Design et Apprentissage Transformationnel
Design et Apprentissage Transformationnel
Caroline Meyer
Mastère Spécialisé Innovation by Design
Dirigé par Mathias Béjean
ENSCI – Les Ateliers 2015
Remerciements
Lourdes Gutierrez et Marco Frediani, qui ont accepté de partager leur méthode et dont
les apports ont été déterminants dans la réalisation de ce travail. Leur générosité et leur
passion sont autant palpables que contagieuses.
Katie Cotellon, Olivier Hirt et Sylvie Lavaud dont le travail et les efforts permettent de
faire vivre ce mastère atypique dont les enseignements ont été précieux et éclairants, autant
par leur richesse que par leur profondeur.
Mes proches, collègues, amis et famille pour leur compréhension, leur soutien et leurs
encouragements tout au long de ce travail de rédaction.
Pedro, dont le soutien et la patience sans limite ont soutenu mes efforts au quotidien au
cours de ces mois studieux.
2
Résumé
3
Table des matières
Remerciements ........................................................................................................................... 2
Résumé ....................................................................................................................................... 3
Introduction ................................................................................................................................ 5
a. Méthode ........................................................................................................................ 20
b. Analyse ......................................................................................................................... 21
c. Résultats ....................................................................................................................... 35
a. Le design, un allié pour le pédagogue dans la mise en œuvre de l’apprentissage
transformationnel ............................................................................................................. 39
Conclusion ................................................................................................................................ 47
Bibliographie ............................................................................................................................ 49
Annexes .................................................................................................................................... 52
4
Introduction
L’instruction doit être universelle, c’est-à-dire s’étendre à tous les citoyens. Elle doit, dans ses
divers degrés, embrasser le système entier des connaissances humaines et assurer aux hommes,
dans tous les âges de la vie, la faculté de conserver leurs connaissances et d’en acquérir de
nouvelles. On instruira le peuple des lois nouvelles, des observations d’agriculture, des
méthodes économiques qu’il lui importe de ne pas ignorer : on lui montrera l’art de s’instruire
lui-même.
A l’ère du numérique et de l’économie de la connaissance ou « économie fondée sur le
savoir »1, cette déclaration de 1792 de Condorcet dans un rapport à l’Assemblée Nationale est
aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Dans un monde en mutation permanente, caractérisé
par des évolutions technologiques constantes et par l’accélération du processus
d’obsolescence des connaissances et des compétences, la « formation tout au long de la vie »
(lifelong learning) est devenue autant nécessaire que stratégique. Les métiers d’aujourd’hui ne
seront en effet plus ceux de demain : selon une étude réalisée par le Département d’Etat
américain du travail2 : « 65% des étudiants d’aujourd’hui pratiqueront, une fois leur diplôme
obtenu, des métiers qui n’ont même pas encore été inventés ». Il faudra apprendre et se former
tout au long de sa vie pour suivre et s’adapter à ces évolutions.
1
OCDE. L’économie fondée sur le savoir. Paris, 1996.
2
Futurework. Trends and Challenges for work in the 21st Century. U.S. Department of Labor, Federal
Publications, 1999.
5
Il importe tout d’abord de se poser la question des cibles de la formation
professionnelle. Comme l’évoque John Moravec, spécialiste de l’éducation 3.0 et auteur du
très récent « Manifesto 15 : Faire évoluer l’éducation »3 : « Si “technologie” est la réponse,
quelle est la question ? » Que doit-on transmettre aujourd’hui ou permettre aux adultes
d’acquérir pour garantir leur employabilité et leur compétitivité à l’échelle nationale comme
mondiale tout au long de leur vie ? Quels sont et que devraient-être les objets actuels de la
formation professionnelle ? Quels savoirs voulons-nous ou devons-nous développer ? Ces
questions impliquent de clarifier des concepts fréquemment utilisés sans distinction et dont la
confusion n’est pas anodine : formation et éducation d’une part ;; apprentissage, savoir,
connaissance et information d’autre part. En effet, qu’est-ce qu’apprendre pour un adulte ?
Qu’est-ce que former ? Quelle est la différence entre savoir et connaissance, entre former et
informer ?
Au moment où la disponibilité et le partage des informations s’accélèrent et où la
surcharge croissante d’information ou « infobésité » devient la règle, « se former » tend
progressivement à se confondre avec « s’informer ». Or, apprendre, du latin apprehendere :
« saisir » ou « prendre », signifie s’approprier ou acquérir une connaissance ou un savoir-
faire, selon le Larousse encyclopédique. Pour Giordan4, « apprendre c’est transformer ses
conceptions » dans une dynamique permettant de passer d’un « état de savoir » à un autre. Se
former impliquerait ainsi un travail actif de la part de l’apprenant, un effort consenti. Pour les
théoriciens de l’apprentissage, se former ne doit ainsi pas être confondu avec s’informer. Pour
Olivier Reboul5, la disponibilité ou l’abondance de l’information peuvent même annihiler le
besoin ou le désir d’apprendre : « Par la satisfaction qu’elle donne, par l’illusion de savoir qu’elle
procure, l’information empêche d’apprendre. ». En quoi consiste alors l’action de former ? Quel
est le rôle du formateur et des organismes de formations ? Pour répondre à cette question,
Michel Fabre6, professeur agrégé de philosophie et directeur du Centre de Recherche en
Education de Nantes, nous propose cette lecture philosophique :
« Former » vient du latin formare qui signifie au sens fort, donner l'être et la forme, et au sens
affaibli : organiser, établir (…). Former évoque donc une action profonde sur la personne
impliquant une transformation de tout l'être. C'est aussi une action globale qui porte à la fois sur
les savoirs, savoir-faire et savoir-être.
3
http://www.manifesto15.org/fr/
4
Giordan, A. Apprendre !. Belin, 1998.
5
Reboul, O. Qu’est-ce qu’apprendre. PUF, Paris, 1980.
6
Fabre, M. Penser la formation. Paris, PUF, 1994.
6
Ces trois types d’apprentissage qu’évoque Michel Fabre – savoir, savoir-faire et savoir-
être – peuvent être mis en perspective par rapport aux « quatre sens d’apprendre » modélisés
par Reboul7 : « apprendre que » (information ayant comme résultat une connaissance),
« apprendre à » (apprentissage ayant comme résultat un savoir-faire, une compétence),
« apprendre » (expérience ayant comme résultat la compréhension, le savoir) et « apprendre à
être » (apprentissage ayant comme résultat une réorganisation profonde du caractère vers un
surcroît de bonheur et de liberté). La formation serait ainsi l’action ou les actions permettant
de développer de façon globale ces quatre niveaux d’apprentissage. Or, si les dispositifs
pédagogiques actuels de la formation professionnelle adressent relativement bien les deux
premiers niveaux – le développement des connaissances et des compétences –, ce constat
semble moins vrai pour les deux suivants : la capacité à transformer ses représentations du
monde et à acquérir une compréhension de plus en plus sophistiquée de phénomènes dont la
complexité s’accroit, d’une part, et la capacité à évoluer et grandir en conscience et en
épanouissement d’autre part. C’est le constat que font McGuire & Rhodes8, désignant les
deux premiers niveaux de Reboul de « développement horizontal » (« ce que l’on sait ») et les
deux suivants de « développement vertical » (« comment l’on pense ») : « Organizations have
grown skilled at developing individual leader competencies, but have mostly ignored the challenge of
transforming their leader’s mindset from one level to the next. Today’s horizontal development within
a mindset must give way to the vertical development of bigger minds. ». Dans un monde qui se
complexifie, se transforme et s’accélère, il apparaît essentiel d’accompagner les adultes à
développer de nouvelles connaissances et compétences toujours plus rapidement et
efficacement (développement horizontal) mais également de leur permettre de développer leur
capacité à transformer leurs façons de penser et leurs perspectives pour élargir ou changer de
niveau de conscience (développement vertical). Enfin, comme le disait Albert Einstein : «
Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes par le même niveau de conscience qui les a engendrés ».
Comment alors permettre aux adultes d’effectuer cette montée en conscience et en
compréhension ? Comment les aider à changer leurs systèmes de référence et à développer
des manières nouvelles de définir le monde au travers d’une pensée plus complexe ? Ce sont
7
Reboul, O. Qu’est-ce qu’apprendre. PUF, Paris, 1980.
8
McGuire, C.; Rhodes, G. Transforming your leadership culture. Jossey-Bass, San Francisco, 2009.
7
ces questions que nous étudierons dans ce mémoire en nous appuyant notamment sur la
théorie de l’apprentissage transformationnel9 de Jack Mezirow.
A cette réflexion sur les cibles de la formation professionnelle s’ajoute la question des
modalités pédagogiques. Poussée par l’apparition de nouveaux outils numériques, la
pédagogie pour adulte, ou andragogie, se réinvente. D’asymétrique, statique, présentielle,
synchrone et individuelle elle devient symétrique, dynamique, virtuelle, asynchrone,
collective et collaborative pour se métisser dans une rencontre et une articulation fine des
approches « traditionnelle » et « nouvelle ».
La « pédagogie traditionnelle » renvoie au modèle de l’Ecole, modèle unilatéral et
centré sur l’enseignant visant à transmettre de façon magistrale une somme de connaissances
que l’apprenant est tenu de mémoriser, d’intégrer et de reproduire à l’identique. L’
« Approche Nouvelle » considère au contraire qu'il ne s'agit pas seulement pour un enseignant
ou un formateur de « transmettre » un savoir et des connaissances mais qu'il est surtout
important de s'intéresser à la manière dont ces connaissances sont assimilées. Depuis Piaget,
Vygotsky et Bruner notamment, on admet aujourd’hui que le formé est l'acteur principal de sa
formation. Ces méthodes centrées sur l’apprenant, appelées « méthodes actives » sont ainsi
aujourd’hui de plus en plus utilisées dans les formations présentielles mais surtout virtuelles
(MOOC, SPOC, e-learning, serious game, etc.) et modifient en profondeur la relation
andragogique : de « sage omnipotent » (« sage on the stage »), l’enseignant ou formateur
occupe désormais de plus en plus un rôle de « guide discret » (« guide on the side »).
Néanmoins, l’andragogie reste très largement marquée par la vision dichotomique
héritée de Descartes selon laquelle l’esprit serait séparé du corps. L’apprentissage somatique
reste ainsi relativement peu exploré, malgré le développement nouveau dont il fait l’objet
dans la recherche en sciences humaines10. Les modalités pédagogiques actuelles sont ainsi
encore très centrées sur la cognition et l’intellect, prenant faiblement en compte les
dimensions émotionnelle, somatique et spirituelle. Or, comme le décrit J.L. LeGrand11 :
(L’humain) est aussi un sujet de culture, un sujet sexué et sentimental, un sujet en recherche
parfois erratique de développement personnel, un sujet possédant un corps, un sujet qui vit au-
9
Mezirow, J. Transformative learning: theory to practice. New Directions for Adult and Continuing Education,
volume 74, 1997.
10
Delory-Momberger, C. Corps et formation. Pratique de formation/analyses. Université Paris 8, Paris,
France, 2005.
11
Le Grand, J. L. Pour une anthropologie existentielle critique en éducation permanente. Article ronéoté,
Université Paris 8, 1989.
8
delà de la retraite-retrait, un sujet situé inter-générationnellement, un sujet qui apprend au
quotidien, toutes choses qui sont évacuées de la grande majorité des travaux et recherches d'une
éducation permanente le plus souvent réduite à sa version ancillaire de formation
professionnelle continue formelle.
La séparation corps-esprit est par ailleurs aujourd’hui remise en cause par les
découvertes récentes en neurobiologie et sciences cognitives soutenant l’idée d’une
« cognition incarnée » (« embodied cognition »12). Selon ces théories, le corps ne serait non
seulement pas dissocié de l’esprit mais l’influencerait directement. Comment alors réinventer
les dispositifs pédagogiques pour mieux prendre en compte ces dimensions sensorielles et
corporelles ? Que peuvent-elles apporter, notamment à l’apprentissage transformationnel ? A
l’heure du numérique, de la virtualisation et de la dématérialisation, ne perd-on pas une
dimension essentielle de l’apprentissage en négligeant la place du corps et des sensations ?
Ces questions auront l’occasion d’être abordées au cours de ce mémoire.
12
Lakoff, G.; Johnson, M. Philosophy in the Flesh: The embodied mind and its challenge to Western thought.
Computational Linguistics, 1999.
9
I. Revue de la littérature
A process by which we call into question our taken for granted frames of reference (habits of
mind or mindsets) to make them more inclusive, discriminating, open, and reflective so that
they may generate beliefs and opinions that will prove more true or justified to guide action14.
Proposition de traduction : Un processus par lequel nous remettons en question nos cadres de
référence considérés comme acquis (habitudes de l’esprit, état d’esprit) pour les rendre plus
inclusifs, différenciés, ouverts et réflexifs afin qu'ils puissent produire des croyances et points
de vue qui s'avèreront plus vrais ou justifiés pour guider l’action.
13
Mezirow, J. Transformative Dimensions of Adult Learning. Jossey-Bass, San Francisco, 1991.
14
Cranton, P. Understanding and Promoting Transformative Learning. Jossey-Bass, San Francisco, 2005.
10
adaptées aux enjeux auxquels ils font face15. Elle renvoie aussi bien à un processus qu’à un
résultat, désignant d’une part le processus de transformation des perspectives, des cadres de
références et des schémas de pensée (meaning schemes) (croyances, attitudes, réactions
émotionnelles) des apprenants, et d’autre part l’expansion de conscience résultant de ce
processus.
philosophies, visions du monde, valeurs, jugements, etc.) et guidant les décisions et actions de
l’apprenant. Le processus de transformation s’enclenche lorsque celui-ci est exposé à des
nouvelles perspectives venant rendre caduques ses interprétations actuelles. L’apprenant se
retrouve ainsi dans une situation d’instabilité et d’inconfort pouvant prendre la forme d’un
défi, d’un choc ou d’une crise, ce que Mezirow nomme un « dilemme désorientant »
(disorienting dilemma). Face à ce dilemme désorientant, l’apprenant se retrouve en incapacité
de trouver une solution adaptée à la difficulté qu’il rencontre. Il prend alors conscience de ses
présupposés et schémas de pensée et entame une démarche de réflexion critique de ses
perspectives. C’est cette réflexion critique qui permettra la construction et l’appropriation de
cadres de références nouveaux ou revus et plus fiables pour guider l’action. Le discours
rationnel (rational discourse), troisième pilier de la théorie de l’apprentissage transformationnel
telle qu’elle a été conçue initialement par Mezirow, constitue le medium grâce auquel la
révision des interprétations peut avoir lieu. C’est au travers du raisonnement logique et de la
discussion rationnelle avec le formateur et/ou ses collègues apprenants que se produit la
révision des perspectives initiales. Au cours de ces échanges, l’apprenant remet en question
l’intégrité des hypothèses et croyances issues des expériences passées et donne un sens
nouveau à son expérience17. Il atteint ainsi un niveau de conscience élargie lui permettant
d’interpréter de façon plus inclusive, ouverte et réflexive le monde qui l’entoure. Le processus
aboutit ainsi à une transformation profonde des cadres de référence de l’apprenant et donc de
15
Taylor, E. W. Analysing research on transformative learning theory. Learning as Transformation. Jossey-Bass,
San Francisco, 2000.
16
Mezirow, J. Transformation Theory of Adult Learning. In: M. R. Welton (ed.), In Defense of the Lifeworld,
SUNY Press, Albany, 1995.
17
Taylor, E. W. Analysing research on transformative learning theory. Learning as Transformation. Jossey-Bass,
San Francisco, 2000.
11
sa façon d’être et de penser, c’est en cela que l’apprentissage est dit transformationnel, ou
encore transformateur ou transformatif.
Quelles sont les conditions de mise en œuvre de ce processus cognitif dans la formation pour
adultes ? Pour Mezirow, l’accent doit être mis sur la création des conditions propices à la
discussion rationnelle, medium de transformation dans le groupe d’apprenants. Mezirow
évoque ainsi l’importance de l’installation d’un climat de sécurité, d’ouverture et de confiance
permettant de surmonter les émotions négatives (peur, culpabilité, honte, etc.) qui émergent
en réaction au dilemme désorientant ; l’accès à des informations vérifiées et complètes,
l’emploi de méthodes centrées sur l’apprenant et l’exploration de nouvelles perspectives au
travers d’activités de résolution de problème mobilisant la pensée critique19. Ces conditions
sont pour Mezirow nécessaires à l’apprentissage transformationnel mais non suffisantes. Il
souligne en effet qu’une telle activité cognitive et réflexive demande des capacités
importantes de métacognition et de réflexion la rendant inaccessible à certains adultes à
certaines périodes de leur vie20.
18
Duchesne, C. L’apprentissage par transformation en contexte de formation professionnelle. Éducation et
francophonie, vol. 38, n° 1, 2010.
19
Mezirow, J. Transformation Theory of Adult Learning. In: M. R. Welton (ed.), In Defense of the Lifeworld,
SUNY Press, Albany, 1995.
20
Ibid.
12
La théorie de l’apprentissage transformationnelle de Mezirow a eu une résonance
considérable au sein de la communauté scientifique s’intéressant à l’apprentissage des adultes
dès sa publication, résonance qui s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. De nombreux auteurs
se sont en effet intéressés à ce processus transformateur, apportant critiques et prolongements
à la proposition formulée par Mezirow en 1991, permettant à cette théorie de demeurer
toujours actuelle. Ces contributions sont présentées dans cette deuxième sous-partie.
21
Gogia, L. Transformative learning theory: How Mezirow created a living seminal work through dialogue.
Academic Learning Transformation Lab, Virginia Commonwealth University, décembre 2012.
22
Amann, T. L. Creating Space for Somatic Knowing Within Transformative Learning Theory. International
Transformative Learning Conference, Columbia University, New York City, New York, octobre 2003.
23
Gogia, L. Transformative learning theory: How Mezirow created a living seminal work through dialogue.
Academic Learning Transformation Lab, Virginia Commonwealth University, décembre 2012.
13
ainsi les contributions de Taylor24 et Dirkx25, enrichies des travaux d’Eve Berger26, dont les
apports me semblent à ce jour avoir été les plus significatifs.
Edward W. Taylor, professeur d’andragogie à l’université de Penn State (Etats-Unis) a
consacré ses travaux à l’enrichissement et à l’opérationnalisation de la théorie de
l’apprentissage transformationnel telle que proposée à l’origine par Mezirow. Au travers
d’une revue empirique de la littérature sur l’apprentissage transformationnel27, il a montré
l’importance des facteurs affectifs et émotionnels dans ce processus d’apprentissage, la place
des facteurs contextuels personnels et sociaux dans l’expérience d’apprentissage et
l’importance du relationnel (relational knowing) dans la construction du savoir. Il propose une
théorie de l’apprentissage transformationnel plus inclusive, accordant un rôle moins important
à la réflexion critique, à la rationalité et à la cognition et une place plus conséquente aux
affects et aux émotions. Selon Taylor, il importe ainsi de tirer profit de « l’interrelation entre la
démarche de réflexion critique et la dimension affective de l’apprentissage, les sentiments et les
émotions vécues pendant l’apprentissage procurant aux participants des éléments essentiels à une
réflexion en profondeur »28.
24
Taylor, E. W. Rationality and emotions in transformative learning theory: A neurobiological perspective. In:
Proceedings of the 37th Adult Education Research Conference Proceedings, récupéré le 12 janvier 2003.
25
Dirkx, J. The power of feelings: Emotion, imagination, and the construction of meaning in adult learning. In: S.
Merriam (ed.), The new update on adult learning theory (New Directions for Adult and Continuing Education,
89, pp. 63-72), Jossey-Bass, San Francisco, 2001.
26
Berger, E. Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes : Etude à partir du modèle somato-
psychopédagogique. Université Paris 8, Paris, France, 2009.
27
Taylor, E. W. Building upon the theoretical debate: A critical review of the empirical studies of Mezirow's
transformative learning theory. Adult Education Quarterly, 1997.
28
Duchesne, C. L’apprentissage par transformation en contexte de formation professionnelle. Éducation et
francophonie, vol. 38, n° 1, 2010.
29
Dirkx, J. M.; Mezirow, J.; Cranton, P. Musings and Reflections on the Meaning, Context, and Process of
Transformative Learning: A Dialogue Between John M. Dirkx and Jack Mezirow. Journal of Transformative
Education, 2006.
14
has such power in leading us to deep shifts in how we see ourselves and the outer world ). Alors que
Mezirow considère que c’est la pensée critique qui permet de transformer ses cadres de
références, pour Dirkx, c’est le monde intérieur qui nous permet de monter en conscience et
de transformer notre vision du monde extérieur. Ce dernier signale en effet que le processus
de transformation n’est pas toujours conscient. Il souligne l’importance de développer une
relation consciente aux aspects émotionnellement chargés de l’expérience qui demeurent
inconscients et indisponibles à la conscience quotidienne. Selon Dirkx, il importe ainsi de
proposer des activités pédagogiques permettant de mieux comprendre et de valoriser la
relation entre monde intérieur et monde extérieur dans des contextes d’apprentissage aussi
bien formels qu’informels30. Il s’agit de permettre aux apprenants de se connecter et
d’intégrer les puissantes images et émotions qui émergent souvent dans le contexte de notre
poursuite de la croissance intellectuelle et cognitive31. Pour Dirkx, ce sont bien les émotions
et l’imagination qui sont les médiateurs de la construction de sens. Il propose ainsi une
définition de l’apprentissage transformationnel intégrant l’esprit et l’âme (mind and soul). A
l’issue de son dialogue théorique avec Dirkx, Mezirow a lui-même reconnu l’existence et
l’importance de cette dimension « émotionnelle et spirituelle » de l’apprentissage
transformationnel, ajoutant simplement que le résultat de ce processus, le sens crée, devait
faire l’objet d’une analyse critique afin de s’assurer qu’il ne soit pas fondé sur « la foi, le
préjugé, la vision ou le désir »32.
30
Dirkx, J. M.; Mezirow, J.; Cranton, P. Musings and Reflections on the Meaning, Context, and Process of
Transformative Learning: A Dialogue Between John M. Dirkx and Jack Mezirow. Journal of Transformative
Education, 2006.
31
Dirkx, J. The power of feelings: Emotion, imagination, and the construction of meaning in adult learning. In: S.
Merriam (ed.), The new update on adult learning theory (New Directions for Adult and Continuing Education,
89, pp. 63-72), Jossey-Bass, San Francisco, 2001
32
Dirkx, J. M.; Mezirow, J.; Cranton, P. Musings and Reflections on the Meaning, Context, and Process of
Transformative Learning: A Dialogue Between John M. Dirkx and Jack Mezirow. Journal of Transformative
Education, 2006.
33
Taylor, E. W. Fostering Mezirow’s transformative learning theory in the adult education classroom: A critical
review. Canadian Journal for the Study of Adult Education, 2000.
34
Taylor, E. W.; Cranton, P. The handbook of transformative learning: Theory, research, and practice. Jossey-
Bass, San Francisco, 2012.
15
Un groupe d’apprenants ;
Un climat de sécurité, d’ouverture et de confiance et un sentiment d’appartenance au sein
du groupe ;
Des méthodes de pédagogie active centrées sur l’apprenant : favoriser l’autonomie, la
participation et la collaboration ;
Des activités de résolution de problème faisant appel à la réflexion critique ;
Des activités créatives faisant appel à l’imagination ;
Des formateurs faisant preuve de confiance, d’empathie, d’attention, d’authenticité, de
sincérité et d’une grande intégrité ;
Des opportunités de partager de l’information sur soi ;
Du temps pour échanger et travailler sur les émotions ;
Du feedback et de l’auto-évaluation ;
Des temps de solitude
De l’introspection émotionnelle ;
Des expériences de grande intensité qui invitent chaque participant à la recherche de sens;
Une prise en compte du facteur temps, un travail en continu et sur la durée permettant de
lier les contextes d’apprentissages formels et informels
Les travaux de Taylor comme de Dirkx ont ainsi contribué à faire évoluer la théorie de
l’apprentissage transformationnel telle que proposée initialement par Mezirow vers une
définition plus intégrée, prenant en compte les dimensions cognitive, affective et spirituelle de
l’apprentissage. La dimension somatique, renvoyant au corps dans sa dimension physique, si
elle présente en filigrane dans les recherches de Taylor et de Dirkx, reste cependant peu
abordée par les deux auteurs. Elle joue pourtant un rôle critique dans l’apprentissage
transformationnel, comme l’ont indiqué Matthews « Une formation impliquant le somatique aura
plus de chance de mener à la transformation de l’apprenant, ce qui devrait être le but de toute
formation. »35 (« A somatically involved education will more likely lead to student transformation,
which should be the goal of all education. ») et Tisdell : « en combinant le domaine cognitif avec les
nombreuses formes d’apprentissage somatique, l’apprentissage en lui-même devient plus holistique,
augmentant ainsi les chances que l’apprentissage soit transformationnel. »36 (“by combining the
35
Matthews, J. C. Somatic knowing and education. The Educational Forum, 1998.
36
Tisdell, E. J. Exploring spirituality and culture in adult and higher education. Jossey-Bass, San Francisco, 2003.
16
cognitive domain with the many forms of somatic learning, “learning itself becomes more holistic,
thereby increasing the chance for learning to be transformative”). Eve Berger, professeure en
sciences de l’éducation à l’Université Paris VIII, psychomotricienne et somato-
psychopédagogue, s’est attachée à montrer la place du corps dans la création de sens en
formation d’adultes37. Evoquant la prise de conscience, elle souligne :
Nul chercheur – nul individu – ne peut nier, s’il sait s’observer un tant soit peu, la réalité de ce
genre d’expérience où un savoir s’impose soudainement, déroutant par son jaillissement,
saisissant par sa spontanéité, convainquant par le sentiment d’évidence qu’il transporte. (…)
Cette fulgurance ne peut cacher son rapport avec le corps : la saveur qu’elle diffuse, le silence
qu’elle impose pour mieux l’écouter, le sentiment, au moment précis où on la capte, d’être
parfaitement ‘emboîté’ avec soi-même et à la fois intensément vivant… tout ceci n’est-il pas
profondément corporel ? Où le saisit-on si ce n’est dans son corps ? 38
Berger défend ainsi la place centrale du « corps sensible » dans la construction du sens.
S’appuyant sur la définition de Bois, elle décrit la dimension du sensible comme une relation
consciente du sujet avec les manifestations de son corps :
La dimension du sensible telle que je la définis naît d’un contact direct, intime et conscient
d’un sujet avec son corps. […] Lorsque j’aborde la dimension du sensible, je l’inscris dans un
rapport à certaines manifestations vivantes de l’intériorité du corps. Je ne parle plus alors de
perception sensible, dévouée à la saisie du monde, mais de perception du sensible, émergeant
d’une relation de soi à soi.39
Cette sensibilité apparaît alors tout à la fois comme « source de sens, comme lieu d’expression du
sens et comme mode de saisie du sens »40. C’est elle qui permet le passage de la sensation
inconsciente, ou inaccessible (évoquée notamment par Dirkx) à sa mise en sens par le biais de
l’imaginaire, du symbole, des mots ou des signes. Pour Berger, le corps réagit à l’expérience
avant la psyché, il représente une caisse de résonance capable de recevoir l’expérience et de la
renvoyer au sujet qui la vit, la lui rendant palpable et donc accessible. Le corps envoie ainsi
une invitation à l’apprenant à s’engager dans une forme profonde d’apprentissage.
L’apprenant peut choisir de prêter attention à cette invitation ou de l’ignorer. La construction
du sens passera tout d’abord par une attention consciente aux sensations renvoyées par le
37
Berger, E. Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes : Etude à partir du modèle somato-
psychopédagogique. Université Paris 8, Paris, France, 2009.
38
Ibid.
39
Bois, D. Le corps sensible et la transformation des représentations chez l'adulte - Vers un accompagnement
perceptivo-cognitif à médiation du corps sensible. Thèse de doctorat européen, Université de Séville,
Département didactique et organisation des institutions éducatives, 2007.
40
Berger, E. Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes : Etude à partir du modèle somato-
psychopédagogique. Université Paris 8, Paris, France, 2009.
17
corps et chargées d’informations. Il s’agit alors de faire un travail d’écoute, d’observation et
de ressenti des « mouvements internes » du corps :
41
Berger, E. ; Vermersch, P. Réduction phénoménologique et épochè corporelle : Psycho-phénoménologie de la
pratique du ‘point d’appui’. Expliciter, n° 67, novembre 2006.
42
Berger, E. Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes : Etude à partir du modèle somato-
psychopédagogique. Université Paris 8, Paris, France, 2009.
43
Ibid.
18
Les travaux de Taylor, Dirkx et Berger font apparaître la nécessité de prendre en
compte les dimensions affective, spirituelle et somatique en complément de la dimension
cognitive dans la mise en œuvre de l’apprentissage transformationnel. Celui-ci serait ainsi
facilité par une approche holistique redonnant une place centrale à la subjectivité et au
sensible et invitant la diversité de la personne dans son intégralité (whole-person learning).
Comment mettre en œuvre une telle approche holistique dans les formations pour adultes à
but transformationnel ? Quelles conditions ou critères sont à respecter ?
19
II. Enquête
sur
l’opérationnalisation
du concept
d’apprentissage transformationnel
a. Méthode
b. Le cadre d’apprentissage : il s’agit de l’environnement physique ou virtuel dans
lequel est placé l’apprenant et des situations auxquelles il est confronté dans le cadre
de l’expérience d’apprentissage.
20
f. Le rapport au temps : le rapport au temps renvoie à la durée de la période
d’apprentissage et à l’orchestration des temps et temporalités (notamment entre temps
d’apprentissages formels et informels) au sein de cette même période.
b. Analyse
Pour réaliser cette analyse, je me suis appuyée sur l’observation de deux dispositifs
pédagogiques à but transformationnel mis en œuvre au cours des derniers mois par le
Playground et Greenworking, deux organismes français de formation d’adultes. Ces deux
formations ont été choisies selon trois critères : leur objectif de transformation des façons de
penser et d’être des participants, leur approche holistique de la théorie de l’apprentissage
transformationnel, non limitée à une approche réflexive ou dialogique, leur différence
d’objet : la construction d’un projet personnel à visée émancipatrice (apprendre à se connaître
pour faire émerger qui l’on veut être) dans le cas du Playground et la construction d’un projet
d’équipe à visée instrumentale (apprendre à travailler différemment pour que l’équipe soit
plus épanouie et plus performante) dans le cas de Greenworking.
1. Le Playground
Certes, le savoir, l’expertise et les ressources tangibles sont toujours nécessaires, mais
insuffisants. Imaginez plutôt un leadership d’une dimension intégrale, qui met l’humain au
centre, qui relie nos intelligences tangibles et intangibles — cognitive, émotionnelle,
relationnelle, artistique, spirituelle… — et qui a comme impact d’inspirer et motiver chaque
individu à faire ressortir son potentiel unique. Le Playground a créé arc, le modèle de
44
Voir Annexe 1.
21
leadership postconventionnel, qui unit créativité, curiosité, cœur et courage pour répondre à ce
besoin.45
Le Playground accompagne ainsi les particuliers et les équipes internes des organisations dans
leur transformation personnelle et professionnelle afin de leur permettre de devenir des
leaders innovants et acteurs du changement (changemakers). Il leur offre pour cela un « terrain
de jeu », des formations ludiques et transformationnelles leur permettant de développer leur
créativité et leur potentiel au travers d’une connexion profonde à soi et aux autres.
45
http://www.leplayground.com/
22
Principe Principes théoriques Manifestations dans les formations du Playground46
Mode Installation d’un climat de - Le formateur crée les conditions pour que les personnes puissent se livrer, être
d’accompagnement sécurité, d’ouverture et de authentiques et enlever tout jugement, des autres mais surtout d’elles-mêmes (« ah non je ne
confiance et d’appartenance ferai jamais ça », « ah non je ne me sens pas à l’aise pour ça », etc.) S’il voit ou sent qu’il y
pédagogique permettant de surmonter les a du jugement il va le nommer. Il y a donc un espace sécurisant d’ouverture, de confiance et
émotions négatives (peur, de bienveillance qui se crée dans le groupe.
culpabilité, honte, etc.) qui - Le formateur a aussi un rôle de guide, il « prend en main » le groupe. Il accompagne le
émergent en réaction au fossé séparant la « marche » de conscience à franchir vers la suivante en créant les
« dilemme désorientant » ; conditions pour que les participants aillent avec intention découvrir ce qu’il y a derrière les
participant ainsi à la émotions qui émergent pour pouvoir les incorporer, s’en libérer et les utiliser pour créer
création des conditions quelque chose, au lieu que cela leur fasse peur et qu’ils le mettent sous la moquette à chaque
propices à la discussion fois. Il leur donne le courage d’explorer et les oriente dans leur exploration.
rationnelle.
Importance du groupe : - Le groupe se voit également confier un rôle d’accompagnement : quand une personne est
c’est au travers de la dans son moment de déclic et a besoin de quelque chose les autres sont là, pas pour lui
discussion rationnelle et des rendre la vie facile mais pour lui donner ce dont elle a besoin pour y aller, même si c’est lui
échanges informationnels et dire quelque chose qui ne fait pas plaisir à entendre. Ils sentent ce qu’il faut dire. Ils
émotionnels avec le apprennent pendant les cours un type d’écoute plus profond, qui va au-delà des mots.
formateur et/ou ses - Le groupe joue aussi un rôle de miroir renvoyant des informations à chaque participant : le
collègues apprenants que se formateur crée des expériences dans lesquelles les participants vont amener quelque chose
produit la révision des d’authentique de leur vie. Donc chacun travaille sur des choses différentes au cours d’un
perspectives initiales. même exercice crée pour le groupe. Même si c’est le même exercice, l’expérience
subjective de chaque personne est différente et la richesse de ce qu’ils partagent va faire
46
Voir la retranscription de l’entretien en Annexe 1.
23
comme un effet miroir dans le groupe, chaque personne en tire quelque chose pour son
apprentissage.
- Le groupe permet enfin l’émulation : entre les sessions formelles de cours, les participants
doivent appliquer les principes à leur vie quotidienne. Quand ils voient que les autres on fait
des progrès et qu’ils ont appliqué il y a une certaine émulation qui se crée « ah je veux ça
pour moi aussi ». Le groupe se pousse tout au long du parcours transformationnel.
Cadre Conditions extra- - Quand ils débutent la formation, les participant sont très attachés à un objectif. Ils vont
d’apprentissage quotidiennes : un cadre non- apprendre au cours des formations qu’on peut avoir un objectif mais que c’est l’intention
habituel et une attitude non- qui va guider, ce n’est pas l’objectif en lui-même. Pour cela ils sont placés dans des
naturelle. Idée de « dilemme situations chaotiques où les choses ne vont pas se passer comme ils pensaient qu’elles
désorientant » de Mezirow : allaient se passer. Les formateurs regardent ce qu’ils font, quelles ressources ils vont utiliser
le processus de et comment ils vont interagir avec les autres et là il y a un apprentissage énorme car les
transformation s’enclenche participants se rendent compte : « c’est vrai cette situation je la produis au travail, avec ma
lorsque l’apprenant est famille, je ne m’étais pas rendu compte mais c’est quelque chose que je fais souvent, il faut
exposé à des nouvelles que je change cela parce que je ne sais pas comment faire quand quelque chose ne se passe
perspectives venant rendre pas de la façon dont je l’avais planifiée. » Ils se rendent compte de leur fonctionnement. Ils
caduques ses interprétations apprennent que quand il y a quelque chose d’inattendu ils vont pouvoir prendre cet
actuelles. L’apprenant se inattendu et créer avec.
retrouve ainsi dans une - Pour créer du chaos et de l’inattendu, aucun jeu de rôle n’est utilisé. Les formateurs
situation d’instabilité et souhaitent au contraire que les participants reprennent leur authenticité. C’est quelque chose
d’inconfort pouvant prendre de très important : à l’inverse de la vie quotidienne, dans ce cadre rien ne peut être caché au
la forme d’un défi, d’un groupe, l’individu doit s’ouvrir, partager des informations intimes sur lui et accepter le
choc ou d’une crise, ce que regard des autres, puis construire sur ce qui lui est renvoyé par le groupe. Les stratégies de
Mezirow nomme un fuite et d’évitement ne peuvent ainsi s’exprimer et l’apprenant doit faire face à ses émotions
« dilemme désorientant ». et fonctionnements inconscients.
- Les participants sont également placés dans un cadre dépaysant, en contact avec la nature,
24
dans un lieu résidentiel au milieu de la forêt de Brocéliande en Bretagne.
- Ils sont aussi forcés à aller dans l’inattendu dans la mesure où ils ne savent pas ce qu’il va
se passer dans les cinq prochaines minutes. Le programme détaillé des sessions n’est pas
annoncé en amont ni dévoilé au cours des formations.
Méthode Méthodes centrées sur La méthode principale utilisée est la méthode active : des exercices individuels, en plénière
pédagogique l’apprenant et exploration ou en sous-groupes sont proposés aux participants mais chacun y travaille ce qu’il souhaite
de nouvelles perspectives y travailler, l’objectif final de la formation étant que chacun présente un projet de vie qui lui
au travers d’activités de tient à cœur. Chaque participant doit identifier ce projet par sa propre activité avec
résolution de problème engagement personnel et motivation intrinsèque, sous la forme action-expérience.
mobilisant la pensée Les formateurs fournissent aux apprenants des ressources leur permettant d’avancer dans
critique (Mezirow), les leur recherche. Par exemple, à la fin de chaque module une bibliographie est donnée qui
émotions (Taylor), vont les aider à développer certaines parties (la partie créative, cœur ou courage). Certaines
l’imagination (Dirkx), personnes ont certaines parties d’eux-mêmes qui sont beaucoup plus développées que
l’autonomie et la d’autres. Ils choisissent eux-mêmes la partie qui n’est pas très développée à travailler.
collaboration (Taylor). Une fois le projet défini, le groupe et les formateurs aident l’apprenant à travailler la partie
mise en œuvre, comment y aller, élargir la gamme de ce qui est possible pour lui, lui ouvrir
de nouvelles perspectives.
Mode d’expression Insuffisance des méthodes Une variété d’activités est par ailleurs utilisée : les formations du Playground touchent les
uniquement cognitives et différentes intelligences : parfois le travail porte sur la partie artistique/créative, parfois sur
importance de la dimension quelque chose qui touche plutôt au spirituel, parfois sur quelque chose dans le cognitif, ou le
subjective et spirituelle en corps ou tout ce qui touche à la partie émotionnelle / relationnelle. Cela dépend de ce qui est
jeu dans ce type en train d’être travaillé. Il ya des modules qui vont plus dans un sens que dans l’autre mais
d’apprentissage. finalement les différentes méthodes ou intelligences sont toutes toujours présentes,
l’emphase est simplement mise sur l’une ou l’autre.
Rendre l’intangible Un panachage des différents modes d’expression est utilisé, l’apprenant étant régulièrement
tangible : la compréhension invité à s’exprimer de façon corporelle, langagière et plastique. Certains modes
25
naît au travers d’un travail d’expression paraissent plus adaptés à certaines phases de l’apprentissage : les modes
de formalisation, d’expression non verbaux semblent plus adaptés pour s’adresser, explorer et faire émerger
d’expression sous une le subjectif, l’inconscient, l’intangible ou la « vie intérieure » (Dirkx) sous une forme
forme langagière ou toute tangible et observable alors que le verbal permet l’explicitation, la prise de recul, la
autre forme d’expression réflexion critique dont parle Mezirow et le traitement de cette « matière » intangible pour la
(mouvement, forme comprendre et ouvrir d’autres perspectives. Il semble que quelque chose se joue ici dans le
graphique, forme musicale, passage de l’intangible au tangible, de l’implicite à l’explicite, du non formulé au formulé.
etc.) des expériences
subjectives.
Rapport à soi Temps de solitude Des temps de réflexion individuels sont prévus dans la formation, visant à prendre du recul
permettant d’identifier ou sur les changements en œuvre et à clarifier le projet de l’individu, ce qu’il souhaite être et ce
de revoir ses cadres de vers quoi il souhaite aller. (Je n’ai cependant pas obtenu d’éléments sur la façon dont ces
références : le processus de temps étaient structurés, ni la fréquence à laquelle ils étaient utilisés.)
transformation n’est pas
toujours conscient.
Introspection émotionnelle - Les apprenants sont graduellement habitués à bouger pendant les exercices - ce n’est pas
et sensorielle : importance statique - et à écouter ce qu’il y a à l’intérieur, leurs sensations physiques. Cela peut être
de développer une relation une pression : « si j’ai mal là, je vais l’amplifier en mettant de la pression pour que je le
consciente aux sensations ressente » le ressenti : « est-ce que je suis à l’aise ? Pas à l’aise ? » ou encore la douleur
physiques et aux aspects « tiens, j’ai mal à la tête ». Dans cette pression, dans ce mouvement ou dans cette douleur,
émotionnellement chargés ils vont se rendre compte de quelque chose. Ce travail conscient d’écoute du corps et des
de l’expérience qui émotions implique de se connecter à l’instant présent. Il est accompagné par les formateurs
demeurent inconscients et dont le rôle est d’observer qu’il se passe quelque chose, les prémisses d’un déclic, et de
indisponibles à la guider l’apprenant dans l’exploration de ce qu’il se passe, « d’empuissanter » (Marco F.) ce
conscience quotidienne : déclic et le changement qui souhaite émerger et qui s’annonce par les sensations corporelles.
c’est le monde intérieur qui - Il y a des moments qui sont plus dans la lenteur, d’autres accélérés.
nous permet de monter en
26
conscience et de
transformer notre vision du
monde extérieur.
Rapport au temps Prise en compte des L’apprentissage ne s’arrête pas à la sortie de la session, il est en effet important que les
situations informelles apprenants puissent mobiliser immédiatement et au quotidien les découvertes ayant eu lieu
d’apprentissage : la pendant les sessions. et il ne survient pas nécessairement en situation formelle
transformation peut avoir d’apprentissage. Les interventions sont construites les unes sur les autres et sur ce qui se
lieu en dehors des sessions passe dans l’intervalle.
formelles de formation.
Facteur temps : travail sur - Un suivi est effectué sur la durée, la formation s’étalant sur une année, au rythme de quatre
la durée. sessions de quatre heures tous les trois mois.
- Le temps est donné au temps : ni les participants ni les formateurs ne s’attendent à ce
qu’un déclic ait lieu immédiatement. Le changement prend un certain temps à se préparer et
à se produire. Les participants sont prévenus.
27
2. Greenworking
28
permettre d’exprimer ce qu’il souhaite pour l’équipe. Le but de la deuxième session était
quant à lui de dresser un bilan collectif des changements observés après la première session et
de renforcer et approfondir ces changements tout en gérant les difficultés éventuelles ayant pu
émerger dans l’intervalle, selon une approche plus cognitive et dialogique47. Cette seconde
session n’ayant pas eu lieu au moment de l’écriture du mémoire, je me concentrerai sur la
description de la première session.
47
Voir programme détaillé en Annexe 2.
29
Principe Principes théoriques Manifestations de la formation Greenworking48
Mode Installation d’un climat de sécurité, Le formateur installe très rapidement un climat de confiance afin de
d’accompagnement d’ouverture, de confiance et désamorcer les éventuels historiques de non confiance et de répondre au
d’appartenance permettant de surmonter besoin de sécurité (psychologique, relationnelle) des participants: en
pédagogique les émotions négatives (peur, ouverture, chaque participant est invité à exprimer une chose positive de
culpabilité, honte, etc.) qui émergent en son contexte personnel du moment. Cela permet de partager des
réaction au « dilemme désorientant » et informations sur soi et de commencer la journée de façon constructive.
participant à la création des conditions Les participants sont esnsuite invités au cours d’un exercice d’écoute à
propices à la discussion rationnelle. se mettre dans une posture de non jugement et d'accueil des idées des
autres : les participants apprennent à créer des idées à partir des idées
des autres dans la bienveillance et le non-jugement. Le lien est fait avec
les règles de la journée : bienveillance, disponibilité, écoute réciproque,
non jugement (absence de critique) des autres comme de soi.
Cette capacité à installer un climat d’ouverture, de confiance et sécurité
a ainsi été mentionné spontanément par certains participants à l’occasion
du debriefing final comme étant une des principales clés de la réussite de
la journée.
Importance du groupe : c’est au travers - Le groupe permet des effets de miroir et d’émulation comme dans les
de la discussion rationnelle et des formations du Playground : à la fin de chaque atelier, une mise en
échanges informationnels et commun est effectuée permettant au groupe de débattre sur les idées
émotionnels avec le formateur et/ou les ayant émergé, de les mettre en perspective, de les challenger et de les
collègues apprenants que se produit la enrichir.
révision des perspectives initiales
48
Voir programme détaillé de la formation en Annexe 2.
30
- Les échanges avec le formateur aident aussi à la mise en perspective
des fonctionnements. Celui-ci est ressource : il contribue à « nourrir »
les participants intellectuellement en leur donnant des clés de
compréhension de leur fonctionnement (ex : décryptage de la
communication fréquemment utilisée en entreprise, des mécanismes
psychologiques sous-jacents et des résultats non désirés souvent
observés ) et des pistes de réflexion (ex : « principes et méthodes de la
communication émotionnelle» ou « le secret des dream teams »).
Cadre Conditions extra-quotidiennes : un cadre - Les participants sont placés dans un cadre où leur fonctionnement
d’apprentissage non-habituel et une attitude non- habituel ne peut pas s’exprimer. A l’inverse de leur fonctionnement
naturelle. Idée de « dilemme quotidien, ils sont par exemple contraints de passer du temps, de
désorientant » de Mezirow : le s’intéresser, d’écouter et de travailler avec des collègues qu’ils
processus de transformation s’enclenche connaissent peu ou mal. Ils doivent aussi s’affranchir de tout jugement et
lorsque l’apprenant est exposé à des de toute critique envers leurs collègues ou envers eux-mêmes. Ces
nouvelles perspectives venant rendre situations les aident à réfléchir de façon critique aux hypothèses sur
caduques ses interprétations actuelles. lesquelles ils fondent leurs décisions et leurs comportements et à leur
L’apprenant se retrouve ainsi dans une faire prendre conscience de l’écart entre leur comportement et leur
situation d’instabilité et d’inconfort objectif (ex : l’hypothèse « je critique les idées pour m’assurer que des
pouvant prendre la forme d’un défi, bonnes idées émergent » devient « c’est l’absence de critique qui permet
d’un choc ou d’une crise, ce que l’émergence de bonnes idées »).
Mezirow nomme un « dilemme - La formation se déroule dans un lieu agréable (services, confort, parc,
désorientant » etc.) et extérieur à l’entreprise, au cœur de Paris
Méthode Méthodes centrées sur l’apprenant et Une variété de méthodes est utilisée au cours de la journée, alternant
pédagogique exploration de nouvelles perspectives au entre méthode expérimentale (ex : activité de créativité : essayer de faire
travers d’activités de résolution de trois tours de table sans qu’aucune idée ne soit critiquée), méthode
problème mobilisant la pensée critique interrogative (ex : debriefing : « qu’avez appris ? qu’avez-vous
(Mezirow), les émotions (Taylor), observé ? comment avez-vous vécu l’exercice ? »), méthode
31
l’imagination (Dirkx), l’autonomie et la
transmissive (ex : micro-conférence : le secret des dream teams),
collaboration (Taylor) méthode démonstrative (ex : micro-conférence : comment utiliser la
communication émotionnelle) et méthode active (ex : atelier « Banque
Dessinée » en sous-groupes les participants formalisent leur projet de
fonctionnement « idéal » pour l’équipe, les propositions sont ensuite
enrichies en plénière).
La diversité des méthodes est apparu comme très importante pour
apporter du rythme à la formation et garantir l’engagement actif et
l’attention intellectuelle et émotionnelle des participants.
Mode d’expression Insuffisance des méthodes uniquement Les principaux modes d’expression utilisés sont le langage écrit, le
cognitives et importance de la langage oral, le graphisme et le volume. Par exemple, au cours de
dimension subjective et spirituelle en l’atelier « Banque dessinée » les participants doivent exprimer sous
jeu dans ce type d’apprentissage forme de bande-dessinée le fonctionnement idéal de l’équipe. Autre
exemple : pendant l’atelier final, les participants doivent s’imprégner de
leur identité - ce qui fait l’unicité de leur équipe - et créer une structure
en 3 dimensions pour exprimer leur vision de cette équipe. Ils disposent
pour cela d’un matériel varié (carton, peinture, feutres, pinceaux,
matériaux, etc.). Cet atelier a notamment permis aux participants de
prendre conscience très rapidement et visuellement de la cohérence et de
l’alignement au sein de l’équipe et de la complémentarité de ses
membres.
Rendre l’intangible tangible : la Au cours d’un des ateliers, les participants, répartis en binômes, doivent
compréhension naît au travers d’un rester en silence et exprimer uniquement par le dessin leur perception du
travail de formalisation, d’expression travail et des responsabilités de leur binôme. Ils ne peuvent pas se poser
sous une forme langagière ou toute autre de questions. Les deux partenaires échangent ensuite sur les dessins
forme d’expression (mouvement, forme respectifs et clarifient les rôles et dessins réalisés. Le recours à cette
graphique, forme musicale, etc.) des forme d’expression non verbale a permis de faire émerger des non-dits,
32
expériences subjectives des représentations inconscientes et de révéler le subjectif qui a ensuite
pu être discuté et reconfiguré dans des échanges en binômes puis en
plénière.
Rapport à soi Temps de solitude permettant La journée a été marquée par quelques temps courts où chacun des
d’identifier ou de revoir ses cadres de participants était invité à réfléchir en silence sur un sujet donné (ex : ses
références : le processus de meilleurs moments et pires situations vécues au sein de l’équipe).
transformation n’est pas toujours Néanmoins, les participants n’ont pas été invités à prendre un temps
conscient. conséquent de réflexion sur leurs cadres de références et conceptions
d’origine et la façon dont ceux-ci avaient pu évoluer. Cela a été traité
sous la forme de tours de table en plénière et à l’oral, principalement
pour des raisons de contraintes de temps.
Introspection émotionnelle et Les participants n’ont pas été invités à prendre des temps de micro-
sensorielle : importance de développer conscience de leurs émotions ou de leurs sensations physiques.
une relation consciente aux sensations
physiques et aux aspects
émotionnellement chargés de
l’expérience qui demeurent inconscients
et indisponibles à la conscience
quotidienne : c’est le monde intérieur
qui nous permet de monter en
conscience et de transformer notre
vision du monde extérieur.
Rapport au temps - Prise en compte des situations Les participants ont manifesté à l’issue de la première session de
informelles d’apprentissage : la formation leur satisfaction et évoqué les prises de conscience qu’ils
transformation peut avoir lieu en dehors notaient à la fin de la journée. Deux participants ont cependant émis des
des sessions formelles de formation interrogations sur le devenir de ces prises de conscience et la possibilité
- Facteur temps : travail sur la durée qu’elles s’ancrent et se systématisent dans le quotidien de l’équipe, une
33
fois revenue dans son cadre habituel. Ces remarques montrent la fragilité
du processus face au poids des habitudes et la nécessité de soutenir et
renforcer la croissance, de cultiver les « graines » de transformation
semées au cours des temps formels. La formation prévoit ainsi un suivi à
distance : des exercices et expérimentations pratiques et concrètes issues
de la psychologie positive sont transmis par e-mails aux participants
pour prolonger l’apprentissage et soutenir la dynamique entre la
première session de formation et la seconde. Les exercices portent sur
des durées courtes et des actions variées (ex: « Aujourd’hui, pensez à
trois succès que vous devez au soutien que vous a apporté Laura »).
34
c. Résultats
Sans avoir de valeur prescriptive ou normative, les premiers résultats de ces observations
font apparaître six grands principes d’opérationnalisation de la théorie enrichie de
l’apprentissage transformationnel en formation d’adultes : a) un accompagnant pédagogique
bienveillant et sécurisant dans lequel la confiance dans le formateur et dans le groupe est
recherchée et garantie ; b) un cadre pédagogique « désorientant » obligeant les participants à
faire preuve d’authenticité et à révéler une partie d’eux-mêmes et de leurs cadres de
références ; c) des méthodes pédagogiques variées au sein desquelles la méthode active
occupe une place privilégiée ; d) une utilisation « balancée » ou « pendulaire » des modes
d’expression non verbaux en complément du langage verbal, permettant de révéler et
d’expliciter l’inconscient, le subjectif et l’intangible ; e) des espaces introspectifs facilitant un
examen conscient de l’apprenant de ses émotions et sensations corporelles f) la mise en place
d’un continuum d’apprentissage permettant de lier temporalités formelles et informelles sur la
durée et d’intégrer l’apprentissage au quotidien de l’apprenant.
Ces deux observations montrent que des méthodes et modalités variées existent
aujourd’hui pour mettre en œuvre ces grands principes de l’apprentissage transformationnel,
et que celles-ci fonctionnent dans la mesure où les participants déclarent et manifestent des
prises de conscience et des évolutions dans leurs façons de penser, d’interagir et d’être.
Néanmoins, une différence apparaît entre les formations à visée émancipatrice (Le
Playground, formation pour les particuliers) et les formations à visée instrumentale
(Greenworking, formation d’équipes) : la formation à visée émancipatrice étant par définition
plus profonde dans la mesure où elle touche « l’essence » des individus ayant ainsi pour
conséquence une métamorphose complète de la personne et de ses cadres de références. La
formation à visée instrumentale semble produire une transformation plus limitée, plus
circonscrite de la personne comme de ses cadres de références. Cette observation ouvre
différentes questions : cela vaut-il pour l’ensemble des formations à visée instrumentale ? La
formation à visée émancipatrice représenterait-elle un apprentissage transformationnel
« pur » ? Y a-t-il différents niveaux d’apprentissage transformationnel ? Comment les
35
distinguer ? Y a-t-il des méthodes et modalités pédagogiques plus adaptées en fonction des
niveaux ?
Une autre distinction entre les deux formations analysées concerne, au-delà de leur visée,
leur durée et leur rythme. Alors que la formation du Playground est réalisée sur une année au
rythme de quatre modules de quatre heures, la formation Greenworking concerne une période
de trois mois, à travers deux sessions, l’une de sept heures, l’autre de trois heures. Cette durée
plus courte et ce rythme plus dense, choisis pour leur optimisation des contraintes de temps et
de budget, peuvent expliquer en partie le caractère limité des résultats, l’apprentissage
transformationnel exigeant du temps et des périodes suffisamment longues « d’absorption »
pour reprendre les mots de Marco F. du Playground. L’apprentissage ne peut sinon avoir lieu
en profondeur, c’est la différence qu’il évoque entre « un coup de maquillage, ou un petit
boost, une petite vitamine et une transmutation, un effet papillon, une métamorphose »49. La
question du rythme semble essentielle, elle se retrouve aussi bien dans le rythme du parcours
(nombre et fréquence des sessions formelles) que dans le rythme des sessions elles-mêmes, à
travers les variations entre temps « lents », temps « accélérés », temps collectifs, temps
individuels , temps « joyeux » (chargés en émotions et énergie positives), temps
« douloureux » (chargés en émotions et énergie négatives), etc. L’apprentissage
transformationnel tient-il dans un/des rythme(s) « optimal/optimaux » ? Quelle serait sa
forme ? Il pourrait être intéressant de modéliser et de faire apparaître les différents rythmes
des formations à but transformationnel pour mieux les analyser et les travailler.
Au-delà de ces questions, un enjeu apparaît autour d’un moment clé de l’apprentissage
transformationnel : l’exploration de l’expérience subjective et intangible (sensations et
émotions) et son explicitation sous la forme langagière. La description de la formation du
Playground notamment montre le rôle non négligeable du formateur dans l’accompagnement
de l’apprenant vers le déclic, dans l’identification de ses prémisses ou de ses conséquences,
dans l’accueil et l’exploration de ce moment de bascule pour faire émerger le changement. Le
déclic aura en effet lieu si l’apprenant est capable de prêter attention à l’instant présent et de
suspendre son jugement pour écouter de manière consciente ce qu’il se passe « à l’intérieur »
(Lourdes G.). J’observe ici une ressemblance avec le principe « d’époché corporelle » étudié
par Eve Berger, cet arrêt, appui ou suspension qu’elle décrit comme :
49
Voir la retranscription de l’entretien en Annexe 1.
36
« Une expérience d’un ‘maintenir ensemble’ de deux forces attentionnelles opposées : d’un côté je
dois me maintenir volontairement tourné(e) vers le monde intérieur auquel je m’adresse, de l’autre
je dois rester ouvert(e) à ce qui peut, doit ou va venir comme manifestation de la vie intérieure,
sans savoir quoi, ni préjuger de rien : le point d'appui est aussi attente, ouverte, orientée mais non
focalisée, de quelque chose qui va venir mais dont je ne sais rien. (…) Il y a là un vide temporaire
à absorber, un espace et un temps à apprivoiser pour y maintenir de manière féconde une attention
présente dirigée vers une révélation possible. » 50
Nous avons vu que le déclic ou ses prémisses ne survenaient pas nécessairement en situation
formelle d’apprentissage, qu’ils pouvaient prendre du temps à se produire et survenir en
situation informelle, en l’absence du groupe et du formateur, c’est-à-dire en l’absence
d’accompagnement et du cadre pédagogique. Comment alors « capturer » ce moment ou plus
précisément, s’assurer que l’apprenant puisse le capturer, sache y prêter l’attention nécessaire
et « maintenir de manière féconde cette attention présente dirigée vers une révélation
possible » 51 de façon autonome ? Comment aider l’apprenant à explorer, « empuissanter » et
expliciter le changement émergent ? Comment par ailleurs faire vivre ce temps et cet espace
introspectif d’apprentissage en parallèle des temporalités simultanées et concurrentes que sont
les temps professionnels, personnels, familiaux et sociaux ? Cela pose la question de la
possibilité d’une auto-formation à l’apprentissage transformationnel et des modalités de mise
en œuvre de cette auto-formation.
Au-delà de cet enjeu relatif aux sessions de formation ou « phase intermédiaire », deux
zones de flou apparaissent. La première concerne l’amont de la formation. D’une part, son
« marketing » : quelle communication officielle est faite à l’apprenant ? Quelles informations
lui sont transmises ? Qui sont ses interlocuteurs ? Quelle communication non officielle (avis,
rumeurs, opinions) lui parvient ? Comment ces différents éléments influencent la perception a
priori de l’apprenant sur sa formation et le déroulement de son apprentissage ? Un des enjeux
clés de l’apprentissage transformationnel me semble ainsi résider dans l’envie : comment
donner envie aux adultes de changer leurs conceptions ? Comment leur faire comprendre qu’il
est dans leur intérêt de monter en conscience ? Aujourd’hui, ces formations pâtissent en effet
souvent d’une connotation négative, qu’elles soient vues comme inutiles, comme une
contrainte ou au contraire comme un « luxe » non prioritaire. D’autre part, l’identification des
cadres de référence de départ : il pourrait être intéressant d’ouvrir de tels espaces introspectifs
50
Berger, E. ; Vermersch, P. Réduction phénoménologique et épochè corporelle : Psycho-phénoménologie de la
pratique du ‘point d’appui’. Expliciter, n° 67, novembre 2006.
51
Ibid.
37
en amont de la formation comme en aval, à chaud et/ou à froid afin de formaliser les cadres de
références d’origine et les étapes du cheminement vers leur transformation. Ceci nous amène
à une deuxième zone de flou, concernant l’aval de la session de formation, autour de trois
questions : comment l’apprenant communique-t-il et partage-t-il sa formation avec son
entourage dans la sphère personnelle comme professionnelle et comment cela impacte-t-il sa
démarche d’apprentissage à court et long terme ? Comment cela impacte-il l’apprentissage
collectif ? La troisième question porte sur l’évaluation de la transformation, de sa profondeur
ou de son étendue et de sa stabilité ou pérennité. Il semble en effet difficile d’appréhender
cette transformation comme ses contours : comment évaluer l’existence d’une transformation
? Comment en mesurer la « profondeur » ou « l’étendue » ? Comment l’observer, puisqu’il
s’agit d’une transformation certes incarnée mais intangible et non observable ? Comment la
rendre visible et donc, d’une certaine façon, réelle, tangible et ancrée pour l’apprenant comme
pour son entourage ? Comment la valoriser, notamment au travers des documents existants
attestant des compétences de l’apprenant (curriculum vitae, validation des acquis, etc.) pour
en faire un atout au sein de son parcours professionnel ?
Comment le design pourrait-il accompagner ces phases ? Quel rôle les différentes formes
de design pourraient-ils jouer ?
38
III. Discussion : design et apprentissage transformationnel
Il s’agit ici d’étudier dans quelle mesure le design, ou « les designs », peuvent
accompagner le pédagogue (enseignant, formateur ou ingénieur pédagogique) dans la
conception de dispositifs pédagogiques de formation continue à but transformationnel.
a.
Le
design,
un
allié
pour
le
pédagogue
dans
la
mise
en
œuvre
de
l’apprentissage
transformationnel
Il convient d’abord de définir ce qu’est le design, à quoi il tient, pour reprendre les mots
du philosophe Pierre-Damien Huygue52. Le design est en effet difficile à caractériser, se
distinguant par son indéfinition, ses contours flous, ses mutations et ses formes variées
(design d’espace, design de produit, design d’expérience, de service, d’information, etc.). Il
est souvent restreint à une définition limitée à l’esthétique industrielle faisant du design une
profession ou discipline dont l’objectif serait de créer du Beau, de beaux objets, définition
ayant pour conséquence de lui donner une connotation cosmétique et superficielle réductrice.
Pourtant, le design est au contraire profondeur : profondeur de réflexion, profondeur de
champ, profondeur de sens. Pour citer Laszlo Moholy-Nagy :
« (Le design) renvoie en réalité à l’essence des produits et des institutions;; il exige une démarche à
la fois pénétrante et globalisante. Il représente une tâche complexe qui nécessite d’intégrer aussi
bien des critères technologiques, sociaux et économiques que des données biologiques et les effets
psychophysiques produits par les matériaux, les formes, les couleurs, les volumes et les relations
spatiales. »53
Toujours selon Moholy-Nagy, il s’agirait ainsi non d’une profession, mais d’une attitude, une
attitude d’ingéniosité et d’invention au service de la vie et de l’humain.54 Cette définition du
design fait apparaître l’étendue de la mission du design et de son périmètre d’action.
Le design se comprend et se saisit aussi à travers son histoire. Ayant émergé dans un
contexte de révolution industrielle d’une tension entre art, industrie et économie, il reste
aujourd’hui marqué par ce tiraillement55 et occupe ainsi une place ambigüe entre art et
industrie, entre subjectif et objectif, entre exploration et contrainte, immatériel et matériel,
52
Hugue, Pierre-Damien, A quoi tient le design, Broché, 2014
53
Moholy-Nagy, László. , Peinture Photographie Film, Éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, (p 277 à 279) 1993
54
Ibid.
55
Koettlitz, Olivier. Article critique de l’essai de Pierre-Damien Huygue « A quoi tient le design », Strass de la
philosophie, 2015 (http://strabic.fr/Huyghe-A-quoi-tient-le-design)
39
imprévisible et calculable et sensible et rationnel. Le design tient ainsi dans cette tension, dans
le pont qu’il représente entre des champs et disciplines apparaissant comme antagoniques,
comme dans la profondeur décrite plus haut qu’il se fixe pour objectif d’atteindre et de
respecter. Il représente pour moi une démarche réflexive pluridisciplinaire et holistique de
conception conciliant le sensible et le rationnel, travaillant le tangible et l’intangible, la
matière et les émotions pour créer des espaces, objets, services ou expériences répondant à
des besoins économiques, fonctionnels, émotionnels et spirituels.
Par sa préoccupation de l’humain, son approche holistique et sa capacité à concevoir des
expériences sensibles, le design m’apparait ainsi comme un puissant allié pour le pédagogue,
dans la mise en œuvre de l’apprentissage transformationnel notamment. Une grande partie de
ce mémoire a en effet été consacrée à montrer l’importance, pour la mise en œuvre du concept
d’apprentissage transformationnel, de concevoir des expériences prenant en compte l’individu
dans sa globalité, au-delà de la simple dimension cognitive. Il convient pour cela d’adopter
une approche holistique accordant une place importante aux dimensions somatique
(sensations), affective (émotions) et spirituelle (sens) et ainsi au Sensible, par opposition au
Rationnel, à l’Intellect. Or c’est précisément dans ces champs et dans sa capacité à prendre en
compte et à travailler les sensations, les émotions et le sens dans des environnements
aujourd’hui souvent caractérisés par la prépondérance du rationnel et des approches
cognitives - tout en intégrant les contraintes économiques - que le design a pour moi la plus
grande légitimité.
40
Nous avons vu plus haut l’importance de rendre la formation transformationnelle
désirable. Selon Jean-Louis Fréchin, designer et architecte français, professeur à l’ENSCI-Les
Ateliers, le travail du designer correspond précisément à cet objectif. A l’occasion des cours
du mastère Innovation by Design à l’ENSCI- Les Ateliers, et citant Albert Einstein : « pour
changer la société il faut changer les hommes et pour changer les hommes il faut leur donner
envie », il explique que le rôle du design est de mettre en valeur, d’ajouter un supplément
d’âme, de donner envie dans un univers rempli de contraintes tout en créant un objet qui reste
et qui va parler de son propriétaire dans le futur. Le design agit dans cette perspective aux
côtés d’autres acteurs comme les métiers du marketing et de la communication. Le pédagogue
mobilise aujourd’hui lui-même aussi des techniques appartenant à ces métiers pour
développer l’attractivité de ses formations, comme le storytelling, les teasers ou le content
marketing. Le design pourrait cependant permettre de compléter et étendre ces modes d’action
en apportant une approche et des stratégies particulières, notamment au travers d’une
démarche de design de services.
56
Mager, Birgit. , Design Dictionary, Birkhäuser, 2007
41
professeur émérite en sciences cognitives à l’université de Californie, dans ses travaux sur le
lien entre design et émotions57. Ces trois niveaux, à respecter et à mettre en œuvre dans la
conception de tout objet, sont : le niveau viscéral (visceral design) concernant l’impact
émotionnel immédiat de l’espace, produit, service ou expérience (que je regroupe sous le nom
général d’objet) : esthétisme, apparence, toucher, ressenti ; le niveau comportemental
(behavioral design) concernant l’utilité des objets et leur facilité et plaisir d’utilisation ; enfin,
le niveau réflexif (reflective design) qui concerne l’interprétation, la satisfaction et le souvenir
d’un objet, la valeur et le sens que lui donne l’individu, ce qu’il permet de raconter à son
sujet, l’impact qu’il a sur sa fierté et sur son image personnelle.58
57
Norman, Donald A., Design Emotionnel Pourquoi Aimons-Nous Ou Détestons-Nous les Objets Qui Nous
Entourent, Broché, 2012
58
http://www.optimisation-conversion.com/webdesign/design-emotionnel/
59
Mager, Birgit. , Design Dictionary, Birkhäuser, 2007
42
permettre d’« augmenter » les expériences pédagogiques d’apprentissage transformationnel et
de les intégrer dans un parcours cohérent et continu d’apprentissage à travers plusieurs
supports (application, site web, espaces immersifs / réalité augmentée, objets connectés). Ces
technologies nécessitent un travail important de conception et des compétences en
architecture de l’information, design d’interaction, recherche utilisateur et stratégie de
l’expérience, compétences caractéristiques du design d’interface (UX/UI) et du design
d’information. Ces designers pourraient ainsi accompagner le pédagogue dans sa démarche de
conception d’espaces introspectifs d’apprentissage transformationnel répondant aux besoins et
contraintes décrits dans la partie Résultats en s’appuyant sur des solutions digitales. Une telle
solution permettrait ainsi d’enrichir et de renforcer les temps présentiels en assurant la
continuité de l’apprentissage sur la durée et dans la sphère informelle.
Enfin, nous avons montré la difficulté d’évaluer et donc de valoriser la transformation,
celle-ci étant subjective et intangible. Si des travaux de recherche scientifique dans ce
domaine semblent aujourd’hui nécessaires pour identifier et valider des modalités
d’évaluation permettant de rendre cette transformation objective, le design pourrait intervenir
aux côtés de ces métiers (chercheurs en psychologie, en sciences de l’apprentissage,
statisticiens, data scientists, etc.) pour apporter son approche « formelle », matérialiser les
résultats de l’apprentissage, rendre la transformation visible et tangible et lui donner une
forme qui reflétera la métamorphose de l’apprenant et parlera de lui dans le futur. Il pourrait
par exemple s’agir d’un « objet diplômant » retraçant l’historique des transformations
successives dans le parcours de l’apprenant adulte, à l’image du « Blue Button » dans le
domaine de la santé et du Self Data, « permettant aux patients américains de récupérer
facilement leurs données de santé auprès de ceux qui les détiennent (labos, hôpitaux…), en
cliquant tout simplement sur un bouton bleu, bien visible sur les sites de ces derniers »60.
Rendre la transformation visible permet en effet de la valoriser socialement et
professionnellement et donc de renforcer la motivation des apprenants dans leur démarche de
développement et d’apprentissage. Il pourrait également s’agir d’une plateforme
d’apprentissage professionnel transformationnel permettant de partager contenus de
60
Article Self data et santé, l’exemple du blue button, Blog MesInfos, FING, octobre 2014
(http://mesinfos.fing.org/self-data-au-niveau-national-les-buttons-americains/)
43
formation, savoirs acquis, niveaux atteints, badges, etc, reliée aux réseaux sociaux
professionnels comme LinkedIn et Viadeo. Un tel dispositif permettrait l’apprentissage
collectif, la pollinisation et la valorisation des résultats transformationnels atteints sous forme
visible. Ici également, nous voyons le potentiel de solutions qu’offre le digital et le rôle que le
design produit (objets connectés), le design d’interface (UX/UI) et le design d’information
pourraient jouer dans la conception de dispositifs pédagogiques d’apprentissage
transformationnel.
Le tableau ci-dessous reprend les points d’amélioration et propositions présentés plus
haut. Il pourrait constituer l’ébauche d’un cahier des charges d’une expérimentation que
j’aurais souhaité pouvoir réaliser sur la période de ce mémoire mais qui n’a pu être menée
faute de temps.
44
Phase Points d’amélioration identifiés au cours Exemples d’ « objets » (espaces, service, expérience, Types de design qui
de l’enquête sur l’opérationnalisation du produit) que le design aurait pu / pourrait contribuer auraient pu /
concept d’apprentissage à concevoir pourraient être
transformationnel mobilisés
Amont Donner envie, rendre la formation Site Web Design d’interface
transformationnelle désirable Kit de sensibilisation (UX/UI)
- Faire connaître l’apprentissage Design
transformationnel d’information
- Faciliter la prise de contact,
l’inscription
Intermédiaire Prolonger l’apprentissage dans les Application (lien sphères formelle et informelle, Design d’interface
domaines informels : lier les sphères introspection /écoute des sensations corporelles) (UX/UI)
d’apprentissage formelle et informelle Espace sécurisant en présentiel ou en ligne (site Design d’espace
Concevoir un espace introspectif web) Design de produit
favorisant l’examen autonome des Espace introspectif physique (pourquoi pas via (objets connectés)
émotions et sensations corporelles l’utilisation de la réalité augmentée)
Créer un espace favorisant la
confiance, la sécurité et le sentiment
d’appartenance
Aval Rendre tangible, visible la « Objet diplômant » retraçant l’historique des - Design de produit
transformation transformations successives dans le parcours de (objets connectés)
Valoriser la transformation l’apprenant - Design d’interface
Rendre visible les « rythmes » de la Data visualisation faisant apparaître la (UX/UI)
formation transformation des cadres de référence - Design
Nouvelle forme de « certificat » d’information
45
Plateforme d’apprentissage professionnel permettant
de partager contenus de formation, savoirs acquis,
niveaux atteints, badges, etc, reliée aux réseaux
sociaux professionnels comme LinkedIn ou Viadeo
46
Conclusion
« Se former c’est se donner une forme nouvelle »61. Ce mémoire s’est attaché à montrer
les facteurs et phases de cette métamorphose des adultes au sein du processus d’apprentissage
transformationnel, comme les modalités de la transformation de leurs façons de penser, d’agir,
d’interagir et donc d’être. Les grands principes de l’opérationnalisation du concept
d’apprentissage transformationnel seraient donc un accompagnement pédagogique sécurisant,
un cadre d’apprentissage désorientant, des méthodes pédagogiques variées et principalement
actives, une utilisation « balancée » ou « pendulaire » des modes d’expression verbaux et non
verbaux, des espaces introspectifs et un continuum d’apprentissage liant temps formels et
temps informels sur la durée. Un travail de forme reste cependant à effectuer pour enrichir et
renforcer ces modalités. Le design, en tant que démarche holistique de conception centrée sur
l’humain dans sa globalité – intégrant les dimensions cognitive et sensible (émotions,
sensations, sens au sens de spiritualité) – me semble pouvoir jouer un rôle non négligeable
dans l’opérationnalisation du concept d’apprentissage transformationnel (selon la théorie
enrichie de Mezirow) en investissant les espaces de flou qui me semblent exister aujourd’hui
autour de la mise en œuvre de ce type d’apprentissage. Je propose ainsi une intervention du
design, ou des designs, dans leurs différentes formes, dans une réflexion aux côtés du
pédagogue (enseignant, formateur, ingénieur pédagogique) sur « l’expérience apprenant » tout
au long de son parcours d’apprentissage. Cette intervention pourrait prendre la forme d’une
démarche de design de services. Il me paraitrait également pertinent de recourir au design
pour concevoir une solution permettant l’introspection sensorielle et émotionnelle de
l’apprenant sur la durée et dans la sphère d’apprentissage informel, s’agissant d’un principe
clé de la transformation des cadres de référence des adultes qui reste aujourd’hui peu traité
dans les modalités pédagogiques existantes des formations à but transformationnel.
L’intervention du design me paraitrait enfin pertinente dans une réflexion sur la valorisation
du développement vertical des adultes au sein de leur parcours professionnel. Il pourrait selon
moi jouer un rôle déterminant dans la formalisation et la matérialisation de la transformation
qui reste aujourd’hui intangible et ainsi difficilement valorisable.
61
Fourcade, J. M. Lorsque la formation est une thérapie pour normaux. Éducation permanente, 1975.
47
et approfondi par des travaux permettant notamment de tester et de valider empiriquement les
résultats de l’enquête sur l’opérationnalisation du concept d’apprentissage transformationnel
au travers d’une expérimentation et d’une méthode scientifique. Il aborde également
principalement l’apprentissage transformation individuel. Il pourrait ainsi être intéressant de
s’interroger plus en détail sur les mécanismes et les dynamiques de l’apprentissage
transformationnel collectif. Enfin, il ouvre la question de l’auto-formation et du rôle du digital
dans la mise en œuvre de l’apprentissage transformationnel. La question de la possible
digitalisation du processus d’apprentissage transformationnel mériterait d’être posée plus
clairement et approfondie : celui-ci peut-il être totalement réalisé en ligne ? Quels sont les
avantages et les inconvénients du présentiel et du distanciel pour la mise en œuvre de
l’apprentissage transformationnel ? Si ces questions se posent aujourd’hui avec acuité pour les
formations non transformationnelles, le cas spécifique de l’apprentissage transformationnel
reste pour le moment peu documenté. Quelques travaux existants montrent cependant, et de
façon assez intuitive, les avantages du digital pour stimuler les échanges, le partage
d’information et d’opinions et favoriser la réflexion critique et le discours rationnel, chers à
Mezirow, au sein du groupe d’apprenants62. Le principal avantage de l’utilisation du digital
dans les formations transformationnelles me semble être de permettre d’investir la sphère
informelle et asynchrone et de soutenir ainsi la dynamique d’apprentissage en dehors des
temps formels. Ceci impacte également le sentiment d’appartenance (dynamisme et visibilité
de la communauté d’apprenants en ligne) et la motivation (émulation, autonomie, suivi,
63
soutien et accompagnement pédagogique plus régulier et sur une plus longue durée) ,
essentiels à l’apprentissage transformationnel, comme montré plus haut. Le présentiel me
paraît cependant rester essentiel pour les étapes de l’apprentissage transformationnel
fortement relationnelles, où l’apprenant doit interagir de façon physique et/ou émotionnelle
avec le groupe. Ces temps concernent notamment la formation du groupe (session initiale) et
la confrontation au cadre désorientant. Il semble ainsi peu envisageable de mettre en œuvre
l’apprentissage transformationnel de façon totalement distancielle. La question reste
cependant ouverte, et le développement actuel des technologies et des dispositifs
pédagogiques digitaux devrait permettre de l’alimenter.
62
Henderson, J. An exploration of Transformative Learning in the Online Environment. University of Wisconsin,
2010.
63
Meyers, S. Using transformative pedagogy when teaching online. College Teaching, 2008.
48
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51
Annexes
« Vous parlez de déclic dans vos formations, une étape difficile à cerner et à observer.
Sentez-vous ce « déclic » chez les participants dans toutes vos formations ? »
Lourdes G. et Marco F. Oui.
Marco F. Et cela prend des formes différentes pour chaque personne.
Lourdes G. Il y a certaines personnes qui viennent déjà avec une idée donc le déclic a
peut-être eut lieu avant de venir, d’autres qui le vivent pendant les formations « ah, c’est
ça ! ». Nous on le ressent, on le voit et c’est ça qu’on accompagne, ce déclic.
« Comment faites-vous ? Comment est-ce qu’au sein d’une même expérience, plusieurs
personnes peuvent arriver à entrer dans cette zone d’inconfort qui va être fertile et
amener à un déclic ? »
Lourdes G. Nous créons des expériences dans lesquelles ils vont amener quelque chose
d’authentique de leur vie. Ce n’est pas un jeu de rôle, c’est dans l’authenticité. Donc
chacun va travailler sur des choses différentes au cours d’un même exercice que l’on crée
pour le groupe. Donc même si c’est le même exercice, l’expérience subjective de chaque
personne va être différente et la richesse de ce qu’ils vont partager va faire comme un
effet miroir dans le groupe. Donc chaque personne va en tirer quelque chose, et cette
chose qu’ils vont apprendre avec un exercice plus tard c’est ce qui va faire que le niveau
de conscience va augmenter car on a plusieurs niveaux de conscience et d’intelligence
donc parfois on va travailler quelque chose sur la partie artistique/créative, parfois on va
travailler quelque chose qui touche plutôt au spirituel, parfois on va travailler quelque
chose dans le cognitif, ou le corps ou les émotions, tout ce qui touche à la partie
émotionnelle / relationnelle. Cela dépend ce dont on est en train de travailler, et là ils vont
avoir ce qu’on va appeler des prises de conscience. Mais à différents moments et ce n’est
pas la même prise de conscience pour tout le monde.
Marco F. C’est très important dans le sens que nous, ce qu’on enseigne c’est,
métaphoriquement, c’est comme si on apprenait aux participants à jouer un instrument de
musique. On leur apprend à être le meilleur dans cet instrument de musique qui est le leur,
dans leur façon de jouer, de composer, pas la façon standard. Donc chacun trouvera son
53
style. Je peux prendre aussi la danse comme image : chacun va devenir le meilleur
danseur dans la danse qui est la sienne.
« Donc c’est en s’écoutant et en se connectant aux autres et à son essence que chacun va
pouvoir faire émerger le « déclic » ? »
Lourdes G. Oui. Et ça je peux le dire aujourd’hui avec une certaine fierté qu’une des
choses que l’on sait très bien faire c’est prendre un groupe et créer un espace sécurisant
pour que les gens puissent se livrer et être authentique et enlever tout jugement, des autres
mais surtout de soi (« ah non je ne ferai jamais ça », « ah non je ne me sens pas à l’aise
pour ça », etc.) Si on voit ou on sent qu’il y a du jugement on va le nommer. Il y a donc un
espace qui se crée dans nos groupes et en trois jours ils s’en vont avec une autre idée
d’eux-mêmes, de l’être humain, de la curiosité de l’Autre et avec une écoute de soi qui est
beaucoup plus profonde. C’est applicable tout de suite à l’extérieur et ils reviennent en
disant « cela a changé ma façon d’être en relation avec ma famille, mes collègues, j’ai mis
cela en place ». Donc cela a un impact qu’ils peuvent tout de suite utiliser. C’est quelque
chose qu’ils vivent et qu’ils peuvent appliquer tout de suite.
« Vous les retrouvez donc tous les trois mois. Ont-ils des choses à travailler entre les
sessions ? »
Lourdes G. Oui, ils doivent appliquer les enseignements de la session à leur vie.
Marco F. Oui c’est très important car nous avons crée ce programme pour des gens qui
sont aussi fous et aussi passionnés que nous, ce qui veut dire qu’ils ont peu de temps
(rires). On s’est dit en créant le programme : qu’est-ce qui ne nous convient pas quand on
participe à d’autres programmes ? La réponse : avoir une quantité de devoirs immense,
qu’on ne pourra jamais faire. Donc on a voulu transformer le mot devoir en vouloir et on
donne certains matériaux qu’ils ont vraiment envie de travailler et d’autres qu’ils vont
pouvoir appliquer tout de suite. Et quand on se rend compte de l’impact de l’application
immédiate, cela donne un autre résultat.
Lourdes G. On donne toujours une bibliographie s’ils veulent savoir comment travailler
certaines parties, la partie artistique, ou la partie cœur ou courage, on a des lectures pour
eux qui vont les aider à développer plus. Certaines personnes ont certaines parties d’eux-
mêmes qui sont beaucoup plus développées que d’autres. Ils choisissent eux-mêmes la
partie qui n’est pas très développée à travailler. Et quand ils voient que les autres on fait
des progrès et qu’ils ont appliqués il y a une certaine émulation « ah je veux ça pour moi
aussi » donc c’est le groupe qui va se pousser pour arriver à quelque chose et à la fin de
tout ce parcours chacun va présenter un projet de vie qui leur tient à cœur, qu’ils présentent
à tout le monde et qu’on travailler sur la partie mise en œuvre, comment y aller, élargir la
gamme de ce qui est possible pour eux.
Marco F. Il y a une chose qui est importante. Une des souffrances de la société est qu’on
fait ce qui est objectif et on met le subjectif après, à travers l’objectif. Ici on va travailler le
subjectif pour aller vers l’objectif et le matérialiser dans quelque chose. Donc nous on croit
que oui un entrepreneur doit avoir un Business Plan mais ce n’est pas « le Business Plan et
après on verra comment je vis ». Non. C’est : « qu’est-ce que je veux vraiment, quelle est
mon intention, et à partir de là je construis mon Business Plan ».
55
Lourdes G. Les gens quand ils commencent sont très attachés à un objectif. Avec nous ils
vont apprendre qu’on peut avoir un objectif mais c’est l’intention qui va guider, c’est pas
l’objectif en lui-même. L’objectif est au service de l’intention. Pour cela on va mettre des
situations chaotiques au milieu, les choses ne vont pas aller comme ils pensaient que ça
allait se passer. Donc nous on met ces situations chaotiques, on regarde ce qu’ils font, eux
quelles ressources ils vont utiliser et comment ils vont interagir avec les autres et là il y a
un apprentissage énorme car ils se rendent compte « c’est vrai cette situation je la produis
au travail, avec ma famille, je ne m’étais pas rendu compte mais c’est quelque chose que je
fais souvent, il faut que je change cela parce que je ne sais pas parce que je ne sais pas
comment faire quand quelque chose ne se passe pas de la façon dont je l’avais planifiée. »
Ils se rendent compte de leur fonctionnement. Ils apprennent que quand il y a quelque
chose d’inattendu ils vont pouvoir prendre cet inattendu et créer avec, en gardant
l’intention, construire sur ça.
« Quelle est pour vous la place du corps dans la montée en conscience ? Comment
l’utilisez-vous ? »
Lourdes G. On les habitue très tôt à bouger pendant les exercices, ce n’est pas statique, et
à écouter ce qu’il y a à l’intérieur. Ensuite on a un outil qui revient à dire « si j’ai mal là, je
vais l’amplifier en mettant de la pression pour que je le ressente ». Dans ce mouvement on
va se rendre compte de quelque chose.
Marco F. Sur le corps ce n’est pas toujours facile de donner une réponse très scientifique
parce que c’est très multidimensionnel. Ca peut être une pression, ça peut être le ressenti :
« est-ce que je suis à l’aise ? Pas à l’aise ? » Il y a des moments qui sont plus dans la
lenteur, d’autres accélérés mais oui on le prend en compte. On les incite même à écouter
quand ils ont mal à la tête, au lieu de prendre un cachet. On est dans une société assez
anesthésiée. On n’écoute pas les messages, le corps nous parle. Soit quand il est heureux,
soit quand il ne l’est pas.
Lourdes G. On a aussi une partie qui ne mobilise pas seulement le corps mais aussi les
émotions. On va voir s’ils évitent quelque chose dans leur vie (la colère, le conflit, la
tristesse, etc.) et on va créer les conditions pour qu’ils aillent avec intention découvrir ce
qu’il y a derrière pour pouvoir l’incorporer, s’en libérer et l’utiliser comme une émotion
56
pour créer quelque chose, au lieu que cela leur fasse peur et qu’ils le mettent sous la
moquette à chaque fois. Au lieu d’être kidnappé par ses émotions, faire face.
Marco F. On prend émotion et corps ensemble car l’émotion c’est quelque chose de
physique.
Lourdes G. On ne peut pas être en colère dans dix minutes (rires). Donc on travaille aussi
beaucoup sur l’instant présent car c’est le moment de vraie création. S’ils sont vraiment
ouverts à écouter, à s’écouter, c’est là où ils vont créer. Ils sont dans le flow, on essaye de
voir quels sont les ingrédients qui les mettent dans le flow. On essaye de voir comment
reproduire cela consciemment, quels sont les ingrédients pour pouvoir reproduire cela,
aller le chercher.
Marco F. C’est curieux parce que c’est très abstrait et en même temps très concret.
Lourdes G. C’est très tangible, on le ressent. C’est incarné. C’est en matérialisant ça que
quelque chose devient possible. C’est transformer l’intangible en tangible. IL y a beaucoup
d’enseignements qui sont new age, qui sont très intéressants mais restent dans l’intangible
intangible. Et là il y a une dimension : « ok je vais chercher cet intangible mais en quoi je
le transforme ? » Il faut en faire quelque chose. Nous avons une forte composante
artistique parce que finalement une œuvre artistique est concrète à la fin, la statue existe, le
cadre existe, la danse est là, on peut la montrer, cela ne reste pas qu’un concept. C’est pour
ça que la partie créative est très très importante. On va chercher comme cela tous les angles
morts. C’est difficile à expliquer car il faut le vivre pour l’intégrer d’une autre façon. Il faut
aller chercher la motivation interne, c’est pour ça que les angles morts sont très importants.
Einstein disait une chose similaire à « ce qui compte on ne peut pas le compter, et ce qu’on
peut compter ne compte pas ». Cela rentre dans ce qu’on travaille.
57
Marco F. Il faut ensuite le cultiver mais il y a un changement dans les relations qui est très
tangible. On va faire entre six et huit interventions une fois par mois sur l’année pour voir
comment ça se développe. C’est graduel. Il y a un effet sur le moment, à très court terme
mais si c’est trop d’un coup ce n’est pas absorbé. Si on veut des résultats tout de suite à très
court, ça marche, mais au bout de trois jours tout est oublié. Si on veut quelque chose de
structurel, de plus profond, de transformationnel il faut qu’il y est un travail plus long
derrière. Ça c’est comme tout. Et en même temps on sait qu’on est dans une société où on a
moins le temps. Donc on applique certaines sagesses de grande tradition à un temps plus
raccourci, plus adapté à la société actuelle. Il y a quand même un minimum de 4h par
intervention car il y a tout un historique de non confiance à désamorcer. Chaque
intervention se construit l’une sur l’autre et sur ce qu’il s’est passé entre les séances car il y
a des choses qui se passent, il y a un apprentissage et donc on va chercher cet apprentissage
pour le monter à un autre niveau à la prochaine séance selon ce dont ils ont besoin. Quand
on travaille ce type d’intervention c’est trois grands axes : la communication - souvent rien
que le fait qu’ils se parlent et se respectent change beaucoup l’environnement-, la créativité
- le marché change et ils ont besoin de pouvoir s’ouvrir, ouvrir plus de perspectives, de
dynamiques différentes -, le leadership collaboratif – des structures moins verticales, plus
horizontales et circulaires, plus dans la co-création : on a plus besoin de chef d’orchestre
que du chef à l’ancienne, c’est un travail pas facile car il y a des égos qui sont très grands
et à la fois très passionnant car il y a vraiment un changement de paradigme qui a besoin
d’un leadership différent.
Lourdes G. Donc on n’est pas bien pour toute entreprise. S’ils veulent rester dans le passé
et faire les choses avec une hiérarchie où tout le monde a peur… Nos clients c’est ceux qui
sentent un besoin de faire différemment.
« Pour finir et revenir sur le déclic : identifiez-vous des étapes claires, un processus
structuré vers le déclic ? »
Marco F. Cela dépend où on est dans notre vie. Il y a une chose commune quand même :
la capacité à explorer. Souvent on vit dans un monde plus restreint donc c’est être capable
d’ouvir, de goûter, trouver et accepter. Le déclic a un son, une vibration différente pour
chacun d’entre nous.
Lourdes G. C’est une chose complètement personnelle. Parfois on va semer une graine, ils
s’en vont avec quelque chose qui dérange mais ils ne savent pas ce que c’est. Dans
l’intervalle il va peut-être y avoir un déclic. Et on est pas là avec eux. Parfois on est même
pas présents quand le déclic se passe.
Marco F. Il se passe vraiment dans la vie de chacun en dehors des séances donc c’est
normal. Nous on met différents ingrédients par différents canaux pour que eux puissent
trouver leur déclic ou pas. On est pas attaché à ce qu’il soit immédiat.
Lourdes G. On leur dit, on est très transparent. On leur dit comment on va travailler, ils le
savent. Ils savent que c’est expérientiel. Ils savent qu’ils ne sauront pas à l’avance ce qu’ils
vont faire. Ils savent qu’ils vont s’amuser sauf quand ça ne sera pas drôle. Ils pleurent, ils
rient, il y a tout, il y a la vie. C’est un terrain de jeu. Ils savent que parfois certaines
personnes vont être dans le flow et d’autres au même moment vont être au pire moment et
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ne pas savoir quoi faire. Donc on normalise la chose. S’ils voient quelqu’un qui pleure
c’est normal, s’ils voient que quelqu’un d’autre est dans la joie c’est normal aussi. Donc on
crée la vie ici. Plus on avance, plus le groupe forme vraiment un collectif, que quand une
personne est dans son moment de déclic et a besoin de quelque chose les autres sont là, pas
pour lui rendre la vie facile mais pour lui donner ce dont il a besoin pour y aller, même si
c’est lui dire quelque chose qui ne fait pas plaisir à entendre. Ils sentent ce qu’il faut dire.
C’est pas facile à tangibiliser, on apprend un type d’écoute plus profond, qui va au-delà des
mots et ils apprennent cela pendant les cours aussi. Il y a un tas d’écoutes différentes et où
on prend en considération le corps.
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Annexe 2 : Programme détaillé de la formation Greenworking
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