Introduction
Biographie
Yann Queffélec, de son vrai nom Jean-Marie Quéffelec, est un auteur français né à Paris le 4
septembre 1949. Il nait dans une famille privilégiée et découvre très jeunes le monde
littéraire grâce à son père l'écrivain Henri Queffélec. Yann Queffélec commence donc très
jeunes l’écriture inspiré par les ouvrages de son père et voulant impressionner sa mère
Yvonne Pénau. Celle-ci meurt tragiquement pendant son adolescence et sa perte marque la
fin d’une époque insouciante et fait remettre en question l’auteur sur le sens de son
existence, ce qui par la suite deviendra une source d’inspiration dans son travail. Enfant,
l’auteur passe ses vacances en Bretagne dans une propriété familiale. C’est durant ces
vacances que Yann Queffelec va développer une profonde connexion avec la mer qui va par
la suite constituer une importante source d’inspiration dans ses œuvres. La perte de sa mère
et sa relation conflictuel avec son père va également inspirer son travail. C’est donc influencé
par son vécu que Yann Queffelec écrit ses ouvrages développant des thématiques telle que la
famille, la recherche d’identité, la quête de sens et l’amour. Se croyant initialement destiné à
la voile, à 28 ans, Yann Queffélec change totalement de perspective après sa rencontre avec
l’éditrice Françoise Verny qu’il voit comme un message de sa mère. Il décide donc de tirer un
trait sur sa carrière de navigateur pour se consacre à celle d’écrivain. Sa carrière commence
en 1981, à 32 ans, après la publication d’une biographie intitulée « Béla Bartók ». Ce premier
ouvrage marque le début de sa carrière. Il est l’auteur de nombreux ouvrages mais se
démarque en 1985 après la récompense du prix Goncourt pour son roman « les noces
barbares » et reçoit également le prix des Hussards en 2016 pour le roman « L’homme de ma
vie », ouvrage dédié à son père Henri Queffélec. Il se marie 1985 en avec la pianiste Brigitte
Engerer et la même année donne naissance à son unique enfant Léonore Queffelec. Après la
mort de sa femme l’auteur se remarie avec Elisabeth Cazeaux mais divorce ensuite et est à
présent en relation avec Servane Veillon. Yann Queffélec a su s’imposer en tant qu’écrivain et
est aujourd’hui considérée comme un auteur phare de la littérature française contemporaine
grâce à des œuvres telle que celles citée ci-dessus ou encore “L'amante” publié en 2006 et
“Le piano de ma mère” publié en 2010.
Extrait
Ludo sursauta.
« Pourquoi... », dit-il d'une voix perdue.
Le fixant au plus profond des yeux, Nicole avait pris sa main et doucement la posait sur sa
joue. Elle ébauchait un sourire.
« Allons, dit-elle en feutrant la voix jusqu'au mur-mure, oublions le passé veux-tu... j'ai...
beaucoup souffert à cause de toi... mais plus rien n'est comme avant, je vais me remarier.
Nous onest commis désormais : dis maman, Ludo... »
Et voilà que sa main tremblant sur le visage de Nicole il s'entendit répondre tout bas : «
Maman. » Un sanglot roula dans sa gorge, il répéta plus fort :
« Maman. » Elle avait fermé les yeux. Ludo regardait sa main caresser les joues, les lèvres, le
front de celle qui lui avait toujours refusé la moindre caresse, le moindre amour. Le mot
jamais prononcé, le secret jamais livré, le cri jamais crié libéraient en lui des forces qui
l'aveuglaient, la tête envahie d'une euphorie déchirante il se mit à lancer : « Maman, maman
» de plus en plus fort, effrayant Nicole. « Veux-tu me lâcher, s'énervait-elle, ah tu es donc
vraiment fou, Ludo, fou comme ton père, totalement fou », mais lui clamait toujours «
Maman » comme un appel au secours et semblait ne plus pouvoir s'arrêter.
Elle griffait et criait, il l'avait repoussée contre la paroi parmi ses dessins. Plaqué sur elle, il
voyait ses doigts écraser la face maternelle, voyait les yeux écarquillés d'horreur entre les
doigts, les cheveux rouges de soleil, et il scandait « Maman, maman », lui tapant la tête à la
volée sur l'acier. Et comme elle se débattait encore il descendit sa main vers le cou,
démasquant stupéfait le portrait qui l'avait lanciné dès l'enfance, et rempli d'allégresse il se
mit à serrer, serrer de toutes ses forces. Enfin le spasme inonda ses nerfs et la petite mort
délivra Ludo.
Il regardait avec stupeur le cadavre à ses pieds, sa mère, la robe et les cheveux en bataille, les
yeux grands ouverts. Il s'agenouilla, paniqué. Il était hors d'haleine. Ils allaient sûrement
venir, maintenant, ils allaient lui prendre sa mère une fois encore, ils allaient le prendre lui,
vouloir enfermer le fou pour toujours, il ne la verrait plus. Il fallait faire vite. Ludo prit Nicole
dans ses bras et l'étreignant descendit aux machines.
Il l'embrassait convulsivement avec de petits baisers qu'il noyait dans sa chevelure. A bout de
force il répétait maman, maman, mais déjà le mot se figeait très loin. Sans lâcher sa mère il
gagna titubant la sortie du navire, regarda les flots battre mollement la voûte, et se laissa
tomber avec elle à la mer. Il dégagea son bras droit pour nager, de l'autre il la tenait bien fort
et ses longs cheveux à fleur d'eau lui caressaient la bouche. Il se dirigeait vers le large et se
hâtait comme s'il avait rendez-vous, bredouillant des mots passion-nés. Une langueur de
plomb régnait sur la mer tout à fait lisse. Un liseré mauve fonçait encore l'horizon. Le voyant
rouge de la bouée dansait au nord, on entendait son appel plaintif soudain couvert par le
vacarme sourd des brisants. Ludo se retourna. Le rivage s'éloignait dans la nuit tombante, la
ligne assombrie des pins gommait doucement l'épave.
Nicole pesait à son bras. Ils allaient s'endormir dans le lit du soleil, la vie ne les désunirait
plus. Mais il avait beau s'enfuir avec elle et savoir qu'il n'irait jamais chez les fous, qu'ils
étaient sauvés tous les deux, la tristesse un moment détournée renaissait en lui. Il
commençait d'avoir mal au cœur, mal au corps, il respirait de plus en plus mal et frissonnait
d'épouvante à la vue des rouleaux qui blanchissaient l'ombre devant lui. « J'ai peur »,
murmura-t-il en passant les deux bras autour de sa mère ; puis il se laissa couler dans les
remous qui menaient droit sur la déferlante.
Analyse
« Les Noces barbares » est une œuvre inclassable, ne rentrant pas dans un courant
littéraire précis. Dans cette analyse, nous démontrerons à travers un extrait, que l’œuvre
comporte notamment des caractéristiques se référant aux courants existentialiste,
psychologique, symbolique, réaliste et naturaliste.
« Les Noces barbares » comporte des caractéristiques existentialistes que nous
pouvons mettre en évidence grâce à l’extrait. La phrase « ils allaient sûrement venir,
maintenant, ils allaient lui prendre sa mère une fois encore, ils allaient le prendre lui, vouloir
enfermer le fou pour toujours, il ne la verrait plus » démontre l’absurdité de la vie et de la
condition humaine. Ludo ne s’inquiète pas d’avoir tué sa mère, il n’est pas préoccupé par son
acte, mais craint d’être séparé d’elle et d’être à nouveau enfermé. Durant toute sa vie, Ludo
s’est obstiné à l’affirmer, il n’est pas fou. Il est différent certes, mais il n’a pas « le singe ». Et
en effet, jusqu’à la fin, nous pouvons difficilement affirmer que Ludo est fou. Il est un enfant
en manque d’amour qui cherche maladroitement la reconnaissance de sa mère. Cette
pathologie de folie, qui lui est attribuée relativement tôt dans sa vie, pose la question de
l’absurdité de notre monde et des normes sociales. Les humains ne rentrant pas dans des
cases prédéterminées doivent-ils être qualifiés de fou ? La quête de sens ne devient-elle alors
pas absurde puisque qu’elle doit correspondre à des codes imposés par notre société ? La
décision de Ludo de fuir ces codes que lui impose la société peut être interprétée comme un
acte de révolte face à l’absurdité de ce monde. Il préfère partir que de rentrer dans une case.
Nous procéderons à présent à une analyse de l’extrait en comparant l’œuvre au
courant réaliste et naturaliste parce qu’il répond aux codes de ce courant en bien des points.
Le naturalisme est “un courant littéraire qui se définit par la volonté de décrire le réel tel qu'il
est tout en appliquant la méthode de l'expérimentation”. Cette volonté d’objectivité et de
décrire la réalité telle qu’elle est sans faire preuve de censure est présente dans l’extrait.
L'absence de bienséance est brillamment abordée et la violence portée à son paroxysme
jusqu'au meurtre est décrite de manière pointilleuse afin de décrire les choses telles qu’elles
sont. Les décors de l’histoire sont également décrits avec précision. Yann Queffélec utilise
diverses figures de style pour nous plonger dans les paysages, celles-ci seront d'ailleurs
abordées dans la suite du texte. Dans cet extrait, la description poignante de la mer renforce
l’intensité du moment pour le lecteur, l’immergeant dans l’histoire et offrant également une
dimension symbolique au récit. Les auteurs naturalistes ont également cette intention de
tendre vers quelque chose de plus expérimental en décrivant les conflits et contradictions
intérieurs, dévoilant les pulsions, les désirs et les conflits de leurs personnages. En cela,
l'œuvre de Yann Queffélec nous offre également une expérimentation de ce genre, s’ancrant
aussi dans le registre psychologique développant plusieurs théories scientifiques de l’époque
comme le complexe d’Œdipe, théorisé par le neurologue Sigmund Freud, et les appétits,
abordés par l’auteur Zola dans sa célèbre œuvre des Rougon Macquart, traitant notamment
de l’impact de l’hérédité sur l’individu.
L’extrait du livre « Les Noces barbares » est représentatif de l’œuvre car il représente
l’aboutissement de la souffrance endurée par Ludo et Nicole ainsi que le dénouement
tragique de l’histoire des deux personnages qui font face à leur destin inéluctable. Le livre
entier est au service de ce moment ultime et crucial et leurs vies n’ont été qu’un
cheminement pour arriver à cet instant, auquel les sentiments de Ludo atteignent leur
apogée et Ludo va, débordant de sentiments contradictoires, l’amour, la colère et le
désespoir, commettre l’impensable en tuant sa mère. Le roman est un descriptif très précis
nous permettant de comprendre l’évolution des personnages et nous entraînant dans une
recherche d’explications de ce qui les conduit à cette dernière scène fatidique.
Ce moment marque également la fin de l’amour trouble qu’éprouve Ludo pour sa
mère. Dès le moment où il appelle Nicole « maman », pour la première fois du livre, ce
complexe œdipien qu’il entretient depuis le début du livre s’estompe avec ses désirs sexuels
malsains dont sa mère était l’objet depuis son plus jeune âge. Mais cette idée, qu’il est le fils
de sa maman, est d’autant plus bouleversante pour lui qu’il comprend l’injustice de sa
situation. Nicole n’a jamais agi comme une mère. Comment alors aurait-il pu la traiter
comme telle ? Pourquoi n’a-t-il pas été traité comme un fils ? Qu’a-t-il fait pour être traité
autrement ? Ces questionnements et amour inconditionnel qu’éprouve Ludo pour sa mère
nous amènent à aborder une nouvelle thématique.
Ce roman, tout comme l’extrait choisi, peut à première vue s’apparenter à un ouvrage
réaliste. L’auteur décrit les personnages et leurs environnements de manière méthodique et
détaillée, l’histoire est vraisemblable et se déroule de manière chronologique. Néanmoins, le
caractère symbolique de l’histoire transparait, nous révélant une analyse psychologique
poussée du personnage de Ludo. L'extrait choisi met en avant les principales caractéristiques,
devenues pathologiques, de l’enfant. La recherche d’identité est obsédante, Ludo ne sait pas
qui il est. Cette thématique récurrente de l’identité et de l’hérédité est caractéristique de
l’œuvre et nous renvoie aux théories pseudo scientifiques naturalistes. Ludo, pendant toute
sa vie, n’a jamais eu de “maman” et dès le moment où il la rencontre enfin, il réalise qu'elle
ne veut pas être considérée comme telle. Elle ne veut pas de lui, il est l’enfant de son père et
tout comme lui, il est fou ; “Veux-tu me lâcher, s'énervait-elle, ah tu es donc vraiment fou,
Ludo, fou comme ton père, totalement fou » (Nicole). Comment peut-il être “quelqu’un” dès
lors qu’il n’a ni père ni mère. Il ne comprend pas qui il est car il ne sait pas d’où il vient. A
travers la mort, Ludo espère se retrouver au côté de ses parents, et recevoir cet amour dont
il a toujours manqué. Pourtant, paradoxalement et au-delà de l’intention de son acte, Ludo
perpétue la tradition du cycle de violence qui pèse sur la famille.
Cet extrait est d’autant plus marquant pour le lecteur, qu’il représente la fin d’un
espoir d’une vie meilleure pour Ludo. Le lecteur ne peut que ressentir compassion et pitié
pour cet enfant du malheur qui semble vivre sa vie comme une tragédie sans fin. Toutefois, il
espère, au fond de lui, que Ludo pourra au moins une fois, ne serait-ce qu’un bref instant,
goûter au bonheur. Cependant, cet extrait pour le moins brutal détruit en réalité l’espoir du
lecteur, Ludo n’aura jamais une vie meilleure, du moins pas dans ce monde. Le lecteur
ressent la peine de Ludo et observe celui-ci subir son destin.
La première phrase de Ludo dans cet extrait marque un moment déterminant dans le
roman. Ludo est choqué, pour la première fois, il voit les choses, il voit la vie et il voit sa mère
sans illusion. Il le comprend à présent, sa mère ne veut pas de lui et ne voudra jamais de lui
et il ne peut se résoudre à l’accepter. Ce moment clé est annonciateur de la fin du livre. Le
fragile fil qui reliait Ludo à sa mère tient uniquement aux chimères d’un enfant, et il vient de
rompre, marquant la fin de toute relation possible entre les deux êtres dans le monde réel.
Ludo, désemparé, cède à ses pulsions et attaque sa mère. Il ne veut pas lui faire du mal. Il
désire une nouvelle vie, une autre chance avec elle. Désespéré, il l’appelle, il a besoin d’aide
et de réconfort de sa mère, il clame “Maman” comme un appel au secours.
Dans la souffrance et le désespoir, Ludo finit donc par commettre l’irréparable et tue
sa mère. Ce moment est également crucial dans la vie du protagoniste parce que pour la
première fois de sa vie, il prend une décision indépendamment de l’avis des autres et sans
subir les choix des autres. Il est maître de son destin, il ne veut pas retourner à l’institut
Saint-Paul, il ne veut pas que sa mère l’abandonne encore une fois, il veut être aimé et il veut
une famille, et cela, puisque personne ne peut le lui donner, il le prendra tout seul, dans la
mort. Le meurtre commis par Ludo est inhabituel. Ludo est pris d’un sentiment d’“allégresse”
lorsqu’il étrangle sa mère, il se sent « délivré par sa petite mort ». Ce choix stylistique n’est
pas laissé au hasard ; en effet, il renvoie à la fois à Nicole qui vient de succomber à la violence
de Ludo mais aussi à la libération qu’éprouve Ludo, « petite mort » pouvant être définie
comme un désir assouvi pouvant aller jusqu’à l’orgasme. Ludo est soulagé après son acte,
pendant un instant. Le visage de sa mère qui l’a hanté toute sa vie disparaît, il est au sommet
de son orgasme. Mais d’un coup, la réalité le rattrape ; sa mère est morte mais lui est
toujours en vie, et dès qu’ils seront retrouvés, lui sera renvoyé à l’institut et Nicole sera
emmenée, et cela il ne peut se résoudre à l’accepter. Ludo ne ressent pas de remord suite à
son acte, il veut seulement ne pas être séparé de sa mère, la mort était pour lui le seul
moyen d’y parvenir, ce qui rend à ses yeux son acte légitime. Pour ne pas être séparé de sa
mère, il doit fuir avec elle. Mais il n’existe aucun endroit dans ce monde dans lequel le
malheur ne les suivra pas, la seule façon de vivre heureux et ensemble est de recommencer
dans un autre monde. C’est donc naturellement que Ludo s’engage dans les profondeurs de
la mer avec Nicole. Il ne l’envisage pas comme une mort mais comme un nouveau départ, «
ils étaient sauvés tous les deux ». L’euphorie du moment passe et Ludo revient à la réalité.
D’un coup il se met à ressentir de la tristesse puis à avoir peur. Il est incertain par rapport à la
destination du voyage qu’il s’apprête à entreprendre, il ne sait où l’avenir les emmènera et
cela l’effraye. Ludo, face à la peur, passe ses bras autour de sa mère et pour la première fois
de sa vie, a un contact « normal » avec sa mère. Ce n’est qu’un enfant qui, effrayé, se réfugie
dans les bras de sa mère. Cet infime instant d’amour, survenant pendant un acte de violence
ultime, donne à Ludo son aspect humain. Il n’est pas un monstre, il n’est pas fou, il n’est pas
son père, il est un enfant qui a besoin d’amour.
Le style de l’auteur est caractérisé par des descriptions précises et imagées. Celles-ci
ainsi que les dialogues donnent vie aux personnages et au décor. Le style d’écriture paraît au
premier abord réaliste grâce aux représentations détaillées. Cependant, en s’attardant sur les
détails de l’écriture, on peut y trouver une dimension symbolique puisque plusieurs phrases
cachent des doubles sens ou des éléments laissant place à l’interprétation et à l’imagination
du lecteur. Ce style d’écriture rend l’expérience de lecture riche et laisse place à la créativité
du lecteur. Nous nous intéresserons maintenant plus en détail à la forme du texte en
analysant diverses figures stylistiques utilisées par l’auteur pour renforcer l’émotion et
l’intensité de lecture. « La ligne assombrie des pins gommait doucement l’épave ». Cette
phrase peut être interprétée comme une métaphore représentant le passage du temps et
l’oubli de la présence de Ludo sur terre. La nuit efface le bateau et tout ce qu’il représentait
pour l’enfant. Celui-ci est effacé de ce monde et avec lui vont disparaître toute la souffrance
et la douleur qu’il a vécues dans cette vie pour pouvoir recommencer dans un autre monde.
La répétition du mot “maman” dans l’extrait semble pour Ludo être un moyen
d’affirmer son identité. Les répétitions scandent et intensifient le vécu. Pour la première fois,
il est le fils de sa « maman », il est quelqu'un et son existence prend alors un sens. Il le répète
car il a besoin de l’entendre pour y croire, cette identification de soi donne un sens à son
existence. Lui qui a toujours été complètement seul, il est pour la première fois l’enfant de sa
mère. Cette répétition du mot “maman” marque pour Ludo sa nouvelle vie en tant qu’enfant.
Lui qui a toujours été traité comme “un fou”, “un bâtard”, … personne ne l’a jamais considéré
comme ce qu’il était, il peut enfin commencer à vivre. Cette absence d’enfance est d'ailleurs
métaphoriquement représentée dans le livre. Lorsqu'il vit sur son épave, Ludo est décrit
comme un homme robuste faisant plus d’1m80 et portant la barbe. Cette description semble
étrange lorsque l’on sait que Ludo est un enfant de 13 ans mal nourri. Dès lors, cette
description de Ludo nous renvoie à cet extrait dans lequel il appelle Nicole “maman” pour la
première fois. “Nicole pesait à son bras”. Nicole est physiquement trop lourde pour lui, elle
l’entraine vers le fond. Nous pouvons supposer que Ludo retrouve son physique d’enfant
lorsque pour la première fois il n’est plus “le fou” ou “le bâtard” et qu’on ne le traite plus
comme un adulte.
Le roman se concentre principalement sur la vie et le développement de Ludo. Nicole
est plutôt un personnage secondaire qui, à première vue, a le mauvais rôle. Cependant, le
livre commence avant la naissance de Ludo. Yann Queffélec aurait pu choisir d’entamer le
récit avec sa naissance, ce qui aurait été pertinent puisque le reste du livre est une
biographie de Ludo. Pourtant, l’auteur fait le choix de commencer le livre avec une scène
détaillée du viol de Nicole. Il dessine le cadre du roman. Cette décision réfléchie permet aux
lecteurs de comprendre que Nicole n’est pas « la méchante », elle est, tout comme Ludo, une
victime d’une tragédie. C’est une femme bafouée dont la vie a été volée par des hommes. À
la naissance de Ludo, elle n’arrive pas, elle ne peut pas l’aimer. La jeune femme veut oublier
et recommencer une nouvelle vie. Dans l’extrait choisi, elle exprime sa décision de se
remarier et de recommencer une existence loin de tout. Dans le roman, Nicole est décrite
comme une femme qui aime faire la fête, elles se sent belle et elle est forte. Cependant, sa
vie a été détruite par des hommes. Bien qu’incarnant une femme puissante, elle dévoile une
vulnérabilité à trois moments dans l’histoire. Tout d’abord pendant son viol perpétré par son
ancien fiancé, puis lorsqu’elle est frappée durant une dispute par Micho, l’homme avec qui
elle s’est remariée, et enfin durant la scène finale lorsqu’elle est tuée par son fils. Nicole, peu
importe ses choix et son désir d’oublier la douleur qu’elle a vécue, se retrouve
inévitablement à chaque fois au même stade, sous l’emprise d’un homme. Ce cycle de
violence, c’est la tragédie de sa vie. Nicole n’a jamais le choix, c’est toujours un homme qui
décide pour elle et la détruit. Dans la dernière scène, lorsqu’elle désire recommencer une
nouvelle vie en se mariant et en partant, Ludo décide à sa place que sa nouvelle vie se fera
après la mort avec lui. Elle n’a aucun contrôle, elle est prisonnière du regard et des décisions
des hommes et enfermée dans des cases prédéfinies. Elle n’est jamais « Nicole », c’est une «
allumeuse », « une honte pour ses parents », « un fantasme », « un objet de désir » et « une
maman ». Tout comme elle le fait avec Ludo, la société, refusant tout écart aux normes,
préfère la stigmatiser et la qualifier d’« allumeuse » plutôt que de l’accepter comme elle est
et de la respecter.