1.
INTRODUCTION
Historique et objectifs
L'agriculture de conservation (AC) vise à une meilleure utilisation des ressources agricoles par
la gestion intégrée des disponibilités en sol, en eau et en ressources biologiques, combinée
avec une limitation des intrants externes. Elle contribue à la conservation de l'environnement et
à une production agricole durable en maintenant une couverture organique, permanente ou
semi-permanente, du sol. Le non-labour ou un travail minimum du sol, le semis direct et une
rotation de diverses cultures sont des éléments importants de l'AC.
L'adoption de l'AC au niveau d'une exploitation entraîne une main-d'œuvre moins importante,
des puissances de travail inférieures, des rendements plus stables et une amélioration de la
capacité d'échange des éléments nutritifs du sol. La rentabilité des productions agricoles en AC
tend à augmenter avec le temps par rapport à l'agriculture conventionnelle. D'autres avantages
sont attribués à l'AC au niveau des bassins versants: une hydrologie de surface plus régulière et
des charges en sédiments réduites dans les eaux de surface. Au niveau global, l'AC contribue à
la séquestration du carbone, diminuant la teneur en CO2 dans l'atmosphère et aidant de ce fait à
modérer le changement climatique. Elle participe également à la conservation du sol et de la
biodiversité terrestre.
L'agriculture de conservation est pratiquée dans le monde entier sur environ 57 millions
d'hectares, soit environ 3 pour cent des 1 500 millions d'hectares de terres arables. La majeure
partie de la terre sous AC est en Amérique du Nord et du Sud. Elle s'étend rapidement sur les
petites et grandes exploitations en Amérique du Sud, où les exploitants qui la pratiquent sont
bien organisés dans des associations au niveau local, régional et national. En Europe, la
Fédération européenne de l'agriculture de conservation, un groupe régional de pression, réunit
des associations nationales d'AC du Royaume-Uni, de France, d'Allemagne, d'Italie, du Portugal
et d'Espagne.
En dépit de ces avantages apparents, et malgré quelques exceptions notables dans le monde
en développement, l'AC s'est répandue relativement lentement, particulièrement dans les
systèmes de cultures en climat tempéré. La transformation de l'agriculture conventionnelle en
AC semble exiger de l'exploitant des qualifications importantes en matière de gestion et implique
des investissements pour l'achat de nouveaux équipements. Cependant, elle peut également
exiger un minimum de capital social pour stimuler son expansion.
À la lumière de cette situation, le but de cette étude est d'identifier et d'analyser les conditions,
financières et autres, qui poussent les exploitants à adopter des pratiques d'AC. L'étude passe
en revue la littérature et analyse le côté économique de l'adoption de ces technologies au
niveau de l'exploitation. Elle identifie les divergences entre les avantages apportés au niveau
individuel et les avantages économiques nationaux ou mondiaux provenant de l'extension de la
zone sous AC. Elle examine également les politiques et les options permettant de créer des
liens entre ces deux domaines d'intérêt, en particulier à la lumière de la politique actuelle dans
les pays développés et en développement.
Le reste de ce chapitre examine le concept de l'AC. Il débat des avantages économiques de
l'AC afin de développer un raisonnement permettant de favoriser l'adoption de l'AC au niveau
national et international. Il présente ensuite un cadre conceptuel pour aider à comprendre les
influences corrélées avec l'adoption de l'AC par des exploitants agricoles. Le chapitre 2 analyse
la situation au niveau de l'exploitation en termes d'incitations financières pour l'adoption et
autres facteurs. Le chapitre 3 analyse la politique existante pour l'AC et met en valeur de
nouvelles directions pour cette politique. Le chapitre 4 présente les conclusions et
recommandations de l'étude. Les annexes fournissent les résumés des autres études utilisées
au cours de cette recherche.
Définir l'agriculture de conservation
L'AC est apparue comme une alternative à l'agriculture conventionnelle en raison des pertes de
productivité des sols due à la dégradation de ceux-ci (par exemple l'érosion et la compaction).
L'AC vise à diminuer la dégradation des sols par plusieurs pratiques qui réduisent au minimum
l'altération de la composition et de la structure du sol et les effets sur la biodiversité naturelle. En
général, l'AC inclut toute pratique qui réduit, modifie ou élimine le travail du sol et évite le brûlis
des résidus afin de maintenir la surface du sol couverte tout au long de l'année (ECAF, 2001).
Par contre, les formes conventionnelles d'agriculture emploient régulièrement des charrues pour
efectuer un labour profond du sol (FAO, 2001). La limite séparant l'agriculture conventionnelle
de l'AC s'estompe souvent car l'agriculture conventionnelle utilise beaucoup de pratiques
typiques de l'AC, telles que le labour minimum ou le non-labour. Par conséquent, la
caractéristique différenciant l'AC de l'agriculture conventionnelle est la mentalité de l'exploitant.
L'exploitant agricole conventionnel croit que le labour du sol apporte des avantages à son
exploitation et il augmenterait le labour si c'était économiquement faisable. L'exploitant en AC
remet en cause la nécessité du labour en premier lieu et se sent mal à l'aise quand un labour
est effectué.
L'AC maintient une couverture organique du sol, permanente ou semi-permanente, se
composant d'une plante vivante ou d'un paillis mort. La fonction de la couverture organique est
de protéger physiquement le sol contre le soleil, la pluie et le vent et de nourrir les organismes
vivants du sol. Par la suite, les micro-organismes et la faune du sol assureront la fonction de
labour et l'équilibre nutritif du sol, maintenant de ce fait la capacité de résilience du sol. Le non-
labour avec conservation des résidus de culture et semis direct est peut-être le meilleur exemple
d'AC, puisqu'il évite la perturbation provoquée par le labour mécanique. Une rotation de cultures
variées est également importante pour éviter des problèmes de maladies et de parasites. Les
deux dernières décennies ont vu se perfectionner les technologies associées à l'agriculture avec
travail minimum du sol ou même non-labour et leur adaptation pour presque toutes les tailles
d'exploitation, types de sol et de culture et zones de climat.
Quelques exemples de techniques d'AC qui incluent:
Semis direct/non-labour: le sol reste non perturbé de la récolte à la plantation, excepté
pour l'apport d'éléments nutritifs. La plantation ou le semis a lieu dans un étroit lit de
semences ou sillon créé par des coutres, socs sarcleurs, disques d'ouverture, chisel ou
cultivateur rotatif. Le contrôle des adventices est principalement effectué par des
herbicides ayant peu d'incidence sur l'environnement. Une pratique culturale peut servir à
contrôler en urgence les adventices. Cette stratégie est la meilleure option pour les
cultures annuelles.
Billonnage: le sol reste non perturbé de la récolte à la plantation, excepté pour l'apport
d'éléments nutritifs. La plantation a lieu dans un lit de semences préparé sur des billons
avec des socs bineurs, des disques d'ouverture, des coutres, ou des socs sarcleurs. Les
résidus sont laissés en surface entre les billons. Le contrôle des adventices est effectué
par des herbicides et/ou des pratiques culturales. Les billons sont rehaussés au cours de
la saison de culture.
Culture sur paillis/travail réduit/travail minimum du sol: le sol est travaillé avant le semis.
Des outils de labour – chisel, cultivateur, disques, socs bineurs ou lames - sont utilisés.
Le contrôle des adventices est effectué par des herbicides et/ou des pratiques culturales.
Lors du travail du sol sans retournement, le sol est travaillé (mais pas retourné) juste
après la récolte pour incorporer partiellement les résidus de récolte et favoriser la
germination des graines d'adventices qui couvriront le sol pendant la période entre les
deux cultures. Ces mauvaises herbes sont détruites par la suite à l'aide d'un moyen
chimique (en utilisant des herbicides) et incorporées lors du semis, en un seul passage,
avec un semoir sans retournement.
Cultures de couverture: semis d'espèces adaptées, ou utilisation de la végétation
spontanée, entre les lignes d'arbres, ou pendant la période entre deux cultures annuelles
successives, comme mesure pour empêcher l'érosion du sol et contrôler les mauvaises
herbes. La gestion des cultures de couverture utilise généralement des herbicides avec
des incidences minimales sur l'environnement.
La définition de l'AC dans cette étude est plus large que celle employée par la FAO (non travail
du sol avec semis direct et maintien d'une couverture du sol/des résidus de culture sans
incorporation, avec des rotations de cultures). L'interprétation plus large du concept englobe un
plus grand nombre de données et de sources d'informations, vu que de nombreuses études
utilisent des définitions différentes de l'AC et la définition plus large utilisée ici tient compte de la
majeure partie de cette variabilité.
Un raisonnement économique pour favoriser l'agriculture de
conservation
Le tableau 1 présente un profil des avantages et des coûts associés à l'AC. La distinction entre
les impacts locaux, nationaux et mondiaux, est importante car il est possible de rationaliser des
programmes nationaux ou mondiaux favorisant l'adoption de l'AC selon que les avantages nets
sont significatifs ou non à ce niveau. Les bénéfices au niveau national sont particulièrement
importants et plaident fortement en faveur d'un soutien de la politique à ce niveau. Uri et al.
(1999a) ont estimé que les bénéfices réalisés par la diminution de l'érosion (pertes évitées en
matière d'érosion en nappe, par ravinement et érosion éolienne) pour les États-Unis d'Amérique
du fait des zones sous agriculture de conservation sont dans une fourchette de 90,3 à 288,8
millions de dollars EU en 1996.
Du point de vue de l'exploitant, les avantages de l'AC peuvent exister soit au niveau de son
exploitation (gain personnel) soit en dehors (réduction de la pollution par les sédiments,
séquestration du carbone, etc.). Le tableau 1 montre que, tandis que plusieurs des
augmentations de coût associées à l'adoption de l'AC s'accumulent au niveau de l'exploitant,
relativement peu d'avantages font de même. Le tableau 1 semble confirmer qu'il y a une
divergence entre les avantages sociaux de l'AC et son attractivité potentielle au niveau de
l'exploitation.
Peu d'études empiriques ont pour sujet les avantages économiques de l'adoption de l'AC dans
la zone agro-écologique tropicale; la plupart des preuves ont été accumulées pour des régions
développées telles que l'Amérique du Nord. Par exemple, Stonehouse (1997) a simulé en vraie
grandeur le non-labour et le non-travail du sol au Sud Ontario (Canada) et a constaté que ces
deux pratiques ont apporté au niveau de l'exploitation un bénéfice modeste par comparaison
avec le travail du sol conventionnel. Les avantages dus au non-labour et au non-travail sont plus
importants en tenant compte des avantages hors exploitation. Les bénéfices hors exploitation
considérés sont les avantages en matière de pêche en aval et la réduction des coûts de
dragage. Ceux-ci représentaient respectivement 43 et 10 pour cent des avantages nets pour la
société du fait de l'agriculture de conservation. Ainsi, en dépit des bénéfices marginalement plus
élevés sous AC, l'impossibilité pour l'exploitant d'appréhender les avantages hors exploitation
signifie que les exploitants adoptent moins l'AC que cela devrait être le cas.
TABLEAU 1
Avantages et coûts économiques potentiels associés à l'agriculture de conservation,
avec leur incidence
Bénéfices et coûts Niveau d'incidence
Local National/ Mondial
Régional
Bénéfices
Réduction des coûts d'exploitation: économies de temps, de main- d'œuvre Ö
et de mécanisation
Augmentation de la fertilité du sol et de la capacité de rétention d'eau du sol, Ö Ö Ö
résultant à long terme en une augmentation des rendements, une diminution
des variations de rendements et une plus grande sécurité alimentaire
:
Stabilisation du sol et protection contre l'érosion entraînant une Ö
sédimentation réduite en aval
Réduction des contaminations toxiques des eaux de surface et des nappes Ö
Cours plus régulier des rivières, inondations réduites et réamorçage des Ö
puits à sec
Recharge des aquifères du fait d'une meilleure infiltration Ö
Réduction de la pollution de l'air provenant des équipements de travail du sol Ö Ö
Réduction des émissions de CO2 vers l'atmosphère (séquestration du Ö
carbone)
Conservation de la biodiversité terrestre et du sol Ö
Coûts
Achat d'équipement spécialisé pour le semis Ö
Problèmes de parasites à court terme dus au changement dans la gestion Ö
des cultures
L'exploitant a besoin de nouvelles compétences en gestion– demandant un Ö
engagement en temps pour apprendre et expérimenter
L'AC entraîne l'application d'herbicides additionnels Ö Ö
Formation et mise en oeuvre de groupes d'exploitants Ö Ö
Perception par les exploitants d'un risque élevé du fait des incertitudes Ö Ö
technologiques
Développement des modules techniques appropriés et programmes de Ö
formation
Sources: adapté de ECAF, 2001 et FAO, 2001.
D'autres études montrent une compensation entre les retombées économiques et l'intégrité
environnementale avec l'adoption de pratiques de plus en plus intensives en matière
d'agriculture de conservation. Kelly, Lu et Teasdale (1996) trouvent qu'un non-labour strict
produit des revenus plus élevés que le travail du sol conventionnel et fait passer l'indice de
risque environnemental de 78,9 à 64,7. Cet indice prend en compte les risques d'érosion du sol,
les pertes en phosphore et azote, et la contamination potentielle par les pesticides. Cependant,
en incorporant les cultures de couverture et en substituant des engrais organiques aux engrais
minéraux, l'option de l'AC devient moins rentable que le travail du sol conventionnel. Cependant,
l'indice de risque environnemental diminue à 50 ou même moins, montrant clairement la
compensation «économie – environnement» du point de vue social.
La préoccupation mondiale pour ce qui est de la dégradation des sols apporte un argument en
faveur d'une intervention au niveau international. Cet argument ne provient pas seulement d'un
souci concernant ce qui se produit dans différentes nations mais également de l'existence
possible de coûts régionaux ou mondiaux induits par la dégradation des sols. En d'autres
termes, il peut exister des bénéfices globaux générés par l'adoption de l'AC et autres
technologies de mise en valeur des sols. Le tableau 2 présente une classification des diverses
fonctions d'un écosystème associées aux ressources en sol qui pourraient avoir une dimension
globale.
Le tableau 2 indique qu'il y a des avantages globaux potentiels associés à l'adoption de l'AC.
Par exemple, il y a un lien entre la séquestration du carbone dans le sol et le réchauffement
global car le piégeage à long terme du carbone dans la matière organique réduit la teneur en
carbone de l'atmosphère. Cependant, les avantages associés à la séquestration de carbone
dans le sol peuvent ne pas être visibles si la dégradation des sols résulte en un transfert de
carbone d'un emplacement à l'autre sans libération nette vers l'atmosphère. Pour l'AC, Uri
(1999a) argue du fait que «les avantages à récupérer de la séquestration de carbone
dépendront du non remaniement du sol».
En l'absence de pratiques de gestion durable du sol, la dégradation des sols peut amener des
pertes de récoltes et de bétail, avec des conséquences régionales ou mondiales (réfugiés,
:
famine, etc.). Dans les endroits où le reste du monde fournit une assistance, ces ressources
sont gaspillées si une adoption plus rapide de l'AC ou d'autres pratiques pouvait avoir évité cette
situation. En outre, les terres sous AC favorisent la vie sauvage et contiennent une microflore
édaphique qui est une des composantes importantes de la biodiversité globale, ceci étant
démontré par la découverte de la pénicilline et de la streptomycine. Ainsi, une bonne
conservation et gestion des sols peut avoir des avantages que l'exploitant individuel ne prévoit
pas, mais qui ont de vraies implications pour l'environnement mondial.
TABLEAU 2
Les fonctions dans l'écosystème des terres sous agriculture de conservation et les
conséquences mondiales de sa non adoption
Fonctions dans l'écosystème du sol Conséquences potentielles mondiales ou régionales de la
(valeurs d'usage indirect) dégradation des sols
Support des plantes domestiquées Perte de production de culture/bétail, entraînant des
(cultures) et des animaux (bétail) problèmes d'éco-réfugiés et la famine, demande d'une
intervention internationale
Support de l'habitat de la vie sauvage Perte d'une biodiversité importante au niveau mondial
Source d'oligo-éléments pour la Carences alimentaires et maladies, demandant une
consommation humaine (par exemple, intervention internationale
qualité vs. quantité de nourriture)
Rôle de tampon et de modération du cycle Inondation, transport de sol et problèmes de
hydrologique (par exemple drainage, sédimentation trans-frontalière; faible infiltration
stockage temporaire, etc.); protection des entraînant une réduction du rendement des cultures (voir
bassins versants ci-dessus)
Décomposition et recyclage (par exemple Perte d'une importante biodiversité au niveau des micro-
élimination de déchets) organismes et des vers du sol(par exemple pénicilline,
streptomycine); accumulation de déchets dans des
proportions mondiales
Régulation des gaz de l'atmosphère et des Émissions de gaz à effet de serre et réchauffement
cycles élémentaires (par exemple mondial quand la matière organique est détruite
séquestration du carbone)
Source: adapté de Scherr, 1999.
Un cadre conceptuel pour étudier l'adoption de l'agriculture de
conservation
Les exploitants qui passent de la pratique conventionnelle à une technique nouvelle peuvent le
faire pour de multiples raisons. Ils peuvent par exemple découvrir une méthode de production
plus efficace et plus rentable, ou bien ils peuvent percevoir un problème et, en recherchant des
solutions, arrivent à une pratique nouvelle, telle que l'AC. Les problèmes accélérant le
changement possible vers l'AC sont typiquement la dégradation et l'érosion des sols ou la
baisse des rendements des cultures due à la détérioration de la fertilité du sol. Ces vues sont
associées au modèle traditionnel d'innovation et à l'adoption de nouvelles technologies dans
beaucoup d'industries, y compris l'agriculture (encadré 1).
ENCADRÉ 1
UNE PREMIÈRE ÉTUDE SUR L'ADOPTION ET LA DIFFUSION D'INNOVATION
L'étude de l'adoption et de la diffusion d'innovation a ses origines dans l'Ouest des États-Unis
d'Amérique. Dans une étude de l'Université de l'État de l'Iowa, Ryan et Gross (1943) ont montré que le
mode d'adoption et de diffusion d'un hybride de maïs était systématique (c.-à-d. régulier), ouvrant de
ce fait la porte pour une recherche plus poussée. L'adoption et la diffusion d'un processus d'innovation
ont été caractérisées comme l'acceptation, avec le temps, d'un élément spécifique par des individus
(ou des unités d'adoption) liés à des canaux de transmission spécifiques. L'innovation inclut «n'importe
quelle pensée, comportement, ou chose nouvelle parce que qualitativement différente des formes
existantes» (Jones, 1967). Cette définition étendue prend en compte toutes les idées ou processus
perçus comme ayant une utilité. Dans un contexte agricole, cela pourrait être une nouvelle variété ou
:
procédure de gestion adoptée par un individu, une famille ou une société. Une grande partie de la
recherche s'est concentrée sur l'adoptant afin de déterminer quelles variables pouvaient contribuer à
l'adoption ou au rejet d'une innovation. Alors que la maximalisation du profit/de la satisfaction est
généralement une cause déterminante principale, d'autres variables, telles que le niveau d'éducation
des adoptants, peuvent jouer un rôle significatif dans l'adoption. En conclusion, la diffusion est le
processus par lequel une innovation se répand au cours du temps dans un système social donné. La
figure 1 montre la distribution en cloche de la créativité individuelle et le pourcentage des adoptants
potentiels typiquement censés entrer dans chaque catégorie. A une extrémité de la distribution, sont
les innovateurs. Les innovants sont des preneurs de risque et des pionniers qui adoptent une
innovation très tôt dans le processus de diffusion. A l'autre extrémité, se trouvent les retardataires qui
résistent à l'adoption d'une innovation jusqu'assez tard dans le processus de diffusion, et même
parfois ne l'adoptent jamais. La figure 2 montre l'évolution de l'adoption en fonction du temps.
Typiquement, les innovations se répandent dans le temps en une configuration qui ressemble à une
courbe en S. Ainsi, le rythme d'adoption d'une innovation passe par un temps de croissance lente et
progressive avant une période de croissance relativement rapide.
FIGURE 1
Courbe en cloche montrant les catégories de réceptivité individuelle à l'innovation et
pourcentage pour chaque catégorie
FIGURE 2
Courbe en S représentant le taux d'adoption d'une innovation en fonction du temps
Source: Surrey, 1997.
Certains exploitants ont adopté l'AC parce qu'ils ont trouvé que les augmentations immédiates
de rendement ou de profit étaient attrayantes. Dans cette situation, une incitation financière
claire a induit le changement de comportement, comme suggéré par le modèle classique décrit
dans l'encadré 1. Cependant, il peut être inadéquat de considérer le modèle classique comme
:
base pour favoriser l'adoption des technologies d'agriculture de conservation (par exemple le
non-travail du sol). Car le modèle d'adoption et diffusion est basé sur «le volontarisme de la part
de l'exploitant preneur de décision et le gain économique attaché au nouveau comportement»
(van Es, 1983). Comme les technologies de conservation peuvent entraîner des avantages
sociaux, mais peuvent également avoir comme conséquence des pertes financières au niveau
de l'exploitation, le modèle classique présenté dans l'encadré 1 peut ne pas entraîner un niveau
socialement optimal d'adoption d'AC.
D'ailleurs, quelques auteurs plaident pour l'existence d'un processus continu d'innovation
complexe régissant les technologies agricoles telles que l'AC, en utilisant l'exemple du non-
labour. Ces systèmes d'innovation sont non linéaires et comportent des interactions complexes
et des feedbacks entre agents (par exemple exploitants, vulgarisateurs et entreprises privées).
Ces auteurs arguent du fait que des systèmes d'innovation complexes continus se caractérisent
par la présence d'agents qui ont une information limitée mais sont toujours à la recherche de
nouvelles occasions technologiques. En plus des actions individuelles d'agents, les
circonstances initiales et le fonctionnement des boucles de feed-back influent sur le processus
d'innovation, le rendant imprévisible. L'innovation technologique en résultant provient d'un
mélange particulier des conditions initiales, d'événements aléatoires et de tendances à long
terme. Par exemple, la réponse des parasites à de nouvelles techniques de contrôle est
imprévisible, mais a cependant une influence significative sur l'évolution des futurs
développements technologiques et leur adoption.
Indépendamment du facteur de motivation ou du modèle d'adoption admis, les exploitants
considèrent seulement les aspects de leurs actions qui relèvent d'une perspective privée.
Typiquement, ce processus implique seulement des considérations au niveau de l'exploitation.
Cependant, il pourrait s'étendre aux impacts sur les voisins et les générations futures si les
relations sociales et les considérations de gestion à long terme reçoivent une priorité
personnelle élevée. En dépit d'une vision plus étroite, beaucoup de facteurs influencent cette
perspective personnelle et aident à moduler des décisions au sujet des nouvelles technologies
ou d'un changement des pratiques de l'exploitation. La figure 3 montre une vue de ce
processus.
La figure 3 montre comment les ménages font des choix et prennent des décisions en matière
de technologie pour l'utilisation de leurs ressources en terres en tenant compte des contraintes
imposées par leur situation socio-économique et les ressources de l'exploitation, aussi bien que
des facteurs de niveau supérieur, à l'échelle locale ou mondiale. Par exemple, s'il manque de
terre disponible et d'un accès adéquat au crédit, l'exploitant ne peut pas investir dans l'AC si
cela exige une grande mise de fonds. L'information sur de nouvelles technologies et les
conditions financières est un préalable aux changements des pratiques en matière d'exploitation
et son obtention n'implique généralement pas de grandes mises de fonds. Les politiques
gouvernementales de crédit et de vulgarisation jouent ici un rôle important. Contrairement au
fonctionnement plus direct des politiques du secteur agricole et des incitations financières,
quelques facteurs sociaux et institutionnels ont une influence plus indirecte. Néanmoins, tous
ces facteurs affectent les bénéfices nets, les risques et d'autres éléments financiers qui pilotent
le processus décisionnel.
FIGURE 3
Un cadre conceptuel pour étudier l'adoption de l'agriculture de conservation
:
Source: adapté de Bradshaw et Smit, 1997 et FAO, 2001.
Au centre de ce modèle de processus décisionnel sont les perceptions des exploitants. Un
changement de politique et des incitations financières ou une réduction de la qualité des
ressources naturelles signalent à l'exploitant que le modèle actuel d'utilisation des ressources du
ménage peut ne plus être adapté. Il y a polémique au sujet du point à partir duquel les
exploitants perçoivent une détérioration progressive dans leurs ressources naturelles de base.
Cependant, il y a maintenant suffisamment de preuves que les petits propriétaires se rendent
souvent compte de la dégradation du sol, bien que d'autres facteurs affectant la production
puissent parfois masquer cet état de fait. La figure 3 montre que la détection de la dégradation
du sol est due au fonctionnement des mécanismes de feed-back.
L'AC est juste une des nombreuses options à la disposition des exploitants pour répondre aux
changements perçus dans leur environnement de production. Par exemple, tous les membres -
:
ou quelques-uns - d'une famille peuvent émigrer ou accepter un emploi en dehors de
l'exploitation, ou bien rester sur place et modifier les pratiques agricoles. En fait, l'impact sur la
productivité du sol peut être positif ou négatif, dépendant de nombreux facteurs. Si les ménages
choisissent l'émigration, ils peuvent réduire l'intensité avec laquelle ils cultivent les parcelles
existantes, ou alors abandonner leurs vieilles terres et mettre en culture de nouvelles terres
dans des zones de défriche. Cette dernière possibilité a des implications sérieuses si les
exploitants transfèrent sur ces nouvelles zones des méthodes de gestion des sols non durables.
Beaucoup de solutions techniques de rechange sont également disponibles pour les
producteurs s'ils choisissent de changer de gestion plutôt que d'émigrer, et elles incluent l'AC.
Les choix des différents exploitants sont cumulatifs et peuvent avoir d'éventuels impacts bien au
delà de leur exploitation personnelle (tableau 2).
Le fonctionnement des mécanismes de feed-back (figure 3) boucle la boucle et le potentiel
existe ainsi, soit pour une série d'améliorations de la productivité des sols se renforçant au fur et
à mesure, soit pour une série de dégradations des sols faisant de même.
: