Espaces publics : enjeux pour demain
Espaces publics : enjeux pour demain
Actes
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
La Fabrique de la Cité
1, cours Ferdinand de Lesseps
92851 Rueil-Malmaison Cedex - France
Tel : +33 (0) 1 47 16 38 72
www.lafabriquedelacite.com
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Sommaire
Session n°3 : Les frontières entre public et privé pour la construction des territoires urbains.
- Quels espaces déléguer au secteur privé ? Les choix des politiques - La négociation de l’espace
public……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………42
Renaud Muselier, vice-président de la Communauté Urbaine Marseille Provence Métropole
- Comment sont gérés les centres commerciaux, espaces hybrides à la frontière du public et du
privé ?……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………49
Simon T. Orchard - directeur Unibail Rodamco Espagne
- Y a-t-il une valeur sociale de l’éclairage dans la conception de l’espace public ?............................... 68
Isabelle Corten, architecte, Radiance 35
- L’analyse du cycle de vie des espaces publics : outil de gestion de l’adaptation climatique des
villes ? …………………………………………………………………………………………………………………………………………………………...……........ 74
Christian Caye, délégué au développement durable de VINCI
Enfin, je voudrais remercier en particulier David Mangin, qui nous a beaucoup aidés à préparer
cette réunion. Merci à Carles Llop, qui a contribué à la préparation du séminaire et qui nous
emmènera visiter le quartier de La Mina, qu’il a réhabilité en travaillant sur les espaces publics.
Je voudrais aussi remercier Oriol Clos, qui nous consacre du temps malgré un emploi du temps
extrêmement chargé, à l’approche des élections municipales qui vont se dérouler le 22 mai.
Je laisse maintenant la place aux orateurs et vous souhaite un excellent séminaire, qui sera
animé par la journaliste Florence Schaal.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
traitements de la surface du sol et tous ont été copiés d’une petite place quelque part, mais ce
n’est pas exactement ce que l’on voulait chercher. Même à Barcelone, on a appliqué du modèle
Barcelone sans comprendre cette nécessité de travailler sur cette idée d’infrastructure, de
cohésion sociale et de complexité. Finalement, nous avons utilisé un certain code qui peut
s’interpréter comme un style, comme un langage architectural ou physique du
traitement du sol, de l’espace, des éléments.
Un autre élément est essentiel, à savoir les acteurs qui ont fait cela. Comment a-t-on fait
cela ? Quand nous avons commencé, nous étions à une époque « de changement ». Nous ne
savions pas faire. Nous avons dû inventer. Cela s’est fait à partir d’une direction assez
centralisée, les services techniques de la Ville ont dessiné les espaces publics. Puis ils ont pu
réunir les architectes, les ingénieurs, gestionnaires d’espaces publics. Des acteurs extérieurs
étaient dirigés par ce service, avec cette volonté de trouver une cohésion, mais chacun pouvait
s’exprimer de sa propre manière. Un dialogue s’est engagé avec les gens qui étaient concernés
ou qui avaient un intérêt pour ces espaces que l’on était en train de produire. La direction
politique a été bien sûr très importante de la part du maire Serra dans un premier temps, puis
de Pascal Maragall qui a été le grand maire qui a impulsé et dirigé tout cela, le maire Joan Clos
et aujourd’hui, le maire Jordi Hereu.
L’idée force était d’avoir la capacité de mixer et d’intégrer, dans un même espace, dans une
même conception, avec une définition qui soit la plus ouverte possible, sans se réduire à diviser
l’espace pour tous les utilisateurs. Comment fait-on pour que tout puisse être partagé ?
Nous sommes arrivés à des limites sûrement exagérées, mais nous avons fait aussi tout le
contraire où tout est divisé (les piétons, les bicyclettes, le tramway avec son petit gazon, les
bordures infinies). Nous essayons toujours de trouver la limite de l’utilisation partagée
des espaces.
Vous voyez le plan Cerdà. C’est de l’infrastructure. Une ville qui s’est construite sur une idée
d’urbanité, il y a 150 ans et une infrastructure. Ce sont des rues, un quadrillage. C’est un
document d’excellence et nous continuons à travailler sur cette image. Nous n’avons pas fait
exactement ce qu’avait imaginé Cerdà, mais c’est un magnifique espace, beaucoup plus
complexe. C’est l’infrastructure, les rues, qui donnent toute la capacité à la ville de vivre, de
s’étendre, de se transformer.
Sur cette idée de base, je voudrais expliquer maintenant trois étapes.
1/ Vous voyez en rouge une première étape de petites places, de petites opérations que l’on a
appelées l’acupuncture urbaine – on parle aussi de « métastases positives ». Comment, à
partir d’une petite partie, on essaye de couvrir une dimension beaucoup plus importante ?
Cette première phase est une phase d’expérimentation, de recherche et d’échec dans la
définition d’un certain style, d’une valeur et d’un symbole associés à ces espaces. C’est aussi la
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phase où l’on commence à travailler dans l’idée de se rapprocher vraiment des gens qui
habitent à Barcelone et qui ont un niveau de perception différent de cet espace - la
décentralisation. Nous avons dix arrondissements à Barcelone ; la ville fait seulement
100 kilomètres carrés. Dans cette première phase, nous avons commencé aussi à travailler sur
l’idée de l’intégration des infrastructures. Je parle maintenant des « infrastructures
d’ingénieurs » : elles sont dures et il faut trouver la manière de les rendre plus aimables, plus
urbaines. Nous avons commencé cette étape à partir de l’ouverture vers/sur la mer. Nous
avons fait les premiers parcs, sur des terrains qui étaient libres ; nous avons travaillé également
sur la définition de l’idée de centralité. Nous n’avions pas de sous non plus. Vous voyez
quelques exemples. En noir et blanc, vous voyez ce qui était avant et en couleur, des photos
une fois les opérations de transformation des différents espaces terminées. C’est aussi le
moment où nous avons commencé à parler de l’art public, des éléments de qualification de ces
espaces public avec des sculptures.
2/ L’étape des Jeux Olympiques est un moment stellaire. Je le mets normalement, dans
mes présentations, juste après le plan Cerdà. C’est un moment de changement où nous avons
réussi à récupérer un ter rain qui était perdu. Vous voyez toute la surface de sol qui a été
affectée par la construction de la rocade, des infrastructures, des aires olympiques, du village
olympique, du stade olympique. Il y a eu une accélération de tous les éléments de
transformation, avec l’intégration de ces éléments d’une certaine taille comme pièces de la
ville. II ne s’agit plus de réaliser des petites pièces dans la ville, mais vraiment de trouver la
manière d’ouvrir la ville sur ces pièces, pour trouver cette continuité, cette identité spécifique.
On cherche des nouvelles images de la ville de Barcelone, d’une manière très forte, très
identitaire. Après une grande polémique sur le problème du vert ou du dur dans les espaces
publics, nous avons introduit, d’une manière très claire, le vert comme élément de travail, dans
les projets d’espaces publics. Nous continuons aussi à faire de petits espaces. Ce n’est pas une
étape qui se ferme et une nouvelle étape qui s’ouvre, mais c’est vraiment un nouveau niveau de
complexité qui apparaît.
3/ En ce moment, nous parlons d’espaces publics qui servent la stratégie du plan de mobilité
urbaine 2008-2018. Nous avons défini, il y a trois ans, une stratégie de mobilité urbaine pour
dix ans. Les travaux et les transformations se font surtout sur les espaces qui ont une certaine
incidence. Aujourd’hui, à l’intérieur de la ville de Barcelone, plus de 50 % des déplacements se
font à pied ou en vélo, le vélo représentant une petite part des déplacements ; 30 % se font en
transport en commun et 20 % en voiture ou en moto. Ces chiffres sont assez intéressants, mais
ils se détériorent à l’échelle de l’agglomération, lorsque les gens se déplacent vers l’intérieur ou
l’extérieur de la ville : un tiers des déplacements se font en transport en commun, un tiers à
pied ou en vélo et un tiers en voiture privée. Le plan que nous avons défini pour 2018 a pour
objectifs de faire baisser ce tiers de déplacements en voiture à 25 %, d’augmenter à 40 % les
déplacements en transports en commun et de maintenir à 35 % les déplacements à pied ou en
vélo, dans l’ensemble de l’agglomération.
Pour ce faire, il faut bien sûr travailler sur une échelle métropolitaine, mais il faut
surtout y croire et travailler des espaces publics qui réduisent les chaussées, qui offrent
plus de place aux trottoirs, qui donnent une capacité à traverser les grandes voies.
Nous sommes en train de travailler sur ces nouveaux paradigmes. Vous voyez quelques
exemples d’intégration de transports publics et de la rocade qui a été couverte, avec un
traitement en jardin. Vous voyez aussi l’exemple de cette ancienne rocade, au milieu de la ville,
qui, par étapes successives, s’est transformée. Nous travaillons depuis quinze ans et nous
terminerons, dans quatre ans, par fermer cette grande boucle qui est à l’intérieur de la ville, ce
qui permettra d’avoir un espace beaucoup plus aimable pour les piétons, pour le commerce.
Quand on parle de mobilité, on parle de positionnement des éléments dans la ville, de la
spécialisation ou non des voies, de l’influence d’échelle associée à tous ces projets et
pour moi, l’idée de continuité est un élément structurant de l’espace public. Je pense
qu’il n’est pas bon que l’espace public reste coupé ou fermé.
Quand nous avons commencé les petites opérations, je me suis dit que nous n’arriverions pas à
récupérer les intérieurs des ilots de Cerdà. Depuis ces dernières années, nous les associons
toujours à des équipements parce qu’ils permettent le contrôle social de l’espace public. Vous
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voyez un espace public qui va être fait dans un ilot : il s’agit d’une crèche pour des enfants de 0
à 3 ans et le petit jardin existe déjà, avec deux entrées.
Un deuxième élément de la stratégie actuelle repose sur ce que l’on appelle les grands
espaces verts. Comment traiter le vert qui est au centre de la ville ? Les rues de Cerdà, les rues
du quadrillage sont des rues magnifiques. Il y a un arbre planté tous les huit mètres de chaque
côté de la rue. A Barcelone, nous avons 300 000 arbres. La moitié, soit 150 000, est dans les
rues, en alignement. L’autre moitié se trouve dans les parcs. C’est en partant de la structure des
rues définie par Cerdà, qui a aussi défini les plantations des arbres tous les huit mètres, que
nous avons intégré d’une manière très claire l’idée d’avoir dans les rues tous les arbres que l’on
pouvait. Ils donnent de l’ombre, participent de la qualité de l’air.
La ville a récupéré le contact avec la mer. Maintenant, nous sommes en train de
travailler pour récupérer le contact avec la montagne, avec la colline du Tibidabo, au
nord. La rocade, construite pour les Jeux olympiques, a donné une accessibilité à cet espace
qui est très contraint. Nous l’avons défini comme un parc naturel, à l’échelle de toute la région
de Catalogne. Il faut trouver la manière de résoudre ce contact entre la ville, le tissu très dense
et le parc naturel. Nous travaillons sur des petits projets qui essaient de trouver des chemins,
des capacités de continuités. J’illustrerai la route des eaux (« Les aigues »), appelée comme ça
parce qu’un grand tuyau connecte les deux arrivées d’eau de la ville. Quand la compagnie des
eaux a construit ce grand tuyau, elle a fait une petite route pour l’entretien. Nous l’avons
réaménagée par petits morceaux. Lorsqu’on trouve des difficultés topographiques, on fait un
petit pont, une petite passerelle pour donner cette continuité. Chaque mandat municipal
regagne quelques centaines de mètres et petit à petit, nous arriverons à avoir un parcours de
16 ou 17 kilomètres.
D’un autre côté, nous essayons aussi de récupérer la montagne de Montjuïc, qui fait 170
mètres de hauteur. La colline était très maltraitée par les voitures et le parking n’était pas très
contrôlé. Nous récupérons le vert, les petits chemins en les rendant accessibles, pour qu’il n’y
ait pas seulement des escaliers, mais que les pentes puissent être travaillées pour permettre
cette continuité.
Au centre de Barcelone, il y a le parc de la « Ciudadela », appelé ainsi parce que les Bourbons y
avaient installée la citadelle depuis laquelle ils défendaient la ville ou l’attaquaient. Quand on a
récupéré cet espace, il y a 150 ans, on en a fait un parc pour une exposition universelle. Ce parc
était la limite de la ville. Après, il y avait des infrastructures ferroviaires et la zone industrielle. A
travers l’idée d’ouvrir ce parc, il s’agit de trouver la manière de faire cette charnière vers la ville
qui s’étend au-delà et qui est aujourd’hui la ville centrale. Ce parc était vraiment la limite de la
ville. Le territoire de l’industrie était absolument séparé du centre-ville.
Vous verrez cela après-demain, d’une manière très précise, avec Aurorá Lopez, pour ce qui est
du secteur 22@. Je n’en parlerai pas, mais je voudrais juste donner une référence. Nous
dessinons ce triangle pour dire qu’à partir de ce triangle, nous avons réussi à déclencher un
processus de transformation de quinze à vingt ans. C’est le secteur 22@, après la récupération
des éléments de la côte, avec le village olympique, etc. Toute cette partie est prise par trois
points qui sont les trois grands projets urbains que nous avons faits ou que nous sommes en
train de développer actuellement. Ce secteur 22@ s’est construit encore sur l’infrastructure.
C’est la force de l’infrastructure de l’espace public qui nous donne la garantie de qualité et qui
nous offre la possibilité de pouvoir travailler.
Vous voyez ensuite une image de la trame Cerdà des années 40 du siècle dernier. Ce n’est pas
la grille typique de Cerdà que vous connaissez peut-être par des photos. 25 % des ilots de
Cerdà ne sont pas typiques ; je ne sais donc pas s’il peut dire qu’il y a une grille typique. Nous
sommes en train de changer cet espace industriel, mais nous avons la chance d’avoir les rues,
l’espace public, la force de cette infrastructure. Si on l’imagine comme infrastructure, on peut
alors commencer à penser comment gérer cet espace, comment le changer, comment le
transformer et comment utiliser les nouveaux éléments disponibles aujourd’hui pour faire la
ville.
Aux trois angles de ce triangle, il y a d’abord la place de « les Glories », définie, il y a 150 ans,
comme le centre géométrique de la ville, mais qui n’a jamais réussi à l’être. Aujourd’hui, nous
travaillons sur l’idée d’un grand parc qui doit permettre un échange d’échelle entre les rues de
la grille, les grands éléments d’infrastructure, de voirie surtout et les grands équipements qui
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seront installés (le nouveau siège du marché aux puces qui est juste à côté, la tour de Jean
Nouvel que vous connaissez certainement, le nouveau bâtiment pour le musée du design). Ce
parc doit encore être défini parce que nous ne sommes pas encore arrivés à sa définition.
Un autre angle correspond à la surface du forum. C’est l’intégration des éléments
d’infrastructure, l’intégration des grands équipements dans un espace de ville. Le nouveau
campus pour l’université technique est directement associé à l’opération 22@. La force de
l’espace public se dessine. On associe ici la pergola photovoltaïque aux nouveaux espaces, aux
nouveaux temps, etc. Quand nous avons fait cela, il y a six ou sept ans, nous ne l’avons pas fait
pour l’efficacité de cette technologie, mais plutôt pour rechercher des énergies plus propres.
C’est finalement l’image qui reste de tout cet espace public qui est utilisé pour les grands
événements et qui pose beaucoup de questions. Faut-il le laisser ouvert ? Faut-il le fermer ?
Comment faire un contrôle lors d’un grand événement ? Aujourd’hui, nous devons nous adapter
et nous sommes dans ce process. Nous nous sommes attachés à ce que cet espace rentre dans
la ville.
Au troisième angle, il y aura la grande gare de Barcelone, la gare de TGV qui va vers le nord. Il y
avait là de grandes étendues de voies ferrées, des anciennes gares de triage, etc. Aujourd’hui,
nous essayons de reconnecter les deux quartiers qui étaient en bas et en haut de cette grande
faille urbaine, à travers un grand parc linéaire. Aujourd’hui, c’est en concours. Chaque équipe
est formée de trois équipes, ce qui fait quinze agences d’espaces publics qui travaillent
actuellement sur le concours de définition de ce couloir de 3,5 kilomètres qui se situe entre
l’axe nord-sud de la ville et la place de « les Glories ».
Nous devons partir de la dimension métropolitaine si nous voulons associer l’espace public aux
références identitaires et surtout aux transports et à la mobilité. Nous travaillons donc aussi
avec l’aire métropolitaine qui compte environ trois millions et demi d’habitants. Au milieu, il y a
un grand parc naturel. Au sud, il y en a un autre. Les éléments de voirie, les grandes
infrastructures de transport ferroviaire (métro, etc.) et les espaces verts vont donner la cohésion
de cette nouvelle aire métropolitaine que nous allons développer dans les prochaines années.
Je reviens au centre de Barcelone parce que la ville métropolitaine ne doit jamais perdre l’idée
d’un noyau. Au centre de la ville, nous continuons à travailler dans les espaces libres. Le marché
de la Boqueria qui a aujourd’hui une façade splendide sur « les Ramblas », cherche à définir sa
façade arrière vers le quartier, avec la place, des logements à gauche, l’école des arts et métiers
de la municipalité à droite. La façade du marché sera dans un espace public qui lui donnera
cette cohésion. Nous avons travaillé avec des ouvertures, en centre-ville, pour essayer de faire
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respirer un peu un tissu qui était peut-être arrivé à un niveau de densité, de fermeture un peu
exagéré.
Comme je vous l’ai expliqué, nous avons fait cela en concertation avec beaucoup d’acteurs,
surtout avec ceux qui ne voulaient pas une rue pour les voitures, un espace où on ne marche
pas. Ils ont eu ce qu’ils voulaient puisqu’ils ont maintenant l’espace vert que vous voyez en bas.
C’est essentiel. Nous travaillons pour les gens, nous ne travaillons pas pour la décoration ni
pour l’expression plus ou moins intéressante des architectes et des dessinateurs. La montagne
et la mer se voient, la ville, au milieu, s’étend entre deux rivières. Telle est notre ville. Je vous
souhaite un très bon séjour dans cet espace. Merci.
Nathalie Martin-Sorvilo, directrice, La Fabrique de la Cité
Vous avez très bien expliqué que la ville était sous contraintes. Il y a le fleuve Llobregat d’un
côté et le fleuve Besós de l’autre, il y a la mer, il y a la montagne. En même temps, vous arrivez
à créer ce que vous appelez des respirations, à ouvrir des nouvelles Ramblas. Comment arrivez-
vous à le faire avec les habitants et quel est le fonctionnement pour récupérer du foncier - qui
est ce qui manquera le plus à Barcelone dans quelques années ?
Oriol Clos
Je crois qu’en Espagne, nous avons une chance. En 1956, la loi d’urbanisme a créé les
conditions d’échanges public/privé et les conditions de récupération, pour le public, d’une
certaine partie des plus-values privées, en cas de transformations urbanistiques. En 1976, il y a
eu une nouvelle loi, qui était dans la philosophie de l’ancienne. Puis, elle a continué à évoluer.
Nous sommes assez spécifiques en Europe en la matière. Quand je parle avec mes collègues,
j’ai toujours l’impression que la situation n’est pas si facile ailleurs. Cette loi nous permet la
négociation avec le privé et nous permet de trouver un équilibre. On veut du sol pour faire du
logement social, de l’espace public pour avoir des majorités dans les systèmes de
transformation. Si on n’arrive pas à avoir un accord, on fait un plan et on peut exproprier, mais il
y a toujours cette capacité d’influence du secteur public vers le secteur privé. Je crois que cela
nous permet de récupérer du foncier, non pas sans problème. Ne croyez pas que ce soit si
facile : il faut trouver la manière d’indemniser et de replacer les usagers de cet espace qui sont
majoritairement des propriétaires. Cette pratique est assez intégrée. Cette capacité à négocier
nous permet de trouver des plans qui servent à tout le monde. Je crois que l’exemple de 22@
est très clair. Vous verrez comment augmenter la surface à bâtir permet de récupérer 30 % du
sol pour les équipements et pour le logement, bien sûr avec des conditions. Ils doivent payer de
nouvelles infrastructures, ils doivent aider à reloger, à proximité, tous les gens qui sont affectés,
verser une indemnité, etc. C’est tout de même compliqué, même si je l’explique d’une manière
très simple, mais nous avons les éléments juridiques qui nous permettent de travailler dans
cette ville. Nous avons aussi des idées claires. Nous savons quelle est notre idée de ville, nous
savons quels sont les instruments. Nous pouvons ainsi agir et arriver à le faire.
Marcus Zepf, urbaniste, chercheur, Institut d’Urbanisme de Grenoble
Est-ce que cette évolution de marchandage, de négociation de l’utilisation du sol, de partage
n’a pas une influence fondamentale sur nos instruments de planification et notamment sur le
plan ? Le plan ne doit-il pas s’adapter de plus en plus à cette souplesse ? Est-ce qu’il devient
plus diffus, schématique, moins précis ?
Oriol Clos
Nous avons une autre spécificité à Barcelone et dans l’aire métropolitaine. Nous avons un Pos
datant de 1976, mais nous n’avons jamais réussi à trouver un consensus politique pour le
refaire. Nous travaillons toujours sur une modification du plan. On fait ce que l’on appelle une
modification ponctuelle du plan général. Le 22@ par exemple est une modification ponctuelle
de 200 hectares du plan général métropolitain. Nous le faisons aussi avec le gouvernement de
la Catalogne. Aujourd’hui, avec la nouvelle loi métropolitaine qui a été approuvée il y a moins
d’un an, je crois que nous avons l’instrument pour refaire un plan. S’ouvre maintenant une
discussion pour savoir quels instruments d’urbanisme il faudra développer. Je crois qu’à Paris,
cette discussion est ouverte. Le plan doit-il être moins flexible, plus flexible ? Le plan de 1976
est un plan technocratique, fait avec un esprit anti-spéculateur, anti-densité. C’est un plan très
strict. Les coefficients sont définis, les lignes sont parfaitement marquées. Les équipements,
les espaces verts sont parfaitement délimités. Nous ferons un plan dans cette même ligne où
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nous devrons trouver une nouvelle manière de résoudre ce genre d’instruments pour gérer
l’urbanisme. C’est un débat qui va s’ouvrir.
Georges Amar, directeur de la prospective, RATP
Vous avez très bien transcrit l’état d’esprit, le génie de Barcelone. J’ai eu l’impression que ce
génie était une combinaison entre l’infrastructure et la forme. Vous avez évoqué à la fois Julien
Gracq et Cerdà. Il y a quelque chose de l’ordre de la forme, de la forme claire, de la forme qui
résiste et il y a, en parallèle, l’adaptation, la complexité, la cohésion, la non-séparation, la non-
division. J’ai ressenti une combinaison très curieuse entre l’esprit de forme et l’esprit
d’adaptation, alors que ces deux notions pourraient être antagonistes.. Cela m’a fait penser à
New-York où cette grille permet merveilleusement la variété. J’ai ressenti ce paradoxal amour
de la forme et de l’ouverture. Ce serait peut-être le secret. D’où est venu cet alliage spécial des
deux valeurs ?
Oriol Clos
Si la forme reste infrastructure, elle a cette capacité d’adaptation. Si la forme avance trop vers
le style, elle risque de perdre la capacité d’adaptation. Tout le monde peut raconter ici une
petite histoire sur un espace qu’il a connu et qui est aujourd’hui traité et utilisé d’une manière
absolument différente. C’est pourtant le même espace. Cette permanence, c’est cette forme
que je réclame, cette infrastructure. Si nous devons trouver qui nous a donné ce génie, je crois
qu’il vient de Cerdà. Cerdà a défini la grille, mais il a aussi défini les arbres. Ce n’est pas stupide.
Le plan de New-York de 1811, c’est-à-dire presque 40 ans avant Cerdà, est une grille, mais
Cerdà est allé un peu plus loin. Il a défini une grille qui a une forme avec beaucoup de capacités
d’expression, mais il a défini aussi la manière de diviser cet espace. Il disait que 50 % devaient
être de la voirie et des trottoirs. Pourquoi ? Il n’y avait pas de voitures à cette époque. Dans
l’histoire de l’urbanisme, les trottoirs ont été inventés pour protéger les maisons de l’humidité
et pour que les gens marchent. Les trottoirs ont été inventés avant les voiries. La voirie, c’était
le ruisseau. Ensuite, cette voirie a été pavée, ce qui permettait le drainage, etc. Cette dualité
entre trottoir et voirie a été définie il y a 150 ans, avec les arbres qui sont tous les huit mètres,
avec les lampadaires. Cela a donné un système de travail. Il y a eu beaucoup de mouvements, à
Barcelone, pour changer le plan Cerdà, pour le détruire. Il y a 50 ou 60 ans, des intellectuels ont
dit que toutes ces lignes droites et ces répétitions étaient horribles. Alors que certains
développaient cette opinion, d’autres travaillaient à partir de cet instrument magnifique
qu’était la grille. Cette grille pouvait être utilisée en 1959, au cours des années 20, mais aussi
dans les années 60 quand toutes les voitures et les camions passaient au centre de Barcelone
parce qu’il n’y avait pas d’autre manière de traverser la ville. Cela a peut-être imprégné toute
une génération de concepteurs de la ville. Je m’en sens héritier d’une certaine manière.
Catherine Barbé, directrice de l’aménagement et de l’urbanisme, La Société du Grand Paris
J’ai eu le privilège de venir à Barcelone pour la première fois, lors d’une visite professionnelle,
vers 1987-1988. J’ai entendu avec beaucoup d’émotion votre exposé parce qu’il était
exactement dans la continuité des exposés que vos prédécesseurs nous avaient faits à l’époque
sur les éléments qui guidaient la politique d’urbanisme de la ville, notamment cette politique
très orientée sur l’embellissement de la ville à travers des espaces publics, le rôle des espaces
publics pour la citoyenneté, la mixité, la vie de la cité. J’avais envie de vous demander : pourquoi
une telle continuité ? Quel est le secret d’une telle continuité ? Sur quels outils s’appuie-t-elle ?
Je crois que cette continuité est la qualité des grandes métropoles et des grands centres
métropolitains.
Oriol Clos
J’ai répondu à une partie de votre question. Je ferai une réponse peut-être encore plus
personnelle. Vous me pardonnerez, je parle parfois trop de moi. Il y a une pratique ici, à
Barcelone, qui n’est peut-être pas mauvaise, qui est une certaine promiscuité entre les grands
secteurs quand ils travaillent pour le privé, quand ils travaillent pour le public, quand ils font de
la recherche à l’université ou ailleurs. Jusque dans les années 2000, j’avais une agence
d’architecture et d’urbanisme, je travaillais comme architecte privé puis je suis passé à la ville.
J’avais travaillé pour la ville comme acteur extérieur. Je repartirai sûrement, un autre viendra et
il aura une démarche différente qui pourra être expliquée aussi de cette manière, ce qui donne
peut-être la capacité à avoir toutes ces connexions et un certain niveau de complicité entre les
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
différentes attitudes qui peuvent se croiser. Nous n’avons pas des études spécifiques
d’urbanisme en Espagne. Nous avons essayé de coordonner tout cela, j’espère avec un certain
succès. Ce n’est pas à moi de le dire.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
− quand on cite un certain nombre d’espaces publics dans leur ville, qu’en pensent-ils et
quels sont leurs constats ?
− quelles sont les attentes des habitants par rapport aux différents types d’espaces
publics que nous leur proposons ?
− une série de questions relatives à la gouvernance de ces espaces publics, qui feront le
lien avec le travail que présentera Marcus Zepf au cours de l’après-midi.
Nous allons commencer par les données sur les représentations, à travers la projection d’une
pastille vidéo.
Question : qu’évoque pour vous le terme « espace public »
Un homme : « un espace public, c’est un espace qui convient à beaucoup de gens, que les gens peuvent
fréquenter. C’est un espace qui, pour moi, est convivial. L’espace public va avec le système de
convivialité. »
Une femme : « un espace de vie à partager. »
Une autre femme : « moi, je pense tout de suite aux squares, parce que j’ai des petits-enfants. »
Une femme (s’exprimant en anglais) : « de petits parcs, beaucoup de belles fleurs, d’arbres, de sculptures,
ce type de choses. »
Une femme : « vous allez avoir les espaces verts, où l’on peut s’asseoir sur des pelouses, mais qui sont
surveillés… Vous allez avoir les rues, parce que même une rue, un simple trottoir, c’est un espace public ;
un banc, c’est un espace public ; un marché, comme ici, c’est un espace public. En fait, pour moi, un
espace public, c’est un espace où l’on peut rencontrer les gens, que l’on ne rencontrera pas forcément
dans une ville comme Paris, où l’on a du mal à se parler et à communiquer. »
La première question posée est une question ouverte, non guidée par des propositions d’items
de réponse. Nous avons demandé à ces 4 000 européens s’ils pouvaient nous lister tous les
espaces publics qui leur venaient à l’esprit, pour essayer de comprendre ce qu’était pour eux un
espace public. Il en ressort de manière très flagrante et manifeste que ce sont les espaces verts
qui sont très majoritairement dans la tête des citadins quand on leur parle d’espaces publics.
Ce n’est pas complètement surprenant, mais la très forte majorité de cette réponse est très
nette. Il s’agit d’une recomposition de fragments d’expressions verbales, puisque les
répondants employaient leurs propres mots. Nous avons regroupé ce qu’ils disaient dans
quelques grandes catégories. Tout ce qui tourne autour des parcs, jardins et espaces verts
représente 69 % de leurs réponses. Pourquoi une telle proportion ? Il y a différentes
explications possibles. On peut penser aux mouvements de plaques tectoniques de l’opinion
sur toutes les questions qui touchent au développement durable et au vert. Pour ma part, je
pense plutôt qu’il faut interpréter cette réponse comme le fait que, dans la tête des gens, la
notion d’espace public tourne autour de la liberté d’accès, d’égalité, de mixité, de
communication des uns avec les autres et que l’espace vert, le jardin, le parc concentrent
toutes les projections sur ces données. C’est pourquoi il y a une telle intensité de réponses sur
les parcs et les jardins. La réponse n’est pas complètement équivalente selon les villes. À Paris
et à Barcelone, les espaces verts arrivent largement en tête en termes de réponse, certes, mais
ce qui a trait à la culture vient spontanément à l’esprit des Barcelonais et des Parisiens
lorsqu’on leur parle d’espace public ; en tout cas, davantage que dans les villes de Hambourg et
de Londres.
Qu’évoque l’espace public ? Nous avons proposé quatre phrases aux répondants, en leur
demandant de répondre sur une échelle d’accord : « tout à fait d’accord », « plutôt d’accord »,
« plutôt pas d’accord » ou « tout à fait en désaccord ». Ces quatre phrases sont une façon
d’essayer de comprendre ce que les citadins mettent dans la notion d’espace public. Ce qui
ressort assez nettement comme principale représentation de l’espace public est l’idée
que ce sont des espaces où la population se mélange, c'est-à-dire que la notion de
mixité sociale se raccorde à celle d’espace public. Dans la structure des réponses, c’est la
colonne des répondants « tout à fait d’accord », qui mesure l’intensité réelle de la réponse à la
question. Il est très clair que l’évocation de la mixité sociale est plus forte que la notion
d’identité et d’appartenance à la ville, que la notion de sécurité ou que la notion de
communication. Ce qui, dans la tête des citadins, fonde l’espace public, est l’idée que c’est un
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
espace dans lequel on se mélange et donc, dans lequel se réalise la mixité sociale. Si l’on
observe la réponse en fonction des quatre villes, les écarts, ne sont pas très significatifs. Nous
avons simplement mis en valeur le fait qu’à Barcelone et à Hambourg, la notion identitaire de
l’espace public, l’idée d’appartenance à la ville est sensiblement plus forte que dans les deux
autres villes.
Essayons de comprendre de façon un peu plus précise comment les citadins jugent aujourd'hui
les espaces publics dans leur ville (pastille vidéo).
Question : quels sont les espaces publics les plus importants pour vous ?
Un homme : « je pense à la gare, parce que c’est quand même ce qui permet d’accéder à la ville et de
déplacer les populations. »
Un homme : « c’est là où l’on trouve le plus de gens qui se croisent, c'est-à-dire : les gares, les rues
commerçantes, quelques jardins publics… »
Une femme : « pour moi, les parcs sont les plus importants, les espaces verts… »
Une femme : « tout ce qui est parc, square, etc. Mais c’est vrai que les musées me paraissent un
deuxième choix important, parce que plus l’accès à la culture est large, mieux c’est. »
Question : les centres commerciaux sont-ils des espaces publics ?
Un homme : « je dirai que les centres commerciaux sont des espaces publics, de fait, mais ce n’est pas ce
qui me satisfait. Alors qu’une salle de spectacle ou une salle de concert, pour moi, c’est plus un espace
public. »
Une femme : « je ne sais pas… Je pense plus à un espace culturel où je vais voir quelque chose, mais pour
moi, l’espace public, c’est vraiment plus un espace de détente, de repos. »
Une femme : « quand vous êtes dans une rue, l’architecture change au fur et à mesure que vous avancez.
Quand vous êtes dans un parc, un parc, c’est tout le temps en changement. Un jardin, c’est tout le temps
en changement. Tandis que dans un centre commercial, les murs sont tous les mêmes, les boutiques,
même si les marques sont différentes, même si les contenus sont différents, vous restez dans un système
extrêmement linéaire. Du coup, c’est assez déshumanisé et je n’ai pas l’impression d’être dans un espace
public. On reste dans notre propre univers, dans un endroit où plein de gens peuvent se trouver au même
instant, mais on est très seul, en fait. »
Quand on formule la question autrement que : « qu’est-ce qu’un espace public, pour vous ? »,
en demandant quel est l’ordre des facteurs et des espaces publics les plus importants pour
bien vivre en ville, ce sont toujours les espaces verts qui sont classés en tête, mais de
façon moins marquée que dans la question ouverte, devant ce qui relève des lieux culturels et
sportifs, les trottoirs et zones piétonnes, les centres commerciaux, les gares ferroviaires, les
voies sur berge. Là, les items étaient proposés aux répondants, qui se situaient donc par rapport
à eux. Le classement varie un peu selon les villes, puisqu’à Paris et à Barcelone, l’idée que ce
qui tourne autour de la culture et surtout, des piétons, de l’animation piétonne, est
relativement plus important que dans les autres villes et presqu’autant que les jardins publics
et les parcs. En revanche, à Londres, il ressort que l’idée que les espaces publics, centres
commerciaux, galeries marchandes et voies ferroviaires jouent un rôle assez important.
Nous avons posé une question sur la place des différents modes de transport. Accorde-t-on
« trop de place », « pas assez de place », « une place suffisante » aux modes de déplacements
suivants : marche à pied, deux-roues, transports en commun, automobile, vélo ? Sur l’ensemble
des quatre villes, c’est le vélo qui est le parent pauvre pour les citadins. Ville par ville, les
Parisiens et les Barcelonais jugent qu’il n’y a vraiment pas assez de place accordée aux
transports en commun et les piétons.
S’agissant des attentes des citadins, les questions posées portaient sur ce qu’ils souhaitaient
comme améliorations possibles pour les différents espaces publics que nous proposions à leur
réponse (pastille vidéo).
Question : qu’attendez-vous d’un espace public ?
Un homme : « le problème de l’espace public, pour moi, va avec la gratuité, dans ce sens, et le fait de
rencontrer énormément de monde. Nous sommes ici à Beaubourg (Paris), par exemple, c’est le matin,
évidemment, il n’y a pas grand-monde, mais moi, j’adore me plonger là-dedans, avec les avantages et
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
les inconvénients. Bien sûr, il y a des inconvénients. Il y a peut-être des gens qui habitent ici qui se
plaignent de certaines choses dont moi, je ne me plaindrai pas. »
Une femme : « l’espace, déjà… Avoir de l’espace. Le calme, contrairement à des centres commerciaux où
il y a du bruit tout le temps, où il y a des choses à voir partout tout le temps… »
Un homme : « en premier lieu, il faut que ce soit gratuit, libre, etc., propre, évidemment – ça, c’est assez
important – et puis, assez hétéroclite. Moi, j’aime bien les espaces publics qui ne sont pas figés, qui sont
plutôt variés. Je pense que le côté liberté, c’est le plus important. »
Une femme : « que ce soit propre, que ce soit ouvert au plus de monde possible, que ce soit vraiment un
large public, et gratuit, évidemment. »
Un homme : « la gratuité, pour que ce soit accessible à tout le monde, que ce soit quelqu’un qui est
milliardaire comme une personne sans domicile fixe. C’est ça que j’aime bien, moi ; c’est l’endroit où les
gens peuvent se rencontrer, d’où qu’ils viennent et quelle que soit leur situation. Ils peuvent se retrouver
dans cet endroit-là, je trouve cela assez sympa. »
Question : la qualité de vie d’une ville dépend-elle des ses espaces publics ?
Un homme : « oui, certainement, la qualité de vie dans une ville dépend des espaces publics. »
Une femme : « je pense que c’est important parce que pour moi, ce sont des espaces de respiration ; on
fait une pause. »
Une femme : « je trouve que c’est très important pour le lieu d’habitation, la ville d’habitation, même pour
le choix du boulot. Je sais que ce sera un critère de premier rang. Ayant aussi un peu habité à la
campagne, du coup, je sais ce que c’est que le contact avec la verdure, la verdure, etc., et je trouve que
c’est ce qui manque très souvent dans beaucoup de villes. »
Une femme : « s’il n’y en a pas, à quoi ça sert, à ce moment-là, de construire une ville ? Parce qu’on reste
entassés les uns sur les autres sans se connaître. Et une ville à l’intérieur de laquelle les gens ne peuvent
pas se connaître, c’est une ville qui finira par mourir. Ce sont des villes dortoir comme on a pu en voir,
tout autour de Nanterre, tous ces endroits où justement, on a voulu cantonner les gens à une seule
fonction, qui était de dormir, de travailler. Ils ne pouvaient pas se rencontrer en dehors de ces fonctions-
là et donc, au final, ce sont des villes qui sont mortes, parce qu’on n’avait pas d’espaces publics pour
permettre la rencontre des gens. »
Nous avons demandé à nos 4 000 répondants dans les quatre villes quels étaient les deux
principaux points qu’il faudrait s’attacher à améliorer, s’agissant des différents types d’espaces
publics : favoriser la gratuité d’accès pour tous, améliorer les conditions d’accueil, améliorer
l’intégration de ces espaces dans l’architecture urbaine, favoriser une plus grande mixité
sociale, améliorer la sécurité, favoriser la participation des citadins à leur gestion. Tels sont les
points qui leur étaient suggérés, par rapport à différents types d’espace public.
S’agissant des espaces culturels et sportifs, c’est la notion de gratuité qui sort de manière
frappante. Ce qu’il est intéressant d’observer, dans les réponses, ce sont les items qui arrivent
en premier. Sur ce type d’espace public, ce sont la gratuité et la facilité d’accès du public.
Pour les gares, la sécurité est citée en premier, suivie des conditions d’accueil du public avec, si
l’on observe les réponses par typologie et notamment, par âge, une très forte demande des
personnes âgées sur cette question des conditions d’accueil, qui est un sujet majeur chez les
seniors.
L’intensité des réponses est moins nette à propos des centres commerciaux. Se mixent une
demande de sécurité, d’intégration de ces espaces dans l’architecture urbaine et l’amélioration
des conditions d’accueil du public.
S’agissant des jardins et parcs, c’est la sécurité qui prime, mais avec l’expression, en troisième
position, de la participation des citadins à la gestion de ces espaces, ce qui n’est pas le cas des
précédents.
La sécurité prime aussi à l’égard des zones piétonnes, suivie de l’intégration de ces espaces
dans la ville, avec un sujet particulier, notamment pour ce qui concerne les populations
périurbaines, où l’intégration de ces espaces dans la ville est une réponse qui se dégage avec
une assez forte intensité.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
En matière d’espaces verts, nous avons demandé aux habitants quelle solution leur paraissait la
meilleure, en opposant volontairement deux réponses possibles : soit un très grand parc, soit
plusieurs petits jardins publics. Aux deux tiers, donc très majoritairement, les citadins préfèrent
la diversité des espaces verts plutôt qu’un très grand parc. Ce résultat varie selon les
répondants : les jeunes sont beaucoup plus sensibles à la notion de très grand parc et les
personnes âgées, à celle de la multiplicité des espaces verts et des jardins publics.
Enfin, nous avons une question sur l’équilibre général, non plus en termes de modes de
déplacement, mais de voirie, entre les espaces publics réservés au trafic automobile et les
espaces publics qui ne lui sont pas réservés. Il en ressort que l’équilibre entre les deux est jugé
globalement satisfaisant. Cela peut paraître étonnant par rapport à la réponse précédente, mais
en réalité, c’est un sujet de perception de la voirie et des conditions générales de circulation
dans la ville et non un sujet sur les modes de transport ou de déplacement. Il est intéressant de
noter qu’il n’y a pas de préoccupation majeure sur cette question de la voirie en ville, sauf pour
les Parisiens qui, en revanche, considèrent, à 32 %, qu’il faudrait réduire la part de ces espaces
dans la ville. C’est donc un sujet qui est beaucoup plus intense à Paris qu’à Barcelone, Londres
et Hambourg. Naturellement, la réponse à cette question est totalement corrélée au mode de
déplacement le plus fréquemment utilisé, puisque les gens qui utilisent les transports en
commun sont les plus prompts à répondre qu’il faut réduire massivement les voies réservées
au trafic automobile.
Je terminerai avec la question de la gouvernance (pastille vidéo).
Question : savez-vous qui gère les espaces publics ?
Une femme : « pas du tout. Je n’en ai aucune idée ».
Un homme : « j’imagine que c’est la Mairie de Paris. »
Un homme : « j’imagine qu’il y a un département d’urbanisme. »
Une femme : « the Councils, à Londres. »
Une femme : « je suppose que c’est la Mairie, la division des jardins et espaces. Je suppose qu’à l’Hôtel de
ville, il y a des services pour cela. »
Un homme : « la responsabilité se partage avec le maire de la ville. Le maire de la ville est quand même
responsable de cela. Maintenant, nous avons un système qui est régional et départemental, qui fait que
les espaces publics relèvent aussi de la fonction de ces élus. C’est un partage de responsabilité. »
Question : les citoyens ont-ils un rôle à jouer dans la gestion des espaces publics ?
Une femme : « oui, s’ils les utilisent. Tous les gens qui vont en profiter devraient aider à les entretenir. »
Une femme : « ce serait bien si les gens qui habitent tout près des parcs fassent aussi des choses. »
Un homme : « je pense que le citoyen, dans un premier temps, peut s’en occuper par son comportement,
en étant simplement respectueux des espaces dans lesquels il se trouve. Ce serait déjà une grande aide.
Maintenant, quant à l’entretien, l’aménagement et tout, peut-être que le fait d’intéresser les gens ou de
les faire participer à la création et à l’entretien de ces espaces serait motivant pour eux. A priori, cela
semble être une bonne idée. »
Un homme : « bien sûr, c’est intéressant d’avoir toujours des gens qui viennent d’eux-mêmes pour
donner un coup de main ou pour s’occuper de nettoyer, de balayer la rue, de fleurir les rues, les balcons,
donner un coup de main en cas de problème, de tempête, de chute d’arbres ou de choses comme ça. Moi
le premier, je l’ai déjà fait. »
Un homme : « c’est vrai que si chacun, déjà, prenait soin des espaces qui le concernent, soit dans son
habitation, soit sur son lieu de travail, sur son trajet, cela pourrait améliorer les choses. »
Une femme : « le citoyen, s’il doit se positionner pour s’occuper des espaces publics, ce serait plus pour
amorcer le mouvement, pour dénoncer une situation et inciter les gens à s’intéresser à un lieu pour,
justement, l’améliorer et le faire vivre et du coup, par son action, amener des sociétés à s’intéresser à leur
tour et à subventionner l’entretien et la restauration des lieux. »
Une femme : « je pense que cela peut être un rôle, mais seulement s’ils en ressentent vraiment le besoin.
Ce n’est pas quelque chose que l’on doit imposer ; c’est quelque chose qui doit pouvoir s’offrir au citoyen
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
s’il a envie de s’investir dans la nature, en plantant des fleurs, des arbres, un potager… Cela peut être
intéressant, comme alternative. »
Question : les entreprises peuvent-elles jouer un rôle dans la conception et la gestion
des espaces publics ?
Une femme : « je n’exclus pas le privé, le public ; tout le monde doit pouvoir participer. »
Un homme : « en soutien, oui, mais après… Quand ça devient privé, il y a peut-être des questions
financières derrière. Il y a peut-être qui sera plus intéressant à entretenir qu’un autre parc parce qu’il y a
plus de rentabilité derrière. Je préférerais que ça reste à 100 % public, mais s’il faut en passer par du privé
pour que ce soit mieux entretenu, pourquoi pas ? »
Une femme : « si ça peut apporter un peu plus d’argent, enfin, alimenter les fonds de la ville, ça me va. Si
c’est pour améliorer, je ne vois pas de problème. Après, il y a forcément une contrepartie, mais si ça se
fait sur un point de vue publicité, sponsoring, je ne trouve pas ça dérangeant. »
Un homme : « oui, je pense. Je pense que les idées des entreprises privées et les moyens, l’envie, la
rapidité de décision pourraient améliorer les choses. Après, spontanément, je ne vois pas tout de suite
comment, mais je pense que ça peut être intéressant. »
Au sujet de la gouvernance, nous avons posé une première question en proposant trois
solutions aux répondants : « ce sont des espaces publics qui doivent être gérés par la
municipalité, même quand ils sont payants », « ce sont des espaces qui doivent être gérés en
coopération par les organismes privés et publics », « ce sont des espaces qui doivent être gérés
par les habitants ou des associations ». Il est assez frappant, dans la réponse, de constater que
les habitants des quatre villes que nous avons interrogés ont une vision assez pragmatique de
l’espace public. Ils se partagent à 40 % / 40 %, globalement, considérant pour les uns que c’est
un domaine réservé à la puissance publique locale, la municipalité, et pour les autres 40 %, que
ce sont des espaces qui peuvent être gérés à la fois par la puissance publique et des
partenaires privés. Le résultat varie un peu selon les villes : Paris se distingue encore par le fait
que la culture idéologique publique française a des conséquences sur la manière de répondre à
cette question. En revanche, c’est à Barcelone que l’on trouve le plus de répondants qui
considèrent qu’au fond, les espaces publics doivent être appropriés par les habitants eux-
mêmes et que donc, ce sont des espaces qui peuvent être gérés par les habitants ou les
associations.
Quand on demande à nos répondants de distinguer si certains espaces publics doivent être
absolument gérés par la municipalité, ce qui relève vraiment du domaine public et ce qui en
relève moins, on obtient le classement suivant : pour les répondants, les trottoirs, places, zones
piétonnes appartiennent à l’évidence à la municipalité, de même que les jardins publics et les
parcs ; en revanche, les lieux de culture, de sport, les gares ferroviaires et routières et
davantage encore les centres commerciaux et galeries marchandes ne sont pas forcément des
espaces prioritairement réservés à la municipalité, en termes de gestion. Et quand on leur
demande s’ils savent si, dans leur ville, il existe des espaces publics qui pourraient être gérés
par des entreprises privées ou par qui sont gérés certains espaces publics, la réponse
majoritaire est très claire : au fond, ils ne savent pas très bien qui, dans leur ville, gère les lieux
culturels, les stades, les salles de concert ou même, les jardins publics et les parcs. Le « ne sait
pas » est la réponse dominante, et c’est un point important à avoir en tête.
Nous avons demandé aux citadins et aux citoyens s’ils étaient tentés par une logique de
gouvernance directe par les habitants eux-mêmes en leur proposant deux solutions : les
espaces publics de la ville sont l’affaire de la municipalité, qui a pour mission de les gérer en
direct ou avec l’aide de partenaires privés, ou c’est d’abord l’affaire des citadins, ce qui
correspond à une logique de démocratie directe et participative. Deux tiers des citadins
renvoient la balle à la puissance publique, aidée ou non de partenaires privés et tout de même
un tiers, ce qui n’est pas marginal, qui considèrent que c’est un sujet d’appropriation par les
citoyens eux-mêmes. Quand on leur demande ce qu’ils sont prêts à faire pour participer à
l’animation et à la gestion des espaces publics, on retrouve deux choses essentielles : la
contribution à leur animation et la participation à la gestion, avec une logique beaucoup
plus gestionnaire du côté de Paris et beaucoup plus d’animation du côté de Barcelone.
Ce sont les principaux éléments que l’on peut retenir. Ils constituent, comme dirait Oriol
Clos, en citant Edgar Morin, un ensemble de données qui rendent le sujet assez
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
complexe, lorsqu’on les met en regard les uns et les autres. C’est peut-être tout l’intérêt
de la suite de nos travaux : tenter d’éclairer cette complexité du rapport à l’espace
public.
Florence Schaal
Merci, Denis Pingaud, pour ce sondage qui nous a bien renseignés et qui nous fait entrer dans
le vif du sujet. Avez-vous des réactions ?
Didier Imbert, directeur exécutif, Sita France
Je me suis fait une réflexion, notamment dans la dernière partie, concernant le rôle des
citoyens dans la gestion des espaces publics. Je crois que l’on doit intégrer le citoyen et que
l’on doit intégrer l’usage et les comportements dans la réflexion même en amont de la
réalisation de l’espace public. Nous avons souvent eu un problème, dans les années passées, et
je l’ai vécu successivement dans deux métiers, puisque j’ai embrassé deux métiers : le
transport public de voyageurs – les bus urbains – et la gestion des déchets. Dans l’un et l’autre
cas, on s’apercevait que, finalement, la problématique des transports était parfois prise en
compte après la réalisation du projet, d’où des problèmes impossibles à résoudre. Par exemple,
de beaux lotissements étaient construits en périphérie et aucune voirie lourde n’était prévue
pour le passage de bus urbains. Ensuite, les habitants hurlaient en demandant comment leurs
enfants iraient à l’école. Je crois que cela a un peu changé, il faut le dire, mais dans le domaine
de la propreté, nous en sommes un peu à ce stade. L’impression de propreté ou de saleté d’un
espace public concourt énormément au bien vivre de cet espace public. Pour bien vivre
l’espace public, il faut aussi que l’on se soit interrogé en amont, au moment où on le
conçoit, sur l’usage qui va en être fait, sur les comportements que l’on va trouver dans
ces espaces. Il faut donc coller, appliquer, prévoir en amont des systèmes qui
permettent d’avoir un comportement évident, qui va faciliter la propreté et son
maintien. Certaines personnes interrogées, dans les vidéos, disaient que les gens devaient se
prendre en main ou nettoyer, même à ce moment-là, c’est peut-être un peu tard. Je pense que
c’est avant qu’il faut intégrer le citoyen dans la réflexion et la conception de l’espace.
La question de la propreté n’est pas apparue de façon flagrante, puisqu’elle n’était pas posée.
Pour mettre un peu d’ambiance, ce qui m’a amusé, dans les interviews vidéo, c’est que je les ai
trouvés assez bobo, globalement. Mais sur le plan de l’enquête exhaustive, la représentativité
était parfaite.
Michel Cantal-Dupart, architecte - urbaniste
Pour nous, urbanistes, l’espace public est principalement la rue, les trottoirs et la façon dont on
les gère, dont ils sont vecteurs ou lieu de rencontre. Quand on voit apparaître les équipements
culturels, il me semble qu’il y a une confusion de toutes les personnes qui sont interrogées,
entre ce qui est considéré comme l’espace public et le service public. Sur ce point, il faut
être très clair, parce que souvent, il y a un dérapage. Quand ils disent qu’ils aimeraient que les
musées soient gratuits, on peut tout à fait comprendre qu’un musée soit un prolongement d’un
espace public, mais il y a tout de même une certaine rigueur nécessaire à toute expression
culturelle qui fait que la rue, c’est quelque chose et qu’un équipement, même si c’en est le
prolongement, est autre chose. Je prends un exemple encore plus flagrant : celui des gares. La
gare est évidemment un prolongement de l’espace public, un prolongement de la rue. Il
n’empêche que dès que l’on franchit le seuil d’une gare, on entre dans un système de sécurité
et d’organisation totalement différent de celui qui existait sur le parvis de la gare. Je voulais
faire cette réflexion parce que si nous restons sur cette idée, nous allons, pendant deux jours,
jouer sur cette confusion. Le vrai problème, dans la ville, c’est la rue, la place, les trottoirs, leur
gestion leur organisation, avec tous les problèmes qui se posent aujourd'hui. D’ailleurs, entre
transporter les déchets et les voyageurs, c’est une question de compactage.
Charles-Éric Lemaignen, président, Communauté d’agglomération d’Orléans – Val-de-Loire, membre
du comité scientifique de La Fabrique de la Cité.
Sans faire de corporatisme, je voudrais faire une remarque, en terme de méthode, ce serait bien
que l’on ne fasse pas uniquement ces sondages dans de très grandes villes, mais aussi sur des
villes comme Nancy, Marseille… Plus de 80 % de la population française habite hors de Paris.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Par ailleurs, j’ai été un peu surpris, je vous l’avoue, par les réponses sur la participation
citoyenne. Entre le discours et la réalité, le gouffre est énorme. Lorsque je vois aujourd'hui tous
les problèmes que nous avons, après avoir refait tout le centre d’Orléans, qui est magnifique,
lorsque je vois le comportement citoyen en matière de poubelles… Nous avons beau passer
deux fois, trois fois par jour, les gens s’en fichent éperdument et déposent leur sac poubelle au
milieu de la rue, d’un espace piétonnier. Je suis un peu surpris, parce que l’on observe une
dégradation extraordinairement forte de la participation à la gestion. La participation citoyenne
est très forte pour la conception, incontestablement. Cela a progressé de façon extraordinaire,
de même que pour l’animation. En revanche, pour la gestion, je suis tout à fait dubitatif.
Enfin, je pense que la gare fait totalement et intégralement partie de l’espace public. Je partage
ce que dit Michel Cantal-Dupart sur l’espace culturel ; en revanche, la gare est un élément
d’espace public ; elle l’est de plus en plus et le sera de plus en plus dans les années à venir.
Denis Pingaud
J’ai trois remarques à faire pour répondre à ces interventions. S’agissant de la propreté, je
rassure Didier Imbert : nous avions une question sur les critères du bien vivre dans les zones
d’habitation, et la propreté sort en position équivalente aux items que sont le calme, la
tranquillité ou la présence de verdure. La propreté est un sujet fort dans les quatre villes.
Pour répondre à Michel Cantal-Dupart sur la notion d’espace public, c’est un débat très
intéressant, mais il ne faut pas occulter le fait que vous, vous avez votre vision de ce qu’est
l’espace public. La question est de savoir à quoi pensent les gens quand on leur dit « espace
public ». Ce qui m’a beaucoup frappé, dans leurs réponses, est qu’ils ne pensent pas d’abord à
la rue. La rue, pour eux, n’est pas le symbole de l’espace public. Le symbole de l’espace public,
ce sont des lieux qui sont fermés et qui ont des caractéristiques particulières, dans lesquels
sont investies des valeurs qu’ils imaginent être celles du public. C’est probablement pourquoi
les espaces verts sont en tête.
Enfin, à propos de la participation, comme toujours, dans les sondages, lorsque l’on demande
aux gens s’ils ont envie de participer, il y a toujours une forte réponse positive. Dans la pratique,
ce n’est jamais aussi évident. Mais il ne faut pas oublier, même si vous êtes confronté, vous, en
tant qu’acteur, maire et président d’agglomération, à la réalité du terrain, que s’ils font cette
réponse, c’est qu’il y a tout de même une demande sociale qui n’arrive peut-être pas à
s’exprimer, mais qui existe ; et qu’il faut donc traiter, d’une manière ou d’une autre.
Florence Schaal
Je vous propose d’écouter un éclairage original, qui nous vient des États-Unis, avec une
association que vous connaissez sans doute, Projects for Public Spaces, qui a porté environ 150
projets de rénovation sur tout le territoire américain. J’accueille avec grand plaisir sa vice-
présidente, Cynthia Nikitin.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Qu’est-ce qu’un bon espace public ? Cynthia Nikitin, vice-présidente, Projects for
Public Spaces
Projects for Public Spaces est une organisation à but non lucratif, basée à New-York. Nous
avons travaillé dans 25 000 communes, dans 40 pays différents.
Vous voyez ici une photo de Broadway, près de la 23ème rue - vous voyez le « Flat Iron » building
- nous avons voulu fermer Broadway à la circulation pour créer davantage d’espaces publics
non réservés à la circulation.
Les métropoles se définissent par la qualité de leurs espaces publics. Vous venez tous de
villes qui ont des lieux publics, les gens vont dans les grands espaces publics lorsqu’ils visitent
les villes. C’est identitaire. Quand nous allons construire la ville de l’avenir, il faudra donc
commencer par les espaces publics. Aux Etats-Unis, certaines villes se réinventent
constamment autour de la qualité de leurs espaces publics : « Discovery Green », un parc
écologique, vient d’ouvrir à Houston. Les villes américaines sont en train de construire de
grands espaces publics de qualité, dans le centre-ville, pour renouveler le centre-ville, pour
faire venir des habitants. On imagine d’abord les espaces publics et on construit ensuite des
appartements, soit des appartements de luxe, soit des appartements à prix accessible. On
commence par cette brique de base que sont les espaces publics.
Nous allons aborder quelles sont les différentes étapes de conception de l’espace public ?
Quels sont les lieux hors du commun dont nous parlons ? Quels sont les onze principes
fondamentaux qui président à la rénovation des espaces publics ?
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
moyen de lutter en aval. En général, les projets sont très chers et très souvent, ils ne sont pas
concrétisés.
Il faut renverser cette approche qui va du haut vers le bas. Ainsi, nous interrogerons d’abord la
base, pour que les citoyens et les usagers puissent être impliqués dans la définition du
problème et des solutions pour y répondre. Les gens ont réfléchi à ces problématiques depuis
très longtemps : ils se demandent pourquoi tel ou tel équipement a été installé à cet endroit,
pourquoi il n’y pas d’accès direct du métro jusqu’à la gare ferroviaire… Ils savent tout, depuis
toujours ; ils ont énormément d’informations. Je vis à New-York, je voyage dans le monde
entier et je ne peux pas en connaître autant que l’usager qui emprunte le même chemin tous
les jours. Je dois donc demander aux usagers ce qu’ils savent. Or, personne ne demande jamais
aux gens ce qu’ils pensent. Il faut mettre en place un processus qui facilite leur
implication, leur engagement dès l’amont, pour qu’ils puissent faire bénéficier de leurs
connaissances.
Dans ce type de scénarios, nous définissons d’abord le lieu et les partenaires. Nous évaluons
l’espace qu’il faut aménager. Nous avons des outils pour le faire, nous avons des
méthodologies d’observation que nous utilisons pour observer et faire le diagnostic de l’espace.
Nous le faisons avec les citoyens. Nous leur demandons de n’apporter ni crayon ni papier ;
nous ne leur demandons pas de commencer à dessiner une solution. Si la population pense que
nous avons déjà la réponse prête à sortir de notre poche, elle ne nous fera jamais confiance.
Nous les emmenons sur le site. Nous faisons venir des ingénieurs qui s’occupent de
circulation. Ils viennent avec leur grand-mère et leur enfant de quatre ans, simplement pour se
rendre compte de l’espace sur place. Ensuite, nous travaillons avec eux pour créer une
sorte de vision d’ensemble de l’espace public, pour voir ce qui peut être fait à court
terme. Ainsi, les citoyens deviennent les clients. Ils sont experts, ils apportent des
informations, une orientation. Nous arrivons les mains dans les poches en disant que nous
ne savons pas où nous allons, ni où nous nous dirigeons. Ce sont les habitants qui vont nous
guider et nous aider à trouver ces faisceaux d’information.
- Les usagers sont des experts. Je devrais le dire et le répéter des millions de fois. Les
citoyens, les usagers sont les spécialistes. Si nous voulons une interaction entre les individus et
les espaces qu’ils occupent, il faut que les citoyens soient impliqués dès le début du processus
et pendant l’ensemble du processus. Il ne s’agit pas simplement d’une consultation ponctuelle.
Il faut faciliter leur engagement et leur participation de façon positive. Nous pouvons les y
aider, mais il faut surtout manifester un respect vis-à-vis des personnes avec lesquelles nous
travaillons. C’est essentiellement une question de respect.
- Vous créez une place, pas seulement un design. Vous ne voulez pas travailler avec des
architectes qui ne prennent pas en compte le « contexte » dans lequel vous construisez des
espaces publics et des villes. Les projets comme le musée Guggenheim à Bilbao sons censés
devenir des icônes, mais nombreux sont les architectes qui font des bâtiments comme celui-ci
qui ne sont pas plus intéressés par le plan, qu’ils ne le sont par le fait de prendre un parti pris.
- Il est impossible de faire cavalier seul. Il faut faire participer toutes les disciplines pour
arriver à une conception de l’espace public. La photo que vous voyez a été prise en Allemagne.
Ce n’est pas un fleuve naturel. Il s’agit d’un projet en Bavière à usage multi-récréatif (natation,
pêche, etc.) et ce lieu est pratiquement entièrement artificiel. Comme je vous l’ai dit, les
paysagistes, les urbanistes les architectes peuvent nous donner une conception et nous
travaillons ensuite, en amont, avec tous ceux qui s’occuperont de la gestion, etc.
Si l’on veut faire de la planification pour de la circulation de voitures, il y aura des voitures sur
l’espace public. Si l’on ajoute davantage de voies, elles se rempliront ; il y aura plus de voitures
et plus de circulation. Si l’on prévoit au contraire des espaces publics pour les gens, les gens
viendront et il en viendra plus si l’on élargit les voies. Il faut donc essayer de voir comment tout
cela peut être fait. Les ingénieurs disent que telles rues peuvent être élargies et avoir plus de
capacité et vous pouvez leur dire que vous ne voulez pas accueillir toujours plus de voitures par
jour. Vous pouvez décider du nombre de voitures que vous voulez accueillir, avant d’envisager
ces plans. Le bruit, les vibrations et les émissions de CO2 dus à la circulation doivent être pris
en compte. Si vous voulez bien concevoir votre espace public, il faut tenir compte de tout cela.
Vous voyez une photo de New-York, avec à droite ce à quoi ressemblait la rue il y a deux ans et
à gauche, ce à quoi ressemble ce même endroit aujourd’hui, à Broadway. Nous voyons
maintenant surtout des taxis. Nous avons travaillé avec le maire et le responsable du trafic et
nous avons fermé Broadway, de la 53ème rue jusqu’à Washington Square Park. Nous n’avons pas
recrée cet espace, nous l’avons simplement changé. Fermer un espace à la circulation n’est pas
une fin en soi. Il est important d’avoir plus d’espace public, mais une fois que vous l’avez, il faut
s’interroger sur ses usages. Il faut alors lancer le programme. On ne ferme pas une voie,
simplement pour mettre les automobilistes en colère. Encore faut-il avoir une finalité, un
objectif. Très souvent, il y a des groupes de pression, des lobbys qui font que le projet ne verra
jamais le jour.
- Observer. William H. Whyte a écrit un livre sur ce sujet, sur la redécouverte des centres-
villes (The Social Life of Small Urban Spaces). Il a essayé de voir comment les gens utilisaient
les centres-villes en faisant des grands relevés topographiques. Nous avons fait la même
chose. Vous voyez ici, ce qui se passe sur l’Astor Place qui est près de notre bureau. Vous voyez
un espace public au centre et des signalisations au sol. Il faut savoir que 90 % des espaces
publics, dans les villes, sont des rues, des voies et en général, ce sont des ingénieurs de la
direction de l’équipement et des urbanistes qui ont entre leurs mains les ressources pour
tracer, remodeler les routes. Les ingénieurs résolvent les problèmes, ils peuvent accélérer la
vitesse des voitures qui empruntent ces routes et on leur dit au contraire qu’ils peuvent très
bien faire ralentir les voitures. Tout dépend de ce que veulent les citoyens. Il ne faut pas
augmenter autant que possible la capacité de circulation des voitures, accélérer leur nombre et
la rapidité de circulation. Ce n’est pas nécessairement important. Le transport est l’un des
éléments clés pour créer des espaces publics de qualité. Il faut être très proche des ingénieurs
qui sont chargés des transports.
Vous voyez un exemple à l’écran. Nous avons essayé d’observer les comportements des
piétons et nous avons fait des relevés. Avec une caméra, nous avons filmé pendant toute une
journée. Nous projetons cela sur du papier millimétré et nous traçons ensuite une ligne à
chaque passage d’un piéton. Comme vous le voyez, personne n’utilise les passages prévus
parce qu’ils ne sont pas bien conçus et que les trottoirs ne sont pas aux bons endroits, alors
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
que beaucoup de personnes doivent traverser et que ces lieux sont extrêmement fréquentés.
Aucune voie tracée n’est respectée. Cet espace a été trop pensé pour les voitures et
insuffisamment pour les piétons. Vous voyez maintenant ce qui existe actuellement. Nous
avons parlé avec les gens, nous avons étudié cet espace. Nous créons une sorte de vision, nous
essayons de voir comment le site peut évoluer, sur la base des attentes des citoyens. Comme
l’a dit Denis Pingaud, ils veulent de la convivialité, ils veulent pouvoir s’asseoir dehors. Nous
avons fait une sorte de simulation de ce que souhaitaient les piétons, une simulation visuelle :
plus d’espace pour les piétons et moins d’espace pour les voitures. La cohabitation sera
beaucoup plus efficace pour les deux. Maintenant, le département des transports va pouvoir
mettre en place cela.
- Il est important d’avoir une vision. Les citoyens et usagers ont tellement l’habitude que rien
ne marche jamais qu’ils baissent les bras. Parfois, il est nécessaire d’essayer plusieurs fois pour
que cela finisse par marcher. Il ne faut pas se décourager. Se créer une vision est très
important. Vous voyez un parc qui a été ouvert en Corée du Sud, en 2005. Cela devait être une
parcelle redéployée dans la partie nord de Séoul. Il y a eu des controverses très importantes. Le
gouvernement a décidé de ne pas vendre cet endroit à des promoteurs. C’est un territoire très
vaste de 150 hectares. Il a été décidé de faire un parc écologique, avec des zones humides, un
espace ludique pour les enfants, un programme de concerts, d’expositions, un lieu de loisirs,
etc. Il a été décidé de faire un grand espace public, au lieu de remettre cet espace entre les
mains des promoteurs.
- La forme accompagne la fonction. Monsieur Monderman qui était un ingénieur
néerlandais, spécialisé dans la circulation des voitures, a dit que la seule façon de sécuriser un
croisement est d’en souligner la dangerosité. Il faut que les choses soient très claires. Il faut
que les voitures sachent exactement où se trouve leur territoire. Sinon, il y a un risque de
confusion entre les piétons et les voitures et une iniquité s’établit entre les plus vulnérables et
les moins vulnérables. Il faut vraiment concevoir nos villes pour protéger en premier les
personnes les plus vulnérables, c’est-à-dire les piétons, puis les cyclistes, ensuite les motos et
enfin, les véhicules. Le plus important est-il de concevoir et d’urbaniser pour les automobilistes
ou pour les piétons ? Nous pensons qu’il y a de la place pour partager l’espace intelligemment.
- La triangulation. Il y a énormément d’arrêts de bus dans le « Orange County » en Californie.
Vous voyez ici une personne qui attend le bus, juste à côté d’une poubelle surchargée et d’un
terrain non occupé. L’endroit n’est vraiment pas très convivial ni très agréable. On peut
regrouper les équipements et les usages dans les arrêts de bus. Il y a des petits espaces publics
qui relient entre eux ces différents équipements et qui doivent être utilisés de la meilleure
façon. A la place du terrain vague que vous avez vu tout à l’heure, il y a maintenant un café,
avec une terrasse extérieure et un nouvel abribus a été installé. Maintenant, l’usager peut
attendre tranquillement son bus dans le café ou lorsqu’il sort du bus, il peut aller prendre un
café. Ce n’est plus un arrêt de bus très rébarbatif. C’est un lieu de passage, un lieu de transit qui
relie la personne à son lieu de résidence. Nous pouvons faire des petites améliorations, même
lorsque l’espace est restreint.
- Débutez par « les géraniums » (les « pétunias »). Qu’est-ce que cela signifie ? Comme Oriol
Clos l’a dit, il s’agit d’acupuncture urbaine. Il faut se lancer dans des petits projets de court
terme. Vous voyez ici Paris Plage. Vous savez que Paris ferme ses bords de Seine pendant le
mois d’août ; je crois qu’ils le font même maintenant pendant deux mois. Il y a des tas
d’équipements temporaires (des kiosques, des murs d’escalade, des trampolines, une piscine,
des transats, etc.). Il faut commencer par des petites interventions ponctuelles qui développent
une citoyenneté. Les citoyens ne sont plus découragés ni apathiques ; ils comprennent que des
choses peuvent être faites pour redécouvrir les espaces publics. Nous les aidons à redécouvrir
leur ville de cette façon.
- Ce n’est pas l’argent qui pose problème. Nous savons qu’il y a beaucoup de chômage et
beaucoup de contraintes budgétaires, mais je dis quand même que ce n’est pas l’argent qui
pose problème. Il faut pouvoir reconcevoir les espaces publics des grandes villes. Si l’on trouve
les bons partenaires et si l’on crée une vision, on peut ensuite aller chercher les fonds, ce qui
est beaucoup plus facile que d’aller les chercher en premier. Il faut trouver les partenaires et
savoir ce que l’on veut avant de collecter les fonds. Vous voyez une illustration qui se trouve en
Arménie. Après le terrible tremblement de terre, il s’agit de l’endroit où les réfugiés ont été
accueillis pendant des années. Ils se trouvaient sur ce terrain très nu qui leur rappelait la
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
tragédie qu’ils avaient connue. Nous avons fait une intervention pour créer un lieu. Nous avons
créé un festival de trois jours. Tout était installé à titre temporaire. Il y avait des tentes, des
kiosques provisoires. Il est important de penser aux espaces publics comme une scénographie
un décor, avec du Wifi, de l’éclairage, avec des stands de vendeurs de glace. Il est très
important de vendre des glaces pour que l’espace public prenne véritablement vie ! Sur cette
trame, nous pouvons, au fil du temps, construire des petites choses. Il faut construire petit à
petit pour être sûr de construire ce qu’il faut au bon moment et au bon endroit. Il faut par
exemple planter des arbres où pourra être installé un marché...
- Nous voulons mettre en place l’infrastructure, mais nous voulons aussi que les usages
puissent être souples. Dans beaucoup de nos interventions, rien n’est fixe la première année.
Nous bougeons et nous modulons. C’est de la gestion. Les gens réfléchissent à l’endroit où
poser les chaises, au moment où il faut les remettre et les enlever.
- Enfin, ce n’est jamais terminé, étant donné que le facteur le plus important est la gestion.
Je suis heureuse d’avoir entendu ce terme plusieurs fois. Il s’agit de la forme, de l’adaptation
dans le temps. Il y a aussi un rôle social, celui de la communauté et des citadins, mais il faut
qu’ils aient participé à la vision et à la conception de l’espace public. C’est à cette condition
qu’ils pourront dire qu’ils ont participé à cette idée, qu’ils y adhèrent, qu’ils ont participé à la
création de telle ou telle chose. Quand les gens ont le sentiment qu’on leur a demandé leur
avis, qu’on les a fait participer à la création d’un espace public, quel qu’il soit, ils maintiennent
leur intérêt et ils seront vos alliés. C’est important parce que la gestion des espaces publics est
partagée par de nombreux intervenants. L’autorité des transports peut créer une gare
fabuleuse, mais elle ne va pas nécessairement gérer l’espace public qui l’entoure, ce qui ne
rentre pas dans son domaine de compétence. Très souvent, les gens ne savent pas qui gère les
espaces publics. Ils ne savent pas forcément que le département de la voirie gère les trottoirs,
que le département des espaces publics s’occupe des espaces verts. Ils voient en revanche qu’il
y a des déchets partout, que les arbres meurent et que tout est en mauvais état.
Il est donc important de mettre en œuvre des équipes multidisciplinaires, d’avoir des
représentants de tous les départements des services municipaux pour qu’ils se connaissent et
qu’ils se parlent, afin de régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Il faut
plusieurs disciplines pour créer un lieu. Tout ne réside pas dans le design, dans
l’architecture. Il faut les citoyens pour faire un lieu. Les espaces publics ne peuvent pas
être imposés ; ils doivent être créés par les citoyens. En Corée du Sud, à Séoul, beaucoup
de boulevards ont été créés, mais personne ne les utilise et on ne sait pas très bien à quoi ils
servent. Ils sont beaux, mais même monsieur Kim, qui est un président extraordinaire, dit qu’il
ne sait pas très bien à quoi sert ce grand boulevard. Il faut que les citoyens participent. C’est
magnifique de ne pas vraiment connaître le produit fini. Vous savez que ce sera un parc, mais
vous ne savez pas très bien ce qu’il contiendra. Tout dépendra de l’apport des acteurs. Pour ma
part, j’aime bien lorsqu’on me donne un budget pour un projet et que je ne sais pas très bien à
quoi ressemblera le projet au final. Beaucoup d’acteurs participent à la vision. Vous voyez une
représentation de toutes les disciplines, de tous les domaines de recherche qui s’intéressent à
la création d’espaces publics. Ils savent que tel espace public les aidera dans leurs missions.
Les associations piétonnes par exemple s’y intéressent parce que ce sont des espaces plus
verts qui produisent moins de CO2. C’est important aussi pour l’agriculture. Si vous créez des
espaces publics qui sont utilisés par l’agriculture, la ville s’étale moins. Il s’agit de tout un
aréopage de bailleurs de fonds et d’acteurs. Des entreprises publiques, privées et mixtes
s’intéressent aux mêmes objectifs. Il faut leur faire comprendre pourquoi de meilleurs espaces
publics les aideront à réaliser leur vision et leurs missions. Elles ont un intérêt à soutenir la
création d’espaces publics.
Notre site web est www.pps.org. Nous publions une newsletter chaque mois et nous avons
beaucoup de ressources. Il ne s’agit pas de réinventer la roue. Comme je vous l’ai déjà dit, nous
travaillons depuis 35 ans et nous sommes une organisation non lucrative. Notre but est de
diffuser les informations dont la plupart est en anglais, mais nous aimerions aussi avoir des
informations sur vos projets. Nous pourrions les afficher sur notre site web. Nous sommes un
point central d’informations qui parle des pratiques de création de lieux publics.
Ala Al-Hamarneh, chercheur, Centre de recherche sur le monde arabe, Université de Mayence,
Allemagne
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Vous avez très justement souligné l’un des conflits les plus importants de notre temps, le
conflit entre l’architecture de contexte et l’architecture iconique, emblématique. Les décideurs
font participer nos villes à cette espèce de course internationale à la création de monuments et
d’icônes, alors que les résidents cherchent à améliorer leurs conditions de vie au quotidien.
Cela nous ramène à ce qui fait un espace public. Je travaille avec mes étudiants à Hambourg et
à Londres et nous avons posé des questions non pas aux gens dans la rue, mais aux
manifestants, aux activistes qui veulent récupérer, reconquérir leurs espaces publics. Ils disent
que la privatisation indirecte des espaces publics, c’est-à-dire la question de l’accessibilité, est
très importante. Un autre élément primordial, c’est la sécurité. Il ne s’agit pas d’assurer la
sécurité des espaces, mais les gens ont le sentiment de perdre leur espace privé. Ils estiment
que les espaces publics ne sont plus publics s’ils sont mis sous surveillance 24 heures sur 24.
Ma question est la suivante. Comment envisagez-vous la communauté ? Est-ce que l’on parle
d’une masse de personnes, au moment même où il y a des négociations entre la société et les
pouvoirs publics ? On parle aux leaders des communautés, aux activistes ? Hambourg et
Londres sont d’excellents exemples de la participation du public, mais à un stade ultérieur et
non pas en amont du projet. On présente un projet, les gens l’acceptent ou le refusent. S’ils le
refusent, ils s’organisent et il y a une consultation. La communauté est impliquée plus tard,
lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’a pas été consultée et que ses intérêts ne sont pas pris en
compte.
Cynthia Nikitin
Je crois qu’il ne faut pas faire venir les gens au projet, mais qu’il faut apporter le projet aux gens
et leur présenter. Il y a toujours des activistes qui sont contre tout. Cela prend du temps, mais
nous appelons cette démarche : « aller lentement pour aller vite ». Au départ, lorsque l’on
consulte les citoyens, il y a de la méfiance, mais une fois que la vision commence à prendre
forme, la confiance s’installe et on peut aller rapidement. On évite des réactions négatives de la
part des résidents qui découvrent, en ouvrant le journal, ce que l’on va leur imposer. C’est un
processus qui prend du temps, mais il en fait gagner. Nous allons voir les gens à la sortie de
l’église le dimanche, nous nous rendons dans les fêtes de rues, nous allons dans les foyers pour
personnes âgées. Nous essayons de trouver les leaders. Celui qui a l’épicerie en face du collège
et que tout le monde connaît depuis l’âge de huit ans sert un peu d’ambassadeur local. Ce sont
eux qui ont vraiment le lien avec les résidents. Il faut aller à leur rencontre et il faut les
découvrir, et ce dans toutes les villes où nous travaillons. Il faut trouver ces animateurs, ces
leaders. Souvent, lorsque l’on organise des consultations, les gens ne viennent pas. Les
communautés marginalisées ne font souvent pas confiance aux consultations publiques, ne
peuvent pas se déplacer ou faire garder leurs enfants. C’est donc à nous de faciliter le dialogue
avec elles. Il ne s’agit pas seulement de les inviter, mais de leur dire comment se passent ces
rencontres, leur dire qu’il y aura à manger, qu’il y aura quelqu’un pour garder leurs enfants et
pour faire des animations. Il faut vraiment donner beaucoup de soi-même.
Tous les architectes n’auront pas nécessairement envie de penser aux espaces publics autour
de leurs bâtiments. C’est une tendance qui se confirme. Souvent, ce n’est pas la faute des
architectes. Ce sont souvent les promoteurs ou les villes qui veulent faire construire un
magnifique bâtiment et les architectes répondent à cette demande. Si vous voulez un tribunal
très sécurisé, les architectes vont suivre le protocole. Les décideurs et les financeurs doivent
comprendre l’importance de l’intégration d’un bâtiment dans son contexte environnemental, ce
qui comprend les espaces publics. Enormément d’intervenants sont concernés.
Florence Schaal
Remi évoquait tout à l’heure la résolution que viennent d’adopter les Nations Unies, UN-
Habitat. Peut-être, Thomas Melin, pouvez-vous nous en parler. Merci.
Thomas Melin, conseiller supérieur de direction, UN-Habitat
J’ai l’impression que l’on parle beaucoup des villes qui existent aujourd’hui et qui ne
fonctionnent pas forcément bien parce que les choses ont été mal réalisées. Il faut un
changement de cap. Sur les 2 000 dernières années, nous avons pu attirer 50 % de la
population dans les villes. 50 % de la population vit désormais en milieu urbain, mais cette
population est appelée à doubler encore en trente ans. Il y aura donc à affronter la création
d’une ou deux nouvelles villes par jour, dans les trente années à venir. Sur tous ces nouveaux
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
citadins qui sont nés ou qui viennent vivre dans les villes, nous pensons qu’environ six millions
par an vivront dans des bidonvilles.
Lorsque l’on parle de ces lieux, des rues, des places qui sont dans l’hémisphère sud, on parle
donc un peu du salon de ces personnes. C’est l’endroit où ils se rencontrent, où ils font des
affaires. En tout début de présentation, vous avez parlé d’espaces de vente et vous avez parlé
de l’économie locale. Je crois qu’il ne faut pas oublier que dans de nombreuses régions du
monde, règne ce que l’on appelle le secteur informel, mais que ce secteur informel constitue
alors la norme et l’espace public est le lieu de développement de ce secteur. Nous avons parlé
de Paris, de Rome, de Londres et nous parlons de mixité dans ces lieux. En fait, pour la majorité
de la planète, il s’agit d’espaces de simple survie. Nous avons tiré les enseignements de ces
modèles de villes, mais ces enseignements proviennent surtout de l’hémisphère nord. Il faudra
les transposer à l’hémisphère sud, là où les nouvelles villes se construisent aujourd’hui. Nous
avons donc l’occasion de faire les choses bien dès le départ, ce qui est beaucoup plus facile que
de devoir mener des actions correctrices après coup. Une ville par jour apparaît et si nous
avons la possibilité d’intervenir en amont, nous pourrons faire des miracles. Nous pourrons
également peut-être créer un monde durable, pérenne. Si au contraire, nous perpétuons les
modèles d’exclusion et de fracture sociale, nous verrons beaucoup de révolutions, qui
démarrent toujours dans des endroits publics, dans les villes.
Lors du dernier conseil de gouvernance qui s’est tenu il y a un mois, le Kenya s’est levé pour
parler avec le Mexique et l’Ouganda et ils ont dit qu’ils souhaitaient que l’UN-Habitat travaille
plus dans le domaine des espaces publics. Vous avez peut-être l’impression qu’il s’agit d’un
document supplémentaire dans toute cette bureaucratie onusienne, mais ce n’est pas le cas.
Ce sont des injonctions. Nous devrons travailler plus sur les espaces publics, dans les deux
années à venir et nous devrons faire un rapport au prochain conseil de gouvernance dans deux
ans.
Cette résolution est rédigée d’une manière qui est peut-être peu percutante et peu incisive. Il
n’y a aucun fonds ni aucun moyen rattaché. Qu’allons-nous faire ? Nous allons trouver des
intervenants qui travaillent dans le domaine des espaces publics, nous allons faire un
recensement des bonnes pratiques, nous allons diffuser ces bonnes pratiques auprès de tous
nos membres et nous essaierons de convaincre les autorités publiques, les maires, les
ministres, de l’importance des espaces publics dans les politiques de la ville. C’est donc un
mandat assez large. La résolution nous oblige aussi à travailler avec des partenaires. Vous qui
êtes ici êtes encouragés à devenir partenaires d’UN-Habitat dans les quelques années à
venir, pour faire passer le message qu’il n’y a pas de ville durable sans espace public.
Nous avons donc deux ans pour mener un travail assez intense sur les espaces publics. Il s’agit
de recueillir toutes les informations à disposition autour de la planète et de diffuser ces
informations à tous ceux qui ne sont pas au courant. Vous pourrez voir tous ces éléments sur
notre site web. Nous devons également trouver des pays où nous pouvons mener des projets
pilotes spécifiques, avec des partenaires.
Florence Schaal
Carles Llop, architecte, Premier Prix d’Urbanisme de la Biennale d’Architecture et d’Urbanisme
d’Espagne 2011. Avec son cabinet Jornet – Llop - Pastor, Carles Llop est en particulier à l’origine
de la rénovation du quartier de La Mina, qui est un symbole de la transformation d’un quartier
grâce et par ses espaces publics.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
infrastructure, c’est la ville qui passe. J’aime beaucoup le concept de David Mangin, « la ville
passante ». Je veux aussi la penser ainsi : la ville qui arrive partout, la ville qui n’a pas de
volonté de colonisation, de refermer ses limites, mais la ville qui prolonge ses capacités
urbaines par toute la multiplicité des situations morphologiques territoriales.
Voici le parc de la « Solidaritat d’Esplugues ». C’est très complexe, mais en même temps, très
simple : une voie ferrée, l’entrée du TGV venant de Madrid a permis, dans des quartiers très
denses, très conflictuels, très pauvres, de créer une rationalisation des coupes des dalles à
travers la conception d’un projet qui va plus loin que la construction de l’entrée du TGV. C’est
également un projet de Sergi Godia avec « Barcelona Regional ». Vous voyez le quartier, avec la
voie ferrée, sur cette aire qui n’est pas tellement grande, puisqu’elle ne fait que 5,64 hectares.
Cet espace séparait la ville et créait des dysfonctions dans sa continuité. Le travail sur coupe a
cherché les particularités d’un côté et de l’autre. Il y a un manteau vert, mais aussi un mur vert.
Les reconnexions des rues passent au-dessus de cette infrastructure. C’est une construction
qui cherche aussi à valoriser les logements, les espaces privés qui sont à côté. Ce n’est donc
pas seulement une question d’espace public, mais aussi une question d’amélioration de
l’espace privé. Cette construction, du point de vue de l’ingénierie, travaille avec cette poutre
maîtresse, ce pont, qui permet de faire tous ces chantiers en même temps que le passage du
train. La circulation du train n’est pas interrompue. Je n’entre pas davantage dans le détail de ce
projet, mais ce sont des infrastructures canaux de complexité, canaux multiplex, qui n’ont pas
qu’une seule fonction de connexion, mais beaucoup de capacités de reprogrammer, de
régénérer la ville.
Éric Alonzo, architecte-urbaniste, codirecteur du DSA d'architecte-urbaniste, École d’architecture de
Marne-la-Vallée
L’une des grandes leçons de Barcelone est cette capacité de faire l’espace public avec de
grandes infrastructures. En ce qui concerne tout le travail sur les places, les rues, dont nous
avons beaucoup parlé jusqu’à présent, dans les grandes métropoles, l’affaire est entendue. En
France, on sait très bien s’occuper de piétonisation de centres-villes, de tramway, etc. Ce que
nous montre Barcelone depuis maintenant trente ans, et dont le Moll de la Fusta, de Manuel
De Solà-Morales est peut-être le premier jalon, suivi d’autres, c’est que l’on peut aussi
conduire cette approche intégrée de projets à travers de grandes infrastructures, de grands
niveaux de complexité, un poids technique important. En France, notamment et en Europe, on
tombe en général dans des logiques sectorielles, quand on passe à ce niveau d’échelle. On
parle souvent d’impact, d’intégration, de mesures compensatoires ; c’est une façon un peu
cosmétique et défensive de traiter ces objets. Barcelone nous montre qu’une autoroute peut
être une chance pour le quartier qui la traverse. Parmi les leçons que nous donne Barcelone,
c’est une de celles qui a le plus de difficultés à passer chez nous, alors que c’est un sujet
entièrement entendu chez les architectes et qu’elle a vingt ans.
Florence Schaal
Carles Llop, je vous propose de nous présenter le quartier de La Mina où vous allez nous
emmener par la suite.
Carles Llop
Je vous raconte l’histoire d’un quartier, La Mina, qui est né prématurément, hors de la ville,
dans les années soixante-dix, parce qu’il fallait reloger des personnes qui habitaient dans des
baraques et qui vivaient dans des conditions sociales et humaines très mauvaises. Le quartier
de La Mina couvre près de 25 hectares et accueillait 10 000 à 12 000 personnes – on ne savait
pas exactement combien ils étaient. On nous a demandé de travailler sur le quartier de La Mina
en l’an 2000. Cette année-là, à Barcelone, les transformations littorales arrivaient à La Mina. La
métropole était en train de développer « le Forum » pour le Forum des cultures de 2004 et
devait donc faire quelque chose au quartier de La Mina. C’est un quartier très connu. C’était
donc un quartier stigmatisé. Quand on nous a proposé de travailler sur ce site, nous avons
décidé de ne rien dessiner pour commencer, mais de faire trois choses.
Nous avons d’abord demandé une étude à nos collègues de l’Université polytechnique de
Barcelone sur l’état des bâtiments, qui étaient en béton et d’une capacité portante et
structurelle incroyable. Ils nous ont dit que nous pouvions faire ce que nous voulions avec ces
bâtiments, mais qu’il ne fallait pas les démolir, parce que c’étaient les bâtiments les plus sûrs,
31
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
les plus hyperstatiques de Barcelone. Il ne s’agissait pas de démolir pour renouveler le quartier,
comme c’était la tendance.
Ensuite, nous avons étudié la densité et le nombre de logements. La Mina est moins dense que
l’Eixample ou que Ciutat Vella. Il n’y avait donc pas d’argument pour diminuer la quantité de
logements. Au contraire, les hypothèses que nous avons proposées consistaient à travailler
avec plus de diversité, donc à introduire plus de logements, de manière à créer plus de diversité
sociale. Les Mineros, les habitants de La Mina, voulaient que les nouveaux logements soient
pour eux et pour leurs enfants. Mais les concepteurs ont décidé que les nouveaux logements
accueilleraient de nouvelles personnes, issues d’autres classes sociales. Cela permettait
également de récupérer de la plus-value.
Enfin, nous avons choisi d’intervenir surtout sur les espaces publics, les équipements, les
loisirs. Pour cela, nous avons coupé le quartier pour introduire une rambla. Les gens de La Mina
connaissaient « Rambla Catalunya », « Rambla de las Flores ». Nous leur avons dit que nous leur
ferions une rambla de la même dimension que « Rambla Catalunya », augmentée d’une bande
de 10 mètres pour introduire le tramway. Le tramway est un moyen d’articulation urbaine
métropolitaine, donc, de sociabilité, d’interaction. C’est une infrastructure qui est
compréhensible, assimilable, qui offre aux gens de La Mina le même rêve qu’aux autres
citoyens de Barcelone – c’était ce que nous recherchions. L’intervention, dans ce quartier, visait
donc davantage de logements et la création d’un espace public clair, appropriable, lisible : une
rambla, c'est-à-dire l’introduction de la mobilité.
Nous avons commencé en 2000 et terminé en 2010. L’investissement était de 173 M€, donc
pas démesuré. Voyez les images : La Mina est près du fleuve Besos, presque en dehors de
Barcelone dans les années 2000. Le quartier avait une quantité infernale d’infrastructures :
autoroutes, voies ferrées, mais n’était pas connecté. Il était impossible de savoir comment se
rendre à La Mina. À gauche, il y avait des projets intéressants, à l’origine, avec les traditionnels
espaces publics, la grande place, des espaces de multiplicité technologique, mais, à la fin, une
standardisation avec les mêmes blocs… Si Le Corbusier avait vu La Mina, il aurait demandé où
était son toit jardin, où étaient ses pilotis, où était la mixité. Ce n’est pas la faute du
modernisme de Le Corbusier. C’est la faute des architectes, qui ont mal interprété comment
faire ce type de bâtiment. En onze mois, nous avons pratiquement construit tous ces
bâtiments.
Voici la situation en 1975. Sur le dessin de gauche, La Mina, en bleu, est au centre de toute la
transformation urbaine très intense de Barcelone : la Sagrera (gare TGV), l’ouverture de la
prolongation de la diagonale, la transformation du Forum… La Mina est un lieu central. C’est un
effet que nous avons provoqué. Un zip, une fermeture éclair a été créée avec la rambla qui
réunit les principes de centralité, de diversité et d’échange. La centralité vient donner la
reconnaissance très claire d’un type d’espace public que tout le monde peut comprendre, la
rambla. La diversité vient avec la multiplicité des logements. Vous voyez sur ce graphique le
processus où l’on explique la conception du projet, qui a été vraiment partagée et discutée avec
les Mineros, les habitants de La Mina. Cela me réjouit beaucoup, parce qu’ils étaient
demandeurs. Cette diapositive montre la rambla ouverte, avec l’espace de tramway ; la qualité
du projet d’urbanisation est la même que pour le centre de Barcelone. Le premier jour qu’un
chauffeur de tramway devait desservir La Mina, il s’est arrêté en disant qu’il n’y entrerait pas. Il
est entré, il a vu qu’il ne se passait rien et il a continué. Le premier bâtiment que nous avons
construit à La Mina était le commissariat de police - c’était le commissariat de la métropole de
Barcelone le plus tranquille : personne ne l’appelait. Maintenant, c’est un commissariat normal
- on l’appelle pour lui signaler des incidents. On est entré dans un processus d’une certaine
normalité. La ville ne s’arrête jamais. Je préfère associer la ville aux Alpes qu’au plateau
espagnol, où l’on monte et, lorsque l’on est en haut, on est arrivé. Dans les Alpes, on n’arrive
jamais au sommet ; on est toujours en train de monter. La ville est ainsi.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Florence Schaal
Nous allons désormais aborder les enjeux de gouvernance des espaces publics. Marcus Zepf va
présenter l’étude qu’il a réalisée, à partir de 8 cas. Puis nous aborderons la question de la
négociation de l’espace public du point de vue d’un élu, avec Renaud Muselier. Deux
expériences intéressantes sur les frontières du privé et du public seront présentées par
Monsieur Büttner et par Simon T.Orchard (Unibail Rodamco). Enfin, Rémy Pagani partagera une
expérience de montée des «citoyens » dans la gouvernance à partir de l’exemple de la ville de
Genève.
Laissez-moi vous expliquer les spécificités en terme de gouvernance des cas étudiés :
- Revenons sur Berlin, dans le quartier très populaire de Kreuzberg, un quartier marqué
par une forte immigration notamment turque, l’espace public a pour objectif de créer
du lien social. Deux personnes, qui, à priori, n’ont rien à voir avec le jardinage et
l’agriculture urbaine, ont créé une association pour se réapproprier temporairement des
friches industrielles. Ils ignorent de combien de temps ils peuvent disposer de ce
terrain. L’idée est donc de créer un système de jardins posés dans des bacs, qui
pourront être déplacés et investir les différentes friches au fur et à mesure.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Regardons les acteurs : les acteurs dominants sont la société d’utilité publique, qui est
une sorte de société solidaire, « Nomadisch Grün – le vert nomade », les habitants qui
ont été sollicités pour apporter leur savoir-faire, la commune qui a accompagné le
projet en essayant de limiter la spéculation et accompagné Nomadisch Grün dans sa
recherche de financements.
- Concernant la Highline de New York. Ce projet se situe à une échelle territoriale un peu
plus grande, puisque c’est une ancienne infrastructure ferroviaire qui a été désaffectée
et qui a fait l’objet d’une réflexion entre les habitants et les artistes sur un
réaménagement qui pourrait valoriser et créer des liens entre différents quartiers, donc
une requalification entre créativité artistique et vitalité urbaine. C’est un concept
d’espace public « paysage-promenade ».
Les acteurs sont principalement l’association « Friends of the Highline », qui associe les
riverains qui peuvent ainsi promouvoir leurs idées auprès des architectes et des artistes
et qui sont les interlocuteurs dans le cadre des négociations entre promoteurs et élus.
Les acteurs sont les propriétaires de la gare, la commune de Kings Cross, les
entreprises de services et les opérateurs, qui jouent un rôle très important dans le
fonctionnement de cet espace public, puisqu’ils définissent les règles d’accès. Ainsi,
dans la gare de St. Pancras, l’accès au Wifi est public, mais fourni par un opérateur de
télécommunication privé, qui impose ses règles : vous n’avez pas forcément la liberté
intégrale d’accéder à tous les sites Internet. C’est donc une situation dans laquelle on
essaie de contrôler, de maîtriser, dans un contexte où la sécurité du lieu joue aussi un
rôle important. La question de la gouvernance se pose : est-elle orientée par un master-
plan, par une programmation qu’il faut respecter ? En fin de compte, quel est le résultat
en termes de publicité, de qualité dans cet espace ?
- La « presqu’île » de la HafenCity était l’ancien port franc, c’est un espace de la ville situé
juste à côté de l’hyper centre de Hambourg, mais qui n’était pas accessible. À l’époque
où le port était en activité, il fallait montrer son passeport pour aller sur le port franc ;
vous n’étiez plus en Allemagne. Avec les évolutions économiques et la croissance des
bateaux containers, cet ancien lieu d’entreposage et de stockage a été libéré. Dès lors,
on pouvait donner accès à cette partie de la ville. Le terrain est assez grand, puisqu’il
couvre 155 hectares, entourés d’eau, ce qui offre la possibilité de créer des « water
fronts ». La ville de Hambourg, propriétaire de ces terrains, a créé la SARL Hafen City
qui, avec un bureau d’architecture, a travaillé sur un master-plan pour définir l’espace
public du site. L’un des principes de création de cet espace public est l’hétérogénéité
des usages. Sur les différentes parcelles, on trouve du logement, un peu d’industrie
légère, des équipements… L’espace est desservi par des infrastructures de transport. Ce
qui est particulièrement intéressant, c’est l’accessibilité du public ; les zones colorées
en jaune, en vert et en vert foncé sont des terrains non construits ; mais les terrains en
jaune sont des espaces de propriété privée. Cependant, le master-plan prescrit que ces
terrains doivent être accessibles au public. On peut se demander pourquoi ce souci de
donner une accessibilité à tous les Hambourgeois, parce que le projet est relativement
élitiste. C’est un terrain de jeu foncier fantastique à valoriser et, comme les
Hambourgeois sont traditionnellement des marchands, depuis la ville de la Hanse, ils
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
ont la compétence de faire de l’argent et des contrats. C’est ce qu’ils ont mis à profit sur
ce terrain, tout en précisant que tout Hambourgeois devait profiter de cet espace,
même s’il n’était pas capable de payer un loyer de 4 000 ou 5 000 €, puisque les
logements sont d’un standing relativement élevé. 200 promoteurs ont travaillé dans cet
espace et quasiment tout a été contractualisé : non seulement l’accessibilité, mais aussi
le fait qu’il faut accepter les mendiants – c’est inscrit dans le contrat – et l’interdiction
de s’y rendre à bicyclette. Ce point est un peu étonnant, dans un espace public, mais
c’est l’esprit d’un espace public où l’on essaie d’anticiper l’image de cette Hafen City,
qui doit être relativement paisible, très piétonne et accessible partout. Comme me l’a
précisé Juliane Pegels, ce type de contrat s’appelle un « Brockhaus-Vertrag », sachant
que le « Brockhaus » est l’équivalent du Petit Robert ; c’est dire si le contrat est
consistant…
- Je ne m’étendrai pas sur celui de Paris Plage, que vous connaissez. C’est un espace
public éphémère, avec un souci de scénographie de références culturelles. L’initiative
est principalement publique, puisqu’elle émane de la mairie de Paris, acteur public,
s’appuyant sur le sponsoring du secteur privé. L’implication des habitants est plus ou
moins faible.
J’ai fini de faire le rapide tour des quelques cas que nous avons choisis. J’espère que cela vous a
donné une idée de la diversité de ces projets. Nous pouvons maintenant nous demander
quelles sont les tendances de gouvernance que l’on peut mettre en évidence à partir de ces
cas.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
J’ai essayé d’élaborer une sorte de grille de lecture. Elle est sujette à discussion, je vous la livre
ici.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
- Il y a des projets entre deux, avec une perméabilité mais tout de même un peu de
procédure ; donc, on sait où l’on va, mais on laisse la possibilité de changer en cours de
route.
- La dernière nature de projet, dont une illustration extrême est celle du Saifi Village, au
Liban, est la maîtrise totale : on sait exactement l’image que l’on veut produire et on la
contrôle.
La deuxième colonne est relative aux acteurs. Quels sont les acteurs dominants ?
- Il y a les acteurs tiers, qui sont des acteurs de la société civile : acteurs associatifs,
groupements d’intérêt, habitants, citoyens.
- Il y a les acteurs publics, qui sont de toute sorte, dans une organisation différente, que
ce soit l’élu, l’administratif, le technicien, etc.
- Il y a les acteurs privés : des entreprises qui sont un peu plus proches des
associations, les commerçants qui sont sur place, le patronat local…
La troisième colonne est celle des échelles spatiales. Pour ma part, cette colonne m’a beaucoup
intrigué. Je suis urbaniste, donc je travaille beaucoup l’espace. Je me suis demandé si l’on
pouvait faire le lien entre le type de gouvernance et les impacts dans les différentes
échelles. On peut dire très grossièrement – mais c’est très réducteur – qu’il y a trois échelles
qui intéressent les projets d’espace public.
- La première est le quartier, qui correspond au projet d’espace public au niveau micro. -
La deuxième est l’arrondissement ou le morceau de ville, qu’illustre bien le projet de
Highline.
- L’échelle de la ville, illustré par la HafenCity. Au sud de la Hafen City, il y a un endroit
encore plus grand, de 5 000 hectares, qui est aussi en projet. L’espace public est donc
en train de s’étendre sur une vraie partie de la métropole, à l’échelle d’une commune.
Je vous propose maintenant une lecture un peu croisée entre ces différentes bulles. Comment
inscrire les projets dans cette grille de lecture ?
Il y a peut-être des projets qui sont plus guidés par les acteurs. Le projet des Jardins de la
princesse en est un bon exemple, parce que c’est un projet qui vient d’en bas, qui se fait à
l’échelle du quartier. Vous voyez, en haut du diagramme, le trait horizontal entre la bulle
« ouverture / processus », la bulle « tiers acteurs » et la bulle « quartier ». Cela signifie qu’il
s’agit d’un projet d’espace public qui permet relativement facilement ou plus facilement la
mobilisation des acteurs locaux et notamment, des habitants, associations et citoyens. Vous
allez me dire que c’est évident, et vous avez tout à fait raison. Mais la question qui se pose est
la suivante : puisque l’on parle beaucoup, aujourd'hui, de la démocratie locale et de la
cohésion sociale, peut-on tirer des leçons, peut-on avoir des indicateurs qui
permettraient d’adapter ce qui se passe au niveau local pour des projets qui se réalisent
à une autre échelle, par exemple l’échelle de l’arrondissement, voire celle de la ville ?
Envisageons le projet de la HafenCity. C’est un projet « contract led », c'est-à-dire guidé par la
contractualisation. Il y a un fort enjeu de partenariat public / privé et une sorte d’apprentissage
collectif qui permet de tirer des bénéfices de l’image directrice. C'est-à-dire que l’on a un
certain cadre qui permet de savoir où l’on va et que l’on a une certaine image, mais cette image
n’est qu’une image directrice ; elle peut changer, évoluer.
Par ailleurs, il y a des projets « plan led », comme St. Pancras ou Saifi Village, le plus extrême,
qui partent d’en bas, donc de la bulle « clôture / maîtrise », où l’autorité du plan va travailler
avec les acteurs publics et où l’on peut éventuellement trouver des risques liés à la
requalification, c'est-à-dire l’impact au niveau du quartier.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Vous avez donc vu, en horizontal, les Jardins de la princesse, avec forte mobilisation, une image
ouverte – on ne sait pas où l’on va – et, en même temps, des projets qui partent d’une nature
relativement fermée et qui produisent tout autre chose à l’échelle locale.
Pour conclure, on peut dire qu’il y a différents types d’approche et que souvent, il y a des
risques entre l’ouverture, qui est quand même très importante, la flexibilité, et une
nécessité de maîtrise et de contrôle, mais qui peut déraper et réaliser une image trop
figée qui, ensuite, ne rend pas compte de la diversité et de la complexité des espaces
publics.
Florence Schaal
Je me tourne vers David Azéma : en France, les gares essaient de s’inspirer de ce qui a été fait à
St. Pancras. De plus, vous connaissez bien St. Pancras, puisque vous étiez le patron de
l’Eurostar. Quel type de gouvernance voyez-vous pour une évolution des gares françaises, par
exemple ?
David Azéma, directeur de la stratégie et des finances, SNCF
C’est un sujet qui pourrait nous réunir lors d’un séminaire de ce type, l’année prochaine,
pourquoi pas à St. Pancras, pendant deux jours, parce c’est un sujet extrêmement compliqué.
Tout d’abord, lorsque l’on parle de gare, cela peut désigner une halte de campagne ou
l’équivalent de la gare de St. Pancras. Celle de St. Pancras avait un atout : elle était dans une
zone très vaste de redéveloppement. Ce n’est donc pas uniquement une opération de gare,
mais une opération à l’échelle d’un vaste quartier. Je ne crois d’ailleurs pas qu’à Paris, il y ait
l’équivalent d’une opération de réorganisation et de restructuration foncière autour d’une gare
telle qu’à St. Pancras. Vous avez de très grandes opérations à proximité des gares, mais qui
incluent assez peu la gare. Il y a l’opération des Batignolles, mais qui n’intègre pas la gare
Saint-Lazare. Même l’opération Austerlitz - Tolbiac - Masséna incorpore assez peu la fonction
de gare ferroviaire dans la réorganisation. C’est plutôt en province, sur des pôles d’échanges
multimodaux, que l’on trouve les opérations de restructuration foncière et de la fonction gare
les plus ambitieuses.
Pour revenir à la gouvernance, c’est le problème principal, aujourd'hui. Les gares sont un lieu
d’échange et de superposition de logiques administratives particulièrement nombreuses. La
gare est une zone urbaine, sous maîtrise de l’agglomération ou de la ville, en général. C’est une
zone de transport ferroviaire, comme son nom l’indique, sous maîtrise souvent nationale ou
régionale. C’est une zone de transports urbains qui dépend encore d’une autre autorité et d’une
autre finalité. Ce sont toutes ces interfaces qui, jusqu’à présent, ont été assez peu traitées,
chacun restant dans son périmètre et gérant juste des points de contact qu’il faut transformer
en une gestion du pôle d’échange multimodal, avec toutes les parties prenantes, dans une
gouvernance qui ne sombre pas dans l’immobilisme, parce que tout le monde peut se
neutraliser, dans cette gouvernance.
Nous avons aujourd'hui tenté de faire émerger un acteur, dans la SNCF, en charge d’incarner
ou au moins, de susciter cette recherche de l’intérêt général du fonctionnement du pôle. Cet
acteur s’appelle « Gares et connexions ». Dans son cahier des charges, il est très autonome du
transporteur. Il travaille évidemment pour les transporteurs – il n’y aurait pas de gares sans
transporteurs –, mais il doit intégrer toutes les autres parties prenantes et définir des modes de
gouvernance qui, d’ailleurs, induisent des modes de financement, qui soient suffisamment
consensuels pour que les projets avancent. Car, une fois encore, le principal risque de ces
projets, c’est l’immobilisme. Dès lors que vous ne savez pas faire naître un consensus et le faire
progresser, vous pouvez très vite arriver dans des situations de blocage. C’est aujourd'hui un
« work in progress ». Gares et connexions a un an et demi d’existence, conceptuellement, et un
an, d’un point de vue comptable. Nous sommes sous le regard de régulateur qui n’a même pas
un an et demi d’existence et qui doit nous dire quelles sont les limites de l’interaction entre
transporteurs, Gares et connexions, celles qui sont autorisées et celles qui ne le sont pas. Nous
sommes vraiment sur un sujet en progression. En même temps évoluent les pouvoirs des
autorités organisatrices autour.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Quelqu’un disait ce matin que la ville, c’était comme les Alpes et pas comme le Plateau
espagnol. Je pense que la question de la gouvernance des gares est effectivement plus proche
des Alpes que du Plateau espagnol.
Florence Schaal
Pour avoir un éclairage particulier sur les cas que vous évoquiez, spécialement celui de Hafen
City, je vais demander à Juliane Pegels, qui a piloté l’étude pour le cas de la HafenCity, de
revenir sur la gouvernance du projet.
Juliane Pegels, chercheur, Ministère allemand de la planification urbaine, RWTH Université d’Aix-la-
Chapelle
Nous avons mené une recherche sur des espaces qui sont le fruit d’une coproduction entre des
acteurs privés et publics. Il y a beaucoup de couches administratives, beaucoup de métiers qui
se superposent. J’espère que votre message ne consistait pas à dire que les contrats allaient
tout résoudre. Pas du tout ; ce n’est pas le moyen par lequel les coproductions fonctionnent. Je
crois en tout cas qu’il faut se parler, savoir ce qui est en jeu. Certes, il faut parfois des accords,
qui peuvent être des contrats de la taille d’une encyclopédie, comme à Hambourg, mais parfois
aussi, il peut s’agir d’une simple poignée de main. Je crois qu’il y a de nombreux espaces
publics qui sont créés par des acteurs publics et privés, de taille différente, qui ont des
manières de travailler tout à fait différentes et je pense qu’il faut rechercher ce mode
d’organisation, regarder ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins bien.
Vous avez donné un rapide aperçu, vous avez parlé de grands projets internationaux, mais il y a
beaucoup de projets plus modestes, au niveau des villes et des quartiers, qui sont aussi
intéressants et producteurs de bons résultats et dont nous pouvons nous inspirer.
L’étude que nous avons menée au niveau européen a donné lieu à des enseignements
intéressants, à savoir que les municipalités ont très peu de connaissances sur ces projets qui
marchent. Elles ne se rendent pas compte qu’il y a d’autres acteurs qui créent des espaces
publics. Elles pensent que c’est leur terrain, que c’est à elles d’agir et de gouverner et n’ont
même pas conscience qu’elles interagissent elles-mêmes. Et si l’on ne fait qu’agir, on risque de
passer à côté de la réflexion. Au contraire, il faut prendre du recul pour pouvoir mieux négocier.
Je crois que cette coproduction des espaces est un sujet pour l’avenir.
Florence Schaal
Il y a également quelqu’un ici qui pourrait nous parler de la gouvernance à propos d’un des cas
qu’évoquait Marcus Zepf, Paris Plage.
Bruno Gouyette, responsable de la mission « espaces publics », Mairie de Paris
Je vais parler de Paris Plage. Vous avez tout à fait bien présenté la genèse de Paris Plage, née
d’une décision extrêmement forte du maire de Paris, qui n’a pas été très discutée au début, ni
même par la suite. Je rebondis sur le propos de Cynthia : nous étions un peu dans une
problématique où nous ne pouvions rien faire, où il n’était pas admissible de fermer cette voie
sur berge où circulaient des dizaines de milliers de véhicules. Le maire a donc demandé
d’inventer, en trois mois, un projet qui fonctionne. Mais c’était un pari total. Nous ne savions
pas ce que nous allions obtenir. Le succès fut tel que la reconduction est devenue évidente. Et
s’il n’y a pas eu de processus d’étude par la suite, il y a deux éléments qui permettent de
nuancer cela. Les équipes étaient d’abord et avant tout des services publics municipaux de
gestion de l’espace au jour le jour, pendant les trente jours de Paris Plage, et nous ont permis
de voir comment fonctionnait le site, in vivo et en réel, pour l’adapter au courant de l’été mais
aussi d’une année sur l’autre. Le sujet de l’eau, par exemple, avec la question de la baignade et
des brumisateurs, est arrivé dès 2002 et a trouvé une réponse dès 2003.
Florence Schaal
Et à propos de la gouvernance, plus particulièrement, comment cela fonctionnait-il ? Au départ,
dans Paris Plage, il n’y a pas de partenaires privés réels. Il y a du sponsoring, certes…
39
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Bruno Gouyette
Il y a des partenaires privés depuis l’origine. S’ils ne participent pas à la conduite générale, ils
participent à la programmation. Un certain nombre de partenaires sont venus avec une
proposition : Monoprix, avec une offre alimentaire, le Vieux Campeur avec une proposition de
sport – ce sont eux qui ont inventé l’escalade –, etc. Sur les deux sites satellites de Paris-Plage
- le bassin de la Villette et la pelouse de Reuilly - l’origine est locale, portée par le maire
d’arrondissement et accompagnée par des associations. C’est un autre processus, un processus
de co-fabrication d’une image de Paris Plage avec des acteurs locaux qui donnent la coloration,
relativement homogène sur le plan de l’image, mais relativement différente sur le plan des
usages et des publics qui utilisent ces sites satellites.
La suite de la gouvernance est le projet de reconquête des berges de Seine.
Florence Schaal
Francis Rol-Tanguy, comment envisagez-vous ce projet et surtout, quels enseignements tirer
de cette gouvernance pour le futur, pour le Grand Paris ?
Francis Rol-Tanguy, directeur, APUR
Sur ce sujet, l’expérience de Paris Plage vient en continuité de ce qui a été présenté ce matin
pour New York et cette façon d’aborder l’espace public. C’est ainsi que de l’événementiel pur,
nous sommes passés à l’idée que l’événementiel pouvait faire projet urbain avec ce projet de
fermeture de la rive gauche, cette fois définitive, sur une longueur d’un peu plus de deux
kilomètres et une surface d’environ 4,5 hectares d’espace public. C’est un peu la dynamique sur
laquelle nous nous engageons avec une autre idée – qui, selon moi, n’est plus tout à fait une
idée mais sera une réalité l’année prochaine, c'est-à-dire à l’été 2012. C’est l’idée, à la
différence de ce qui a pu se faire ailleurs – ce qui ne signifie pas pour autant que notre choix
est meilleur, mais c’est une autre façon de prendre les choses –, que nous n’allions pas
commencer par prendre le temps de définir un projet, de retracer un espace – dont on sait que
les berges sont déjà des lieux d’accueil d’événementiel – et d’y accueillir ensuite de
l’événementiel. Nous avons décidé d’essayer de faire l’inverse : prendre le lieu tel qu’il sera
une fois que l’on aura enlevé les voitures et petit à petit, ce sera l’événementiel qui fera
projet, au fur et à mesure des années, et qui en construira les usages. Dès lors, se pose le
problème de la gouvernance, qui se pose en des termes contraires à ceux qu’évoquait David
Azéma sur les gares, à savoir la multiplicité d’acteurs. En effet, à priori, il n’y a pas de lieu où il y
ait un seul acteur. Mais le port de Paris, la ville de Paris et la préfecture de Paris sont les trois
acteurs qui sont condamnés à s’entendre, ce qui est beaucoup moins que dans une gare
parisienne. Mais ce qui importe surtout, c’est la gestion du lieu. C’est pourquoi nous sommes
en train de recruter, pour gérer cet espace public, une équipe de conception – production. Elle
aura pour mission de le gérer aussi bien dans son quotidien, pour la programmation des
événements, tout au long de l’année, de même que dans les non-événéments, puisque ce
genre d’espace public doit comporter les notions de liberté, de gratuité, pas uniquement au
sens monétaire, mais au sens où l’on peut faire des choses tout simplement parce qu’il y a de la
place. C’est ce que nous voulons essayer d’initier d’ici un an.
Dominique Bureau, délégué général, Conseil économique pour le développement durable (MEDDTL)
Vous avez identifié trois acteurs : les associations, l’État et le privé. Vous les avez classés de
manière un peu statique. Avez-vous identifié les limites ? Que doit-on forcément demander à
certains acteurs et quelles sont les choses que l’on ne peut pas demander à d’autres acteurs ?
Avez-vous envisagé la question sous cet angle, en fonction de la livraison, de l’exploitation, de
la conception, etc. ?
Marcus Zepf
Merci pour cette question, qui permet de revenir sur un aspect que nous n’avons fait
qu’effleurer, ce matin : la question de la culture locale et de la contextualisation du
projet. L’un des intérêts de cette étude résidait dans l’observation des cultures de
négociation et de communication dans les différentes situations de pays et de villes. Je
raconterai une toute petite anecdote à propos du cas de Berlin. J’ai eu plusieurs entretiens,
notamment avec l’un des initiateurs de cette entreprise, qui m’a dit que dans un premier
temps, quand ils sont arrivés en tant qu’acteur tiers et ensuite, acteur privé, il y a eu une
40
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
réticence assez notable. Dans le contexte un peu particulier de Kreuzberg, où il y a une grande
tradition de militantisme et d’occupation des bâtiments, on ne voulait pas créer un dispositif
susceptible d’amener des perturbations et de contrarier un promoteur qui voudrait construire
sur cette friche. Il y a eu un apprentissage commun entre la commune et cette société d’utilité
publique, avec les acteurs-habitants qui intégraient cette structure au fur et à mesure. Mon
interlocuteur m’a raconté qu’il était extrêmement difficile de trouver la bonne forme de
partenariat, ne serait-ce qu’avec les citoyens, parce que l’entreprise n’avait pas assez d’argent
pour payer les personnes qui s’impliquaient très fortement pour faire marcher le projet. Il a
notamment évoqué une grand-mère russe immigrée qui tenait à ce projet et qui était seule à
détenir le secret de la culture agricole en bac. C’est une personne clé, sans laquelle ce projet
n’aurait pas été un tel succès. De plus, elle a transmis ce savoir. Ensuite, quand le projet a été
un peu médiatisé, la ville de Zürich a demandé à cette entreprise de venir faire la même chose
sur son territoire. L’initiateur de l’entreprise m’a indiqué avoir refusé, ce qui m’a étonné, parce
que, lui ai-je dit, c’était une entreprise fantastique. Il m’a répondu : « non, c’est quelque chose
qui tient si particulièrement à un contexte local, à la culture de Kreuzberg, de ses habitants, à la
commune qui en a tiré progressivement des enseignements, que nous craignons que le projet
ne puisse être transposé tel quel à Zürich ou à Hambourg. »
Florence Schaal
Ce n’est pas forcément reproductible, mais adaptable.
Marcus Zepf
Mais pour lui, étonnamment, ce n’était pas adaptable et cela ne valait même pas la peine
d’essayer. Je pense, par rapport aux limites que nous évoquons, qu’il est parfois un peu délicat
de parler de « best practice », de vouloir prendre cette bonne pratique et de l’adapter, parce
qu’elle tient à des personnes. Nous en revenons à la question de la mobilisation et de
l’intégration des acteurs. J’ai travaillé sur plusieurs projets, dans ma vie professionnelle et j’ai
souvent observé que tel projet était réalisable avec tel politique, parce qu’il avait la verve
nécessaire, qu’il aimait bien s’exposer, mais pas avec tel autre, qui ne le voulait surtout pas. La
question des limites tient, selon moi, à la particularité du système d’acteurs dans un espace
donné.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Florence Schaal
Dans le prolongement de l’étude sur les tendances en termes de gouvernance des espaces
publics, nous allons discuter à partir d’exemples, des différentes approches possibles pour les
parties prenantes qui fabriquent les espaces publics : que ce soit le privé, le public, l’opinion
publique ou certains représentants associatifs. Nous commencerons par le point de vue d’un
élu, puis deux expériences de coopération entre le public et le privé pour finir sur l’enjeu du
dialogue et de la concertation lors de la conception, de la gestion ou de l’animation d’un espace
public.
J’accueille Renaud Muselier qui est député des Bouches-du-Rhône, ancien ministre français et
vice-président de la communauté d’agglomération Marseille Provence Alpes Métropole.
- Dans ces espaces publics, il y a d’une part la vie de proximité qui peut être la petite placette
dans le quartier. Quel est son impact ? Elle impacte la vie des habitants du quartier. Chacun
choisit son fonctionnement (végétation ou non, parc ouvert ou fermé, jardin d’enfants ou non,
jeux de boules ou non). Cet espace de proximité est ce qu’il y a de plus simple pour l’élu, mais il
peut aussi lui permettre d’inscrire sa marque, de ce travail de proximité, de respect de ses
concitoyens.
- Il y a d’autre part un espace plus vaste qui est généralement le territoire des centres-
villes. Ce territoire du centre-ville est essentiel parce qu’il impacte la totalité des habitants de
la commune et il donne aussi une image à tous ceux qui viennent de l’extérieur et qui passent
toujours par les centres-villes des communes. Ce niveau est déjà un peu plus difficile à traiter
et induit un engagement plus lourd.
- Puis, il y a un troisième volet que représentent des grandes zones d’aménagement où vous
avez décidé de passer dans une autre catégorie, dans une autre marque de développement.
Vous voulez jouer en national ou en international et vous voulez positionner votre commune
sur des sujets essentiels en ce qui concerne son développement économique, son
aménagement urbain, son traitement social, pour faire cette alchimie magique qui permet
de traiter des territoires, de les requalifier, de traiter la pauvreté, l’insécurité ou la sécurité et de
donner une visibilité à l’international. Le classement de l’ex-Datar met la ville en catégorie 5, en
catégorie 4 ou en catégorie 3. A Marseille, en quinze ans, nous sommes montés de la catégorie
4 à la catégorie 3 et nous aimerions rentrer dans le top 20.
L’illustration de Marseille :
A Marseille, avec le maire Jean-Claude Gaudin, nous sommes élus depuis 1995. Nous avions
pris une ville touchée et impactée considérablement par le chômage, avec 25 % de chômeurs,
soit un quart de la population, dans une ville de 825 000 habitants. Il n’y avait pas de
communauté d’agglomération ou de communauté urbaine. La ville avait alors une image
sympathique d’une ville agréable du sud de la France, mais son attractivité pour l’installation
des entreprises n’était pas très grande et mille habitants par an quittaient la cité. Nous avons
donc véhiculé un projet politique, économique et social autour d’une équipe politique, pilotée
par Jean-Claude Gaudin, dans un tandem Gaudin-Muselier qui a été réélu trois fois depuis
1995.
Pour réaliser l’opération de développement de cette cité, devant les difficultés que nous
rencontrions, nous avons décidé de nous servir de toutes les possibilités que nous offrait le
calendrier : les 2 600 ans de la ville qui manifestent que nous sommes une vieille ville, l’une des
plus anciennes villes du bassin méditerranéen, le changement de millénaire, l’arrivée du TGV et
son impact économique et urbain sur le centre-ville de Marseille. Deux autres opérations
permettaient d’avoir des rayonnements en termes d’image : la coupe de monde de football et la
coupe du monde de rugby qui permettaient d’avoir des heures d’antenne pour présenter le
bijou Marseille et non pas simplement le stade vélodrome avec ses joueurs. L’occasion était
donnée aussi de montrer qu’il y a un tissu économique, avec la deuxième université française,
le deuxième pôle de recherche français et en parallèle, des entreprises de tout premier niveau,
même si nous sommes toujours impactés par l’image du Marseillais du stade vélodrome qui
est sympathique, mais au demeurant, assez limité en termes de vocabulaire. Il fallait aussi
montrer la nécessité de développer les croisières.
Nous avons beaucoup travaillé aussi – je tiens à remercier Antoine Rufenacht qui est ici
présent – sur les relations ville-port. J’ai été président de l’association ville-port et nous
constatons incontestablement que les villes portuaires connaissent exactement les mêmes
problèmes partout dans le monde. Elles ont fait leur richesse à travers un port qui est intra-
muros et les ports ne sont plus adaptés aux nouvelles marchandises, aux nouveaux porte-
containers et à l’évolution de la logistique. Comment déplacer le port pour qu’il soit adapté aux
flux modernes de développement et ne pas perdre la richesse et l’histoire de la cité ?
Parallèlement, comment se servir des friches intra-muros pour arriver à trouver un projet
politique de développement de la cité ?
A Marseille, nous avons créé un établissement public d’intérêt national, dans le cadre d’une loi
qui a été proposée par le Président Chirac. Cet établissement public, créé en 1995, représente
300 hectares en centre-ville de Marseille, ce qui est très modeste par rapport à Barcelone.
Marseille a évolué parce qu’il y avait une volonté politique, une équipe politique, une
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
détermination et des outils techniques. Nous avons fait ces 300 hectares en centre-ville. A
l’entrée de Fort Saint-Jean, il y avait 110 hectares du domaine maritime, une friche absolument
épouvantable, avec les grèves, l’impossibilité d’accès sur le port, des barrières visuelles et
physiques. Ces 110 hectares appartenaient au port autonome qui n’a d’autonome que le nom.
Derrière le port, en montant en triangle vers la gare Saint-Charles, se trouvaient les friches de
la Belle de Mai, soit environ 100 000 mètres carrés de terrains abandonnés, d’une ancienne
friche industrielle. Au milieu, il y avait 200 hectares, avec un territoire très disparate, comme les
immeubles haussmanniens de la rue de la République dont la moitié était vide et un quart
touché par le saturnisme. C’est inacceptable sur le plan humain, c’était un bidonville
haussmannien en centre-ville, squatté. Puis, il y avait un habitat diffus, avec la porte d’Aix au
milieu.
Nous avons mis en place un établissement public. Comme il est d’intérêt national, il est
financé à 50 % par l’État, avec la totalité des grands services de l’État, des grands
ministères qui sont représentés, à 25 % par la ville de Marseille, à 5 % par la
communauté urbaine, à 10 % par le département et à 10 % par la région. Les partenaires
politiques sont tous différents en termes de couleur et sont systématiquement candidats les
uns contre les autres à toutes les élections. Les grandes lignes, c’est-à-dire le plan d’urbanisme
et le plan d’aménagement, ont été longues à mettre en place, pour savoir ce que nous voulions
faire, comment nous allions le faire et avec qui nous allions le faire. Nous avons fixé des règles
qui étaient assez simples :
- D’une part, un euro public investi doit susciter et générer trois euros privés.
- D’autre part, nous avons la nécessité de respecter le calendrier des opérations que nous
engageons. Il en va de la crédibilité de l’opération.
- Troisièmement, nous devons répondre à trois questions simples. Où ? Quand ? Combien ? Où
les entreprises et les personnes qui veulent travailler peuvent-ils s’installer ? Quand pourront-
ils s’installer ? Combien cela va leur coûter ou leur rapporter ? Sur cette base, nous avons
parallèlement essayé d’aller dans l’excellence, c’est-à-dire de sortir du loco-local. Nous,
Marseillais, sommes toujours très forts pour ne travailler qu’entre nous, mais si nous voulons
sortir à l’extérieur, nous devons avoir la capacité de reconnaître des compétences
extérieures qui viennent s’additionner à nos propres valeurs et ressources.
100 millions d’euros ont été levés au départ, en 1995 et à la sortie, il y a eu un milliard
d’investissements sur zone. Nous avons mis en place 400 000 mètres carrés de bureaux. Nous
avons installé, sur zone, 800 entreprises, ce qui a créé 20 000 emplois directs. Nous avons
traité 4 000 logements neufs, 1 100 logements sociaux, 2 900 accessions à la propriété,
3 500 logements réhabilités, 3 000 places de parking. Nous avons installé un tramway, branché
le métro, refait la gare, installé des entreprises, refait la Belle de Mai, programmé le littoral,
pour des opérations culturelles qui ont amené ensuite Marseille Provence à être capitale de la
culture en 2013. Nous avons réussi à avoir, dans le cadre des appels d’offres, des
investissements privés de grands architectes internationaux tels que Fuksas, Ricciotti, Lion,
ainsi que notre ami David Mangin, que j’ai croisé ici et qui traite l’entrée de la ville de Marseille
par l’autoroute nord. Il y a aussi bien sûr la fameuse tour de madame Zaha Hadid qui accueille
l’entreprise CMA CGM, le troisième armateur mondial et qui est une tour tout à fait
exceptionnelle à l’entrée de Marseille.
Cet effet de levier nous a permis d’avoir un projet rigoureux, proposé par l’État, qui tient la
route et qui a des conséquences sur la ville. En quinze ans, nous avons eu 40 000 nouveaux
habitants, alors que la ville en perdait 1 000 par an. Nous sommes passés de 24 % de chômage
à 12 % et nous avons créé près de 35 000 emplois. En ce qui concerne l’image de la ville, elle a
beaucoup évolué, même si nous avons toujours des turbulences ou des réminiscences de luttes
syndicales qui sont toujours très virulentes chez nous, mais qui sont sympathiques lorsqu’on a
l’habitude de les traiter.
Sur ces 300 hectares, il y a près de 30 hectares d’espaces publics. Quand on redéfinit les
fonctions de l’espace public, il ne s’agit pas simplement de savoir si on fait une zone
piétonne ou non, comment on travaille le bac pour faire passer les personnes
handicapées et à quel endroit on met les parkings. Ce n’est pas tout à fait l’enjeu.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
L’enjeu est de savoir, pour une petite placette de proximité, pour un centre-ville ou pour
une zone d’aménagement Euroméditerranée ou une zone comme on a pu le voir ce
matin – l’exemple de Barcelone est tout à fait intéressant – qui va où, quels sont les
déplacements, pour quoi faire.
L’enjeu est de savoir comment on traite les flux, comment on traite la vie diurne et
nocturne. Comment vit un quartier d’affaires la nuit ? Comment vivent la nuit les
aménagements publics ? Comment traiter l’éclairage et l’animation, la nuit, d’établissements
publics qui sont créés dans un espace ? Est-ce une vie d’habitations ou de bureaux ?
En fait, l’ensemble de la réflexion, qui doit intégrer tous ces facteurs et tous ces
paramètres, doit nous conduire à créer une ville apaisée. Telle est la réalité. On le voit dans
ce qui nous a été présenté ce matin dans le sondage. On cherche, dans l’espace public, un lieu
de déplacement apaisé, un lieu agréable. Il faut donc toujours se poser ces questions. Pour quoi
faire ? Pour qui ? Surtout, quels services va-t-on fournir ?
Nous avons fait en parallèle, dans la dernière mandature, un volet qui est intéressant sur le plan
politique. Je finirai par deux exemples très clairs et une demande à votre endroit. Au cours de la
mandature, nous avons fait douze kilomètres de tramway. Au-delà des montants financiers
conséquents de 350 millions d’euros environ, ces douze kilomètres de tramway proposent une
requalification urbaine. Au conseil municipal, on nous a dit que ce n’était pas le bon parcours,
que le projet était trop cher et n’était pas adapté. Je ne dis pas que nos arguments sont bons,
mais nous présentons le projet de manière positive et eux le défendent de manière négative.
Dans ces douze kilomètres de tramway, huit passent par mon secteur municipal. Pour les élus,
il est très important de travailler pour l’intérêt collectif, l’intérêt général, mais aussi d’essayer
de se faire élire. Je suis député de ce secteur, le maire de ce secteur est mon suppléant et un
ami personnel. Il m’a demandé comment j’allais l’expliquer aux gens. Il y avait le problème des
arbres, les deux ans et demi de travaux, les déménagements, les commerçants, la poussière, les
parkings impossibles. Je lui ai dit qu’en tant que maire, il devait l’expliquer et que j’allais lui
trouver des sous et faire en sorte qu’on règle le problème. Nous avions prévu de faire quinze
kilomètres et trois kilomètres passaient par un autre secteur. Dans ce secteur, l’un de nos amis
politiques n’a pas voulu que le tramway passe parce que le projet était trop lourd à porter en
termes de proximité. Pendant deux ans, l’élu est en contact avec une population qui le rejette,
qui comprend l’intérêt, mais qui préfèrerait que le tramway passe juste à côté. Globalement,
nous avons tué 25 % des commerces en deux ans, mais ceux qui sont morts seraient morts en
cinq ans. Ils n’étaient plus dans le coup, sauf qu’il est toujours difficile d’être responsable de
l’euthanasie en tant que médecin. Il est toujours difficile de le faire accepter et encore plus
pour le commerçant qui, dans sa démarche économique, était déjà en dehors du coup.
A la sortie, nous avons réussi à livrer notre tramway en temps et en heure, c’est-à-dire six mois
avant l’élection. Pendant six mois, les habitants ont réalisé ce qui se passait. Il y avait le flux des
gens qui traversaient leur quartier, mais qui n’étaient pas enterrés. Les habitants récupéraient
un espace dans lequel des arbres étaient plantés, des oiseaux chantaient, les voitures étaient
enterrées et dans lequel ils pouvaient faire du vélo sur les pistes cyclables aménagées. Une ville
apaisée. Cela dit, auparavant, le combat politique n’était pas apaisé, surtout que nous avons
plutôt un tempérament exubérant. Mon ami politique, dans la mairie du secteur d’à-côté, a
perdu les élections et nous les avons gagnées dans nos secteurs.
Qu’est-ce que cela signifie ? Un projet qui est bien présenté et qui a un sens d’utilité
publique, quel que soit le montant financier, dans la mesure où il est du domaine du
raisonnable, est accepté. S’il est fait en toute transparence, avec une très large explication,
s’il est livré en temps et en heure et si les gens ont la capacité de se l’approprier, ils vous
en sont reconnaissants parce que vous avez travaillé pour eux. Par contre, si vous abandonnez
votre projet en cours de route parce que vous l’avez mal ficelé ou que vous n’avez pas le
courage de le proposer ou de le soutenir, vous perdez les élections. Voilà mon sentiment. D’où
l’importance de voir toujours devant, de faire des programmations. Le travail que nous avons
fait au cours des trois premières mandatures nous a permis de gagner une autre opération que
nous souhaitons réussir et qui mobilise déjà, de façon considérable et conséquente, des
moyens financiers importants, à savoir le tour de France pour être capitale européenne de la
culture. Nous avons présenté notre candidature contre des grandes villes comme Toulouse,
Lyon et Bordeaux et nous avons gagné. Je ne dis pas que nous sommes les plus forts ; je dis que
nous avons eu les bons arguments pour pouvoir gagner cette compétition.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Pour autant, cela nous permet de lever deux choses essentielles que nous sommes en train
d’organiser aujourd’hui. Le contenu culturel va bien être dans des endroits culturels. Nous
avons trouvé 600 millions d’euros pour refaire opéra, théâtres, musées, pour les mettre à
dimension internationale, pour mettre la ville à niveau parce qu’il n’y a pas de développement
économique s’il n’y a pas d’envie culturelle forte. Cela nous sortira aussi des clichés
caricaturaux des grèves du port et de nos amis supporters de l’OM. Cela nous permettra de
nous inscrire, non pas dans un événement éphémère et précaire, mais dans une distance parce
que nous aurons des outils mis à disposition. Nous souhaitons accueillir, en 2013, 10 millions
de personnes et nous serons prêts pour le faire. S’agissant du contenu, il sera mis en place par
les responsables de la culture. Ce sont eux les professionnels. Ensuite, il y a le contexte de
l’organisation générale de la ville. Comment va-t-on mettre en ordre la ville ? Est-ce qu’on va
réussir à faire passer des cars là où il faut ? Quels espaces publics va-t-on aménager pour que
tout le monde s’y retrouve ? C’est le grand travail que nous allons engager maintenant.
Dès lors que les élus, quels qu’ils soient, sont honnêtes, ce qui est le cas de la plupart d’entre
eux, ils aiment fondamentalement ce qu’ils font, ils aiment leur population et leur ville, mais ils
aiment aussi être élus. Quand vous répondez à des appels d’offres, que ce soit pour un outil de
proximité, une place de taille moyenne ou que ce soit sur une grande vision, vous avez la
nécessité d’intégrer que l’élu veut être élu et il faut prendre en compte son héritage intellectuel
d’implantation locale pour pouvoir l’aider à réussir son opération. Très honnêtement, pour avoir
beaucoup traité tous ces problèmes, il est clair que trop souvent, nous avons en face de nous
des techniciens très compétents, une excellence technique indiscutable, une présentation des
dossiers tout à fait remarquable, mais il faut nous aider ensuite à expliquer au quotidien et
vendre ce schéma. Alors que vous avez la capacité de faire des choses exceptionnelles qui
coûtent beaucoup d’argent, que l’on paye, la plupart du temps, rubis sur l’ongle, il faut que l’on
mette des moyens supplémentaires pour que ce travail de fond qui porte une ambition réelle
puisse aider à une présentation par les élus. Merci.
Florence Schaal
Pour rebondir sur votre conclusion, vous dites que le plus important pour vous est l’adhésion
positive des habitants et leur non-rejet de vos projets. J’ai envie de demander à Charles-Eric
Lemaignen, qui outre ses mandats est aussi membre du comité scientifique de La Fabrique de
la Cité, s’il a la même problématique et s’il voit les choses de la même façon.
Charles-Eric Lemaignen, président de la communauté d’agglomération d’Orléans
J’ai une vision assez proche, d’autant plus que j’ai une problématique qui ressemble beaucoup à
celle de Renaud Muselier, à savoir que je suis en train de réaliser une deuxième ligne de
tramway et que je suis dans la zone de pleine turbulence puisque les travaux durent depuis
deux ans et demi et se termineront dans un an. Nous sommes vraiment au moment où les gens
en ont ras le bol et ne voient pas le bout du tunnel. Ils commencent tout de même à le voir
puisque nous avons inauguré, il y a quinze jours, le premier tronçon qui a été réalisé. Ils
commencent à se rendre compte que c’est beau.
Il est vrai que lorsque nous travaillons avec une entreprise, nous avons besoin d’avoir une
réactivité par rapport aux demandes des riverains par exemple. Je vais prendre un exemple très
précis et très concret. Le chantier du tramway est un chantier qui enquiquine tout le monde,
principalement les riverains et la circulation. Quand la vieille dame veut garer sa voiture, le chef
de chantier qui recule sa machine et qui laisse passer la dame change tout dans l’ambiance de
la ville. Certains travaux n’ont pas cette réactivité par rapport aux besoins du quotidien et
d’autres l’ont. C’est le message que nous avons fait passer très vite aux entreprises, en
particulier à Eurovia qui a parfaitement joué le jeu. Nous avons un besoin d’explication. En tant
que politique, nous serions masochistes si nous n’aimions pas les gens ni notre ville. Dans
toute corporation, il y a des gens malhonnêtes, mais il y en a plutôt moins en politique
qu’ailleurs parce que nous sommes plus contrôlés. Nous sommes tellement contrôlés qu’il
faudrait aussi être masochiste pour être malhonnête. Nous avons tous un besoin d’explication.
En cas de gros travaux, vous avez souvent les éléments pour nous mettre les choses en
perspective. Discutez avec nous de ce qui est important et de ce qui l’est moins. Est-ce qu’il
faut par exemple respecter au centime d’euro près les coûts d’objectifs ? Est-ce qu’il faut
respecter le calendrier au jour près ? Est-ce qu’il faut être réactif par rapport aux demandes
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
complémentaires que l’on peut vous faire ? Est-ce qu’il faut respecter le chantier par rapport
aux riverains ? Il est fondamental de parler de tous ces éléments ensemble.
Florence Schaal
Du point de vue de la gouvernance des espaces publics, est-ce que vous utilisez les mêmes
méthodes que celles de monsieur Muselier ?
Charles-Eric Lemaignen
Aujourd’hui, tout chantier n’est plus, au départ, comme il l’était il y a dix ans. Il n’y a pas une
opération d’urbanisme ou d’aménagement urbain qui ne peut pas être précédée d’une
concertation très forte des habitants. Surtout, maintenant, plus aucune opération ne ressort
indemne de cette concertation. On ne définit jamais un projet initial qui est celui qui sera mis
en œuvre après la concertation. Il y a toujours des modifications. C’est impossible autrement
parce que le monde a changé et la relation entre l’élu et l’administré a changé profondément
en dix ans. Ce n’est pas très vieux, mais cela s’amplifie de jour en jour. Cette concertation est
indispensable. Deuxièmement, nous avons besoin de plus en plus, dans une société du zapping
et d’internet, de montrer en permanence une transparence, ce qui implique d’être en contact
permanent avec nos prestataires pour pouvoir toujours répondre à une question qui peut nous
être posée.
Florence Schaal
Est-ce qu’un autre élu a envie de rebondir sur ce sujet et de nous donner son expérience ?
Monsieur Rufenacht ?
Antoine Rufenacht, ancien président de la communauté d’agglomération du Havre
Je veux bien réagir, mais je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce qu’ont dit Renaud Muselier et
Charles-Eric Lemaignen. Tous les élus sont confrontés aux mêmes problèmes. Il est nécessaire
de faire participer les citoyens à la réflexion, en étant tout de même attentif au départ aux
associations car certaines associations se mettent en place uniquement pour torpiller les
projets et pour défendre les intérêts particuliers qui ne vont pas nécessairement dans le sens
de l’intérêt général. Je crois qu’il faut y être attentif. La municipalité est en charge de l’intérêt
général et elle doit pouvoir aller au-delà des intérêts particuliers. Il faut une concertation en
permanence. Au Havre, nous avons mis en place des conseils de quartier, des comités
consultatifs citoyens, des groupes de travail projet par projet et finalement, je ne crois pas que
nous ayons eu autant de difficultés qu’à Marseille, notamment sur un projet de tramway que
nous réalisons actuellement. Il n’y a pas eu de débat sur l’itinéraire. Il y a naturellement
maintenant un débat sur les travaux, mais dans le nord, nous sommes moins impulsifs ou
exubérants. Les clivages partisans sont forts, mais nous les exprimons avec plus de prudence et
de modération.
Florence Schaal
Monsieur Francisco José Vinez Argueso, comment gérez-vous la question à Bilbao ?
Francisco José Vinez Argueso, directeur général des travaux et services, Mairie de Bilbao
A Bilbao, vous connaissez peut-être l’évolution urbaine que nous avons imprimée au centre-
ville. Nous avons beaucoup travaillé sur les quartiers et nous travaillons sans relâche avec les
résidents. Sans les citoyens, on ne peut pas améliorer la ville. A Bilbao, je crois que la ville a une
personnalité assez solide parce que nos résidents ont une personnalité forte. Tous les jours, des
gens demandent de nouvelles infrastructures, de nouveaux équipements, de nouveaux projets
et au sein de du département des travaux publics, nous avons plus de vingt personnes qui
travaillent pour répondre aux demandes exprimées par les gens, qu’il s’agisse de petits projets
ou de gros projets. Tous les jours, il faut faire des concertations avec les citoyens, avec tous les
résidents et non pas seulement avec quelques leaders ou quelques groupes. A mon avis, c’est
la seule manière de recueillir des informations sur ce que les gens veulent pour leur ville. C’est
également un moyen de les informer des projets futurs pour Bilbao.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Renaud Muselier
Bilbao est un exemple de reconversion industrielle - dans une friche industrielle, vous avez eu
la remarquable idée de mettre ce musée Guggenheim. Cela a remis Bilbao dans le jeu d’une
grande métropole internationale, alors qu’elle avait disparu du paysage. Cette ville qui a une
histoire, qui a une âme, mais qui avait disparu de la scène internationale, s’est retrouvée avec
une histoire refaite et quelque chose qui marque les esprits et qui est un pilier dans le système
culturel international. C’est un vrai choix politique, avec une grande détermination. Je crois que
c’est un bel exemple.
Florence Schaal
Nous avons vu quel est le rôle du public dans la gestion des espaces publics dans leur
ensemble, nous allons désormais discuter sur la place du privé dans la gestion des espaces
publics. Les espaces publics sont un lieu de mixité sociale, et en Espagne, le centre commercial
rempli souvent cette fonction : dans les centres commerciaux, des placettes deviennent le lieu
de rencontre, de discussion entre personne de tous les âges et de toutes les classes sociales.
Les décideurs politiques veulent des centres commerciaux, parce qu’ils participent à la
régénération du tissu urbain, contribuent à l’attractivité et au développement économique d’un
quartier. Face à ce phénomène, nous avons demandé à Simon T.Orchard, directeur d’Unibail
Rodamco en Espagne de nous donner son point de vue sur les frontières entre l’espace public
et l’espace privé.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Les centres commerciaux sont considérés comme des catalyseurs de redéveloppement urbain.
Il y a plusieurs exemples à Barcelone et dans le monde entier.
J’ai tendance à appeler le centre commercial une micro-ville (plutôt que de « shopping
village »). Un centre commercial à grande échelle doit contenir à peu près tous les mêmes
éléments qu’une ville à petite échelle. Ce matin, j’ai été assez étonné de constater qu’environ
12 % des répondants au sondage estimaient que les centres commerciaux constituaient des
espaces publics. Cela me rassure car nous encourageons cette perception. Cependant, il y a
deux choses avec lesquelles je suis en désaccord. Les centres commerciaux ne sont peut-être
pas des espaces publics lorsqu’ils sont linéaires, parce qu’ils ne sont pas agréables. Ce sont
deux concepts que nous essayons de modifier. Selon nous, pour qu’un centre commercial soit
pleinement intégré à son contexte et soit réussi, il faut répondre à ces attentes. D’où l’idée de
micro-ville. La micro-ville doit être un endroit où il faut être vu, où il y a un brassage, où on va
prendre un café, ce que l’on ferait dans un centre-ville historique d’une ville classique. C’est un
endroit où sortir. Pourquoi ne pas sortir de sa maison et ne pas aller se balader dans une zone
commerciale bien intégrée dans son milieu ? Pour moi, beaucoup de ces concepts sont tout à
fait en harmonie avec ceux de l’espace public.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Vous voyez quelques exemples (slides) : Leganes est une zone commerciale à Madrid. En haut,
vous voyez le centre-ville et en bas le centre commercial. Nous avons essayé de répliquer un
peu le centre-ville, de reprendre des éléments architecturaux - la fontaine rappelle un peu
Bellagio. Leganès est un peu un centre-ville dans un centre-ville. Toute la vie sociale est en
train de se déplacer vers ce centre commercial. Il y a bien sûr du shopping, il y a la possibilité
de s’asseoir et de prendre un café.
Certains d’entre vous diraient certainement que si le centre commercial était ouvert, ils
pourraient comprendre qu’il puisse être considéré comme un espace public, à contrario d’un
centre commercial fermé, avec de l’air conditionné qui ne peut être considéré comme un
espace public. A mon avis, il faudrait que les deux soient considérés comme des espaces
publics. Un bon centre commercial est visité par dix à vingt millions de personnes par an en
Espagne. Nos 14 centres commerciaux en Espagne sont fréquentés par 120 millions de
personnes par an. Un espace qui génère ce volume de visiteurs doit être considéré
comme un espace public. Au niveau européen, 820 millions de visiteurs fréquentent les
centres commerciaux. Une zone qui accueille, bien qu’en transit, 820 millions de personnes,
doit être considérée comme participant de l’espace public.
Y a-t-il une différence entre un centre commercial couvert et un centre commercial ouvert ?
- Nous avons plusieurs exemples à Valence. Bonaire et Gloriès sont deux centres commerciaux
avec leurs propres problèmes, avec des contraintes climatiques (trop froid ou trop chaud), avec
les matériaux qui s’usent, qui requièrent beaucoup d’entretien et donc génèrent des frais. Ces
deux centres commerciaux créent leur propre environnement.
- Nous essayons de donner également un environnement à un centre commercial fermé, qu’il
s’agisse de La Garbera à Saint-Sébastien ou de La Vaguada, à Madrid. Nous intégrons des
activités et des animations dans ces espaces. En fin de compte, la plupart des gens qui passent
par cet espace considèrent l’espace comme un espace public. Je crois qu’il convient de réfléchir
à la question de savoir si cet espace est public ou privé. Si le terrain est lui-même considéré
public ou privé, faut-il un titre de propriété différent, public ou privé ? Je pense que le
simple aspect cadastral n’est pas important. Ce qui compte, ce sont les activités, les
services que l’on offre au public. L’usage de l’espace est aussi très important.
J’ai parlé du titre de propriété, il faut également parler de la manière dont on s’approprie cet
espace. Pour nous, il ne s’agit absolument pas de créer un hypermarché avec une galerie. Il
s’agit de créer des micro-villes, d’intégrer des animations comme on en verrait à Central Park
ou dans le parc madrilène du Retiro. Parfois, elles sont spontanées, parfois, elles sont
organisées. Nous encourageons ces activités sociales, ces événements, ces animations parce
que nous voulons donner au public le sentiment que l’espace lui appartient Il y a de la
spontanéité qui va facilement avec l’espace public et il y a aussi les animations prévues.
Concernant l’approche un peu plus physique des espaces que nous avons adaptés, pour donner
le sentiment qu’il s’agit du domaine public.
La gestion privée apporte certains avantages, comme la sécurité, l’entretien, mais je dirais que
l’intérêt public et l’intérêt privé sont en harmonie, se superposent. Nous devons bien
contrôler nos coûts ; les budgets doivent être maîtrisés mais il faut également qu’il y ait
sécurité, propreté et qu’il y ait un bon entretien. Tout cela implique des charges. Si ces espaces
sont des propriétés privées, nous devons trouver des bailleurs de fonds. S’il s’agit d’espaces
publics, il faut se tourner vers le contribuable. Nous travaillons en partenariat avec des
collectivités locales.
Je vous montre un autre exemple de reconquête urbaine, à Barcelone, avec le centre de La
Maquinista - soit 90 000 mètres carrés. C’est une ancienne friche industrielle puisqu’y était
installé un fabricant de locomotives. La Maquinista est l’une des premières interventions de
couverture de la voie ferrée. Il faudra cinq, dix ou quinze ans avant que l’on s’approprie
vraiment cet espace. C’est un exemple d’une approche basée sur l’acupuncture. Le thème de La
Maquinista est « l’oasis dans le désert urbain ». Autour de La Maquinista, il y a une zone
densément peuplée, mais en mauvais état. C’est une ancienne zone industrielle où il n’y a pas
beaucoup d’infrastructures. Nous proposons une oasis qui est exploitée comme centre
commercial.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
en Europe et probablement dans le monde à avoir installé des panneaux photovoltaïques sur un
centre commercial déjà existant pour produire de l’électricité. La première opération a été très
coûteuse. Ces installations existent partout maintenant et nous en sommes très fiers. Pouvons-
nous apporter autre chose à la société ? Nous organisons des visites scolaires dans nos centres
commerciaux, nous avons des grands écrans qui montrent en direct la quantité d’électricité
que nous produisons et comment fonctionne la conversion d’énergie solaire en énergie
électrique. Nous donnons des éléments de comparaison : combien d’arbres sont sauvés chaque
année (150 000) et l’équivalent en nombre de voitures (32 000 voitures par centre commercial).
Puis, nous les emmenons sur le toit pour qu’ils voient les panneaux. C’est très facile à organiser
et cela suscite une interaction sociale et une adhésion au centre commercial.
On m’a demandé où se situe la frontière entre espace privé et espace public. En fait, il faudrait
se poser une autre question : Ya-t-il une telle frontière ? Y a-t-il une limite ? Je dirais que
dans bien des cas, une frontière très ténue sépare le centre commercial de l’espace public et
distingue ces deux éléments. S’il y a une bonne planification, une vision claire, une bonne
collaboration avec les autorités publiques, le centre commercial peut être un bon
complément et parfois un substitut à l’espace public.
Michel Cantal-Dupart, architecte urbaniste
En réaction, je voudrais parler des rêveurs. Pendant très longtemps, on a pensé que les
architectes étaient des professionnels qui oubliaient de mettre des escaliers. Voilà que
maintenant ce sont des rêveurs. Je voudrais simplement rappeler qu’en ce qui concerne Bilbao,
dont nous avons parlé tout à l’heure, les plus grands rêveurs sont ceux qui ont imaginé que
cette ville pouvait devenir une grande ville culturelle. Il s’agissait des promoteurs. L’architecte
n’avait qu’à répondre à un programme. Il a été choisi comme tel, pour y répondre de la façon
dont il a répondu.
Concernant votre frontière entre public et privé, je voudrais vous donner un exemple très précis
de ce que peut vouloir dire un centre commercial performant et de grande qualité, quand il
arrive dans une ville. Cela se passe à Saint-Denis-de-la-Réunion. Près d’une grande déchetterie
qui a disparu, s’est implanté un jour un centre commercial Carrefour. Cela a été une révolution
dans cette ville, d’abord parce que le vin s’y vendait au même prix qu’en France métropolitaine
et surtout, alors que tous les commerces du centre-ville fermaient à 18 heures - à l’heure de la
prière puisque les propriétaires des commerces de centre-ville étaient pakistanais - l’heure de
fermeture du Carrefour était décalée à 20 heures. J’étais à l’époque urbaniste de la ville et j’ai
vraiment vu ce qu’est devenu l’espace public. Les gens venaient en famille se promener dans
cet espace climatisé et couvert et finissaient bien sûr par acheter. C’était dans les années 95.
Cela a été une grande révolution urbaine, mais ce centre commercial est très loin du centre.
Actuellement, nous sommes en concours avec deux groupements et je suis l’urbaniste de l’un
des groupements, pour ramener, à la demande très précise des commerçants du centre, un
centre commercial qui serait plus central, dans la continuité du centre-ville, pour que l’actuel
centre-ville redevienne une galerie marchande. Je complète vos propos en disant que dans ce
cas très précis, l’espace public que sont les commerces dans la rue, cherchent à se reprivatiser
pour devenir comme le centre commercial à l’autre bout de la ville. Je trouve cela assez
passionnant et en tant qu’urbaniste, je trouve formidable de retravailler sur l’inversion d’une
tendance que je trouvais, à l’époque, un peu catastrophique pour le centre-ville.
Charles-Eric Lemaignen, président de la communauté d’agglomération d’Orléans – Val de Loire
Les centres commerciaux sont-ils des espaces privés ou des espaces publics ? S’il s’agit d’un
centre commercial de centre-ville qui est à l’image d’une rue commerçante, à la limite,
pourquoi pas ? S’il s’agit de l’animation commerciale d’une gare, à la limite, pourquoi pas ? Si on
prend sa voiture et que l’on va dans un grand parking pour passer sa journée dans un centre
commercial, on ne peut pas considérer cet espace comme un espace public. Disney World
n’est pas un espace public. C’est un lieu d’attractivité de la ville certes, mais ce n’est sûrement
pas un espace public. Je crois que l’une des priorités des élus locaux est de faire vivre les villes,
qu’elles soient animées et de ne pas tuer les commerces de centre-ville. Si l’on considère
comme des lieux publics tous les centres commerciaux, les conséquences peuvent être
catastrophiques.
Pour le reste, très clairement, pour moi, l’espace public doit interroger tous les acteurs - les
citoyens, les associations, les partenaires privés – mais in fine, celui qui décide n’est que celui
52
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
qui a un mandat démocratique, c’est-à-dire l’élu et lui seul. Cela me semble fondamental quant
à l’espace public.
Simon T. Orchard
J’aimerais revenir sur deux points. Vous avez tout d’abord parlé de l’ouverture de Carrefour, en
1995, jusqu’à 20 heures, alors que les autres commerces fermaient à 18 heures. Lorsque
Carrefour a ouvert, est-ce que les Pakistanais ont changé leurs horaires d’ouverture ? Non, ils
ont continué à fermer à 18 heures. Il y a deux interprétations possibles. Je crois que mon
propos prête à controverse parce qu’il y a une idée préconçue, à savoir que les centres
commerciaux sont en concurrence avec les commerçants du centre-ville, et qu’ils vont
conduire à la fermeture des petits commerces en centre-ville et vont faire que les centres-
villes vont dépérir. Je crois que c’est un débat tout à fait différent de celui que nous avons
actuellement sur les espaces publics.
J’aimerais dire également que les centres commerciaux qui sont bien intégrés et bien conçus
sont des vecteurs d’innovation qui vont booster les commerces existants. Ils vont redynamiser
et faire évoluer les commerces existants. Nous avons fait cette expérience : près d’un centre
commercial, dans le centre-ville, à court terme, des petits commerçants finissent par fermer,
mais six ou douze mois plus tard, un nouveau petit commerçant rachète le magasin qui a fait
faillite et lance un nouveau concept qui est plus adapté. Ce n’est plus simplement un vieux
cordonnier qui répare les chaussures, mais c’est un commerçant qui va faire plusieurs choses
(des clés, etc.). Très peu de magasins restent vides. Le concept évolue. Certains concepts sont
dépassés et ces commerçants se font dépasser par la concurrence.
Très souvent, nous encourageons aussi de nouveaux concepts de vente dans les centres
commerciaux. Il est parfois plus facile, pour les petits commerçants, d’ouvrir leur boutique non
pas en centre-ville, mais plutôt dans un centre commercial. Il est souvent très difficile de
trouver un magasin qui se libère en centre-ville. Si nous facilitons l’accès de ces petits
commerçants aux centres commerciaux et si leur commerce fonctionne bien, ils finissent par
ouvrir une boutique dans les quartiers plus chers du centre-ville.
Je suis d’accord avec vous. Il y a certes un risque et nous ne pouvons pas le nier, mais mon
expérience a montré qu’il ne fallait pas être trop manichéen.
Florence Schaal
Je crois que c’est en effet un autre débat. Revenons à l’espace public, au rôle des acteurs
comme le vôtre dans la conception et la gestion des services publics.
De la salle
Bonjour à toutes et à tous. Je ferai juste un petit témoignage personnel. Lorsqu’on a parlé de
séparation entre espace public et espace privé, on a évoqué la gare ce matin. Je me suis
interrogé et je me suis dit que pour moi, la gare était vraiment un espace public. Quand il s’est
agi des centres commerciaux ou des galeries commerciales, j’avoue que je n’avais pas vraiment
de réponse. J’ai réfléchi et je me suis dit que lorsque je me promène à Paris et que je passe
dans les passages commerciaux, dans les galeries telle que la galerie Vivienne, je me sens
indéniablement dans un espace public. J’ai poursuivi ma réflexion et je me suis dit que lorsque
je suis dans le centre commercial à la gare de l’Est, je me sens dans un espace public et non
pas dans un centre commercial. De même, j’ai pensé à certains petits passages commerciaux
qui existent dans des villes de banlieue parisienne. On peut rentrer par un bout, ressortir par
l’autre, dans un trajet normal. Ce sont des rues commerçantes, c’est une prolongation dont
parlait monsieur. Je ne me sens pas dans un espace privé, mais dans un espace public. Je me
suis interrogé plus finement et je me suis dit que finalement, lorsque j’ai le choix d’y aller pour
faire autre chose que mes courses, dans un trajet normal, je me sens dans un espace public. En
revanche, si je vais dans un centre commercial avec énormément d’attractions – j’ai été
impressionné par l’inventivité et l’attractivité que vous avez développées – je ne me sens plus
dans un espace privé. C’est un simple témoignage personnel.
53
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Antoine Rufenacht
La distinction public/privé d’un centre commercial est très simple pour les hommes politiques.
Lorsque l’on fait une campagne électorale, on peut distribuer des tracts partout dans l’espace
public. Or, si l’on rentre dans un centre commercial, on nous met immédiatement à la porte en
nous disant « privé ».
Ala Al-Hamarneh, chercheur, Centre de recherche sur le monde arabe, Université de Mayence,
Allemagne
Il n’y a pas que les politiques. Les professeurs et leurs étudiants n’ont pas le droit de cité non
plus. Nous avons fait une étude à Dubaï, à Johannesburg et à Hambourg. Dans ces centres
commerciaux, on ne nous a pas autorisés à nous installer avec des étudiants pour faire une
présentation. Lorsqu’on parle de la sphère publique et de la sphère privée, il ne s’agit pas
seulement de savoir qui est propriétaire de quoi. Ce n’est pas une question de sécurité ou de
nettoyage. C’est également une question de comportement de ces espaces, de la manière dont
nous y sommes traités et accueillis. Lorsque que nous avons voulu aller sur la place Nelson
Mandela, à Johannesburg, plusieurs de mes étudiants n’ont pas pu avoir accès au square. Il faut
traverser trois centres commerciaux avant de parvenir au square Nelson Mandela. D’abord,
nous étions blancs puisque nous étions allemands. La moitié des Africains qui ont accès à ce
square sont des héros et nous n’en étions pas. L’accessibilité est le mot clé et elle est un
problème dans les centres commerciaux et les galeries marchandes. Les gens peuvent
percevoir qu’il s’agit d’une sphère publique, mais encore faut-il que les gens suivent les règles,
54
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
font ce qu’ils sont supposés faire. S’ils commencent à agir comme ils le feraient dans un espace
dit public, ils ne sont plus les bienvenus. Je crois qu’il y a là une différence très importante.
Simon T. Orchard
L’accessibilité est un critère de définition des espaces publics. J’aimerais simplement vous
donner très brièvement un autre exemple. Il y a cinq ans, on ne pouvait pas prendre de photos
dans les centres commerciaux ; aujourd’hui, je peux vous assurer que vous pouvez le faire dans
n’importe lequel de nos centres commerciaux, simplement parce que l’attitude a changé et les
mentalités ont évolué. Tout le monde n’est pas forcément d’accord avec cela, mais il est certain
que les mentalités ont évolué.
Julien Damon, professeur associé, Sciences-Po
J’ai une question qui est un peu perverse, mais qui porte exactement sur les sujets que nous
venons d’aborder. Elle est très courte. Dans le cas d’Hambourg, il nous a été dit, pour ce
nouveau quartier d’attractivité HafenCity que nous avons visité l’an dernier avec La Fabrique de
la Cité, qu’il était imposé d’accepter les mendiants pour faire un bel espace public. Est-ce que
vous acceptez les mendiants dans vos centres commerciaux ?
Simon T. Orchard
C’est une question très difficile. Nous ne tolérons pas de comportements qui sont considérés
comme inacceptables sur le plan public. Vous n’êtes pas autorisé à être en état d’ébriété ou de
proférer des insultes. Nous acceptons les sans domiciles fixes, mais nous ne les acceptons pas
s’ils commencent à déranger les autres. Il y a une frontière ténue entre les deux. Je ne peux pas
vous donner une réponse tranchée.
Florence Schaal
Pour rester sur cette question de la frontière entre le public et le privé, Frithjof Büttner, de la
mairie de Hambourg va nous parler des BIDs (Business Improvement Districts). Tous les
espaces publics sont dotés du même service par la collectivité, mais cette dernière à trouver via
le BID, un moyen de solliciter les financeurs privés lorsque ceux-ci souhaitaient plus de
services pour les espaces publics (plus de vert, plus d’éclairage, plus de mobilier)
partenariat public/privé ; pour ma part, je crois qu’il s’agit d’une gouvernance publique. Nous
ne sommes là que pour les aider et leur parler ; nous ne sommes pas vraiment des partenaires
parce que nous n’apportons aucun investissement.
L’objectif est de valoriser le lieu, la rue, le quartier, le voisinage, pour faire augmenter les loyers,
pour valoriser les biens, pour que les clients soient attirés, pour que les gens reviennent et pour
reconquérir des usagers parce que de nombreuses rues ont perdu de leurs usagers et de leurs
clients au profit des centres commerciaux.
Le financement doit se faire par le biais d’une taxe que chaque propriétaire d’immeuble doit
payer, dès que le plan de valorisation du quartier est conçu et mis en place par la ville à travers
une loi locale.
Nous avons appris ce matin que des chauffeurs de taxi et les citoyens étaient des véritables
experts en matière d’urbanisme. Qui sont nos experts dans ces projets de BID ? Ce sont les
propriétaires fonciers qui ont aussi la connaissance de leur propre quartier. Ils savent
exactement ce qui doit être fait pour valoriser le quartier en question.
Pour lancer un projet de valorisation des espaces publics, il y a quatre grandes étapes :
- La phase de préparation. Il faut que l’idée germe, que naisse une vision pour valoriser une
zone, une rue, un micro-quartier, etc.
- Les discussions publiques. Lorsqu’on a un plan, des idées et des mesures concrètes, les
propriétaires fonciers vont voir les partenaires, vont parler avec les locataires, les gestionnaires,
les commerçants et les autorités locales.
- La décision de valorisation. Seuls les propriétaires peuvent décider s’il doit y avoir un plan
de valorisation parce que ce sont eux qui vont devoir payer pour la mise en place de ces
mesures. Si plus de 33 % des propriétaires de la zone sont contre le plan de valorisation et
d’amélioration du quartier, l’initiative sera rejetée. Si moins de 33 % sont contre, la ville fait
passer un décret local. Le plan de valorisation est lancé et la phase de mise en œuvre des
mesures peut démarrer.
Hambourg a été la première ville en Allemagne à mettre en place un fondement juridique pour
la mise en œuvre des ces plans de valorisation des espaces publics.
Sur le premier cliché, dans la partie gauche de l’écran, vous voyez que des poubelles se
trouvent dans une rue commerçante, dans une artère marchande. C’est l’un des plus beaux
quartiers de Hambourg. Qui a envie de faire ses courses dans un endroit où des poubelles
bloquent le passage ? Qui a envie de se reposer sur un banc aussi sale que celui que vous voyez
au milieu de l’écran ? Il y a cette végétation sauvage dont personne ne s’occupe, etc. Sur la
droite, vous voyez qu’il est très difficile de se mouvoir dans des rues très encombrées. Dans
l’espace public, il y a aussi des aménagements qui ne fonctionnent plus, qui ne sont plus
adaptés ou qui sont sous-utilisés. Il y a aussi des simili espaces verts qui ne servent à rien. Il y
avait un bac à fleurs dans lequel tout le monde jetait ses déchets ; maintenant, c’est un bac à
déchets. A droite, vous voyez également les conséquences du vandalisme et d’incivilité. En bas,
quelqu’un fait pipi contre une armoire électrique, en plein milieu d’une zone commerçante. On
peut régler la plupart des problèmes grâce aux plans de valorisation mais pas les problèmes
sociaux.
Quelles sont les mesures de ce plan de valorisation ? Il s’agit d’actions de construction,
dans les espaces publics. Il s’agit d’aménagements de plantations, de nettoyage. Il faut que ce
soit comme un centre commercial, sans que ce soit un centre commercial. Dans ce quartier, on
n’a pas le droit de faire des choses à la place du service public, c’est-à-dire réparer le
revêtement de la chaussée, réparer les trottoirs, car ces actions sont financées différemment.
Hambourg a maintenant neuf zones visées par des BID – des plans de valorisation des zones
commerçantes et cinq autres sont dans les tuyaux.
- Le premier projet est celui de Neuer Wall. C’est une rue commerçante. On a investi dans
l’aspect de la rue, la valorisation de la rue, le mobilier urbain pour plus de trois millions d’euros.
Il y a maintenant un contrat de six ans qui porte sur les services, sur le marketing (les fleurs
sont changées tous les trois mois, une fois par saison).
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
économique territoriale et qu’elles ont donc le droit en retour à ce que la ville leur fournisse un
environnement urbain de qualité ? Pour l’instant, on entend plutôt le second discours, mais je
serais le plus ravi des hommes si de telles initiatives pouvaient se développer en France.
Claire Tutenuit, déléguée générale, Entreprises pour l’environnement
En France, des associations de commerçants se cotisent pour améliorer l’éclairage, à beaucoup
plus petite échelle que ce que vous ne l’avez décrit bien sûr. Quel est l’apport spécifique de la
ville ? Est-ce que la ville peut les obliger à payer ? Une démarche purement volontaire ne
marcherait pas. Après plusieurs années d’expériences, avez-vous une idée du retour sur
investissement ? Avez-vous des données en la matière ? Est-ce qu’il y a une augmentation de la
fréquentation par exemple et des ventes ?
Frithjof Büttner
La ville peut aider. Nous avons une petite équipe qui aide ces zones et les propriétaires sur
leurs projets. Nous pouvons dire quelles sont les limites du projet, dire par exemple qu’il n’est
pas possible de retirer la pierre noire qui est utilisée au centre-ville. Nous jetons un coup d’œil
à leur plan de valorisation, nous leur disons ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne doivent pas
faire. Nous centralisons les moyens, ce qui est important. J’ai parlé de la loi pour la valorisation
des zones du centre-ville. Tout le monde doit payer la taxe, même ceux qui sont contre le plan
de valorisation. C’est une taxe obligatoire et elle alimente le plan de valorisation. Cela permet
de faire ces actions parce qu’il y a un budget. Si toute la démarche se faisait sur une base
volontaire, nous réussirions au mieux à recueillir 25 % des moyens nécessaires. Grâce à cette
loi et à ce décret, les propriétaires ont les moyens de faire tout cela. C’est ce qui explique que
les projets ont été menés à bien. Il faut au moins deux ans pour faire voter le projet. Parfois, il
faut deux ans pour recueillir les 200 000 à 300 000 euros pour la seule phase de planification.
Si à la fin, il y avait encore une incertitude sur la possibilité d’obtenir tous les moyens, rien
n’irait de l’avant.
Je tiens à préciser que chaque pierre qui est posée nous appartient, chaque arbre qui est planté,
le long de la rue, est public. Pour le secteur privé, la clientèle a augmenté, tout comme la valeur
de l’immobilier et tout est plus propre. C’est donc une opération intéressante. Dans ces rues,
les loyers augmentent parfois de 50 % par mètre carré, ce qui finance finalement l’opération.
Les grands propriétaires payent jusqu’à 150 000 ou 200 000 euros pour le projet, mais avec
l’augmentation des loyers, ils rentrent dans leurs frais. Certains des propriétaires immobiliers
répercutent leurs frais sur les loyers et se refont ainsi auprès des locataires.
De la salle
Une question technique. Est-ce qu’à la fin du processus, les commerçants sont les mêmes
qu’au départ ? Est-ce que cette opération renouvelle un peu les commerçants ? Y a-t-il un
turn-over ? Je ferai une autre observation. En fin de compte, n’importe quelle valorisation est
bonne. Il y a peut-être peu de valeur ajoutée, mais quel est l’effet sur la clientèle ? Est-ce que
certaines personnes se sentent exclues parce que tout d’un coup, le quartier devient trop
luxueux pour elles ?
Frithjof Büttner
Est-ce que les commerces changent ? Dans la loi, nous avions envisagé de taxer les
commerçants. C’est ainsi que le système fonctionne au Royaume-Uni, avec une taxe payée par
les commerçants et non pas par les propriétaires. Les propriétaires immobiliers, à notre avis,
sont présents dans une zone pour le long terme, les magasins, parfois, changent et se
succèdent. Chaque année, il y a des marques qui apparaissent et qui disparaissent. Pour nous, il
était donc important que ceux qui travaillent à la planification des espaces publics urbains
inscrivent leur action dans le long terme. D’où le dialogue avec les propriétaires. Cette loi fait
intervenir les propriétaires fonciers et immobiliers.
Si la qualité change, les loyers augmentent. Si on améliore la qualité d’un quartier, certains
commerçants vont disparaître, mais d’autres commerces qui peuvent supporter des loyers plus
élevés vont ouvrir. C’est un processus normal dans une ville. Si l’on essayait d’empêcher cela,
on empêcherait toute valorisation urbaine.
58
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Florence Schaal
Est-ce que la loi prévoit des crédits d’impôts, des défiscalisations pour ceux qui investissent
dans ce projet ?
Frithjof Büttner
Non.
Florence Schaal
Ils ont donc une fiscalité normale et un impôt supplémentaire.
Frithjof Büttner
Certes, mais pour une période maximale de cinq ans. Ensuite, on repart à zéro.
Catherine Barbé, directrice de l’aménagement et de l’urbanisme, La Société du Grand Paris
J’ai une question sur le niveau de dépenses acceptable pour le public. Vous nous avez montré
des zones où il y avait énormément de places de stationnement, près d’un bâtiment important.
Sur la photo suivante, les voitures avaient disparu. Est-ce que cela signifie que dans le plan, le
financement de la la construction d’un parking a été prévu, ce qui est très cher ? Est-ce que la
ville a participé au financement du parc de stationnement ?
Frithjof Büttner
Les personnes qui s’occupent du budget de la ville ont dit qu’il ne fallait pas perdre le
stationnement parce qu’il est une source de recettes, mais que si nous avions un bel espace
public, nous pouvions nous permettre de perdre les recettes venant du parking. Vous avez vu le
grand bâtiment qui était sur cette place. Il appartient à la ville. En fait, il était important de faire
de cet endroit une belle place, avec de beaux arbres. Certains arbres ont soixante ans. On a
amélioré le cadre de vie sur cette place ; nous avons pensé que le jeu en valait la chandelle et
que cela valait la peine de perdre quelques recettes de parking. Les sociétés privées devraient
investir dans l’ouverture des lieux, si on améliore le lieu et si on a le budget. Dans ce cas précis,
les deux éléments étaient réunis.
Florence Schaal
Nous accueillons maintenant Rémy Pagani, ancien maire de Genève et actuellement conseiller
sur les questions urbaine à la Ville de Genève. Vous allez, dans la continuité de ce que l’on
entend depuis ce matin, nous parler de la place de plus en plus importante des citoyens dans la
gouvernance des espaces publics et du fait que nous avons besoin de plus en plus de leur
acceptation, de leur concertation et de leur adhésion au projet.
59
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
passage, fortement structurant dans la ville. Il forme l’articulation entre la vieille ville et les
instituions universitaires des Bastions et de la Jonction. Il crée aussi le lien nord-sud entre la
gare et le futur quartier Praille-Acacias, Vernets dont certains d’entre vous ont peut-être
entendu parler et dont la mutation de zone industrielle en extension de la ville se prépare, avec
un grand enjeu en matière d’espaces publics. Nous avons la particularité, non pas d’avoir des
friches industrielles, parce que cette zone fonctionne très bien en tant que zone industrielle,
mais nous voulons la changer pour en faire une autre zone, contrairement à des villes qui ont
été placées dans des situations économiques différentes.
parking de plus de 7 800 places a été construit en sous-sol, sous la plaine et le projet d’y faire
transiter une voie express souterraine ne sera abandonné qu’à l’issue d’un résultat serré du
référendum qui contestait d’ailleurs le parking. En Suisse, toutes les lois promulguées sont
soumises à référendum ; si 4 000 signatures sont récoltées , la population a alors le droit de se
prononcer.
Jusqu’où les autorités peuvent-elles aller dans le contrôle et l’organisation des usages ?
A mon avis, une action publique responsable doit se limiter à la réorganisation du
débordement, accompagnant le développement, prolongeant la ville et ses besoins, tout
en se gardant une action autoritaire. Pierre Soulages, dans « Noir lumière », un livre
d’entretiens avec François Jaunin, illustre cette problématique en réfléchissant ainsi sur le
processus de construction d’un tableau : « Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela tombe
en morceaux. Nous l’organisons à nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux ». Je vous
laisse méditer cette petite phrase.
Il s’agit donc d’aménager le vide puisque cette plaine doit rester vide. Tel était le défi des
urbanistes qui se sont penchés sur cette question. Je vous cite aussi Victor Hugo « Ainsi, durant
les 6 000 premières années du monde, l’architecture a été la grande écriture du genre
humain ». On a parlé beaucoup d’écriture aujourd’hui et hier et je crois qu’il faut être calé dans
cette lecture de l’urbanisme. Le vide est ici un parc qui a été offert à la ville de Genève. Il n’a
donc pas coûté très cher. En revanche, l’entretien et l’organisation de ce vide sont plus
compliqués et plus coûteux. Autant dire que le quidam ne voit pas en quoi cela change grand-
chose. Il y a toujours du vide au centre, certes unifié, et des arbres autour. Il se demande
pourquoi cela coûte si cher. En fait, le projet final que vous voyez a coûté 40 millions de francs
suisses, soit 31 millions d’euros. Pourquoi remplacer tous ces arbres apparemment en bonne
santé ? Pourquoi l’entretien coûte-t-il si cher alors qu’il n’y a apparemment « rien » (650 000
francs, soit 600 000 euros environ) ?
Pour le responsable politique de l’aménagement que je suis, ma vision politique a été non
seulement de valider le long processus qui a mené à l’aboutissement de ce projet, mais aussi
de m’opposer à ce que ne réapparaissent les clôtures, laissant ainsi la place à la cohabitation de
toutes les citoyennes et de tous les citoyens dans cet espace public. J’ai aussi refusé toute
construction en dur et j’ai fait même démolir une station électrique qui était une sorte de
verrue, construite dans les années 50.
Finalement, le projet de la plaine de Plainpalais, c’est donner droit aux intérêts économiques
actuels de la cité, notamment à ceux des habitants qui se pressent dans les villes et qui
cherchent des espaces de détente. Par exemple, certains membres de notre cité ne peuvent
plus partir en voyage et se réapproprient les parcs. D’autres qui sont au chômage, se
réinventent un petit boulot de marchand. D’autres, qui sont commerçants et qui ne peuvent
plus payer les loyers d’une arcade, du fait de la spéculation foncière qui s’étend dans la ville,
comme dans toutes les villes, se satisfont d’une étale, comme certains de leurs grands-parents.
Tous ces besoins participent-ils à cette écriture urbaine ? A mon avis, ils participent à une
écriture urbaine. Il faut poser un cadre de réflexion, un cadre de discussion et de bons heurts.
Vous voyez le projet final. C’est une photo de synthèse. A la périphérie, il reste beaucoup de
place. J’en viens à parler des arbres. C’est un espace de frottement entre les habitations qui
encerclent la plaine, la rue qui la délimite et le début du parc. Cette volonté a été très difficile à
faire passer au sein de la population. Nous sommes ici au bord de ce que j’appelle le frottement
entre les habitations et l’espace vide. Notre objet transitionnel a été les arbres. Il s’agissait de
montrer à la population qu’ils étaient en mauvais état, qu’ils avaient subi des dégâts, des
blessures et des conflits d’usage. Vous voyez, sur l’image du bas, que certains marchands
s’appuient sur ces arbres pour valoriser leurs marchandises. Le projet prévoit donc la
reconstitution d’une triple rangée d’arbres, tout autour de la plaine et l’ajout d’arbres au-dessus
des places de jeux et de la pointe sud. Au final, il y aura une trentaine d’arbres supplémentaires
dont les conditions de vie seront sans commune mesure avec la situation actuelle. De plus,
nous ferons l’effort de conserver en place les arbres les plus remarquables et de transplanter
les plus jeunes. Cela va nous coûter de l’argent, mais au lieu de tout remplacer pour définir un
meilleur écartement, nous avons décidé de sauvegarder certains arbres dignes d’intérêt.
Les arbres sont devenus, d’une certaine manière, nos objets complexes de passage entre la
résolution du frottement entre le plein des maisons et le vide de l’espace central de la plaine.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Ce fut un travail minutieux, issu d’une concertation avec les utilisateurs. Nous espérons que
cette disposition permettra à terme de réconcilier les usages avec la vocation d’espace public
majeur au cœur de la ville de cet espace. Vu de dessus, nous avons bien à faire une écriture
dans laquelle les êtres humains pourront se mouvoir.
Nous avons déjà réalisé en partie cette vocation d’espace public majeur de la plaine puisqu’un
peu à l’image de ce que nous avons vu dans les Ramblas de la Mina, nous avons commencé en
nous disant que nous verrons ensuite si nous arriverons à poursuivre le processus. Je
vous montre une photo d’avant qui vous permet de voir la différence. Nous en sommes
maintenant à cette étape. C’est aussi le fruit d’un dialogue intense avec les utilisateurs.
Aujourd’hui, le cirque qui s’installe bénéficie d’une surface drainée, ce qui est un avantage
incontestable pour les forains. L’approvisionnement des caravanes en énergie se fait par un
réseau souterrain, accessible par des trappes disséminées à intervalles réguliers. C’est aussi un
avantage certain d’amélioration du déploiement de ces activités. La population s’est
rapidement réappropriée un espace où elle n’osait simplement plus mettre les pieds depuis des
années. Reste la question des arbres. Il faut continuer à dialoguer, non seulement avec les
futurs usagers qui sont désormais acquis à la cause, mais aussi avec le public qui doute et qui
peut encore s’exprimer par les urnes et mettre en péril ce projet. Dans ce sens, nous allons
organiser, l’été prochain, sur la plaine elle-même, une exposition qui expliquera aux passants le
sens de nos démarches. Nous avons essayé de nous associer à l’école d’art et de design durant
six mois. Vous voyez sur l’image la projection d’un film. Pour regarder les travaux, une
étudiante a accroché une caméra à une pelle mécanique. C’est encore une façon d’étonner les
gens à propos d’un lieu qu’ils croyaient pourtant bien connaître. Il ne suffit pas de faire de la
démonstration par l’exemple. Il faut ébranler les gens dans leurs intimes convictions,
dans leur conscience. Somme toute, on essaie d’accrocher du vide autour de quelque
chose qui doit donner un semblant de sens.
Florence Schaal
Est-ce que cette consultation des Genevois a été importante ? Avez-vous procédé en plusieurs
étapes ?
Rémy Pagani
Deux fois par an, nous avons eu des réunions avec l’ensemble des utilisateurs, nous avons
soumis le projet et nous avons discuté et négocié, comme des marchands de tapis, les espaces
entre les arbres par exemple, la matière mise en place au centre de cette plaine, par quel bout
les travaux allaient commencer, etc. Toutes les étapes de construction et d’urbanisme ont été
discutées avec la population et dans les assemblées, les gens défendaient leurs intérêts. En ce
qui concerne le cirque par exemple, pour planter des pieux, le sol n’était pas très solide. Nous
avons dû mettre une gouge de fond pour essayer de les rassurer et cela fonctionne très bien.
Pour finir, nous nous sommes tous mis d’accord.
Claude Grandemange, adjoint au maire délégué au suivi des travaux sur le domaine public, Mairie de
Nancy
Nous sommes tous confrontés à ce problème des chiens. Vous en avez parlé au début, mais à
la fin, vous les avez oubliés.
Rémy Pagani
Ce projet a mis dix ans à voir le jour. Il y a dix ans, une première expérience de gore a été faite
et nous nous sommes aperçu que les chiens détestaient faire leurs besoins sur ce gore. Quand
ils le faisaient, cela se voyait très rapidement et les citoyens pouvaient le contrôler. Dans une
pelouse, on ne voit pas très bien ce qui se passe. Avec la mise en place de la moitié de cet
espace public, nous avons constaté qu’il y avait beaucoup moins de problèmes en la matière.
Nous avons beaucoup plus de problèmes maintenant en ce qui concerne les bouteilles cassées
parce que cet espace est utilisé quasiment 24 heures sur 24 et nous avons des problèmes
d’entretien pour lesquels nous n’avions pas prévu une somme pareille. Nous avons plus de
problèmes d’entretien que des problèmes d’excréments de chiens qui se reportent ailleurs.
Florence Schaal
Comme disait Cynthia Nikitin ce matin, tout n’est jamais fini.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
De la salle
Permettez-moi de souligner d’abord l’intelligence de votre propos et de vous remercier pour la
place que vous avez donnée à l’Homme non pas en simple utilisateur, mais aussi en tant
qu’acteur. J’ai l’impression que chez vous, ce dialogue est une nécessité et qu’il est structurant.
J’ai une question. Vous avez souligné le rôle historique de cette place et vous avez sans cesse
fait référence à ce que j’appellerais le mythe fondateur, le besoin organique d’évolution d’une
ville. J’ai l’impression que chez vous – vous me contredirez peut-être – l’histoire fait partie du
présent pour pouvoir penser le futur. Est-ce que vous avez pris en compte l’histoire de cette
place pour essayer de la conjuguer avec les attendus présents et pour être sûr que votre objet
sera encore moderne et utile trente ans plus tard ? Même si vous êtes riches, on fait des
investissements pour qu’ils durent un peu.
Rémy Pagani
J’ai dit qu’il y avait des options politiques, je les ai exprimées. Ma volonté est de faire en sorte
par exemple que ce lieu soit une respiration, même matérielle. On apporte son échoppe le
matin. Le matin, il y a une file d’attente des brocanteurs parce qu’il faut prendre un numéro et
s’inscrire, on s’installe et le soir, il n’y a plus rien, il y a la machine qui passe et qui nettoie. Je
trouve que l’histoire de ce lieu est préservée. Nous faisons un pari sur l’avenir, mais je pense
que nous aurons de plus en plus besoin de ces espaces de respiration et de détente parce que
nous allons vers une société qui malheureusement, va être de plus en plus limitée dans ses
déplacements du fait de l’effet de serre. C’est une option qui respecte l’histoire et qui en fait
autre chose.
Je voulais juste revenir sur le débat que nous avons eu tout à l’heure sur les centres
commerciaux, pour montrer aussi que l’on se fonde sur le passé. Nous avions une quinzaine de
cinémas dans le centre-ville, beaucoup ont disparu et ont été remplacés malheureusement par
des centres commerciaux. Dernièrement, un cinéma allait être remplacé par un centre
commercial et j’ai décidé de faire opposition. C’est un cinéma tel que vous pouvez l’imaginer.
En fait, nous nous sommes aperçus qu’il n’était pas possible de réinstaller un cinéma, mais
nous allons essayer d’y mettre un lieu de danse, qui corresponde à une activité culturelle pour
la ville. Il ne s’agit pas de faire la même chose, mais d’essayer de maintenir, dans la rue, une
activité. Par ailleurs, on construit, dans cette rue, une crèche et des immeubles qui sont
relativement bon marché. Nous tenons aussi à maintenir cette activité culturelle et sociale
dans nos rues par la transformation, en évitant de se bloquer sur un aspect passéiste, tout en
tenant compte de l’histoire. A quoi sert-il de construire des nouvelles salles de spectacle alors
que nous en avons sous la main et que nous pourrions les transformer de manière intelligente ?
De la salle
Je voudrais poser une question et faire aussi une remarque pour relier quelques-uns des
exposés. J’ai beaucoup aimé que vous parliez du bon-heurt et que vous disiez que le heurt ou le
conflit d’usage est plutôt source d’enrichissements ou d’innovations que de pénibilité. L’idée
même qu’il puisse y avoir aujourd’hui plusieurs usages ou une complexité d’usages, me paraît
un signe intéressant d’innovation. Nous avons affaire à des objets d’innovation. Nous sommes
réticents à l’incertitude conceptuelle de ce qu’est aujourd’hui un espace public, nous sommes
réticents qu’il soit à la fois public et privé, qu’il soit à la fois pour des usages fonctionnels et
culturels. Nous aimerions avoir des frontières entre des notions, que tel espace soit privé, que
tel autre soit public, qu’untel serve plutôt aux chiens, etc. Il me semble qu’au contraire, il faut
que nous acceptions que les champs d’innovation soient des champs d’incertitude sur les
usages. Vous parlez d’un vide qui s’appelle Plainpalais, ce qui est une conjonction assez drôle.
C’est à la fois du plein et du vide. Votre beau losange est une sorte d’espace expérimental dans
lequel on ne sait pas trop à quoi on a affaire. C’est peut-être ce qui en fait un champ
d’innovation.
Je finirai par une question. Envisagez-vous que votre losange puisse donner lieu encore à tout à
fait autre chose dans cinq ou dix ans ? Il y a sûrement des usages et des destinations auxquels
vous n’avez pas encore pensé et qui pourraient venir de l’intervention d’autres acteurs auxquels
vous n’auriez pas encore pensé.
Rémy Pagani
64
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Je crois que ce matin, il a été dit quelque chose de très intelligent auquel je regrette de ne pas
avoir pensé. Je crois qu’il faut laisser la possibilité, dans les espaces publics, au hasard des
rencontres. Une cité est d’abord des lieux de rencontres, des lieux où l’on trame des choses
ensemble, que ce soient des choses un peu bizarres ou des choses très intelligentes, très
respectables, très organisatrices. On doit laisser des espaces dans lesquels le hasard des
rencontres peut se passer. Malheureusement, dans les centres commerciaux, non
seulement, on ne peut pas distribuer des tracts, mais il y a toute une série d’interdits parce que
tout est orienté vers la marchandisation. C’est limité. A terme, ce hasard qui fait notre vie à tous
ne pourra pas se perpétuer dans ces lieux, mais il devra se perpétuer dans les lieux que nous
aménageons. Si je dois poser quelque chose dans ma ville, ce serait pour moi de réussir à faire
cela. Je crois que nous sommes dans la bonne direction. Je vous remercie d’ailleurs, je suis tout
à fait d’accord avec ce que vous avez dit.
Florence Schaal
Merci. Rémy Pagani, nous allons vous souhaiter de réussir le hasard. Monsieur Rufenacht, vous
souhaitez réagir.
Antoine Rufenacht, ancien président, Communauté d’agglomération du Havre
Je ne veux certainement pas tirer les conclusions d’une journée particulièrement riche, mais
peut-être réagir un peu à chaud sur un certain nombre de choses que j’ai entendues.
Je voudrais d’abord rappeler, en ce qui concerne les élus, un certain nombre de contraintes. Ces
contraintes sont lourdes par rapport à l’aménagement d’un espace public. Il y des contraintes
financières que les élus invoquent souvent, quelquefois à tort d’ailleurs. Je crois que lorsqu’un
maire a de grands projets, il trouve les financements. En tout cas, je l’ai vécu en tant que maire
du Havre. Si l’on a des projets, on trouve des partenaires (l’État, la région, le département, la
Caisse des Dépôts, etc.). C’est parce qu’on n’a pas de projets que l’on ne finance pas des
dossiers. A mon avis, la contrainte financière est moins lourde qu’on ne le dit souvent.
Il y a par ailleurs des contraintes dans la concertation et le dialogue. Il est en effet un exercice
difficile, indispensable dans une démocratie municipale, que d’engager le dialogue très en
amont, que de tenir compte des points de vue des uns et des autres. On se heurte à un certain
nombre de difficultés. La première, c’est une très grande ignorance de beaucoup de nos
concitoyens sur l’évaluation d’un projet. Ils ne savent pas très bien comment il va se faire, ce
qui va être réalisé ; ils ont parfois assez mauvais goût, alors que nous essayons de leur donner
meilleur goût.
Il y a aussi des contraintes très fortes lorsque des habitudes sont prises. Nous avons parlé de la
plaine du Plainpalais. C’est un espace que je connais un peu. C’est un espace qui a été
abandonné en quelque sorte pendant plusieurs décennies. Avoir le courage pour le maire de lui
trouver une destination différente demande beaucoup de concertations et implique beaucoup
de difficultés. On se heurte à des conflits qui sont particulièrement rudes, avec certaines
catégories de populations. Je pense par exemple aux forains. Certains maires qui sont ici ont
peut-être éprouvé, comme je l’ai éprouvé ou comme Jean Lecanuet l’avait éprouvé à Rouen, des
difficultés lorsqu’ils ont demandé à des forains de libérer un espace public qu’ils occupaient
depuis des décennies, pour aller dans un autre espace public, aussi bien aménagé. En cas de
désaccord, les forains bloquent l’entrée de la ville pendant trois jours avec des énormes
camions. Si vous n’avez pas préparé le dossier très en amont et si vous n’avez pas trouvé des
compensations financières ou des interlocuteurs à peu près acceptables, vous êtes obligés de
céder car les forains sont capables de bloquer une ville. C’est une contrainte très difficile dans
le dialogue d’un maire.
Il y a aussi des contraintes de territoire. Maintenant, avec l’intercommunalité en France,
les contraintes sont peut-être moins lourdes ; en tout cas, elles sont peut-être un peu
différentes. J’y pense à propos des centres commerciaux. Nous n’avons pas évoqué le sujet tout
à l’heure, j’ai trouvé l’exposé très intéressant. Le vrai problème du centre commercial est de
savoir où il s’implante par rapport à la grande ville. Pendant des années, les centres
commerciaux se sont implantés à la périphérie des villes, ce qui avait inexorablement pour
conséquence un appauvrissement des centres-villes et la nécessité d’injecter de l’argent public
pour revitaliser ce centre-ville. Ce ne sont pas les mêmes qui payent et qui reçoivent. C’est la
commune d’accueil du centre commercial qui reçoit l’essentiel du produit foncier et, autrefois,
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
l’essentiel de la taxe professionnelle, alors que c’est le maire de la ville centre qui doit faire des
aménagements extrêmement coûteux. Il y a donc un conflit de territoire nécessairement fort
entre les élus, tout simplement parce que les enjeux financiers sont tout à fait considérables. Il
ne s’agit pas de récuser les centres commerciaux, mais il s’agit de faire en sorte que cet
aménagement des centres commerciaux puisse se faire avec une mutualisation des avantages
et une mutualisation des contraintes. Je crois que c’est très important.
Je reviens sur une autre contrainte que j’ai oubliée. C’est la contrainte du temps.
L’aménagement de la plaine du Plainpalais et le projet 22@ à Barcelone sont des projets sur dix,
quinze ou vingt ans. Or, le temps, pour un maire, est de cinq ou six ans. Il n’a pas le choix ; son
fonds de commerce, c’est l’électeur. Il faut faire en sorte que dans un espace beaucoup plus
réduit, il puisse apporter à ses concitoyens et à ses électeurs la démonstration que le travail a
été très bien fait. Vis-à-vis d’aménageurs, d’architectes ou d’urbanistes qui ont de très beaux
projets dont la visibilité n’est pas immédiate, cette contrainte pose des problèmes
extrêmement sérieux et exige de voir quels sont nos objectifs de temps qui ne sont pas du tout
les mêmes. Je crois qu’en ce sens, l’intérêt d’un dialogue comme celui que nous avons depuis
hier, est important.
Je voudrais revenir un instant sur la gouvernance. J’ai écouté avec intérêt Renaud Muselier
parler des problèmes de Marseille. Je suis devenu maire du Havre en 1995 et j’ai démissionné
de mon mandat de maire pour permettre à un jeune successeur de continuer la chose pendant
quelques années. Je ne suis donc plus maire, mais je sais comment nous avons procédé
pendant quinze ans. Je crois que nous avons eu une gouvernance assez exemplaire. Nous
avions d’abord une équipe municipale dans laquelle il n’y avait pas de groupes politiques ; nous
étions une équipe municipale totalement soudée. Nous avons été élus sur le thème « Fiers
d’être havrais » et depuis 1995, nous sommes tous fiers d’être havrais. J’observe d’ailleurs que
beaucoup de nos adversaires utilisent maintenant à tort cette appellation qui est une
appellation contrôlée et qui nous appartient.
Nous sommes arrivés aussi à mettre en place une gouvernance que je crois assez
exceptionnelle entre les différents partenaires. Nous nous réunissions, président et directeur
du port autonome, président et directeur de la chambre de commerce et d’industrie, la
communauté d’agglomération que je présidais, le maire et leurs directeurs, avec un ordre du
jour et avec le souci de mettre à plat tous nos sujets. Nous n’étions pas nécessairement
d’accord sur tout, mais systématiquement, tous les sujets qui nous étaient communs étaient
mis en discussion et nous avons toujours trouvé des points d’accord, avec la prédominance
nécessaire du politique. Nécessairement, les dirigeants du port ou les dirigeants de la chambre
de commerce et d’industrie reconnaissent que c’est le politique qui a la légitimité
démocratique. Je crois que nous sommes arrivés à des choses intéressantes.
Pour ceux qui connaissent un peu la vallée de la Seine, un pont a été construit et inauguré en
1995, le pont de Normandie qui relie la Basse et la Haute-Normandie à la hauteur du Havre. J’ai
eu l’idée de proposer aux élus de l’estuaire de la Seine de se réunir d’une manière très
informelle. Nous ne nous parlions pas avant. De l’autre côté de l’eau, c’était l’ignorance absolue.
Pour se voir, il fallait passer un bac ou faire des dizaines de kilomètres. J’ai réuni tout le monde.
Au départ, cela ne s’est pas très bien passé. Il y avait une méfiance très forte, notamment à
l’égard de la grande ville que je représentais de la part des communes rurales et des
communes de l’autre côté de l’eau, du Calvados. Maintenant, nous sommes arrivés à ce que ce
comité de l’estuaire existe et travaille en commun. Nous sommes partis dans une démarche
que je crois intéressante. Ce n’est pas une démarche de gouvernance ; c’est toujours une
structure qui n’a pas de statut juridique. Nous sommes partis sur une démarche de
communauté de projets, pour faire en sorte que sur un certain nombre de projets qui nous
sont communs, l’un des élus, avec une petite équipe, bâtisse un projet. Certains élus
s’occupent par exemple du développement du tourisme sur lequel nous avons pris du retard en
Normandie. Il se trouve que ce travail est dirigé par monsieur Augier, le maire de Deauville, ce
qui paraît assez justifié. Nous avons une autre communauté de projets sur l’industrie et le souci
du développement durable sur laquelle travaillent plutôt les maires des communes
industrielles. Nous avons une autre communauté de projets sur les transports en commun
dans les relations domicile/travail. Nous travaillons avec l’idée que les groupes de travail se
mettent en place et que le financement des projets soit assuré avec une clé financière qui
dépendra de l’intérêt que chacun des territoires porte au sujet. Il est assez normal que
66
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Deauville finance un peu plus le tourisme que telle petite commune industrielle, mal située
dans l’estuaire de la Seine. En revanche, en ce qui concerne les relations domicile/travail, la
répartition est un peu différente.
Sur le tramway, j’entendais tout à l’heure Renaud Muselier parler des difficultés. Nous avons
réussi à faire financer les 400 millions d’investissements du tramway du Havre, qui fait
quatorze kilomètres et qui va être inauguré en principe le 12 décembre 2012, par la
communauté d’agglomération, alors que le tramway est entièrement situé sur le territoire de la
ville centre. Le projet a été adopté à l’unanimité du conseil communautaire. J’appartiens, en ce
qui me concerne, à la majorité présidentielle et j’ai trois collègues communistes, deux
collègues socialistes ; pourtant, le vote a été unanime. Quand on arrive à y passer un peu de
temps, à expliquer que l’intérêt général prévaut, on arrive finalement à tous se mettre d’accord
sur des grands projets parce que tout le monde se rend compte que chacun est gagnant-
gagnant. Je crois que c’est assez exemplaire et assez réussi. Je souhaite que mon successeur
puisse faire encore mieux que ce que nous avons fait depuis quinze ans. Enfin, je ne peux pas
résister au plaisir de parler du projet du Grand Paris, en ce qui concerne son ouverture vers le
port du Havre et vers sa façade maritime. C’est trop important pour la ville que j’ai longtemps
représentée. Vous savez que le Président de la République a fait une consultation sur le Grand
Paris, vous savez peut-être qu’un urbaniste qui s’appelle Antoine Grumbach a repris les thèses
de Fernand Braudel disant qu’une ville monde n’était pas une ville monde si elle n’était pas
ouverte sur les océans et que par conséquent, si Paris avait une vraie ambition de ville monde,
il fallait qu’elle trouve le moyen de s’ouvrir vers sa façade maritime. La façade maritime de Paris
est évidemment la vallée de la Seine, la ville et le port de Rouen et le débouché avec
l’agglomération du Havre. C’est un projet sur lequel nous avons travaillé, sur lequel nous avons
fait déjà un colloque, le premier colloque qui a eu lieu au Havre et que j’avais co-présidé avec le
maire de Paris, Bertrand Delanoë et avec le président de l’agglomération de Rouen, Laurent
Fabius. Un second colloque aura lieu à Rouen dans quelques jours et un troisième colloque
devrait intervenir à Paris à l’automne, avec le souci commun de faire avancer ce dossier. Un
millier de personnes ont assisté à ce colloque. Il y avait tous les élus, de toutes tendances, de
l’Ile-de-France et des deux Normandie, il y avait les responsables économiques, les urbanistes,
les architectes, les associations, les écologistes, pour que tout le monde puisse s’exprimer. Je
crois que nous sommes partis sur un projet qui a été lancé par le chef de l’Etat, mais dont les
élus locaux, à la fois les élus politiques et les responsables économiques se sont emparés en
disant qu’il était pour nous une chance extraordinaire. L’idée est de faire en sorte que le port du
Havre puisse devenir enfin le grand port du nord-ouest de la France et d’une partie de l’Europe,
que nous ne soyons pas pour l’essentiel approvisionnés par Anvers et par Rotterdam, ne ce
serait-ce que parce que cela représente en termes d’emplois et en termes d’aménagements un
enjeu très important. Le Président de la République s’est engagé sur la réalisation d’une ligne à
grande vitesse qui permettrait de libérer un sillon ferroviaire pour le fret. Il s’agit d’un projet
extrêmement ambitieux, extrêmement fort qui sera, je crois, le projet d’aménagement du
territoire essentiel lancé sous ce quinquennat et qui, je l’espère, sera repris en 2012, quels que
soient les résultats de l’échéance présidentielle. C’est un projet d’intérêt national que nous
devons pousser. Je terminerai mon propos en vous faisant part de deux citations qui ne sont
pas de moi. Hier soir, j’étais à une remise de décoration, à la remise de la cravate de
commandeur de la légion d’honneur à l’un de mes amis qui s’appelle Jean-Pierre Duport qui a
été préfet d’Ile-de-France. Il a fait deux citations que j’ai trouvées très sympathiques et que j’ai
notées tout de suite. La première est une citation de Woody Allen : « Le futur, c’est difficile de le
prévoir, surtout quand on parle de l’avenir ». L’autre citation, plus sérieuse, que je trouve belle,
mais dont je ne connais pas l’auteur, est la suivante : « L’avenir, on ne peut pas le prévoir, mais
il faut le préparer ».
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Florence Schaal
Dans cette session, nous allons échanger sur les nouveaux usages des espaces publics.
Je vous propose de commencer par Isabelle Corten, architecte – conceptrice lumière qui est à
l’initiative du « social light movement ». Puis Christian Caye, délégué au développement
durable de VINCI, nous présentera l’outil d’analyse de cycle de vie des quartiers pour répondre
à la question comment les espaces publics contribuent-ils à l’adaptation climatique ? Sylvie
Spamlacin-Roma, vice-présidente de IBM-Smarter Cities évoquera les nouveaux usages des
espaces publics via les NTIC.
Nous avons beaucoup parlé d’espaces publics et je vous propose de les envisager la nuit : dans
les pays du Nord – je viens de Belgique –, on vit la moitié de l’année dans la nuit. Réfléchir à
ces espaces publics une fois la nuit tombée est vraiment très important.
Je me définis comme « urbaniste lumière » : je travaille principalement sur les villes. C’est un
métier de funambule parce que nous sommes sur un fil, au milieu de tout le monde. Nous
essayons d’intervenir à différents moments d’une planification. Nous essayons d’être au début,
mais en général, nous sommes plutôt à la fin. C’est aussi un métier de chercheur, parce que la
technologie de l’éclairage bouge sans cesse.
Je vais aujourd'hui vous parler de deux choses : d’une évolution dans l’urbanisme lumière et
d’autres pratiques possibles sur l’espace public.
Depuis dix-sept ans que je travaille dans la lumière, je partage beaucoup avec d’autres
confrères sur la réflexion sur la lumière. Je suis urbaniste de formation, après avoir été
architecte. Les urbanistes du domaine de la lumière se sont questionnés de plus en plus
sérieusement à propos de la réflexion classique des plans lumière. Elle consistait à réfléchir une
ville en termes de grands axes, de repères patrimoniaux, d’entrées de ville, etc. Était-ce la
bonne réponse ? Si nous nous sommes posé cette question, c’est parce que dans notre
pratique, nous étions amenés de nombreuses fois à rencontrer les acteurs de la ville, à savoir
non seulement les habitants, mais aussi les élus, les administrations. Nous nous sommes
demandé si cette approche un peu figée, en dehors de la réflexion des acteurs, était vraiment la
bonne. Nous avons souhaité réfléchir plutôt à l’usage, puisque, quand on met une ville en
lumière ou qu’on la met dans le noir – il ne s’agit pas toujours d’ajouter de la lumière –,
il faut répondre à l’usage de la ville et donc, essayer de le comprendre.
Progressivement, les plans lumière de certains concepteurs se sont focalisés sur une
attention aux personnes plutôt qu’aux bâtiments, même si, évidemment, nous continuons à
travailler sur les bâtiments, le patrimoine historique. La plupart des gens ne vivent pas en
centre-ville historique et nous avons déplacé la recherche sur d’autres zones géographiques,
pour que la recherche réponde à un bon éclairage dans toutes les parties de la ville. Enfin, la
question s’est posée du moment de la nuit : comment répondre aux différents usages de
la nuit ? La nuit, en tout cas dans le nord, commence à 17 heures, en hiver. Ce sont des usages
tout à fait différents par rapport à des lieux où la nuit commence à 23 heures.
Ce changement, ce lent déplacement s’est fait progressivement, avec un point d’orgue qui a
été marqué lors du colloque de PLDC, à Berlin, à la fin 2009, où Roger Narboni, que certains
d’entre vous doivent connaître, avec son caractère un peu provocateur, a dit ceci : « the
architectural lighting is dead. » Il y avait, dans la salle, des architectes lumière ne travaillant que
sur l’architectural qui étaient un peu étonnés, mais en fait, c’était effectivement un terme un
peu provocateur pour dire qu’il était temps, désormais, de s’occuper plus des gens que des
bâtiments.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
axes forts. Lausanne est une ville en mouvement. Quand on accompagne la réflexion sur la nuit
en tant qu’urbaniste, on suit bien sûr tous les développements qui sont en cours. Nous en
avons vu hier et ce matin. Nous faisons des propositions à cet égard. En particulier, il y a à
Lausanne un grand axe de tram. Les trams reviennent dans toutes les villes. Nous réfléchissons
pour savoir comment accrocher cet axe fort, une fois la nuit tombée, à la ville. Nous
réfléchissons aux frontières de la ville par rapport au territoire : comment traiter toutes ces
zones qui, en général, ne le sont pas ? Lausanne se développe beaucoup du côté ouest. Que
préconiser pour les territoires situés juste à côté ? C’est très important. Tout comme les pentes,
qui sont un élément constitutif de Lausanne, où l’on marche beaucoup, où l’on monte et l’on
descend beaucoup.
Il convient de se demander comment comprendre ces autres usages. Il y a de nombreuses
techniques différentes. Une enquête nous a été présentée hier matin sur la perception des
espaces publics, réalisée par questionnaire. Par ailleurs, nous avons établi des cartes par
activité. Ainsi, s’il y a des activités de tel type, on sait que la nuit, il y a du mouvement. Mais
pour comprendre la perception qu’ont les gens de leur espace public, la nuit, j’ai essayé de lire
de multiples sources ; le métier de chercheur ne s’applique pas qu’aux technologies, mais aussi
aux techniques de rencontre. Nous avons mis en place, il y a près d’un an et demi, une marche
exploratoire nocturne. Le terme « marche exploratoire » vient du Canada, qui a initié ce
type de méthodologie. Le principe de départ est que la ville est tellement complexe et donc,
multi-sensorielle, qu’il est plus intéressant de se promener dans la ville avec différents acteurs
que de les interroger en salle sur leur espace public. Pour la lumière, c’était encore plus
particulier. Posez-vous la question suivante, maintenant : comment est votre espace nocturne,
chez vous ? Je suis pratiquement sûre que la plupart des personnes présentes ne savent pas
répondre. L’éclairage est un domaine encore plus compliqué. Nous organisons donc des
promenades avec les habitants dans la ville, en essayant de recueillir toutes leurs sensations
par rapport à l’espace nocturne. Parfois, cela passe par autre chose que la lumière. Ce n’est pas
une perception de technicité de la lumière, mais de sa qualité. Nous cherchons aussi à savoir
s’ils changent de trajet, une fois la nuit tombée, s’ils ont d’autres pratiques ou des peurs
associées à cela. Telle est la méthode.
Après avoir fait la promenade, nous revenons en salle pour procéder à un débriefing. Quelque
temps après, nous revenons avec des images, en demandant aux habitants si, par rapport à
leurs préoccupations, cela pourrait correspondre à ce que nous présentons sur différents
thèmes. Les gens réagissent aux images et nous en retirons des propositions spécifiques par
rapport au lieu.
Je prends l’exemple de Mulhouse. L’éclairage a cet attrait de ne pas impliquer un très
grand investissement et de donner un signe assez rapide. Nous développons toujours,
dans nos études, et particulièrement dans les zones où nous avons promis beaucoup de
choses, quelques actions prioritaires. En l’occurrence, s’agissant du balisage de terrain, les
Mulhousiens avaient été séduits par une proposition de projection sur le sol que j’avais réalisée
pour Liverpool. Un autre projet s’attache à l’identité de la cité dans la nuit ; nous travaillons sur
le « skyline » de la cité des Coteaux, à Mulhouse, en mettant plusieurs quartiers en couleurs
différentes. La troisième action est relative aux accès, souvent mal étudiés ; quand vous arrivez
dans un secteur et que l’on vous dit que vous devez aller au bloc B 663, en général, vous ne
savez pas où il est. Il y a toute une réflexion à mener à cet égard. À Mulhouse, nous avons
travaillé conjointement avec l’agence Nicolas Michelin – pour ma part, j’étais avec Sara
Castagné.
Nous faisons la même chose à Bruxelles, sur le Molenbeek, avec des architectes. C’était une
autre intervention, sur un quartier très urbain, au centre de Bruxelles. Bruxelles a une autre
configuration : c’est le centre de la ville qui est paupérisé et non la périphérie. Nous avons
travaillé sur un quartier dont les habitants demandaient à avoir des repères, dans la ville,
relatifs à des cheminements souvent empruntés. Nous avons donc travaillé sur des repères de
couleur qui correspondaient à un trajet qui s’appelle le « pietro », sorte de métro piétonnier que
les architectes avaient développé. Nous avons accompagné ce trajet avec des chemins de
couleur.
Une autre méthodologie qui peut être intéressante est de travailler directement sur le
quartier avec les gens et avec des étudiants. Je fais partie d’une association qui s’appelle
le « Social Light Mouvement ». Elle regroupe des concepteurs lumière qui travaillent dans le
70
Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
même esprit que moi sur ces zones un peu délaissées. Ce sont des concepteurs de Suède,
d’Angleterre et d’Italie, notamment. Nous allons proposer de travailler à Liège – ce n’est pas
encore fait : ce sera au mois de septembre et conjugué à un colloque de l’association Luci,
« Lighting Urban Community International ». Nous organisons un « workshop » dans un quartier
périphérique post-industriel de Liège avec des étudiants et les gens du quartier. Nous allons
proposer, en quatre jours, des projets qui seront illustrés par des essais sur site, dans des lieux
« banals et reproductibles ». Ce sont des centres post-industriels de ville que l’on peut
retrouver à Glasgow ou ailleurs, qui permettent, pour les villes qui viendront voir – puisque
nous nous greffons sur ce colloque – d’imaginer ce qu’elles pourraient faire chez elles : un
dessous de pont, une place avec une église… Ce système est vraiment une immersion sur site
pendant quatre jours avec les étudiants et habitants des quartiers, pour travailler la matière,
puisque nous tiendrons les luminaires en main. Nous terminerons avec quelque chose de plus
festif, ce colloque accueillant une centaine de représentants de villes internationales. Nous
emmènerons tout le monde avec des systèmes d’éclairage assez légers – torches, petits
projecteurs, etc. – sous la direction des deux Londoniens qui y sont accoutumés ; nous allons
transformer l’espace en quelques minutes. Un photographe prendra les clichés, puis, nous
passerons au suivant, etc. Trois espaces sont concernés. Les étudiants, les professeurs, les gens
du quartier seront là, ainsi que, nous l’espérons, les membres de Luci.
Tel est le champ des possibles de la lumière, aujourd'hui, qui, je crois, est intéressant. J’aime
bien finir par cette citation de Nelson Mandela : « en faisant scintiller notre lumière, nous
offrons aux autres la possibilité d’en faire autant. »
nous mettons en lumière le végétal ; quelqu’un m’a demandé, très justement, si, au regard des
réflexions sur le développement durable, il était bon d’éclairer le végétal. J’ai expliqué que nous
ne le proposions pas si ce n’est pas justifié. Mais si, dans l’espace public que l’on étudie, on
estime que l’arbre est le seul repère, on le met en lumière parce que cela correspond au volet
social, dans son sens large. En effet, nous ne travaillons pas le repère d’un arbre dans un
quartier périphérique : cela peut fonctionner partout. C’est une sorte d’équilibre que nous
avons l’habitude d’expliquer dans nos présentations.
Claire Tutenuit, déléguée générale, Entreprises pour l’environnement
Ma question prolonge un peu votre réponse et est plutôt celle de l’impact global de la ville, où
l’on commence, aujourd'hui, à voir une inquiétude un peu montante des effets de la lumière, à
la fois sur les habitants et sur la biodiversité, aux alentours. En effet, sur les photos nocturnes,
on observe des plaines de lumière, la nuit, sur l’Europe, etc. Avez-vous une réflexion sur la
globalité de la lumière qui sort de la ville et avez-vous une réflexion sur les impacts de
l’éclairage sur les habitants, qui ont droit à l’obscurité ou au ciel étoilé ?
Isabelle Corten
Depuis dix-sept ans que je suis dans le métier, j’essaie de diminuer les niveaux de la lumière.
Aujourd'hui, nous sommes davantage écoutés, pour des raisons économiques. Nous allons plus
loin dans le sens de la communication. Jusqu’à présent, on disait qu’il fallait diminuer, mais
parallèlement au plan lumière, nous établissons une carte qui s’appelle le « plan des
ombres », où nous indiquons formellement, sur une carte, les zones qu’il ne faut pas éclairer –
tel parc –, les zones qui sont trop éclairées – par exemple, des zones industrielles dont les
environs sont éclairés toute la nuit, à des puissances très fortes… L’impact de cette carte est
plus fort que le discours. Cela fait des années que je le dis en montrant des photos, en signalant
des problèmes, mais s’appuyer sur une carte en invoquant un travail sur le plan des ombres est
plus persuasif. Parallèlement, en matière de technologies, les fabricants nous suivent : le flux
est beaucoup plus dirigé qu’avant, on n’installe plus ces fameuses boules, comme on en voit
encore. Il y a une vraie réflexion pour concentrer la lumière au bon endroit.
Catherine Barbé, directrice de l’aménagement et de l’urbanisme, La Société du Grand Paris
J’ai un peu suivi, ces dernières décennies, l’évolution, la prise en compte, l’apparition de cette
dimension humaine et sociale de la lumière. Ce que j’ai du mal à apprécier, c’est l’ampleur du
phénomène. Ce que vous nous avez décrit pour Lausanne, pour Mulhouse, pour ce quartier de
Bruxelles, est-ce que ce sont encore des comportements relativement marginaux des autorités
municipales, ou bien est-ce maintenant à peu près systématique ? Les services de l’éclairage
des grandes villes ont-ils pris conscience qu’il fallait réduire la quantité de lumière, l’utiliser
pour signaler, pour aider, pour repérer ?
Isabelle Corten
Je ne peux vous parler que de celle d’autres concepteurs lumière. Je ne serai pas optimiste au
point de dire que c’est généralisé ; loin de là. C’est une sorte de cheval de bataille et j’ai
l’impression, à chaque fois, d’aller militer pour travailler en dehors des centres-villes. Il y a aussi
une nouvelle génération – si tant est que je puisse me qualifier de « nouvelle génération ».
Nous nous sommes réunis, entre plusieurs concepteurs européens, pour avoir un peu plus de
force et faire entendre notre voix, parce que nous rencontrons chacun des élus, dans notre
pays, nous leur expliquons, mais il est difficile d’expliquer la lumière sans montrer d’exemple –
c’est pourquoi nous organisons des workshops – et sans être dans l’espace. Les photos, c’est
bien, mais la lumière est quelque chose que l’on perçoit dans l’espace.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Nous avons eu ensuite l’opportunité de travailler sur un site un peu plus précis et un peu plus
large, à Meudon-la-Forêt. Pour les parisiens franciliens, vous avez Vélizy, la couronne et ce
territoire de Meudon-la-Forêt. La municipalité avait demandé à des équipes de réfléchir sur
cette partie qui, sur la diapositive, est entourée en rouge. Elle souhaitait que nous lui
imaginions un éco-quartier, en nous donnant quelques éléments de performance et donc,
quelques indicateurs qui étaient normés et précis. Vous voyez en bas un collège qui était
fermé, en haut, des terrains de sport, deux terrains de foot, en haut, sur la droite, un bâtiment –
une sorte de bar – avec une station-service, ainsi qu’une patinoire et une petite piscine avec
une quinzaine de courts de tennis. C’était la configuration initiale. On ne procédera jamais à
une analyse du cycle de vie du quartier à partir de rien : l’enjeu n’est pas là. Tout le monde sait
qu’il s’agit plutôt de travailler sur l’existant. Donc, nous avions comme « terrain de jeux » ce
territoire.
Pour vous donner des caractéristiques un peu plus pointues à partir de la réalité, en bas, à
droite, vous voyez ce sur quoi nous sommes arrivés en termes d’organisation de ce nouvel
espace, en prenant les composantes de ces différents indicateurs. Nous avions comme
contraintes les 8 hectares de terrain, un COS de 1,2, la nécessité de conserver le club de sport
de 6 000 m², d’y ajouter 45 000 m² de bureaux et 600 logements ; donc, une densification forte
et évidemment, de la performance environnementale assez précise, y compris sur les espaces
publics, de la biodiversité et des bâtiments prenant en compte les eaux fluviales, etc.
Le travail a été effectué. Avec la solution que nous avons proposée, qui nous semblait la plus
performante, nous gagnions sur tous les tableaux, entre le projet originel et les multiples
variantes qui avaient été imaginées. Cela ne se fait pas tout seul : il faut disposer des données
de base et pour cela, entrer vraiment l’information dans les données. Vous avez eu une vue
aérienne ; en voici une vue d’en bas. Nous entrons là vraiment sur l’articulation entre les
espaces publics et les espaces privés. Vous avez des espaces de bureaux, à gauche, au fond, les
logements ; nous avons imaginé de reprendre complètement les terrains de sport ouverts au
public, avec un « L » traversant, très aéré. Nous avons été jusqu’au bout : nous avons prévu la
collecte des eaux, la transformation des eaux de pluie avec la technique des roseaux, puis le
basculement de l’eau propre pour arroser de terrain de football… Nous avons également
exagéré les arbres – puisque nous avions un terrain de jeux, autant en profiter. Nous avons
calculé combien cela pouvait représenter de points carbone qui serait redistribués ou
éventuellement revendus un jour.
En résumé, nous avons intégré des données : passer du bâti à un quartier, intégrer les espaces
inter-bâtiments est loin d’être simple. Nous avons essayé de caractériser les différents
éléments complémentaires au bâti, c'est-à-dire les espaces publics ou les espaces de nature ;
ceci suppose de faire une liste très précise, avec des indicateurs pertinents, fiables et normés.
C’est indispensable pour construire de la méthodologie. Ensuite, il faut distinguer les choses
qui relèvent véritablement du public de celles qui relèvent de l’équipement privé ouvert au
public, de l’équipement qui accueille du public. Et parfois, ainsi que nous l’avons vu en visitant
La Mina, lorsqu’il y a un balcon ou une fenêtre qui s’ouvre, l’espace public se fait directement
de chez soi, parce que l’on peut interpeller le voisin ou le copain qui est en face. L’espace
public, c’est donc aussi le son, le bruit, les signaux, la lumière et bien d’autres choses. Nous
avons pris tout cela en considération.
Vous voyez ici le point sur les ombres, la lumière, l’évolution, pour conserver la performance et
ne surtout pas dégrader la moindre performance des bâtiments existants. Nous sommes entrés
dans le détail sur des projets extrêmement pointus et pas uniquement sur la lumière.
Cette approche nous permet, à partir d’un certain nombre de données existantes, de proposer
un certain nombre de variantes et de regarder, en fonction des différents choix, quelle est la
variante optimale, en particulier par rapport aux autres critères : en améliorant tel élément,
quelles répercussions cela aura-t-il sur les autres ? Si l’on force le trait parce que l’élu et le
citoyen décident d’avoir du vert ou du bleu, cela signifie qu’ils acceptent aussi de reconnaître
que l’on aura peut-être une moins bonne performance sur tel ou tel sujet. Le choix du vert peut
dégrader le kilowatt, par exemple. Cela permet d’éclairer la décision, puisque c’est pris en
considération au début. Entrer par l’environnement signifie que l’on intègre l’environnement
dans la décision. Dès lors, on aborde les sujets sociaux et sociétaux, qui ne sont pas toujours
facilement traités par ailleurs. Cette modélisation originale est une occasion de discuter de
manière différente, y compris avec les différents acteurs.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Si certains d’entre vous ont des terrains d’expérimentation, des pilotes où accueillir des tests
un peu identiques, cela nous intéresse. Nous pouvons mobiliser des équipes de chercheurs, qui
ont véritablement besoin de tester les outils. Ils travaillent sur ces sujets depuis deux ans et
demi. Nous sommes à mi-parcours de l’achèvement ; nous avons besoin de démonstrateurs,
d’expérimentations pilotes. Que faut-il en attendre ? Comme pour tout démonstrateur et pour
tout pilote, parfois, cela fonctionne, parfois, cela ne fonctionne pas. Mais il faut prendre ce pari.
Si l’on voulait aller plus loin, il faudrait arriver à bien sélectionner tous les indicateurs pertinents
qui fabriquent l’ACV des quartiers. Pour notre part, nous y sommes, mais nous ne pouvons y
être seuls. Il y a de nombreuses autres disciplines qui peuvent nous y aider. En tant
qu’entreprise ayant quelques activités autour de la ville, nous ne pouvons pas, seuls, trouver les
bonnes formules. D’autres partenaires, publics, privés, sectoriels doivent nécessairement
contribuer pour que nous fabriquions ensemble les éléments d’aide à la décision – je ne parle
pas des périmètres. Et si nous voulions aller jusqu’au bout de l’analyse du cycle de vie, il
faudrait aussi étudier tous les matériaux entrants, les évolutions technologiques, la mobilité,
etc.
Nicolas Gence, directeur adjoint, VINCI Immobilier
Je voudrais faire un commentaire : la ville de Meudon cherche à développer un territoire et
procède à une consultation d’urbanisme. Nous nous rapprochons d’Yves Lion, VINCI Immobilier
et VINCI, avec Christian Caye, éminent patron de l’ACV ; nous décidons de faire une réponse
urbanistique tenant compte de l’analyse du cycle de vie. Cette semaine, Yves Lion a planché
devant les décideurs, à Meudon. On ne connaît pas le résultat, mais c’est peut-être une
réponse à la question posée par Benoist Apparu sur un urbanisme normé, en allant un peu plus
loin avec une réponse intégrant une part de Grenelle de l’environnement. C’est ce qui me vient
à l’esprit, en l’occurrence.
Thomas Melin
J’ai apprécié votre propos lorsque vous disiez que le changement climatique n’était pas
seulement une notion technique ; il est aussi social.
En revanche, une chose m’inquiète : vous avez dit à plusieurs reprises, dans votre exposé, que
c’était extrêmement complexe, extrêmement difficile, que c’était un véritable défi. Mais ceux
qui construisent n’ont pas envie d’entendre cela. Les promoteurs ne veulent pas entendre dire
que c’est compliqué. Il faut faire un peu évoluer les mentalités et dire que c’est faisable, et
même facile, pourvu que l’on ait la détermination politique de le faire.
Un élément me semble très important : lorsque nous nous lançons dans ces projets de
construction, cela coûte plus cher, certes, que si l’on suit les méthodes traditionnelles.
L’investissement est réalisé aujourd'hui, mais les résultats sont pour demain. Aujourd'hui, vous
demandez aux partenaires de faire ces investissements. Or, certains n’investissent que pour
obtenir immédiatement un retour sur investissement. Ils n’investissent pas pour les
générations futures. Comment faire évoluer les mentalités ? Comment arriver à une économie
écologique qui fonctionne sur cette base, pour que les investisseurs d’aujourd'hui puissent
avoir une rentabilisation de leur investissement dans l’immédiat, tout en les encourageant à se
lancer dans ces nouvelles approches respectueuses de l’environnement ?
Christian Caye
Je réponds très rapidement. C’est compliqué sur le plan technique, mais d’un point de vue
humain, c’est plus qu’enthousiasmant. Les équipes qui ont travaillé sur ces sujets n’ont qu’une
envie, celle de poursuivre. Vous transmettre l’enthousiasme d’ingénieurs est compliqué. Mais
les technologies existent et le modèle économique associé également, même si c’est peut-être
un peu plus cher aujourd'hui. Le rendement est dans la durée du cycle de vie ; comme sur un
bâtiment, il y a un surcoût immédiat, qui n’est certainement pas aussi élevé que l’on peut
l’imaginer. Mais le coût réel, global de l’opération, fait que l’on commence à savoir qu’il faut
investir sur ce type de projet.
Florence Schaal
Ce pourrait être un très joli mot de la fin pour ce débat : agir avec passion.
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Séminaire de La Fabrique de la Cité : « Quelle place pour l’espace public dans la ville de demain ? »
Voilà ce que les technologies qui corrèlent certaines informations peuvent aujourd'hui
apporter, et l’apporter avec de la prévision.
Les acteurs de la ville de Rio se sont demandés pourquoi ce qu’ils ont mis en place serait
uniquement utilisé pour prévoir ou gérer des crises. Pourquoi ne pas tout simplement l’utiliser
dans la vie de tous les jours ? Cette transversalité des acteurs aurait été impossible si on l’avait
dictée au départ, malgré l’impulsion politique. Finalement, tous les acteurs, en travaillant
ensemble, d’un métier à l’autre, couplés aux sachant de la technologie de l’information et à une
gouvernance – car c’est ce qui est le plus difficile –, se retrouvent dans un mécanisme qui est
en place.
Pour ceux que cela intéresse, tapez « Rio de Janeiro et IBM » sur You Tube et vous trouverez
une vidéo, en langue portugaise mais sous-titrée en français, qui vous montrera ce qui est en
train de se réaliser et le champ des possibles pour ce que l’on appelle « des villes plus
intelligentes ».
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Conclusion
Merci.
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