2009 L&H Riquois
2009 L&H Riquois
Estelle RIQUOIS
Université de Rouen
Laboratoire LiDiFra
Résumé
Après un long purgatoire, le texte littéraire a retrouvé une place dans les manuels de FLE. Si son statut de
document authentique n’est plus contesté aujourd’hui, sa position est plus délicate et on peut s’interroger
sur l’usage qui en est fait. Du support pédagogique au texte valorisé pour sa littérarité, plusieurs cas de
figure se présentent qui permettent aux apprenants d’accéder à un type de document aux multiples
qualités. Différentes activités sont proposées selon les niveaux et les genres littéraires afin d’amener les
apprenants vers une plus grande autonomie, tant du point de vue de la langue que de la lecture en langue
étrangère. Pour connaitre l’image du texte littéraire offerte en classe, nous avons observé un corpus de
méthodes et l’usage qu’elles font de ce type de document.
Abstract
After a long purgatory, the literary text found a place in the textbooks of French as a foreign language. If
its status of authentic document is not any more disputed today, its position is more delicate and we can
wonder about the use which is made. Of the teaching aid to the text valued for its literarity, several
scenarios appear who allow the students to reach a type of document in the multiple qualities. Various
activities are proposed according to the levels and the literary kinds to bring students towards a bigger
autonomy, both from the point of view of the language and of the reading in foreign language. To know
the image of the literary text was offered in class, we observed a corpus of methods and the use which
they make of this type of document.
Introduction
L’histoire du texte littéraire et de l’enseignement du français langue étrangère est aussi longue que
celle de l'enseignement des langues vivantes. Pendant plusieurs siècles, cet enseignement s'est
majoritairement appuyé sur les textes littéraires, seuls témoignages jugés admissibles de l'utilisation de la
langue cible. Lorsque l'utilisation pratique de la langue s'est faite plus prégnante, il est apparu que cette
langue écrite ne correspondait pas à l'usage courant que pouvaient en faire ses locuteurs et surtout qu’elle
ne permettait pas de communiquer.
Dans le mouvement réformateur qui s’en est suivi et pendant une partie du 20e siècle, la littérature
s'est ainsi vue bannie des méthodes de langue. Elle n'est réapparue que dans les années 1980, et fait l'objet
depuis lors de recherches, de colloques qui ont validé sa présence et envisagé de nouvelles modalités à
son utilisation.
Pourtant, plusieurs chercheurs ont dénoncé le déséquilibre qui s’est formé entre cette réflexion
didactique et la réalité des manuels, reflets des pratiques de classe, qui ne montrent pas tous une position
identique quant à ce support pédagogique. Tandis que certains proposent un grand nombre de textes
littéraires, d'autres le négligent ou le saupoudrent en dose homéopathique. La place du texte littéraire dans
une classe de français langue étrangère n'est donc pas assurée aujourd'hui, d'autant plus qu'une nouvelle
méthodologie est en train de s'installer dans les classes.
Dans ce cadre sans cesse en évolution, nous avons voulu connaître la réalité de la présence du texte
littéraire dans les manuels en poursuivant un objectif double. Il s’agissait d’abord de connaître le statut
actuel des textes littéraires dans les manuels, car ce sont eux qui vont participer à la construction d’une
image de la littérature chez l’apprenant considéré comme un lecteur potentiel. En prenant également en
compte les pratiques des enseignants, cette image se précise et permet d’envisager le corpus à la
disposition de l’apprenant et la position du texte littéraire au sein de la catégorie des documents
authentiques, ce qui constitue notre second objectif.
Il n'est pas question ici de considérer la littérature comme un élément uniquement culturel et
patrimonial, mais plutôt d'envisager un document qui est aussi un apport culturel, on ne peut le négliger,
tout en permettant à l'apprenant d'être plus autonome lorsqu'il souhaitera lire dans la langue cible à
l'extérieur de la classe. Le texte littéraire présente également des qualités particulières sur lesquels nous
ne reviendrons pas ici car elles ont été maintes fois exposées1.
Dans cette perspective, la position occupée par les textes est importante. En tant que didacticien, on
les imagine (on les espère) variés et clairement signalés, accompagnés d’activités appropriées et destinées
à les mettre en valeur. Inclus aujourd'hui dans la vaste catégorie des documents authentiques, les textes
littéraires sont différents des articles de presse ou des publicités et ne se lisent pas de la même façon. Ils
gagnent donc à être associés à des séquences pédagogiques en accord avec leur nature. Un découpage
grammatical, un texte à trous, un exercice de conjugaison sont autant d'activités qui font basculer le texte
littéraire dans la catégorie des documents pédagogiques et lui font perdre sa spécificité.
Dans le cadre du manuel, les documents sont également largement influencés par leur présentation,
le statut qui leur est attribué et les activités qui leur sont associées. Le texte littéraire n'échappe pas à la
règle et puisque nous allons envisager l'image qui se construit chez l'apprenant, il faudra tenir compte de
ces éléments, sans négliger l'enseignant qui peut compléter le manuel et participe à la présentation du
texte.
Enfin, la classe de français langue étrangère peut sans doute être aussi considérée comme un cadre
propice à l’utilisation d’un corpus de texte assez vaste, qui inclut une production située aux frontières de
ce que l'on entend généralement par l'appellation littérature. C’est ce que nous verrons dans les manuels.
Dans les méthodologies qui se sont succédé depuis la fin du XIXe siècle, l’utilisation du texte
littéraire a connu trois grandes évolutions dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.
1.1. Les vicissitudes du 20e siècle
La méthode dite « traditionnelle », pratiquée depuis la fin du XVIe siècle, considérait les extraits
littéraires comme les représentants de la norme du bien écrire, véritables modèles à atteindre pour de
nombreux élèves. Cette méthode, également nommé « grammaire traduction », plaçait en effet ces textes
au sommet de l’apprentissage, comme un couronnement et une récompense pour bons élèves. Considérés
comme la manifestation de la culture d’un pays et dans la tradition de l’enseignement des langues mortes,
« la littérature, réunissant les trois pôles de l’objectif formatif, à savoir l’esthétique, l’intellectuel et le
moral, a logiquement constitué un corpus idéal qui répondait à tous les problèmes de l’enseignement de la
langue et à toutes les finalités orchestrant non seulement le système éducatif français, mais aussi les
idéologies des diverses époques » (Cuq, Gruca, 2005, 415).
Une période de successions multiples des méthodes d’enseignement va ensuite se dérouler, jusqu’à
la méthodologie structuro-globale audiovisuelle2 qui apparaît au début des années 1960. Cette méthode
élimine la littérature des supports pédagogiques potentiels pour privilégier la langue en situation et l’oral.
Le niveau 1 est surtout concerné puisque lors du passage au niveau 2, les enseignants disposent de peu de
matériel et reviennent au texte littéraire par les morceaux choisis des anthologies traditionnelles. Les
textes en français facile se développent au même moment, suscitant un débat qui est loin d’être clos
aujourd’hui. Extraits ou textes réécrits sont là pour permettre un accès à la culture du pays associé à la
langue cible, ils représentent une vision esthétique de la civilisation. Dans cette conception de
l’enseignement des langues qui perdure malgré les évolutions, le texte littéraire se mérite et une longue
fréquentation des textes fabriqués permet l’accès à des supports réputés plus nobles.
Classiques autres
siècles
8% Classiques du XXe
Classiques du siècle
XIXe siècle 31%
17%
Peu médiatisés
20%
En vogue
24%
Figure 1 : Répartition proportionnelle des écrivains dans les méthodes par siècle et par type
Les textes littéraires inclus dans les manuels ont longtemps été là pour représenter une conception
étroite de la littérature française, constituée uniquement par les Classiques français. On le voit sur cette
figure, le corpus s’est ouvert à des textes non encore légitimés, indiquant un déplacement d’objectif. La
formation intellectuelle n’est plus le but de l’utilisation de ces textes, il a cédé la place à la lecture et à
l’initiation à des supports multiples d’apprentissage.
Cette évolution est confirmée par une seconde ouverture, de nature plus géographique. Nous avons
en effet relevé 11 % d’écrivains francophones et 3 % d’écrivains provenant d’une autre communauté
linguistique, généralement traduits dans les manuels. Parmi les plus fréquents, A. Maalouf et T. Ben
Jelloun voient leurs textes exploités en mettant en valeur leur appartenance à l’espace francophone.
D’autres, comme A. Nothomb, sont inclus dans la littérature française, sans mention de cette particularité.
Les écrivains francophones d’Europe et d’Amérique du nord sont ainsi assimilés à un espace dit
« français », tandis que seuls les auteurs d’Afrique et du Maghreb sont signalés en tant que tels. Certes,
l’écart culturel peut être plus large dans ce second cas, mais l’apprenant doit pouvoir disposer
d’informations suffisantes pour contextualiser le texte qu’il a sous les yeux.
Plus largement, l’écrivain favori des concepteurs de manuel est V. Hugo, cité 17 fois, suivi de près
par J. Prévert (14 textes), A. Camus (12 textes), G. Flaubert et É. Zola (10 textes). Le caractère
patrimonial du texte littéraire reste donc prégnant, associé à une volonté de modernité. Refléter les choix
actuels des lecteurs en utilisant les succès de librairie peut motiver les apprenants et redonner au texte
littéraire un ancrage dans l’actualité. Avantage non négligeable qui le rapproche de documents
authentiques plus habituels, cette caractéristique le rend néanmoins périssable – les succès passent
relativement rapidement – mais plus attrayant.
Littérature d'idée
11%
Roman et nouvelle
47%
Poésie
23%
Théâtre
7%
Les romans et nouvelles occupent près de la moitié du corpus, laissant les cinq genres suivants se
répartirent 53 % de l’espace. La poésie occupe la deuxième position, en raison de sa forte présence dans
les manuels de premier niveau, tandis qu’à l’inverse, la littérature d’idée est utilisée dans les niveaux 3 et
4.
Les méthodes sont en effet divisées en différents niveaux reprenant les niveaux de compétences
préconisés par le CECR. Le niveau débutant est l’équivalent des niveaux A1 et A2, le deuxième niveau
reprend le A2 et commence le niveau B1, tandis que le niveau 3 est dédié à ce même niveau B1. Certaines
méthodes proposent un niveau 4 qui est identifié au niveau B2 et s’oriente massivement vers l’écrit.
Comme nous venons de l’évoquer, la poésie est le support principal du premier niveau, où elle
occupe 52 % de l’espace dédié à la littérature. Le roman est relégué au deuxième rang, puisqu’il
représente 32 % de cette partie du corpus. Les genres suivants sont peu présents. Au niveau 2, les
compétences de compréhension écrite des apprenants étant plus assurées, le roman prend une première
place qu’il ne quittera plus, tandis que la poésie s’efface progressivement. La domination romanesque se
reproduit donc jusque dans les manuels de français, reflets des pratiques et de la société française. Ce
reflet a cependant des limites, comme le montrent les pourcentages du roman policier, premier genre
littéraire dans les chiffres de vente.
Ce même roman policier, ainsi que la littérature d’idée suivent une courbe montante du premier au
dernier niveau. Pour ce second genre, les caractéristiques des textes peuvent expliquer ce mouvement.
Abordant des sujets de réflexion, la littérature d’idée peut être parfois difficile à comprendre, en raison
notamment de son caractère abstrait. Mais elle est aussi propice à la mise en place de débats et de
discussions pour lesquels l’apprenant a besoin d’outils linguistiques complexes. Sa concentration au
dernier niveau est par conséquent assez logique.
Quant au roman policier, il est fréquemment considéré comme une propédeutique à la littérature. Il
devrait donc être plus présent pour les débutants. Si ce n’est pas le cas, c’est que l’observation des textes
montre rapidement qu’il s’agit d’un genre délicat à utiliser à ce niveau. L’utilisation de l’argot, le style de
plus en plus travaillé des écrivains ou les structures compliquées des intrigues nécessitent un lecteur qui
maitrise la langue afin d’anticiper et de compléter lorsque les informations sont manquantes. En outre, les
activités proposées sont du même ordre. Les dossiers présentant le genre policier, les ateliers d’écriture ou
les projets menés à partir du roman policier demandent des compétences spécifiques qui s’acquièrent au
fil de l’apprentissage et sont réellement disponibles pour des tâches d’envergure au niveau 3 et 4.
La science-fiction suit un mouvement qui lui est propre, puisqu’elle est présente de façon
constante. Elle donne lieu à des activités de compréhension, d’imagination et de discussion, mettant en
avant l’anticipation et la vision du futur que propose ce genre. Le lectorat originel qui lui est associé est
spécifique, souvent très connaisseur, ce qui peut justifier son usage modéré. La thématique seule importe,
et ce de façon ponctuelle.
Le théâtre, dernier genre que nous avons distingué, est le seul à connaitre un pic d’utilisation au
niveau 3. Les manuels de niveau 4 sont peu nombreux dans notre corpus, mais l’usage des pourcentages
permet d’avoir des chiffres comparables qui valident cette particularité. Mettant l’accent sur l’oralisation,
le texte théâtral peut intervenir dans un temps de l’apprentissage où l’écrit est maitrisé, où l’apprenant
prend de l’assurance et où l’oral demande à être perfectionné, ce qui est le cas du niveau 3. Les activités
du type « jouer la scène » côtoient les lectures « avec le ton » pour permettre aux apprenants de
s’exprimer de manière fluide, sans se préoccuper du contenu du discours.
Les répartitions génériques que nous venons de décrire sont représentés dans la figure 3.
60
50
40
30
20
10
0
1 2 3 4
Parmi les activités possibles en classe de français langue étrangère, nous avons également observé
des regroupements génériques qui montrent l’adéquation de certains genres à certaines exploitations
pédagogiques.
Le genre romanesque – roman, nouvelle, roman policier et science-fiction – est ainsi fréquemment
associé à la triade « compréhension – lexique – pastiche », qui permet d’approcher le texte, de le détailler
puis de réutiliser ce qui a été vu. Le pastiche, comme l’exercice basé sur une expression personnelle de
l’apprenant offre un espace de liberté qui peut faire appel à l’ensemble de la compétence linguistique. Les
exercices de grammaire ou de conjugaison, tout aussi fréquents, posent en revanche le problème de leur
adéquation à un document authentique. Pourquoi utiliser un tel document quand un support fabriqué ferait
mieux l’affaire ?
La littérature d’idée, autre genre en prose, est exploitée par des tâches privilégiant l’expression
personnelle des apprenants et ménageant des espaces de parole dans une perspective interculturelle. Le
théâtre qui a déjà été évoqué, partage une partie des activités qui le caractérisent avec la poésie, autre type
générique associé à l’oralité. Les lectures à haute voix de poèmes s’associent aux exercices de pastiche
pour mêler l’oral et l’écrit.
Globalement, il s’avère donc que les tâches d’apprentissage proposées dans les manuels sont en
relation avec le genre littéraire auquel appartient le document considéré. Une partie d’entre elles permet
de développer des stratégies de réception authentique des textes littéraires, tandis que quelques unes
restent traditionnelles, mais en nombre de plus en plus restreint.
Conclusion
L’observation des manuels a montré que le texte littéraire était bien présent dans ces ouvrages et
que sa position semblait moins fragile aujourd’hui. La diversité des pratiques qui lui sont associées met en
valeur sa littérarité et ses spécificités, mais certains de ses usages posent encore question quant à la
conservation de l’authenticité du document. Il faut donc veiller à ne pas banaliser le texte littéraire, car
cela ôterait tout intérêt à son utilisation.
À la question posée par notre titre, nous pouvons à présent répondre non. Le texte littéraire n’est
pas considéré comme un document authentique parmi d’autres dans la plupart des manuels, comme le
montre sa présentation et les activités qui permettent de l’exploiter. En tant que texte littéraire utilisé en
classe, les documents que nous avons considérés ici vont s’ajouter au corpus personnel de l’apprenant.
Participant à sa bibliothèque intérieure, ils ne peuvent suffire mais lui permettent de s’appuyer sur un
ensemble de textes qui constitue un appui pour aller plus loin. Dans de nombreux pays, la bibliothèque du
centre culturel est un des seuls endroits où des textes en français sont disponibles. Donner les outils
nécessaires à l’accès à ces livres est donc indispensable pour que l’apprenant puisse poursuivre son
apprentissage hors de la classe, accompagné ou non par l’enseignant.
Annexes
250
200
150
100
50
0
1 2 1 2 1 2 1 2 3 4 1 2 3 1 2 3 1 2 3 4 1 2 3 4 A1 A2 B2 1 2 3 1 2 3 1 2 1 2 1 2 1 2 3 4 1 2 3 1 2 3 1 2 3
Écho Ici Métro Tout va Festival Belle Campus Panorama Alors Édi Conn Studio StudioStu Acc Scé Alter Ego Taxi ! For um Reflets
Saint- bien ! ville ? to exions 60 100 dio ord nario
Michel +
1
Cf. notamment les travaux de M.Abdallah-Pretceille et L. Porcher, M.C. Albert et M. Souchon ou encore A. Séoud.
2
Communément abrégée SGAV.
3
Communément abrégé CECR.
4
Ces citations sont extraites des grilles pour l’autoévaluation du CECR (2001, 26-27).
5
Le détail de ce relevé est présenté dans Riquois Estelle (2008), Pour une didactique des littératures en français langue étrangère :
aspects didactiques et linguistiques de la description urbaine dans le polar régional et le roman réaliste. Rouen, Thèse de doctorat.
6
Didier, Hachette Français langue étrangère et Clé international.
7
Di Giura Marcella, Beacco Jean-Claude (2007), Alors ?. Méthode de français fondée sur l’approche par compétences. Paris :
Didier.
8
Berthet Annie, et alii (2006), Alter Ego. Méthode de français. Paris : Didier.
9
Augé Hélène, et alii (2005), Tout va bien ! Méthode de français. Paris : Clé international.
10
Girardet Jacky, Pécheur Jacques (2008), Écho. Méthode de français. Paris : Clé international.
11
Dubois Anne-Lyse, et alii (2008), Scénario. Méthode de français. Paris : Hachette Français langue étrangère.
12
Métro Saint-Michel niveau 2
13
studio 100 niveau 2
14
Belleville niveau 3