Le bonheur
Le bonheur est-il accessible à l'homme ?
L'idée commune du bonheur est celle d'une pleine satisfaction de la conscience, ordinairement liée à la
satisfaction de l'ensemble de nos désirs. Or, nous avons vu en introduction que nous désirons ce dont imaginons retirer du
plaisir, et cet appétit de plaisir oriente nos actions. Nous travaillons donc à la construction de notre bonheur en nous
efforçant de satisfaire l'ensemble de nos désirs : nous nous efforçons de nous donner le métier, la famille, les amis etc. , dont
nous imaginons que l'ensemble fera notre bonheur. La réflexion philosophique s'interroge sur la pertinence de notre
imagination pour déterminer ce que nous devons désirer, et sur la possibilité de satisfaire l'ensemble de nos désirs. Plus
fondamentalement, elle se demande si la bonheur est accessible à l'homme.
I. Des difficultés à atteindre le bonheur, à son inaccessibilité radicale. Kant
A. Le bonheur est un « idéal de l'imagination » dont la réalisation est aléatoire et fragile. Kant
Dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Kant définit le bonheur comme un « idéal de l'imagination ».
Si le bonheur était un idéal uniquement conçu par la raison, il serait possible de déterminer précisément les moyens d'y
accéder en procédant à un raisonnement logique dont la rigueur garantirait l'efficacité. Pourquoi l'imagination est-elle
inapte à déterminer rigoureusement les éléments de notre bonheur ? Et quelle contradiction affecte la pertinence de
l'idée de notre bonheur ?
Le propre d’une idée imaginaire est qu’elle est vague, manque de réalisme, et ne s’assure pas de la cohérence
des différents éléments qui la constituent. En effet :
1° L'imagination sépare et détache : elle se représente une chose séparée de ses conditions et des limitations
qui lui sont inhérentes. Elle me fait miroiter un aspect de la réalité en négligeant le « paquet » qui va avec. Elle est capable de
me faire choisir toute ma vie sur la base d'un aspect isolé que je remarque et me représente, oubliant tout ce qui s'y attache
nécessairement et ne retient pas mon attention.
2° Elle néglige en outre le principe de la compossibilité : il est possible d'imaginer plusieurs choses
distinctement désirables (par exemple une famille nombreuse, un grand amour, et un métier passionnant) sans tenir
compte de la possibilité -ou non- qu'elles coexistent. Elle opère ainsi une synthèse arbitraire irréaliste, séduisante au
premier coup d'oeil mais impossibles en fait après un examen attentif.
En quoi consiste la contradiction de l'idée du bonheur ?
1° Tous les éléments dont je le compose sont tirés de mon expérience, c'est-à-dire sont dans l'ensemble empiriques (à
partir des besoins que j'observe en moi-même et autrui)
2° Cependant, ma définition du bonheur résulte en partie d'une activité de ma raison : je ne définis pas mon bonheur
comme la satisfaction d'un seul désir ni une « somme » de satisfactions diverses mais comme « un tout absolu, un maximum
de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future ». Or, cette totalité ou ce maximum est une idée
issue non de mon imagination, mais de ma raison. Celle-ci est chez Kant la faculté de penser un tout inconditionné (par
exemple l'idée de Dieu est une idée de la raison : elle rassemble la totalité de toutes les réalités matérielle et spirituelle du
monde, qui n'est conditionnée à rien d'autre qu'à soi : Dieu n'est pas l'effet d'une cause antécédente.) L'idée du bonheur est
en ce sens l'idée d'une totalité qui excède notre expérience. Pour la former, il faut aussi posséder la raison. C'est
pourquoi les animaux ou les enfants en qui n'existe que la sensibilité, n'ont pas d'idée du bonheur. Le problème est que
l'homme n'est pas omniscient et ne peut déterminer à l'avance toutes les composantes empiriques de son bonheur
ni les aléas propres à l'existence qui viendront le détruire. Le bonheur est donc une idée fondée sur une expérience
nécessairement incomplète qui rend son accession extrêmement aléatoire, et son existence très fragile car de toute façon
soumise aux imprévus de la vie.
Questions : 1. Quelle est le problème d'une idée conçue par l'imagination ? 2. Expliquez ses défauts essentiels et donnez un
exemple pour chacun. 3. En quoi l'intervention de la raison dans la conception de mon bonheur entre-t-elle en contradiction
avec l'expérience qui m'aide à la forger ? 4. Que faudrait-il pour que l'homme puisse précisément déterminer à l'avance ce qui le
rendra heureux ? Donnez un exemple.
B. La nécessité d'un bonheur inaccessible pour le progrès de l'humanité. Kant
Kant : « La nature a placé en l'homme, comme stimulant de l'activité, la douleur à laquelle il ne peut se soustraire
afin que le progrès s'accomplisse toujours vers le mieux » (Didactique anthropologique)
Plus radicalement encore, la nature a rendu le bonheur inaccessible à l’homme. Pourquoi ? Parce que le propre de
l’homme est qu’il naît inachevé et doit développer toutes ses capacités par lui-même. Il est l’artisan de son nécessaire
progrès. Or, si l’homme était pleinement satisfait – c’est-à-dire heureux- il ne désirerait plus rien, ne progresserait plus,
et perdrait même les facultés qui font son humanité et ne se développent que lorsqu’elles sont stimulées : l’intelligence et
la raison. C’est pourquoi, la nature a mis en nous « la douleur » comme « stimulant » de notre activité. Cette douleur
provoque en nous une insatisfaction fondamentale qui nous pousse à agir et améliorer notre condition. C’est notre
insatisfaction fondamentale – celle d’un désir toujours renaissant- qui nous sauve d’une passivité mortelle pour notre vie
intellectuelle et morale.
Question : Pourquoi l'insatisfaction radicale de l'homme est-elle nécessaire à son existence, et garantit-elle son progrès ?
1
Tr : Mais l’homme n’est-il pas capable de définir plus sagement son bonheur ? La pleine satisfaction dont nous parle Kant,
n'est-elle pas au fond celle de la « béatitude », et ne vise-t-elle donc pas une perfection à laquelle tout homme raisonnable,
après les rêves de sa jeunesse, finit par renoncer ? N'est-il pas alors capable de mettre plus de raison (au sens de mesure)
dans son idée du bonheur et de ce fait dans ses désirs, en visant exclusivement la satisfaction de ses désirs les plus
raisonnables ? Cette redéfinition ne rend-elle pas alors le bonheur plus accessible à l'homme ?
II. La stricte soumission de nos désirs à la raison pour un bonheur accessible
Contrairement à une idée commune, le bonheur pourrait être le résultat d’un travail sur soi et sur son imagination. Il
est possible de devenir sensible à ce qui n’est pas spontanément objet de fantasme, de porter nos désirs sur des objets
que nous ne désirons pas immédiatement. Donc : d’avoir des désirs plus réfléchis, et pleinement réalisables.
A. Le bonheur stoïcien ou l'amour d'une réalité nécessaire . Epictète
La grande Raison du monde
Pour les philosophes stoïciens, le monde obéit à un dieu synonyme de Raison (une sorte de dieu rationnel qui
détient les clefs de la logique du monde). Rien n’est dû au hasard, tout est inscrit dans un destin, l’unique cause de tout
ce qui se produit étant Dieu. Le monde est parfait et nécessaire à chaque instant, dans sa totalité, parfaitement
cohérent. Toute chose y joue un rôle en harmonie avec celui des autres. Le Dieu des stoïciens (Zeus, feu primitif, raison
ou logos, nécessité, Destin) est présent à chaque instant dans la plus infime partie du monde dont il est la substance. Dans
cet univers où tout est nécessaire, tout peut être justifié jusqu’au ridicule (rôle de la puce : nécessaire car elle empêche
l’homme de dormir trop longtemps), quelle est la place de l’homme ? L’âme de l’homme est capable de raison, trace du
souffle igné primitif. Cette raison lui permet de comprendre la nécessité des choses, et d’y donner son assentiment,
de l’accepter comme l’expression de la raison divine.
Notre malheur vient de l’opinion que nous avons des choses
L’homme n’est malheureux que de ce qu’il se forme une fausse opinion des événements : il pense qu’ils pourraient
être autres. Ainsi, il désire ce que l’ordre du monde, parfaitement rationnel, rend impossible. Dans ce désir fou, on voit à
l'oeuvre une imagination qui nous trompe en tronquant le réel : Si j'envie le bonheur du tyran, c'est parce que je coupe sa
vie de pouvoir et de plaisir des terreurs et des soupçons qu'elle comporte nécessairement (donc j'oublie les conditions qui
l'accompagnent). Si j'envie le sort de l'athlète vainqueur aux jeux olympiques, c'est parce que je n'ai pas à l'esprit les
sacrifices et les souffrances d'un entraînement autour duquel tourne toute son existence.
Comment atteindre le bonheur selon Epictète (50-125/130 ap J.C, epiktetos : esclave « acquis récemment »)?
En reprenant le contrôle de son esprit
Il est possible d’être heureux à la condition de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous :
-Ce qui dépend de nous : mon esprit et ses productions. Il n’appartient qu’à moi, nul ne peut s’en emparer, ni y pénétrer.
C’est ma forteresse invincible, et je suis le seul maître et responsable de ses productions : « nos jugements, nos tendances,
nos désirs, nos aversions ». Elles sont « par nature libres, sans empêchement, sans entraves ».
-Ce qui ne dépend pas de nous :tout ce qui est extérieur à notre esprit : « notre corps, la richesse, la célébrité, le
pouvoir… », toutes ces choses dépendant du destin. Nous ne pouvons rien y changer.
En affrontant ce qui ne dépend pas de nous en le sachant : la lucidité comme clef du bonheur
Si donc l'on veut atteindre le bonheur selon Epictète, il ne s'agit pas de renoncer par exemple à un entraînement
difficile au prétexte que la victoire olympique ne dépendrait pas entièrement de nous (puisqu'il est bien possible
d'augmenter ses chances en travaillant, même si nous ne contrôlons pas ce que la force adverse nous réserve), mais il faut
aborder notre « rêve » en étant pleinement conscient de la réalité qui y mène. Il faut donc ne pas se laisser tromper par
les « abstractions » de l'imagination : « Tu veux vaincre aux jeux olympiques ? Moi aussi par les dieux, car c'est bien séduisant.
Mais examine les antécédents et les conséquents, et alors seulement attache-toi à l'entreprise. Tu dois te discipliner, te
nourrir à contre coeur, t'abstenir de friandises, te plier à un entraînement forcé, puis, dans le combat, éventuellement te
démettre une main, te tourner une cheville, avaler force poussière, recevoir le fouet à l'occasion, pour enfin essuyer une
défaite. Pèse ces considérations, et si tu le veux encore, aborde le métier d'athlète. » (Manuel XXIX).
Nous voyons clairement par ce discours que le stoïcien ne perd jamais de vue cette réalité hors de contrôle qu'il
doit accepter en totalité. Si la réalité de son « rêve » s'avère un cauchemar, il doit pleinement l'accepter et ne pas désirer
que la réalité pleinement rationnelle ( tous ses éléments coexistent harmonieusement en vertu de la grande Raison qui les
organise) soit autre. Son bonheur est de rendre hommage à la grande Raison du monde en reconnaissant la nécessité de ce
dernier. Il ne doit pas souffrir de ce que cette réalité ne réponde pas à ses désirs. Pour cela, il doit contrôler parfaitement
ses états d'âme, les sentiments que pourrait faire naître les difficultés de l'existence. Le stoïcien ne se réfugie pas dans une
imagination irréaliste, parce qu'il aime pleinement la réalité. La sagesse stoïcienne consiste à comprendre la
sympathie universelle par laquelle toutes choses sont, au sein de la nature, dans une harmonie universelle. Vivre
selon la nature consiste pour lui à réaliser l'union heureuse de la nécessité naturelle et de la disposition intérieure par
laquelle il tend à cette union avec la nature entière.
Questions : 1. Sur quelle conception de la nature du monde repose la philosophie stoïcienne ? 2. D'où vient notre malheur ? 3. Que
devons-nous distinguer pour ne pas être malheureux ? 4. Devons-nous pour autant renoncer à nous battre pour des choses dont
nous n'avons pas un entier contrôle ? 5 . Le stoïcisme est-il un « fatalisme » au sens courant du terme ? 6. Sa résistance intérieure
est-elle fondée sur une déception à l'égard du monde ? 7. En quoi le bonheur stoïcien est-il fait de l'harmonie de l'homme avec la
nature ?
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B. Le bonheur dans le plaisir parfait de ne manquer de rien. Epicure (voir la Lettre à Ménécée)
Tr : En prescrivant un renoncement à nos désirs imaginaires, stoïcisme et épicurisme semblent exiger que nous
renoncions à une dimension constitutive de notre humanité : celle d'imaginer (le,propre de toute concience), et de
désirer ce que nous imaginons. Ne vivons-nous pas de désirer ? (« l’espoir fait vivre »). Spinoza prend acte de notre
nature désirante et met l’accent sur la nécessité de désirer un objet qui nous rende véritablement heureux.
III. Comprendre quel objet du désir nous rendra heureux, et le bonheur de comprendre.
Spinoza
1. Principe : le désir est l'essence de l'homme
« Le désir est l’essence même de l’homme… » Ethique.
L'homme est essentiellement désir, dans le sens où il désire sans cesse une seule chose à travers la multiplicité de
ses désirs : être pleinement, déployer toute son essence, tout ce qu'il est. Nous avons tous une essence, une nature qui
nous définit de manière unique, et ce que nous recherchons, c'est la pleine expression de cette essence. Nous désirons sans
cesse être pleinement sans contrainte, nous désirons cette liberté qui ne consiste pas dans l'absence de nécessité, mais
dans le fait d'agir « par la seule nécessité de sa nature », donc sans subir la contrainte d'une chose extérieure qui entrave la
pleine expression de notre être.
Ce désir d'être pleinement, d'être pleinement « actif » et non « passif » (lorsque nous subissons l'action d'une
influence extérieure) est à l’œuvre dans tout ce que fait l'homme : même la connaissance résulte d'un désir de vérité, et
lorsque nous connaissons une chose dans sa vérité, lorsque nous sommes pleinement actifs par la pensée, nous ressentons
de la « Joie », qui prend chez Spinoza le sens de bonheur. Le désir est donc au cœur de la vie. Renoncer au désir, c'est
renoncer à la vie, et à tout bonheur.
Vers quels objets s'oriente notre Désir ? Nous désirons les conditions ou les objets qui nous permettent de
« réaliser » notre essence, d’affirmer notre être, et nous causent de la Joie. Nous désirons les objets qui permettent à
notre corps et à notre esprit d'être pleinement actifs (lorsque le corps ne subit pas l’action d’autres corps, et lorsque
l'esprit s’emploie à comprendre et développe des idées justes sur soi et le monde). Nous fuyons les objets qui contraignent
notre être et diminuent sa puissance ( nous font éprouver de la Tristesse). C’est pourquoi, nous ne désirons pas une
chose du fait de ses qualités intrinsèques, pour elle-même, mais parce qu’elle nous permet de réaliser notre essence.
2. Problème : Le malheur vient de ce que nous nous trompons sur l'objet qu'il faut désirer pour être heureux
a. Nous nous trompons sur ce qui est bon pour nous, faute d’une juste connaissance de soi et du monde. Nous
ne nous connaissons que par une expérience limitée de soi au contact du monde. De même, nous ne connaissons le monde
extérieur que par l’effet qu’il a sur nous. Et cet effet peut être superficiel, temporaire, et trompeur.
Ex : nous ne connaissons de l’aliment que l’effet qu’il a sur nos papilles. Nous ne connaissons d’un être que son effet
agréable ou désagréable sur nous. Mais un aliment agréable au goût peut se révéler néfaste à plus long terme (le nutella, les
hamburgers mac do …).
b. Nous pouvons nous attacher à un objet qui augmente notre puissance temporairement et
superficiellement, mais non réellement et durablement.
Ainsi, l’objet auquel on s’attache peut être un trompe-l’œil, le fruit de notre imagination, et provoquer notre
attachement par hasard : « N’importe quelle chose peut être par accident cause de Joie, de Tristesse, ou de Désir », parce que
nos affects obéissent à des lois psychologiques inconscientes, et qui suscitent des sentiments que nous n’aurions pas si
nous en connaissions la vraie cause.
Par exemple :
-on croit qu’une chose nous rendra heureux parce qu’elle est dans l’environnement de ce qui nous a rendu heureux, on aime
un même type d’homme à la suite d’un premier modèle, on aime celui qui nous aime
D’où le malheur : quand une relation se dégrade, nous ne voulons plus reconnaître que nous avions subi une illusion et
qu’elle nous attriste à présent plus qu’elle ne nous réjouit.
3. Solution : se libérer des objets néfastes du désir et éprouver le bonheur de comprendre
Ce qui nous libérera de notre aliénation est la connaissance adéquate de ce qui nous pousse à aimer et désirer,
la connaissance de l’interaction nécessaire entre soi et le monde, et la recherche des circonstances les plus propices à
notre être.
En quel sens cette connaissance est-elle libératrice et source de bonheur ? Cette connaissance peut provoquer une
prise de conscience qui modifie notre désir. Nous sommes capables de tirer des leçons de notre expérience, et de mieux
choisir notre environnement (tant humain que physique). Mais quand bien même nous ne réussissons pas à changer l'objet
de notre désir, Spinoza pense que l'exercice plein de notre intelligence, notre compréhension de ce qui nous
détermine, nous procure la Joie -ou le bonheur- de rejoindre par l'esprit la nature (ou Dieu) dont toute chose
exprime l'essence. Dans ce moment de pleine activité de mon intelligence où le monde se découvre dans la sienne, je
suis autant libre (car mon intelligence déploie toute sa puissance d'elle -même, sans cause extérieure) qu'heureux. Parce
que l'intelligence se déploie librement d'elle-même sans dépendre de circonstances extérieures, elle assure à tout homme la
possibilité d'être heureux.
Questions : Pourquoi le désir est-il l'essence de l'homme ? Que désire au fond l'homme, à travers la multiplicité de ses désirs ? De
ce fait, sur quels objets se porte son désir ? Que signifie être actif pour Spinoza ? Donnez un exemple d'activité du corps, et de
l'esprit. D'où vient le malheur ? En quoi la connaissance est-elle libératrice ? Quelle est la source d'un bonheur plein pour
Spinoza ? Qu'en pensez-vous ? Tout homme est-il capable d'un tel bonheur ?