Ohadata D-10-28
L’EXECUTION DES SENTENCES ARBITRALES DANS L’ESPACE
OHADA : REGARD SUR UNE CONSTRUCTION INACHEVEE A
PARTIR DU CADRE CAMEROUNAIS
par
TCHAKOUA Jean-Marie
Agrégé de Droit
Maître de Conférences à l’Université de Yaoundé 2
Ce sujet pourrait être abordé sous plusieurs angles d’utilité variable. Tout d’abord, on peut
traiter de l’exécution par mobilisation de la force publique, ce que certains appelleraient
« exécution concrète » ou « exécution matérielle »1. Sous cet angle, le sujet ne manque pas
d’intérêt, mais si la sentence arbitrale est déclarée exécutoire, son exécution ne présente
aucune particularité par rapport à celle des autres titres exécutoires2.
Le sujet pourrait, ensuit, être pris sous l’angle de l’exécution spontanée de la sentence
arbitrale. D’un point de vue de technique juridique, cette approche n’a aucun intérêt. Pourtant,
nous voudrions nous y attarder, eu égard à l’importance des données psychologiques dans la
justice arbitrales. Les signes3 que montre notre pratique encore balbutiante de l’arbitrage
laissent penser que ces données psychologiques ne sont pas bien comprises, ce qui fait courir
un risque énorme non seulement à la justice arbitrale, mais aussi à la pratique des affaires. On
dit souvent que l’arbitrage est une justice amiable. Cela signifie, si l’on se réfère au sens
étymologique du mot « amiable », qu’il s’agit d’une justice entre amis4. Les esprits retours
pourraient rétorquer qu’en affaires il n’y a pas d’amitié, mais des intérêts à défendre. Soit !
Encore faudrait-il bien comprendre le sens de ces intérêts. Plus concrètement, l’idée de justice
amiable renvoie non à des sentiments affectifs, mais à la pesée des intérêts dans des relations
d’affaires qui ont pu connaître un incident que la sentence arbitrale vient régler. Il s’agit alors,
pour la partie condamnée, de décider soit que l’incident est définitivement clos par la sentence
arbitrale – et donc que les relations d’affaires doivent se poursuivre-, soit que les relations
1
Le mot « matérielle » évoque simplement le contact souvent physique entre l’agent sollicité pour l’exécution et
les biens dans le cadre d’une exécution forcée.
2
Constituent des titres exécutoires : les décisions juridictionnelles revêtues de la formule exécutoire et celles qui
sont exécutoires sur minute, les actes et décisions juridictionnelles étrangers ainsi que les sentences arbitrales
déclarés exécutoires par une décision juridictionnelle, non susceptible de recours suspensif d’exécution, les
procès verbaux de conciliation signés par le juge et les parties, les actes notariés revêtus de la formule
exécutoire, les décisions auxquelles la loi attache les effets d’une décision de justice (article 33 de l’Acte
uniforme portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution).
3
Dans la pratique, on note beaucoup de résistance à l’arbitrage et à l’exécution des sentences rendues. Il suffira
d’évoquer ici l’affaire Amicale du 18 c/ Compagnie camerounaise d’assurance et de réassurance. En l’espèce, et
malgré une clause compromissoire suffisamment claire, il a fallu recourir au juge judiciaire pour constituer le
tribunal ; le cours de l’instance arbitrale, a été perturbé par une demande de sursis à statuer pour incident de
faux ; la sentence a fait l’objet de deux demandes d’annulation : d’abord devant le tribunal de grande instance,
puis devant la Cour d’appel. Tout cela pour rien, puisqu’en fin de compte la sentence a été ramenée à exécution
forcée. Tout cela a duré huit ans. Est-il encore besoin de préciser que tout cela a ruiné le climat de confiance
entre les parties et entraîné la résiliation du contrat de base ?
4
Le Dictionnaire étymologique Larousse indique que « amiable » vient de « amicus », qui signifie ami.
d’affaires vont s’arrêter. Si elle prend la première option, elle exécute spontanément la
sentence arbitrale rassurant ainsi son partenaire de ses bonnes dispositions. Si elle prend la
seconde option, elle attend l’exécution forcée de la sentence, met en péril ses relations
d’affaires, et parfois sa crédibilité dans le monde des affaires. En effet, lorsque les affaires se
font dans un cercle fermé où tout le monde se connaît, il vaut mieux ne jamais présenter
l’image d’un mauvais perdant à la justice arbitrale. Si de surcroît la sentence arbitrale a été
rendue dans le cadre d’un arbitrage organisé dans la profession, on peut parier que celui qui
résiste à la sentence arbitrale s’attire des ennuis de la part des autres professionnels : c’est ce
qu’on appelle dans le jargon spécialisé la mise à l’index.
On vante aussi le caractère confidentiel de la justice arbitrale5. Les déboires des parties
peuvent rester dans la confidence ; leurs affaires, avec les secrets qu’elles peuvent receler,
sont assurées de rester dans le secret. Mais le secret est forcément rompu par la partie qui
refuse d’exécuter spontanément la sentence arbitrale, puisque ce faisant elle oblige l’autre
partie à s’adresser à la justice étatique. Contrairement à la justice arbitrale, cette dernière est
publique6 et pourrait mettre à nu des vérités qui ne sont pas bonnes à exposer.
Il faudrait penser que notre pratique arbitrale semble perdre de vue ces enjeux, car l’exécution
spontanée des sentences arbitrales est l’attitude la moins partagée ; on résiste souvent, même
si l’expérience montre qu’on finit toujours par être contraint à l’exécution, après un
exequatur.
L’exequatur est le troisième angle sous lequel ce sujet pourrait être traité. C’est sans nul doute
l’angle qui intéresse le plus la réflexion scientifique. L’exequatur pourrait être présenté
comme un « Bon à exécuter » délivré par le juge étatique, et rendu nécessaire par le fait que la
sentence arbitrale est une œuvre de juges privés. La sentence arbitrale prend en effet naissance
hors de l’appareil judiciaire étatique, et ne peut intégrer cet appareil pour prendre place à côté
d’autres titres exécutoires sans un minimum de contrôle.
Le contrôle d’exequatur n’est pas une occasion offerte au juge étatique pour juger une
seconde fois. Le différend lui a auparavant été de commun accord retiré par les parties et
soumis aux arbitres, qui l’ont du reste déjà tranché. Le juge étatique de l’exequatur est saisi
essentiellement pour prendre acte de ce fait et s’assurer que l’œuvre des arbitres ne heurte pas
nos conceptions fondamentales de la justice. C’est à cette condition que la justice arbitrale
reste une justice alternative7 et, surtout, justifie les atouts qui lui sont reconnus. Il faudrait
penser notamment à la célérité, qui se vérifie dans la phase arbitrale, mais se prolonge aussi
dans la phase post-arbitrale dans laquelle on retrouve l’instance d’exequatur8.
5
La règle du caractère confidentiel de la justice arbitrale est certaine, mais un peu maladroitement formulée par
l’article 18 de l’Acte uniforme relatif au droit de l’arbitrage. Le texte dispose que « Les délibérations du tribunal
arbitral sont sécrètes ». Or, il faudrait penser que toute la procédure arbitrale est confidentielle.
6
L’article 6 de la loi n° 2006/015 du 29 décembre 2006 portant organisation judiciaire dispose que « La justice
est rendue publiquement et toute décision est prononcée publiquement »
7
L’arbitrage figure parmi les modes alternatifs de règlement des différends. L’adjectif « alternatif » indique
justement que les protagonistes ont délaissé une voie au profit d’une autre.
8
L’exequatur se situe dans la phase post-arbitrale puisqu’il est demandé au juge étatique. Mais il est une sorte
d’appendice de la justice arbitrale, de sorte qu’aucune réflexion globale sur la justice arbitrale ne peut faire
l’économie du regard sur l’exequatur.
Un regard d’ensemble sur le droit de l’arbitrage dans notre contexte juridique montre que
cette préoccupation est prise en compte, aussi bien dans l’arbitrage traditionnel9 que dans les
systèmes d’arbitrages très originaux de la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA)10 et
du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements
(CIRDI)11.
S’agissant de l’arbitrage traditionnel, tout d’abord, il est permis d’affirmer que le législateur
camerounais, aussi bien dans le cadre de la loi n° 2006/015 du 29 décembre 2006 portant
organisation judiciaire que dans le cadre de celle n° 2007/001 du 19 avril 2007 instituant le
juge du contentieux de l’exécution, a consacré toutes les avancées en matière d’exequatur.
Le traité OHADA et le règlement d’arbitrage de la CCJA ont, quant à eux, fait œuvre
révolutionnaire en instituant un exequatur communautaire12. Bien avant, le système
d’arbitrage du CIRDI était allé plus loin, en supprimant le contrôle de l’exequatur pour
l’exécution des sentences arbitrales rendues sous l’égide du Centre international pour le
règlement des différends relatifs aux investissements13.
Mais telles une hydre, les difficultés de mise en route de l’exécution forcée peuvent
réapparaître, et même où on ne les attend pas. Lorsque le juge étatique rend une décision
d’exequatur, celle-ci est presque mécaniquement suivie de l’apposition de la formule
exécutoire. Cette relative automaticité ne se vérifie pas s’agissant de l’exequatur des
sentences rendues sous l’égide de la CCJA, car la formule exécutoire doit être apposée dans le
pays où l’exécution est poursuivie. Cette même solution s’applique aux sentences du CIRDI,
qui sont pourtant dispensés du contrôle d’exequatur14. Il n’y aurait là rien de grave si la
formule exécutoire pouvait être obtenue sans la moindre difficulté. Or, on ne peut parier
qu’aucune difficulté ne peut se présenter. Même si l’on se refuse à voir dans la recherche de la
formule exécutoire l’étape de tous les dangers, il faudrait à tout le moins reconnaître qu’elle
est un dernier obstacle à franchir sur le terrain de l’exécution. Or, les solutions actuelles ne
s’imposent pas. Nous tâcherons de démonter que la rétention par les Etats du droit d’apposer
la formule exécutoire est une scorie (II) qui ternit l’éclat du droit de l’exequatur (I)
I. L’éclat du droit de l’exequatur
Il n’est pas question de traiter ici des sentences du Centre international pour le règlement des
différends relatifs aux investissements. Nous avons souligné, ci-dessus, que ces sentences sont
9
Afin d’éviter toute équivoque, précisons que la notion d’arbitrage traditionnel ici utilisée s’oppose à celle
d’arbitrage original de la CCJA ou du CIRDI. Plus précisément, l’arbitrage traditionnel est celui qui est organisé
dans un cadre non étatique et dont les sentences peuvent être soumises au juge étatique pour exequatur. Cette
définition permet d’englober à la fois les sentences de l’arbitrage ad hoc et celles des arbitrages organisés par les
institutions privées.
10
P.G. Pougoué, « Le système d’arbitrage de la Cour commune de justice et d’arbitrage », in L’OHADA et les
perspectives de l’arbitrage en Afrique, Bruylant, Bruxelles, 2000, p.129 et s.
11
G.R. Delaume, « Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements : la
pratique du CIRDI », J.D.I, 1982, p. 836 ; Ph. Ouakrat, « La pratique du CIRDI », Droit et pratique du
commerce international, 1987, p. 298. Le Cameroun a ratifié la Convention du CIRDI par le Décret n°
66/DF/545 du 02 novembre 1966.
12
Sur cet exequatur communautaire, voir J.M. Tchakoua, « L’espace dans le système d’arbitrage de la CCJA »,
Revue de la recherche juridique, Droit prospectif, 2003, 3, p. 2256 et s.
13
V. J.M. Tchakoua, Le contrôle de la régularité internationale des jugements et sentences arbitrales en droit
camerounais, thèse de doctorat de 3ème cycle en Droit, Université de Yaoundé, 1991, p.19 et s.
14
V. J.M. Tchakoua, thèse op. cit. p. 35.
dispensées du contrôle d’exequatur. La solution résulte de l’article 54 de la Convention de
Washington du 13 mars 1965 pour le règlement des différends relatifs aux investissements
entre Etats et ressortissants d’autres Etats : « Chaque Etat contractant reconnaît toute sentence
rendue dans le cadre de la présente Convention comme obligatoire et assure l’exécution sur
son territoire des obligations pécuniaires que la sentence impose comme s’il s’agissait d’un
jugement définitif d’un tribunal fonctionnant sur le territoire dudit Etat ». La seule démarche à
entreprendre dans les Etats est celle qui tend à l’apposition de la formule exécutoire, ce qui est
bien différent de la recherche de l’exequatur.
L’exequatur à étudier est par conséquent celui nécessité par les sentences issues de l’arbitrage
traditionnel (A) et celles issues du système d’arbitrage de la Cour commune de justice et
d’arbitrage (B).
A L’exequatur des sentences issues de l’arbitrage traditionnel
Les sentences issues de l’arbitrage traditionnel sont non seulement celles des arbitrages ad
hoc, mais aussi celles rendues sous l’égide du Centre d’arbitrage du Groupement inter-
patronal du Cameroun (GICAM), de la Chambre nationale des arbitrages récemment créée, et
d’autres centres privés qu’on viendrait à créer. Il s’agit aussi des sentences rendues sur le
fondement des règles étrangères à l’espace OHADA. L’Acte uniforme relatif au droit de
l’arbitrage prévoit qu’elles sont reconnues et exécutées dans des conditions prévues par les
conventions internationales éventuellement applicables, et à défaut dans les mêmes conditions
que celles qu’il prévoit15. La Convention internationale à laquelle on pense spontanément est
celle de New York du 10 juin 1958 pour la reconnaissance et l’exécution des sentences
arbitrales étrangères16. Seulement, cette convention ne prive pas la partie intéressée du droit
de se prévaloir des dispositions plus favorables du droit interne ou d’une autre convention17.
Le régime d’exequatur de l’Acte uniforme étant plus favorable au demandeur que celui de la
convention de New York, on peut raisonnablement penser que ce texte sera laissé en
veilleuse. C’est pourquoi dans les lignes qui vont suivre, nous nous en tiendrons aux
dispositions de l’Acte uniforme complétées par la loi nationale.
Pour être tout à fait classique, nous présenterons les conditions, puis les modalités de
l’exequatur.
1. Les conditions de l’exequatur
Il faudrait interroger l’Acte uniforme OHADA relatif au droit de l’arbitrage pour avoir une
idée des conditions de l’exequatur. Dans deux brèves propositions, à l’image de la simplicité
qu’il recherche, le législateur décline une condition positive et une condition négative de
l’exequatur. La condition positive est l’existence de la sentence arbitrale. La condition est
tellement naturelle qu’on pouvait même ne pas l’énoncer. Mais le législateur l’a fait, ajoutant
même que « l’existence de la sentence arbitrale est établie par la production de l’original
accompagné de la convention d’arbitrage ou des copies de ces documents réunissant les
conditions requises pour leur authenticité »18. Au passage, le législateur laisse voir que dans
15
Voir article 34 de l’Acte uniforme relatif au droit de l’arbitrage.
16
Cette Convention a été ratifiée par le Décret n° 87/1041 du 24 juillet 1987.
17
Voir article 7 § 1er de la Convention de New York.
18
Voir article 31 de l’Acte uniforme relatif au droit de l’arbitrage.
son esprit, la convention d’arbitrage fait corps avec la sentence arbitrale, car la preuve de
l’existence de la sentence arbitrale passe par la production de la convention d’arbitrage.
Ces exigences sont justifiées : quoi de plus normal, pour celui qui veut obtenir l’exequatur
d’une sentence, de produire celle-ci ? On a là la certitude que la sentence doit exister
matériellement ; elle ne peut être verbale.
La production de la convention d’arbitrage permettra au juge de voir que l’arbitre a statué sur
la base d’une convention et donc que le litige lui a été véritablement soumis. Le législateur
relativise ici le consensualisme qu’il admet au sujet de la convention d’arbitrage19. Si, en
effet, la convention arbitrale est valable, elle pourrait poser des problèmes de preuve au stade
de l’exequatur. Certes, l’exequatur relève de la phase pathologique du processus arbitral ;
mais on ne perd rien à y penser au moment de la conclusion de la convention d’arbitrage.
La condition négative d’exequatur est la contrariété de la sentence arbitrale à l’ordre public
international des Etats parties: « La reconnaissance et l’exequatur sont refusés si la sentence
est manifestement contraire à une règle d’ordre public international des Etats parties »20.
Autrement dit, pour que l’exequatur soit accordé, il faudrait que la sentence ne soit pas
manifestement contraire à une règle d’ordre public international des Etats parties à l’OHADA.
Plusieurs auteurs se sont interrogés sur le contenu de « l’ordre public international des Etats
parties »21. S’agit-il de la somme des ordres publics internationaux des Etats ou de la zone
d’intersection de ces ordres publics ? Il semble juste de retenir la seconde alternative, car
autrement on pourrait aboutir à un contenu de l’ordre public international plus dense que les
ordres publics, mêmes internes, des Etats. L’option prise par le législateur est d’obliger le juge
à s’en tenir à l’exigence de la non violation des conceptions les plus fondamentales de la
justice dans les Etats membres de l’OHADA. Le juge n’est au demeurant pas autorisé à
procéder à des recherches pour découvrir l’éventuelle contrariété à l’ordre public international
des Etats parties. La contrariété qui justifierait le refus d’exequatur doit en effet être
manifeste.
A regarder de près, on se rend compte que cette condition de la non contrariété de la sentence
arbitrale à une règle d’ordre public international des Etats parties au traité OHADA est la
seule véritable condition de l’exequatur qui soit intrinsèque à la sentence présentée au
contrôle. La production de la sentence arbitrale, même jointe à celle de la convention
d’arbitrage, est une condition extrinsèque qu’on aurait pu présenter même dans le cadre des
modalités d’exequatur.
2. Les modalités d’exequatur
La question des modalités d’exequatur se résume en deux points essentiels : la juridiction
compétente et le régime de la décision à rendre. Sur ces points, et conformément à son souci
de ne pas interférer dans l’organisation judiciaire des Etats membres, le législateur africain a
renvoyé à la législation nationale, en donnant cependant des indications très fermes.
19
Article 3 de l’Acte uniforme : « La convention d’arbitrage doit être faite par écrit ou par tout autre moyen
permettant d’en administrer la preuve, notamment par la référence à un document la stipulant ».
20
Article 31 de l’Acte uniforme relatif au droit de l’arbitrage.
21
PG. Pougoué, J.M. Tchakoua et A Féneon, Droit de l’arbitrage dans l’espace OHADA, PUA, Yaoundé, 2000,
p. P. Meyer, OHADA, Droit de l’arbitrage, Collection Droit uniforme, Bruylant, Bruxelles, 2002, n° 405.
Le juge compétent est le président du tribunal de première instance du lieu où l’exécution doit
être poursuivie. Cette solution, initialement fixée par la loi n° 2003/009 du 10 juillet 2003
prise en application de l’Acte uniforme, a été reprise aussi bien par la loi portant organisation
judiciaire que par celle instituant le juge du contentieux de l’exécution.
La voie à suivre pour l’exequatur est celle de l’ordonnance sur requête. La procédure n’est
donc pas contradictoire.
Avant le renvoi à la législation nationale, l’Acte uniforme OHADA a pris le soin de préciser
que la décision qui accorde l’exequatur n’est pas susceptible de recours22. A partir de là, on
comprend que la partie qui se voit signifier l’ordonnance d’exequatur ne peut en référer au
président du tribunal de première instance, comme il est d’usage en matière d’ordonnance sur
requête23. La voie qu’elle peut utilement emprunter est celle du recours en annulation contre
la sentence arbitrale, puisque ce recours emporte, de plein droit, et dans les limites de la
saisine du juge compétent de l’Etat partie, recours contre la décision ayant accordé
l’exequatur24.
Le refus de l’exequatur, en revanche, peut faire l’objet d’un pourvoi en cassation devant la
Cour commune de justice et d’arbitrage25. Cette solution doit conduire à affirmer que le juge
qui ne veut pas accéder à la demande d’exequatur ne peut se contenter de refuser de signer au
bas du projet d’ordonnance qui lui est présenté par le demandeur : il doit rédiger la décision
de refus d’exequatur, avec une motivation convenable.
L’article 31 de l’Acte uniforme relatif au droit de l’arbitrage ajoute que si les pièces à
produire ne sont pas rédigées en langue française, la partie intéressée devra en produire une
traduction certifiée par un traducteur inscrit sur une liste des experts, établie par les
juridictions compétentes. Ce texte est appelé à changer, depuis que l’anglais, l’espagnol et le
portugais sont devenus des langues de travail de l’OHADA, au même titre que le français26.
Le changement concernera aussi les demandes d’exequatur dans le système d’arbitrage de la
CCJA.
B. L’exequatur des sentences issues du système d’arbitrage de la CCJA
Comme devant le juge étatique national, la demande d’exequatur à la CCJA ne tend pas à voir
prononcer une nouvelle condamnation d’une des parties à l’arbitrage ; elle tend à voir
autoriser l’exécution forcée. Au fond, l’exequatur devant la CCJA présente plus de
similitudes avec l’exequatur des sentences issues de l’arbitrage traditionnel qu’il n’y parait à
première vue. Les points particuliers, sur lesquels nous voudrions insister, sont la juridiction
compétente et un examen à la fois plus large et plus aisé des conditions d’exequatur.
1. La juridiction compétente
22
Voir article 32 de l’Acte uniforme.
23
La solution implique que l’ordonnance d’exequatur ne peut contenir la formule qui invite à se référer au
Président.
24
Ibid.
25
Ibid.
26
V. Article 42 du traité OHADA tel qu’il résulte du traité modificatif signé à Québec le 17 octobre 2008.
Le traité OHADA dispose que la Cour commune de justice et d’arbitrage est seule compétente
pour rendre la décision d’exequatur de la sentence arbitrale rendue sous l’égide de la Cour27.
La solution est très nettement énoncée, ce qui empêche d’émettre raisonnablement
l’hypothèse de la saisine d’un juge étatique d’un Etat membre de l’OHADA pour cet
exequatur. La CCJA est en effet la seule juridiction compétence dans l’espace OHADA, et sa
décision rayonne sur l’ensemble des territoires des Etats membres28.
Le monopole de la CCJA pour l’exequatur des sentences du système d’arbitrage de la CCJA
ne traverse pas les limites de l’espace OHADA. Hors de cet espace, ces sentences sont
considérées comme des sentences rendues à l’étranger et doivent être exécutées suivant les
conditions et modalités prévues par le droit du pays d’exécution29.
Le règlement d’arbitrage de la CCJA précise, cependant, que l’exequatur est accordé par une
ordonnance du Président de la Cour ou du juge délégué à cet effet. Le dossier est donc traité
dans le cadre de la juridiction présidentielle, encore que la demande doive s’introduire par une
requête adressée à la Cour30.
2. L’examen à la fois plus large et plus aisé des conditions d’exequatur
Pour les sentences de l’arbitrage traditionnel, le juge ne doit pas se livrer à une recherche
approfondie pour répondre à une demande d’exequatur31. En effet, pour se prononcer, il se
limite à vérifier que la sentence a été rendue aux termes d’une procédure d’arbitrage32. Il a
normalement, comme seules pièces, la sentence et la convention d’arbitrage. Il ne lui est
même pas demandé de faire un rapprochement entre les deux documents pour voir, par
exemple, si l’arbitre s’est conformé à sa mission, s’il a statué sur la base d’une convention
d’arbitrage valable ou encore en vigueur. Ces examens dépassent son office, et relèvent de
celui du juge du recours en annulation.
Pour le Président de la CCJA saisi d’une demande d’exequatur, l’examen à faire est plus
large. Les articles 25 du traité OHADA et 30.6 du règlement d’arbitrage de la CCJA prévoient
que l’exequatur peut être refusé dans les cas suivants :
-si l’arbitre a statué sans convention d’arbitrage ou sur convention nulle ou expirée ;
-si l’arbitre a statué sans se conformer à la mission qui lui avait été confiée ;
-si le principe de la procédure contradictoire n’a pas été respecté ;
-si la sentence est contraire à l’ordre public international.
Il est loisible de constater que cette liste de motifs de rejet de la demande d’exequatur est plus
longue que celle prévue par l’Acte uniforme pour les sentences de l’arbitrage traditionnel.
Cela élargit le champ d’investigation du juge compétent.
27
Traité OHADA, article 25 alinéa 2.
28
Voir article 30.2 du règlement d’arbitrage de la CCJA.
29
Cette solution résulte des principes en matière de conflit d’autorités, et ne peut nullement être remise en cause
par la formulation quelque peu péremptoire de l’article 25 alinéa 2 du traité OHADA qui fait de la CCJA la seule
juridiction compétente pour l’exequatur des sentences du système d’arbitrage de la CCJA.
30
Voir article 30.1 du règlement d’arbitrage de la CCJA.
31
J. M. Tchakoua, thèse op. cit., p. 159 et s.
32
La condition de l’absence de contrariété à l’ordre public international ne doit pas faire l’objet de recherche de
la part du juge, car pour justifier le refus d’exequatur, la contrariété à l’ordre public international doit être
manifeste.
Le juge de l’exequatur à la CCJA est cependant, en ce qui concerne la question du contenu de
l’ordre public international, dans une position plus favorable que celle du juge étatique
national statuant sur les sentences de l’arbitrage traditionnel. La difficulté de déterminer le
contenu de l’ordre public international est bien connue. Il est aussi certain qu’il revient à la
jurisprudence de fixer ce contenu. Dans le système judiciaire mis en place par le traité
OHADA, les juges nationaux statuent sous le contrôle de la Cour commune de justice et
d’arbitrage33. L’existence de ce contrôle, et la censure éventuelle qui pourrait le sanctionner,
place les juges nationaux dans une position peu confortable. Lorsqu’en revanche la CCJA
statue, elle le fait avec beaucoup plus d’assurance, car aucune autre juridiction ne pourra plus
tard la désapprouver. Certes, la requête en exequatur est solutionnée par le Président de la
CCJA ou le juge délégué à cet effet, sous réserve du recours qui peut être fait devant la Cour
entière34. Cela relativise quelque peu l’assurance que peut avoir le Président lorsqu’il statue.
Mais on ne peut douter que le magistrat en service à la CCJA est objectivement plus au faîte
des positions de la Cour qu’un juge national, que ces positions soient déjà formellement
exprimées ou non.
Tout ce qui précède autorise à affirmer, sans exagération, que dans l’espace OHADA, le droit
d’exequatur est des plus libéraux. On pourrait même imaginer qu’à l’instar du juge français,
un juge de l’espace OHADA accorde l’exequatur à une sentence annulée à l’étranger. Mais il
ne suffit d’avoir une décision d’exequatur ; encore faut-il l’exécuter. Entre l’ordonnance
d’exequatur et l’exécution, il y a la formalité d’apposition de la formule exécutoire. En
prévoyant que la formule exécutoire ne sera apposée que dans les Etats, le législateur africain
a terni l’image d’une construction jusque là éclatante.
II. La scorie de la rétention de la formule exécutoire
Les titres exécutoires sont mis à exécution avec, au besoin, l’appui de la force publique. Cette
solution est bien traduite dans la formule exécutoire qui est apposée sur ces titres : « Au nom
de peuple camerounais… Le Président de la République mande et ordonne à tous huissiers et
agents d’exécution sur ce requis, de mettre le présent arrêt (ou jugement) à exécution, aux
procureurs généraux, aux procureurs de la République, d’y tenir la main, tous commandants
et officiers de la force publique, de prêter main forte lorsqu’ils seront légalement requis »35.
Ordre est ainsi donné aux détenteurs de la force publique d’utiliser au besoin celle-ci. Bien
éloquente est l’indication que tout cela se fait « Au nom du peuple ». L’explication est bien
connue, la justice est rendue au nom du Souverain, et c’est en son nom qu’on commande que
la décision rendue par le juge soit mise à exécution. Ce rattachement du pouvoir d’ordonner
l’exécution forcée au Souverain explique que malgré l’effort de mis en commun consenti dans
le cadre de l’espace OHADA, les Etats membres se soient réservés, chacun sur son territoire,
le droit exclusif d’apposer la formule exécutoire. Or, à l’analyse, la solution n’était pas
inéluctable, et est porteuse d’un péril qui s’est bien dessiné ailleurs, notamment dans le
système d’arbitrage du CIRDI.
A. La domestication injustifiée de la formule exécutoire
La solution ici dénoncée n’est pas particulière aux décisions de la CCJA prises dans le cadre
de la justice arbitrale, mais commune aux décisions de la Cour. Cette dernière rayonne sur
33
Voir articles 13 et 14 du traité OHADA.
34
Voir article 30.4 et 5 du règlement d’arbitrage de la CCJA.
35
Article 11 de la loi n° 2006/015 du 29 décembre 2006 portant organisation judiciaire.
l’ensemble des pays membres de l’OHADA36 ; mais les décisions qu’elle rend ne peuvent être
ramenées à exécution forcée sur le territoire d’un Etat membre qu’en vertu de la formule
exécutoire apposée par l’autorité compétente dans cet Etat37.
La solution s’explique par la mystique de la souveraineté : il appartient à chaque Souverain
d’ordonner l’exécution forcée sur son territoire. L’espace OHADA étant non pas un seul
territoire sur lequel règne un Souverain, mais un ensemble de territoires étatiques, chaque
Souverain doit rester maître chez lui. L’article 46 du règlement de procédure de la CCJA
dispose à cet égard que l’exécution forcée des arrêts de la CCJA est régie par les règles de
procédure civile en vigueur dans l’Etat sur le territoire duquel elle a lieu.
Il y a dans cette domestication de la formule exécutoire un dogme qui cause plus de
problèmes qu’il n’en résout. La souveraineté des Etats ne doit pas être un obstacle à l’atteinte
des objectifs qu’ils se sont fixés. Il n’est pas douteux que les Etats africains parties au traité
OHADA ont pris la résolution de mettre en place un droit des affaires efficace, ce qui passe
par l’élimination de l’insécurité juridique et judiciaire38. Ils ont, pour ce faire, consenti un
important effort qu’on a même analysé comme un abandon de souveraineté39. Sur le plan
législatif, un important terrain, du reste extensible40, a été concédé à l’OHADA41. Les voies
d’exécution, domaine par excellence de la manifestation de la souveraineté, entrent dans le
domaine de l’harmonisation, et un Acte uniforme y relatif a été adopté42. Sur le plan
judiciaire, les juridictions suprêmes nationales ont vu leur champ de compétence se rétrécir au
profit de la CCJA43.
Fallait-il que les retombées positives de tant de sacrifices soient amoindries, et surtout que la
célérité et la sécurité juridique recherchées par tous les acteurs du droit soient compromises
par un dogme sur le caractère nécessairement national de la formule exécutoire ?
On a inlassablement répété que rendre la justice est l’attribut du Souverain, cela n’a pas
empêché que se développe une justice alternative, avec l’onction du Souverain. Cela montre
bien que lorsqu’ils ne répondent pas efficacement aux besoins des sociétés, les dogmes les
plus ancrés sont écartés ou réinterprétés. Les Etats parties au traité OHADA ont consenti des
efforts de mise en commun sur les plans législatif et judiciaire ; ils auraient pu compléter
l’édifice par la mise en commun du pouvoir de matérialiser l’ordre de procéder à l’exécution
forcée. L’effort à fournir est d’autant plus à leur portée que les Etats ont déjà mis en commun
le pouvoir d’ordonner l’exécution forcée. Ce pouvoir est en effet détenu par le juge, non par
celui qui appose matériellement la formule exécutoire. L’apposition de la formule exécutoire
est une conséquence inéluctable de la décision rendue par le juge et, dans le principe, ne peut
défaillir lorsque la décision de justice est rendue. Elle n’entre donc pas dans le pouvoir de
36
Voir article 20 du traité OHADA.
37
Voir article 46 du règlement d’arbitrage de la CCJA.
38
Ces objectifs sont bien rappelés aussi bien dans le préambule du traité créateur de l’OHADA que dans celui du
traité modificatif d’octobre 2008.
39
Kenfack Douajni, « L’abandon de souveraineté dans le traité OHADA », Penant, 1999, p. 125.
40
L’article 2 du traité OHADA fixe le domaine du droit des affaires soumis à l’harmonisation, et donne au
Conseil des ministres de finances et de la justice des Etats membres le pouvoir d’intégrer de nouvelles matières
dans la liste. Le Conseil des ministres a fait usage de ce pouvoir en 2001 (Décision n°002/2001 du 23 mars 2001
relative au programme d’harmonisation du droit des affaires en Afrique).
41
V. JM. Tchakoua, « Pouvoir normatif, mondialisation et régionalisation en Afrique », L’Afrique politique,
2002.
42
Acte uniforme portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution.
43
Voir articles 13 et suivants du traité OHADA.
juger, exercé par le juge. Ce pouvoir comporte non seulement la jurisdictio, mais aussi
l’imperium, qui est le pouvoir de commander que la solution retenue soit appliquée. Ayant
mis en commun, de bonne foi, le pouvoir de juger, les Etats ne peuvent raisonnable en
compromettre l’efficacité en imposant des démarches à accomplir pour tirer des conséquences
de la décision rendue.
L’analyse conduit à l’affirmation que la formule exécutoire aurait pu être apposée par une
instance communautaire. On pourrait objecter qu’il n’y a pas une véritable communauté
OHADA44, encore moins un peuple OHADA au nom duquel la justice est rendue et qui serait
visé dans la formule exécutoire à rédiger. Mais cette objection n’est pas sérieuse. D’une part,
il ne parait pas extravagant d’affirmer que la justice communautaire est rendue au nom des
peuples des Etats membres. La formule exécutoire OHADA pourrait bien commencer par la
mention suivante : « Au nom des peuples des Etats membres de l’OHADA ». D’autre part, et
surtout, aucune raison sérieuse n’impose de commencer la formule exécutoire par l’évocation
du Souverain. Les formules exécutoires ainsi rédigée ont été conçues à une époque où tout le
pouvoir de juger était exercé en monopole par un Etat sur un territoire. Ce temps a vécu, le
pouvoir de juger est aujourd’hui plus éclaté, et il faudrait en tirer des conséquences sur le
terrain de la conception de la formule exécutoire. Les inconvénients de la solution actuelle ne
tarderont pas à se manifester.
B. Le péril qui pointe à l’horizon
Pour donner suite à la solution de la nécessité de faire apposer la formule exécutoire dans les
Etats, le règlement de procédure de la CCJA a obligé tous les Etats membres à désigner, et à
donner connaissance à la Cour, l’autorité nationale chargée d’apposer la formule exécutoire
sur les décisions rendues par la CCJA45. La solution est la reprise fidèle de celle du traité de
Washington pour le règlement des différends relatifs aux investissements entre Etats et
ressortissants d’autres Etats46.
Les concepteurs du système parient sur l’hypothèse que la recherche de la formule exécutoire
se résumera à une formalité bien simple. L’article 46 du règlement de procédure de la CCJA
prévoit à cet égard que « La formule exécutoire est apposée, sans autre contrôle que celui de
la vérification de l’authenticité du titre… ». La solution est sous-entendue dans la Convention
de Washington, qui indique que pour obtenir la reconnaissance et l’exécution d’une sentence
sur le territoire d’un Etat contractant, la partie intéressée doit en présenter copie certifiée
conforme par le Secrétaire Général du CIRDI au tribunal national comptent ou à toute autorité
que ledit Etat contractant aura désigné à cet effet.
On sait pourtant que dans le système du CIRDI, les choses n’ont pas toujours marché comme
on les avait prévues. La recherche de la formule exécutoire s’est parfois muée en une instance
d’exequatur, le juge national se reconnaissant, contre toute attente, le pouvoir de contrôler la
régularité de la sentence qui est produite. Personne n’a encore oublié l’ordonnance47 rendue,
dans l’affaire Benvenuti et Bonfant contre Etat du Congo, par le Président du tribunal de
grande instance de Paris après un examen des conditions de régularité internationale du titre.
44
Il est certain que l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires n’est pas un espace
politique, même si depuis le traité modificatif du 17 octobre 2008 a été créé une conférence des Chefs d’Etat
(article 3 nouveau).
45
Voir article 46 du règlement de procédure de la CCJA.
46
Voir article 54, alinéa 2, de la Convention de Washington.
47
Président du TGI de Paris, Ordonnance rendue le 23 décembre 1980.
Personne n’a non plus oublié l’affaire Société Ouest Africaine des Bétons Industriels (SOABI)
dans laquelle la Cour d’appel de Paris a procédé au contrôle d’exequatur d’une sentence du
CIRDI48.
Dans le contexte camerounais, la loi n° 75/18 du 8 décembre 1975 a été adoptée pour donner
suite à l’obligation de désigner une autorité nationale compétente pour reconnaître et faire
exécuter les sentences du CIRDI. Aux termes de ladite loi, « La Cour suprême est habilitée à
reconnaître par arrêt les sentences rendues par les organes arbitraux de la Convention de
Washington en date du 18 mars 1965 pour le règlement des différends entre Etats et
ressortissants d’autres Etat.
Cette reconnaissance emporte obligation, pour le greffier en chef de la Cour suprême,
d’apposer sur la sentence arbitrale reconnue la formule exécutoire ».
Il convient de faire remarquer que la loi ne précise pas suivant quelle procédure la Cour
suprême s’acquitte de cette tâche. Elle ne dit pas non plus quelle formation de la Cour doit
statuer, et la loi n° 2006/016 du 29 décembre 2006 fixant l’organisation et le fonctionnement
de la Cour suprême semble avoir oublié cette compétence de la Cour. On sait simplement que
la Cour doit rendre un arrêt. De là à ce qu’elle se réunisse en Assemblée générale, il n’y a
qu’un pas qui pourrait être franchi si les hauts magistrats pensent qu’une sentence
condamnant l’Etat est une affaire qui doit être prise avec beaucoup de sérieux…Et au lieu
d’un contrôle d’authenticité, la Cour pourrait procéder à un contrôle de régularité.
Il faudrait surtout noter que selon le texte, l’apposition de la formule exécutoire par le greffier
en chef de la Cour suprême intervient à un second niveau, après la « reconnaissance » de la
sentence par la Cour. On peut en déduire que l’intervention des autorités camerounaises ne
peut se limiter à une vérification d’authenticité, opération pour laquelle on aurait pu mobiliser
seulement le greffier en chef de la Cour suprême49.
Un tel péril parait assez lointain dans le système OHADA, la justice communautaire étant
tellement imbriquée dans la justice nationale pour qu’on imagine l’autorité désignée pour
l’apposition de la formule exécutoire considérant la décision de la CCJA comme étrangère. Il
reste que même le contrôle de l’authenticité au plan national est un arrêt obligatoire injustifié.
Certaines autorités, par mauvaise foi ou par ignorance le feront traîner.
Un intérêt non négligeable s’attache à la nature de l’autorité qui est désignée pour l’apposition
de la formule exécutoire. Faisant usage de la faculté qui leur est ouverte par le règlement de
procédure de la CCJA, les Etats ont désigné tantôt un greffier50, tantôt un juge51, tantôt une
autorité administrative52. On peut parier que l’attitude à adopter face à une sentence arbitrale
condamnant l’Etat, par exemple, peut beaucoup varier d’une autorité judiciaire à une autorité
administrative. Celle-ci aura très souvent une forte inclination à invoquer la souveraineté de
48
Paris, 5 décembre 1989. Pour plus de details sur cette affaire, voir E. Gaillard, « The enforcement of ICSID
award in France :Tthe decision of the Paris court of appeal in the SOABI case », ICSID Review-Foreign
Investment Law Journal, 1990, vol.5, n° 1, p. 69.
49
Lorsqu’il a compris que le titre sur lequel il faudrait apposer la formule exécutoire ne peut supporter qu’un
contrôle d’authenticité, le Cameroun a désigné un greffier pour y procéder. C’est le cas avec les décisions de la
CCJA.
50
C’est le cas du Cameroun, du Bénin, du Gabon, du Mali.
51
C’est le cas de la République centrafricaine, du Niger, du Sénégal.
52
C’est le cas du Burina Faso, de la République fédérale islamique des Comores, de la République du Congo, de
la Côte d’Ivoire, de la Guinée, de la Guinée Bissau, de la Guinée équatoriale, du Tchad et du Togo.
l’Etat dont il se considère comme le défenseur naturel. Il se pourrait aussi que l’autorité
chargée d’apposer la formule exécutoire prête attention à la nationalité de la partie
condamnée…
A ces risques plus ou moins visibles, il faudrait ajouter l’inconvénient, pour le bénéficiaire
d’un exequatur, d’avoir à solliciter autant de formules exécutoires que de pays dans lesquels
il veut procéder à l’exécution forcée. Et si la formule exécutoire est apposée dans un pays et
refusé dans l’autre, l’autorité des décisions de la CCJA devient très relative.
Au juste, si derrière la formalité d’apposition de la formule exécutoire il y a des enjeux
souterrains, on peut comprendre le droit actuel. Si ce n’est pas le cas, la domestication de la
formule exécutoire est injustifiée dans un espace où le pouvoir de juger est communautarisé et
les voies d’exécution uniformisées. La référence à la souveraineté des Etat pour justifier le
dispositif actuel apparaît comme un dogmatisme stérilisant. Les Etats parties au traité
OHADA ont plus besoin de solutions pragmatiques et efficaces que d’incantation sur leurs
souverainetés respectives.
Jean-Marie Tchakoua
Agrégé des Facultés de Droit
Maître de conférences à l’Université de Yaoundé II.