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Origine des Protocoles des Sages de Sion

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Les Protocoles
des Sages de Sion, par Pierre-André Taguieff. Tome I : Un faux et ses usages dans le siècle (408 p.); tome
II : Etudes et documents (816 p.). Berg International, 1992. [Note de PHDN] Les premières éditions en arabe
des Protocoles datent du début des années vingt, en non de 1951, et leur diffusion « joue un rôle décisif
dans l'imprégnation antijuive des élites politiques et culturelles des pays arabes »; Pierre-André Taguieff, Les
Protocoles des Sages de Sion, op. cit., tome I, p. 295. En fait, 1951 est la date de la première traduction due
à des arabes musulmans (les précédentes traductions en arabes étaient dues à des arabes chrétiens). Voir
Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Presses Pocket, 1991, p. 258.

L'origine des Protocoles des


sages de Sion

« Les secrets d'une manipulation


antisémite »
Éric Conan

L'Express du 16/11/1999
© L'Express 1999 - Reproduction interdite sauf pour usage personnel - No reproduction except
for personal use only

© [Link]

Les Protocoles des Sages de Sion, le célèbre


faux fabriqué contre les juifs, ont été rédigés
en France au début du siècle par un intrigant
russe. L'auteur est enfin identifié. Les
ravages, eux, continuent
© [Link]
Le « fabricant des Protocoles » Mathieu Golovinski, à Paris, en 1907.
C'est la plus célèbre -- et la plus tragique -- des falsifications
du XXe siècle, à la base du mythe antisémite du « complot juif
mondial ». Le texte des Protocoles des Sages de Sion vient de
livrer son dernier mystère: un historien russe, Mikhail
Lépekhine, a établi l'identité de son auteur, grâce aux archives
soviétiques. Elle permet de comprendre pourquoi il a fallu
attendre si longtemps pour connaître cet épilogue: le
faussaire, Mathieu Golovinski, qui a effectué sa besogne à
Paris, au début du siècle, pour le représentant en France de la
police politique du tsar, était devenu, après la révolution russe
de 1917, un notable bolchevique... La découverte de ce
sinistre pied de nez historique permet de combler les
dernières lacunes dans l'histoire d'une imposture qui, après
avoir fait beaucoup de ravages en Europe,
connaît un destin encore florissant dans
beaucoup de régions du monde.
© [Link]
Serge Alexandrovitch Nilus, écrivain mystique et
orthodoxe, premier éditeur des Protocoles.
Historien de la littérature russe, Mikhail
Lépekhine est l'un des meilleurs
connaisseurs des « publicistes » de la fin du XIXe siècle, ces
personnages à la fois écrivains, journalistes et essayistes
politiques qui interviennent sous forme de libelles, d'articles et
de livres dans les convulsions de la vie publique russe de
l'époque. Sa spécialité: les années charnières du règne
d'Alexandre III (1881-1894) et du début du règne de Nicolas II
(1894-1902), période agitée qui précède les turbulences
révolutionnaires. Ancien conservateur des archives de l'Institut
de littérature russe et chercheur en histoire des imprimés de
la bibliothèque de l'Académie des sciences de Russie à Saint-
Pétersbourg, Mikhail Lépekhine étudie la vie et l'œuvre de tous
ces individus, y compris ceux de deuxième et troisième ordre,
pour la plupart réunis dans le monumental Dictionnaire
biographique russe en 33 volumes, dont il dirige l'édition.
© [Link]
Pierre Ratchkovski (à dr.), responsable de la police politique russe à Paris et
commanditaire des Protocoles.
C'est en travaillant sur l'un de ces publicistes, Mathieu
Golovinski, fils d'aristocrate, avocat radié pour détournement
de fonds, journaliste à scandale et intriguant dans les milieux
politiques russes de Saint-Pétersbourg et de Paris, qu'il a
plongé dans l'histoire des Protocoles, qui, jusqu'alors, ne
constituaient pas pour lui un sujet de préoccupation.
Dépouillant tous les fonds documentaires concernant
Golovinski, il a trouvé dans des archives françaises conservées
à Moscou depuis quatre-vingts ans la trace de son rôle dans la
fabrication du célèbre faux. Mikhail Lépekhine mesure vite
l'importance de sa découverte en faisant le bilan des
connaissances actuelles sur l'histoire des Protocoles, dont un
chercheur français, Pïerre-André Taguieff, a récemment publié
la synthèse la plus complète1. Il vient de trouver le chaînon
manquant -- l'identité du faussaire -- au croisement de deux
longues histoires: celle d'un petit arriviste dont ce « travail »
ne fut qu'un bref moment de sa vie agitée et trouble et celle
d'un faux infâme pour lequel Mathieu Golovinski ne fut qu'un
exécutant technique.

Les Protocoles des Sages de Sion, parfois surtitrés Programme


juif de conquête du monde, sont un texte connu sous deux
versions proches, éditées en Russie, d'abord partiellement, en
1903, dans le journal Znamia, puis, dans une version
complète, en 1905 et en 1906. Ils se présentent comme le
compte rendu détaillé d'une vingtaine de réunions judéo-
maçonniques secrètes au cours desquelles un « Sage de
Sion » s'adresse aux chefs du peuple juif pour leur exposer un
plan de domination de l'humanité. Leur objectif: devenir
«maîtres du monde» après la destruction des monarchies et
de la civilisation chrétienne. Ce plan machiavélique prévoit
d'utiliser la violence, la ruse, les guerres, les révolutions, la
modernisation industrielle et le capitalisme pour mettre à bas
l'ordre existant, sur les ruines duquel s'installera le pouvoir
juif.

Ce « document secret » est rapidement


mis en doute par le comte Alexandre du
Chayla, un aristocrate français converti à
l'orthodoxie et qui luttera plus tard au sein
de l'armée blanche contre les
bolcheviques: il avait rencontré en 1909 le
premier éditeur des Protocoles, Serge
Nilus, pape du mysticisme russe, qui lui
avait montré l' « original ». Pas du tout
convaincu, le comte racontera par la suite
avoir eu l'impression de rencontrer un illuminé pour qui la
question de l'authenticité du texte importait peu. « Admettons
que les Protocoles soient faux, lui a déclaré Nilus. Mais est-ce
que Dieu ne peut pas s'en servir pour découvrir l'iniquité de ce
qui se prépare? Est-ce que Dieu, en considération de notre foi,
ne peut pas transformer des os de chien en reliques
miraculeuses? Il peut donc mettre dans une bouche de
mensonge l'annonciation de la vérité! »
© [Link]/Reuters pour L'Express
Mikhail Lépekhine, chez lui. Dans ses mains, la première édition parisienne en russe
des Protocoles.
Les Protocoles sont en fait « lancés » dans le grand public par
le Times de Londres du 8 mai 1920, dont un éditorial intitulé
« Le Péril juif, un pamphlet dérangeant. Demande d'enquête»
évoque ce « singulier petit livre », auquel il semble accorder
du crédit. Le Times se rattrape un an plus tard, en août 1921,
en titrant « La fin des Protocoles » et en publiant la preuve du
faux. Le correspondant à Istanbul du quotidien britannique
avait été contacté par un Russe blanc réfugié en Turquie qui,
visiblement bien informé, lui avait révélé que le texte des
Protocoles était le décalque d'un pamphlet français contre
Napoléon III. Une vérification rapide avait prouvé la
falsification: les Protocoles reprenaient effectivement le texte
du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, publié
à Bruxelles en 1864 par Maurice Joly, un avocat
antibonapartiste qui voulait montrer que l'empereur et ses
proches complotaient pour s'emparer de tous les pouvoirs de
la société française. Utilisant ce texte oublié qui avait valu
deux ans de prison à Maurice Joly, le faussaire des Protocoles
avait remplacé « la France » par « le monde » et « Napoléon
III » par « les juifs ». La
supercherie, grossière, éclatait
par simple comparaison ligne
à ligne des deux textes. Le
faux était dévoilé, mais le
mystère de son origine
demeurait. On savait
simplement que le texte
original était rédigé en
français et l'on supposait qu'il avait pu être fabriqué au tout
début du siècle, à Paris, dans les milieux de la police politique
russe.

C'est dans les archives du Français Henri Bint, agent des


services russes à Paris pendant trente-sept ans, que Mikhail
Lépekhine a vérifié que Mathieu Golovinski était le mystérieux
auteur du faux. Recevant en 1917 à Paris Serge Svatikov,
l'envoyé du nouveau gouvernement russe de Kerenski chargé
de démanteler les services secrets tsaristes et de « débriefer »
-- et parfois retourner -- ses agents, Henri Bint lui explique que
Mathieu Golovinski était l'auteur des Protocoles et que lui-
même a notamment été chargé de la rémunération du
faussaire. Le dernier ambassadeur du tsar, Basile Maklakov,
étant parti avec les archives de l'ambassade, qu'il donnera en
1925 à la fondation américaine Hoover, Serge Svatikov achète
à Henri Bint ses archives personnelles. Rompant ensuite avec
les nouveaux dirigeants bolcheviques, Svatikov dépose les
archives Bint à Prague, dans le fonds privé des « Archives
russes à l'étranger ». En 1946, les Soviétiques mettent la main
sur ce fonds qui rejoint à Moscou les archives d'Etat de la
Fédération de Russie.

Une petite ruse de l'Histoire


Le secret de Golovinski est donc préservé jusqu'à
l'effondrement du communisme et l'ouverture générale des
archives, en 1992. Le faussaire antisémite étant en effet
devenu « compagnon de route » des bolcheviques dès 1917,
les Soviétiques n'ont eu aucune envie de révéler cette petite
ruse de l'Histoire, qui semble encore gênante aujourd'hui,
puisque la découverte de Mikhail Lépekhine, révélée en août
dernier par Victor Loupan dans Le Figaro Magazine, n'a suscité
aucun intérêt dans la grande presse française.
© J-P Couderc/L'Express
Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS et auteur de l'étude la plus
complète sur les Protocoles.
Grâce à sa connaissance détaillée de l'itinéraire de l'auteur
des Protocoles, Mikhail Lépekhine peut aujourd'hui, au terme
de cinq années de recherches, retracer complètement les
circonstances et les objectifs de la fabrication de ce faux. Né le
6 mars 1865 à Ivachevka, dans la région de Simbirsk, Mathieu
Golovinski est issu d'une famille aristocratique descendant
d'un croisé, le comte Henri de Mons. Famille bien née, mais
turbulente: « Le grand-oncle de Mathieu Golovinski fut
condamné à vingt ans d'exil en Sibérie pour sa participation au
complot antimonarchiste des décembristes et Basile, son père,
proche de Dostoïevski, fut condamné à mort et gracié en
même temps que l'écrivain, après un simulacre d'exécution »,
raconte Mikhail Lépekhine. Libéré après s'être engagé
plusieurs années comme soldat dans la guerre du Caucase,
Basile meurt dépressif en 1875, laissant le petit Mathieu
Golovinski entre les mains de sa mère et d'une gouvernante
française qui en fait un excellent francophone. Etudiant en
droit désinvolte, mais habile et sans grands scrupules, Mathieu
Golovinski semble très tôt doué pour l'intrigue. Le jeune
arriviste parvient à entrer en contact avec le comte Vorontsov-
Dahkov, proche du tsar et ministre à la cour: convaincu de la
menace d'une conspiration, le comte a fondé, après
l'assassinat d'Alexandre II, la Sainte-Fraternité, organisation
secrète répondant à la terreur par la terreur et la
manipulation. La Sainte-Fraternité fut en effet l'une des
premières « forgeries » de faux documents, fabricant
notamment de faux journaux révolutionnaires.

Nommé fonctionnaire à Saint-Pétersbourg, Mathieu Golovinski


travaille dans les années 1890 pour Constantin
Pobiedonostsev, procureur général du Saint-Synode et l'un des
inspirateurs d'Alexandre III. Chrétien militant, le dignitaire
orthodoxe a mis sur pied un programme d'évangélisation d'un
peuple païen de la Volga, les Tchauvaches, en compagnie de
l'oncle de Mathieu Golovinski et d'Ilya Oulianov, père du futur
Lénine. « Constantin Pobiedonostsev est obsédé par l'invasion
de l'appareil d'Etat par les juifs, qu'il juge "plus intelligents et
plus doués" que les Russes », explique Mikhail Lépekhine.
C'est par son intermédiaire que Mathieu Golovinski travaille
pour le Département de la presse, officine chargée
d'influencer les journaux en remettant à leurs directeurs des
articles prêts à publier, voire en les obligeant à salarier
certains de ses agents, qui, mi-mouchards, mi-journalistes,
censurent de l'intérieur la presse et surveillent sa « ligne ». Le
chef de ce Département de la presse, Michel Soloviev,
antisémite fanatique, fait de Golovinski son « deuxième
rédacteur ». « Golovinski a la plume très facile. Il est doué et
assume pendant cinq ans cette fonction trouble avec aisance,
en dilettante doué et en jouisseur », précise Mikhail Lépekhine,
qui a lu nombre de ses textes de l'époque.

Cette agréable sinécure échappe brutalement à Mathieu


Golovinski: Soloviev meurt et Pobiedonostsev n'a plus la
même emprise sur le nouveau tsar, Nicolas II, qui paraît
désireux d'instaurer un style différent. Les hommes de l'ombre
changent et Golovinski se fait traiter publiquement de
« mouchard » par Maxime Gorki. Il s'exile à Paris, ville qu'il
fréquente depuis longtemps, et trouve le même type de
« travail » auprès d'un ancien de la Sainte-Fraternité, Pierre
Ratchkovski, qui dirige les services de la police politique russe
en France. « Golovinski est notamment chargé d'influencer les
journalistes français dans leur traitement de la politique du
tsar. Il lui arrive ainsi d'écrire des articles qui passent dans de
grands quotidiens parisiens sous la signature de journalistes
français! » précise Mikhail Lépekhine. Toujours aussi actif, il
complète ces activités en publiant en 1906, aux éditions
Garnier, un dictionnaire anglais-russe plagié d'une édition
russe, entreprend des études de médecine durant trois ans et
connaît une vie aisée à Paris, grâce à une pension que
continue à lui verser sa mère, tout en dissimulant cette
hyperactivité sous les apparences tranquilles d'un banlieusard
résidant à Bourg-la-Reine jusqu'en 1910.

Un intrigant au service des puissants


La propagande contre-révolutionnaire à destination des élites
politiques françaises est l'une des activités principales de
Ratchkovski, qui a créé à Paris une Ligue franco-russe: les
relations entre les deux pays constituent alors un enjeu
primordial et l'ancien de la Sainte-Fraternité conserve les
obsessions du clan orthodoxe ultra-réactionnaire, qui veut
convaincre le tsar qu'un complot judéo-maçonnique se cache
derrière le courant libéral et réformateur. Or Nicolas II, moins
perméable à cette thématique que ses prédécesseurs, se
montre préoccupé par les critiques occidentales relatives à la
politique russe de discrimination à l'égard des juifs.
Ratchkovski a donc l'idée d'une manœuvre destinée à
convaincre le tsar du bien-fondé des préventions antisémites.
Sous l'influence d'Ivan Goremykine, ancien ministre de
l'Intérieur en disgrâce, il veut notamment que le tsar se
débarrasse du comte Sergueï Witte, chef de file des
modernisateurs au sein du gouvernement. Il s'agit donc de
produire une « preuve » décisive de ce que la modernisation
industrielle et financière de la Russie est l'expression d'un plan
juif de domination du monde.

D'où la commande de Ratchkovski à Golovinski d'un faux -- un


parmi tant d'autres, pour ce polygraphe doué -- destiné à
l'origine à un seul lecteur: le tsar. En effet, Ratchkovski semble
avoir imaginé une habile manœuvre: sachant que le mystique
Serge Nilus a des chances de devenir le nouveau confesseur
du tsar, il pense faire remettre à Nicolas II son faux manuscrit
antisémite par cet intermédiaire de confiance. Selon Mikhail
Lépekhine, c'est donc à Paris, à la fin de 1900 ou en 1901, que
Golovinski rédige les Protocoles en se servant du pamphlet de
Maurice Joly contre Napoléon III. Mais le stratagème tombe à
l'eau: Serge Nilus n'est pas nommé confesseur. Il conserve
cependant le texte, qu'il publiera en 1905 en annexe de l'un
de ses ouvrages, Le Grand dans le Petit. L'Antéchrist est une
possibilité politique imminente, qui est remis au tsar et à la
tsarine. Ce livre explique que, depuis la Révolution française,
un processus apocalyptique s'est enclenché, qui risque de
déboucher sur la venue de l'Antéchrist.

« La rédaction des Protocoles ne constitue qu'un moment dans


l'existence de Golovinski, précise Mikhail Lépekhine. Je ne
pense pas qu'il se soit rendu compte de la portée de son
travail. Ainsi, lors de leur élaboration, il en parle et en lit des
passages à une amie de sa mère, la princesse Catherine
Radziwill. Réfugiée aux Etats-Unis, celle-ci est la seule, dans
les années 20, à désigner, dans une revue juive, Golovinski
comme l'auteur des Protocoles. Mais elle n'a pas de preuve et
son témoignage, comportant beaucoup d'erreurs, n'est pas
retenu. » Il en est de même lors d'un procès tenu à Berne, en
1934, à la demande de la Fédération des communautés juives
de Suisse, qui voulaient établir la fausseté des Protocoles,
alors diffusés par les nazis suisses: « Le nom de Golovinski est
mentionné tant par Serge Svatikov que par le journaliste
d'investigation Vladimir Bourtsev, tous deux témoins cités par
les plaignants », ajoute Pierre-André Taguieff.

Mathieu Golovinski poursuit sa vie d'intrigant au service des


puissants du jour qui veulent bien employer ses talents. De
retour en Russie, il travaille ainsi pour Ivan Tcheglovitov,
ministre de la Justice, puis pour Alexandre Protopopov, qui
devient ministre de l'Intérieur en 1916. Il publie aussi, en
1914, un ouvrage de propagande, Le Livre noir des atrocités
allemandes, signé « Dr Golovinski ». Car il se fait désormais
passer pour médecin, sans avoir pourtant obtenu aucun
diplôme après ses études parisiennes.

La « preuve » du « complot juif »


La chute du tsarisme ne saurait ébranler un si bon nageur en
eau trouble. Il se retrouve dès 1917... député d'un soviet de
Petrograd (Saint-Pétersbourg): le Dr Golovinski est célébré par
les révolutionnaires comme le premier des rares médecins
russes à avoir approuvé le coup d'Etat bolchevique! La carrière
de ce « médecin rouge » est, dès lors, fulgurante: membre du
Commissariat du peuple à la santé et du Collège militaro-
sanitaire, c'est un personnage influent du nouveau régime
dans sa politique de santé. Il participe au lancement des
pionniers (les membres d'une organisation d'embrigadement
de la jeunesse), conseille Trotski pour la mise en place de
l'enseignement militaire et fonde en 1918 l'Institut de culture
physique, future pépinière de champions soviétiques, dont il
prend la direction. Devenu notable, il ne profite pas longtemps
de son nouveau pouvoir et meurt en 1920, au moment précis
où ses Protocoles commencent à connaître un grand succès
grâce à leurs traductions anglaise, française et allemande.

La Première Guerre mondiale, la révolution russe et le chaos


en Allemagne semblent confirmer les prophéties du faux
antisémite: l'histoire dramatique dans laquelle sont plongées
l'Europe et la Russie ont un effet d'authentification de ce
texte, dont un exemplaire est d'ailleurs trouvé dans la
chambre de la tsarine après le massacre de la famille de
Nicolas II -- indice, pour certains Russes blancs antisémites,
qu'il s'agit bien d'un crime « judéo-bolchevique »... La
démonstration de la falsification apportée par le Times
n'entame pas le crédit des Protocoles, qui ne cessent d'être
présentés en Europe comme la « preuve » du « complot juif
international », tout au long des années 30. Le faux fait l'objet
de nombreuses éditions, qui ne se limitent plus aux organes
antisémites. Ainsi, en France, c'est une maison d'édition
reconnue, Grasset, qui les édite, dès 1921, avec de
nombreuses réimpressions jusqu'en 1938. Aux Etats-Unis,
c'est le constructeur automobile Henry Ford, qui, croyant à
leur authenticité, les diffuse à travers sa presse.

La propagande nazie exploite et diffuse les Protocoles. En


1923, Alfred Rosenberg leur consacre une étude et, dans Mein
Kampf (1925), Adolf Hitler écrit que « les Protocoles des Sages
de Sion -- que les juifs renient officiellement avec une telle
violence -- ont montré de façon incomparable combien toute
l'existence de ce peuple repose sur un mensonge
permanent », ajoutant que s'y trouve exposé clairement « ce
que beaucoup de juifs peuvent exécuter inconsciemment ».
Dès leur arrivée au pouvoir, en 1933, les responsables nazis
confient à leur office de propagande la tâche de diffuser les
Protocoles et de défendre la thèse de leur authenticité.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Protocoles,


désormais interdits dans la plupart des pays européens,
entament une seconde carrière, consécutive à la création de
l'Etat d'Israël. Une première édition en arabe paraît au Caire
en 1951*. Suivie de nombreuses autres, dans toutes les
langues, y compris en français, dans la plupart des pays
musulmans. Les Protocoles servent alors à dénoncer un
« complot sioniste ». « Selon cette réutilisation, si les fiers et
valeureux Arabes ont pu être vaincus par les juifs lâches et
fourbes, c'est en raison d'un complot international de forces
occultes organisées par les sionistes », explique Pierre-André
Taguieff. « Les Protocoles constituent un modèle réduit de la
vision antijuive du monde la plus propre à la modernité, vision
centrée sur le thème de la domination planétaire. La référence
publique aux Protocoles est, par exemple, aujourd'hui
présente dans les textes et les discours du FIS algérien et du
Hamas palestinien », ajoute le chercheur, qui a établi la plus
importante bibliographie des éditions récentes de ce faux
insubmersible.

L'ennemi absolu, diabolique et mortel


Bibliographie qui ne cesse de s'enrichir et ne se limite pas aux
pays arabes. Le texte reparaît publiquement dans beaucoup
d'Etats ex-communistes -- il est en vente libre à Moscou -- et
fait l'objet d'éditions récentes en Inde, au Japon ou en
Amérique latine, avec une large diffusion. Loin d'être reclus
dans d'obscures officines, comme c'est désormais le cas en
Europe, il est, par exemple, en vente dans certains kiosques
de Buenos Aires. Dans ces pays, la survie de ce texte n'a pas
été affectée par la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout
comme la démonstration du plagiat qui le constitue n'avait pas
empêché son utilisation contre le « judéo-bolchevisme ». C'est
la force de ce « Nostradamus antisémite » que de transcender
toute réfutation rationnelle. Pierre-André Taguieff y voit
l'expression la plus efficace du « mythe politique moderne »
du « juif dominateur »: « Par sa structure -- la révélation du
secret des juifs par un texte confidentiel qui leur est
prétendument attribué -- le texte des Protocoles satisfait au
besoin d'explication, en donnant un sens au mouvement
indéchiffrable de l'Histoire, dont il simplifie la marche en
désignant un ennemi unique. Il permet de légitimer, en les
présentant comme de l'autodéfense préventive, toutes les
actions contre un ennemi absolu, diabolique et mortel qui se
dissimule sous des figures multiples: la démocratie, le
libéralisme, le communisme, le capitalisme, la république, etc.
Le succès et la longévité des Protocoles, fabriqués à l'origine
pour des enjeux limités à la cour de Russie, tiennent
paradoxalement au manque de précision du texte, qui peut
facilement s'adapter à tous les contextes de crise, où le sens
des événements est flottant, indéterminable. D'où ses
permanentes réutilisations. »
1. Les Protocoles des Sages de Sion, par Pierre-André Taguieff. Tome I : Un
faux et ses usages dans le siècle (408 p.); tome II : Etudes et documents
(816 p.). Berg International, 1992.

* [Note de PHDN] Les premières éditions en arabe des Protocoles datent du


début des années vingt, en non de 1951, et leur diffusion « joue un rôle
décisif dans l'imprégnation antijuive des élites politiques et culturelles des
pays arabes »; Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion,
op. cit., tome I, p. 295. En fait, 1951 est la date de la première traduction
due à des arabes musulmans (les précédentes traductions en arabes
étaient dues à des arabes chrétiens). Voir Bernard Lewis, Sémites et
antisémites, Presses Pocket, 1991, p. 258.
Nous remercions vivement L'Express de nous avoir autorisé à reproduire
cet article sur le site PHDN
Bibliographie complémentaire sur les Protocoles
Norman Cohn, Histoire d'un mythe, la « conspiration » juive et
les protocoles des sages de Sion, Gallimard, Folio Histoire,
1992 -- 1ère édition 1967
Henri Rollin, L'apocalypse de notre temps, Éditions Allia, 1991
-- 1ère édition 1939
Renée Neher-Bernheim, « Le best-seller actuel de la littérature
antisémite: Les Protocoles des Sages de Sion », Pardès, 8,
1988.
Binjamin W. Segel, A lie and a libel, The History of the
Protocols of the Elders of Zion, University of Nebraska Press,
1995 -- 1ère édition (en allemand) 1926.
Philip Graves, « The Truth about the Protocols: A Literary
Forgery », The Times of London, 16-18 août 1921; Sur le web
avec une introduction (2000) de Gordon Fisher: [Link]
[Link]/~antis/doc/graves/[Link]
Liens
Excellent dossier, « Les Protocoles et le "complot juif" » par
Paul-Éric Blanrue, sur le site du cercle zéthétique.
L'étude, en anglais de Léon Zeldis, « The Protocols of the
Elders of Zion Anti-Masonry and Anti-Semitism ».
Michael Hagemeister, « Sergej Nilus und die "Protokolle der
Weisen von Zion" ». Michael Hagemeister est actuellement le
meilleur spécialiste de l'histoire des Protocoles des sages de
Sion. Il publie principalement en allemand.
Le récit par Alexandre du Chayla de sa rencontre avec Serguéi
Alexandrovitch Nilus vers 1909. Nilus lui montra le manuscrit
« original » des Protocoles.
L'histoire des Protocoles, sur le site du CICAD.
]

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