Littérature Subsaharienne: Fondements et Influences Coloniales
Littérature Subsaharienne: Fondements et Influences Coloniales
I. COURS.
I.
Fondements de la littérature subsaharienne (1)
Au-delà de ce que peut être et valoir une discussion sur leur mode de
désignation basé sur la race ou la géographie, les littératures nationales
d'Afrique noire francophone transcrivent l'héritage commun d'une histoire
littéraire diversement partagée à défaut d'être assumée.
« I l est rare que l'auteur soit situé dans son contexte national. Or il
paraît impossible de juger une œuvre d'imaginaire si l'on ne tient pas
compte du complexe réseau de liens familiaux basé sur le culte des
ancêtres qui régit les sociétés négro-africaines et les différencie
profondément de nos sociétés européennes. »
1
Les caractéristiques culturelles de chaque pays de l'AOEF1 sont aussi éclairées
par les transformations souvent radicales qu'apporte le choc colonial. Il convient
de relever ce qui marque dans ces sociétés africaines l'identité propre à chaque
groupe social, transcendant le socle unitaire de pratiques animistes surannées,
métissant de nouvelles croyances monothéistes, chrétiennes et musulmanes.
La colonisation française détermine, en dépit même de sa barbarie et de sa
durable entreprise de dépossession culturelle des peuples asservis, une entrée
violente dans l'histoire des peuples africains. Au XXe siècle, cette entrée dans
l'histoire reste à la base même de la formation de nouvelles élites indigènes dans
les champs politique et culturel. L'avènement d'une écriture négro-africaine en
langue française renvoie expressément au rôle subtil de l'institution scolaire
coloniale qui a unifié, à travers l'expérience exceptionnelle au Sénégal de l'École
William-Ponty (Gorée, Saint-Louis, Rufisque, Dakar), les modèles d'acteurs
sociaux et les rangs de l'intelligentsia francophone d'Afrique noire.
1
Anciennes appellations des domaines coloniaux français répartis en deux vastes territoires : Afrique
occidentale (AOF) et Afrique équatoriale (AEF). Cf. sur cet aspect, le cours introductif du 1er semestre.
2
modernes, circonscrivent le champ des expériences. Les plus originales furent
celles d'un théâtre scolaire inédit qu'entreprennent sous la direction de Charles
Béart les élèves de l'école-primaire-supérieure de Bingerville (Côte d'Ivoire)
annonçant celles de William-Ponty. Rendant compte de cette expérience, Béart
pouvait insister sur les sources littéraires françaises et les possibles impasses du
mimétisme, allant jusqu'à redouter « un Rodrigue-Soundiata » et une « Bineta-
Andromaque ». Ce scepticisme critique accompagne longtemps les débuts de la
littérature coloniale négro-africaine de langue française.
Ce mimétisme devait-il être érigé en règle? Dans Portrait du colonisé (1957),
Albert Memmi notait une attitude constante dans le rapport colonisateur-
colonisé, celle de l'état de soumission au modèle du Blanc. «Manière de Blanc»,
reproduite à l'envi sans qualification ni gratification pour le colonisé en Afrique
noire et au Maghreb :
3
Lectures complémentaires :
BLACHÈRE, Jean-Claude (1999), « Le chaînon manquant » dans François Durand
[dir.], Regards sur les littératures coloniales, Afrique francophone : Découvertes, Paris,
L’Harmattan.
CORNEVIN, Robert (1974), Littératures d’Afrique noire de langue française, Paris,
PUF.
KATEB, Yacine (1962), « Jardin parmi les flammes », Esprit [Paris], n° 11, novembre.
MEMMI, Albert (1957), Portrait du colonisé, Paris, Payot.
II. TD.
LECTURE.
Édouard GLISSANT, Le Discours antillais, Paris, Gallimard-Folio, 1997. Extrait
pp. 234-235.
[Né à Bezaudin, en Martinique, Édouard Glissant à été l’élève d’Aimé Césaire. Il est
l’auteur de romans, de pièces de théâtre, de poésie et d’essais théoriques. Dans Le
Discours antillais, il interroge le rapport de l’écriture à l’Histoire, notamment celle
de la domination coloniale.]
HISTOIRE ET LITTÉRATURE
Ce n'est pas du côté de la littérature que les affres me sont venues, comme
on eût pu s'y attendre chez tout écrivain soucieux d'accorder son travail à son
discours, c'est du côté de l'Histoire, du trop-plein ou du manque de rapport
médité au vécu, dont, à l'égal de tout homme d'aujourd'hui, et comme tout
Martiniquais, je ne puis rester sans pressentir que je suis atteint.
Car l'histoire nous est désormais plaisir ou malheur en tant que telle.
Après avoir été fable, narration ou discours, après avoir été rapport, mesure et
vérification, après avoir été globalité, système et imposition d'un Tout, l'histoire,
en tant qu'elle est « réfléchie » par des consciences collectives, revient
4
aujourd'hui aux obscurités pleines du vécu. Au long de cette trajectoire, chaque
conception de l'historique s'est accompagnée d'une formulation du rhétorique.
C'est cet accompagnement que je voudrais suivre à la trace, pour montrer
comment l'Histoire (qu'on la conçoive comme énoncé ou comme vécu) et la
Littérature rejoignent une même problématique : le relevé, ou le repère, d'un
rapport collectif des hommes à leur entour, dans un lieu qui change en lui-même
et dans un temps qui se continue en s'altérant.
Questions
1. Comment l’auteur construit son rapport à l’Histoire ? Pourquoi elle lui apparaît
complexe ?
2. Qu’entend Glissant par « consciences collectives » et « vécu » ?
3. L’écriture d’un écrivain issu des anciennes sociétés colonisées impose-t-elle
un rapport singulier à l’Histoire ? Pourquoi ?
4. Glissant implique la connaissance de l’Histoire dans un « rapport collectif des
hommes » à leur contexte temporel. Expliquez cette position.
5
LITTÉRATURE GÉNÉRALE ET COMPARÉE,
Master 1 - Littérature subsaharienne, S.2, 2019-2020,
Nadjia MERDACI, MCA.
I. COURS.
Du mimétisme à l’écriture
La culture française fut certes pour les Africains une arme à double tranchant :
profondément assimilatrice et libératrice à la fois. Frantz Fanon a situé dans Les
Damnés de la terre (1960), le triptyque dans lequel évoluait l'intellectuel
colonisé, reconnaissant trois moments structurants dans la création littéraire :
L'Éléphant qui marche sur des œufs (1931) de Badibanga (Congo belge), et
Karim, roman sénégalais d'Ousmane Socé (1935) montrent les limites d'un projet
de passage dans la culture de l'Autre, réalisant une fusion du vieux fonds de la
tradition orale africaine à la modernité scripturale occidentale.
6
2° | Celui d'une prise de conscience par l'intelligentsia de sa solitude et de son
éloignement du peuple qui suscite une littérature d'évocation, rappelant des
souvenirs d'un temps perdu. C'est dans cette phase que se situe l'entreprise de
réhabilitation culturelle du groupe de L'Étudiant noir (1935), comme en
témoigne ce cri de Léopold Sédar Senghor, rapporté par Lylian Kesteloot :
« Nous n'avions rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté... Pour
asseoir une révolution efficace, il nous fallait d'abord nous débarrasser de nos
vêtement d'emprunt, ceux de l'assimilation, et d'affirmer notre être, c'est-à-
dire notre négritude. »
7
Oyono (Une Vie de boy, 1956; Le Vieux nègre et la médaille, 1956), du
Sénégalais Ousmane Sembene (Le Docker noir, 1956 ; Ô pays, mon beau peuple,
1957 ; Les Bouts de bois de dieu, i960), marquent sur différents registres de
discours - de l'humour à l'ironie - la possibilité de mise à distance de l'histoire
coloniale. Elle sera théorisée par les Sénégalais Alioune Diop et Cheikh Anta
Diop dans Culture et colonialisme (Paris, La Nef de Paris, 1957).
2
Paris, en 1919, Londres (1921), Bruxelles et Lisbonne, au début des années 1920.
8
Fils impétueux cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là-bas
Splendidement seul au milieu des fleurs blanches et fanées
C'est l'Afrique ton Afrique qui repousse
Qui repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
I’amère saveur de la liberté. »
Lectures complémentaires.
DIOP, Anta [Cheikh], oc.
FANON, Frantz (1961), Les Damnés de la terre, Paris, Maspero. Préface de
Jean-Paul Sartre.
KESTELOOT, Lilyan (1965), Les Écrivains noirs de langue française :
naissance d’une littérature, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, Institut de
sociologie.
II. TD.
[David Mandessi Diop (1927-1960) est un poète sénégalais engagé dans le combat
anticolonialiste. Ce combat, il l’a exprimé dans sa poésie (Cf. Coups de pilon). En
1958, il rejoint à l’appel de son président Sekou Touré la Guinée indépendante où il
enseigne et dirige l’École normale. Il disparaît prématurément dans un accident
d’avion.]
Que le poète puise dans le meilleur de lui-même ce qui reflète les valeurs
essentielles de son pays, et sa poésie sera nationale. Mieux elle sera un message
9
pour tous, un message fraternel qui traversera les frontières, l'important étant au
départ ce que Césaire appelle le droit à l'initiative, c’est-a-dire la liberté do
choix et d'action.
De cette liberté l'Afrique Noire fut systématiquement privée. La Colonisation
en effet s'empara de ses richesses matérielles, disloqua ses vieilles communautés
et fit table rase de son passé culturel au nom d'une civilisation décrétée
« universelle » pour la circonstance. Cette « vocation de l'universel » ne
s'accompagnait d'ailleurs pas de la volonté de faire du Peulh du Fouta ou du
Baoulé de la Côte d'Ivoire un citoyen jouissant des mêmes droits que le brave
paysan de la Beauce ou l'intellectuel parisien. Il s'agissait plus simplement
d'octroyer à un certain nombre d'Africains le vernis d'instruction nécessaire et
suffisant pour avoir sur place un troupeau d'auxiliaires prêts à toutes les
besognes.
Bien entendu il n'était pas question d'enseigner les langues locales dans les
écoles ni, dans la langue imposée, l'histoire véridique des grands empires du
continent. « Nos ancêtres les Gaulois... » etc.
C'est dans de telles conditions que les poètes africains modernes durent avoir
recours aux moyens d'expression propres aux colonisateurs.
Mais en choisissant, malgré ces limites, de peindre l'homme aux côtés duquel il
vit et qu'il voit souffrir et lutter, le poète africain de langue française ne sera pas
oublié des générations futures de notre pays. Il sera lu et commenté dans nos
écoles et rappellera l'époque héroïque où des hommes soumis aux plus dures
pressions morales et spirituelles surent garder intacte leur volonté de progrès.
Questions
1. Pourquoi l’auteur parle de « poésie nationale » et par rapport à quelle situation
historique ? Quel sens peut-on donner à cette qualification en période coloniale ?
2. En quels termes Diop critique le concept d’universalité propre à l’Occident et
quelles en sont les conséquences pour les peuples dominés d’Afrique ?
10
3. S’il ne récuse pas une forme de mimétisme de la littérature africaine de langue
française, soumise aux moyens d’expression du colonisateur, comment propose-
t-il de transcender ce mimétisme ?
4. Selon l’auteur, la littérature africaine de langue française de la période
coloniale a un avenir dans les pays libérés du colonialisme. Expliquez cette
position.
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LITTÉRATURE GÉNÉRALE ET COMPARÉE,
Master 1 - Littérature subsaharienne, S.2, 2019-2020,
Nadjia MERDACI, MCA.
I. COURS.
III.
Les horizons d’une littérature africaine
3
Cf. Léopold Sédar Senghor, Trois poètes négro-américains, Paris, Seghers, 1945.
4
Indépendance de la Guinée sous la direction de Sekou Touré.
12
1er Congrès panafricain à l’initiative de H.S. William, originaire de Trinidad.
L’idée africaine et le panafricanisme prennent leur envol.
Les 2e et 3e Congrès, abrités par Paris (1919) et Londres (1921) sont
l’œuvre de l’Américain W.E.B. du Bois, qui insiste sur une perspective « pan-
nègre ». En 1920, le Jamaïcain Marcus Aurélien Garvey lance le mouvement
« Come back Africa » qui se fonde sur la distinction raciale. Prolongeant sa
réflexion, Georges Padmore (Trinidad) publie, en 1936, L’Afrique sous le joug
des Blancs, une mise en cause virulente de la domination coloniale.
Dans les années 1920, le quartier noir de New York Harlem entame une
révolution totale (appelée la « Harlem Renaissance ») associant musiciens,
comédiens, peintres, écrivains, sous le signe d’une libération des Noirs.
Cette effervescence artistique et intellectuelle suscitait auprès des étudiants
antillais et africains, à Paris, deux associations qui ouvraient le débat sur « l’être
africain », sans exclure les pesanteurs de l’histoire, notamment celle de
l’occupation française aux Antilles et en Afrique :
- Légitime défense, mouvement et revue créés le 1er juin 1932 par les
Martiniquais Léonard Sainville, Renné Ménil, Jules Monnerot et
Étienne Léro, défend l’objectif de « mettre fin au tribalisme en vigueur
au Quartier latin5 ». Le mot d’ordre est le suivant : « On cesse d’être
Martiniquais, Guadeloupéen, Malgache, mais un étudiant noir ». Il
s’agit de réunir tous les étudiants noirs de Paris selon le critère d’une
race dépréciée par l’histoire présente. Proche du mouvement surréaliste
d’André Breton et du parti communiste français (PCF), Légitime
défense se situe dans une ligne de combat émancipatrice.
- L’Étudiant noir prolonge Légitime défense, tout en gardant un
caractère africain plus marqué. Léopold Sédar Senghor (Sénégal),
Aimé Césaire (Martinique), Léon Gontran Damas (Guyanne) donne,
en 1936, son impulsion à ce mouvement qui aura de vives
répercussions dans la création littéraire et dans le débat d’idées. Deux
5
5e arrondissement de Paris, lieu des Facultés et des activités culturelles.
13
thèses vont s’y affronter : Senghor plaidera pour une libération
culturelle de l’Afrique retournant à ses sources premières ; Césaire
militera pour une libération strictement politique. Mais ces deux voies
subsisteront chez leurs épigones et aussi chez de nombreux auteurs
d’Afrique et des Antilles.
Ces deux regroupements furent éphémères, mais jamais sans conséquences sur
les plans littéraires et politiques. Leur apparition, dans les années 1930,
correspond aussi à la découverte des racines africaines anciennes (ainsi les
travaux des Français Théodore Monod, Maurice Delafosse, Georges Hardy et de
l’Allemand Leo Frobenius) qui fondent l’avènement du mouvement de la
Négritude.
En 1921, Batouala, véritable roman nègre, de René Maran, issu d’une famille
originaire des Antilles, né et grandi à Bordeaux, couronné par le prix Goncourt
apparaît comme un événement littéraire fondateur. C’est la première fois, sous la
plume d’un Noir, une critique sans concession de la colonisation française au
Tchad. En France, la publication d’ouvrages ayant pour objet l’Afrique est
inaccoutumée. Le Suisse Blaise Cendrars rassemble les éléments d’une
anthologie africaine inaugurale (1927) alors que sont édités des ouvrages de
Français résidant en Afrique donnant l’impulsion à une littérature foncièrement
coloniale (Lucie Couturier, Mon amie Fatou, citadine, et Mon ami Soumaré
Laprot, 1925 ; Jérôme et Jean Tharaud, La Randonnée de Samba Diouf, 1922).
Un contexte littéraire africain s’éveille aussi sous les auspices de nombreux
voyageurs français et européens.
14
des rangs de la IIIe Internationale, intégrés dans les syndicats révolutionnaires en
France.
C’est Aimé Césaire qui utilise, le premier, le mot « négritude », sans savoir
qu’il allait devenir le porte-emblème d’une littérature africaine naissante ; le
terme apparaît dans un poème du recueil Cahier d’un retour au pays natal6
(1939) :
« Ma négritude n’est pas une pierre sa surdité ruée contre la clameur du jour
Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre
Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
Elle plonge dans la chair rouge du sol
Elle plonge dans la chair ardente du ciel
Elle troue l’accablement opaque du ciel. »
Avec Césaire, les Africains relisent le mot « nègre », qui n’est plus pour eux
une injure, mais une chaleureuse identité face aux blessures et aux entraves de la
domination coloniale. En 1937, déjà, dans Pigments, Léon Gontran Damas
chantait l’hymne de la renaissance de la civilisation noire. Il scandait ces mots :
6
Préfacé par Benjamin Péret et illustré par Wilfredo Lam.
15
désignait les nègres comme « ceux qui n’ont jamais rien inventé ». Et Senghor,
cité par Lilyan Kesteloot, pouvait surenchérir :
7
Poètes d’expression française, Paris, Seuil, 1947.
8
Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, Paris, PUF. Préface de Jean-Paul Sartre, « Orphée
nègre ».
16
Lectures complémentaires.
CHEVRIER, Jacques (2006), Littératures francophones d’Afrique, Aix-en-Provence,
Édisud.
KESTELOOT, Lylian (1965), Les Écrivains noirs de langue française : naissance
d’une littérature, oc.
II. TD
Questions.
1. C’est par la lecture des anthropologues français et européens (notamment,
l’Allemand Frobenieus) que Senghor, Damas et Césaire fondent la négritude.
Qu’apportent ces anthropologues à la connaissance du monde et de la culture
africaine ?
2. Pourquoi Césaire va-t-il retourner l’esclavage et le colonialisme comme un
rempart contre l’assimilation républicaine ? Pourquoi l’auteur évoque, ici, des
« stigmates » ?
3. Peut-on dire que Césaire revendiquant les blessures de l’esclavage et de la
colonisation est dans une situation de réappropriation d’un « butin de guerre » ?
4. Partagez-vous la position de l’auteur sur « l’essentialisme » des thèses de la
Négritude ?
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I. COURS.
IV.
Le premier roman africain
19
nombreux idiomes locaux, souvent véhicules d’une riche production orale. Le
français, occupant de fait la position d’unique langue écrite, il appartiendra aux
seules élites formées dans les écoles coloniales, de porter la parole de leur pays et
sociétés. Longtemps versées dans la politique, ces élites prendront le chemin de
la création littéraire.
C’est dans les années 1920-1930 que sont reçues les premières tentatives
littéraires africaines. C’est à la demande du gouverneur Georges Hardy que le
Sénégalais Amadou Mapaté Diagne publie, en 1920 un court récit à forte portée
morale Les Trois volontés de Malic, édité à Paris par la Librairie Larousse. Le
Sénégal s’impose dans cette période de formation de la littérature subsaharienne
de langue française comme pays pilote et chef de file dans le domaine colonial
français.
En 1925, un autre Sénégalais, Massyla Diop, avait donné en feuilleton à La
Revue africaine littéraire et artistique un roman sous le titre Le Réprouvé.
L’auteur envisageait déjà un contexte de retour à soi de l’homme africain,
valorisant son passé et ses traditions face à l’anachronisme du présent colonial
africain. Ce texte, publié dans une revue inaccessible, n’avait pas été en son
temps lu ou, s’il l’a été, il a été mis sous le boisseau.
L’année d’après, sur les recommandations de l’écrivain français Jean-Richard
Bloch qui en sera le préfacier, Bakary Diallo publie Force-Bonté, roman
autobiographique d’un jeune combattant sénégalais pendant la Grande Guerre
(1914-1918). Ce sont deux récits d’hommes de bonne volonté, qui paraissent à
une époque où les élites sénégalaises, en particulier, et africaines, en général, ont
le souhait de témoigner de leur reconnaissance et de leur fidélité à la France.
La critique belge Lilyan Kesteloot dénoncera cet état d’esprit soumis et
dénoncera le récit de Bakary Diallo comme « un naïf panégyrique de la
20
France10 ». Roman de l’assimilation, Force-Bonté est-il désormais justiciable
d’une autre lecture ? Un universitaire congolais (RDC), Joseph Mbelolo Ya
Mpiku, en indique les éléments discrets d’une critique, toute prudente, du colonat
français en observant que Diallo insiste dans son roman sur l’impossible
intégration des Tirailleurs noirs, qui ont payé le tribut du sang à la France, dans la
cité coloniale et l’ingratitude des colons.
Trois récits en ces années d’après guerre, trois attitudes divergentes et un faux
départ que ne rectifient pas les années 1930. Pendant cette décennie, c’est encore
le Sénégal qui occupe le tremplin. Ousmane Socé Diop publie deux romans :
10
Cf. Les Écrivains noirs de langue française…, oc.
21
des discussions avec ses nouveaux amis français, il défend la mixité
raciale et sociale.
22
Beaucoup de critiques et historiens de la littérature ont rejeté cette période
de productions littéraires et ses thèmes condescendants. Mais ce roman africain
naissant restait modelé par d’évidents manques : comment peut-on envisager des
romanciers du crû lorsqu’il n’y a pas suffisamment d’écoles pour former, au
premier plan des lecteurs ? L’absence d’une littérature africaine exprimait
pleinement à la veille de la Seconde Guerre mondiale la faillite du système
colonial culturel en Afrique française : un enseignement pour des auditoires
sélectionnés, une librairie et une édition localisées principalement à Paris. Seule,
la littérature des Français coloniaux avait droit de cité.
Lectures complémentaires
BETI, Mongo (1955), « Littérature africaine, littérature rose », Présence africaine
[Paris], n° 1-II, avril-juin.
BOËTSH, Gilles, DEROO, Éric, LEMAIRE, Sandrine, BANCEL, Nicolas,
BLANCHARD, Pascal (2011), Zoos humains et exhibitions coloniales, 150 ans
d’invention de l’Autre, Paris, La Découverte.
KESTELOOT, Lilyan, Les Écrivains noirs de langue française…, oc.
THIAM, Cheikh (2009), « Mirages de Paris : de la critique des théories essentialistes à
l’éloge du pluralisme », Éthiopiques [Paris], n° 82, 1er semestre 2009.
II. TD.
23
À partir du XIXe siècle, il ne s’agit plus seulement de « montrer » des
animaux plus ou moins « exotiques », mais aussi des hommes. Avant cette
date, les premiers voyageurs avaient « rapporté » quelques spécimens «
exotiques » des quatre coins du monde pour les exhiber dans les plus grandes
cours d’Europe, puis, progressivement, dans les cabinets de curiosité…
L’Europe, depuis Vespucci ou Cortez, ou avec les indiens Tupi présentés au roi
de France en 1550, a ponctuellement connu ce phénomène. Au XIXe siècle,
Londres est la capitale de ces exhibitions « exotiques », de la Vénus
hottentote (1810) aux Indiens (1817), des Lapons (1822) aux Eskimos
(1924), des Guyanais (1939) aux Bushmen (1847), des Cafres (1853) à la vague
des Zoulous et des Ashantis… mais le phénomène est encore parcellaire et ne
constitue pas encore un genre. C’était alors une forme ludique de la force, de
l’étrange, du curieux ou de la cruauté qui était mise en scène.
Ce qui est radicalement nouveau au cours de la seconde partie du XIXe, c’est
d’exposer – de manière à la fois scientifique et théâtrale – des hommes différents
et inquiétants pour ce qu’ils signifient en termes de « race ». C’est une
transformation décisive du statut de l’altérité, celle-ci étant alors rationalisée
sous l’angle d’une typologie raciale, dont l’étalon reste l’Européen. La
rationalisation scientifique d’une hiérarchie raciale comme sa vulgarisation à
travers les exhibitions anthropo-zoologiques est inséparable de la quête
d’identité qui affecte les sociétés du vieux continent.
Le spectacle de la diversité « raciale » sous couvert de scènes
ethnographiques, s’articule alors autour de trois fonctions distinctes : distraire,
informer, éduquer. On pourrait les penser, ou les trouver, antinomiques. Elles le
sont d’ailleurs. Mais elles se croisent et se mélangent pourtant dans les zoos
humains. La même troupe passe du jardin à la scène de music-hall, du laboratoire
du savant au village indigène de l’exposition, de la reconstitution coloniale
au spectacle de cirque. Les frontières sont brouillées, les genres mélangés,
les intérêts divers. C’est en redénouant le fil complexe de cette histoire, que l’on
peut en mesurer aujourd’hui les enjeux.
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[…] Car, au début du siècle, aller au Jardin zoologique d’Acclimatation ou au
« village nègre », ce n’est pas seulement pouvoir observer la diversité du monde ;
c’est aussi pouvoir y lire la place de chacun, celle de l’Autre et la sienne.
Questions
1. Pourquoi les auteurs parlent-ils de « zoo humain » ? En quoi consiste son
spectacle ?
2. Quels arguments se trouvent à la base de l’organisation des « zoos humains » ?
Discutez-les.
3. Quel était, en contexte colonial, l’objectif des spectacles de la « diversité
raciale » ?
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