parades postcoloniales, La fabrication des identités dans le roman
congolais3 de Lydie Moudiléno est une réflexion sur cinq romans
congolais, d’auteurs différents. Le livre s’intéresse au phénomène de
migration en dévoilant le changement d’identité des migrants
apparaissant sous forme de « fraude », « fluctuation » ou même de
« bricolage » d’identité qui se manifeste chez ceux-ci comme une forme
de parade. En effet, par nécessité ou par simple plaisir, ils modifient leur
1
On peut citer à titre d’exemples Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome, Rebelle de
Fatou Keita, Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye, Bleu-Blanc-Rouge et Tais-toi
et meurs de Alain Mabanckou.
2
[Link] consulté le
20 décembre 2016.
3
Lydie Moudileno, Parades postcoloniales, La fabrication des identités dans le roman
congolais, Paris, Karthala, 2006.
593
identité en passant par les falsifications de documents, mais aussi par les
changements de patronymes. La fabrication d’identité au sens de
Moudileno est le résultat d’une volonté mensongère de se faire passer
pour l’autre ou de marquer une différence avec l’autre.
La sape congolaise, phénomène de dandysme consistant à marquer la
différence par le style vestimentaire, s’explique en partie par la volonté
de distinction. Au-delà de la sape, certains migrants congolais ont
recours à la dépigmentation et à la consommation de certaines qualités
d’aliments pour mettre en évidence la différence, non seulement sur le
plan vestimentaire, mais aussi sur l’aspect de la couleur de peau. Le livre
qualifie ces différents comportements, en vue d’influencer l’apparence
pour faire croire qu'on vit de meilleurs moments en des endroits
meilleurs, de parade.
Odile Cazenave, dans Afrique sur Seine, Une nouvelle génération de
romanciers à Paris (2003), abonde dans le même sens que Lydie
Moudileno. Sa réflexion porte sur un corpus plus étoffé et ses analyses
prennent en compte essentiellement les romans écrits par des Africains
installés en Europe, précisément en France pour la plus grande partie.
Son livre essaie de montrer une certaine évolution du roman écrit par les
Africains par l’ascension de jeunes écrivains installés en Europe. Ceux-ci
ont la particularité de ne pas s’intéresser tout à fait à leur continent, mais
plutôt aux compatriotes vivant en Europe. Abordant un problème crucial,
le livre montre une crise d’identité apparaissant chez certains
personnages, les poussant à nouer des relations amoureuses avec des
femmes métisses comme une façon de se ressourcer.
Les espaces présentés sont généralement ceux de l’Europe. Si
davantage l’ouvrage évoque l’Afrique, c’est dans les souvenirs des
personnages ou à l’occasion d’un retour au bercail. Mais, dans tous les
cas, l’Afrique n’y apparaît pas prioritairement. Cet intérêt porté aux
Africains vivant en France et particulièrement à Paris a été qualifié de
« parisianisme » par un critique. Le livre campe aussi les relations
amoureuses entre certains Noirs et des Blanches. Une situation qui
s’explique par le fantasme sexuel enivrant développé au sujet du Noir et
l’attitude gigolo de celui-ci à vivre aux dépens de la Blanche en
contrepartie des unions charnelles exaltantes.
L’ouvrage, après avoir illustré d’une belle manière les illusions et les
désillusions des migrants sur la France, s’intéresse à la forme des romans
de la diaspora qui sont quelquefois proches du genre policier. Au-delà,
l’auteur met l’accent sur la figure du héros dans ces récits. Au fait, les
héros que l’on y rencontre sont tantôt des marginaux, des dilettantes,
tantôt des bandits et des prisonniers qui se livrent à des activités
frauduleuses afin de pouvoir assurer leur survie. Odile Cazenave précise
594
d’ailleurs que ce constat est plus accentué chez Daniel Biyaoula et Alain
Mabanckou.
A partir de ces textes cités, Lydie Moudileno et Odile Cazenave
s’appuient sur le problème d’identité auquel sont confrontés les migrants
et parviennent même à montrer la particularité des romans qui abordent
la situation migratoire, notamment ceux écrits par des Africains de la
diaspora, qualifiés de roman de la diaspora.
Notre étude s’inscrit, non dans une logique de rupture avec les travaux
cités, mais plutôt dans une dynamique de continuité. Nous étudierons le
roman Tais-toi et meurs d’Alain Mabanckou dans le but d'analyser les
liens et/ou rapports entre la migration et l’identité dans le discours
romanesque, mais aussi l’imbrication étroite et implicite entre la
migration et le post-colonialisme. Ce roman d’Alain Mabanckou adopte
la technique d’une longue narration analeptique par le narrateur
personnage, qui raconte sa vie dans une sorte de journal intime, depuis sa
cellule de prison.
Julien Makambo/José Monfort, arrive en France grâce à l’aide de
Pédro, un compatriote qui a eu un enfant avec sa grande sœur. Il
accompagne celui-ci pour ces affaires. Un jour, Pedro l’entraîne dans une
affaire qui se solde par la mort d’une Blanche. Julien sera identifié
comme coupable, il sera arrêté malgré sa fuite, livré par ses compatriotes
à la police, et mis en prison. Le roman dévoile les problèmes d’identités
des migrants, le phénomène de sape et de banditisme auxquels les
migrants se livrent pour gagner de l’argent. Ainsi, notre analyse part du
postulat que, d’une part, la migration peut provoquer à plusieurs égards
des changements d’identité et que, d’autre part, les violations de lois et le
banditisme des migrants africains vivant en Europe s’interprètent comme
une forme de revanche contre l’Europe qui, semble-t-il, a fait subir à
l’Afrique des sévices pendant l’esclavage et la colonisation. Par ailleurs,
nous ambitionnons de montrer que les rapports amoureux entre les
migrants Africains et les Françaises, tels que développés par Frantz
Fanon, n’ont pas connu un véritable changement.
I Migration et fraude d’identité
Selon Moudileno, une des conséquences du déplacement est le
changement d’identité : « […] le déplacement implique aussi un
travestissement (« se faire passer pour autre ») ou une fraude identitaire,
par laquelle le sujet prétend appartenir à un groupe auquel il n’est pas,
historiquement, culturellement et généalogiquement, affilié » (Op. cit.,
82). Ce changement d’identité peut s’expliquer par plusieurs facteurs
selon ses analyses. Il peut s’imposer par la nécessité d’obtenir des papiers
595
afin de franchir la frontière et trouver un travail, mais l’argument le plus
plausible reste une volonté manifeste du migrant à se faire passer pour un
« Parisien », ce qui repose à la fois sur la falsification des documents,
mais aussi sur le physique et notamment une certaine manipulation de la
langue française. « Le Parisien, selon la nomenclature des sapeurs : celui
qui a réussi à Paris. On notera que cette définition repose sur des critères
physiques : les Parisiens […] sont des « hommes joufflus, à la peau claire
et à l’allure élégante » (Moudiléno, 117).
Dans Tais-toi et meurs, certains migrants sont sujets à des
modifications d’identité pour des raisons diverses, tantôt pour franchir le
territoire du pays d’accueil, tantôt pour se camoufler et échapper à la
police qui est à leur recherche. Le roman prend ainsi les allures d’un
genre policier par les enquêtes policières qui y sont déployées. Ce
changement d’identité que l’on place sous le vocable de fraude d’identité
se manifeste à travers plusieurs passages du roman et concerne
notamment Julien Makambo, Pedro, Bonaventure, et dans une certaine
mesure Shaft. Cette déclaration d’un personnage est la preuve illustrative
de cette situation identitaire :
Pourtant c’était bien moi. Moi qui ? Julien Makambo ou José
Montfort ? Un peu les deux, avec une autre apparence : ma barbe avait
encore poussé. Je l’ai caressée, très satisfait de cette métamorphose
naturelle, de ce visage hybride […] J’ai vite détourné les yeux, car à
force de demeurer ainsi devant la glace ma tête semblait changer,
remplacée par celle, cabossée, d’une femme aux cheveux blonds
maculés de sang et aux yeux exorbitées. (133)
À partir de ces propos, le personnage concerné a un double nom :
Julien Makambo et José Montfort, or le nom est un élément important
dans la construction de l’identité. Il existe une identité sociale, mais le
nom constitue un élément fort de l’identité individuelle, car il permet de
distinguer un individu d’un autre. Le questionnement du personnage de
savoir qui il est réellement tout en soulevant une hésitation sur l’état de
sa personne implique davantage un certain changement dans son
existence : il est à la fois l’un et l’autre. Evidemment, Julien Makambo
est le nom initial du personnage, mais il a dû accepter un autre qui lui a
été imposé pour passer la frontière de la France. En effet, son prétendu
beau-frère, Pedro, avait sollicité les services de Shaft pour établir de faux
documents afin de permettre à Julien Makambo de le rejoindre à Paris :
« Pedro m’avait bien dit de me mettre dans la tête mon nouveau nom et
qu'il fallait, selon ses propres termes, que j’« enterre » définitivement le
vrai. » (Mabanckou, 50) A ce sujet d’ailleurs, Lydie Moudiléno constate
596
avec justesse que « La duplication et la falsification de de papiers
officiels, en particulier, sont un des moteurs de la fabrication des diverses
identités indispensables à la conquête de l’espace parisien » (Moudiléno,
125).
A ce propos du changement de nom dans le roman de migration,
Frederic Mambenga-Ylagou affirme que « la mobilité spatiale serait
l'essence de la formation des identités composites, des néoafricanités,
celles de la transhumance culturelle que Jacques Chevrier désigne
comme «migritude», produit instable issu du mouvement
transformationnel du voyage » (2006, 19). L’identité, comme paradigme
de la migration connaît une sorte de mobilité justifiant les différentes
fraudes identitaires auxquelles sont assujettis les personnages et qui, au
lieu de s’accaparer une nouvelle forme, de prendre un nouveau visage, se
fait fluctuante et variable, selon les circonstances et les situations que les
personnages traversent. On pensera que les Sujets migrants, compte tenu
de ce qu'ils vivent à des moments donnés, se sentent dans l’obligation de
prendre de nouvelles identités. Yao Louis Konan fait constater que
L’un des paradigmes majeurs de l’écriture migrante est bien l’identité
mouvante. Forgeant sa pertinence dans la mobilité, dans la
transhumance, dans le flux et le reflux, cette catégorie littéraire exhibe
des personnages dont la circulation ou le mouvement les expose à une
transformation psychologique, physionomique, sociale, économique…
On aboutit à un type de Sujet traversé par une crise identitaire, et sa
définition dépend moins des critères d’une ethnicité ontologique qu’à
(sic) une perspective modulatoire.4
Evidemment, le déplacement apporte des modifications tant sur la
façon de voir et de penser des migrants mais aussi sur la manière de se
comporter, de parler et de s’habiller. Tout cet ensemble contribue à
forger une nouvelle identité chez les personnages de Tais-toi et meurs,
pouvant se traduire par la crise. Toutefois, dans le cas de Julien
Makambo, peut-on seulement parler de crise identitaire ? Une double
réponse pourrait être admise. Si le personnage se donne une nouvelle
identité pour tromper les autres afin d’obtenir ce qu'il recherche, face aux
événements qu'ils traversent, il finit très vite par se rendre compte qu'on
« se joue » de lui. En vérité, il n’est rien d’autre qu'un pion entre les
4
Yao Louis Konan, « D’un débat… autour de l’écriture migrante dans Le Ventre de
l’Atlantique de Fatou Diome et Le Paradis français de Maurice Bandaman », De l’exil à
la migrance littéraire dans le roman francophone, Paris, Harmattan, p. 201 (version
électronique).
597
mains de Pedro et de Schaft qui lui forgèrent une identité afin qu'il serve
de bouc émissaire pouvant mourir à tous moments et re-naître à un autre
être, prêt à essuyer ou à porter leurs péchés : « Si je suis venu ici, c’est
pour te tuer moi-même […] C’est la loi du milieu. Le créateur doit tuer sa
créature […] Quand je te dis que tu dois mourir, que je suis venu te tuer,
c’est symbolique… » (Mabanckou, 188). Julien qui est censé être le
héros est manipulé. Il est à cet égard le personnage type incarnant le
nouveau profil du héros protagoniste au sens de Odile Cazenave : « Celui
du non-héros, à mi-chemin entre l’ant-héros, la victime, le dilettante et
l’opportuniste » (Gazenave, op. cit., 124)
Suite à son implication dans une histoire d’assassinat, Julien s’enfuit
et doit échapper à la police en changeant d’identité physique et sociale,
d’où le refus de se raser et le choix d’un nouveau style vestimentaire. Au
fond, la question qu'il s’est posé, plus haut, à lui-même, montre une
déstabilisation due à la non-appréhension de ce qui lui arrive car,
l’assassin n’est autre, selon les enquêteurs, que José Montfort. Pour ce
faire, il pense qu'il est bon pour lui de reprendre son nom initial et de fait,
il essaie de retrouver définitivement son vrai nom vers la fin du roman
lorsque Shaft l’appelle par son faux nom :
« José Montfort »
-Shaft, je ne souhaite plus que tu m’appelles José à partir de
maintenant …
- Tu as raison puisque tu es maintenant Pedro Bolowa
- Non, je ne suis pas Pedro Bolowa, je suis Julien Makambo.
(Mabanckou, 196)
Julien venait de comprendre le vrai sens lié à son changement
d’identité. Si, pour lui, son beau-frère Pedro lui a forgé et imposé une
nouvelle identité et qu'il a accepté avec une certaine naïveté, l’intérêt
escompté était plus du côté de son beau-frère que lui-même. Et par voie
de conséquence toutes les attentions à l’égard de Julien se lisaient sous
l’angle du profit qu'on pouvait tirer de lui :
En réalité tu n’as jamais été des nôtres, et ça je l’ai senti le premier
jour où je t’ai vu. J’ai dit que je t’aimais bien, mais dans le milieu on
n’aime pas, ou alors on aime par intérêt. Pedro t’aime par intérêt. Les
membres de la tribu du Paradis t’aiment par intérêt, et dans cette tribu
tu es le bouc émissaire dans le sens originel de cette expression […]
Pour moi tu n’étais qu'un client de plus que Pedro me ramenait […] Il
faut donc que tu meures pour renaître, pour sauver notre milieu dont je
598
suis le garant suprême. Ne t’inquiète pas pour Pedro, il ne lui arrivera
rien. Tout est réglé, il ne réapparaîtra qu'après ta mort.(Ibid, 189)
Ce discours apparaît comme la quintessence de toute l’histoire du
roman, mais il montre également que le changement d’identité est le
principe régulateur du chaos qui caractérise le milieu que Julien vient
d’intégrer et qui nécessite la mort et la renaissance. Mieux on exige une
fois de plus de Julien la prise d’une identité nouvelle et ipso facto
l’acceptation d’endosser la responsabilité d’un crime qu’il n’a pas
commis.
Les analyses d’Odile Cazenave convergent dans ce sens quand elle
soutient que
sous le couvert de roman policier, ce qui est souligné est non
seulement l’illusion de ces rêves et mythes de la réussite, mais aussi la
manière dont ces Africains sont exploités par le système, que ce soit
de la part de certains compatriotes installés sur place ou de celle des
français, les uns et les autres essayant de tirer profit de leur situation
d’illégalité. (Gazenave, op. cit., 119)
Le phénomène consistant à changer d’identité révèle un vaste réseau
de fraudes et d’exploitations au travers duquel des Africains tirent profit.
Cette mobilité/ fluctuation de l’identité recouvre dans le roman des
formes diverses qui sont toutes liées, d’une façon ou d’une autre, à des
écarts de conduite vis-à-vis de la loi. Shaft possédait un réseau constitué
de jeunes congolais pour qui il fabriquait de nouvelles pièces d’identités5
correspondant à des noms inscrits sur des chéquiers volés. Cela
permettait aux jeunes d’effectuer des achats avant que les vrais
propriétaires des chéquiers ne s’en rendent compte : « Une fois les
chéquiers épuisés, ils devaient changer d’identité pour ne laisser aucune
trace. » (Ibid)
Shaft, le fabricant d’identité, le « constructeur » et le
« déconstructeur » des identités, semble lui-même être en crise d’identité
comme le stipule ces lignes :
Shaft, c’est le vrai spécialiste, et à force de fabriquer les fausses
identités pour les autres il a fini par oublier qui il était lui-même. On
l’appelait autrefois Le Caméléon, mais un jour il a vu le film Shaft, il
a décidé de porter le même manteau que cet acteur afro-américain
dedans. Bien avant son surnom de Caméléon, il se prenait carrément
5
Idem, p. 39.
599
pour Jean-Paul Belmondo dans Peur sur la ville. C’est te dire que
lorsqu’il se prendra pour Rambo on sera foutus, à Château Rouge ! Il
aura un couteau et s’imaginera que Paris est une jungle. (Mabanckou,
39)
D’une certaine façon, les changements de nom de Shaft se lisent
comme le corolaire des films qu'il regarde et qui l’amènent en quelque
sorte à vouloir incarner les personnages de l’écran. A cause du cinéma, le
personnage ne semble pas vivre dans la réalité, mais plutôt sur son nuage.
Ici, le livre semble stipuler le danger du cinéma sur la psychologie des
hommes, à l’instar de Paulin S. Vieyra qui écrit ceci à propos des films :
Ils développent des habitudes mentales, totalement à contre-courant de
ce qu'’il serait souhaitable de forger pour des jeunes nations en plein
développement…Un certain genre de films a ici une fonction onirique,
essentiellement destinée, semble-t-il, à préparer le terrain pour toutes
les propagandes possibles. (1975, 242)
On peut donc affirmer que les criminels et autres malfaiteurs peuvent
s’inspirer des films, oubliant que le scénario est un montage à imiter dans
le bon sens et non le contraire.
En dehors de la fraude d’identité et du changement d’identité, on peut
faire allusion à « l’échange d’identité » comme un phénomène peu
commun, surtout dans le contexte de Tais-toi et meurs. Bonaventure et
Pedro échangent d’identité. Le premier accepte de se faire passer pour le
second afin d’endosser la culpabilité du crime commis par celui-ci. Il
s’agit « de sauver la tribu », selon l’expression de Shaft. Julien découvre
cette manigance d’échange d’identité par son avocat qui lui annonce :
« On a arrêté celui qui était avec vous rue du Canada. Disons qu'il s’est
présenté lui-même à la police. […] Le coupable s’appelle Bonaventure
Massoumou. Il a avoué, le procès aura lieu dans deux mois… »
(Mabanckou, 212). Sans changer de nom, Bonaventure a accepté d’être le
bouc émissaire que Julien n’a pas voulu être en se faisant passer pour le
coupable. Ce type d’arrangement entre migrants, loin d’être une marque
de solidarité, se manifeste plus sous une apparence de chosification de
certains compatriotes par d’autres, dans le groupe des migrants.
Le titre du roman aide à illustrer mieux cette dernière idée, car « tout
comme son contenu, le titre du roman est profondément réaliste, c’est-à-
dire qu’il vise déjà la nature réelle de ‘’l’objet’’ en évitant de l’idéaliser »
(Mabanckou, 1980, 226). En effet, « tais-toi et meurs » est constitué de
deux verbes conjugués au mode impératif, mode de l’ordre, de
l’injonction. Ainsi, on a l’impression qu'un ordre est donné au
600
personnage principal Julien et/ou José de croupir en prison tout en se
taisant sur les réalités qu'il connaît. En agissant dans le sens opposé, il
pourrait mettre sa propre vie en danger et celles de ses parents restés au
village. Shaft l’en informe explicitement en lui rappelant qu'en refusant
de changer d’identité et d’accepter de se faire passer pour le criminel, il
passera de la mort symbolique à la mort réelle, car il peut être tué à sa
sortie de prison (Mabanckou, 2012, 199).
Dans Tais-toi et meurs, il semble plausible de mentionner une force
contestatrice d’identité, car les nouvelles identités que certains
personnages prennent ne semblent pas être tolérées ou acceptées par tout
le monde. L’identité se manifeste sous forme d’un pan définitionnel de
l’homme, de sa race, de ses faits et gestes. Ainsi, un agent de police, un
Haïtien, en découvrant la carte d’identité de Julien et par là même,
comprenant qu'il est du même pays que lui, exige qu'une punition
exemplaire lui soit infligée :
Non, non, non ! Je les connais, mes compatriotes ! Certains sont
comme les Africains qui ne marchent que par la chicotte, les amendes
ils s’en tamponnent. On va l’embarquer au commissariat de police. Le
Martiniquais n’arrêtait pas de maudire les Africains de Paris. (71)
Le Martiniquais, dans une foule de questionnements, avait commencé
par contester l’identité de Julien, et il avait raison : « Tu es né à Fort-de-
France, en Martinique comme moi ! T’as vraiment pas la tête d’un
Antillais, toi ! Est-ce que tu sais que c’est des Noirs comme toi qui
salissent la race dans ce pays ? » (Ibid) En effet, le Martiniquais déteste
l’Africain et se voit mieux placé que lui. Ce constat a déjà été fait par
Frantz Fanon6. S’il n’est pas effectivement un « Blanc blanc » au même
titre que « le Blanc blanc », l’originaire de la Martinique se voit supérieur
aux autres Noirs de l’Afrique subsaharienne, et le fait d’aborder cette
question de race recentre le débat au point nodal de la colonisation.
II Récit de migration au centre de l’histoire postcoloniale
Le migrant peut être en mouvement entre son espace d’origine, son
pays de départ, et le pays d’accueil. Il travaille en Europe pour gagner de
l’argent et retourne chez lui pour faire des investissements. Au-delà, il
retourne au bercail pour épater les parents et amis restés là-bas, en
6
Frantz Fanon, Pour la révolution africaine : Ecrits politiques, Paris, La Découverte,
2006, Première Ed. 1964, pp 27, 28, 29 et Peau noire masques blancs, Paris, Seuil,
1952, p. 157.
601
exhibant sa richesse et ses allures, d’où la parade selon Moudiléno. Par
ailleurs, il est instable psychologiquement, car il peut subir l’influence du
pays d’accueil et oublier sa propre culture pour ne pas dire l’abandonner
au profit de la culture de l’autre pays. Le migrant est donc sujet à toutes
sortes de transformation.
Aujourd’hui encore, des Africains sont subjugués par l’Occident,
l’Europe et la France, qu'ils considèrent comme l’eldorado, le pays de
cocagne qu'il faut rejoindre à tout prix. Julien Makambo/José Montfort
est fasciné par ce pays qui fait le rêve de tous ses camarades. Pour lui,
Pedro est incontestablement un grand au motif qu'il vit en France :
Etait-ce pour m’impressionner qu'’il s’était habillé de la sorte ? Il n’en
avait pas besoin, il était le Parisien le plus respecté du pays, sa vie
était pour nous une légende. Les jeunes rêvaient de lui ressembler,
c’est-à-dire venir en France, porter de beaux vêtements et descendre
au pays pendant la saison sèche pour impressionner la population.
(Mabanckou, 2012, 53)
Ces jeunes sont ainsi fascinés, et ce discours laudatif trouve son
complément et son vrai sens dans cet autre : « Mais nous autres, du bled,
on s’imagine que les Noirs d’Europe sont toujours plus grands que nous.
L’Europe fait forcément grandir, pensions-nous. » (Ibid, 52) Cette
fascination pour la France s’explique en partie par la pseudo-domination
des Blancs. La torture infligée au Noir et sa chosification par le Blanc,
qui l’a toujours traité de sous-homme, ont marqué le Sujet noir au point
que, selon Fanon, après l’accès à la souveraineté, il s’est détourné de
« l’objet » pour se tourner vers « le sujet », le premier étant le travail et le
second le Blanc (Fanon, 1952, 157). « On est blanc comme on est riche,
comme on est beau, comme on est intelligent » (Ibid, 43). C’est dire
qu'on ne peut qu'être riche, beau et intelligent lorsqu’on séjourne dans le
pays des Blancs, de l’avis de certains Africains. Mais une fois en Europe,
ils ont quelquefois la mauvaise surprise d’être confrontés aux conditions
de vie désagréables, au manque d’emploi et au racisme. Julien s’en
aperçoit très vite à son arrivée en France quand il découvre la maison où
il doit vivre avec ses six compatriotes :
En balayant la pièce du regard, je m’étais quelque peu inquiété.
Comment et où dormaient-ils ? Je l’ai compris assez vite : il y avait
plusieurs matelas superposés par terre dans un coin, qui devaient être
entassés chaque matin pour permettre la circulation et redéployés le
soir. (Mabanckou, 2012, 56)
602
Ces propos montrent assez clairement la désillusion de Julien, qui ne
pouvait imaginer la vie d’un Parisien telle que décrit par lui-même. Il est
donc accueilli par une première surprise désagréable qui est l’exiguïté de
la chambre abritant plusieurs personnes.
Par ailleurs, le racisme auquel les migrants sont confrontés peut être,
dans certains cas, la conséquence immédiate de l’esclavage et de la
colonisation, car Fanon soutient que « le malheur de l’homme de couleur
est d’avoir été esclavagisé » (Fanon, 1952, 189).
En prenant l’Europe pour le paradis, certains Noirs semblent avoir une
très grande appréciation de la femme blanche qui, pour eux, est le
summum du bonheur : posséder la blanche signifierait prendre sa
revanche sur la race blanche, coupable d’avoir violé les femmes noires
comme en témoigne un poème de David Diop (1973). Le désir obsédant
et forcené de posséder la femme blanche s’explique d’autre part par un
esprit de vengeance coloniale, car elle fut longtemps « une pomme »
interdite à l’homme noir. A ce propos, Fanon apporte quelques
témoignages : « Historiquement, nous savons que le Noir coupable de
coucher avec une blanche est castré »7. Ainsi donc les migrants africains
vivant en Europe livrent la chasse aux blanches qu'il faut « dompter » à
tout prix. Ils croient, par cet acte, dominer la race ou la civilisation
blanche. Désiré était de ces migrants qui prenaient un plaisir fou à
coucher avec toutes les filles qu'il croisait sur son chemin :
Il avait d’ailleurs l’habitude de ramener chaque soir une Française
tombée, d’après lui, sous le charme de son art. Ces filles se
ressemblaient toutes : étudiantes en anthropologie, en histoire ou en
musicologie, vêtues souvent de pagnes africains et coiffées de
dreadlocks ridicules […] On les écoutait d’une oreille et on savait
qu'elles venaient se faire tirer par des nègres, un point c’est tout.
(Mabanckou, 2012, 43)
Sur de nombreuses pages (76, 77, 78, 79, 80, 82, 83, 84, 86, 153, 161)
le narrateur rapporte des histoires débordantes de luxure entre migrants
Africains et Africaines, mais aussi entre migrants africains et Françaises.
Bonaventure, comme Désiré, couche avec n’importe quelle fille au gré de
leurs rencontres. Les hommes noirs se trahissent, en ayant des relations
7
Peau noire masque blanc, op cit, p. 60. Au-delà, Fanon explique dans le même
ouvrage qu'un jeune nègre, en plein ébat avec une blanche incendiaire, s’écria, au
moment de l’orgasme « vive Schœlcher ! ». En effet, cet homme pendant la troisième
République a adopté le décret d’abolition de l’esclavage. D’autre part également, il
rapporte que les étudiants antillais qui débarquent en France ont pour mission première
de se rendre dans une maison close pour avoir une union charnelle avec une blanche.
603
charnelles, chacun, selon ses subterfuges, avec la partenaire de l’autre.
Les analyses d’Odile Cazenave sont fort intéressantes à ce sujet (52-55).
Elle parvient à montrer, en plus de l’aspect de trahison entre migrants,
que certains migrants se font entretenir financièrement par des
Françaises. Autant le Noir raffole des Blanches autant celles-ci aussi
convoitent la force virile du Noir. La seule valeur que le colonisateur
semble reconnaître à l’homme noir est sa force virile. Fanon parle de
cette prétendue puissance sexuelle du Noir en rapportant le témoignage
d’une prostituée qui affirme être poussée à l’orgasme en pensant faire
l’amour avec un Noir (Fanon, 1952, 130-131). On a l’impression que
cette étiquette sexuelle collée au nègre est d’une certaine actualité, vu
que les migrants qui entretiennent des relations sexuelles illicites avec les
Blanches vivent dans des conditions modestes et habitent dans des
chambres dont l’exiguïté dissuade de toute recherche de luxe. De toute
évidence, les Blanches ne peuvent être qu'à la recherche de l’orgasme
que l’union charnelle avec un Noir pourrait procurer. A ce titre,
Bonaventure détient un petit cahier pour répertorier ses conquêtes, des
femmes blanches de tout acabit :
Ses conquêtes allaient de la veuve de province qui emménageait à
Paris aux jeunes étudiantes sans le sou, en passant par des femmes en
instance de divorce d’avec des maris qu'elles quittaient parce qu'ils ne
bandaient plus ou avaient un zizi aussi minuscule que l’auriculaire
d’un prématuré. Bonaventure avait surtout une préférence pour celles
qui avaient atteint ou dépassé la cinquantaine. (Mabanckou, 2012, 45)
On comprend par là que certains Africains, une fois en Europe,
n’exigent pas de critères complexes pour le choix de partenaire. Ils ne
tiennent compte ni du niveau d’instruction, ni de la beauté physique et ni
même de l’âge, des facteurs qu’ils auraient peut-être pu prendre en
compte s’il s’agissait d’une compatriote. Pour choisir une Blanche,
l’essentiel est dans la couleur de la peau et la race, et le reste paraît, à la
lecture des exemples, peu important.
Les relations d’immigrés africains avec les Françaises permettent
d’évoquer un large pan de l’histoire coloniale de l’Afrique noire mais au-
delà, la condition coloniale et les mauvais souvenirs qui sont ancrés dans
l’esprit du migrant. Ce dernier tente de justifier certains délits par sa prise
de revanche sur le Blanc qui aurait été le premier à le voler. Fanon, à ce
sujet, note que le « colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de
torturer, de violer ou de massacrer » (Fanon, 2006, 73). Les migrants qui
arrivent en Europe tentent de justifier leurs forfaits par l’idée d’une soi-
disant vengeance. Ainsi, Pedro refuse de payer les tickets de transport et
604
déconseille à Julien d’en prendre également : « Ne prends pas de ticket,
ce pays nous a piqué nos matières premières pendant des années et des
années, il nous doit un remboursement, c’est normal. Je t’apprendrai tout
à l’heure comment sauter les tourniquets ou passer juste derrière
quelqu’un » (Mabanckou, op. cit., 54). De même, les migrants, voleurs
de chéquiers, justifient leur crime par ces mêmes arguments : « Et alors ?
Eux, les Français, ils ne se sont pas privés de nous voler nos matières
premières pendant la colonisation ! Et je dis qu'ils les piquent encore
jusqu’à ce jour ! Alors voler les Français c’est comme nous faire
rembourser », « rembourser les dettes contractées par l’Europe » (Ibid,
46).
Toutefois, en voulant faire payer à la France les crimes perpétrés par
les colonisateurs d’hier, les migrants semblent déplacer un problème de
son contexte d’origine par une sorte de fuite de responsabilité et de
manque de conscience. Ainsi, dans l’esprit de faire payer à la France les
abus à l’endroit des Africains pendant la colonisation, Pedro falsifie des
documents pour certains de ses compatriotes afin qu'ils puissent avoir un
logement. Au fait, « Certaines personnes, du fait de leurs origines ou de
leur situation sociale, rencontrent des difficultés à se loger » (Kelman,
2010, 59), nous rapporte Gaston Kelman. La démarche de Pedro apparaît,
dans un sens, comme une tentative de rendre justice à la race qui a été
lésée et privée de ses richesses par la colonisation.
Dans une certaine mesure, la falsification des pièces d’identité par
Shaft peut bien entrer en ligne de compte. L’analyse critique du récit
d’immigration des Africains peut nous amener à parler de réplique
coloniale. D’ailleurs Cathérine Wihtol de Wenden pense que « faute
d’avoir assumé pleinement leur passé colonial, les pays d’immigration
européens ayant un passé colonial cherchent à construire un lien nouveau
avec leurs immigrés en restaurant la mémoire comme mode de
construction d’une identité nationale partagée » (Withol de, in Bancel,
Bernault et al, 2010, 261). Le trait caractéristique reconnu aux migrants
en général est le travail, car même ceux qui passent la frontière de
l’Europe pour les études veulent s’y installer, à la fin de leur formation,
pour travailler. La clé de voûte de la migration qui est le travail semble se
fragiliser en ce sens que le pays d’accueil n’arrive plus à fournir du
travail à tous les arrivants comme le rapporte un personnage du
roman d’Alain Mabanckou : Le Vieux « …se vantait d’avoir connu cette
époque où tout était possible dans ce pays, du moins sur le plan du
travail. Le Vieux nous racontait qu'on venait les chercher dans les foyers
pour leur proposer du travail » (Mabanckou, op. cit., 37)
Si le manque d’emploi est un phénomène généralisé dans le roman,
aucun migrant, malgré cette crise, ne veut rentrer dans son pays
605
d’origine. Si davantage, le manque d’emploi persiste, ils peuvent
arnaquer les Français par tous les moyens, sans aucune gêne de
conscience, leur argument étant qu'ils récupèrent ce qui leur appartient et
cela peut, dans une certaine mesure expliquer le banditisme des migrants
(Gazenave, 2003). Ahmed Boubeker a donc raison d’affirmer que
« quand le travail vient à manquer, c’est le pilier d’une représentation du
monde social qui s’écroule. Invisibles tant qu'ils étaient réduits à leur
force de travail, les immigrés font irruption sur la scène publique au
début des années 1980 » (Boukbeker, in Bancel, Bernault et al, op. cit.,
267). De Shaft à Julien, en passant par Le Vieux, Pedro, Bonaventure,
Prosper, Désiré et Willy, dans le groupe, personne ne travaille
véritablement. Le premier qui avait tenté a dû abandonner, car assez vite
il a pris conscience qu'on le met à l’écart à cause de la couleur de sa peau
et qu'on l’envoie plutôt sur des terrains que les Blancs ne veulent pas
fréquenter :
Il [Bonaventure] avait décidé de suivre une formation rapide pour
devenir agent immobilier, « le premier agent immobilier noir de
Paris », proclamait-il. Ça n’avait pas marché, on l’utilisait pour les
visites d’appartements dans les arrondissements peuplés d’immigrés et
où ses chefs, prudents, se retenaient d’envoyer les collègues blancs.
(Mabanckou, op. cit., 44)
On remarque également une sorte de refus des policiers à sécuriser les
migrants selon ces déclarations d’un personnage :
J’étais certes allé à plusieurs mariages, mais c’était souvent pour des
unions entre Congolais, et j’en avais gardé de mauvais souvenirs. Ça
finissait par des bagarres à coups de couteau […] Les affrontements se
généralisaient jusqu’à l’arrivée des flics qui repartaient en maugréant
qu'il s’agissait de nègreries dont ils n’avaient rien à foutre. (Ibid, 157)
Ces exemples montrent que certains Blancs développent une sorte de
rempart, dont le fondement est de toute évidence le racisme, entre eux et
les Noirs. Ainsi, on expédie Bonaventure sur des terrains suspects, alors
qu'on prend le soin de ne pas y envoyer des agents blancs. De même, les
policiers refusent d’intervenir dans les conflits entre Noirs, qui peuvent
s’entretuer sans que personne ne soit vexé.
606
Conclusion
Cette étude se proposait d’analyser la migration en faisant ressortir ses
liens avec le changement et/ou la fraude d’identité mais aussi le
colonialisme ou le postcolonialisme. Pour les besoins de l’analyse, on
s’est inscrit dans la continuité des études de Lydie Modileno et d’Odile
Cazenave, pour montrer que la fraude d’identité des migrants se conçoit
comme le résultat d’une nécessité de pouvoir rentrer en France. D’autre
part, on a expliqué les écarts de conduite et les actes de banditisme des
migrants, du roman retenu pour l’étude, sous l’angle d’une volonté de
prise de revanche sur l’ex-colonisateur.
L’analyse a montré une certaine relation entre la migration et les
questions d’identité, en ce sens que les personnages migrants se trouvent
quelquefois dans des dispositions les obligeant à changer de nom ou à se
faire passer pour une autre personne, phénomène désigné par nous
comme « échange d’identité ». Ce dernier aspect évoqué, comme bien
d’autres par rapport à la fraude d’identité, justifie largement que la
migration n’est pas le seul motif de ces différents changements de nom.
A certains moments, certains migrants tentent de changer d’identité à
cause des actes de banditisme dont ils se révèlent coupables. L’analyse
entreprise a permis non seulement de montrer les conséquences de la
migration qui obligent les migrants à adopter de nouveaux noms, mais
elle a pu également prendre en compte les modes de vie des migrants et
qui les contraignent à vouloir camoufler leur vraie identité.
Le deuxième volet de l’analyse s’est appesanti sur la dimension
postcoloniale de Tais-toi et meurs que l’on considère dans une certaine
mesure comme un récit de réplique coloniale. Ce roman de Mabanckou
montre avec délicatesse que certains mauvais comportements des
migrants africains trouvent, plus ou moins, leur justification dans
l’histoire coloniale de l’Afrique. Tous les « actants » n’ont, dans leur
subconscient, pour la justification de leur forfait, que la colonisation. Le
passage subtil du tourniquet de métro sans payer, le vol et la falsification
des chéquiers, les falsifications de documents d’identité et autres papiers
pour avoir un logement, ces différents faits s’expliquent par l’idée de
prendre aux Français ce qu'ils ont pris à l’Afrique pendant et après la
colonisation : les matières premières.
« La chasse à la femme blanche », la multiplication et le changement
fréquent de partenaires trouvent aisément leur explication dans l’histoire
coloniale comme l’illustre bien Frantz Fanon. Le Noir est « friand » de la
femme blanche parce qu'il en a été longtemps privé et, pour lui,
« dompter » la femme blanche, c’est dompter la culture et la civilisation
blanche. En somme, Tais-toi et meurs relance le débat de la migration
607
sous les vocables de la pénitence et de la criminalité qui ont déjà été
l’objet de certains travaux, notamment ceux d’Anastassia Tsoukala : « Le
traitement médiatique de la criminalité étrangère en Europe »8
Bibliographie
Romans
Diome, Fatou, Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Livre de Poche, 2003
Keita, Fatou, Rebelle, Abidjan, Nouvelles Editions Ivoiriennes, 1998.
Mabanckou, Alain, Bleu Blanc Rouge, Paris, présence africaine, 1998.
_______________, Tais-toi et meurs, Paris, Ed La Branche, 2012.
N’diaye, Marie, Trois femmes puissantes, Paris, Ed. Gallimard, 2009
Ouvrages et articles
Boubeker, Ahmed, « L’Immigration (post)coloniale en héritage : le récit
en marge de l’histoire de France », Ruptures postcoloniales, Les
nouveaux visages de l’Afrique, Paris, La Découverte, 2010, dir.
Nicolas Bancel, Florence Bernault et al.
Cazenave, Odile, Afrique sur seine, Une nouvelle génération de
romanciers africains à Paris, Paris, L’Harmattan, 2003.
Fanon, Frantz, Pour la révolution africaine : Ecrits politiques, Paris, La
Découverte, 2006.
…………….., Peau noire masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
Kelman, Gaston, Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Paris, Pocket,
2010.
Makouta M’bouckou, Jean Pierre, Introduction à l’étude du roman négro
africain de langue française, Abidjan, NEA, 1980.
Mambenga-Ylagou, Frederic, « Problématiques définitionnelle et
esthétique de la littérature africaine francophone de l'immigration » in
CAUCE, Revista internacional de Filología v su Didáctica, N° 29,
2006.
Moudileno, Lydie, Parades postcoloniales, La fabrication des identités
dans le roman congolais, Paris, Karthala, 2006.
Tsoukala, Anastassia, « Le traitement médiatique de la criminalité
étrangère en Europe.», consulté sur le site
8
Anastassia Tsoukala, « Le traitement médiatique de la criminalité étrangère en
Europe.», consulté sur le [Link]
[Link], le 13 décembre 2016
608
[Link]
le 13 décembre 2016.
Yaho, Louis Konan, « D’un débat… autour de l’écriture migrante dans
Le Ventre de l’Atlantique de Diome Fatou et Le Paradis français de
Maurice Bandaman » in De l’exil à la migrance littéraire dans le
roman francophone, Paris, Harmattan (Version électronique).
Wihtol de, Wenden Cathérine, « Postcolonialisme et immigration :
nouveaux enjeux », in Ruptures postcoloniales, Les nouveaux visages
de l’Afrique, Paris, La Découverte, 2010, dir. Nicolas Bancel,
Florence Bernault et al.
[Link]
consulté le 20 décembre 2016.
609