II. Animal Humain
II. Animal Humain
[* Zoologie : *“Science des animaux”. Ce terme “zoologie” n’apparaît pas, avec ce sens,
avant le milieu du XVIIIe siècle.]
Introduction.
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intermédiaires était d’avance réduit au minimum. Il se trouve qu’à
Gandersheim, l’appareil intermédiaire était entièrement constitué par des
détenus allemands de droit commun. Nous étions donc cinq cents hommes
environ, qui ne pouvions éviter d’être en contact avec les SS, et encadrés non
par des politiques, mais par des assassins, des voleurs, des escrocs, des
sadiques, ou des trafiquants de marché noir. Ceux-ci, sous les ordres des SS,
ont été nos maîtres directs et absolus.
Il importe de marquer que la lutte pour le pouvoir entre les détenus politiques
et les détenus de droit commun n’a jamais pris le sens d’une lutte entre deux
factions qui auraient brigué le pouvoir. C’était la lutte entre des hommes dont
le but était d’instaurer une légalité, dans la mesure où une légalité était encore
possible dans une société conçue comme infernale, et des hommes dont le but
était d’éviter à tout pris cette légalité, parce qu’ils pouvaient seulement
fructifier dans une société sans lois. Sous eux ne pouvait régner que la loi SS
toute nue. Pour vivre, et même bien vivre, ils ne pouvaient être amenés qu’à
aggraver la loi SS. Ils ont joué en ce sens un rôle de provocateurs. Ils ont
provoqué et maintenu parmi nous avec un acharnement et une logique
remarquables un état d’anarchie qui leur était nécessaire. Ils jouaient
complètement le jeu. Non seulement ils s’affirmaient aux yeux des SS comme
différents de nous par nature, ils apparaissaient aussi à leurs yeux comme des
auxiliaires indispensables et méritaient effectivement de bien vivre. Affamer
un homme pour avoir à le punir ensuite parce qu’il vole des épluchures et, de
ce fait, mériter la récompense du SS et, par exemple, obtenir en récompense la
soupe supplémentaire qui affamera davantage l’homme, tel était le schéma de
leur tactique. [...]
En face de cette coalition toute puissante, notre objectif devenait le plus
humble. C’était seulement de survivre. Notre combat, les meilleurs d’entre
nous n’ont pu le mener que de façon individuelle. La solidarité même était
devenue affaire individuelle. [...]
Le ressort de notre lutte n’aura été que la revendication forcenée, et presque
toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu’au bout des hommes.
Les héros que nous connaissons, de l’histoire ou des littératures, qu’ils aient
crié l’amour, la solitude, l’angoisse de l’être ou du non-être, la vengeance,
qu’ils se soient dressés contre l’injustice, l’humiliation, nous ne croyons pas
qu’ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière
revendication, un sentiment ultime d’appartenance à l’espèce.
Dire que l’on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de
l’espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication
après coup. C’est cela cependant qui fut le plus immédiatement et
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constamment sensible et vécu, et c’est cela d’ailleurs, exactement cela, qui fut
voulu par les autres. La mise en question de la qualité d’homme provoque une
revendication presque biologique d’appartenance à l’espèce humaine. Elle sert
ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la “nature”,
et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l’espèce donc, et pour
finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible.”
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I. Que peuvent nous apprendre les représentations que nous nous faisons
communément des animaux ?
Nous avons tous à l’esprit de nombreux contes et fables habités par des
personnages animaliers fantasmagoriques nous représentant sur le mode
métaphorique. D’autre part, notre usage courant de la langue fait très souvent
référence aux animaux en vue de désigner tel ou tel trait de caractère ou telle
ou telle population humaine. Enfin, notre vocabulaire appartenant au registre
des sentiments use de divers noms d’animaux lorsqu’il s’agit de s’adresser à un
enfant, un être aimé, ou haï. Chacun d’entre nous a suffisamment de
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références à sa disposition pour ne pas aller plus avant, en songeant par
exemple, aussi, à certains signes du zodiaque.
Les images d’animaux occupent voire hantent notre imagination : par leur
intermédiaire, nous disons beaucoup de choses, plus ou moins à notre insu,
sur la place que nous nous accordons (individuellement et collectivement), la
représentation que nous nous faisons de l’autre (individuellement et
collectivement, selon sa nationalité, sa classe ou caste, son sexe, sa religion,
etc.), celle que nous nous faisons de l’animal en général, de certains animaux
en particulier.
Pour quelles raisons l’animal (et plus précisément : certains animaux et/ou
l’animalité) est-il aussi présent, fascinant (c’est-à-dire simultanément attirant
et repoussant) ? Probablement parce qu’il assure plusieurs fonctions.
D’abord, il constitue un repère (1) par rapport auquel nous pouvons nous
situer en vue de construire la représentation que nous nous faisons de nous-
mêmes et ce, afin d’élaborer - ou plutôt d’essayer, inlassablement - une
définition de notre identité humaine (collective et individuelle). Nous sommes
ce que les animaux ne sont pas, et ne sommes pas ce que les animaux sont (2)
: nous parlons, nous sommes des êtres assujettis à la Loi morale, confrontés à
la liberté, etc., tandis que les animaux sont déterminés par les instincts, etc.
L’animal représente alors la figure de l’altérité quasi radicale.
Mais nous repérons rapidement que cette dite altérité est associée à des liens
de parenté, qui nous troublent, nous inquiètent. L’animal est comme ce
“même et l’autre” qui nous intrigue tant.
Et c’est parce que nous soupçonnons des ressemblances entre lui et nous, sur
les plans morphologique, émotionnel, par exemple, que nous nous voyons
contraints de réfléchir sur notre propre animalité qui, souvent, nous répugne,
nous fait parfois horreur. La bête nous fait peur lorsque nous la rencontrons
dans la nature - ou dans la rue - mais aussi lorsque nous la rencontrons dans
notre propre “nature” : la bête humaine, la bête immonde, la bête
pulsionnelle... où le sang du sexe et de la mort, associé aux entrailles et aux
excréments, repousse violemment. Et là, nous songeons à nos inter-dits
fondamentaux tels que : l’interdit du meurtre, de l’inceste (3), de
l’anthropophagie, en soupçonnant que nous ne nous interdisons que ce qui
nous tente puissamment et en constatant que l’objet de l’interdit nous fascine.
Enfin, l’analogie entre certains humains et certains animaux, et même
l’assimilation identificatrice des uns aux autres, a permis et permet encore de
prétendre justifier - avant l’horreur ou après coup - l’humiliation (à
connotation, le plus souvent, obscène), le massacre, voire le génocide. Le fait
de parler habituellement de tel individu, de telle partie de la population
(esclave, serf, ouvrier, femme, immigré, étranger, etc.), de tel peuple en
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termes animaliers humiliants rend les mauvais traitements et/ou la mort de
ces bêtes de somme, poules, rats, poux, cochons, fourmis, ânes, lapins, singes,
etc. aussi banals que la mort d’un animal.
On va parfois jusqu’à user de termes appartenant au vocabulaire religieux
sacrificiel : Hécatombe (gr hekatombè (sacrifice) de cent (hekaton) bœufs
(bous), pour la Première Guerre mondiale ; Holocauste (lat. ecclés. d’o. gr.
holocaustum “brûlé tout entier”, (un bélier, par ex.) pour le génocide juif...
Les animaux peuplent donc nos représentations imaginaires et c’est en
étudiant les figures qu’ils représentent que nous pouvons mieux cerner ce que
nous nous racontons sur nous-mêmes et les autres, individuellement et
collectivement.
[(1) Wittgenstein (1889-1951) illustre cette idée d’un point fixe indispensable
au travail de notre pensée par l’image suivante : “Les questions que nous nous
posons, et nos doutes reposent sur ceci : certaines propositions sont
soustraites au doute, comme des gonds sur lesquels tournent ces questions et
ces doutes.” in De la certitude. Cela dit, ces gonds sont parfois eux-mêmes
soumis à la question...]
[(2) Armengaud Françoise, Docteur en philosophie, in Si les lions pouvaient
parler Essais sur la condition animale. p 858 “(...) La caractérisation de
l’animalité constitue une entreprise strictement humano-humaine. Définir
l’animal reste une “affaire d’hommes”. Mais la définition de l’homme n’a
jamais su se passer de la référence à l’animal. Qu’il s’agisse en effet de
nommer l’humain “animal raisonnable” (le zôon logikon des Grecs) ou “animal
politique” (le zôon politikon), l’humain, c’est toujours l’animal, c’est-à-dire
étymologiquement le vivant (tel est le sens du terme grec de zôon), ou encore
l’”animé”, avec quelque chose en plus. Ce quelque chose en plus, nous
l’appelons raison, logos, justice, âme, langage, conscience, liberté, parole, sens
de la mort, sens de l’histoire, sens de l’éternité, sens du sens... De telle sorte
que l’animal, lui, est virtuellement toujours représenté en manque.”]
[(3) Cf. L’empêchement de l’inceste B. Cyrulnik p 960 in Si les lions pouvaient
parler Essais sur la condition animale.]
A ce point de notre cheminement, nous pourrions dire, sur un mode un peu
léger, que l’humain est cet animal qui n’arrête pas de (se) raconter et de faire
des histoires...
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l’Homme qui observe les animaux : le premier serait de croire que les animaux
sont des hommes. Et le second, de croire que les hommes sont des animaux.”
p 37 “(...) Pendant plus de mille ans, du Ve au XVe siècle, la haine de
l’observation a laissé émerger toutes les confusions. Le diable(*) habite les
animaux qui ne sont que des corps et pénètre les humains qui commercent
avec eux. Cette représentation d’un Malin fourbe et séducteur, logé dans un
animal comme le serait une personne dans sa maison, est à la source de la
diabolisation des animaux. [*La première mention de Satan dans la Bible figure
dans le prologue du Livre de Job : “Le jour advint où les fils de Dieu se
rendaient à l’audience du Seigneur. L’Adversaire/Accusateur (hébreu) vint
aussi parmi eux.” (Job, I,6) Le terme grec de diabolos est un péjoratif désignant
l’action d’accuser, de calomnier, de tromper.]
“La représentation clivée du monde réel, issue de la fabrication du paysage
chrétien médiéval explique que, jusqu’au XVIIe siècle, on ait pu si facilement
faire des procès aux animaux. On les considérait comme des personnes
responsables, et non comme des brutes sans âme, puisqu’ils étaient habités
par un ange déchu. L’étude de la zoologie déclenchait une sensation de
blasphème, puisque les corps n’étaient que des logements d’âme, sacrée chez
les hommes et diabolique chez l’animal.
p 42 Les tribunaux des procès d’animaux ne cherchaient pas à découvrir le
monde mental des poules ou des taureaux qu’ils condamnaient à mort. Une
machine, même biologique, ne pense pas. Mais quand un témoignage affirmait
que cette machine avait parlé ou effectué un comportement sacrilège, les
juges se soumettaient à l’impression qu’ils éprouvaient et condamnaient le
Malin dans la poule ou dans le bœuf. C’est ainsi que plusieurs coqs furent
brûlés vifs à Bâle en 1474, après avoir commis un crime contre nature, en
pondant des œufs, de préférence le Vendredi saint. Et, le 16 mai 1499, les
autorités judiciaires de l’abbaye cistercienne de Beauvais, condamnaient un
taureau rouge à “être exécuté jusqu’à la mort inclusivement, pour avoir avec
furiosité occis un jeune garçon de 14 ou 15 ans qui était employé chez le
fermier Jean Boulle”.
L’âne avait la part belle, dans ces cérémonies projectives où l’on attribuait aux
animaux nos représentations intimes. Parfois on le glorifiait car, en compagnie
du bœuf, il habitait la crèche (...) Mais très rapidement l’âne gentil fut orienté
vers la dérision. La fête de l’Ane qui avait été inventée pour annoncer la
Circoncision, devint en quelques décennies la fête des fous quand les fidèles
crevaient les tonneaux de vin sur la pierre de l’autel, dans une sorte de
bacchanale anticléricale. (...) L’âne (...) devint le représentant de la bêtise, de
l’obstination et même de la dangerosité des idiots. Il mordait avec ses dents
jaunes et bousculait les innocents. Il fallait le juger et même le punir : “Mais si
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d’autres bêtes ou des Juifs sont coupables, ils doivent être pendus”. “Le droit
bourguignon mettait le cheval et l’âne un peu au-dessous du chrétien, dans
l’échelle des valeurs, mais plaçait le Juif tout en bas, sur la même ligne que le
pourceau.”
Encore aujourd’hui, les animaux donnent une forme vivante à nos projections
psychiques : quand un élève ne comprend pas, on le traite de “face d’âne”. Et
quand un âne refuse d’avancer, il y a des paysans qui le traitent de “sale juif”.
Les Humains du Moyen Age vivaient dans la mort chaque jour. Le sang, le pus
et la diarrhée emportaient ceux qu’ils aimaient. Pour vivre encore un peu, ils
devaient donner la mort aux animaux et aux envahisseurs. L’énergie de cette
époque était fournie par les muscles aidés par la technique, mais la moindre
défaillance entraînait la famine. Un homme incompétent ou aux muscles
fragiles se sentait responsable du regard affamé de ses proches. Dans cette vie
sur le fil du rasoir, la seule dignité se réfugiait dans une quête incessante de
l’âme, sous peine de ne vivre que dans l’horreur, la souffrance, la mort, la
pourriture.
Aujourd’hui où la technique a résolu la famine, qui reste un phénomène
politique, elle crée un contexte de représentations culturelles qui donne à
l’Homme la place de l’être vivant dominateur. Possédant la parole et les
armes, il contraint les animaux qu’il fabrique à vivre dans un statut de chose
biologique. La maîtrise du vivant est actuellement couronnée par un nombre
impressionnant de prix Nobel, reconnaissant ainsi une politique de l’espèce
humaine qui, grâce à la Connaissance, ne doit plus se soumettre aux “lois” de
la Nature.
p 40 Souvent l’humanisation des animaux révèle nos projections
fantasmatiques. La « bestialisation » des hommes laisse échapper l’aveu de
nos intentions idéologiques. Le fixisme social est justifié par une métaphore
animalière. Quand un brahmane dit que : labourer, garder les troupeaux,
commercer, c’est ce qui marque les Vaishya, tandis que les Shudra (les
intouchables), leur nature les conduit à servir”, il ne tient pas un discours
naturaliste, il donne forme à son idéologie où il convient de dire qu’il y a un
ordre dans le monde et que nous devons nous y soumettre. Le mot “nature”
prend ainsi une signification sociale qui sous-entend que rien ne doit changer.
Quand le Code pénal du IIIème Reich, du 26 mai 1933, “sanctionne les actes
cruels infligés aux animaux dans le souci de préserver la morale publique,
écœurée et indignée par les brutalités et les mauvais traitements”, (...) à la
même époque, il y a désocialisation des juifs accueillis à partir du XVIIe siècle.
Et pour ce faire, on les bestialisait en employant des métaphores animalières
destinées à provoquer le dégoût.
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p 48 Les animaux porte-parole s’expriment dans toutes les langues et dans
toutes les espèces. Les fourmis nous ont permis de dire que l’Homme doit être
laborieux, les abeilles ont plu à Napoléon parce qu’elles étaient socialement
organisées pour donner le pouvoir à la reine, les aigles ont séduit les tyrans, les
loups ont permis de parler de la cruauté des hommes et les biches ont incarné
la tendresse maternelle. Le réel est ailleurs. Mais la manière dont les hommes
utilisent les animaux pour parler d’eux-mêmes nous offre un excellent
marqueur de l’histoire des mentalités.
p 50 Dans un monde humain, nous faisons parler les choses, mais plus nous en
ignorons le réel, plus nous en faisons nos porte-parole.
L’hôpital psychiatrique de Bedlam à Londres était construit sur le principe des
zoos. Des passerelles enjambaient la cour où s’agitaient les insensés. Les
familles endimanchées venaient s’y promener et, pour amuser la galerie, on
jetait des bouteilles d’alcool aux pauvres fous.
Les ménageries de la Renaissance entretenaient une collection de nègres, de
Tartares et de Maures. L’enfant sauvage de l’Aveyron, avant d’être soigné par
la gouvernante du bon docteur Itard, avait été logé au Jardin des Plantes.
Barnum a fait cavaler dans son cirque les derniers Peaux-Rouges et lors de
l’Exposition coloniale de 1931 à Paris, les enfants bien élevés pouvaient voir
des négresses à plateau dépérir de honte sous le regard des visiteurs cultivés.
p.51 Depuis les années 60, le sentiment de la familiarité animale s’est
tellement développé qu’il redevient une personne, comme au Moyen Age. En
1983, il a fallu qu’un juge stipule qu’on n’avait pas le droit de léguer sa fortune
à un chien. (...) Le mouvement du “Droit des animaux” s’inscrit dans la lignée
de cet élan sensible qui consiste à respecter tout ce qui bouge et à souffrir
personnellement de toute entrave à l’existence d’un autre être vivant.
L’animal, dans ce cas-là, parle du statut social de son propriétaire.
p 52 L’animal-tendresse parle de notre imaginaire social.
L’animal, marqueur d’imaginaire individuel et familial, nous offre aussi un
excellent repère de nos valeurs collectives.
Pourquoi ces animaux-là (les animaux de famille) sont-ils nés en Occident, au
milieu du XIXe siècle, au même endroit et en même temps que l’ère
industrielle ?
p 53 Dès la IIème République, l’Assemblée nationale avait voté la loi Grammont
(1850) interdisant la violence à l’égard des animaux domestiques.
(...) les chiens-kalachnikov, ces animaux tueurs : sélectionnés et élevés afin
d’user un jour de la menace de mort.
(...) quand, en les aimant trop, des humains leur attribuent la place du maître,
ces animaux, rendus dominants par l’amour des humains, ne supportent plus
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de ne pas être servis. C’est pourquoi les hospitalisations pour morsures de
chiens augmentent régulièrement.
P 40 Tout discours constitue une représentation sociale qui provoque en nous
des sentiments authentiquement éprouvés. Nous y enracinons nos conduites
et nous y trouvons de quoi justifier nos lois.”
Delort Robert, Historien chercheur, Les abeilles in Si les lions pouvaient parler
Essais sur la condition animale.
p 454 “[...] Eprises de pureté ? En effet, les déjections, les morts sont expulsés
et les qualités bactéricides de la propolis sont bien connues. Castes ?
Assurément, puisqu’elles sont toutes vierges, excepté la reine (que les Anciens
considéraient comme un roi, dans la plupart des cas). Leur société (selon
Cicéron), leur conception de l’Etat (selon Virgile), leur maison et leurs
possessions communes, leur équité et surtout la monarchie qui les régit en ont
fait des archétypes d’autant plus exemplaires pour l’humanité qu’elles sont
aussi courageuses, mesurées, efficaces, actives et travailleuses. Participant de
la divinité, elles possédaient également un caractère oraculaire. (...)
Ces attributs, si vivaces dans l’imaginaire occidental jusqu’au XIXe siècle, sont
hérités de l’Antiquité et sont presque tous présents dès Aristote. (...) image
anthropomorphique de la ruche laborieuse, obéissante et harmonieuse, avec
ses hiérarchies sociales, ses armées admirablement disciplinées et solidaires
autour du roi équitable et plein d’amour.”
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du XVIIIe siècle, que les fous peuvent supporter indéfiniment les misères de
l’existence. Il est inutile de les protéger ; on n’a ni à les couvrir, ni à les
chauffer.
p 566 (...) la folie relève, moins que jamais, de la médecine ; elle ne peut pas
appartenir davantage au domaine de la correction. Animalité déchaînée, on ne
peut la maîtriser que par le dressage et l’abêtissement.”
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Ainsi, dès le livre de la Genèse, texte fondateur d’une partie importante de la
culture dont nous avons hérité, l’homme se trouve confronté à l’animal, figure
radicalement autre, tellement proche et tellement lointaine. Cette proximité
va trouver son écho ultime dans le livre du Lévitique où il sera rappelé à ce
peuple [...] que seuls certains aliments seront déclarés licites :
“L’Eternel parla à Moïse et à Aaron et leur dit : Parlez aux enfants d’Israël, et
dites : Voici les animaux dont vous mangerez parmi toutes les bêtes qui sont
sur terre. Vous mangerez de tout animal qui a la corne fendue, le pied fourché,
et qui rumine. Mais vous ne mangerez pas de ceux qui ruminent seulement, ou
qui ont la corne fendue seulement. Etc.”
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l’autre. Les premiers auteurs chrétiens, notamment les Pères de l’Eglise, sont
peu à peu gagnés au néoplatonisme qui présente à leurs yeux un triple
avantage. Il semble proche du christianisme du fait de sa croyance en une
divinité transcendante. Il paraît donner une interprétation convenable de
l’image de Dieu dans la Genèse en soutenant que l’âme humaine est de nature
intellectuelle et immatérielle, donc parente avec le divin. Cette conception est
avalisée par saint Augustin, influencé lui aussi par le néoplatonisme, dont la
philosophie domine sans partage le christianisme jusqu’au XIIIe siècle et reste
bien ancrée par la suite. Pour lui l’âme est la partie supérieure de l’homme,
indépendante du corps, spirituelle, source de la connaissance intellectuelle qui
correspond à l’image de Dieu dans la Genèse.
A l’inverse, si l’animal est doté d’une âme comme l’indique l’Ancien
Testament, elle est conçue matérielle et attachée au corps (“l’âme, c’est le
sang”), puisqu’il n’est pas image de Dieu. Elle permet une sorte de
connaissance, mais uniquement fondée sur les sens et toutes les facultés qui
paraissent relever de la raison ne lui appartiennent pas.
Les grands traits de la distinction restent ainsi fixés jusqu’à nos jours, quelles
que soient les philosophies qui se succèdent pour interpréter et compléter la
Bible. Lorsque, au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin tente de concilier la foi
avec l’aristotélisme redécouvert, il rompt la continuité des âmes matérielles
que le philosophe grec avait instituée de la plante à l’homme pour donner à
celui-ci, et à lui seul, une âme intellective, spirituelle, de type platonicienne.
En conséquence, et bien qu’il adopte l’idée aristotélicienne d’une création
hiérarchisée et graduée de créature en créature, il introduit des différences de
nature dans les facultés les plus communes et les plus simples de l’homme et
de l’animal, les attribuant à la raison pour l’un, aux sens ou à l’instinct pour
l’autre.
Le christianisme était animé par la volonté d’imposer un dieu transcendant
contre les divinités païennes, voire zoomorphes, contre tout panthéisme ou
totémisme.
Au Moyen Age, au XVe siècle, les bêtes en viennent à figurer les péchés
capitaux. Les sorcières au sabbat sont affublées d’allures bestiales et les
hérétiques sont symbolisés par des animaux malfaisants. Mais l’animal est
aussi un modèle pour les chrétiens, en se mettant au service de Dieu : l’âne, la
colombe, etc. Il y a une sorte de sacralisation de la nature qui sert de théâtre à
l’histoire divine. Les bestiaires produits entre les Ve et XIIIe siècles,
empruntent à Aristote, à Pline l’Ancien, au Physiologus du IIe siècle, à Isidore
de Séville, pour décrire des bêtes connues, exotiques ou fabuleuses, et ne
retenir qu’un enseignement spirituel et moral. La faune n’existe que pour
donner des exemples de foi. La réalité importe moins que le signe.
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Les apôtres avaient interdit les immolations en faveur des idoles, et le sacrifice
juif avait été remplacé par la messe, la transition étant assurée par la figure de
l’agneau christique. L’abattage est transformé en opération profane. Les
interdits alimentaires perdurent par contre plus longtemps. L’abstinence des
viandes est conçue en vue de provoquer des désirs modérés, de libérer
symboliquement l’âme des pesanteurs du corps pour lui permettre de penser
plus aisément aux affaires spirituelles.
Un courant d’opinion, dès le XIXe siècle, qui n’est pas spécifique au
catholicisme, appelant au respect des animaux s’installe au nom d’un respect
de l’animal en tant que créature vivante, sensible, intelligente et souffrante.
Aux XVIIe-XVIIIe siècles, et d’abord en Angleterre, des membres de groupes
religieux protestants minoritaires, tels que les puritains, les quakers, les
latitudinaires, les méthodistes ou les évangélistes, s’appuient sur une relecture
de l’Ancien Testament et sur les philosophies sensualistes de l’époque pour
affirmer de plus en plus que Dieu s’intéresse autant aux bêtes qu’aux hommes,
qu’elles ont une âme, aux facultés développées, qui survivra après la mort.
En France, c’est Albert Schweitzer qui développe, à partir de l’entre-deux-
guerres, la notion de respect de la vie comme base d’une nouvelle éthique.
De nos jours, la révision des concepts est avancée dans les pays d’Europe du
nord-ouest et d’Amérique du nord. Des théologiens, des pasteurs soutiennent
l’idée d’une culpabilité des Eglises en la matière, insistant sur la continuité de
l’évolution, de la molécule à l’homme, donc sur la ressemblance avec l’animal,
sur la solidarité et le partenariat avec la nature.
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Testament, le judaïsme et le christianisme occidental, la traduction des
ouvrages grecs, en particulier l’Histoire des animaux d’Aristote, traduite en
arabe au VIIIe-IXe siècle. D’emblée, l’islam se trouva plus proche du judaïsme
que du christianisme dans son traitement de l’animal. Les littératures orales de
l’islam, qu’elles soient berbère, turque ou persane, ont accordé une place très
large aux contes d’animaux, utilisant également la métaphore animale pour
décrire la condition humaine.
Des êtres à mi-chemin entre homme et animal sont acceptés en islam. Les
djinns, par exemple, dont l’existence est attestée par le Coran, peuvent
prendre forme animale. Enfin, de nombreux hadiths, propos attribués au
Prophète, insistent sur la douceur et la mansuétude que l’on doit observer à
l’égard des animaux : l’homme qui donne à boire au chien assoiffé, un animal
impur pourtant, est assuré de la grâce divine. Des versets coraniques font
allusion à de possibles métamorphoses d’humains en porcs et en singes,
transformation punitive et dépréciative.
La somme la plus importante de l’islam médiéval Livre de l’animal de Djâhiz
(775-869), est un ouvrage à la fois littéraire et religieux qui étudie aussi la
psychologie des animaux et croit à l’influence du milieu. Il y a là le souci de
faire la démonstration de l’existence du Créateur par l’observation de la
Création. La littérature de l’islam a été fécondée par la littérature persane,
elle-même souvent héritière de la littérature indienne riche en contes
d’animaux.
Si les parentés de certains miracles entre christianisme et islam sont évidentes,
d’autres miracles animaliers des saints musulmans sont particuliers à l’islam.
C’est le cas des métamorphoses du saint lui-même en animal : lion, oiseau,
serpent ; parfois en apparition onirique, parfois à l’état de veille.
La différence de nature entre homme et animal est beaucoup moins affirmée
en islam que dans le christianisme ; l’insistance est mise sur la communauté de
la Création face à son Créateur. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette
fraternité plus grande de l’homme et de la bête : le patrimoine bédouin de
l’islam classique ; les héritages orientaux - bouddhistes et hindouistes
notamment - qui, en Asie centrale ou dans le monde indo-persan, ont pu
léguer des acquis ; l’absence d’incarnation en islam (Dieu ne s’est pas fait
homme, Dieu est radicalement autre) rapproche l’homme et l’animal,
rassemblés dans une condition commune. A cette lumière, les animaux impurs
eux-mêmes sont éclairés d’une grâce nouvelle. C’est pourquoi il n’est pas rare
de rencontrer des chiens dans l’hagiographie musulmane. C’est le réformisme
musulman contemporain, à la fin du XIXe siècle, qui a dévalué l’animal.
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Les animaux peuplent donc notre imagination, il y a les animaux sauvages, les
animaux domestiqués, les animaux de compagnie, les animaux totémiques, les
animaux de sacrifice, les tabous alimentaires portant sur des animaux (1), il y a
les animaux “logis” du Diable, cet être anthropomorphe, masculin, velu, caudé
et sexué, il y a enfin le lycanthrope : homme le jour, loup la nuit... L’animal - ou
plutôt les représentations que nous nous en faisons - supporte, comme à titre
d’écran, de bouc émissaire, nos besoins d’identification, d’interdits, de règles,
de limites, nos peurs et nos dégoûts, nos questions existentielles, nos
fantasmes, rêves et cauchemars, ainsi que notre anthropocentrisme et notre
anthropomorphisme, en un sens indépassables. L’animal que nous évoquons
est alors un miroir en lequel se réfléchissent jusqu’à nos délires. Cela laisse
supposer que nous ne pouvons pas parler de l’animal sans parler de nous.
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transcendance - et l’abstinence de nourriture carnée. On pourrait ainsi
résumer l’abstinence porphyrienne : pour que votre âme ne soit pas prise par
le délire de l’alogia, de la déraison, il faut vous abstenir de manger ces aloga
qui, du reste, sont probablement plus logika que vous n’avez intérêt à le dire.
“La sensation est un clou qui fixe l’âme au corps et qui, grâce à la blessure
même causée par la passion qui lui correspond, colle l’âme et la cloue à la
jouissance corporelle.”
Nietzsche a déployé une virulente critique de l’idéal ascétique - comme l’a fait
plus tard Freud avec sa propre problématique - en considérant qu’il a pour
origine une certaine haine et dévalorisation du corps, de la vie et pour
manifestation un retour contre soi de forces intimes primitives telles que
l’agressivité, instinct vital. L’idéal ascétique est la rationalisation de la
souffrance que provoquent le retournement et l’intériorisation des instincts.
L’ascétisme est une opposition de la vie à elle-même puisqu’elle use de ses
forces propres pour s’empêcher de vivre, agir, jouir. C’est une des formes
d’expression de la Volonté de puissance. cf. La Généalogie de la morale.]
Ainsi, les représentations que nous nous faisons communément des animaux
parlent plus de nous que d’eux, parce qu’il nous est impossible de nous mettre
à leur place (où alors nous serions des animaux et ne pourrions parler de cette
expérience), parce qu’ils nous fascinent dans cette vie qui nous semble à la fois
pleine, puissante et mutique (au point que nous pourrions dire qu’en quelque
sorte eux sont leur corps alors que nous avons un corps), parce que nous
projetons sur eux jusqu’à nos fantasmes...
17
Qu’est-ce qui les distingue des machines ? Et qu’en est-il de nous ? Est-ce
l’âme - un certain degré d’âme - qui nous distingue des animaux ? Et s’il n’y a
pas d’âme, qu’est-ce qui nous distingue d’eux ? Ne sommes-nous pas alors des
animaux ? En ce cas, pourquoi nous octroyer un statut spécial lié aux questions
morales et politiques ? De quel droit ? S’agit-il d’un rapport de droit (de jure)
ou de fait (de facto), c’est-à-dire de force, de domination ? N’est-ce pas par la
force que nous nous accordons ce statut spécial ? S’il en est ainsi, notre
rapport à l’animal est animal. Nous serions semblables alors au “plus fort”,
dont parle magistralement Rousseau, qui “n’est jamais assez fort pour être
toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en
devoir.” Avec une différence radicale : cette prétendue justification,
fallacieuse, sophistique, qui fait passer la force pour le droit, ne serait pas
adressée, bien sûr, à l’animal, mais à nous-mêmes, afin de nous justifier à nos
propres yeux.
Une autre question sera envisagée : sont-ils des “machines” nécessairement
insensibles ou bien ont-ils une sensibilité ?
La question de la sensibilité animale est capitale car s’ils éprouvent
plaisir/souffrance, alors leur souffrance devient un problème pour nous.
Problème religieux : pourquoi souffrent-ils alors que d’un tel point de vue la
souffrance est une punition à visée purificatrice et rédemptrice, en vue du
Jugement dernier. Cette punition n’a de sens que pour un sujet cause libre et
par suite responsable de ses actes. Et c’est ainsi que se conçoit l’humain. Il
semble donc plus cohérent de supposer que les animaux ne souffrent pas,
qu’ils sont comme des “machines”. En privilégiant cette position beaucoup de
choses sont sauvées : la cohérence de la Création, la perfection divine, la
possibilité de tuer, de manger, d’utiliser des animaux.
Problème éthique, aux conséquences politiques et économiques considérables
: devons-nous prendre en compte cette souffrance dans notre rapport
utilitaire à l’animal (animal de laboratoire, d’élevage, de compagnie) ? Si oui,
comment, dans quelle proportion ? Si non, pourquoi ?
18
Lestel Dominique, Philosophe, L’animalité “L’animalité appartient à cette
classe d’idées que nous définissons difficilement avec la rigueur espérée mais
dont nous ne pouvons pas légitimement nous passer. [Pascal remarquait que
nous ne pouvons pas “définir tous les termes, prouver toutes les propositions”.
Ce que pointent les Sceptiques avec vigueur.] L’animalité ne constitue pas
seulement une notion renvoyant aux relations de l’homme à l’animal, mais
aussi aux relations de l’animal à la machine et oscille sans cesse entre la
question du statut du vivant et celle du statut de l’humain.”
19
Cratyle, entretient toujours un rapport de symbolisation réciproque avec une
âme. L’absolument animal serait le vivant complètement dépourvu d’âme. Cf.
Timée. Pour Platon comme pour la plupart des Grecs, une ligne de partage
effective et efficace est plus à trouver non point entre l’homme et l’animal,
mais entre l’homme libre et l’esclave. Cf. le mythe du Politique.
Selon Aristote (384-322 av. J.C.), [Bios, la façon de vivre, dont la possibilité se
trouve dans l’homme porteur du logos et capable de vivre bien (eu zên). Zoè, le
contraire de la mort, ce qui fait qu’un vivant est vivant.] Quand Aristote parle
d’un Zôon, il n’oppose pas l’animal à l’homme. Ce dernier peut être dit
politikon et logikon zôon, animal civique et doué de logos ; Dieu peut être
défini comme vivant suprême éternel. Les zoa comprennent donc les dieux, les
astres, l’homme et les autres animaux. Mais le terme ne sert pas non plus à
distinguer le vivant de l’inanimé : une plante vit (zei) et pourtant elle n’est pas
un zôon, mais un phuton. Selon Aristote, c’est la sensation qui est à la base de
l’organisation de l’animal. Platon avait pointé l’illogisme de la langue : “Tout
être, quel qu’il soit, qui a part à la vie a droit d’être appelé zôon.” Timée.
La nature se définit comme totalité hiérarchique et finalisée. ”Si quelqu’un
trouvait méprisable l’étude des autres animaux, il lui faudrait se mépriser lui-
même, car ce n’est pas sans avoir une grande répugnance qu’on peut saisir de
quoi se compose le genre homme, sang, chair, os veines et autres parties
comme celles-là.” Aristote, Les Parties des animaux. Il y a une affinité, une
parenté qui lie tous les habitants du monde sublunaire. C’est dans l’âme que se
découvrent l’indéchirable continuité et l’insistante parenté. Les fonctions
primordiales de l’animal requièrent la présence d’une âme qui constitue le
principe, la cause pleine et entière de cette vie élémentaire. Il y a différentes
espèces d’âmes, ordonnées en hiérarchie fonctionnelle, allant du plus parfait
au moins parfait, s’ajointant et se subordonnant les unes aux autres. Les
animaux inférieurs ne disposent que d’une âme végétative ou nutritive ;
l’animal supérieur, l’homme, possède, outre l’âme végétative et l’âme
sensitive, une âme intellective ou noétique, dont une partie est peut-être
capable d’exister à l’état séparé et de survivre au corps. Aristote, Traité de
l’âme.
20
Jusqu’au XVIIe siècle, l’homme est enfermé dans un statut que l’ange borne du
côté supérieur et que l’animal limite du côté inférieur. Les animaux peuvent
posséder une “âme sensitive”, mais pas une “âme intellectuelle”.
La réflexion sur l’animal, son essence et son rapport à l’humain, s’orientera
dans deux directions souvent antagonistes, on cherchera à caractériser
l’animal :
- comme machine ou,
- comme animal souffrant.
21
Le raisonnement de Descartes peut être ainsi présenté : comme l’âme ne peut
être qu’immortelle - car immatérielle, puisque Descartes distingue deux
substances : la substance étendue, le corps ; la substance pensante, l’âme - si
vous donnez l’âme à une espèce animale, il vous faudra l’accorder logiquement
à toutes, et une telle situation aura quelque chose d’insensé. Et Descartes
d’évoquer les “huîtres et éponges, etc.” Descartes veut opérer une rupture.
Son modèle des animaux-machines n’est pas totalement inédit, au milieu du
XVIe siècle, un médecin espagnol, Gomez Pereira, avait proposé la réduction
du vivant à la machine. De même Aristote avait suggéré le modèle des
automates. Mais pour Aristote, ce n’était qu’analogie rhétorique ; pour
Descartes il s’agit d’une analogie à fonction théorique.
Descartes insiste sur le caractère hypothétique de sa représentation qui n’est
pas totalement réductrice. Certes, les animaux n’ont pas d’esprit et ne parlent
pas puisque ce qui agit en eux c’est seulement la nature et un mouvement
mécanique, exact et limité comme celui de l’horloge.
“L’extrême perfection que l’on remarque dans certaines actions des animaux
nous fait soupçonner qu’ils ne possèdent pas le libre-arbitre. Ce que les
animaux font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit (...) mais
plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la nature qui agit en eux, selon la
disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’une horloge, qui n’est
composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures, et mesurer le
temps, plus justement que nous avec toute notre prudence.”
Certes ils n’ont pas d’âme, pas de conscience réflexive dont le cogito est une
illustration, mais ils ont le sentiment : “Je parle de la pensée, non de la vie, ou
du sentiment ; car je n’ôte la vie à aucun animal, ne la faisant constituer que
dans la chaleur du cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu’il
dépend des organes du cœur.” En se référant au Lévitique et au Deutéronome,
Descartes précise que l’âme des bêtes n’est autre que leur sang, “à savoir celui
qui, étant échauffé par le cœur et converti en esprit*, se répand dans le
cerveau, dans tous les nerfs et dans tous les muscles”. Sur ce point,
contrairement à Harvey, il ne tient pas le cœur pour une simple pompe, cela
dit : “Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les
artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets
des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux ou
ressorts, ou autres instruments qui, devant avoir quelque proportion avec les
mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et
mouvements se peuvent voir au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les
mêmes effets de corps naturels sont ordinairement trop petits pour être
aperçus de nos sens.” Principes de la philosophie P. IV § 203. * L’esprit, c’est-à-
dire les “esprits animaux” : “un air ou un vent très subtil”]
22
La différence ici pointée souligne notre finitude par rapport à la perfection
divine. Cette différence n’est plus d’actualité avec les nanotechnologies
contemporaines. Mais ce qui importe, d’un point de vue épistémologique,
c’est le souci constant de Descartes de proposer un modèle rationnel rompant
avec l’héritage scolastique. Il est certain que Kant (1724-1804), après d’autres,
a pu noter ceci : “Dans une montre, une partie est l’instrument du mouvement
des autres, mais un rouage n’est pas la cause efficiente de la production d’un
autre rouage (...). Ainsi un être organisé n’est pas simplement machine, car la
machine possède uniquement une force motrice ; mais l’être organisé possède
en soi une force formatrice, qu’il communique aux matériaux, (...).” Il y a là
presque tous les ingrédients du conflit entre mécanisme et vitalisme.
23
différence de degré, non de nature. Pour lui l’homme est une mécanique,
certes plus élaborée et plus subtile que le singe, mais il n’est guère plus.
“L’Ame n’est qu’un principe de mouvement ou une partie matérielle sensible
du cerveau, qu’on peut, sans craindre l’erreur, regarder comme un ressort
principal de toute la Machine, (...). La Mettrie n’exclut pas un accès de l’animal
au symbolique voire au langage et se demande si la bête est aussi dépourvue
d’ordre moral qu’on le dit. L’Homme-Machine, 1747.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’animal ne renvoie pas encore à une éthologie
mais à une métaphysique. Il ne s’agit pas de décrire et de comprendre le
comportement de l’animal mais de situer ontologiquement l’homme par
rapport à l’animal. Le débat s’affole : la “machinisation” de l’humain croise
“l’humanisation” de l’animal. Le thème de la perfectibilité, qui parcourt le XVIIe
siècle en témoigne : l’homme* peut incontestablement innover, mais l’animal
en est-il également capable ? (*L’homme sera représenté comme un homme
blanc, adulte et civilisé...).
Luc Ferry Qu’est-ce que l’homme ? : “Le critère pour Rousseau est (...) dans la
“perfectibilité”, c’est-à-dire dans la faculté de se perfectionner tout au long de
sa vie là où l’animal, guidé dès l’origine et de façon sûre par la nature, est pour
ainsi dire parfait “d’un seul coup”, dès sa naissance.”
Elisabeth de Fontenay Le silence des bêtes : “Si c’est incontestablement la
“perfectibilité” qui permet de tracer la véritable ligne de démarcation, il faut
d’abord reconnaître que Rousseau ne propose de l’ériger en critère que pour
immédiatement entreprendre d’en montrer les apories et d’en déplorer les
effets. (...) A la “perfectibilité” sont ainsi d’emblée associés le “fol orgueil” et
la “vaine admiration” de soi-même, qui engendrent la plus grande misère de
l’homme - “ce héros qui finit par tout égorger jusqu’à ce qu’il soit l’unique
maître de l’univers”. (...) On ne cherchera donc pas dans le concept de
“perfectibilité” la formulation d’une irrécusable supériorité ontologique de
l’homme sur l’animal, qui entraînerait de surcroît la reconnaissance d’un
incontestable progrès de l’homme civilisé sur l’homme naturel.” La
perfectibilité n’est pas une promesse de progrès.
24
III. Pourquoi la question de notre animalité est-elle de nouveau d’actualité et
si difficile à traiter ?
25
maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et
fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie
psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient
lancé cet appel à la modestie et au recueillement...” Introduction à la
psychanalyse.
Pour travailler ces difficultés, nous allons nous référer à différents documents
concernant l’éthologie, essentiellement.
26
ou imaginées - entre des réalités différentes que l’on peut s’orienter vers un
raisonnement par analogie à utiliser avec une très grande prudence tant il peut
nous conduire à des conclusions fragiles voire erronées. Au sens strict,
l’analogie est un raisonnement fondé sur l’identité du rapport unissant deux à
deux plusieurs termes :
Par exemple, Voltaire a pu dire : “L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
que cette horloge existe et n’ait point d’horloger”. On soutiendra par-là que
Dieu est à l’univers ce que l’horloger est à l’horloge pour affirmer la nécessité
d’un Créateur à l’origine du monde. Mais il n’y a aucune rationalité à poser le
signe = entre la Création divine et la production de l’artisan. De même qu’il n’y
a aucune rationalité à conclure à l’identité animal/humain du fait de certaines
ressemblances.
Le terme d’identité sera ici entendu dans le sens suivant : est identique ce qui
est exactement pareil. On parle parfois de “mêmeté”.
Animaux et humains sont plus ou moins semblables, ils ne sont pas identiques.
D’autre part, on posera la convention suivante : Homo sapiens-l’Homme
désigne notre espèce du point de vue zoologique des sciences naturelles ;
l’Humain désigne notre espèce du point de vue plus général englobant la
question éthique, par l’intermédiaire de la politique, l’économie, la religion,
l’art, l’épistémologie, etc., du fait de la parole.
27
Le béhaviorisme présenta une approche mécaniste du comportement animal
selon une variante essentiellement psychologique. Au début du XXe siècle, les
béhavioristes, dont John Boadus Watson, décidèrent de rompre avec une
conception de la psychologie animale qu’ils jugeaient abusivement
anthropomorphique et insuffisamment scientifique. Ces scientifiques étaient
opposés aux techniques introspectives très rhétoriques qu’empruntaient la
plupart des psychologues de l’époque. Ils retournèrent en conséquence à une
conception cartésienne très primitive de l’animal-machine. Ils considéraient
que la seule façon d’appréhender rigoureusement le comportement était de
considérer chaque organisme comme une espèce de petite machine qui
réagissait aveuglément, c’est-à-dire sans intelligence, à des stimuli extérieurs.
Pierre Naville qui fut l’un des pionniers du béhaviorisme en France signale que
les béhavioristes voulaient s’en tenir aux phénomènes observables et
uniquement à eux. Les réactions comportementales avaient cet avantage de
pouvoir être mesurées.
Il s’agit là d’une tendance, fâcheuse, chez certains chercheurs, à réduire la
rationalité scientifique aux seules données quantifiables. Or, la réalité est
beaucoup trop complexe, surtout lorsqu’il s’agit du vivant, et plus encore
d’animaux, de certains animaux, pour être réduite à, si l’on peut s’exprimer
ainsi, la somme de ses parties. Empiristes forcenés, les béhavioristes
considéraient que l’expérimentation, et elle seule, devait permettre de faire de
la “vraie science”. Ils étaient par conséquent radicalement hostiles à toute
forme de théorie.
Le labyrinthe fut très vite considéré par les béhavioristes comme un outil
privilégié pour étudier l’intelligence des animaux. (...) L’intelligence de l’animal
testé s’exprime exclusivement en fonction du nombre d’essais requis avant de
trouver le bon parcours ou en fonction du nombre d’embranchements qu’il est
capable de maîtriser pendant les expériences. Un animal intelligent était celui
qui était capable d’apprendre en peu d’essais et erreurs où aller pour trouver
le fromage recherché, par exemple.
Le béhaviorisme watsonien laissait peu de place à l’initiative de l’animal.
Le conditionnement que développa Frederic Skinner au milieu du XXe siècle
incitait les animaux à se conditionner eux-mêmes. S’autoconditionnant, les
animaux n’avaient besoin que d’une intelligence sommaire pour résoudre les
tests auxquels ils étaient soumis.”
28
science est en permanence, dans sa démarche même, confrontée à des
penchants non scientifiques car il en est ainsi de notre esprit, comme le
montre G. Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique. Notre
représentation immédiate du monde n’est pas rationnelle mais chargée de
préjugés. L’esprit scientifique n’est pas, par magie, hermétique aux
représentations imaginaires, au contraire, son travail consiste à lutter contre.
“Cette idolâtrie est bien forte ; l’imagination ne s’y arrachera jamais ; le tout
est de n’en être pas dupe, (...)” souligne Alain (1868-1951).
“Ils n’étaient pas les premiers à observer sérieusement les animaux, mais ils
innovèrent en le faisant de manière systématique, en professionnalisant la
pratique, en revendiquant leur expertise contre celle des béhavioristes de
laboratoires. Pour Lorenz et Tinbergen, la seule façon d’étudier l’intelligence
de l’animal consistait à poser à ce dernier de bonnes questions, et non les
mauvaises questions auxquelles les béhavioristes s’entêtaient à le soumettre.
Les bonnes questions des éthologistes étaient des questions de rats pour les
rats, des questions de mouettes pour mouettes, etc. Les béhavioristes, en
s’obstinant à ne poser uniformément que les mêmes questions d’homme aux
uns et aux autres, ne pouvaient qu’échouer dans leur tâche.
Pour l’éthologie objectiviste (nom donné à l’école fondée par Lorenz et
Tinbergen), l’intelligence de l’animal est d’abord celle de son espèce. Lorenz
dira qu’après avoir étudié vingt ans les oies grises dans le jardin de sa maison
viennoise, il savait tout sur les oies grises dans le monde. Le comportement de
chaque animal est inné, à l’intérieur d’un cadre héréditairement fixé pour une
espèce donnée.
A l’époque où se développe l’éthologie objectiviste, dans les années 1940, se
constitue également le néo-darwinisme lié à la génétique. L’éthologie qui se
pense darwinienne profite des succès de ces innovations.
Lorenz et Tinbergen conçoivent l’animal comme une machine “précâblée” en
fonction des caractéristiques de l’espèce. Si les béhavioristes rejetaient les
“instincts” qui désignaient des connaissances prêtes à être utilisées par
l’animal dès sa naissance, les éthologistes objectivistes ne refusaient pas pour
autant tout apprentissage. Mais ils en conditionnaient la nature à des
mécanismes innés. Le phénomène de “l’empreinte” en fut la plus belle
illustration.
Un exemple : comment un petit canard reconnaît-il sa mère ? Lorenz montra
que ce n’était pas par un apprentissage mais au cours d’un phénomène
29
psychobiologique. A un moment particulier du début de son existence, tout
mobile passant dans sa proximité immédiate était reconnu comme tel. Cette
“période sensible” est programmée de façon rigide, il s’agit d’une “fenêtre” de
quelques heures. L’empreinte est irréversible. L’empreinte filiale, chez les
oiseaux nidifuges, se complète d’une empreinte sexuelle, également présente
chez de nombreuses autres espèces. Plus tard, des disciples de Lorenz
trouveront des empreintes à propos du biotope au sein duquel vit l’animal,
pour son alimentation - voire pour l’acquisition du chant chez les oiseaux.”
“Au cours des années 1970, l’éthologie objective fut confrontée à plusieurs
innovations qui la déstabilisèrent.
Quelques chercheurs remarquèrent que les insectes sociaux (fourmis, abeilles,
guêpes) s’organisent autour d’une intelligence collective très particulière qui
ne peut être ramenée à une association d’intelligences individuelles. Ces
animaux n’associent pas seulement leur intelligence pour effectuer une tâche
mais ils changent la nature de leur intelligence en agissant ensemble.
Ces nouvelles approches - la sociobiologie, l’écologie comportementale - ont
généré de nouvelles représentations :
- en plaçant le lien entre gène et comportement au centre de leur approche et
en considérant que les gènes se répandaient autant que possible dans des
organismes ad hoc, la sociobiologie dynamisait l’éthologie jusque-là restée très
descriptive.
- Les approches cognitivistes accordèrent à l’animal individuel une intelligence
qui ne se ramenait ni aux conditionnements appris des béhavioristes, ni aux
instincts acquis de l’éthologie objectiviste.” L’approche cognitiviste laisse
entendre qu’il y a une individualité animale possible.
“Les insectes sociaux intriguent au sujet de leur intelligence collective :
l’intelligence collective est celle d’un gros organisme composé d’une multitude
d’animaux qui perdent toute individualité et n’agissent plus que comme s’il
s’agissait d’un seul animal. L’intelligence sociale est celle qui est requise pour
vivre en société.
30
Karl von Frisch (1886-1992), spécialiste des abeilles. Ses travaux portèrent sur
les caractéristiques comportementales individuelles des abeilles et sur leur
“danse”.
Pierre Paul Grassé, dans les années 1950, observant des termites construisant
leur nid, montra l’existence d’un mécanisme aveugle mais très opérationnel
qu’il baptisa “stygmergie”. En déposant une boule de terre, un termite
déclenche l’activité bâtisseuse de ses congénères. Quelques autres termites
déposent aléatoirement de telles boulettes sur le sol, jusqu’à ce que des
agrégats commencent par en structurer la conception jusqu’à construire,
d’une façon toute aveugle, c’est-à-dire sans qu’aucun plan n’en ait jamais été
conçu, ce qui finit par devenir une termitière - les conditions de chaque action
servant de stimuli pour engager celle qui doit suivre. Cette approche
cybernétique du comportement animal restait très béhavioriste. Elle ne
remettait pas en cause la conception de l’animal comme boîte noire réagissant
à des stimuli.”
31
Ces différentes représentations, appliquées à l’Homme de manière plus ou
moins réductionniste, parfois caricaturale, ont déclenché des réactions
d’inquiétude et/ou de rejet. La question de notre animalité était
progressivement posée de manière minutieuse de telle sorte que notre
spécificité humaine pouvait être engloutie. Qu’en serait-il, alors, de notre
liberté individuelle, de la morale ?
D. Lestel : ” Edward O. Wilson publie en 1975 un ouvrage qui pose les bases de
la sociobiologie. Il y considère l’altruisme comme son problème théorique
central : “Comment l’altruisme, qui par définition réduit l’aptitude personnelle,
peut-il se développer par sélection naturelle ?” Il en déduit une définition de la
sociobiologie conçue comme “l’étude systématique de la base biologique de
tout comportement social”. Reconnaissant que la sociobiologie se concentre
sur les sociétés animales, il n’en exclut pas pour autant une extension aux
sociétés humaines, en particulier à l’homme primitif. Le dernier chapitre de
son livre envisage l’homme sous l’angle de la sociobiologie, et considère que
celui-ci peut être décrit exhaustivement et de façon satisfaisante à partir de
l’action de ses gènes.”
32
pendant longtemps, en Occident, considéré que l’une des distinctions
majeures entre les animaux et nous réside dans le fait que nous sommes
conscients et qu’eux ne le sont pas ? Il importe, alors, de préciser ce que l’on
entend par conscience et de déterminer si ce terme désigne adéquatement les
processus mentaux de certains animaux tels que les grands singes. D’autre
part, peut-on parler de conscience sans langage ?
“L’idée que certains animaux puissent avoir des cultures n’est pas nouvelle. On
la trouve exposée en particulier au début des années 1950 quand les
ornithologues britanniques réalisent que des mésanges arrivent à percer les
capsules qui ferment les bouteilles de lait déposées le matin sur le pas de porte
pour en boire le lait.”
Est-il éclairant d’utiliser des termes tels que conscience, outil, culture pour
désigner ces gestes ?
“Les grands singes font l’objet d’étude conduisant à élabore l’idée d’une
“théorie de l’esprit” qui désigne les capacités de l’animal à se représenter
l’intelligence de l’autre - en particulier ses désirs, ses croyances et ses
anticipations.” “La publication d’une étude comparée des capacités des
primates à tromper l’autre constitua une étape significative dans l’élaboration
de l’éthologie cognitiviste.” “Les recherches ont montré des différences
individuelles plus significatives que les différences spécifiques.”
Une des difficultés majeures auxquelles nous sommes confrontés est celle de
la définition des termes : peut-on utiliser les termes de “désir”, de “croyance”
comme s’il s’agissait des mêmes processus chez les animaux et les humains ?
33
“Chez une population de macaques japonais nourrie par des chercheurs, une
femelle en particulier inventa successivement le lavage des pommes de terre à
l’eau salée et le tri par flottaison d’un mélange inopportun de grains de riz et
de sable - si ses jeunes congénères l’imitèrent bientôt, ce ne fut pas le cas des
individus plus âgés.”
Jean-Marie Vidal Des machines, des animaux, et des hommes in Si les lions
pouvaient parler Essais sur la condition animale. p342 “L’investissement le plus
marqué est celui que, dans la grande majorité des espèces d’oiseaux et de
mammifères, le jeune montre envers sa mère, ou celui réciproque que la mère
montre envers son (ses) jeune(s). Il s’agit alors d’un processus d’attachement
qui déborde de loin quelques processus de conditionnement. En effet, aucun
animal, préalablement conditionné à obtenir sa nourriture après avoir entendu
le son d’une cloche, ou après avoir appuyé sur quelque levier, n’a de difficulté
à se nourrir s’il n’entend plus la cloche ou ne voit plus le levier. Par contre, les
jeunes poussins comme les jeunes singes privés de leur mère se montrent très
perturbés, au point parfois de ne plus se nourrir et de dépérir ; ils émettent,
des heures ou des jours durant, des cris dits “d’appel” ou de “détresse” ; ils
sont prêts à franchir les obstacles les plus répulsifs pour rejoindre leur “objet
d’attachement”. Pour autant, cet “attachement” animal ne peut être confondu
avec quelque attachement ou “amour” humain.”
Ces quelques documents montrent ceci : les animaux sont des êtres
complexes, plus que ne nous sommes, de manière immédiate, enclins à le
reconnaître. D’autre part, des animaux sont manifestement capables d’agir sur
le mode de l’initiative. Enfin, il y a des ressemblances entre eux et nous.
Mais, “pas de précipitation, pas de prévention (i.e. préjugé)”, nous dirait
Descartes. Nous devons nous méfier tout à la fois de notre
anthropomorphisme (lié au processus de projection, d’identification), de notre
tendance à confondre ressemblance et identité, différence et inégalité, de
notre penchant pour la conclusion hâtive liée au raisonnement par analogie.
Nous devons aussi veiller à notre souci, légitime, de ne pas confondre comme
identiques animal/humain, lorsque ce souci est animé non par une exigence de
méthode mais par ce que l’on pourrait appeler la honte des origines pouvant
générer un refus farouche de reconnaître notre animalité. Nous devons être
attentifs à la définition que nous reconnaissons à tel ou tel mot et enfin
surveiller notre penchant pour l’abstraction réductionniste nous conduisant à
isoler une donnée - une vérité partielle - pour l’ériger ensuite en valeur
explicative totale : tout expliquer par le gène ; parler d’outil, de langage, sans
précaution, etc.
34
“Est-ce qu’un tout petit segment de représentation du réel ne risque pas de
servir d’alibi à une représentation du monde qui ne parlerait que de nos désirs
inavouables ?” nous rappelle B. Cyrulnik.
Notre anthropomorphisme - indépassable - peut nous conduire à négliger des
différences, par exemple entre “l’objet d’attachement” animal et “l’objet
d’amour” humain, au point d’oublier des paramètres capitaux présents dans la
relation humaine : l’adresse de la parole.
Notre tendance à confondre ressemblance et identité peut nous conduire à
utiliser les mots outil, désir, langage, culture, par exemple, pour désigner des
rapports au monde différents. Est-il éclairant d’utiliser un terme identique
pour des actions manifestement diverses ? L’outil, pour l’humain, est un objet
préalablement conçu, conservé, inscrit dans l’histoire puisqu’il est transmis et
amélioré de génération en génération, par la parole, l’écriture. Ne serait-il pas
plus prudent, pour pointer la différence de degré et non de nature, mais
différence quand même, qui n’est en rien une inégalité, de dire que des
animaux utilisent des données naturelles comme s’il s’agissait d’outils ? La
rationalité nécessite une vigilante minutie.
Il en est ainsi pour le raisonnement par analogie ayant tendance à effacer des
différences bien réelles, par extrapolation : passer, comme le font certains
représentants de la sociobiologie, des sociétés d’insectes aux sociétés
humaines en les posant comme analogues, voire identiques, c’est faire
l’impasse sur de nombreuses différences, dont une, signalée par Platon : la
société animale est limitée à la seule satisfaction des besoins, la Cité humaine,
politique, elle, concerne les désirs, la volonté, la question du juste et de
l’injuste, en un mot la question éthique. Platon La République : “- Socrate : Tu
dis vrai répondis-je : j’oubliais qu’ils auront aussi ce qui se mange avec le pain :
du sel évidemment, des olives, du fromage, des oignons et des légumes, ceux
bien entendu que cuisine une cuisinière campagnarde ; nous leur servirons
même des friandises : figues, pois chiches, fèves, des baies de myrte et des
glands qu’ils feront rôtir contre le feu, buvant au repas même et avec
modération. Et, passant de la sorte leur existence dans une paix
qu’accompagne, ainsi qu’il est naturel, une bonne santé, naturellement ils
mourront vieux et c’est une autre vie, pareille à la leur, qu’ils transmettront à
leurs descendants. - Eh ! Socrate, reprit Glaucon, si c’était une société de
pourceaux que tu eusses constituée, de quoi d’autres les engraisserais-tu sinon
de cela ?”
Notre exigence légitime de méthode ne doit pas, pour autant, nous conduire,
comme par une honte des origines, à nier toute analogie, toute ressemblance.
La réflexion sur l’animalité/l’humanité nous place face à une difficulté
considérable : la définition des termes. Que pouvons-nous, rationnellement,
35
raisonnablement, entendre par : animal, outil, conscience, désir, langage,
culture, humain ? Nous sommes face à ces questions et chaque réponse
illustre une certaine représentation, un certain rapport, en acte, au monde.
Si l’humain est identique à l’animal, alors pourquoi s’insurger face aux
inégalités économiques, sociales, face aux discriminations, aux humiliations,
aux injustices, en un mot face au manque de respect des humains, plus que
des animaux ? Pourquoi la souffrance d’un enfant serait-elle plus
insupportable que celle d’un animal ? Pourquoi lutter contre l’esclavage,
l’exploitation de certains humains par d’autres humains, l’asservissement de
certaines femmes, le travail d’enfants plus que contre l’utilisation du cheval de
labour, etc. ? Les enjeux sont éthiques, politiques, économiques.
La question de notre animalité/humanité est très difficile à traiter car elle nous
confronte, au bout du compte à une question, vertigineuse : que signifie être
(un) humain ?
IV. Pourquoi, nous, humains, nous distinguons-nous des animaux ? Quelle est
la nature de cette distinction ? Quelle est sa légitimité ? Quel est son intérêt ?
36
disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa
pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne,
doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier.
Car la faculté (de penser) est l’entendement.
Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne
commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi
à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble que
pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir
de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne
faisait que se sentir ; maintenant il se pense.” Anthropologie du point de vue
pragmatique
37
D. Lestel Les animaux sont-ils intelligents ? “Parler est une particularité
humaine. Même si les éthologistes ont pu se rendre compte que les
communications de certaines espèces animales étaient beaucoup plus
complexes qu’ils l’imaginaient, jusqu’à présent, aucun animal ne possède de
moyen d’expression équivalent au langage.
A partir des années 1960, quelques psychologues ont tenté d’enseigner un
langage symbolique à divers grands singes et à quelques perroquets. Même si
les résultats obtenus se sont révélés étonnants, il est honnête de dire
clairement qu’un animal n’a jamais acquis un langage au sens où tout humain
normal le fait.”
A partir de ce point, on pourrait dire, par exemple, que l’animal ne ment pas
mais qu’il ruse, feint. Il y a là analogie, il n’y a pas identité.
J.M. Vidal Des machines, des animaux, et des hommes ? in Si les lions
pouvaient parler Essais sur la condition animale. “(...) la diversité des systèmes
et des structures opérant chez les êtres vivants ne peut que nous inciter à
adopter une démarche doublement “pluraliste” qui reconnaisse à la fois la
pluralité des divers niveaux d’organisations atomiques, moléculaires,
cellulaires, organiques... neuronaux, comportementaux ou symboliques ; mais
qui reconnaisse aussi la pluralité des discontinuités évolutives entre :
1) les êtres uni- et multicellulaires,
2) les végétaux et les animaux,
3) les animaux dépourvus de systèmes nerveux et ceux qui en sont munis,
4) les vertébrés supérieurs présentant des systèmes d’interactions
comportementales et les humains présentant des structures de conduites et
d’échanges.
Ce même point de vue pluraliste nous permet aujourd’hui de renvoyer dos à
dos ceux qui entretiennent l’opposition cartésienne entre “l’homme qui, seul,
pense” et “l’animal qui ne fait que réagir comme une machine”, et ceux qui ne
font que déplacer ce dualisme, pour nous dire que “l’animal est bien autre
chose qu’une machine” mais que “l’homme, lui n’est qu’un animal”, y compris
dans ses pensées, ses croyances et ses désirs.” Cela étant affirmé grâce à la
parole...
“La différence fondamentale résiderait (...) dans le fait que, chez les humains,
et chez eux seulement, les procédés de déformations des images (que l’on
retrouve chez d’autres animaux) - concernant les stimuli, formes, objets,
congénères, distances, durées, etc. - s’enrichissent des remaniements
qu’introduit la dimension du symbolique. Les images des congénères et des
38
objets deviennent alors des représentations de personnes et de choses,
déformées et structurées par les images et représentations de mots qui leur
sont associées. Ces représentations symboliques nous permettent de contre-
dire, d’inter-dire ou simplement de re-dire les ressemblances/dissemblances
réelles ou configurationnelles entre les objets et les personnes (y compris
nous-mêmes), ainsi que nos proximités/distances spatiales et temporelles vis-
à-vis de ces mêmes objets et personnes. Nulle doute que les animaux
interagissent ou “communiquent” entre eux par des systèmes de signaux
vocaux et comportementaux plus ou moins riches qui leur permettent
d’indiquer, à leurs compagnons, une source de nourriture, la survenue d’un
prédateur, leurs approches et éloignements, leurs émotions, etc. Par le passé,
nombre d’éthologistes ont assimilé ces systèmes de communications à un
langage. Il apparaît très clairement aujourd’hui que cette assimilation relève
moins de la réalité que d’une ignorance des caractéristiques fondamentales de
la structure langagière. En effet les plus sophistiqués de ces systèmes animaux
de communication, tel celui des fameux cris d’alarme des singes vervets, ne
montrent tout au plus qu’une arbitrarité rudimentaire et aucune
conventionnalité. On ne peut y repérer cette organisation paradigmatique qui
fait qu’un signe linguistique ne signifie que par opposition à tous les autres
signes. Quant aux tentatives d’apprendre à des chimpanzés à manier des
signes selon une articulation syntactique, leurs succès restent fort limités. Le
plus évolué des animaux infra-humain n’exprime pas le moindre geste qui
signifierait, effectivement, un acquiescement et une affirmation, un refus et
une négation, une perplexité et une interrogation... qui font partie des
“communications non verbales humaines” mais néanmoins “langagières”
puisque régies par des codes et des convenances variables selon les cultures.
Du geste de salutation, au moindre “bruit intempestif” (rot et autres) et
jusqu’au silence immobile, tous apparaissent encore comme des actes
langagiers étroitement soumis aux règles d’arbitrarité et de conventionnalité.
Ils seront émis et interprétés, codés et décodés, selon des cadres symboliques
et institutionnels. Leur portée sémantique variera d’un extrême à l’autre,
1) selon que l’émetteur appartient à telle ou telle langue ou culture ;
2) selon que cet émetteur est un bébé, un adulte ou un vieillard, susceptible de
maîtriser ou non les coutumes de cette culture ;
3) selon les lieux et les contextes d’émissions, etc.
(...) la structure symbolique humaine intègre aussi des jugements esthétiques,
éthiques ou épistémologiques qui se réfèrent à des croyances en des valeurs, à
des règles morales ou à quelque instance Autre.
Pour Charles Darwin, ces capacités de jugement, ces “aptitudes morales” et ce
qu’il appelait les “croyances à des agents spirituels” étaient universelles chez
39
les êtres humains ; elles “constituaient la plus grande de toutes les distinctions
que l’on puisse faire entre eux et les animaux.” La descendance de l’homme.
Après Darwin, les études ethnologiques ont corroboré l’existence, dans toutes
les sociétés humaines, de tels jugements de valeurs et de telles croyances en
une instance Autre - au-delà de leurs infinies variétés de contenus et de
représentations.
Quant aux éthologistes qui crurent trouver chez diverses espèces animales
l’équivalent de la règle morale la plus fondamentale et la plus généralisée dans
toutes les sociétés humaines - l’inter-dit de l’inceste - ils n’ont pu le faire qu’en
confondant cet interdit proprement symbolique avec l’inhibition éthologique
que montrent les animaux à s’accoupler avec des compagnons trop familiers.”
40
permet les récits et à l’historisation dont seul l’homme est capable. Nous
n’avons pas le choix, il nous faut les deux pour vivre et devenir humains. Ce
n’est pas une image : les enfants abandonnés qui deviennent anaclitiques, se
laissent mourir au milieu des victuailles s’ils ne trouvent pas autour d’eux une
figure d’attachement pour manger. En tant qu’êtres vivants, il nous faut des
aliments pour fournir de l’énergie à notre corps et à notre cerveau, mais en
tant qu’êtres de paroles, il nous faut un alentour affectif et sémantisé pour
imprégner de récits les moindres de nos gestes et de nos nourritures.
Dès l’instant où l’arbitraire du signe nous permet d’échapper aux forces
façonnantes du contexte écologique, il faut que nos récits donnent forme à
l’informe*. Une culture sans formes ne forme plus les parents. Quand tout est
possible, [plus rien n’est possible]*, quand le monde parlé ne trace plus de
limites, nous devenons confus*, incapables de nous engager autrement qu’en
nous soumettant à nos pulsions. L’absence d’interdit libère la violence,
comme, à l’inverse, l’existence d’un tabou dogmatique mène à la pétrification
des sentiments.” [On peut lire le livre de JP. Lebrun, psychiatre et
psychanalyste, et de A. Wénin, exégète Des lois pour être humain, ainsi que
celui de J. Légaut, psychiatre et psychanalyste, Les lois de la parole.]
* Nous n’éluciderons sans doute jamais ce que l’on peut qualifier de mystère
des origines du langage mais nous pouvons constater ceci : nos déterminants
naturels - par rapport à ceux des animaux - sont assez chétifs, et c’est le
langage - “l’arbitraire du signe”, le “symbolique” - qui nous façonne. Le langage
forme, pose des limites, dépasse la confusion, cette nuit où toutes les vaches
sont grises ; il pose des repères. Si c’est par là que nous nous distinguons des
animaux, c’est aussi par-là que nous mesurons la nécessité de cette distinction.
Non pas pour se croire, idiotement, supérieurs (être autre/différent ne signifie
pas être supérieur ou inférieur mais seulement : pas le même) mais pour se
prémunir contre le confusionnisme, peut-être tentant mais pas éclairant. Il est
possible que les connaissances scientifiques actuelles, en repoussant certaines
limites, participent à la réaction suivante : “Mais après tout, pourquoi
distinguer les animaux et les humains, les hommes et les femmes, etc. ?”
Notre savoir se limite peut-être à cette ignorance docte : nous ne parvenons
pas - parce que c’est certainement impossible - à déterminer clairement le
contenu de la distinction animal/humain ou homme/femme, mais nous savons
que cette distinction est nécessaire, opératoire.
J.M. Vidal Des machines, des animaux, et des hommes ? in Si les lions
pouvaient parler Essais sur la condition animale. “(...) Tout en reconnaissant
pleinement les processus évolutifs, nous pouvons concevoir que l’émergence
41
de la structure symbolique au cours de l’évolution des psychismes, constitue
une discontinuité d’une importance comparable à l’émergence du système
nerveux dans l’évolution des organismes, ou à l’émergence de la vie organique
dans l’évolution des agencements de la matière.
Ces émergences et discontinuités nous incitent certes à ne pas traiter les
individus animaux comme de simples mécaniques ou appareils organiques et
comme n’éprouvant aucune émotion de satisfaction, de douleur ou de
souffrance. Mais elles nous incitent plus encore à ne pas les traiter comme des
sujets humains ou qui ne se distingueraient d’eux que par des différences
quantitatives et d’ampleurs comparables aux différences repérables entre les
diverses espèces animales elles-mêmes. La réciproque logique de tels
amalgames et conceptions continuistes entre psychisme animal et psychisme
humain, serait évidemment de considérer les humains comme des animaux, et
de leur dénier leur spécificité de sujets inscrits dans ces structures symboliques
qu’ils expriment à la fois dans leur langage et leurs modes de représentations
et de pensées, mais aussi dans leurs relations à autrui et leur éthique.”
42
rebours, trop respectueux de la “continuité” darwinienne. Alors que Charles
Darwin se risquait à humaniser l’animal contre la tradition dominante, ces
“penseurs” se sont appliqués à animaliser l’homme. Ce défaut de pensée s’est
avéré d’autant plus grave qu’au même moment se constituait une génétique
moléculaire qui a pu donner crédit à l’idée que l’on pourrait assigner à des
“gènes” déterminés, un à un identifiables, la commande de tel ou tel
comportement humain. (...) Le comportement humain apparut réglé comme
une “machinerie” de gènes selon un déterminisme aussi strict que celui qui
était supposé gouverner la vie des abeilles et des babouins. (...) S. J. Gould a
montré le racisme, ouvert ou latent, vers lequel basculaient certaines de ces
théoriciens, même à leur corps défendant, dès lors qu’ils avançaient sans
l’ombre d’une preuve et au prix de simplifications manifestes l’idée qu’il pût
exister un supposé gène de l’intelligence ou encore un gène de
l’homosexualité, de la criminalité ou de la schizophrénie.” Il s’agissait de
“biologiser la morale”. “On conçoit ainsi que, par réaction, un certain
moralisme puritain porté par le fondamentalisme protestant ait pu s’en
prendre avec quelque succès au “darwinisme”, ainsi caricaturé, dès le début
des années 1980. (...) “réductionnisme extrême” qui “faisait silence sur
l’ignorance réelle qui persistait quant au rôle des gènes dans la détermination
des comportements aussi bien chez l’animal que chez l’homme.” “Nul
n’expliquera jamais le comportement humain par un schéma qui le réduirait à
un jeu de simple “stimulus-réponse”. Bien des animaux même brouillent ce
pauvre petit jeu dès leurs plus simples activités perceptives. “ Mais l’humain
est pris dans l’aventure de la parole, “la question du sens”, la croix des
linguistes”. Il s’agit de “travailler à la couture du signifiant et du corps”.
43
déterminés, marqués par les représentations langagières, frappés d’interdits
(de l’anthropophagie, de l’inceste, du meurtre, etc.). Nous vivons, agissons,
pensons, rêvons, espérons, nous nous plaçons, taisons, nous boudons,
pleurons, marchons “dans” les mots, notre cœur bat, en partie, par des mots,
des mots peuvent nous rendre malades, nous sauver etc. Un autre
réductionnisme tout aussi insatisfaisant conduirait à ne retenir que le langage,
le symbolique pour oublier - pourquoi ? - le biologique, le corps, notre
animalité. Jean-Didier Vincent Biologie des passions : ”Dans tous les
comportements que nous avons appelés passionnels, on pourra retrouver un
noyau dur, invariant et stéréotypé, que l’exercice de la pensée, le langage et
les habitudes culturelles ont masqué, déformé, étiré, déplacé, mais qui
constitue la structure fondamentale de la conduite.”
44
V. Pourquoi certains s’interrogent sur la question des droits des animaux ?
Quel peut être le sens de cette question ?
45
montre aisément, mais nous différons d’eux par la parole, cette différence
rend l’idée d’identité caduque, nous ne pouvons donc avoir les mêmes droits ?
D’autre part, en quel sens peut-on parler de droit des animaux ? Nous devons
garder à l’esprit la distinction entre les notions de ressemblance et d’identité ;
de même que nous devons nous prémunir contre une conclusion hâtive
fondée sur le raisonnement par analogie.
D’autres, plus nombreux, considèrent que sans accorder les mêmes droits aux
animaux, nous devons leur accorder certains droits. D. Lestel L’animalité : “
Même si Henri Salt élabore la première doctrine d’un “droit des animaux” dès
1892, à partir de ses réflexions sur le végétarisme, les sensibilités écologistes
apparaissent plus tard. Peter Singer se fait connaître en 1975, avec son livre
sur la libération animale. (...) Condamnant la vivisection et l’expérimentation
animale, il prône lui aussi le végétarisme et la mise en place d’une éthique des
animaux. Tom Regan devient le principal défenseur de l’attribution de droits
moraux aux animaux. The Case of Animal Right, son livre principal joue un rôle
crucial dans le développement de ces idées. Il considère que non seulement
l’animal ne doit pas souffrir, mais que, même de manière indolore, tuer un
animal est inacceptable.”
Ces positions sont non seulement liées aux progrès des connaissances
scientifiques concernant les animaux mais aussi à l’amplification du souci
écologiste accompagné d’une certaine référence philosophique. D. Lestel
L’animalité : “L’utilitarisme de Jeremy Bentham est représentatif de ce
glissement de l’animal-machine vers l’animal souffrant. Dans son ouvrage,
Introduction to the Principes of Moral and Legislation, le philosophe anglais est
l’un des premiers à affirmer que les animaux ont des droits ; il justifie cette
attribution par leur faculté de souffrir. Extrémiste dans ses positions, il n’hésite
pas à comparer la situation des animaux à celle des esclaves.”
Jeremy Bentham (1748-1832) peut être considéré comme le fondateur de
l’utilitarisme selon lequel le principe d’utilité permet de juger toute action en
fonction de l’augmentation ou de la diminution du plaisir qu’elle procure. “La
nature a placé l’humanité sous la gouverne de deux maîtres souverains, le
plaisir et la douleur. C’est à eux, et à eux seuls, de nous indiquer ce que nous
devons faire comme de déterminer ce que nous allons faire.”
Luc Ferry Kant Une lecture des trois “Critiques” : “On comprend qu’à partir
d’une telle conviction, on en vienne à étendre la protection du droit à tous les
êtres susceptibles de souffrir, qu’ils soient ou non des personnes humaines.
Car ce qui importe au fond, c’est bien la somme globale des joies et des peines
dans le monde, et non le fait qu’elles soient les joies et les peines de telle ou
telle catégorie d’êtres. Qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, d’un Noir
46
ou d’un Blanc, d’un Anglais ou d’un étranger, d’un humain ou d’un animal
importe peu, car ce que la morale utilitariste nous invite à combattre, c’est la
souffrance ou le malheur sous toutes ses formes.” Voici un texte résumant la
position de Bentham, écrit juste après la Révolution française, au moment où
la France vient de libérer les esclaves noirs, alors qu’on continue à les “traiter
comme des animaux” dans les territoires britanniques : “Peut-être le jour
viendra-t-il où le reste du règne animal retrouvera ces droits qui n’auraient
jamais pu lui être enlevés autrement que par la tyrannie. Les Français ont déjà
réalisé que la peau foncée n’est pas une raison pour abandonner sans recours
un être humain aux caprices d’un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par
s’apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l’extrémité de
l’os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner une
créature sensible au même sort. Quoi d’autre devrait tracer la ligne de
démarcation ? Serait-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté du
langage ? Mais un cheval parvenu à maturité ou un chien est, par-delà toute
comparaison, un animal plus sociable et plus raisonnable qu’un nouveau-né
âgé d’un jour, d’une semaine ou même d’un mois. Mais supposons qu’ils
soient autrement, à quoi cela nous servirait-il ? La question n’est pas :
peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir
?”
Luc Ferry Kant Une lecture des trois “Critiques” : “On peut, à ce stade, résumer
la pensée utilitariste par les trois points suivants :
1) l’homme n’est pas le seul être à posséder des droits, mais doivent en
bénéficier tous les êtres susceptibles d’éprouver des plaisirs et des peines.
L’utilitarisme n’est donc pas une morale centrée exclusivement sur l’homme, il
n’est pas un “anthropocentrisme” ;
2) le but ultime de l’activité morale et politique est la maximisation de la
somme de bonheur dans le monde, et non primordialement la liberté ;
47
3) le droit a pour finalité première de protéger des intérêts, quel que soit le
sujet dont ils sont les intérêts.
A la fin du XIXe siècle, un livre de Henry Salt, Les droits de l’animal dans leur
rapport avec le progrès social (1892) va relancer la discussion sur l’utilitarisme
en précisant les thèses de Bentham et en les appliquant à des questions
concrètes : reconnaissance du droit des animaux sauvages, critique de
l’abattage, de la chasse, de la mode des cuirs, des plumes et des fourrures, de
l’expérimentation sur les animaux, etc. “Les animaux ont-ils des droits ? Sans
aucun doute si les hommes en ont” : telle est, dès la première ligne de
l’ouvrage, la conviction affichée de Salt. Aujourd’hui, c’est notamment un
philosophe australien, Peter Singer, qui continue le débat avec son livre
intitulé La libération animale. Comme chez Bentham ou Salt, c’est la capacité à
éprouver du plaisir ou de la peine qui fait toute la dignité d’un être et le
constitue au sens large, en personne morale. Cette capacité se traduit par le
fait de “posséder des droits” : “La capacité de souffrir et d’éprouver du plaisir
est un pré-requis pour avoir des intérêts, une condition à remplir avant de
pouvoir parler sensément d’intérêts. Il serait insensé de dire qu’il n’était pas
dans les intérêts du caillou, par exemple, de recevoir des coups de pied tout le
long du chemin de l’écolier. Une pierre n’a pas d’intérêts parce qu’elle ne peut
pas souffrir... Une souris a, en revanche, intérêt à ne pas recevoir de coup de
pied tout le long du chemin, parce qu’elle en souffrirait... C’est ainsi que la
limite de la sensibilité (un terme sténographique commode bien qu’imparfait
pour désigner la capacité de souffrir et/ou de ressentir du plaisir) constitue la
seule limite valable au respect qu’il nous faut accorder aux intérêts des autres.
Il serait arbitraire de fixer cette limite au moyen d’une autre caractéristique
telle que l’intelligence ou la rationalité.” Peter Singer La libération animale.
48
puissance, les hommes ont droit sur les bêtes beaucoup plus que les bêtes sur
les hommes. Je ne nie pas cependant que les bêtes sentent ; mais je nie qu’il
soit défendu pour cette raison d’aviser à notre intérêt, d’user d’elles et de les
traiter suivant qu’il nous convient le mieux (...)” et dans le chapitre XVI du
Traité théologico-politique : “(...) le droit de nature s’étend jusqu’aux bornes
de sa puissance”.
On peut alors distinguer le droit naturel du droit positif : du seul point de vue
du droit naturel, ici réduit à la puissance, le rapport animal/humain est un
rapport de forces : l’animal comme l’humain peut, selon sa force, tuer, manger
l’autre. Cela dit, nous, humains, relevons aussi du droit positif, posé, en
principe, par la raison, et par là nous imposer des devoirs à l’égard des
animaux - en prendre soin autant que possible - .
Si les animaux n’ont pas, au sens strict, des droits (ce qui présuppose l’idée de
convention/contrat, de pacte/de loi, de possible revendication, et donc de
parole et par suite de responsabilité voire de culpabilité, liées au postulat de la
liberté), nous pouvons avoir des devoirs envers eux, du fait qu’ils sont des
êtres sensibles. La distinction kantienne peut alors être aménagée comme suit
: il y a les choses, dont on peut disposer, selon certains droits et devoirs (liés
aux notions de propriété, de bien public, de respect d’autrui, etc.) ; il y a les
animaux, dont on peut disposer, selon des droits et devoirs plus stricts encore
car ils ont une différence majeure par rapport aux choses : ce sont des êtres
sensibles ; il y a les humains, sujets, dont on ne peut disposer, même si le
rapport utilitaire est possible (dans les relations économiques par exemple), à
une condition impérative : “l’homme ne peut jamais être utilisé simplement
comme moyen par aucun homme (ni par un autre, ni par lui-même), mais
toujours en même temps aussi comme une fin” (Kant). Alors la distinction
entre l’esclave et l’animal, entre l’humain dans un camp d’extermination et
l’animal dans un centre d’abattage apparaît clairement : l’esclave n’est pas
reconnu comme humain mais traité comme “outil animé” (Aristote) que l’on
vend (alors que le salarié vend “sa force de travail”), que l’on ne rémunère pas,
auquel on ne reconnaît aucun droit syndical, etc., tandis que l’animal, en tant
que tel, peut être bien traité. Même un esclave bien traité... se verrait atteint
dans son humanité. D’autre part, même s’il est certain que les élevages
intensifs et les centres d’abattage de notre système économique capitaliste ne
prennent pas soin des animaux, ils ne sont pas conçus pour contester l’animal
dans son animalité alors que les camps nazis avaient, entre autres, pour
fonction essentielle, de nier l’humanité de l’autre humain, comme le rappelle
Robert Antelme : “Dire que l’on se sentait alors contesté comme homme,
comme membre de l’espèce, peut apparaître comme un sentiment
rétrospectif, une explication après coup. C’est cela cependant qui fut le plus
49
immédiatement et constamment sensible et vécu, et c’est cela d’ailleurs,
exactement cela, qui fut voulu par les autres. La mise en question de la qualité
d’homme provoque une revendication presque biologique d’appartenance à
l’espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce,
sur sa distance à la “nature”, et sa relation avec elle, sur une certaine solitude
de l’espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité
indivisible.” Là où le projet nazi échoue nécessairement - malgré la catastrophe
produite - c’est justement en sa volonté de nier l’humanité de l’autre humain
car, en la niant, il la pose : on ne peut vouloir nier l’humanité que d’un...
humain.
On peut dire que si l’animal n’est pas, c’est manifeste, une personne, il n’en
reste pas moins que la loi peut le protéger. C’est un peu ce que nous rappelle
l’avertissement de Boris Cyrulnik Boris dans Les animaux humanisés in Si les
lions pouvaient parler Essais sur la condition animale : “Deux dangers
50
menacent l’Homme qui observe les animaux : le premier serait de croire que
les animaux sont des hommes. Et le second, de croire que les hommes sont
des animaux.”
Définir, c’est délimiter et donc inclure et exclure. Une définition est toujours,
au bout du compte, une décision, qui peut être arbitraire, injuste, ou légitime.
En ce qui concerne l’humain, toute définition - on l’a vu au cours de notre
catastrophique histoire sur ce point - tend à exclure certains : ceux qui ne
correspondent pas à la représentation que l’on se fait de l’humanité : les
enfants, les vieillards, les malades, les étrangers, en un mot : les autres, ceux
qui ne sont pas “les mêmes”. Or, la “mêmeté” n’existe pas tant nous sommes
tous singuliers, avec notre histoire personnelle, etc. L’apologie illusoire de la
“mêmeté”, de l’identité est le signe d’une fascination mortifère mais puissante
pour la mort, car rien n’est plus “le même” que la mort, le rien, dans son
inertie. Cela dit, nous sommes tous semblables en tant qu’humains. Et au cours
de ce travail nous avons insisté sur une caractéristique humaine : la parole.
Mais alors, est-ce à dire que celui qui ne parle pas, pas encore ou plus n’est
pas/plus un humain ? Si la parole est notre signe distinctif c’est en ce sens que
même en ne parlant pas nous sommes concernés par elle. Nous sommes des
sujets de la langue au point que même notre silence est inscrit dans la langue :
on dira que l’enfant ne parle pas encore, que le malade ne peut pas parler,
51
mais qu’il le pourrait, que le mort ne peut plus parler (et il nous arrive de le
faire parler)... Une chose, un végétal, un animal ne le peuvent pas, pour des
raisons différentes. Et si le végétal communique avec son milieu, si l’animal -
certains de manière très complexe - communique avec son milieu, ses
semblables, ils ne parlent pas, ils ne sont pas pris dans la dimension
symbolique posant des inter-dits.
Il est fort possible que nous traversions une période de crise concernant
certaines de nos représentations du fait de ce que l’on pourrait appeler un
certain recul, voire un affaissement, de certaines limites lié à certaines
découvertes scientifiques, à un modèle économique visant à tout
“déréglementer”, à faire de tout une marchandise c’est-à-dire une chose
interchangeable, moyennant finance, dont la valeur est extrinsèque. Peut-être
sommes-nous confrontés à une forte tendance nous orientant vers le
relativisme, une certaine forme de scepticisme... et de cynisme. Peut-être
sommes-nous tentés de penser, du fait de la “mort des essences”, que toute
définition, toute limite est arbitraire. Car enfin, si la nature, si la réalité
relèvent de la continuité, du flux, les limites, les définitions sont par nous
posées. Ne sont-elles pas alors conventionnelles, arbitraires, en un mot :
illégitimes ?
On peut alors être tenté de poser des équivalences, voire un signe d’identité,
entre des réalités cependant distinctes : “Après tout, pourrait-on dire, qu’est-
ce qui distingue, sinon une distinction arbitraire, l’animal de l’humain, ne
sommes-nous pas tous des animaux ? Et qu’est-ce qui distingue les hommes et
les femmes, ne sommes-nous pas tous des humains ? C’est-à-dire des
animaux... Pourquoi s’encombrer de limites ? La limite n’est-elle pas une
atteinte à notre liberté individuelle ?”.
52
être associé à l’idée de caprice, d’injustice, mais, et c’est le cas ici, il peut
désigner l’idée d’un arbitrage nécessaire, opératoire, dans la mesure où,
comme insiste Descartes, “l’irrésolution est la pire des passions” (i.e. passivité).
L’arbitraire du signe est un arbitraire nécessaire afin d’éviter la violence
pulsionnelle et la confusion tétanisante. Nous sommes distincts des animaux.
Cela ne nous donne pas pour autant le droit d’agir n’importe comment dans
notre rapport à eux.
On pourrait se référer à ce texte de Kant, parlant de tout autre chose... Critique
de la raison pure Introduction : “La colombe légère, quand, dans son vol libre,
elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait se représenter qu’elle
réussirait encore mieux dans l’espace vide d’air.” Mais elle ne remarque pas
que, “malgré tous ses efforts (elle) n’avanç(er)ait nullement, car (elle) ne
rencontr(er)ait rien qui s’opposât à (elle) et qui fût susceptible de lui fournir
pour ainsi dire un point d’appui, sur lequel (elle) pût faire fond et appliquer ses
forces (...)”.
Notre point d’appui, ce sont ces limites symboliques qui font de nous des
humains.
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ANNEXES
5. Document présentant la première page d’un dossier de Philosophie Magazinr consacré au rapport
Humain/Animal.
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Thème n°3
Comment des représentations scientifiques peuvent-elles soutenir le point de vue raciste ? Pourquoi
les explications rationnelles ne parviennent pas à lutter efficacement contre la lecture raciste de la
réalité humaine ?
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