Analyse du passé surcomposé en français
Analyse du passé surcomposé en français
r é sum é
Comment s’effectue la surcomposition d’un verbe français? Réponse: non pas
en composant l’auxiliaire, ainsi qu’on l’affirme généralement, mais en composant
l’auxilié. Combien existe-t-il alors de formes surcomposées avec avoir ou être?
Réponse: autant que de formes composées moins une, soit neuf. La plus courante de
ces formes est le passé surcomposé. Défini en termes de temps: présent bisantérieur,
et en termes d’aspect: sécant bisextensif, il est schématisable sur la ligne du
temps par le tracé ABCD (où A désigne le repère de l’actualité, B l’auxiliaire de
surcomposition, C l’auxiliaire de composition, D l’auxilié). Ses emplois se ventilent
en quatre types selon que la relation bijective D↔C↔B est saisie en D, en C (saisie
par l’arrière de la relation D↔C et saisie par l’avant de la relation C↔B) ou
en B.
1 i nt roduc t i on
Les formes verbales surcomposées du français reviennent périodiquement piquer
la curiosité des linguistes. Vu de Sirius, il serait tentant de cerner trois étapes
dans une production abondante, qu’orchestre en quelque sorte la thèse de Cornu
(1953): une étape philologique au début du XXe siècle (Foulet, 1925; Clédat,
1926; De Boer, 1927; Tesnière, 1927; Damourette et Pichon, 1936. . .), une étape
d’enrichissement documentaire vers le milieu du siècle (Delattre, 1950; Nilsson-
Ehle, 1953–54; Dauzat, 1954; Stéfanini, 1954; Sneyders De Vogel, 1955; Lebek,
1957; Christmann, 1958; Imbs, 1960. . .), une étape pragmatico-sociologique à
la fin du siècle (Jolivet, 1984, 1986; Walter, 1986; Ayres-Bennet et Carruthers,
1992; Carruthers, 1992, 1994, 1996, 1998, 1999. . .). Le tour d’horizon ramène sur
différents points un large consensus.
Premier point. Les plus anciennes formes surcomposées datent du XIIIe siècle,
une brochette de plus-que-parfaits surcomposés et un possible passé surcomposé
déniché par Mario Roques dans une branche du Roman de Renart (cf. Wagner, 1954:
98): « Je suis cil qui mon droit atent / Des granz anuiz que tu as faiz, / Que nous
∗
Le présent article étoffe une communication faite au colloque Chronos d’Anvers (18–20
septembre 2006). Je le dédie à la mémoire d’Ivan Evrard, jeune chercheur de notre équipe
bruxelloise, brillant, attachant, et si plein de promesses lorsqu’il a tragiquement choisi de
disparaı̂tre.
381
avons eüz retraiz. . . ».1 En tout état de cause, les passés surcomposés sont attestés sans
discontinuer depuis le XVe siècle. Le traité de Dubois dit Sylvius (1531) entérine
l’existence d’un « troisième parfait, qui indique, plus qu’aucun autre, qu’une chose
est achevée et passée » (cité d’après Livet, 1859: 41).
Deuxième point. La mieux représentée des formes surcomposées est aujourd’hui
ce même passé surcomposé, dont la fréquence a fluctué historiquement et
géographiquement en fonction des cadres syntaxiques où il apparaı̂t. Le clivage
principal oppose les sous-phrases temporelles en quand, lorsque, dès que, après que. . .
aux phrases non dépendantes et aux sous-phrases non temporelles. Dans le second
groupe, une corde sépare les emplois qui bénéficient du soutien de compléments
tels vite ou en une nuit. . . , des marqueurs que leur apparentement au temps incite
certains spécialistes à réincorporer plutôt au premier groupe. Disons deux types
extrêmes et un type médian. Le type 1 « général » (Carruthers, 1996) progresse
de siècle en siècle et occupe l’ensemble du domaine français. Le type 2 à renfort
adverbial est peu répandu mais stable. Le type 3 « régional » (Carruthers, 1994)
régresse tout en restant « vivant au sud d’une ligne de La Rochelle à Belfort »
(Rézeau éd., 2001: 10).
Troisième point. Les formes surcomposées dénotent de nos jours un style familier.
Les écrivains les cantonnent de préférence aux dialogues. Bien que signalées dans
la plupart des grammaires françaises (cf. Schena, 2003), elles se voient refuser l’aval
des manuels scolaires et les tableaux de Bescherelle s’obstinent au fil des éditions
à ignorer la pratique des cours de récréation.2 La série des Petit Nicolas dus à la
collaboration du dessinateur Sempé et de l’humoriste Goscinny serait un témoin
plus fidèle (exemples 1et 2):
(1) Quand Alceste a eu fini de manger ses tartines et la confiture qui était restée
au fond de ses poches, je lui ai dit. . .
(2) Pour le goûter, on a eu chacun deux bols de chocolat, un gâteau à la crème,
du pain grillé avec du beurre et de la confiture, du saucisson, du fromage, et
quand on a eu fini, Alceste a demandé à sa maman si on pouvait avoir un peu
de cassoulet qui restait de midi, parce qu’il voulait me le faire essayer. . .
Des ombres subsistent néanmoins çà et là. Avant d’entrer dans le vif du
sujet, réglons deux questions préjudicielles, d’ailleurs liées: — Combien le
français compte-t-il de formes verbales surcomposées? — Comment s’opère la
surcomposition?
1
« Possible » seulement, une apposition de retraiz au pronom que n’étant pas à exclure.
2
À défaut d’afficher les formes surcomposées au tableau des conjugaisons, l’édition
« entièrement revue sous la responsabilité scientifique de Michel Arrivé » (Paris, Didier
Hatier, 2006) leur consacre son paragraphe 154, spécifiant que « le passé surcomposé
[. . .] sert surtout, dans l’usage contemporain, à marquer l’antériorité par rapport à un
passé composé »; qu’on « rencontre parfois le plus-que-parfait surcomposé » et que « le
futur antérieur surcomposé est encore plus rare ». Au § 92, il est précisé que les « formes
surcomposées utilisent un auxiliaire lui-même composé à l’aide d’un auxiliaire ».
382
2 le s f orm e s surcom p o s é e s
À travers plusieurs ouvrages antérieurs — du Système de l’indicatif en moyen français
(1970) à la Grammaire critique du français (1997, 4 2007) par le biais d’Études de morpho-
syntaxe verbale (1976) —, le signataire a établi ce qu’il croit être la double organisation
verticale et horizontale de la conjugaison française.
L’organisation verticale relie en haut l’infinitif (littéralement, le verbe « non fini »
ou en ébauche) à l’indicatif en bas (le « verbe fini » des grammaires scandinaves
et américaines). Elle hiérarchise trois modes au gré des deux paramètres modaux
— i.e. influençant la valeur de vérité — de la personne (un mode impersonnel
vs deux modes personnels) et de l’époque (deux modes inactuels vs un mode
actuel); en l’occurrence, 1◦ un mode impersonnel inactuel (il ne différencie ni les
personnes grammaticales ni les époques: l’infinitif et le participe de la tradition), 2◦
un mode personnel inactuel (il différencie les personnes grammaticales mais pas les
époques: le subjonctif de la tradition), 3◦ un mode personnel actuel (il différencie
les personnes grammaticales et les époques: l’indicatif de la tradition). Au total, dix
formes simples.3
L’organisation horizontale flanque chaque forme simple d’une forme composée,
engendrée par le mécanisme immuable qu’un auxiliaire avoir ou être conjugué à la
forme simple correspondante précède le participe passé auxilié. Ce qui donne,
abstraction faite des variations éventuelles en personne, en nombre et en genre, le
tableau 1 du paradigme des verbes marcher à auxiliaire avoir et sortir à auxiliaire être
(les formes du subjonctif et de l’indicatif sont à la première personne du singulier,
désambigüisée si nécessaire grâce à la première personne du pluriel: marche/marchions
ou marche/marchons; les formes composées de sortir sont au masculin).4
Cette présentation devrait s’accompagner idéalement d’une nomenclature
rénovée. Nul n’ignore que la terminologie classique, forgée au coup par coup (cf.
Yvon, 1954; Bena, 2003), mélange les dénominations formelles (simple vs composé)
avec les dénominations sémantiques (d’inspiration temporelle: présent, passé, futur,
ou spatio-temporelle: antérieur; d’inspiration modale: conditionnel, impératif;
d’inspiration aspectuelle: imparfait, plus-que-parfait). Peut-être ne s’est-on pas assez
3
Le « gérondif », qui n’est que le participe présent précédé de la préposition en, a été
sorti de la liste des modes. On ne s’étonnera sans doute plus — c’est désormais l’option
majoritaire — que le « conditionnel », accolant à l’infixe –r– du futur les désinences –ais,
–ais, –ait, –ions, –iez, –aient de l’imparfait, ait été inclus à l’indicatif (en conservant bien
sûr ses propriétés modales, imputables au temps d’époque qui additionne les incertitudes
du passé et du futur). Quant aux formes de l’« impératif », elles relèvent le plus souvent
de l’indicatif (donne — nonobstant la chute du –s– graphique, que la liaison récupère:
donnes-en, marches-y. . . —, reçois, finis, prends. . .) et parfois du subjonctif (aie, sois, veuille,
sache. . .). Nous suivons Guillaume (1929) en y voyant un « mode de parole », c’est-à-dire,
en termes modernes, un cas particulier de modalité injonctive.
4
Nous laissons de côté les formes composées par d’autres auxiliaires (aller, venir de, être en
train de. . .), compatibles avec un ou deux auxiliaires avoir ou être: Pierre allait avoir mangé
ou Pierre allait être sorti ou Pierre allait avoir eu mangé/venait d’avoir eu mangé, etc., que la
grammaire française a négligées au bénéfice de l’« accord du participe passé » souverain.
383
5
« Passé composé » contraint eus marché ou fus sorti à se transformer en passés « antérieurs »,
et par ricochet les composés aurai marché ou serai sorti des futurs simples marcherai ou sortirai
en futurs « antérieurs » (que rien n’empêchait pourtant de nommer « futurs composés »).
Les dégâts ne s’arrêtent pas là puisque les « conditionnels » marcherais ou sortirais et aurais
marché ou serais sorti gardent l’ancienne appellation en dépit de leur intégration à l’indicatif
(les solutions de rechange « futur simple du passé » et « futur antérieur du passé » ne
séduisant pas les praticiens). La mention du mode indicatif tend dès lors à s’effacer au
384
3 la surcom p o s i t i on
Tesnière (1939: 168) a mitonné un axiome sur lequel les grammairiens s’accordent
tacitement: « Tout temps surcomposé procède du dédoublement du temps composé
de la puissance immédiatement inférieure. »
Dédoubler quoi au juste? La quasi-totalité des descripteurs admettent pour les
filières marcher → avoir marché → avoir eu marché et sortir → être sorti → avoir été sorti
que l’auxiliaire avoir de avoir marché se compose en avoir eu et l’auxiliaire être de être
sorti en avoir été. Or la voix pronominale pose problème. 7 Voyez une phrase comme
Quand Pierre s’est eu levé de son siège, il a déclaré. . . Impossible d’obtenir ce résultat
en partant de Quand Pierre s’est levé de son siège. . . , la composition de est aboutirait à
∗
Quand Pierre s’a été levé. . . Nous aurions donc affaire, non à un auxiliaire composé
plus un auxilié simple, mais à un auxiliaire simple plus un auxilié composé: (s’)est +
eu levé, une analyse compatible avec avoir eu marché = avoir + eu marché et avoir été
sorti = avoir + été sorti.
385
Marc Wilmet
(marchions) composé
Marchasse Subjonctif imparfait Subjonctif 2 Eusse marché Subjonctif Subjonctif 2
386
plus-que-parfait composé
Marche Indicatif présent Présent Ai marché Passé composé Présent composé
(marchons)
Marchai Passé simple Passé 1 Eus marché Passé antérieur Passé 1 composé
Marchais Indicatif imparfait Passé 2 Avais marché Indicatif Passé 2 composé
plus-que-parfait
Marcherai Futur simple Futur 1 Aurai marché Futur antérieur Futur 1 composé
Marcherais Conditionnel Futur 2 Aurais marché Conditionnel Futur 2 composé
présent passé
Le passé surcomposé sous la loupe
8
L’hypothèse d’un eu « adverbe » (Jolivet) ou « particle » (Carruthers) emprunte une issue
de secours plus pragmatique, sémantique ou expressive que proprement grammaticale. Son
mérite est déjà de s’inscrire en faux contre la croyance que « eu s’introduit sans raison bien
apparente » (Remacle, 1952: II, 74; Pohl, 1962: 76).
387
4 te m p s et aspe c t
Le verbe — en allemand, Zeitwort — a la vocation d’inscrire un procès dans le
temps cosmique, formalisable sous l’espèce d’une demi-droite bornée à gauche et
conventionnellement dirigée dans le sens de notre écriture. C’est la ligne ou la
flèche du temps (schéma 1).
Le temps grammatical décrit de son côté l’orientation du procès (P) par rapport à
un repère (R) fixé en un point quelconque du temps cosmique. Toute forme verbale
ne peut énoncer que 1◦ l’antériorité du procès au repère (P1), 2◦ la concomitance
du procès au repère (P2), 3◦ la postériorité du procès au repère (P3). Soit, en
dédoublant la flèche du temps afin d’éloigner visuellement une ligne des repères et
une ligne des procès, les trois tracés RP1, RP2, RP3 imaginables (schéma 2).
P1 P2 P3
Schéma 2. Le temps grammatical
388
A’ A
389
9
« Bisantérieur » est le nom donné par Damourette et Pichon au « tiroir » avez eu su
(V, § 1775).
10
La suggestion nous en a été faite par Sylviane Schwer (article à paraı̂tre: « Organisation
des temps verbaux selon Marc Wilmet dans le formalisme des S-langages et des structures
d’ordre associées »).
390
D C B
Nous n’avons plus qu’à passer de la valeur virtuelle aux réalisations discursives.
La démonstration prendra deux volets: (1) le présent composé, (2) le présent
surcomposé.
5 le p r é se nt com p o s é e n d i scour s
Le remplacement de « passé composé » par « présent composé » (proche du
« present perfect » anglais) ne remet nullement en cause l’appartenance de la
forme verbale au secteur du passé. Le sigle PC en écarterait le soupçon. Nous
partageons l’avis de Waugh (1987), selon qui « PC is a unitary category which
possesses one general meaning » (p. 2), les exploitations antipodiques de passé et de
présent pointant « the two extreme ends of a continuum » (p. 25). N’importe quel
rapport entre deux évènements (dans le temps) ou deux positions (dans l’espace)
est de fait saisissable par l’un ou l’autre bout. Le présent composé ai traversé de (3),
représentable sur le schéma 4 par ABC ou ABD, apporte la preuve de relations
bijectives D⇔B ou C⇔B.
(3) Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron . . . (Nerval) [ = 1◦ « j’ai effectué
deux descentes aux Enfers » (C ou D antérieurs à B) et/ou 2◦ « je suis
doublement victorieux de la mort » (B postérieur à C ou D)].
Plus souvent, le discours, rompant l’équilibre, charge un des plateaux D/C ou B
de la balance. On aura, selon que l’on procède à l’aller de B vers D/C ou au retour
de D/C vers B, une saisie (1) par l’auxilié, (2) par l’auxiliaire.11
(1) La saisie par l’auxilié accompagne sauf indication contraire l’ordre
syntagmatique auxiliaire + auxilié. C’est dans ce cas, et dans ce cas seulement,
que le présent composé entre en compétition avec le passé 1 et le passé 2.
(2) La saisie par l’auxiliaire naı̂t des environnements (a), (b), (c), (d), (e)
neutralisant l’ordre syntagmatique.
(a) Les verbes à auxiliaire être (une petite trentaine: arriver, décéder, mourir, naı̂tre et
renaı̂tre, partir et repartir avec son synonyme retourner, rester, tomber et retomber, etc.,
11
Le développement qui suit a servi au § 78 de notre Grammaire rénovée du français (2007).
391
plus une autre trentaine de verbes composés en alternance avec être et avoir: aboutir,
alunir, amerrir, atterrir, choir, convenir et disconvenir, courir et accourir, crever = « mourir »,
croı̂tre et décroı̂tre, débarquer, etc.) non assortis d’un complément à sens de passé: Pierre
est arrivé = « est là » (vs Pierre est arrivé hier, l’adverbe hier relançant le mouvement
de B vers D/C) ou Marie s’en est allée = « est partie, n’est plus là », etc. Font
exception: aller, passer = « trépasser » ou « devenir » (Pierre est allé et venu = « a fait
des allers et retours », Pierre est passé = « est venu en votre absence », etc.) et venir,
intervenir à sujet animé (comparer Marie est venue = « a été ici mais en est repartie »
et Le temps est venu = « c’est le moment »).
(b) L’amarrage de la forme verbale au point B (exemple 4).
(4) Cécile a visité, maintenant, toutes les nations de la terre (Duhamel) [= « est
rentrée d’un tour du monde ».
(c) La mise en simultanéité d’un présent sous-phrastique ou matriciel (exemples
5 et 6):
(5) Il me semble que j’ai dı̂né quand je le vois (Molière) [= « sa vue me coupe
l’appétit »].
(6) Dès qu’il a bu un verre de trop, il est bon à tuer (Romains) [= « quand il est
ivre »].
(d) L’ouverture d’une phase qui annihile carrément le verbe simple (exemple 7):
(7) Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine (Chénier) [= « elle n’est plus »,
= « elle a brûlé la chandelle par les deux bouts »].
(e) Le profilage d’une séquelle consistante du procès: Marie a couru = « est hors
d’haleine », Pierre a chassé = « admirez le tableau de chasse ». . . (avec l’atout d’une
atteinte répétée: Chaque midi, Pierre a englouti son repas en cinq minutes = « fait
prestement table nette »).
6 le p r é se nt surcom p o s é e n d i scour s
Le présent surcomposé va provoquer, lui, deux saisies intérieures en plus des deux
saisies extérieures (reprendre le schéma 4): (1) par l’auxilié, accentuant le pôle D de
la relation D⇔C⇔B; (2) par l’auxiliaire de composition, accentuant dans la relation
D⇔C⇔B le pôle C de la relation D⇔C; (3) par l’auxiliaire de composition encore,
mais accentuant dans la relation D⇔C⇔B le pôle C de la relation C⇔B; (4) par
l’auxiliaire de surcomposition, accentuant le pôle B de la relation D⇔C⇔B. Ces
quatre avatars ont connu et connaissent des fortunes divergentes.
392
12
L’expression médiévale il a été né à x ou y = « il a vu le jour à x ou y » (possédant un
doublet il fut né) a périclité sans postérité vers 1500. Serait-ce qu’en refusant il est né =
« il est vivant », elle risquait d’outrepasser les limites de la vie: il a été né = « il ne vivait
pas encore » ou. . . « il est mort »? Réflexion à creuser.
393
13
Rappelons à toutes fins utiles que les idiomatismes de Françoise proviennent de l’Île-de-
France ou de l’Orléanais (cf. Simoni-Aurembou, 1973; Chaurand, 1981).
394
Fontaine: « La Cigogne au long bec n’en put attraper miette; / Et le drôle eut lapé le
tout en un moment »), exclu des emplois de 6.1 (qui s’accommodent en revanche
de l’« imparfait » ou du « plus-que-parfait »), mais une hypothèque peut-être due,
ici, à un cumul de circonstances défavorables: 1◦ le ton de la conversation nuisant
au passé 1 (simple ou composé), 2◦ le complément itératif conduisant le procès au
voisinage de l’actualité et disqualifiant ipso facto l’aspect global.
395
7 conc lu s i on
Trois acquis nous semblent plaidables.
(1) La terminologie ne mérite pas le dédain ou au bas mot l’inattention des
théoriciens de la grammaire. Reprenez le cas du participe. Aussi longtemps que
le « participe passé » se doit d’être une forme composée (par exemple ayant
marché) et que le métalangage usuel n’offre pas le vocable permettant de nommer la
« forme courte » marché — sauf, cela se rencontre (cf. Grevisse et Goosse, 2007:
1038 et passim), mais fuite en avant et remède pire que le mal, à taxer ayant marché de
« participe passé composé » —, le composé eu marché ne saurait sortir des limbes de
14
Carruthers (1994) a observé cette séquence 6 fois sur 10. Le français parlé n’en a pas le
monopole. Voici du moins un exemple littéraire de passé 2 surcomposé insérant l’adverbe
vite entre l’auxiliaire de surcomposition et l’auxiliaire de composition: « . . .dans la solitude
de ma pensée le nom avait vite eu fait de s’approprier le souvenir du visage » (Proust).
396
r é f é re nc e s
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Beauzée, N. (1767). Grammaire générale. Paris: Barbou.
15
Le romancier Jules Romains — alias Jules Farigoule, natif du Puy — en livre une précieuse
confirmation des années trente (passage cité au § 468 de la Grammaire critique du français):
« À mesure que son récit l’échauffait, la teinte méridionale de sa voix sortait et chatoyait.
Cependant que le passé défini et autres temps nobles du verbe se glissaient dans la phrase.
Soudain, elle s’avisait de ses involontaires élégances grammaticales, et revenait aux façons
de Paris. Du même coup, son joli accent rentrait sous terre. » Rézeau (éd., 2001: 10)
actualise l’information: « [Le passé simple] est encore bien vivant chez nous dans notre
français coloré d’occitan. »
397
398
Lebek, H. (1957). [État présent des études sur les formes surcomposées en français
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