Germinie Lacerteux - Edmond Et Jules de Goncourt
Germinie Lacerteux - Edmond Et Jules de Goncourt
Germinie Lacerteux
1865
ISBN—978-2-8247-1494-3
BIBEBOOK
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I
pardon au public de lui donner ce livre, et
l’avertir de ce qu’il y trouvera.
Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d’aller dans le monde : ce livre vient
de la rue.
Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions
d’alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image
aux devantures des libraires : ce qu’il va lire est sévère et pur. ’il ne
s’aende point à la photographie décolletée du Plaisir : l’étude qui suit est la
clinique de l’Amour.
Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa
digestion ni sa sérénité : ce livre, avec sa triste et violente distraction, est fait
pour contrarier ses habitudes et nuire à son hygiène.
Pourquoi donc l’avons-nous écrit ? Est-ce simplement pour choquer le
public et scandaliser ses goûts ?
Non.
Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de
démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu’on appelle
« les basses classes » n’avait pas droit au Roman ; si ce monde sous un
monde, le peuple, devait rester sous le coup de l’interdit liéraire et des
dédains d’auteurs qui ont fait jusqu’ici le silence sur l’âme et le cœur qu’il
peut avoir. Nous nous sommes demandé s’il y avait encore, pour l’écrivain et
pour le lecteur, en ces années d’égalité où nous sommes, des classes
indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des
catastrophes d’une terreur trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de
savoir si cee forme conventionnelle d’une liérature oubliée et d’une
société disparue, la Tragédie, était définitivement morte ; si, dans un pays
sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits et des pauvres
parleraient à l’intérêt, l’émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des
grands et des riches ; si, en un mot, les larmes qu’on pleure en bas
pourraient faire pleurer comme celles qu’on pleure en haut.
Ces pensées nous avaient fait oser l’humble roman de Sœur Philomène,
en 1861 ; elles nous font publier aujourd’hui Germinie Lacerteux.
Maintenant, que ce livre soit calomnié : peu lui importe. Aujourd’hui
que le Roman s’élargit et grandit, qu’il commence à être la grande forme
sérieuse, passionnée, vivante, de l’étude liéraire et de l’enquête sociale,
qu’il devient, par l’analyse et par la recherche psychologique, l’Histoire
morale contemporaine, aujourd’hui que le Roman s’est imposé les études et
les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises.
Et qu’il cherche l’Art et la Vérité ; qu’il montre des misères bonnes à ne pas
laisser oublier aux heureux de Paris ; qu’il fasse voir aux gens du monde ce
que les dames de charité ont le courage de voir, ce que les reines autrefois
faisaient toucher de l’œil à leurs enfants dans les hospices : la souffrance
humaine, présente et toute vive, qui apprend la charité ; que le Roman ait
cee religion que le siècle passé appelait de ce large et vaste nom :
Humanité ; – il lui suffit de cee conscience : son droit est là.
Paris, octobre 1861.
q
Chapitre 1
q
Chapitre 2
L
silencieuse : elle comparait sa vie à celle de
sa bonne.
q
Chapitre 3
D
, M de Varandeuil avait fermé les yeux.
La parole de la bonne s’arrêta, et le reste de sa vie, qui était sur ses
lèvres ce soir-là, rentra dans son cœur.
La fin de son histoire était ceci.
Lorsque la petite Germinie Lacerteux était arrivée à Paris, n’ayant pas
encore quinze ans, ses sœurs, pressées de lui voir gagner sa vie et de lui
mere son pain à la main, l’avaient placée dans un petit café du boulevard
où elle servait à la fois de femme de chambre à la maîtresse du café et d’aide
aux garçons pour les gros ouvrages de l’établissement. L’enfant, sortie de son
village et tombée là brusquement, se trouva dépaysée, tout effarouchée dans
cee place, dans ce service. Elle sentait le premier instinct de ses pudeurs et
la femme qu’elle allait être frissonner à ce contact perpétuel avec les
garçons, à cee communauté de travail, de repas, d’existence avec des
hommes ; et chaque fois qu’elle avait une sortie et qu’elle allait chez ses
sœurs, c’étaient des pleurs, des désespoirs, des scènes où, sans se plaindre
précisément de rien, elle montrait comme une terreur de rentrer, disant
qu’elle ne voulait plus rester là, qu’elle s’y déplaisait, qu’elle aimait mieux
retourner chez eux. On lui répondait qu’elle avait déjà coûté assez d’argent
pour venir, que c’étaient des caprices, qu’elle était très bien où elle était, et
on la renvoyait au café tout en larmes. Elle n’osait dire tout ce qu’elle
souffrait à côté de ces garçons de café, effrontés, blagueurs, cyniques, nourris
de restes de débauche, salis de tous les vices qu’ils servent, et mêlant au fond
d’eux les pourritures d’un arlequin d’orgie. À toute heure, elle avait à subir
les lâches plaisanteries, les mystifications cruelles, les méchancetés de ces
hommes heureux d’avoir leur petit martyr dans cee petite fillee sauvage,
ne sachant rien, l’air malingre et opprimé, peureuse et ombrageuse, maigre
et pitoyablement vêtue de ses mauvaises petites robes de campagne.
Étourdie, comme assommée sous ce supplice de toutes les heures, elle devint
leur souffre-douleur. Ils se jouaient de ses ignorances, ils la trompaient et
l’abusaient par des farces, ils l’accablaient sous la fatigue, ils l’hébétaient de
risées continues et impitoyables qui poussaient presque à l’imbécillité cee
intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de choses qu’ils lui
disaient et dont elle se sentait honteuse, sans les comprendre. Ils touchaient
avec des demi-mots d’ordure à la naïveté de ses quatorze ans. Et ils
s’amusaient à mere les yeux de sa curiosité d’enfant à la serrure des
cabinets.
La petite voulait se confier à ses sœurs, elle n’osait. Comme, avec la
nourriture, il lui venait un peu de chair au corps, un peu de couleur aux
joues, une apparence de femme, les libertés augmentaient et
s’enhardissaient. Il y avait des familiarités, des gestes, des approches,
auxquels elle échappait et dont elle se sauvait pure, mais qui altéraient sa
candeur en effleurant son innocence. Rudoyée, grondée, brutalisée par le
maître de l’établissement, habitué à abuser de ses bonnes, et qui lui en
voulait de n’avoir ni l’âge ni l’étoffe d’une maîtresse, elle ne trouvait un peu
d’appui, un peu d’humanité qu’auprès de sa femme. Elle se mit à aimer cee
femme avec une sorte de dévouement animal et à lui obéir avec des docilités
de chien. Elle faisait toutes ses commissions, sans réflexion ni conscience.
Elle allait porter ses leres à ses amants, et elle était adroite à les porter. Elle
se faisait agile, leste, ingénument rusée, pour passer, glisser, filer entre les
soupçons éveillés du mari, et sans trop savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle
cachait, elle avait une méchante petite joie d’enfant et de singe à se dire
vaguement qu’elle faisait un peu de mal à cet homme et à cee maison qui
lui en faisaient tant. Il se trouvait aussi parmi ses camarades un vieux
garçon du nom de Joseph qui la défendait, la prévenait des méchants tours
complotés contre elle, et arrêtait, quand elle était là, les conversations trop
libres avec l’autorité de ses cheveux blancs et d’un intérêt paternel.
Cependant l’horreur de cee maison croissait chaque jour pour Germinie.
Une semaine ses sœurs furent obligées de la ramener de force au café.
À quelques jours de là, comme il y avait une grande revue au Champ de
Mars, les garçons eurent congé pour la journée. Il ne resta que Germinie et
le vieux Joseph. Joseph était occupé dans une petite pièce noire à ranger du
linge sale. Il dit à Germinie de venir l’aider. Elle entra, cria, tomba, pleura,
supplia, lua, appela désespérément… La maison vide resta sourde.
Revenue à elle, Germinie courut s’enfermer dans sa chambre. On ne la
revit plus de la journée. Le lendemain, quand Joseph voulut lui parler et
s’avança vers elle, elle eut un recul de terreur, un geste égaré, une épouvante
de folle. Longtemps toutes les fois qu’un homme s’approchait d’elle, elle se
retirait involontairement d’un premier mouvement brusque, frémissant et
nerveux, comme frappée de la peur d’une bête éperdue qui cherche par où se
sauver. Joseph, qui craignait qu’elle ne le dénonçât, se laissa tenir à distance
et respecta l’affreux dégoût qu’elle lui montrait.
Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait été passer la soirée chez sa
sœur la portière ; après des vomissements, elle se trouva mal. Un médecin,
locataire de la maison, prenait sa clef dans la loge : les deux sœurs apprirent
par lui la position de leur cadee. Les révoltes d’orgueil intraitables et
brutales qu’a l’honneur du peuple, les sévérités implacables de la dévotion,
éclatèrent chez les deux femmes en colères indignées. Leur confusion se
tourna en rage. Germinie reprit connaissance sous leurs coups, sous leurs
injures, sous les blessures de leurs mains, sous les outrages de leur bouche. Il
y avait là son beau-frère, qui ne lui pardonnait pas l’argent qu’avait coûté
son voyage et qui la regardait d’un air goguenard avec une joie sournoise et
féroce d’Auvergnat, avec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus de
rouge encore que les soufflets de ses sœurs.
Elle reçut les coups, elle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha ni
à se défendre, ni à s’excuser. Elle ne raconta point comment les choses
s’étaient passées, et combien peu il y avait de sa volonté dans son malheur.
Elle resta muee : elle avait une vague espérance qu’on la tuerait. Sa sœur
aînée lui demandant s’il n’y avait pas eu de violence, lui disant qu’il y avait
des commissaires de police, des tribunaux, elle ferma les yeux devant l’idée
horrible d’étaler sa honte. Un instant seulement, lorsque le souvenir de sa
mère lui fut jeté à la face, elle eut un regard, un éclair des yeux dont les deux
femmes se sentirent la conscience traversée : elles se souvinrent que
c’étaient elles qui l’avaient placée, retenue dans cee place, exposée, presque
forcée à sa faute.
Le soir même, la plus jeune sœur de Germinie l’emmenait dans la rue
Saint-Martin, chez une repriseuse de cachemires, avec laquelle elle logeait, et
qui, presque folle de religion était porte-bannière d’une confrérie de la
Vierge. Elle la mit à coucher avec elle, par terre, sur un matelas, et l’ayant là
toute la nuit sous la main, elle soulagea sur elle ses longues et venimeuses
jalousies, le ressentiment des préférences, des caresses données à Germinie
par sa mère, par son père. Ce furent mille petits supplices, des méchancetés
brutales ou hypocrites, des coups de pied dont elle lui meurtrissait les
jambes, des avancements de corps avec lesquels peu à peu elle poussait sa
compagne de lit, par le froid de l’hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.
Dans la journée, la repriseuse s’emparait de Germinie, la catéchisait, la
sermonnait et lui faisait, avec le détail des supplices de l’autre vie, une
épouvantable peur matérielle de l’enfer dont elle lui faisait toucher les
flammes.
Elle vécut là quatre mois, enfermée, sans qu’on lui permît de sortir. Au
bout de quatre mois, elle accouchait d’un enfant mort. and elle fut
rétablie, elle entra chez une épileuse de la rue Laffie, et elle y eut, les
premiers jours, la joie d’une sortie de prison.
Deux ou trois fois, dans ses courses, elle rencontra le vieux Joseph qui
voulait l’épouser, courait après elle ; elle se sauva de lui : le vieillard ne sut
jamais qu’il avait été père.
Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie dépérissait. La maison où
on l’avait prise pour bonne à tout faire, était ce que les domestiques
appellent « une baraque ». Gaspilleuse et mangeuse, sans ordre et sans
argent, comme il arrive aux femmes dans les commerces de hasard et les
métiers problématiques de Paris, l’épileuse, presque toujours entre une saisie
et une partie, ne s’occupait guère de la façon dont se nourrissait sa petite
bonne. Elle partait souvent pour toute la journée sans lui laisser de quoi
dîner. La petite se rassasiait tant bien que mal de crudités quelconques, de
salades, des choses vinaigrées qui trompent l’appétit des jeunes femmes, de
charbon même qu’elle grignotait avec les goûts dépravés et les caprices
d’estomac de son âge et de son sexe. Ce régime, au sortir d’une couche, dans
un état de santé mal raffermi et demandant des fortifiants, maigrissait,
épuisait, minait la jeune fille. Elle arrivait à faire peur. Son teint devenait de
ce blanc qui paraît verdir au plein jour. Ses yeux gonflés se cernaient d’une
grande ombre bleuâtre. Ses lèvres décolorées prenaient un ton de violees
fanées. Elle était essoufflée pour la moindre montée, et l’on souffrait auprès
d’elle de cee incessante vibration qui s’échappait des artères de sa gorge.
Les pieds lents, le corps affaissé, elle allait en se traînant, comme trop faible
et pliant sous la vie. Les facultés et les sens à demi sommeillants, elle
s’évanouissait pour un rien, pour la fatigue de peigner sa maîtresse.
Elle s’éteignait là tout doucement, quand sa sœur lui trouvait une autre
place, chez un ancien acteur, un comique retiré, vivant de l’argent que lui
avait apporté le rire de tout Paris. Le brave homme était vieux, et n’avait
jamais eu d’enfant. Il prit en pitié la misérable fille, s’occupa d’elle, la soigna,
la choya. Il la menait à la campagne. Il se promenait avec elle, sur les
boulevards, au soleil, et se sentait mieux réchauffé à son bras. Il était
heureux de la voir gaie. Souvent, pour l’amuser, il décrochait de sa garde-
robe un costume à demi mangé, et tâchait de retrouver un bout de rôle qu’il
ne se rappelait plus. Rien que la vue de cee petite bonne, son bonnet blanc,
était un rayon de jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisse
s’appuyait sur elle avec la camaraderie, les plaisirs et les enfances d’un cœur
de grand-père. Mais il mourait au bout de quelques mois ; et Germinie
retombait à servir des femmes entretenues, des maîtresses de pensionnat,
des boutiquières de passage, quand la mort subite d’une bonne la faisait
entrer chez Mlle de Varandeuil, logée alors rue Taitbout, dans la maison dont
sa sœur était portière.
q
Chapitre 4
C
fin de la religion catholique dans le temps où
nous sommes, ne savent pas quelles racines puissantes et infinies
elle pousse encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne savent
pas les enlacements secrets et délicats qu’elle a pour la femme du
peuple. Ils ne savent pas ce qu’est la confession, ce qu’est le confesseur pour
ces pauvres âmes de pauvres femmes. Dans le prêtre qui l’écoute et dont la
voix lui arrive doucement, la femme de travail et de peine voit moins le
ministre de Dieu, le juge de ses péchés, l’arbitre de son salut, que le
confident de ses chagrins et l’ami de ses misères. Si grossière qu’elle soit, il y
a toujours en elle un peu du fond de la femme, ce je ne sais quoi de fiévreux,
de frissonnant, de sensitif et de blessé, une inquiétude et comme une
aspiration de malade qui appelle les caresses de la parole ainsi que les bobos
d’un enfant demandent le chantonnement d’une nourrice. Il lui faut, aussi
bien qu’à la femme du monde, des soulagements d’expansion, de confidence,
d’effusion. Car il est de la nature de son sexe de vouloir se répandre et
s’appuyer. Il existe en elle des choses qu’elle a besoin de dire et sur lesquelles
elle voudrait être interrogée, plainte, consolée. Elle rêve, pour des sentiments
cachés et dont elle a la pudeur, un intérêt apitoyé, une sympathie. e ses
maîtres soient les meilleurs, les plus familiers, les plus rapprochés même, de
la femme qui les sert : ils n’auront pour elle que les bontés qu’on laisse
tomber sur un animal domestique. Ils s’inquiéteront de la façon dont elle
mange, dont elle se porte ; ils soigneront la bête en elle, et ce sera tout. Ils
n’imagineront pas qu’elle ait une autre place pour souffrir que son corps ; et
ils ne lui supposeront pas les malaises d’âme, les mélancolies et les douleurs
immatérielles dont ils se soulagent par la confidence à leurs égaux. Pour eux,
cee femme qui balaye et fait la cuisine n’a pas d’idées capables de la faire
triste ou songeuse ; et ils ne lui parlent jamais de ses pensées. À qui donc les
portera-t-elle ? Au prêtre qui les aend, les demande, et les accueille, à
l’homme d’église qui est un homme du monde, un supérieur, un monsieur
bien élevé, savant, parlant bien, toujours doux, accessible, patient, aentif et
ne semblant rien mépriser de l’âme la plus humble, de la pénitente la plus
mal mise. Seul, le prêtre est l’écouteur de la femme en bonnet. Seul, il
s’inquiète de ses souffrances secrètes, de ce qui la trouble, de ce qui l’agite,
de ce qui fait passer tout à coup dans une bonne, aussi bien que dans sa
maîtresse, une envie de pleurer ou des lourdeurs d’orage. Il est seul à
solliciter ses épanchements, à tirer d’elle ce que l’ironie de chaque jour y
refoule, à s’occuper de sa santé morale ; le seul qui l’élève au-dessus de sa
vie de matière, le seul qui la touche avec des mots d’aendrissement, de
charité, d’espérance, – des mots du ciel tels qu’elle n’en a jamais entendus
dans la bouche des hommes de sa famille et des mâles de sa classe.
Entrée chez Mlle de Varandeuil, Germinie tomba dans une dévotion
profonde et n’aima plus que l’église. Elle s’abandonna peu à peu à cee
douceur de la confession, à cee voix de prêtre égale, sereine et basse, qui
venait de l’ombre, à ces consultations qui ressemblaient à un aouchement
de paroles caressantes, et dont elle sortait rafraîchie, légère, délivrée,
heureuse, avec le chatouillement et le soulagement d’un pansement dans
toutes les parties tendres, douloureuses et comprimées de son être.
Elle ne s’ouvrait et ne pouvait s’ouvrir que là. Sa maîtresse avait une
certaine rudesse masculine qui repoussait l’expansion. Elle avait des
brusqueries d’apostrophes et de phrases qui renfonçaient ce que Germinie
eût voulu lui confier. Il était dans sa nature d’être brutale à toutes les
jérémiades qui ne venaient point d’un mal ou d’un chagrin. Sa bonté virile
n’était point miséricordieuse aux malaises de l’imagination, ces tourments
que se crée la pensée, à ces ennuis qui s’élèvent des nerfs de la femme et des
troubles de son organisme. Souvent Germinie la trouvait insensible : la
vieille femme avait été seulement bronzée par son temps et par son
existence. Elle avait l’écorce du cœur dure comme le corps. Ne se plaignant
jamais, elle n’aimait pas les plaintes autour d’elle. Et du droit de toutes les
larmes qu’elle n’avait pas versées, elle détestait les pleurs d’enfant chez les
grandes personnes.
Bientôt le confessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et
sacré pour la pensée de Germinie. Il eut tous les jours sa première idée, sa
dernière prière. Dans la journée, elle s’y agenouillait comme en songe ; et
tout en travaillant il lui revenait dans les yeux avec son bois de chêne à filets
d’or, son fronton à tête d’ange ailée, son rideau vert aux plis immobiles, le
mystère d’ombre de ses deux côtés. Il lui semblait que maintenant toute sa
vie aboutissait là, et que toutes ses heures y tendaient. Elle vivait la semaine
pour être à ce jour désiré, promis, appelé. Dès le jeudi, des impatiences la
prenaient ; elle sentait, dans le redoublement d’une angoisse délicieuse,
comme l’approche matérielle du bienheureux samedi soir ; et le samedi
venu, le service bâclé, le petit dîner de mademoiselle servi à la hâte, elle se
sauvait et courait à Notre-Dame de Loree, allant à la pénitence comme on
va à l’amour. Les doigts mouillés à l’eau bénite, une génuflexion faite, elle
passait entre les rangs de chaises, sur les dalles, avec le glissement d’une
chae qui se coule sur un tapis. Inclinée, presque rampante, elle avançait
sans bruit, dans l’ombre des bas-côtés, jusqu’au confessionnal mystérieux et
voilé qu’elle reconnaissait, et auprès duquel elle aendait son tour, perdue
dans l’émotion d’aendre.
Le jeune prêtre qui la confessait se prêtait à ses fréquentes confessions.
Il ne lui ménageait ni le temps, ni l’aention, ni la charité. Il la laissait
longuement causer, longuement lui raconter toutes ses petites affaires. Il
était indulgent à ses bavardages d’âme en peine, et lui permeait d’épancher
ses plus petites amertumes. Il acceptait l’aveu de ses inquiétudes, de ses
désirs, de ses troubles ; il ne repoussait et ne dédaignait rien de cee
confiance d’une servante qui lui parlait de toutes les choses délicates et
secrètes de son être comme on en parlerait à une mère et à un médecin.
Ce prêtre était jeune. Il était bon. Il avait vécu de la vie du monde. Un
grand chagrin l’avait jeté, brisé, dans cee robe où il portait le deuil de son
cœur. Il restait de l’homme au fond de lui, et il écoutait, avec une pitié triste,
ce malheureux cœur d’une bonne. Il comprenait que Germinie avait besoin
de lui, qu’il la soutenait, qu’il l’affermissait, qu’il la sauvait d’elle-même et la
retirait des tentations de sa nature. Il se sentait une mélancolique sympathie
pour cee âme toute faite de tendresse, pour cee jeune fille à la fois ardente
et molle, pour cee malheureuse, inconsciente d’elle-même, promise à la
passion par tout son cœur, par tout son corps, et accusant dans toute sa
personne la vocation du tempérament. Éclairé par l’expérience de son passé,
il s’étonnait, il s’effrayait quelquefois des lueurs qui se levaient d’elle, de la
flamme qui passait dans ses yeux à l’élancement d’amour d’une prière, de la
pente où ses confessions glissaient, de ses retours vers cee scène de
violence, cee scène où sa très sincère volonté de résistance paraissait au
prêtre avoir été trahie par un étourdissement des sens plus fort qu’elle.
Cee fièvre de religion dura plusieurs années pendant lesquelles
Germinie vécut concentrée, silencieuse, rayonnante, toute à Dieu, – au
moins elle le croyait. Cependant peu à peu son confesseur avait cru
s’apercevoir que toutes ses adorations se tournaient vers lui. À des regards, à
des rougeurs, à des paroles qu’elle ne lui disait plus, d’autres qu’elle
s’enhardissait à lui dire pour la première fois, il comprit que la dévotion de
sa pénitente s’égarait et s’exaltait en se trompant elle-même. Elle l’épiait à la
sortie des offices, le suivait dans la sacristie, s’aachait à lui, courait dans
l’église après sa soutane. Le confesseur essaya d’avertir Germinie, de
détourner de lui cee ferveur amoureuse. Il devint plus réservé et s’arma de
froideur. Désolée de ce changement, de cee indifférence, Germinie, aigrie
et blessée, lui avoua un jour, en confession, les sentiments de haine qui lui
venaient contre deux jeunes filles, les pénitentes préférées de l’abbé. Le
prêtre alors, l’éloignant sans explication, la renvoya à un autre confesseur.
Germinie alla se confesser une ou deux fois à cet autre confesseur ; puis elle
n’y alla plus ; puis elle ne pensa plus même à y aller ; et de toute sa religion,
il ne lui resta plus à la pensée qu’une certaine douceur lointaine et comme
l’affadissement d’une odeur d’encens éteint.
Elle en était là quand mademoiselle était tombée malade. Pendant tout
le temps de sa maladie, ne voulant pas la quier, Germinie n’alla pas à la
messe. Et le premier dimanche où mademoiselle tout à fait remise n’eut plus
besoin de ses soins, elle fut tout étonnée de voir « sa dévote » rester et ne
pas se sauver à l’église.
— Ah ! çà, lui dit-elle, tu ne vas donc plus voir tes curés à présent ?
’est-ce qu’ils t’ont fait, hein ?
— Rien, fit Germinie.
q
Chapitre 5
q
Chapitre 6
E
Germinie, Mlle de Varandeuil touchait la
cause du mal de Germinie. Elle meait la main sur son ennui.
L’irrégularité d’humeur de sa bonne, les dégoûts de sa vie, les
langueurs, le vide et le mécontentement de son être, venaient de
cee maladie que la médecine appelle la mélancolie des vierges. La
souffrance de ses vingt-quatre ans était le désir ardent, irrité, poignant du
mariage, de cee chose trop saintement honnête pour elle et qui lui semblait
impossible devant l’aveu que sa probité de femme voulait faire de sa chute,
de son indignité. Des pertes, des malheurs de famille venaient l’arracher à
ses idées.
Son beau-frère, le mari de sa sœur la portière, avait fait le rêve des
Auvergnats : il avait voulu joindre aux profits de sa loge les gains du
commerce de bric-à-brac. Il avait commencé modestement par cet étal dans
la rue, aux portes des ventes après décès, où l’on voit, rangés sur du papier
bleu, des flambeaux en plaqué, des ronds de serviee en ivoire, des
lithographies coloriées, encadrées d’une dentelle d’or sur fond noir, et trois
ou quatre volumes dépareillés de Buffon. Ce qu’il gagna sur les flambeaux en
plaqué le grisa. Il loua dans une allée de passage, en face d’un
raccommodeur de parapluies, une boutique noire, et il se mit à faire là le
commerce de cee curiosité qui va et vient dans les salles basses de l’Hôtel
des Commissaires-priseurs. Il vendit des assiees à coq, des morceaux du
sabot de Jean-Jacques Rousseau, et des aquarelles de Ballue signées
Waeau. À ce métier, il mangea ce qu’il avait gagné, puis s’endea de
quelques mille francs. Sa femme, pour remonter un peu le ménage et tâcher
de sortir des dees, demandait et obtenait une place d’ouvreuse de loges au
éâtre-Historique. Elle faisait garder le soir sa porte par sa sœur la
couturière, se couchait une heure, se levait à cinq. Au bout de quelques mois,
elle arapa dans les corridors du théâtre une pleurésie qui traîna et l’enleva
au bout de six semaines. La pauvre femme laissait une petite fille de trois
ans, aaquée d’une rougeole qui avait pris le caractère le plus pernicieux
dans l’empuantissement de la soupente et dans l’air où l’enfant respirait
depuis plus d’un mois la mort de sa mère. Le père était parti au pays pour
tâcher d’emprunter de l’argent. Il se remariait là-bas. On n’en eut plus de
nouvelles.
En sortant de l’enterrement de sa sœur, Germinie courut chez une
vieille femme vivant de ces curieuses industries qui empêchent à Paris la
Misère de mourir complètement de faim. Cee vieille femme faisait
plusieurs métiers. Tantôt elle coupait d’égale grandeur des crins de brosse,
tantôt elle séparait des morceaux de pain d’épice. and cela chômait, elle
faisait la cuisine et débarbouillait les enfants de petits marchands ambulants.
Dans le Carême, elle se levait à quatre heures du matin, et allait prendre à
Notre-Dame une chaise qu’elle revendait, lorsque le monde arrivait, dix ou
douze sous. Pour se chauffer, dans le trou où elle logeait rue Saint-Victor,
elle allait, à l’heure où le jour tombe, arracher en se cachant de l’écorce aux
arbres du Luxembourg. Germinie, qui la connaissait pour lui donner toutes
les semaines les croûtes de la cuisine, lui louait une chambre de domestique
dans la maison au sixième, et l’y installait avec la petite-fille. Elle fit cela
d’un premier mouvement, sans réfléchir. Les duretés de sa sœur, lors de sa
grossesse, elle ne se les rappelait plus : elle n’avait pas même eu besoin de
les pardonner.
Germinie n’eut plus alors qu’une pensée : sa nièce. Elle voulait la faire
revivre, et l’empêcha de mourir à force de la soigner. Elle s’échappait à tout
moment de chez mademoiselle, grimpait quatre à quatre au sixième, courait
embrasser l’enfant, lui donner de la tisane, l’arranger dans son lit, la voir,
redescendait essoufflée et toute rouge de plaisir. Les soins, les caresses, ce
souffle du cœur dont on ranime un petit être prêt à s’éteindre, les
consultations, les visites de médecin, les médicamentations coûteuses, les
remèdes des riches, Germinie n’épargna rien pour la petite et lui donna tout.
Ses gages passaient à cela. Pendant près d’un an, elle lui fit prendre tous les
matins du jus de viande : elle qui était dormeuse, se levait à cinq heures du
matin pour le faire, et elle se réveillait toute seule, comme les mères.
L’enfant était enfin sauvée, quand un matin Germinie reçut la visite de sa
sœur la couturière, qui était mariée depuis deux ou trois ans avec un ouvrier
mécanicien, et qui venait lui faire ses adieux : son mari suivait des
camarades qu’on venait d’embaucher pour aller en Afrique. Elle partait avec
lui et proposait à Germinie de lui prendre la petite et de l’emmener là-bas
avec son enfant. Ils s’en chargeaient. Germinie n’aurait qu’à payer le
voyage. C’était une séparation à laquelle il lui faudrait toujours se résoudre,
à cause de sa maîtresse. Puis elle était sa tante aussi. Et elle ajoutait paroles
sur paroles pour se faire donner l’enfant avec lequel, elle et son mari,
comptaient, une fois en Afrique, apitoyer Germinie, lui araper ses gages,
lui caroer le cœur et la bourse.
Se séparer de sa nièce, cela coûtait beaucoup à Germinie. Elle avait mis
un peu de son existence sur cee enfant. Elle s’y était aachée par les
inquiétudes et les sacrifices. Elle l’avait disputée et reprise à la maladie :
cee vie de la petite fille était son miracle. Cependant elle comprenait qu’elle
ne pourrait jamais la prendre chez mademoiselle ; que mademoiselle, à son
âge, avec la fatigue de ses années et le besoin de tranquillité des vieilles
gens, ne supporterait jamais le bruit toujours remuant d’un enfant. Puis,
cee petite fille dans la maison prêtait aux cancans et faisait causer toute la
rue : on disait que c’était sa fille. Germinie s’en ouvrit à sa maîtresse. Mlle de
Varandeuil savait tout. Elle savait qu’elle avait pris sa nièce ; mais elle avait
fait semblant de l’ignorer, elle avait voulu fermer les yeux et ne rien voir
pour tout permere. Elle conseilla à Germinie de confier sa nièce à sa sœur,
en lui montrant toutes les impossibilités de la garder, et lui donna l’argent
pour payer le voyage du ménage.
Ce départ fut un déchirement pour Germinie. Elle se trouva isolée et
inoccupée. N’ayant plus cee enfant, elle ne sut plus quoi aimer ; son cœur
s’ennuya, et, dans le vide d’âme où elle se trouvait sans cee petite, elle
revint à la religion et reporta ses tendresses à l’église.
Au bout de trois mois, elle reçut la nouvelle de la mort de sa sœur. Le
mari, qui était de la race des ouvriers geignards et pleurards, lui faisait dans
sa lere, avec de grosses phrases émues et des ficelles d’aendrissement, un
tableau désolant de sa position, avec l’enterrement à payer, des fièvres qui
l’empêchaient de travailler, deux enfants en bas âge, sans compter la petite,
une maison sans femme pour faire chauffer la soupe. Germinie pleura sur la
lere ; puis sa pensée se mit à vivre dans cee maison, à côté de ce pauvre
homme, au milieu des pauvres enfants, dans cet affreux pays d’Afrique ; et
une vague envie de se dévouer commença à s’éveiller en elle. D’autres leres
suivaient où, en la remerciant de ses secours, son beau-frère donnait à sa
misère, à l’abandon où il se trouvait, au malheur qui l’enveloppait, une
couleur encore plus dramatique, la couleur que le peuple donne aux choses
avec ses souvenirs du boulevard du Crime et ses lambeaux de mauvaises
lectures. Une fois prise à la blague de ce malheur, Germinie ne put s’en
détacher. Elle croyait entendre, là-bas, des cris d’enfants l’appeler. Elle
s’enfonçait, s’absorbait dans la résolution et le projet de partir. Elle était
poursuivie de cee idée et de ce mot d’Afrique qu’elle remuait et retournait
sans cesse au fond d’elle, sans une parole. Mlle de Varandeuil, la voyant si
rêveuse et si triste, lui demanda ce qu’elle avait, mais en vain : Germinie ne
parla pas. Elle était tiraillée, torturée entre ce qui lui semblait un devoir et ce
qui lui paraissait une ingratitude, entre sa maîtresse et le sang de ses sœurs.
Elle pensait qu’elle ne pouvait pas quier mademoiselle. Et puis elle se disait
que Dieu ne voulait pas qu’elle abandonnât sa famille. Elle regardait
l’appartement en se disant : il faut pourtant que je m’en aille ! Et puis elle
avait peur que mademoiselle ne fût malade quand elle ne serait plus là. Une
autre bonne ! À cee idée, elle était prise de jalousie, et elle croyait déjà voir
quelqu’un lui voler sa maîtresse. À d’autres moments, ses idées de religion la
jetant à des idées d’immolation, elle était toute prête à vouer son existence à
celle de ce beau-frère. Elle voulait aller habiter avec cet homme qu’elle
détestait, avec lequel elle avait toujours été mal, qui avait à peu près tué sa
sœur de chagrin, qu’elle savait ivrogne et brutal ; et tout ce qu’elle en
aendait, tout ce qu’elle en craignait, la certitude et la peur de tout ce qu’elle
aurait à souffrir, ne faisait que l’exalter, l’enflammer, la pousser au sacrifice
avec plus d’impatience et d’ardeur. Tout cela souvent en un instant tombait :
à un mot, à un geste de mademoiselle, Germinie revenait à elle-même et ne
se reconnaissait plus. Elle se sentait tout entière et pour toujours raachée à
sa maîtresse, et elle éprouvait comme une horreur d’avoir seulement pensé à
détacher sa vie de la sienne. Elle lua ainsi deux ans. Puis un beau jour, par
un hasard, elle apprit que sa nièce était morte quelques semaines après sa
sœur : son beau-frère lui avait caché cee mort, pour la tenir et l’airer lui,
avec ses quelques sous, en Afrique. À cee révélation, Germinie, perdant
toute illusion, fut guérie d’un seul coup. À peine si elle se rappela qu’elle
avait voulu partir.
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Chapitre 7
V
, bout de la rue, une petite crémerie sans affaires
changeait de propriétaire, à la suite de la vente du fonds par
autorité de justice. La boutique était restaurée. On la repeignait. Les
vitres de la devanture s’ornaient d’inscriptions en leres jaunes.
Des pyramides de chocolat de la Compagnie coloniale, des bols de café à
fleurs, espacés de petits verres à liqueur, garnissaient les planches de
l’étalage. À la porte brillait l’enseigne d’un pot au lait de cuivre coupé par le
milieu.
La femme qui essayait de remonter ainsi la maison, la nouvelle crémière,
était une personne d’une cinquantaine d’années, débordante d’embonpoint
et gardant encore quelques restes de beauté à demi submergés sous sa
graisse. On disait dans le quartier qu’elle s’était établie avec l’argent d’un
vieux monsieur qu’elle avait servi jusqu’à sa mort dans son pays, près de
Langres ; car il se trouvait qu’elle était payse de Germinie, non du même
village, mais d’un petit endroit à côté ; et sans s’être jamais rencontrées ni
vues là-bas, elle et la bonne de mademoiselle se connaissaient de nom, et
avaient le rapprochement de connaissances communes, de souvenirs des
mêmes lieux. La grosse femme était complimenteuse, doucereuse,
caressante. Elle disait : Ma belle, à tout le monde, faisait la petite voix, et
jouait l’enfant avec la langueur dolente des personnes corpulentes. Elle
détestait les gros mots, rougissait, s’effarouchait pour un rien. Elle adorait les
secrets, tournait tout en confidence, faisait des histoires, parlait toujours à
l’oreille. Sa vie se passait à bavarder et à gémir. Elle plaignait les autres, elle
se plaignait elle-même ; elle se lamentait sur ses malheurs, et sur son
estomac. and elle avait trop mangé, elle disait dramatiquement : Je vais
mourir. Et rien n’était aussi pathétique que ses indigestions. C’était une
nature perpétuellement aendrie et larmoyante : elle pleurait
indistinctement pour un cheval bau, pour quelqu’un qui était mort, pour du
lait qui avait tourné. Elle pleurait sur les faits divers des journaux, elle
pleurait en voyant passer des passants.
Germinie fut bien vite séduite et apitoyée par cee crémière câline,
bavarde, toujours émue, appelant à elle l’expansion des autres et paraissant
si tendre. Au bout de trois mois, presque rien n’entrait chez mademoiselle
qui ne vînt de chez la mère Jupillon. Germinie s’y fournissait de tout ou à
peu près. Elle passait des heures dans la boutique. Une fois là, elle avait
peine à s’en aller, elle restait et ne pouvait se lever. Une lâcheté machinale la
retenait. Sur la porte, elle causait encore, pour n’être pas encore partie. Elle
se sentait aachée chez la crémière par l’invisible charme des endroits où
l’on revient sans cesse et qui finissent par vous étreindre comme des choses
qui vous aimeraient. Et puis la boutique, pour elle, c’étaient les trois chiens,
les trois vilains chiens de Mlle Jupillon ; elle les avait toujours sur les
genoux, elle les grondait, elle les embrassait, elle leur parlait ; et quand elle
avait chaud de leur chaleur, il lui passait dans le bas du cœur les
contentements d’une bête qui se froe à ses petits. La boutique, c’était
encore pour elle toutes les histoires du quartier, le rendez-vous des cancans,
la nouvelle du billet non payé par celle-ci, de la voiture de fleurs apportée à
celle-là, un endroit à l’affût de tout, et où tout entrait, jusqu’au peignoir de
dentelle allant en ville sur le bras d’une bonne.
Tout, à la longue, la liait là. Son intimité avec la crémière se resserrait
par tous les liens mystérieux des amitiés de femmes du peuple, par le
bavardage continuel, l’échange journalier des riens de la vie, les
conversations pour parler, le retour du même bonjour et du même bonsoir, le
partage des caresses aux mêmes animaux, les sommeils côte à côte et chaise
contre chaise. La boutique finit par devenir son lieu d’acoquinement, un lieu
où sa pensée, sa parole, ses membres même et son corps trouvaient des aises
merveilleuses. Le bonheur arriva à être, pour elle, ce moment où le soir,
assise et somnolente, dans un fauteuil de paille, auprès de la mère Jupillon
endormie ses lunees sur le nez, elle berçait les chiens roulés en boule dans
la jupe de sa robe ; et tandis que la lampe, prête à mourir, pâlissait sur le
comptoir, elle restait, laissant son regard se perdre et s’éteindre doucement,
avec ses idées, au fond de la boutique, sur l’arc de triomphe en coquilles
d’escargot, reliées de vieille mousse, sous l’arc duquel était un petit
Napoléon de cuivre.
q
Chapitre 8
M
J, avoir été mariée et signait Veuve
Jupillon, avait un fils. C’était encore un enfant. Elle l’avait mis à
Saint-Nicolas, dans cee grande maison d’éducation religieuse
où, pour trente francs par mois, une instruction rudimentaire et
un métier sont donnés aux enfants du peuple, à beaucoup d’enfants naturels.
Germinie prit l’habitude d’accompagner le jeudi madame Jupillon lorsqu’elle
allait voir Bibi. Cee visite devint pour elle une distraction et une aente.
Elle faisait dépêcher la mère, arrivait en avance à l’omnibus, et elle était
toute contente d’y monter avec un gros panier de provisions sur lequel elle
croisait ses bras pendant la route.
Là-dessus, il arriva à la mère Jupillon un mal à la jambe, un anthrax qui
l’empêcha de marcher pendant près de dix-huit mois. Germinie alla seule à
Saint-Nicolas, et comme elle était prompte et facile à se donner aux autres,
elle s’occupa de cet enfant comme s’il lui tenait par quelque chose. Elle ne
manquait pas un jeudi, et arrivait toujours les mains pleines de la desserte de
la semaine, de gâteaux, de fruits, de sucreries qu’elle achetait. Elle
embrassait le gamin, s’inquiétait de sa santé, tâtait s’il avait son gilet de
tricot sous sa blouse, le trouvait trop rouge d’avoir couru, lui essuyait la
figure avec son mouchoir, et lui faisait montrer le dessous de ses souliers
pour voir s’ils n’étaient pas troués. Elle lui demandait si on était content de
lui, s’il faisait bien ses devoirs, s’il avait eu beaucoup de bons points. Elle lui
parlait de sa mère, et lui recommandait de bien aimer le bon Dieu ; et
jusqu’à ce que la cloche de deux heures sonnât, elle se promenait avec lui
dans la cour : l’enfant lui donnait le bras, tout fier d’être avec une femme
mieux habillée que la plupart de celles qui venaient, avec une femme en soie.
Il avait envie d’apprendre le flageolet : cela ne coûtait que cinq francs par
mois. Mais sa mère ne voulait pas les donner. Germinie, en cachee, lui
apporta chaque mois les cent sous. C’était une humiliation pour lui, quand il
sortait en promenade, et les deux ou trois fois par an qu’il venait chez sa
mère, de porter la petite blouse d’uniforme. À sa fête, une année, Germinie
déplia devant lui un gros paquet : elle lui avait fait faire une tunique ; à
peine si, dans toute la pension, vingt de ses camarades étaient de famille
assez aisée pour en porter.
Elle le gâta ainsi quelques années, ne le laissant souffrir du désir de
rien, flaant, dans l’enfant pauvre, les caprices et les orgueils de l’enfant
riche, lui adoucissant les privations et les duretés de cee école
professionnelle qui forme à la vie ouvrière, porte la blouse, mange à l’assiee
de faïence brune, et trempe à son mâle apprentissage le peuple pour le
travail. Cependant le garçon grandissait. Germinie ne s’en apercevait pas :
elle le voyait toujours enfant. Par habitude, elle se baissait toujours pour
l’embrasser. Un jour elle fut appelée devant l’abbé qui dirigeait la pension.
L’abbé lui parla de renvoyer le jeune Jupillon. Il s’agissait de mauvais livres
surpris entre ses mains. Germinie, tremblante à l’idée des coups qui
aendaient l’enfant chez sa mère, pria, supplia, implora : elle finit par
obtenir de l’abbé la grâce du coupable. En redescendant, elle voulut gronder
Jupillon ; mais au premier mot de sa morale, Bibi lui jeta tout à coup en plein
visage un regard et un sourire où il n’y avait plus rien de l’enfant qu’il était
hier. Elle baissa les yeux, et ce fut elle qui rougit. inze jours se passèrent
sans qu’elle revînt à Saint-Nicolas.
q
Chapitre 9
D
le fils Jupillon sortit de pension, la bonne d’une
femme entretenue qui demeurait au-dessous de mademoiselle
venait quelquefois passer la soirée chez Mme Jupillon avec
Germinie. Originaire de ce grand-duché de Luxembourg qui
fournit Paris de cochers de coupé et de bonnes de lorees, cee fille était ce
que l’on appelle populacièrement « une grande bringue » ; elle avait un air
de cavale, des sourcils de porteur d’eau, des yeux fous. Elle se mit bientôt à
venir tous les soirs. Elle payait des gâteaux et des petits verres à tout le
monde, s’amusait à faire gaminer le petit Jupillon, jouait avec lui des jeux de
main, s’asseyait sur lui, lui jetait au nez qu’il était beau, le traitait en enfant,
et le plaisantait, en polissonnant, de n’être pas encore un homme. Le jeune
garçon, heureux et tout fier de ces aentions de la première femme qui
s’occupait de lui, laissait voir au bout de peu de temps ses préférences pour
Adèle : ainsi s’appelait la nouvelle venue.
Germinie était passionnément jalouse. La jalousie était le fond de sa nature ;
c’était la lie et l’amertume de ses tendresses. Ceux qu’elle aimait, elle voulait
les avoir tout à elle, les posséder absolument. Elle exigeait qu’ils n’aimassent
qu’elle. Elle ne pouvait admere qu’ils pussent distraire et donner à d’autres
la moindre parcelle de leur affection : cee affection, depuis qu’elle l’avait
méritée, n’était plus à eux ; ils n’étaient plus maîtres d’en disposer. Elle
détestait les gens que sa maîtresse avait l’air de recevoir mieux que les
autres, et d’accueillir intimement. Par sa mine de mauvaise humeur et son
air rechigné, elle avait éloigné, à peu près chassé de la maison, deux ou trois
vieilles amies de mademoiselle dont les visites la faisaient souffrir comme si
ces vieilles femmes venaient dérober quelque chose dans l’appartement, lui
prendre un peu de sa maîtresse. Des gens qu’elle avait aimés lui étaient
devenus odieux : elle n’avait pas trouvé qu’ils l’aimassent assez ; elle les
haïssait pour tout l’amour qu’elle avait voulu d’eux. En tout, son cœur était
exigeant et despote. Donnant tout, il demandait tout. Dans ses affections, au
moindre indice de refroidissement, au moindre signe de partage, elle éclatait
et se dévorait, passait des nuits à pleurer, prenait le monde en exécration.
Voyant cee femme s’installer dans la boutique, se familiariser avec le
jeune homme, toutes les jalousies de Germinie s’inquiétèrent et se
tournèrent en rage. Sa haine se souleva et se révolta, avec son dégoût, contre
cee créature affichée, éhontée, que l’on voyait le dimanche aablée sur les
boulevards extérieurs avec des militaires, et qui avait le lundi des bleus au
visage. Elle employa tout pour la faire éloigner par Mme Jupillon ; mais
c’était une des meilleures pratiques de la crémerie, et la crémière se refusa
tout doucement à l’écarter. Germinie se retourna vers le fils, lui dit que
c’était une malheureuse. Mais cela ne fit qu’aacher le jeune homme à cee
vilaine femme dont la mauvaise réputation le flaait. D’ailleurs, il avait les
cruelles taquineries de la jeunesse, et il redoublait d’amabilité auprès d’elle,
rien que pour voir « le nez » que faisait Germinie, et jouir de la désoler.
Bientôt Germinie s’aperçut que cee femme avait des intentions plus
sérieuses qu’elle ne se l’était d’abord imaginé : elle comprit ce qu’elle voulait
de cet enfant, car c’était toujours un enfant pour elle que ce grand jeune
homme de dix-sept ans. Dès lors, elle s’aacha à leurs pas ; elle ne les quia
plus, elle ne les laissa pas un moment seuls, elle se mit de leurs parties, au
théâtre, à la campagne, entra dans toutes leurs promenades, fut toujours là,
présente et gênante, essayant de retenir la bonne et de lui rendre la pudeur
avec un mot à voix basse : – Un enfant ! tu n’as pas honte ? lui disait-elle.
L’autre, comme à une bonne farce, partait d’un gros rire. Dans ces sorties du
spectacle, animées, échauffées par la fièvre de la représentation et
l’excitation du théâtre, dans ces retours de la campagne, chargés du soleil de
tout le jour, grisés de ciel et de grand air, foueés du vin du dîner, au milieu
des jeux et des libertés auxquels s’enhardissent à la nuit les ivresses de
plaisir, les joies de ripaille et les sens en goguee de la femme du peuple,
Germinie essayait d’être toujours entre la bonne et Jupillon. Elle tâchait à
chaque minute de rompre ces amours bras dessus, bras dessous, de les délier,
de les désaccoupler. Sans se lasser, elle les séparait, les retirait
continuellement l’un de l’autre. Elle meait son corps entre ces corps qui se
cherchaient. Elle se glissait entre ces gestes qui voulaient se toucher ; elle se
glissait entre ces lèvres tendues et ces bouches qui s’offraient. Mais de tout
ce qu’elle empêchait, elle avait l’effleurement et l’aeinte. Elle sentait le
frôlement de ces mains qu’elle séparait, de ces caresses qu’elle arrêtait au
passage et qui se trompaient en s’égarant sur elle. Des baisers qu’elle
dénouait, il lui passait contre la joue le souffle et l’haleine. Sans le vouloir, et
troublée d’une certaine horreur, elle se mêlait aux étreintes, elle prenait une
part des désirs dans ce froement et cee lue qui diminuaient chaque jour
autour de sa personne le respect et la retenue du jeune homme.
Il arriva qu’un jour elle fut moins forte contre elle-même qu’elle n’avait
été jusque-là. Cee fois, elle ne se déroba pas si brusquement aux avances.
Jupillon sentit qu’elle s’y arrêtait. Germinie le sentit mieux que lui ; mais
elle était à bout d’efforts et de tourments, épuisée de souffrir. Cet amour
d’une autre, qu’elle avait détourné de Jupillon, elle se l’était lentement entré
tout entier dans le cœur. Maintenant, il y était enfoncé, et toute saignante de
jalousie, elle se trouvait affaiblie, sans résistance, défaillante comme une
personne blessée mort devant le bonheur qui lui venait.
Pourtant elle repoussa les tentatives, les hardiesses du jeune homme,
sans rien dire, sans parler. Elle ne songeait pas à lui appartenir autrement ni
à se livrer davantage. Elle vivait de la pensée d’aimer, croyant qu’elle en
vivrait toujours. Et dans le ravissement qui lui soulevait l’âme, elle écartait
sa chute et repoussait ses sens. Elle demeurait frémissante et pure, perdue et
suspendue dans des abîmes de tendresse, ne goûtant et ne voulant de l’amant
que la caresse, comme si son cœur n’était fait que pour la douceur
d’embrasser.
q
Chapitre 10
C
non satisfait produisit dans l’être physique
de Germinie un singulier phénomène physiologique. On aurait dit
que la passion qui circulait en elle renouvelait et transformait son
tempérament lymphatique. Il ne lui semblait plus puiser la vie
comme autrefois, goue à goue, à une source avare ; une force généreuse
et pleine lui coulait dans les veines ; le feu d’un sang riche lui courait dans le
corps. Elle sentait une chaude santé la remplir, et il lui passait des joies de
vivre qui baaient des ailes dans sa poitrine comme un oiseau dans du soleil.
Une merveilleuse animation lui était venue. La misérable énergie nerveuse
qui la soutenait avait fait place à une activité bien portante, à une allégresse
bruyante, remuante, débordante. Elle ne connaissait plus ses anciennes
faiblesses, l’accablement, la prostration, l’assoupissement, les molles
paresses. Ses matins si lourds et si engourdis étaient aujourd’hui des réveils
vifs et clairs qui s’ouvraient en une seconde à la gaieté du jour. Elle
s’habillait en hâte, folâtrement ; ses doigts prestes allaient tout seuls, et elle
s’étonnait d’être si vive, si pleine d’entrain à ces heures défaillantes de
l’avant-déjeuner où elle s’était senti si souvent le cœur sur les lèvres. Et
toute la journée c’était en elle la même bonne humeur du corps, la même
gaieté dans le mouvement. Il lui fallait toujours aller, marcher, courir, agir, se
dépenser. Par instant, ce qu’elle avait vécu lui paraissait éteint ; les
sensations d’être qu’elle avait éprouvées jusque-là se reculaient pour elle
dans le lointain d’un songe et dans le fond d’une mémoire endormie. Le
passé était derrière elle, comme si elle l’avait traversé avec le voile d’un
évanouissement et l’inconscience d’une somnambule. C’était la première fois
qu’elle avait le sentiment, l’impression à la fois âpre et douce, violente et
divine, du jeu de la vie éclatant dans sa plénitude, sa régularité, sa puissance.
Elle montait et descendait pour un rien. Sur un mot de mademoiselle,
elle dégringolait les cinq étages. and elle était assise, ses pieds dansaient
sur le parquet. Elle froait, neoyait, rangeait, baait, secouait, lavait, sans
repos ni trêve, toujours à l’ouvrage, remplissant l’appartement de ses allées,
de ses venues, du tapage incessant de sa personne.
— Mon Dieu ! lui disait sa maîtresse étourdie comme par le bruit d’un
enfant, es-tu bousculante, Germinie ! l’es-tu assez !
Un jour, en entrant dans la cuisine de Germinie, mademoiselle vit un
peu de terre dans une boîte à cigares posée dans le plomb. – ’est-ce que
c’est ça ? lui dit-elle. – C’est du gazon… que j’ai semé… pour voir, fit
Germinie. – Tu aimes donc le gazon maintenant ?… Il ne te manque plus
que d’avoir des serins !
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Chapitre 11
A
mois, la vie, toute la vie de Germinie
appartint à la crémière. Le service de mademoiselle n’était guère
assujeissant et lui prenait bien peu de temps. Un merlan, une
côtelee, c’était toute la cuisine à faire. Le soir, mademoiselle
aurait pu la garder auprès d’elle pour lui tenir compagnie : elle aimait mieux
l’envoyer promener, la pousser dehors, lui faire prendre un peu d’air, de
distraction. Elle ne lui demandait que d’être rentrée à dix heures pour l’aider
à se mere au lit ; et encore quand Germinie se trouvait en retard,
mademoiselle se déshabillait et se couchait fort bien toute seule. Toutes ces
heures que lui laissait sa maîtresse, Germinie vint les vivre et les passer dans
la boutique. Elle descendait maintenant à la crémerie, dès le matin, à
l’ouverture des volets que la plupart du temps elle rentrait, prenait son café
au lait, restait jusqu’à neuf heures, remontait pour le chocolat de
mademoiselle, et du déjeuner au dîner elle trouvait moyen de revenir deux
ou trois fois, s’aardant et bavardant dans l’arrière-boutique pour la
moindre commission. – elle pie borgne tu fais ! lui disait mademoiselle
avec une voix qui grognait et un regard qui souriait.
À cinq heures et demie, le petit dîner desservi, elle descendait quatre à
quatre les escaliers, s’installait chez la mère Jupillon, y aendait dix heures,
regrimpait les cinq étages, et en cinq minutes déshabillait sa maîtresse qui se
laissait faire, tout en étant un peu étonnée de la voir si pressée d’aller se
coucher : elle se rappelait le temps où Germinie avait la manie de porter son
sommeil de fauteuil en fauteuil, et de ne jamais vouloir monter à sa
chambre. La bougie soufflée fumait encore sur la table de nuit de
mademoiselle que Germinie était déjà chez la crémière, cee fois pour
jusqu’à minuit, une heure : elle ne partait souvent que quand un sergent de
ville, voyant de la lumière, cognait aux volets et faisait fermer.
Pour être toujours là et avoir le droit de toujours y être, pour s’incruster
dans cee boutique, ne jamais quier des yeux l’homme de son amour, le
couver, le garder, se froer perpétuellement à lui, elle s’était faite la
domestique de la maison. Elle balayait la boutique, elle préparait la cuisine
de la mère et la pâtée des chiens. Elle servait le fils ; elle faisait son lit, elle
brossait ses habits, elle cirait ses chaussures, heureuse et fière de toucher à ce
qu’il touchait, émue de mere la main où il meait son corps, prête à baiser
sur le cuir de ses boes la boue qui venait de lui !
Elle faisait l’ouvrage, elle tenait la boutique, elle servait les pratiques :
Mme Jupillon se reposait de tout sur elle ; et tandis que la bonne fille
travaillait et suait, la grosse femme, se donnant sur sa porte de majestueux
loisirs de rentière, échouée sur une chaise en travers du trooir, humant la
fraîcheur de la rue, tâtait et retâtait sous son tablier, dans sa poche de
marchande, ce délicieux argent de gain, l’argent de la vente qui sonne si
doux à l’oreille du petit commerce de Paris que le boutiquier retiré reste tout
mélancolique aux premiers jours de n’en avoir plus sous les doigts le
tintement et le frétillement.
q
Chapitre 12
Q
venu : – Si nous allions à l’entrée des
champs ? disait presque tous les soirs Germinie à Jupillon.
Jupillon meait sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirs,
sa casquee en velours noir ; et ils partaient pour ce que les gens
du quartier appellent « l’entrée des champs. »
Ils montaient la chaussée Clignancourt, et avec le flot des Parisiens de
faubourg se pressant à aller boire un peu d’air, ils marchaient vers ce grand
morceau de ciel se levant tout droit des pavés, au haut de la montée, entre
les deux lignes des maisons, et tout vide quand un omnibus n’en débouchait
pas. La chaleur tombait, les maisons n’avaient plus de soleil qu’à leur faîte et
à leurs cheminées. Comme d’une grande porte ouverte sur la campagne, il
venait du bout de la rue, du ciel, un souffle d’espace et de liberté.
Au Château-Rouge, ils trouvaient le premier arbre, les premières
feuilles. Puis, à la rue du Château, l’horizon s’ouvrait devant eux dans une
douceur éblouissante. La campagne, au loin, s’étendait, étincelante et vague,
perdue dans le poudroiement d’or de sept heures. Tout floait dans cee
poussière de jour que le jour laisse derrière lui sur la verdure qu’il efface et
les maisons qu’il fait roses.
Ils descendaient, suivaient le trooir charbonné de jeux de marelle, de
longs murs par-dessus lesquels passait une branche, des lignes de maisons
brisées, espacées de jardins. À leur gauche, se levaient des têtes d’arbres
toutes pleines de lumière, des bouquets de feuilles transpercés du soleil
couchant qui meait des raies de feu sur les barreaux des grilles de fer.
Après les jardins, ils passaient les palissades, les enclos à vendre, les
constructions jetées en avant dans les rues projetées et tendant au vide leurs
pierres d’aente, les murailles pleines à leur pied de tas de culs de bouteille,
de grandes et plates maisons de plâtre, aux fenêtres encombrées de cages et
de linges, avec l’Y d’un plomb à chaque étage, des entrées de terrains aux
apparences de basse-cour avec des tertres broutés par des chèvres.
Çà et là, ils s’arrêtaient, sentaient les fleurs, l’odeur d’un maigre lilas
poussant dans une étroite cour. Germinie cueillait une feuille en passant et
la mordillait.
Des vols d’hirondelles, joyeux, circulaires et fous, tournaient et se
nouaient sur sa tête. Les oiseaux s’appelaient. Le ciel répondait aux cages.
Elle entendait tout chanter autour d’elle, et elle regardait d’un œil heureux
les femmes en camisole aux fenêtres, les hommes en manches de chemise
dans les jardinets, les mères, sur le pas des portes, avec de la marmaille entre
les jambes.
La descente finissait, le pavé cessait. À la rue succédait une large route,
blanche, crayeuse, poudreuse, faite de débris, de platras, d’émieements de
chaux et de briques, effondrée, sillonnée par les ornières, luisantes au bord,
que font le fer de grosses roues et l’écrasement des charrois de pierres de
taille. Alors commençait ce qui vient où Paris finit, ce qui pousse où l’herbe
ne pousse pas, un de ces paysages d’aridité que les grandes villes créent
autour d’elles, cee première zone de banlieue intra muros où la nature est
tarie, la terre usée, la campagne semée d’écailles d’huîtres. Ce n’était plus
que des terrains à demi clos, montrant des charrees et des camions les
brancards en l’air sur le ciel, des chantiers à scier des pierres, des usines en
planches, des maisons d’ouvriers en construction, trouées et tout à jour,
portant le drapeau des maçons, des landes de sable gris et blanc, des jardins
de maraîchers tirés au cordeau tout en bas des fondrières vers lesquelles
descend, en coulées de pierrailles, le remblayage de la route.
Bientôt se dressait, le dernier réverbère pendu à un poteau vert. Du
monde allait et venait toujours. La route vivait et amusait l’œil. Germinie
croisait des femmes portant la canne de leur mari, des lorees en soie au
bras de leurs frères en blouse, des vieilles en madras se promenant, avec le
repos du travail, les bras croisés. Des ouvriers tiraient leurs enfants dans de
petites voitures, des gamins revenaient, avec leurs lignes, de pêcher à Saint-
Ouen, des gens traînaient au bout d’un bâton des branches d’acacia en fleur.
elquefois une femme enceinte passait tendant les bras devant elle à
un tout petit enfant, et meait sur un mur l’ombre de sa grossesse.
Tous allaient tranquillement, bienheureusement, d’un pas qui voulait
s’aarder, avec le dandinement allègre et la paresse heureuse de la
promenade. Personne ne se pressait, et sur la ligne toute plate de l’horizon,
traversée de temps en temps par la fumée blanche d’un train de chemin de
fer, les groupes de promeneurs faisaient des taches noires, presque
immobiles, au loin.
Ils arrivaient derrière Montmartre à ces espèces de grands fossés, à ces
carrés en contrebas où se croisent de petits sentiers foulés et gris. Un peu
d’herbe était là frisée, jaunie et veloutée par le soleil qu’on apercevait se
couchant tout en feu dans les entre-deux des maisons. Et Germinie aimait à
y retrouver les cardeuses de matelas au travail, les chevaux d’équarrissage
pâturant la terre pelée, les pantalons garance des soldats jouant aux boules,
les enfants enlevant un cerf-volant noir dans le ciel clair. Au bout de cela,
l’on tournait, pour aller traverser le pont du chemin de fer, par ce mauvais
campement de chiffonniers, le quartier des limousins du bas de
Clignancourt. Ils passaient vite contre ces maisons bâties de démolitions
volées, et suant les horreurs qu’elles cachent ; ces hues, tenant de la cabane
et du terrier, effrayaient vaguement Germinie : elle y sentait tapis tous les
crimes de la Nuit.
Mais aux fortifications, son plaisir revenait. Elle courait s’asseoir avec
Jupillon sur le talus. À côté d’elle, étaient des familles en tas, des ouvriers
couchés à plat sur le ventre, de petits rentiers regardant les horizons avec
une lunee d’approche, des philosophes de misère, arc-boutés des deux
mains sur leurs genoux, l’habit gras de vieillesse, le chapeau noir aussi roux
que leur barbe rousse. L’air était plein de bruits d’orgue. Au-dessous d’elle,
dans le fossé, des sociétés jouaient aux quatre coins. Devant les yeux, elle
avait une foule bariolée, des blouses blanches, des tabliers bleus d’enfants qui
couraient, un jeu de bague qui tournait, des cafés, des débits de vin, des
fritureries, des jeux de macarons, des tirs à demi cachés dans un bouquet de
verdure d’où s’élevaient des mâts aux flammes tricolores ; puis au-delà, dans
une vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de têtes d’arbres dessinait
une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand vaisseau de
sa basilique ; sur la gauche, au-dessus d’une file de maisons qui s’effaçaient,
le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen était d’un feu couleur cerise et
laissait tomber dans le bas du ciel gris comme des colonnes rouges qui le
portaient en tremblant. Souvent le ballon d’un enfant qui jouait passait une
seconde sur cet éblouissement.
Ils descendaient, passaient la porte, longeaient les débits de saucisson
de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets en planches, les tonnelles
sans verdure et au bois encore blanc où un pêle-mêle d’hommes, de femmes,
d’enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules et des
crevees, et ils arrivaient au premier champ, à la première herbe vivante :
sur le bord de l’herbe, il y avait une voiture à bras chargée de pain d’épice et
de pastilles de menthe, et une marchande de coco vendait à boire sur une
table dans le sillon… Étrange campagne où tout se mêlait, la fumée de la
friture à la vapeur du soir, le bruit des palets d’un jeu de tonneau au silence
versé du ciel, l’odeur de la poudree à la senteur des blés verts, la barrière à
l’idylle, et la Foire à la Nature ! Germinie en jouissait pourtant ; et poussant
Jupillon plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se meait à passer,
en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur fraîcheur
et leur chatouillement.
and ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n’y avait plus
de soleil. Le ciel était gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en haut. Les
horizons s’assombrissaient ; les verdures se fonçaient, s’assourdissaient, les
toits de zinc des cabarets prenaient des lumières de lune, des feux
commençaient à piquer l’ombre, la foule devenait grisâtre, les blancs de linge
devenaient bleus. Tout peu à peu s’effaçait, s’estompait, se perdait dans un
reste mourant de jour sans couleur, et de l’ombre qui s’épaississait
commençait à monter, avec le tapage des crécelles, le bruit d’un peuple qui
s’anime à la nuit, et du vin qui commence à chanter. Sur le talus, le haut des
grandes herbes se balançait sous la brise qui les inclinait. Germinie se
décidait à partir. Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante,
s’abandonnant à l’incertaine vision des choses entrevues, passant les
maisons sans lumière, revoyant tout sur son chemin comme pâli, lassée par
la route dure à ses pieds, et contente d’être lasse, lente, fatiguée, défaillante à
demi, et se trouvant bien.
Aux premiers réverbères allumés de la rue du Château, elle tombait
d’un rêve sur le pavé.
q
Chapitre 13
M
J , elle voyait Germinie, une
physionomie de bonheur, quand elle l’embrassait des effusions,
quand elle lui parlait des caresses de la voix, quand elle la
regardait des douceurs de regard. La bonté de l’énorme femme
semblait, avec elle, s’abandonner l’émotion, à la tendresse, à la confiance
d’une sorte de tendresse maternelle. Elle faisait entrer Germinie dans la
confidence de ses comptes de marchande, de ses secrets de femme, du fond
le plus intime de sa vie. Elle semblait se livrer à elle comme à une personne
de son sang qu’on initie à des intérêts de famille. and elle parlait d’avenir,
il était toujours question de Germinie comme de quelqu’un dont elle ne
devait être jamais séparée et qui faisait partie de la maison. Souvent, elle
laissait échapper de certains sourires discrets et mystérieux, des sourires qui
avaient l’air de tout voir et de ne pas se fâcher. elquefois aussi, quand son
fils était assis à côté de Germinie, arrêtant tout à coup sur eux des yeux qui
se mouillaient, des yeux de mère, elle embrassait le couple d’un regard qui
semblait unir et bénir les deux têtes de ses enfants.
Sans jamais parler, sans prononcer un mot qui pût être un engagement, sans
s’ouvrir ni se lier, et tout en répétant que son fils était encore bien jeune
pour entrer en ménage, elle encouragea les espérances et les illusions de
Germinie par l’aitude de toute sa personne, ses airs de secrète indulgence
et de complicité de cœur, par ces silences où elle semblait lui ouvrir les bras
d’une belle-mère. Et déployant tous ses talents de fausseté, usant de ses
mines de sentiment, de sa finesse bon enfant, de cee ruse ronde et
enveloppée qu’ont les gens gras, la grosse femme arrivait à faire tomber
devant l’assurance, la promesse tacite de ce mariage, les dernières
résistances de Germinie qui à la fin se laissait arracher par l’ardeur du jeune
homme ce qu’elle croyait donner d’avance à l’amour du mari.
Dans tout ce jeu, la crémière n’avait voulu qu’une chose : s’aacher et
conserver une domestique qui ne lui coûtait rien.
q
Chapitre 14
C
G jour l’escalier de service, elle
entendit une voix l’appeler par-dessus la rampe, et Adèle lui crier
de lui remonter deux sous de beurre et dix sous d’absinthe.
— Ah ! tu t’assiéras bien une minute, par exemple, lui dit Adèle
quand elle lui rapporta l’absinthe et le beurre. On ne te voit plus, tu n’entres
plus… Voyons ! tu as bien le temps d’être avec ta vieille… C’est moi qui ne
pourrais pas vivre avec une figure d’antéchrist comme ça ! Reste donc…
C’est la maison sans ouvrage ici aujourd’hui… Il n’y a pas le sou… Madame
est couchée… Toutes les fois qu’il n’y a pas d’argent, elle se couche,
madame ; elle reste au lit toute la journée à lire des romans. Veux-tu de ça ?
Et elle lui offrit son verre d’absinthe. – Non ? c’est vrai, toi, tu ne bois pas…
C’est drôle de ne pas boire… T’as bien tort… Dis donc, tu serais bien gentille
de me faire un mot pour mon chéri… Labourieux… tu sais bien, je t’en ai
parlé… Tiens, v’la la plume à madame… et de son papier, qui sent bon… Y
es-tu ?… En v’la un vrai, ma chère, c’t’ homme-là ! Il est dans la boucherie,
je t’ai dit… Ah ! par exemple, il ne faut pas le contrarier !… and il vient
de boire un verre de sang, après avoir tué ses bêtes, il est comme fou… et si
vous l’obstinez… ah ! dame, il cogne !… Mais qu’est-ce que tu veux ? C’est
d’être fort qu’il est comme ça… Si tu le voyais se taper sur la poitrine des
coups à tuer un bœuf, et vous dire : Ça, c’est un mur !… Ah ! c’est un
monsieur, celui-là !… Soignes-y sa lere, hein ? e ça l’entortille… Dis-lui
des choses gentilles, tu sais… et un peu tristes… Il adore ça… Au spectacle, il
n’aime que quand on pleure… Tiens ! mets que c’est toi qui écrives un
amoureux…
Germinie se mit à écrire.
— Dis donc, Germinie ! Tu ne sais pas ? Une drôle d’idée qui a passé
par la tête de madame… Est-ce curieux des femmes comme ça, qui peuvent
aller dans le plus grand, qui peuvent tout avoir, se payer des rois si ça leur
va ! Et il n’y a pas à dire… c’est que quand on est comme madame, quand on
a ce corps-là !… Et puis avec des affutiots comme elles s’en meent tout
plein, tout leur tralala de robes, de la dentelle partout, enfin tout, qu’est-ce
que tu veux qu’on y résiste ? Et si ce n’est pas un monsieur, si c’est
quelqu’un comme nous… juge comme cela le pince encore plus : c’est ça qui
lui monte le coco, une femme en velours… Oui, ma chère, figure-toi, v’la t’il
pas que madame est toquée de ce gamin de Jupillon ! Il ne nous manquait
plus que ça pour crever de faim, ici !
Germinie, la plume levée sur la lere commencée, regardait Adèle en la
dévorant des yeux.
— Tu en restes de là, n’est-ce pas ? dit Adèle en lampant et savourant
l’absinthe à petites gorgées, la figure allumée de joie devant le visage
décomposé de Germinie. Ah ! le fait est que c’est cocasse ; mais pour vrai,
c’est vrai, je t’en flanque mon billet… Elle a remarqué le gamin sur le pas de
la boutique, l’autre jour en revenant des Courses… Elle est entrée deux ou
trois fois sous prétexte d’acheter quelque chose. Elle doit se faire apporter de
la parfumerie… je crois, demain… Ah ! bast, n’est-ce pas ? Ça les regarde…
Eh bien ! et ma lere ? Ça t’embête ce que je t’ai dit ? Tu faisais ta
bégueule… Moi je ne savais pas… Ah ! bien, c’est ça, nous y sommes… Ce
que tu me disais pour le petit… je crois bien que tu ne voulais pas qu’on y
touche ! Farceuse !
Et sur un geste de dénégation de Germinie :
— Va donc, va donc ! reprit Adèle. é que ça me fait ? Un enfant que,
si on le mouchait, il lui sortirait du lait ! Merci ! Ce n’est pas mon genre…
Enfin, ce sont tes affaires… Voyons maintenant ma lere, hein ?
Germinie se pencha sur la feuille de papier. Mais elle avait la fièvre ; ses
doigts nerveux faisaient cracher la plume. – Tiens, fit-elle en la rejetant au
bout de quelques instants, je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui… Je t’écrirai
cela un autre jour…
— Comme tu voudras, ma petite… mais j’y compte. Viens donc
demain… Je te raconterai les farces de madame… Nous rirons !
Et, la porte fermée, Adèle se mit à pouffer de rire : il ne lui en avait
coûté qu’une blague pour avoir le secret de Germinie.
q
Chapitre 15
L
’ ’ le jeune Jupillon que la satisfaction
d’une certaine curiosité du mal, cherchant dans la connaissance et
la possession d’une femme le droit et le plaisir de la mépriser. Cet
homme, sortant de l’enfance, avait apporté à sa première liaison,
pour toute ardeur et toute flamme, les froids instincts de polissonnerie
qu’éveillent chez les enfants les mauvais livres, les confidences de
camarades, les conversations de pension, le premier souffle d’impureté qui
déflore le désir. Ce que le jeune homme met autour de la femme qui lui cède,
ce dont il la voile, les caresses, les mots aimants, les imaginations de
tendresse, rien de cela n’existait pour Jupillon. La femme n’était pour lui
qu’une image obscène ; et une passion de femme lui paraissait uniquement
je ne sais quoi de défendu, d’illicite, de grossier, de cynique et de drôle, une
chose excellente pour la désillusion et l’ironie.
L’ironie, – l’ironie basse, lâche et mauvaise du bas peuple, – c’était tout ce
garçon. Il incarnait le type de ces Parisiens qui portent sur la figure le
scepticisme gouailleur de la grande ville de blague où ils sont nés. Le sourire,
cet esprit et cee malice de la physionomie parisienne, était toujours chez lui
moqueur, impertinent. Jupillon avait la gaieté de la bouche méchante,
presque de la cruauté aux deux coins des lèvres retroussées et tressaillantes
de mouvements nerveux. Sur son visage pâle des pâleurs que renvoie au
teint l’eau-forte mordant le cuivre, dans ses petits traits nets, décidés,
effrontés, se mêlaient la crânerie, l’énergie, l’insouciance, l’intelligence,
l’impudence, toutes sortes d’expressions coquines qu’adoucissait chez lui, à
de certaines heures, un air de câlinerie féline. Son état de coupeur de gants,
– il s’était arrêté à la ganterie après deux ou trois essais malheureux
d’apprentissages divers, – l’habitude de travailler à la vitrine, d’être un
spectacle pour les passants, avaient donné à toute sa personne un aplomb et
des élégances de poseur. À l’atelier sur la rue, avec sa chemise blanche, sa
petite cravate noire à la Colin, son pantalon serré sur les reins, il avait pris
les dandinements, les prétentions de tenue, les grâces « canaille » de
l’ouvrier regardé. Et de douteuses élégances, la raie au milieu de la tête, les
cheveux sur les tempes, des cols de chemise rabaus, lui découvrant tout le
cou, la recherche des apparences et des coqueeries féminines, lui donnaient
une tournure incertaine, que faisaient plus ambiguë sa figure imberbe et
seulement tachée de deux petits pinceaux de moustache, ses traits sans sexe
où la passion et la colère meaient tout le mauvais d’une mauvaise petite
tête de femme. Mais pour Germinie tous ces airs et ce genre de Jupillon
étaient de la distinction.
Ainsi fait, n’ayant rien en lui pour aimer, incapable de se laisser
aacher même par ses sens, Jupillon se trouva tout embarrassé et tout
ennuyé devant cee adoration qui s’enivrait d’elle-même et dont la fureur
allait toujours croissant. Germinie l’assommait. Il la trouvait ridicule dans
l’humiliation, comique dans le dévouement. Il en était las, dégoûté,
insupporté. Il avait assez de son amour, assez de sa personne. Et il ne tarda
pas à s’en écarter, sans charité, sans pitié. Il se sauva d’elle. Il échappa à ses
rendez-vous. Il prétexta des contretemps, des courses à faire, un travail
pressé. Le soir, elle l’aendait, il ne venait pas ; elle le croyait occupé : il était
quelque billard borgne, à quelque bal de barrière.
q
Chapitre 16
C
’ Boule-Noire, un jeudi. On dansait.
La salle avait le caractère moderne des lieux de plaisir du peuple.
Elle était éclatante d’une richesse fausse et d’un luxe pauvre. On y
voyait des peintures et des tables de marchands de vin, des
appareils de gaz dorés et des verres à boire un poisson d’eau-de-vie, du
velours et des bancs en bois, les misères et la rusticité d’une guinguee dans
le décor d’un palais de carton.
Des lambrequins de velours grenat avec un galon d’or, pendus aux fenêtres,
se répétaient économiquement en peinture sous les glaces éclairées d’un bras
à trois lumières. Aux murs, dans de grands panneaux blancs, des pastorales
de Boucher, cerclées d’un cadre peint, alternaient avec les Saisons de
Prudhon, étonnées d’être là ; et sur les dessus des fenêtres et des portes, des
Amours hydropiques jouaient entre cinq roses décollées d’un pot de
pommade de coiffeur de banlieue. Des poteaux carrés, tachés de maigres
arabesques, soutenaient le milieu de la salle, au centre de laquelle une petite
tribune octogone portait l’orchestre. Une barrière de chêne à hauteur d’appui
et qui servait de dossier à une maigre banquee rouge, enfermait la danse.
Et contre cee barrière, en dehors, des tables peintes en vert, avec des bancs
de bois se serraient sur deux rangs, et entouraient le bar avec un café.
Dans l’enceinte de la danse, sous le feu aigu et les flammes dardées du
gaz, étaient toutes sortes de femmes vêtues de lainages sombres, passés,
flétris, des femmes en bonnet de tulle noir, des femmes en paletot noir, des
femmes en caracos élimés et râpés aux coutures, des femmes engoncées dans
la palatine en fourrure des marchandes en plein vent et des boutiquières
d’allées. Au milieu de cela pas un col qui encadrât la jeunesse des visages,
pas un bout de jupon clair s’envolant du tourbillon de la danse, pas un
réveillon de blanc dans ces femmes sombres jusqu’au bout de leurs boines
ternes, et tout habillées des couleurs de la misère. Cee absence de linge
meait dans le bal un deuil de pauvreté ; elle donnait à toutes ces figures
quelque chose de triste et de sale, d’éteint, de terreux, comme un vague
aspect sinistre où se mêlait le retour de l’Hôpital au retour du Mont-de-
piété !
Une vieille en cheveux, la raie sur le côté de la tête, passait, devant les
tables, une corbeille remplie de morceaux de gâteau de Savoie et de pommes
rouges. De temps en temps la danse, dans son branle et son tournoiement,
montrait un bas sale, le type juif d’une vendeuse d’éponges de la rue, des
doigts rouges au bout de mitaines noires, une figure bise à moustache, une
sous-jupe tachée de la croe de l’avant-veille, une crinoline d’occasion
forcée et toute bossue, de l’indienne de village à fleurs, un morceau de
défroque de femme entretenue.
Les hommes avaient le paletot, la petite casquee flasque rabaue par
derrière, le cache-nez de laine dénoué et pendant dans le dos. Ils invitaient
les femmes en les tirant par les rubans de leurs bonnets, volant derrière elles.
elques-uns, en chapeaux, en redingotes, en chemises de couleur avaient
un air de domesticité insolente et d’écurie de grande maison.
Tout sautait et s’agitait. Les danseuses se démenaient, tortillaient,
cabriolaient, animées, pataudes et déchaînées sous le coup de fouet d’une
joie bestiale. Et dans les avant-deux, l’on entendait des adresses se donner :
Impasse du Dépotoir.
Ce fut là que Germinie entra, au moment où finissait le quadrille sur
l’air de la Casquee du père Bugeaud, dans lequel les cymbales, les grelots
de poste, le tambour, avaient donné à la danse l’étourdissement et la folie de
leur bruit. D’un regard elle embrassa la salle, tous les hommes ramenant
leurs danseuses à la place marquée par leurs casquees : on l’avait trompée ;
il n’y était pas, elle ne le vit pas. Cependant elle aendit. Elle entra dans
l’enceinte du bal, et s’assit, en tâchant de ne pas avoir l’air trop gêné, sur le
bord d’une banquee. À leurs bonnets de linge, elle avait jugé que les
femmes assises en file à côté d’elle étaient des domestiques comme elle : des
camarades l’intimidaient moins que ces petites filles du bal, en cheveux et en
filet, les mains dans les poches de leur paletot, l’œil effronté, la bouche
chantonnante. Mais bientôt elle éveilla, même sur son banc, une aention
malveillante. Son chapeau, – une douzaine de femmes seulement dans le bal
portaient chapeau, – son jupon à dents dont le blanc passait sous sa robe, la
broche d’or de son châle, firent autour d’elle une curiosité hostile. On lui jeta
des regards, des sourires qui lui voulaient du mal. Toutes les femmes avaient
l’air de se demander d’où sortait cee nouvelle venue, et de se dire qu’elle
venait prendre les amants des autres. Des amies qui se promenaient dans la
salle, nouées comme pour une valse, avec leurs mains glissées à la taille, en
passant devant elle, lui faisaient baisser les yeux, puis s’éloignaient avec des
haussements d’épaule, en tournant la tête.
Elle changeait de place : elle retrouvait les mêmes sourires, la même
hostilité, les mêmes chuchotements. Elle alla jusqu’au fond de la salle : tous
ces yeux de femmes l’y suivaient ; elle se sentait enveloppée de regards de
méchanceté et d’envie, depuis le bas de sa robe jusqu’aux fleurs de son
chapeau. Elle était rouge. Par moments elle craignait de pleurer. Elle voulait
s’en aller, mais le courage lui manquait pour traverser la salle toute seule.
Elle se mit à regarder machinalement une vieille femme faisant
lentement le tour de la salle d’un pas silencieux comme le vol d’un oiseau de
nuit qui tourne. Un chapeau noir, couleur de papier brûlé, enfermait ses
bandeaux de cheveux grisonnants. De ses épaules d’homme, carrées et
remontées, pendait un tartan écossais aux couleurs mortes. Arrivée à la
porte, elle jeta un dernier regard dans la salle, et l’embrassa toute de l’œil
d’un vautour qui cherche de la viande, et n’en trouve pas.
Tout à coup, on cria : c’était un garde de Paris, qui jetait à la porte un
petit jeune homme essayant de lui mordre les mains, et se cramponnant aux
tables contre lesquelles, en tombant, il faisait le bruit sec d’une chose qui se
casse…
Comme Germinie détournait la tête, elle aperçut Jupillon : il était là,
dans un rentrant de fenêtre, à une table verte, fumant, entre deux femmes.
L’une était une grande blonde, aux cheveux de chanvre rares et frisotés, la
figure plate et bête, les yeux ronds. Une chemise de flanelle rouge lui plissait
au dos, et elle faisait sauter avec les deux mains les deux poches d’un tablier
noir sur sa jupe marron. L’autre, petite, noireaude, toute rouge de s’être
débarbouillée au savon, était encapuchonnée, avec une coqueerie de
harangère, dans une capeline de tricot blanc à bordure bleue.
Jupillon avait reconnu Germinie. and il la vit se lever et venir à lui,
les yeux fixes, il se pencha à l’oreille de la femme à la capeline, et se carrant
dans sa pose, les deux coudes sur la table, il aendit.
— Tiens ! te v’la, fit-il quand Germinie fut devant lui immobile, droite,
muee. En voilà une, de surprise !… Garçon ! un autre saladier !
Et vidant le saladier de vin sucré dans le verre des deux femmes : –
Voyons, reprit-il, ne fais pas ta tête… Mets-toi là…
Et comme Germinie ne bougeait pas ; – Va donc ! C’est des dames à
mes amis… demande-leur ! – Mélie, dit à l’autre femme la femme à la
capeline, avec sa voix de mauvaise gale, tu ne vois donc pas ? C’est la mère à
monsieur ! Fais y donc place à c’te dame, puisqu’elle veut bien boire avec
nous…
Germinie jeta à la femme un regard d’assassin.
— Eh bien ! quoi ? reprit la femme ; ça vous vexe, madame ? Excusez !
fallait prévenir… el âge donc qu’elle se croit, hein, Mélie ? Sapristi ! Tu les
choisis jeunes, toi, tu ne te gênes pas !…
Jupillon souriait en dessous, se dandinait, ricanait en dedans. Toute sa
personne laissait percer la joie lâche qu’ont les méchants à voir souffrir ceux
qui souffrent de les aimer.
— J’ai à te parler… à toi… pas ici… en bas, lui dit Germinie.
— Bien de l’agrément ! Arrives-tu, Mélie ? dit la femme à la capeline en
rallumant un bout de cigare éteint, oublié par Jupillon sur la table, près d’un
rond de citron.
— ’est-ce que tu veux ? fit Jupillon remué malgré lui par l’accent de
Germinie.
— Viens !
Et elle se mit à marcher devant lui. Sur son passage, on se pressait, on
riait. Elle entendait des voix, des phrases, un murmure de huées.
q
Chapitre 17
J
G de ne plus retourner au bal. Mais le
jeune homme avait un commencement de réputation à la Brididi, dans
ces bastringues de barrière, à la Boule-Noire, à la Reine Blanche,
l’Ermitage. Il était devenu le danseur qui fait lever les consommateurs
des tables, le danseur qui suspend toute une salle à la semelle de sa boe
jetée à deux pouces au-dessus de sa tête, le danseur qu’invitent et que
rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles, les danseuses de l’endroit.
Le bal pour lui n’était plus seulement le bal, c’était un théâtre, un public, une
popularité, des applaudissements, le murmure flaeur de son nom dans des
groupes, l’ovation d’une gloire de cancan dans le feu des quinquets.
Le dimanche, il n’alla pas à la Boule-Noire ; mais le jeudi qui suivit ce
dimanche, il y retourna ; et Germinie, voyant bien qu’elle ne pouvait
l’empêcher d’y aller, se décida à l’y suivre et à y rester tout le temps qu’il y
restait. Assise à une table, au fond, dans le coin le moins éclairé de la salle,
elle le suivait et le gueait des yeux pendant toute la contre-danse ; et le
quadrille fini, s’il tardait, elle allait le reprendre, le retirer presque de force
des mains et des caresses des femmes s’obstinant à le tirailler, à le retenir par
un jeu de méchanceté.
Comme bientôt on la connut, l’injure autour d’elle ne fut plus vague,
sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l’aaquèrent en face,
les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de passer ses trois heures
dans des risées qui la désignaient, la montraient du doigt, la nommaient, lui
clouaient son âge sur la figure. Elle était à tout moment obligée d’essuyer ce
mot : la vieille ! que les jeunes drôlesses lui crachaient en passant, par-
dessus l’épaule. Encore celles-là la regardaient-elles ; mais souvent des
danseuses invitées à boire par Jupillon, amenées par lui à la table où était
Germinie, buvant le saladier de vin chaud qu’elle payait, restaient accoudées,
la joue sur la main, paraissant ne pas voir qu’il y avait une femme là,
avançant sur sa place comme sur une place vide, et ne lui répondant pas
quand elle leur parlait. Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui faisait
régaler et qui la méprisaient tant qu’elles ne s’apercevaient pas seulement de
sa présence.
Il arriva qu’à bout de souffrances, révoltée de tout ce qu’elle buvait là
d’humiliations, elle eut l’idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait que ce
moyen de ne pas laisser son amant à d’autres, de le tenir toute la soirée,
peut-être de l’aacher à son succès si elle avait la chance de réussir. Tout un
mois elle travailla, en cachee, pour arriver danser. Elle répéta les figures,
les pas. Elle força son corps, elle sua à chercher ces coups de reins, ces tours
de jupe qu’elle voyait applaudir. Au bout de cela, elle se risqua : mais tout la
démonta et ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait,
les sourires d’étonnement et de pitié qui avaient couru sur les lèvres
lorsqu’elle avait pris place dans l’enceinte de la danse. Elle fut si ridicule et si
moquée qu’elle n’eut pas le courage de recommencer. Elle se renfonça
sombrement dans son coin obscur, n’en sortant que pour aller chercher et
ramener Jupillon avec la muee violence d’une femme qui arrache son
homme au cabaret et le remporte par le bras.
Le bruit se répandit bientôt dans la rue que Germinie allait à ces bals,
qu’elle n’en manquait pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait déjà
bavardé, envoya son fils « pour voir » ; il revint en disant que c’était vrai, et
raconta toutes les misères qu’on faisait à Germinie et qui ne l’empêchaient
pas de revenir. Alors il n’y eut plus de doute dans le quartier sur les relations
de la domestique de mademoiselle avec Jupillon, relations que quelques âmes
charitables contestaient encore. Le scandale éclata, et, en une semaine, la
pauvre fille, traînée dans toutes les médisances du quartier, baptisée et saluée
des plus sales noms de la langue des rues, tomba d’un coup, de l’estime la
plus hautement témoignée, au mépris le plus brutalement affiché.
Jusque-là son orgueil – et il était grand – avait joui de ce respect, de
cee considération qui entoure, dans les quartiers de lorees, la domestique
qui sert honnêtement une personne honnête. On l’avait habituée à des
égards, à des déférences, à des aentions. Elle était part de ses camarades. Sa
probité insoupçonnable, sa conduite dont il n’y avait rien à dire, sa position
de confiance chez mademoiselle, ce qui rejaillissait sur elle de l’honorabilité
de sa maîtresse, faisaient que les marchands la traitaient sur un autre pied
que les autres bonnes. Ou lui parlait la casquee à la main ; on lui disait
toujours : mademoiselle Germinie. On se dépêchait de la servir ; on lui
avançait l’unique chaise de la boutique pour la faire aendre. Lors même
qu’elle marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l’appelait pas râleuse.
Les plaisanteries un peu trop vives s’arrêtaient devant elle. Elle était invitée
aux grands repas, aux fêtes de famille, consultée sur les affaires.
Tout changea dès que furent connues ses relations avec Jupillon, ses
assiduités à la Boule-Noire. Le quartier se vengea de l’avoir respectée. Les
bonnes éhontées de la maison s’approchèrent d’elle comme d’une semblable.
Une, dont l’amant était à Mazas, lui dit : « Ma chère. » Les hommes
l’abordèrent avec familiarité, la tutoyèrent du regard, du ton, du geste, de la
main. Les enfants mêmes, sur le trooir, autrefois dressés à lui faire « un
beau serviteur », se sauvèrent d’elle comme d’une personne dont on leur
avait dit d’avoir peur. Elle se sentait traitée sous la main, servie à la diable.
Elle ne pouvait faire un pas sans marcher dans le mépris, et recevoir sa
honte sur la joue.
Ce fut pour elle une horrible déchéance d’elle-même. Elle souffrit
comme si on lui arrachait, lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau.
Mais à mesure qu’elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se
cramponnait à lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait rien. Elle
s’y aachait par toutes les larmes qu’il faisait pleurer son orgueil. Et toute
repliée, resserrée sur sa faute, on la voyait dans cee rue où elle passait tout
à l’heure fière, et le front haut, aller furtive et fuyante, l’échine basse, le
regard oblique, inquiète d’être reconnue, pressant le pas devant les boutiques
qui lui balayaient leurs médisances sur les talons.
q
Chapitre 18
J
cesse de l’ennui de travailler pour les
autres, de ne pas être « à ses pièces », de ne pouvoir trouver dans la
bourse de sa mère quinze ou dix-huit cents francs. Il ne demandait pas
une plus grosse somme pour louer deux chambres, au rez-de-chaussée
et monter un petit fonds de ganterie. Et déjà il faisait ses plans et ses rêves :
il s’établirait dans le quartier, quartier excellent pour son commerce, plein
d’acheteuses et de gâcheuses de chevreaux à cinq francs. Aux gants, il
joindrait bientôt la parfumerie, les cravates ; puis avec de gros bénéfices, son
fonds revendu, il irait prendre un magasin rue Richelieu.
Chaque fois qu’il parlait de cela, Germinie lui demandait mille explications.
Elle voulait savoir tout ce qu’il faut pour s’établir. Elle se faisait nommer les
outils, les accessoires, indiquer leurs prix, leurs débitants. Elle l’interrogeait
sur son état, son travail, si curieusement, si longuement, qu’à la fin Jupillon
impatienté finissait par lui dire : – ’est-ce que ça te fait tout ça ?
L’ouvrage m’embête déjà assez ; ne m’en parle pas !
Un dimanche, elle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de
prendre par la rue Frochot, elle prit par la rue Pigalle.
— Mais ce n’est pas par là, lui dit Jupillon. – Je sais bien, dit-elle, viens
toujours.
Elle lui avait pris le bras et marchait en se détournant un peu de lui
pour qu’il ne vît pas ce qui passait sur son visage. Au milieu de la rue
Fontaine-Saint-Georges, elle l’arrêta brusquement devant deux fenêtres de
rez-de-chaussée, et lui dit :
— Tiens ! Elle tremblait de joie.
Jupillon regarda : il vit entre les deux fenêtres sur une plaque leres de
cuivre qui brillaient :
Magasin de Ganterie.
JUPILLON.
Il vit des rideaux blancs à la première fenêtre. À travers les carreaux de
la seconde, il aperçut des casiers, des cartons, et devant, le petit établi de son
état, avec les grands ciseaux, le pot à retailles, et le couteau à piquer pour
déborder les peaux.
— Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.
Ils entrèrent dans la première pièce, dans le magasin.
Elle se mit à vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartons, et elle
riait. Puis poussant la porte de l’autre chambre : – Vois-tu, tu n’étoufferas
pas là comme dans la soupente de ta mère… Ça te plaît-il ? Oh ! ce n’est pas
beau, mais c’est propre… Je t’aurais voulu de l’acajou… Ça te plaît-il, cee
descente de lit-là ?… Et le papier… je n’y pensais plus… Elle lui mit dans la
main une quiance de loyer. – Tiens ! c’est pour six mois… Ah ! dame, il
faut que tu te mees tout de suite à gagner de l’argent… Voilà mes quatre
sous de la caisse d’épargne finis du coup… Ah ! tiens, laisse-moi m’asseoir…
T’as l’air si content… ça me fait un effet… ça me tourne… je n’ai plus de
jambes…
Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle pour
l’embrasser.
— Ah ! oui, il n’y en a plus, lui dit-elle, en lui voyant chercher de l’œil
ses boucles d’oreilles, c’est comme mes bagues… Tiens, vois-tu, plus rien…
Et elle lui montra ses mains dégarnies des pauvres bijoux qu’elle avait
travaillé si longtemps à s’acheter. – Ç’a été le fauteuil, tout ça, vois-tu… mais
il est tout crin…
Et comme Jupillon restait devant elle avec l’air d’un homme embarrassé
qui cherche les phrases d’un remerciement :
— Mais tu es tout drôle… ’est-ce que tu as ?… Ah ! c’est pour ça ?…
Et elle lui montra la chambre. – T’es bête !… je t’aime, n’est-ce pas ? Eh
bien ?
Germinie dit cela simplement, comme le cœur dit les choses sublimes.
q
Chapitre 19
E
.
D’abord elle douta, elle n’osait le croire. Puis, quand elle fut
certaine d’être grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui
noya l’âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu’il étouffa d’un
seul coup les angoisses, les craintes, le tremblement de pensées qui se mêle
d’ordinaire à la maternité des femmes non mariées et leur empoisonne
l’aente de l’enfantement, la divine espérance vivante et remuante en elles.
L’idée du scandale de sa liaison découverte, de l’éclat de sa faute dans le
quartier, l’idée de cee chose abominable qui l’avait fait toujours penser au
suicide : le déshonneur, même la peur de se voir découverte par
mademoiselle, d’être chassée par elle, rien de tout cela ne put toucher à sa
félicité. Comme si elle l’eût déjà soulevé dans ses bras devant elle, l’enfant
qu’elle aendait ne lui laissait rien voir que lui ; et se cachant à peine, elle
portait presque fièrement, sous les regards de la rue, sa honte de femme dans
l’orgueil et le rayonnement de la mère qu’elle allait être.
Elle se désolait seulement d’avoir dépensé toutes ses économies, d’être sans
argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa maîtresse. Elle
regreait amèrement d’être pauvre pour recevoir son enfant. Souvent, en
passant rue Saint-Lazare, elle s’arrêtait devant un magasin de blanc à
l’étalage duquel étaient exposées des layees d’enfants riches. Elle dévorait
des yeux tout ce joli linge ouvragé et coquet, les bavees de piqué, la longue
robe à courte taille garnie de broderies anglaises, toute cee toilee de
chérubin et de poupée. Une terrible envie, l’envie d’une femme grosse, la
prenait de briser la glace et de voler tout cela : derrière l’échafaudage de
l’étalage, les commis habitués à la voir stationner se la montraient en riant.
Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l’inondait, dans ce
ravissement de joie qui soulevait tout son être, une inquiétude la traversait.
Elle se demandait comment le père accepterait son enfant. Deux ou trois
fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et n’avait pas osé. Enfin un
jour, lui voyant la figure qu’elle aendait depuis si longtemps pour lui tout
dire, une figure où il y avait un peu de tendresse, elle lui avoua, en
rougissant et comme en lui demandant pardon, ce qui la rendait si heureuse.
– En voilà une idée ! fit Jupillon.
Puis, quand elle l’eut assuré que ce n’était pas une idée, qu’elle était
positivement grosse de cinq mois : – De la chance ! reprit le jeune homme. –
Merci ! Et il jura. – Veux-tu me dire un peu, qu’est-ce qui lui donnera la
becquée, à ce moineau-là ?
— Oh ! sois tranquille !… il ne pâtira pas, ça me regarde… Et puis ça
sera si gentil !… N’aie pas peur, on ne saura rien… Je m’arrangerai… Tiens !
les derniers jours, je marcherai comme ça, la tête en arrière… je ne porterai
plus de jupons… je me serrerai, tu verras !… On ne s’apercevra de rien, je te
dis… Un petit enfant, nous deux, songe donc !
— Enfin puisque ça y est, ça y est, n’est-ce pas ? fit le jeune homme.
— Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais à ta mère ?
— À m’man ?… Ah ! non, par exemple… Il faut que tu accouches…
Ensuite de ça, nous apporterons le moutard à la maison… Ça lui donnera un
coup, et peut-être qu’elle nous lâchera son consentement.
q
Chapitre 20
L
R arriva. C’était le jour d’un grand dîner donné
régulièrement chaque année par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce
jour-là tous les enfants de sa famille, ou de ses amitiés, petits ou
grands. À peine si le petit appartement pouvait les contenir. On
était obligé de mere une partie des meubles sur le carré. Et l’on dressait une
table dans chacune des deux pièces qui formaient tout l’appartement de
mademoiselle. Pour les enfants, ce jour était une grande joie qu’ils se
promeaient huit jours d’avance. Ils montaient en courant l’escalier, derrière
les garçons pâtissiers. À table, ils mangeaient trop sans être grondés. Le soir
ils ne voulaient pas se coucher, grimpaient sur les chaises, et faisaient un
tapage qui donnait toujours à Mlle de Varandeuil une migraine le
lendemain ; mais elle ne leur en voulait pas : elle avait eu les bonheurs d’une
fête de grand-mère à les entendre, à les voir, à leur nouer par derrière la
serviee blanche qui les faisait paraître si roses. Et pour rien au monde elle
n’eût manqué de donner ce dîner, qui remplissait son appartement de vieille
fille de toutes ces petites têtes blondes de petits diables, et y meait en un
jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un an.
Germinie était en train de faire ce dîner. Elle foueait une crème dans une
terrine sur ses genoux, quand tout à coup elle sentit les premières douleurs.
Elle se regarda dans le bout de glace cassée qu’elle avait au-dessus de son
buffet de cuisine : elle se vit pâle. Elle descendit chez Adèle : – Donne-moi le
rouge à ta maîtresse, lui dit-elle. Et elle s’en mit sur les joues. Puis elle
remonta, et ne voulant pas s’écouter souffrir, elle finit son dîner. Il fallait le
servir, elle le servit. Au dessert, pour donner des assiees, elle s’appuyait aux
meubles, se retenait au dossier des chaises, cachant sa torture avec l’horrible
sourire crispé des gens dont les entrailles se tordent.
— Ah ! çà, tu es malade ?… lui dit sa maîtresse en la regardant.
— Oui, mademoiselle un peu… c’est peut-être le charbon, la cuisine…
— Allons, va te coucher… on n’a plus besoin de toi, tu desserviras
demain.
Elle redescendit chez Adèle.
— Ça y est, lui dit-elle, vite un fiacre… C’est rue de la Huchee, que tu
m’as dit, en face d’un planeur de cuivre, ta sage-femme, n’est-ce pas ? Tu
n’as pas une plume, du papier ?
Et elle se mit à écrire un mot pour sa maîtresse. Elle lui disait qu’elle
était trop souffrante, qu’elle allait à l’hôpital, qu’elle ne lui disait pas où,
parce qu’elle se fatiguerait à venir la voir, que dans huit jours elle serait
revenue.
— Voilà ! fit Adèle essoufflée en lui donnant le numéro du fiacre.
— Je peux y rester… lui dit Germinie, pas un mot à mademoiselle…
Voilà tout… Jure-moi, pas un mot !
Elle descendait l’escalier, lorsqu’elle rencontra Jupillon :
— Tiens ! fit-il, où vas-tu ? tu sors ?
— Je vais accoucher… Ça m’a pris dans la journée… Il y avait un grand
dîner… Ah ! ç’a été dur !… Pourquoi viens-tu ? Je t’avais dit de ne jamais
venir, je ne veux pas !
— C’est que… je vais te dire… dans ce moment-ci j’ai absolument
besoin de quarante francs. Mais là, vrai, absolument besoin.
— arante francs ! Mais je n’ai que juste pour la sage-femme…
— C’est embêtant… voilà ! e veux-tu ? Et il lui donna le bras pour
l’aider à descendre. – Cristi ! je vais avoir du mal à les avoir tout de même.
Il avait ouvert la portière de la voiture : – Où faut-il qu’il te mène ?
— À la Bourbe… lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante francs
dans la main.
— Laisse donc, fit Jupillon.
— Ah ! va… là ou autre part ! Et puis j’ai encore sept francs.
Le fiacre partit.
Jupillon resta un moment immobile sur le trooir, regardant les deux
napoléons dans sa main. Puis il se mit à courir après le fiacre, et, l’arrêtant, il
dit à Germinie par la portière :
— Au moins, je vais te conduire ?
— Non, je souffre trop… J’aime mieux être seule, lui répondit Germinie,
en se tortillant sur les coussins du fiacre.
Au bout d’une éternelle demi-heure, le fiacre s’arrêta rue de Port-Royal,
devant une porte noire surmontée d’une lanterne violee qui annonçait aux
étudiants en médecine de passage dans la rue qu’il y avait, cee nuit-là et
dans ce moment-là, la curiosité et l’intérêt d’un accouchement laborieux à la
Maternité.
Le cocher descendit de son siège et sonna. Le concierge, aidé d’une fille
de salle, prenant Germinie sous les bras, la monta à l’un des quatre lits de la
salle d’accouchement. Une fois dans le lit, ses douleurs se calmèrent un peu.
Elle regarda autour d’elle, vit les autres lits vides, et au fond de l’immense
pièce, une grande cheminée de campagne flambante d’un grand feu devant
lequel, accrochés à une barre de fer, séchaient des langes, des draps, des
alèses.
Une demi-heure après, Germinie accouchait ; elle mit au monde une
petite fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle était là depuis plusieurs
heures, abîmée dans ce doux affaissement de la délivrance qui suit les
épouvantables déchirements de l’enfantement, tout heureuse et tout étonnée
de vivre encore, nageant dans le soulagement et profondément pénétrée du
vague bonheur d’avoir créé. Tout à coup, un cri : – Je me meurs ! lui fit
regarder à côté d’elle : elle vit une de ses voisines jeter ses bras autour du
cou d’une élève sage-femme de garde, retomber presque aussitôt, remuer un
instant sous les draps, puis ne plus bouger. Presque au même instant, d’un lit
à côté, il s’éleva un autre cri horrible, perçant, terrifié, le cri de quelqu’un qui
voit la mort : c’était une femme qui appelait avec des mains désespérées la
jeune élève ; l’élève accourut, se pencha, et tomba raide évanouie par terre.
Alors le silence revint ; mais entre ces deux mortes et cee demi-morte
que le froid du carreau mit plus d’une heure à faire revenir, Germinie et les
autres femmes encore vivantes dans la salle restèrent sans même oser tirer la
sonnee d’appel et de secours pendue dans chaque lit.
Il y avait alors à la Maternité une de ces terribles épidémies puerpérales
qui soufflent la mort sur la fécondité humaine, un de ces empoisonnements
de l’air qui vident, en courant, par rangées, les lits des accouchées, et qui
autrefois faisaient fermer la Clinique : on croirait voir passer la peste, une
peste qui noircit les visages en quelques heures, enlève tout, emporte les plus
fortes, les plus jeunes, une peste qui sort des berceaux, la Peste noire des
mères ! C’était tout autour de Germinie, à toute heure, la nuit surtout, des
morts telles qu’en fait la fièvre de lait, des morts qui semblaient violer la
nature, des morts tourmentées, furieuses de cris, troublées d’hallucination et
de délire, des agonies auxquelles il fallait mere la camisole de force de la
folie, des agonies qui s’élançaient tout à coup, hors d’un lit, en emportant les
draps, et faisaient frissonner toute la salle de l’idée de voir revenir les mortes
de l’amphithéâtre ! La vie s’en allait là comme arrachée du corps. La maladie
même y avait une forme d’horreur et une monstruosité d’apparence. Dans
les lits, aux lueurs des lampes, les draps se soulevaient vaguement et
horriblement, au milieu, sous les enflures de la péritonite.
Pendant cinq jours, Germinie, pelotonnée et se ramassant dans son lit,
fermant comme elle pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de combare
toutes ces terreurs et de n’y céder que par moments. Elle voulait vivre et elle
se raachait à ses forces par la pensée de son enfant, par le souvenir de
mademoiselle. Mais le sixième jour, elle fut à bout d’énergie, son courage
l’abandonna. Un froid lui passa dans l’âme. Elle se dit que tout était fini.
Cee main que la mort vous pose sur l’épaule, le pressentiment de mourir, la
touchait déjà. Elle sentait cee première aeinte de l’épidémie, la croyance
de lui appartenir et l’impression d’en être déjà à demi possédée. Sans se
résigner, elle s’abandonnait. À peine si sa vie, vaincue d’avance, faisait
encore l’effort de se débare. Elle en était là, lorsqu’une tête se pencha,
comme une lumière, sur son lit.
C’était la tête de la plus jeune des élèves, une tête blonde, aux grands
cheveux d’or, aux yeux bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel s’y
ouvrir. En l’apercevant, les femmes dans le délire disaient : – Tiens ! la
sainte Vierge !
— Mon enfant, dit l’élève à Germinie, vous allez demander tout de suite
votre permis. Il faut vous en aller. Vous vous merez bien chaudement. Vous
vous garnirez bien… Aussitôt que vous serez chez vous couchée, vous
prendrez quelque chose de bouillant, de la tisane, du tilleul… Vous tâcherez
de suer… Comme ça, vous n’aurez pas de mal… Mais allez-vous-en… Ici,
cee nuit, fit-elle en promenant son regard sur les lits, il ne ferait pas bon
pour vous… Ne dites pas que c’est moi qui vous fais partir : vous me feriez
mere à la porte…
q
Chapitre 21
G
quelques jours. La joie et l’orgueil d’avoir
donné le jour à une petite créature où sa chair était mêlée à la
chair de l’homme qu’elle aimait, le bonheur d’être mère, la
sauvèrent des suites d’une couche mal soignée. Elle revint à la
santé, et elle eut vivre un air de plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais
vu.
Tous les dimanches, quelque temps qu’il fît, elle s’en allait sur les onze
heures : mademoiselle croyait qu’elle allait voir une amie à la campagne, et
elle était enchantée du bien que faisaient à sa bonne ces journées au grand
air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener sans trop rechigner, et
ils partaient pour Pommeuse où était l’enfant, et, où les aendait un bon
déjeuner commandé par la mère. Une fois dans le wagon du chemin de fer
de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne répondait plus. Penchée à la
portière, elle semblait avoir toutes ses pensées devant elle. Elle regardait,
comme si son désir voulait dépasser la vapeur. Le train à peine arrêté, elle
sautait, jetait son billet à l’homme des billets, et courait dans le chemin de
Pommeuse, laissant Jupillon derrière elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y
était : c’était là ! Elle fondait sur son enfant, l’enlevait des bras de la nourrice
avec des mains jalouses, – des mains de mère ! – le pressait, le serrait,
l’embrassait, le dévorait de baisers, de regards, de rires ! Elle l’admirait un
instant, puis égarée, bienheureuse, folle d’amour, le couvrait jusqu’au bout
de ses petits pieds nus des tendresses de sa bouche. On déjeunait. Elle
s’aablait, l’enfant sur ses genoux, et ne mangeait pas : elle l’avait tant
embrassé qu’elle ne l’avait pas encore vu, et elle se meait à chercher, à
détailler la ressemblance de la petite avec eux deux. Un trait était à lui, un
autre à elle : – C’est ton nez… c’est mes yeux… Elle aura les cheveux comme
les tiens avec le temps… Ils friseront !… Vois-tu, voilà tes mains… c’est tout
toi… Et c’était pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des
femmes qui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se prêtait
à tout cela sans trop d’impatience, grâce à des cigares à trois sous que
Germinie tirait de sa poche et qu’elle lui donnait un à un. Puis il avait trouvé
une distraction : au bout du jardin passait le Morin. Jupillon était parisien : il
aimait la pêche à la ligne.
Et l’été venu, ils se tenaient là toute la journée, au fond du jardin, au
bord de l’eau, Jupillon sur une planche à laver jetée sur deux piquets, sa
ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise par terre sous le
néflier penché sur la rivière. Le jour étincelait ; le soleil brûlait la grande eau
courante d’où se levaient des éclairs de miroir. C’était comme une joie de feu
du ciel et de la rivière, au milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et
la faisait piétiner sur elle, nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau
tremblante de soleil par places, la chair frappée de rayons comme de la chair
d’ange qu’elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de divines
douceurs, quand la petite, avec ces mains tâtillonnantes des enfants qui ne
parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche, les joues, s’obstinait à
lui mere les doigts dans les yeux, les arrêtait, en jouant, sur son regard, et
promenait sur tout son visage le chatouillement et le tourment de ces chères
petites menoes qui semblent chercher à l’aveuglee la face d’une mère :
c’était comme si la vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure.
De temps en temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la moitié de son
sourire à Jupillon, elle lui criait : – Mais regarde-la donc !
Puis, l’enfant s’endormait avec cee bouche ouverte qui rit au sommeil.
Germinie se penchait sur son souffle ; elle écoutait son repos. Et peu à peu
bercée à cee respiration d’enfant, elle s’oubliait délicieusement à regarder
ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les pommiers aux feuilles
garnies de petits escargots jaunes, aux pommes rosées du côté du midi, les
rames où s’enroulaient, au pied, tordues et grillées, les tiges de pois, le carré
de choux, les quatre tournesols dans le petit rond au milieu de l’allée ; puis,
tout près d’elle, au bord de la rivière, les places d’herbe remplies de foirolle,
les têtes blanches des orties contre le mur, les boîtes de laveuses et les
bouteilles d’eau de lessive, la boe de paille éparpillée par la folie d’un jeune
chien sortant de l’eau. Elle regardait et rêvait. Elle songeait au passé, en
ayant son avenir sur les genoux. De l’herbe, des arbres, de la rivière qui
étaient là, elle refaisait, avec le souvenir, le rustique jardin de sa rustique
enfance. Elle revoyait les deux pierres descendant à l’eau où sa mère, avant
de la coucher, l’été, lui lavait les pieds quand elle était toute petite…
— Dites donc, père Remalard, dit, par une des plus chaudes journées
d’août, Jupillon, posté sur sa planche, au bonhomme qui le regardait, –
savez-vous que ça ne pique pas pour un liard avec le ver rouge ?
— Y faudrait de l’asticot, dit sentencieusement le paysan.
— Eh bien ! on se payera de l’asticot ! Père Remalard, faut avoir un
mou de veau jeudi, vous m’accrocherez ça dans c’t arbre… et dimanche nous
verrons bien.
Le dimanche, Jupillon fit une pêche miraculeuse, et Germinie entendit
la première syllabe sortir de la bouche de sa fille.
q
Chapitre 22
L
, descendant, Germinie trouva une lere
pour elle. Dans cee lere, écrite au revers d’une quiance de
blanchisseur, la femme Remalard lui disait que son enfant était
tombée malade presque aussitôt qu’elle était partie ; que depuis elle
allait toujours plus mal ; qu’elle avait consulté le docteur ; qu’il lui avait
parlé d’une mauvaise mouche qui avait piqué la petite ; qu’elle avait été la
faire voir une seconde fois ; qu’elle ne savait plus que faire ; qu’elle avait fait
faire des pèlerinages pour elle. La lere finissait : « Si vous voyiez comme
j’ai de l’embarras pour votre petite… si vous voyiez comme elle est gentille
quand elle n’endure pas de mal ! »
Cee lere fit à Germinie l’effet d’un grand coup qui vous pousse en avant.
Elle sortit et se dirigea machinalement du côté du chemin de fer qui menait
chez sa petite. Elle était en cheveux et en pantoufles ; mais elle n’y songeait
pas. Il fallait qu’elle vît son enfant, qu’elle le vît tout de suite. Après, elle
reviendrait. Elle pensa un moment au déjeuner de mademoiselle, puis
l’oublia. Tout à coup, à mi-chemin dans la rue, elle vit l’heure à l’horloge
d’un bureau de fiacres : elle se rappela qu’il n’y avait pas de départ à cee
heure-là. Elle retourna sur ses pas, se dit qu’elle allait bâcler le déjeuner, puis
qu’elle trouverait un prétexte pour être libre le reste de la journée. Mais le
déjeuner servi, elle ne trouva rien : elle avait la tête si pleine de son enfant
qu’elle ne put inventer un mensonge ; son imagination était stupide. Et puis,
si elle avait parlé, demandé, elle aurait éclaté ; elle se sentait sur les lèvres :
C’est pour voir ma petite ! La nuit, elle n’osa se sauver ; mademoiselle avait
été un peu souffrante la nuit précédente : elle avait peur qu’elle n’eût besoin
d’elle.
Le lendemain, quand elle entra chez mademoiselle avec une histoire
imaginée la nuit, toute prête à lui demander à sortir, mademoiselle lui dit, en
lisant la lere qu’elle lui avait remontée de chez le portier : – Ah ! c’est ma
vieille de Belleuse qui a besoin de toi toute la journée pour l’aider à ses
confitures… Allons, mes deux œufs, en poste, et décampe… Hein, quoi, ça te
chiffonne ?.. ’est-ce qu’il y a ?
— Moi ?.. mais pas du tout, eut la force de dire Germinie.
Tout ce long jour, elle le passa au feu des bassines, au ficèlement des
pots, dans la torture des gens que la vie cloue loin du mal de ceux qu’ils
aiment. Elle eut le déchirement des malheureux qui ne peuvent aller où sont
leurs inquiétudes, et creusant jusqu’au fond le désespoir de l’éloignement et
de l’incertitude, se figurent à toute minute qu’on va mourir sans eux.
En ne trouvant pas de lere le jeudi soir, pas de lere le vendredi
matin, elle se rassura. Si la petite allait plus mal, la nourrice lui aurait écrit.
La petite allait mieux ; elle se la figurait sauvée, guérie. Cela manque
toujours de mourir, et cela reprend si vite, les enfants ! Et puis la sienne était
forte. Elle se décida à aendre, patienter jusqu’au dimanche dont elle n’était
plus séparée que par quarante-huit heures, trompant le reste de ses craintes
avec les superstitions qui disent oui à l’espérance, se persuadant que sa fille
était « réchappée », parce que le matin la première personne qu’elle avait
rencontrée était un homme, parce qu’elle avait vu dans la rue un cheval
rouge, parce qu’elle avait deviné qu’un passant tournerait à telle rue, parce
qu’elle avait remonté un étage en tant d’enjambées.
Le samedi, dans la matinée, en entrant chez la mère Jupillon, elle la
trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une moe de beurre qu’elle
recouvrait d’un linge mouillé.
— Ah ! c’est vous, fit la mère Jupillon. Cee pauvre charbonnière !…
J’en pleure, tenez ! Elle sort d’ici… C’est que vous ne savez pas… Ils ne
peuvent se faire la figure propre dans leur état qu’avec du beurre… Et voilà
que son amour de petite fille… Elle est à la mort, vous savez, ce chéri
d’enfant… Ce que c’est que de nous ! Ah ! mon Dieu, oui… Eh bien ! elle lui
a dit comme ça tout à l’heure : Maman, je veux que tu me débarbouilles au
beurre, tout de suite… pour le bon Dieu… Hi ! hi !
Et la mère Jupillon se mit à sangloter.
Germinie s’était sauvée. De la journée elle ne put tenir en place. À tout
moment, elle montait dans sa chambre préparer les petites affaires qu’elle
voulait apporter à sa petite le lendemain, pour la mere « blanchement », lui
faire une petite toilee de ressuscitée. Comme elle redescendait le soir pour
aller coucher mademoiselle, Adèle lui remit une lere qu’elle avait trouvée
pour elle en bas.
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Chapitre 23
M
se déshabiller, quand
Germinie entra dans sa chambre, fît quelques pas, se laissa
tomber sur une chaise, et presque aussitôt, après deux ou trois
soupirs, longs, profonds, arrachés et douloureux, mademoiselle la
vit, se renversant et se tordant, rouler à bas de la chaise et tomber à terre.
Elle voulut la relever ; mais Germinie était agitée de mouvements convulsifs
si violents que la vieille femme fut obligée de laisser retomber sur le parquet
ce corps furieux dont tous les membres contractés et ramassés un moment
sur eux-mêmes se lançaient à droite, à gauche, au hasard, partaient avec le
bruit sec de la détente d’un ressort, jetaient à bas tout ce qu’ils cognaient.
Aux cris de mademoiselle sur le carré, une bonne courut chez un médecin
d’à côté qu’elle ne trouva pas ; quatre autres femmes de la maison aidèrent
mademoiselle à enlever Germinie et à la porter sur le lit de sa chambre, où
on l’étendit, après lui avoir coupé les lacets de son corset.
Les terribles secousses, les détentes nerveuses des membres, les craquements
de tendons avaient cessé ; mais sur le cou, sur la poitrine que découvrait la
robe dégrafée, passaient des mouvements ondulatoires pareils à des vagues
levées sous la peau et que l’on voyait courir jusqu’aux pieds, dans un
frémissement de jupe. La tête renversée, la figure rouge, les yeux pleins
d’une tendresse triste, de cee angoisse douce qu’ont les yeux des blessés, de
grosses veines se dessinant sous le menton, haletante et ne répondant pas
aux questions, Germinie portait les deux mains à sa gorge, à son cou, et les
égratignait ; elle semblait vouloir arracher de là la sensation de quelque
chose montant et descendant au dedans d’elle. Vainement on lui faisait
respirer de l’éther, boire de l’eau de fleur d’oranger : les ondes de douleur qui
passaient dans son corps continuaient à le parcourir ; et dans son visage
persistait cee même expression de douceur mélancolique et d’anxiété
sentimentale qui semblait mere une souffrance d’âme sur la souffrance de
chair de tous ses traits. Longtemps, tout parut blesser ses sens et les affecter
douloureusement, l’éclat de la lumière, le bruit des voix, le parfum des
choses. Enfin, au bout d’une heure, tout à coup des pleurs, un déluge
s’échappant de ses yeux, emportait la terrible crise. Ce ne fut plus qu’un
tressaillement de loin en loin, dans ce corps accablé, bientôt apaisé par la
lassitude, par un brisement général. Il fallut porter Germinie dans sa
chambre.
La lere que lui avait remise Adèle, était la nouvelle de la mort de sa
fille.
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Chapitre 24
A
crise, Germinie tomba dans un abrutissement
de douleur. Pendant des mois, elle resta insensible à tout ; pendant
des mois, envahie et remplie tout entière par la pensée du petit être
qui n’était plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant
comme elle avait porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa
chambre, elle tirait de la malle placée au pied de son lit le béguin et la
brassière de sa pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait ; elle les
étendait sur sa couverture ; elle restait des heures à pleurer dessus, à les
baiser, à leur parler, à leur dire les mots qui font causer le chagrin d’une
mère avec l’ombre d’une petite fille.
Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-même. Une voix lui
murmurait que, cet enfant vivant, elle était sauvée ; que cet enfant à aimer,
c’était sa Providence ; que tout ce qu’elle redoutait d’elle-même irait sur
cee tête et s’y sanctifierait, ses tendresses, ses élancements, ses ardeurs,
tous les feux de sa nature. Il lui semblait sentir d’avance son cœur de mère
apaiser et purifier son cœur de femme. Dans sa fille, elle voyait je ne sais
quoi de céleste qui la rachèterait et la guérirait, comme un petit ange de
délivrance, sorti de ses fautes pour la disputer et la reprendre aux influences
mauvaises qui la poursuivaient et dont elle se croyait parfois possédée.
and elle commença à sortir de ce premier anéantissement de son
désespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui
revenant, elle regarda autour d’elle avec des yeux qui voyaient, elle fut
réveillée de sa douleur par une amertume plus aiguë.
Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crémerie, et
trouvant qu’elle avait encore trop à faire malgré tout ce que faisait Germinie,
Mme Jupillon avait fait venir pour l’aider une nièce de son pays. C’était la
jeunesse de la campagne que cee petite, une femme où il y avait encore de
l’enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins de soleil, les lèvres comme
une chair de cerise, pleines, rondes et rouges, l’été de son pays dans le teint,
la chaleur de la santé dans le sang. Ardente et naïve, la jeune fille était allée,
aux premiers jours, vers son cousin, simplement, naturellement, par cee
pente d’un même âge qui fait chercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s’était
jetée au-devant de lui avec l’impudeur de l’innocence, une effronterie
candide, les libertés qu’apprennent les champs, la folie heureuse d’une riche
nature, toutes sortes d’audaces, d’ignorances, d’ingénuités hardies et de
coqueeries rustiques contre lesquelles la vanité de son cousin n’avait point
su se défendre. À côté de cee enfant, Germinie n’eut plus de repos. La
jeune fille la blessait à toutes les minutes, par sa présence, son contact, ses
caresses, tout ce qui avouait l’amour dans son corps amoureux. L’occupation
qu’elle avait de Jupillon, le service qui l’approchait de lui, les
émerveillements de provinciale qu’elle lui montrait, les demi-confidences
qu’elle laissait venir à ses lèvres, le jeune homme sorti, sa gaieté, ses
plaisanteries, sa bonne humeur bien portante, tout exaspérait Germinie, tout
soulevait en elle de sourdes colères ; tout blessait ce cœur entier et si jaloux
que les animaux mêmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu’un
qu’il aimait.
Elle n’osait parler à la mère Jupillon, lui dénoncer la petite, de peur de
se trahir ; mais toutes les fois qu’elle se trouvait seule avec Jupillon, elle
éclatait en récriminations, en plaintes, en querelles. Elle lui rappelait une
circonstance, un mot, quelque chose qu’il avait fait, dit, répondu, un rien
oublié par lui, et qui saignait toujours en elle. – Es-tu folle ? lui disait
Jupillon, une gamine !… – Une gamine, ça ?… laisse donc ! qu’elle a des yeux
que tous les hommes la regardent dans la rue !.. L’autre jour je suis sortie
avec elle… j’étais honteuse… Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons
été suivies tout le temps par un monsieur… – Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ?
Elle est jolie, voilà ! – Jolie ! jolie ! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme
coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la déchirait en paroles
enragées.
Souvent elle finissait par dire à Jupillon : – Tiens ! tu l’aimes ! – Eh
bien ! après ? répondait Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes, la
vue et le jeu de cee colère qu’il piquait avec des taquineries, l’amusement
de cee femme qu’il voyait, sous ses sarcasmes et son sang-froid, perdre à
demi la raison, s’égarer, trébucher dans un commencement de folie, donner
de la tête contre les murs.
À la suite de ces scènes, qui se répétaient, revenaient presque chaque
jour, une révolution se faisait dans ce caractère mobile, extrême et sans
milieu, dans cee âme où les violences se touchaient. Longuement
empoisonné, l’amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie se
meait à détester son amant, à chercher tout ce qui pouvait le lui faire
détester davantage. Et sa pensée revenant à sa fille, à la perte de son enfant,
à la cause de sa mort, elle se persuadait que c’était lui qui l’avait tuée. Elle
lui voyait des mains d’assassin. Elle le prenait en horreur, elle s’éloignait, se
sauvait de lui comme de la malédiction de sa vie, avec l’épouvante qu’on a
de quelqu’un qui est votre Malheur !
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Chapitre 25
U
, nuit où elle avait retourné en elle toutes ses
idées de désolation et de haine, entrant chez la crémière prendre
ses quatre sous de lait, Germinie trouva dans l’arrière-boutique
deux ou trois bonnes de la rue qui « tuaient le ver ». Aablées,
elles sirotaient des cancans et des liqueurs.
— Tiens ! dit Adèle, en frappant de son verre contre la table, te v’là déjà,
mademoiselle de Varandeuil ?
— ’est-ce que c’est que ça ? fit Germinie en prenant le verre d’Adèle.
J’en veux…
— T’as si soif que ça à ce matin ?… De l’eau-de-vie et de l’absinthe, rien
que ça !… le mélo de mon piou, tu sais bien ? le militaire… il ne buvait que
ça… C’est raide, hein ?
— Ah ! oui, dit Germinie avec le mouvement de lèvres et le plissement
d’yeux d’un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessert d’un
grand dîner.
— C’est bon tout de même… – Son cœur se levait. – Madame Jupillon…
la bouteille par ici… je paye.
Et elle jeta de l’argent sur la table. Au bout de trois verres, elle cria : –
Je suis paf ! Et elle partit d’un éclat de rire.
Mlle de Varandeuil avait été ce matin-là toucher son petit semestre de
rentes. and elle rentra à onze heures, elle sonna une fois, deux fois : rien
ne vint. Ah ! se dit-elle, elle sera descendue. Elle ouvrit avec sa clef, alla à sa
chambre, entra : les matelas et les draps de son lit en train d’être fait
retombaient jetés sur deux chaises ; et Germinie était étendue en travers de
la paillasse, dormant inerte, comme une masse, dans l’avachissement d’une
soudaine léthargie.
Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva d’un bond, passa sa main
sur ses yeux : – Hein ? fit-elle, comme si on l’appelait ; son regard rêvait.
— ’est-ce qu’il y a ? fit Mlle de Varandeuil effrayée. Tu es tombée ?
As-tu quelque chose ?
— Moi ! non, répondit Germinie, j’ai dormi… elle heure est-il ? Ce
n’est rien… Ah ! c’est bête…
Et elle se mit à fourrager la paillasse en tournant le dos à sa maîtresse
pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.
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Chapitre 26
U
, J s’habillait dans la chambre que lui
avait meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet
ébahissement d’orgueil qu’ont les yeux des mères du peuple devant
un fils qui se met en monsieur. – C’est que t’es mis comme le jeune
homme du premier ! lui dit-elle. On dirait son paletot… C’est pas pour dire,
mais le riche te va joliment, à toi…
Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.
— Tu vas en faire, de ces malheureuses ! reprit la mère Jupillon, et
donnant à sa voix un ton d’insinuation caressante : – Dis donc, bibi, que je
te dise, grand mauvais sujet : les jeunesses qui fautent, tant pis pour elles !
ça les regarde, c’est leur affaire… Tu es un homme, n’est-ce pas ?… t’as l’âge,
t’as le physique, t’as tout… Moi je peux pas toujours te tenir à l’aache…
Alors, que je m’ai dit, autant l’une que l’autre… Va pour celle-là… Et j’ai fait
celle qui ne voit rien… Eh bien ! oui, pour Germinie… Comme t’avais là ton
agrément… Ça t’empêchait de manger ton argent avec de mauvaises
femmes… et puis je n’y voyais pas d’inconvénients à cee fille, jusqu’à
maintenant… Mais c’est plus ça à c’t’heure… Ils font des histoires dans le
quartier… un tas d’horreurs qu’ils disent sur nous… Des vipères, quoi !…
Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien… and on a été honnête
toute sa vie, Dieu merci !… Mais on ne sait jamais ce qui retourne :
mademoiselle n’aurait qu’à mere le nez dans les affaires de sa bonne… Moi
d’abord la justice, rien que l’idée, ça me retourne les sens… ’est-ce que tu
dis de ça, hein, bibi ?
— Dame, maman… ce que tu voudras.
— Ah ! je savais bien que tu l’aimais, ta bonne chérie de maman ! fit en
l’embrassant la monstrueuse femme. – Eh bien ! invite-la à dîner ce soir… Tu
monteras deux bouteilles de notre Lunel… du deux francs… de celui qui
tape… Et qu’elle vienne sûr… Fais-lui des yeux… qu’elle croie que c’est
aujourd’hui le grand jour… Mets tes beaux gants : tu seras plus révérend…
Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie,
tout espérante, la tête remplie de rêves par l’air de mystère mis par Jupillon
à l’invitation de sa mère. L’on dîna, l’on but, l’on rit. La mère Jupillon
commença à laisser tomber des regards émus, mouillés, noyés sur le couple
assis en face d’elle. Au café, elle dit, comme pour rester seule avec
Germinie : – Bibi, tu sais que tu as une course à faire ce soir…
Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites gorgées,
tourna alors vers Germinie le visage d’une mère qui demande le secret d’une
fille, et enveloppe d’avance sa confession du pardon de ses indulgences. Un
instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses, l’une aendant que
l’autre parlât, l’autre ayant le cri de son cœur au bord de ses lèvres. Tout à
coup Germinie s’élança de sa chaise et se précipita dans les bras de la grosse
femme : – Si vous saviez, Mme Jupillon !…
Elle parlait, pleurait, embrassait. – Oh ! vous ne m’en voudrez pas !…
Eh bien ! oui, je l’aime… j’en ai eu un enfant… C’est vrai, je l’aime… Voilà
trois ans…
À chaque mot, la figure de Mme Jupillon s’était refroidie et glacée. Elle
écarta sèchement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un accent de
lamentation et de désolation désespérée, elle se mit à dire comme une
personne qui suffoque : – Oh ! mon Dieu !… vous !… me dire des choses
comme ça !… à moi !… à sa mère !… en face ! Mon Dieu, faut-il !… Mon
fils… un enfant… un innocent d’enfant ! Vous avez eu le front de me le
débaucher !… Et vous me dites encore que c’est vous ! Non, ce n’est pas Dieu
possible !… Moi qui avais si confiance… C’est à ne plus pouvoir vivre… Il n’y
a donc plus de sûreté en ce monde !… Ah ! mademoiselle, tout de même, je
n’aurais jamais cru ça de vous !… Bon ! voilà des choses qui me tournent…
Ah ! tenez, ça me fait une révolution… je me connais, je suis capable d’en
faire une maladie !
— Madame Jupillon ! madame Jupillon ! murmurait d’un ton
d’imploration Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise
où elle était retombée. Je vous demande pardon… Ç’a été plus fort que moi…
Et puis je pensais… j’avais cru…
— Vous aviez cru !… Ah ! mon Dieu, vous aviez cru ! ’est-ce que
vous aviez cru ? Vous la femme de mon fils, n’est-ce pas ? Ah ! Seigneur
Dieu ! c’est-il possible, ma pauvre enfant ?
Et prenant, à mesure qu’elle lançait à Germinie de ces mots qui font
plaie, une voix plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon reprit : –
Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison… ’est-ce que j’ai toujours
dit ? e ça serait à faire, si vous aviez dix ans de moins sur votre naissance.
Voyons, votre date, c’est 1820 que vous m’avez dit… et nous voilà en 49…
Vous marchez sur vos trente ans, savez-vous, ma brave enfant… Tenez ! ça
me fait mal de vous dire ça… Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine…
Mais il n’y a qu’à vous voir, ma pauvre demoiselle… e voulez-vous ? C’est
l’âge… Vos cheveux… on merait un doigt dans votre raie…
— Mais, dit Germinie en qui une noire colère commençait à gronder, ce
qu’il me doit, votre fils ?… Mon argent ? L’argent que j’ai retiré de la caisse
d’épargne, l’argent que j’ai emprunté pour lui, l’argent que j’ai…
— Ah ! de l’argent ? il vous doit ? Ah ! oui, ce que vous lui avez prêté
pour commencer à travailler… Eh bien ! v’la-t-il pas ! Est-ce que vous croyez
avoir affaire à des voleurs ? Est-ce qu’on a envie de vous le nier, votre
argent, quoiqu’il n’y ait pas de papier… à preuve que l’autre jour… ça me
revient… cet honnête homme d’enfant voulait faire l’écrit de ça, au cas qu’il
viendrait à mourir… Mais tout de suite, on est des filous, voilà, ça ne fait pas
un pli ! Ah ! mon Dieu, si c’est la peine de vivre dans un temps comme ça !
Ah ! je suis bien punie de m’être aachée à vous ! Mais tenez, voilà que j’y
vois clair à présent… Ah ! vous êtes politique, vous !… Vous avez voulu vous
payer mon fils, et pour toute la vie !… Excusez ! Ah ! bien merci… C’est
moins cher de vous le rendre, votre argent… Le reste d’un garçon de café !…
mon pauvre cher enfant !… Dieu l’en préserve !
Germinie avait arraché de la patère son châle et son chapeau. Elle était
dehors.
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Chapitre 27
M
son grand fauteuil au coin de la
cheminée où dormait toujours un peu de braise sous les cendres.
Son serre-tête noir, abaissé sur les rides de son front, lui
descendait presque jusqu’aux yeux. Sa robe noire, en forme de
fourreau, laissait pointer ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son
corps et tombait tout droit de ses genoux. Un petit châle noir croisé était
noué derrière son dos à la façon des petites filles. Elle avait posé sur ses
cuisses ses mains retournées et à demi ouvertes, de pauvres mains de vieille
femme, gauches et raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des doigts
par la goue. Enfoncée dans la pose fléchie et cassée qui fait soulever la tête
aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait ramassée et comme
enterrée dans tout ce noir d’où ne sortaient que son visage jauni par la bile
des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude de son regard brun. À la voir, à
voir ces yeux vivants et gais, ce corps misérable, cee robe de pauvreté, cee
noblesse à porter l’âge en tous ses deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-
Ménages.
Germinie était à côté d’elle. La vieille demoiselle se mit à lui dire : – Il y est
toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie ?
— Oui, mademoiselle.
— Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil après un silence, sais-tu
que quand on est né dans un des plus beaux hôtels de la rue Royale… qu’on
a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais… qu’on a dû avoir pour
campagne le château de Clichy-la-Garenne… qu’il fallait deux domestiques
pour porter le plat d’argent sur lequel on servait le rôti chez votre grand-
mère… sais-tu qu’il faut encore pas mal de philosophie, – et mademoiselle se
passa avec difficulté une main sur les épaules, – pour se voir finir ici… dans
ce diable de nid à rhumatismes où, malgré tous les bourrelets du monde, il
vous passe de ces gueux de courants d’air… C’est cela, ranime un peu le
feu…
Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant la cheminée,
les lui meant, en riant, sous le nez : – Sais-tu qu’il en faut pas mal de cee
philosophie-là… pour porter des bas percés !… Bête ! ce n’est pas pour te
gronder ; je sais bien, tu ne peux tout faire… Par exemple, tu pourrais bien
faire venir une femme pour raccommoder… Ce n’est pas bien difficile…
Pourquoi ne dis-tu pas à cee petite qui est venue l’année dernière ? Elle
avait une figure qui me revenait.
— Oh ! elle était noire comme une taupe, mademoiselle.
— Bon ! j’étais sûre… Toi d’abord, tu ne trouves jamais personne de
bien… Ce n’est pas vrai ça ? Mais est-ce que ce n’était pas une nièce à la
mère Jupillon ? On pourrait la prendre un jour… deux jours par semaine…
— Jamais cee traînée-là ne remera les pieds ici.
— Allons, encore des histoires ! Tu es étonnante toi pour adorer les
gens, et puis ne plus pouvoir les voir… ’est-ce qu’elle t’a fait ?
— C’est une perdue, je vous dis.
— Bah ! qu’est-ce que ça fait à mon linge !
— Mais, mademoiselle…
— Eh bien ! trouves-m’en une autre… Je n’y tiens pas à celle-là… Mais
trouves-m’en une.
— Oh ! les femmes qu’on fait venir ne travaillent pas… Je vous
raccommoderai, moi… Il n’y a besoin de personne.
— Toi ?… Oh ! si nous comptons sur ton aiguille !… dit gaiement
mademoiselle ; et puis est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le
temps…
— Madame Jupillon ?… Ah ! pour la poussière que je ferai maintenant
chez elle !…
— Bah ! Comment ? Elle aussi ! la voilà dans les lanlaire ?… Oh ! oh !
Dépêche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu ! nous allons avoir de vilains jours !
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Chapitre 28
L
’ dut assurer à Mlle de Varandeuil une part
de paradis. Elle eut à subir tous les contrecoups du chagrin de sa
bonne, le tourment de ses nerfs, la vengeance de ses humeurs
contrariées, aigries, et où les approches du printemps allaient
bientôt mere cee espèce de folie méchante que donnent aux sensibilités
maladives la saison critique, le travail de la nature, la fécondation inquiète et
irritante de l’été.
Germinie se mit à avoir des yeux essuyés qui ne pleuraient plus, mais qui
avaient pleuré. Elle eut un éternel : – Je n’ai rien, mademoiselle, – dit de
cee voix sourde qui étouffe un secret. Elle prit des poses muees et
désolées, des aitudes d’enterrement, de ces airs avec lesquels le corps d’une
femme dégage de la tristesse et fait un ennui de son ombre. Avec sa figure,
son regard, sa bouche, les plis de sa robe, sa présence, avec le bruit qu’elle
faisait en travaillant dans la pièce à côté, avec son silence même, elle
enveloppait mademoiselle du désespoir de sa personne. Au moindre mot, elle
se hérissait. Mademoiselle ne pouvait plus lui adresser une observation, lui
demander la moindre chose, témoigner une volonté, un désir : tout était pris
par elle comme un reproche. Elle avait là-dessus des sorties farouches. Elle
grognait en pleurant : – Ah ! je suis bien malheureuse ! Je vois bien que
mademoiselle ne m’aime plus ! Sa grippe contre les gens trouvait des
bougonnements sublimes : – Elle vient toujours quand il pleut, celle-là !
disait-elle, pour un peu de croe laissé sur le tapis par Mme de Belleuse. La
semaine du jour de l’an, cee semaine où tout ce qui restait de parents et
d’alliés à Mlle de Varandeuil montait sans exception, les plus riches comme
les plus pauvres, ses cinq étages, et aendait à sa porte, sur le carré, pour se
relayer sur les six chaises de sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise
humeur, de remarques impertinentes, de plaintes maussades. À tout
moment, forgeant des torts à sa maîtresse, elle la punissait par un mutisme
que rien ne pouvait rompre. Alors c’étaient des rages d’ouvrage. Tout autour
d’elle, mademoiselle entendait à travers les cloisons des coups de balai et de
plumeau furieux, des froements, des baements saccadés, le travail
nerveux de la domestique qui semble dire en malmenant les meubles : – Eh
bien, on le fait ton ouvrage !
Les vieilles gens sont patients avec les anciens domestiques. L’habitude,
la volonté qui s’éteint, l’horreur du changement, la crainte des nouveaux
visages, tout les dispose à des faiblesses, à des concessions, à des lâchetés.
Malgré sa vivacité, sa facilité à s’emporter, à éclater, à jeter feu et flamme,
mademoiselle ne disait rien. Elle avait l’air de ne rien voir. Elle faisait
semblant de lire quand Germinie entrait. Elle aendait, racoquinée dans son
fauteuil, que l’humeur de sa bonne se passât ou crevât. Elle baissait le dos
sous l’orage ; elle n’avait contre sa bonne, ni un mot, ni une pensée
d’amertume. Elle la plaignait seulement, pour la faire autant souffrir.
C’est que Germinie n’était pas une bonne pour Mlle de Varandeuil, elle
était le Dévouement qui devait lui fermer les yeux. Cee vieille femme
isolée et oubliée par la mort, seule au bout de sa vie, traînant ses affections
de tombe en tombe, avait trouvé sa dernière amie dans sa domestique. Elle
avait mis son cœur sur elle comme sur une fille d’adoption, et elle était
malheureuse surtout de ne pouvoir la consoler. D’ailleurs, par instants, du
fond de ses mélancolies sombres et de ses humeurs mauvaises, Germinie lui
revenait et se jetait à genoux devant sa bonté. Tout à coup, pour un rayon de
soleil, pour une chanson de mendiant, pour un de ces riens qui passent dans
l’air et détendent l’âme, elle fondait en larmes et en tendresses ; c’étaient des
effusions brûlantes, un bonheur d’embrasser, comme une joie de revivre qui
effaçait tout. D’autres fois, c’était pour un bobo de mademoiselle ; la vieille
bonne se retrouvait aussitôt avec le sourire de son visage et la douceur de ses
mains. elquefois, dans ces moments-là, mademoiselle lui disait : –
Voyons, ma fille… tu as quelque chose… Voyons, dis ? Et Germinie
répondait : – Non, mademoiselle, c’est le temps… – Le temps ! répétait
mademoiselle d’un air de doute, le temps…
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Chapitre 29
P
mars, la mère et le fils Jupillon causaient, au coin
du poêle de leur arrière-boutique.
Jupillon venait de tomber au sort. L’argent que la mère avait mis de
côté pour le racheter avait été mangé par six mois de mauvaises
affaires, par des crédits à des lorees de la rue, qui avaient mis un beau
matin la clef sous le paillasson de leur porte. Lui-même, en mauvaises
affaires, était sous le coup d’une saisie. Dans la journée, il était allé
demander à un ancien patron de lui avancer de quoi s’acheter un homme.
Mais le vieux parfumeur ne lui pardonnait pas de l’avoir quié et de s’être
établi : il avait refusé net.
La mère Jupillon désolée se lamentait en larmoyant. Elle répétait le numéro
tiré par son fils : – Vingt-deux ! vingt-deux !… Et elle disait : – Je t’avais
pourtant cousu dans ton paletot une araignée noire, velouteuse, avec sa
toile !… Ah ! j’aurais bien plutôt dû faire comme on m’avait dit, te mere
ton béguin avec lequel on t’a baptisé… Ah ! le bon Dieu n’est pas juste !… Et
le fils de la fruitière qui en a eu un de bon !… Soyez donc honnête !… Et ces
deux coquines du 18 qui lèvent justement le pied avec mon argent !… Je
crois bien qu’elles m’en donnaient de ces poignées de main… Elles me refont
de plus de sept cents francs, sais-tu ? Et la moricaude d’en face… et cee
affreuse petite qui avait le front de manger des pots de fraises de vingt
francs… ce qu’elles m’en emportent encore, celles-là ! Mais va, tu n’es pas
encore parti, tout de même… Je vendrai plutôt la crémerie… je me remerai
en service, je ferai la cuisine, je ferai des ménages, je ferai tout !… Pour toi,
mais je tirerais de l’argent d’un caillou !
Jupillon fumait et laissait dire sa mère. and elle eut fini : – Assez
causé ! maman… tout ça, c’est des mots, fit-il. Tu te tourmentes la digestion,
ce n’est pas la peine… Tu n’as besoin de rien vendre… t’as pas besoin de te
fouler… je me rachèterai et sans que ça te coûte un sou, veux-tu parier ?
— Jésus ! fit Mme Jupillon.
— J’ai mon idée.
Et après un silence, Jupillon reprit : Je n’ai pas voulu te contrarier, à
cause de Germinie… tu sais, lors des histoires… t’as cru qu’il était temps de
me la casser avec elle… qu’elle nous ferait des affaires… et tu l’as flanquée à
la porte, raide… Moi, ce n’était pas mon plan… je trouvais qu’elle n’était pas
si mauvaise que cela pour le beurre de la maison… Mais enfin, t’as cru bien
faire… Et puis, peut-être, au fait, tu as bien fait : au lieu de la calmer, tu l’as
chauffée pour moi… mais chauffée… je l’ai rencontrée une ou deux fois…
elle est d’un changé… Elle sèche, quoi !
— Mais tu sais bien, elle n’a plus le sou…
— À elle, je ne dis pas… Mais què que ça fait ? Elle trouvera… Elle est
encore bonne pour 2,300 balles, va !
— Et si tu es compromis ?
— Oh ! elle ne les volera pas…
— Savoir !
— Eh bien ! ça ne sera qu’à sa maîtresse… Est-ce que tu crois que sa
Mademoiselle la fera pincer pour ça ? Elle la chassera, et puis ça restera là…
Nous lui conseillerons de prendre l’air d’un autre quartier… voilà… et nous
ne la verrons plus… Mais ce serait trop bête qu’elle vole… Elle s’arrangera,
elle cherchera, elle se retournera… je ne sais pas comment, par exemple,
mais tu comprends, ça la regarde. C’est le moment de montrer ses talents…
Au fait, tu ne sais pas, on dit que sa vieille est souffrante… Si elle venait à
s’en aller, cee bonne demoiselle, et qu’elle lui laisse tout le bibelot, comme
ça court dans le quartier… hein ? m’man, ça serait encore pas mal bête de
l’avoir envoyée à la balançoire ? Il faut mere des gants, vois-tu, m’man,
quand c’est des personnes auxquelles il peut tomber comme ça quatre ou
cinq mille livres de rente sur le casaquin…
— Ah ! mon Dieu… qu’est-ce que tu me dis ! Mais après la scène que je
lui ai faite… oh ! non, elle ne voudra jamais revenir ici.
— Eh bien ! moi je te la ramènerai… et pas plus tard que ce soir, fit
Jupillon en se levant, et roulant une cigaree entre les doigts : – Tu sais, dit-
il à sa mère, pas d’excuses, c’est inutile… Et de la froideur… Aie l’air de la
recevoir seulement pour moi, par faiblesse… On ne sait pas ce qui peut
arriver : faut toujours se garder à carreau.
q
Chapitre 30
J
long en large, sur le trooir, devant la
maison de Germinie, quand Germinie sortit.
— Bonsoir, Germinie, lui dit-il dans le dos.
Elle se retourna comme sous un coup, et fit instinctivement en avant,
sans lui répondre, deux ou trois pas qui se sauvaient.
— Germinie !
Jupillon ne lui dit que cela, sans bouger, sans la suivre. Elle revint à lui
comme une bête ramenée à la main et dont on retire la corde.
— oi ? fit-elle. C’est-il encore de l’argent, hein ?… ou des soises de
ta mère à me dire ?
— Non, c’est que je m’en vais, lui dit Jupillon d’un air sérieux. Je suis
tombé au sort… et je pars.
— Tu pars ? dit-elle. Ses idées avaient l’air de n’être pas éveillées.
— Tiens, Germinie, reprit Jupillon… Je t’ai fait de la peine… Je n’ai pas
été gentil avec toi… je sais bien… Il y a eu un peu de ma cousine… ’est-ce
que tu veux ?…
— Tu pars ? reprit Germinie en lui prenant le bras. Ne mens pas… tu
pars ?
— Puisque je te dis qu’oui… et que c’est vrai… Je n’aends plus que ma
feuille de route… Il faut plus de deux mille francs pour un homme cee
année… On dit qu’il va y avoir la guerre : enfin, c’est une chance…
Et, tout en parlant, il faisait descendre la rue à Germinie.
— Où me mènes-tu ? lui dit-elle.
— Chez m’man donc… pour qu’on se raccommode toutes les deux, et
que ça finisse, les histoires…
— Après ce qu’elle m’a dit ? Jamais !
Et Germinie repoussa le bras de Jupillon.
— Alors, si c’est comme ça, adieu…
Et Jupillon leva sa casquee.
— Faudra-t-il que je t’écrive du régiment ?
Germinie eut un instant de silence, un moment d’hésitation. Puis
brusquement : – Marchons, dit-elle, et faisant signe à Jupillon de marcher à
côté d’elle, elle remonta la rue.
Tous deux se mirent à aller à côté l’un de l’autre, sans rien se dire. Ils
arrivèrent à une route pavée qui se reculait et s’allongeait éternellement
entre deux lignes de réverbères, entre deux rangées d’arbres tortillés jetant
au ciel une poignée de branches sèches et plaquant à de grands murs plats
leur ombre immobile et maigre. Là, sous le ciel aigu et glacé d’une
réverbération de neige, ils marchaient longtemps, s’enfonçant dans le vague,
l’infini, l’inconnu d’une rue qui suit toujours le même mur, les mêmes
arbres, les mêmes réverbères, et conduit toujours à la même nuit. L’air
humide et chargé qu’ils respiraient sentait le sucre, le suif et la charogne. Par
moments, il leur passait comme un flamboiement devant les yeux : c’était
une tapissière dont la lanterne donnait sur des bestiaux éventrés et des
carrés de viande saignante jetés sur la croupe d’un cheval blanc : ce feu sur
ces chairs, dans l’obscurité, ruisselait en incendie de pourpre, en fournaise de
sang.
— Eh bien ! as-tu fait tes réflexions ? fit Jupillon. Ce n’est pas gai, sais-
tu ? ta petite avenue Trudaine.
— Marchons, répondit Germinie.
Et elle recommença, sans parler, sa marche saccadée, violente, agitée de
tous les tumultes de son âme. Ses pensées passaient dans ses gestes.
L’égarement venait à son pas, la folie à ses mains. Par moments, elle avait,
derrière elle, l’ombre d’une femme de la Salpêtrière. Deux ou trois passants
s’arrêtèrent un instant, la regardèrent, puis, comme ils étaient de Paris,
passèrent.
Tout à coup elle s’arrêta, et faisant un geste de résolution désespérée : –
Ah ! mon Dieu, une épingle de plus dans la pelote, fit-elle. – Allons !
Et elle prit le bras de Jupillon.
— Oh ! je sais bien, lui dit Jupillon quand ils furent près de la crémerie,
ma mère n’a pas été juste pour toi. Vois-tu, elle a été trop honnête toute sa
vie, cee femme… Elle ne sait pas, elle ne comprend pas… Et puis, tiens, je
vais te dire, moi, le fond de tout : c’est qu’elle m’aime tant qu’elle est jalouse
des femmes qui m’aiment… Entre donc, va !
Et il la poussa dans les bras de Mme Jupillon qui l’embrassa, lui
marmoa quelques paroles de regret, et se dépêcha de pleurer pour se tirer
d’embarras et faire la scène plus aendrissante.
Tout ce soir-là, Germinie resta les yeux fixés sur Jupillon, l’effrayant
presque avec son regard.
— Allons, lui dit-il en la reconduisant, ne sois donc pas bonnet de nuit
comme ça… Il faut une philosophie en ce monde… Eh bien ! me voilà
soldat… voilà tout ! On n’en revient pas toujours, c’est vrai… Mais enfin…
Tiens ! je veux que nous nous amusions, les quinze jours qui me restent…
parce que c’est autant de pris… et que si je ne reviens pas… Eh bien ! je
t’aurai au moins laissé sur un bon souvenir de moi…
Germinie ne répondit rien.
q
Chapitre 31
D
, G ne remit pas les pieds dans la boutique.
Les Jupillon, ne la voyant pas revenir, commençaient à désespérer.
Enfin, un soir, sur les dix heures et demie, elle poussa la porte,
entra sans dire bonjour ni bonsoir, alla à la petite table où étaient
assis la mère et le fils à demi sommeillants, posa sous sa main, fermée avec
un serrement de griffe, un vieux morceau de toile qui sonna.
— Voilà ! fit-elle.
Et lâchant les coins du morceau de toile, elle répandit ce qui était
dedans : il coula sur la table de gras billets de banque recollés par derrière,
raachés avec des épingles, de vieux louis à l’or verdi, des pièces de cent
sous toutes noires, des pièces de quarante sous, des pièces de dix sous, de
l’argent de pauvre, de l’argent de travail, de l’argent de tirelire, de l’argent
sali par des mains sales, fatigué dans le porte-monnaie de cuir, usé dans le
comptoir plein de sous, – de l’argent sentant la sueur. Un moment, elle
regarda tout ce qui était étalé comme pour se convaincre les yeux ; puis avec
une voix triste et douce, la voix de son sacrifice, elle dit simplement à Mme
Jupillon :
— Ça y est… C’est les deux mille trois cents francs… pour qu’il se
rachète…
— Ah ! ma bonne Germinie ! fit la grosse femme en suffoquant sous
une première émotion ; et elle se jeta au cou de Germinie qui se laissa
embrasser. Oh ! vous allez prendre quelque chose avec nous, une tasse de
café…
— Non, merci, dit Germinie, je suis rompue… Dame ! j’ai eu à courir,
allez, pour les trouver… Je vais me coucher… Une autre fois…
Et elle sortit.
Elle avait eu « à courir », comme elle disait, pour rassembler une
pareille somme, réaliser cee chose impossible : trouver deux mille trois
cents francs, deux mille trois cents francs dont elle n’avait pas les premiers
cinq francs ! Elle les avait quêtés, mendiés, arrachés pièce à pièce, presque
sou à sou. Elle les avait ramassés, graés ici et là, sur les uns, sur les autres,
par emprunts de deux cents, de cent francs, de cinquante francs, de vingt
francs, de ce qu’on avait voulu. Elle avait emprunté à son portier, à son
épicier, à sa fruitière, à sa marchande de volaille, à sa blanchisseuse ; elle
avait emprunté aux fournisseurs du quartier, aux fournisseurs des quartiers
qu’elle avait d’abord habités avec mademoiselle. Elle avait fait entrer dans la
somme tous les argents, jusqu’à la misérable monnaie de son porteur d’eau.
Elle avait quémandé partout, extorqué humblement, prié, supplié, inventé
des histoires, dévoré la honte de mentir et de voir qu’on ne la croyait pas.
L’humiliation d’avouer qu’elle n’avait pas d’argent placé, comme on le
croyait et comme par orgueil elle le laissait croire, la commisération de gens
qu’elle méprisait, les refus, les aumônes, elle avait tout subi, essuyé ce qu’elle
n’aurait pas essuyé pour trouver du pain, et non une fois auprès d’une
personne, mais auprès de trente, de quarante, auprès de tous ceux qui lui
avaient donné ou dont elle avait espéré quelque chose.
Enfin cet argent, elle l’avait réuni ; mais il était son maître et la
possédait pour toujours. Elle appartenait aux obligations qu’elle avait aux
gens, au service que lui avaient rendu ses fournisseurs en sachant bien ce
qu’ils faisaient. Elle appartenait à sa dee, à ce qu’elle aurait à payer chaque
année. Elle le savait ; elle savait que tous ses gages y passeraient, qu’avec les
arrangements usuraires laissés par elle au gré de ses créanciers, les
reconnaissances exigées par eux, les trois cents francs de mademoiselle ne
feraient guère que payer les intérêts des deux mille trois cents francs de son
emprunt. Elle savait qu’elle devrait, qu’elle devrait toujours, qu’elle était à
jamais vouée aux privations, à la gêne, à tous les retranchements de
l’entretien, de la toilee. Sur les Jupillon, elle n’avait pas beaucoup plus
d’illusions que sur son avenir. Son argent avec eux était perdu, elle en avait
le pressentiment. Elle n’avait pas même fait le calcul que ce sacrifice
toucherait le jeune homme. Elle avait agi d’un premier mouvement. On lui
aurait dit de mourir pour qu’il ne partît pas, qu’elle fût morte. L’idée de le
voir militaire, cee idée du champ de bataille, du canon, des blessés, devant
laquelle, de terreur, la femme ferme les yeux, l’avait décidée à faire plus que
mourir : à vendre sa vie pour cet homme, signer pour lui sa misère
éternelle !
q
Chapitre 32
C
’ des désordres nerveux de l’organisme de
dérégler les joies et les peines humaines, de leur ôter la proportion
et l’équilibre, et de les pousser à l’extrémité de leur excès. Il semble
que, sous l’influence de cee maladie d’impressionnabilité, les
sensations aiguisées, raffinées, spiritualisées, dépassent leur mesure et leur
limite naturelles, aeignent au-delà d’elles-mêmes, et meent une sorte
d’infini dans la jouissance et la souffrance de la créature. Maintenant les
rares joies qu’avait encore Germinie étaient des joies folles, des joies dont
elle sortait ivre et avec les caractères physiques de l’ivresse. – Mais, ma fille,
ne pouvait s’empêcher de lui dire Mademoiselle, on croirait que tu es grise. –
Pour une fois qu’on s’amuse, répondait Germinie, mademoiselle vous le fait
bien payer. Et quand elle retombait dans ses peines, dans ses chagrins, dans
ses inquiétudes, c’était une désolation plus intense encore, plus furieuse et
délirante que sa gaieté.
Le moment était arrivé où la terrible vérité, entrevue, puis voilée par des
illusions dernières, finissait par apparaître à Germinie. Elle voyait qu’elle
n’avait pu aacher Jupillon par le dévouement de son amour, le
dépouillement de tout ce qu’elle avait, tous ces sacrifices d’argent qui
engageaient sa vie dans l’embarras et les transes d’une dee impossible à
payer. Elle sentait qu’il lui apportait à regret son amour, un amour où il
meait l’humiliation d’une charité. and elle lui avait annoncé qu’elle était
une seconde fois grosse, cet homme, qu’elle allait faire encore père, lui avait
dit : Eh bien ! c’est amusant les femmes comme toi ! toujours pleine ou
fraîche vide alors !… Il lui venait les idées, les soupçons qui viennent au
véritable amour quand on le trompe, les pressentiments de cœur qui disent
aux femmes qu’elles ne sont plus seules à posséder leur amant, et qu’il y en a
une autre parce qu’il doit y en avoir une autre.
Elle ne se plaignait plus, elle ne pleurait plus, elle ne récriminait plus.
Elle renonçait à une lue avec cet homme armé de froideur, qui savait si
bien, avec ses ironies glacées de voyou, outrager sa passion, sa déraison, ses
folies de tendresse. Et elle se meait à aendre dans une angoisse résignée,
quoi ? Elle ne savait : peut-être qu’il ne voulût plus d’elle !
Navrée et silencieuse, elle épiait Jupillon ; elle le gueait, elle le
surveillait ; elle essayait de le faire parler, en jetant des mots dans ses
distractions. Elle tournait autour de lui, ne voyait, ne saisissait, ne surprenait
rien, et cependant elle restait persuadée qu’il y avait quelque chose et que ce
qu’elle craignait était vrai : elle sentait une femme dans l’air.
Un matin, comme elle était descendue de meilleure heure qu’à son
habitude, elle l’aperçut à quelques pas devant elle sur le trooir. Il était
habillé ; il se regardait en marchant. De temps en temps, pour voir le vernis
de ses boes, il levait un peu le bas de son pantalon. Elle se mit à le suivre. Il
allait tout droit sans se retourner. Elle arriva derrière lui à la place Bréda. Il y
avait sur la place, à côté de la station de voitures, une femme qui se
promenait. Germinie ne la voyait que de dos. Jupillon alla à elle, la femme se
retourna : c’était sa cousine. Ils se mirent à marcher à côté l’un de l’autre,
allant et revenant sur la place ; puis par la rue Bréda ils se dirigèrent vers la
rue de Navarin. Là, la jeune fille prit le bras de Jupillon, ne s’appuya pas
d’abord, puis peu à peu, à mesure qu’ils allaient, elle s’inclina avec le
mouvement d’une branche qu’on fait plier et se laissa aller à lui. Ils
marchaient lentement, si lentement, que Germinie était parfois forcée de
s’arrêter pour ne pas être trop près d’eux. Ils montèrent la rue des Martyrs,
traversèrent la rue de la Tour-d’Auvergne, descendirent la rue Montholon.
Jupillon parlait ; la cousine ne disait rien, écoutait Jupillon, et, distraite
comme une femme qui respire un bouquet, allait en jetant de côté de temps
en temps un petit regard vague, un petit coup d’œil d’enfant qui a peur.
Arrivés à la rue Lamartine devant le passage des Deux-Sœurs, ils
tournèrent sur eux-mêmes ; Germinie n’eut que le temps de se jeter dans
une porte d’allée. Ils passèrent sans la voir. La petite était sérieuse et
paresseuse à marcher. Jupillon lui parlait dans le cou. Un moment ils
s’arrêtèrent : Jupillon faisait de grands gestes ; la jeune fille regardait
fixement le pavé. Germinie crut qu’ils allaient se quier ; mais ils se
remirent à marcher ensemble et firent quatre ou cinq tours, revenant et
repassant devant le passage. À la fin, ils y entrèrent. Germinie s’élança de sa
cachee, bondit sur leurs pas. De la grille du passage elle vit un bout de robe
disparaître dans la porte d’un petit hôtel meublé, à côté d’une boutique de
liquoriste. Elle courut à cee porte, regarda dans l’escalier, ne vit plus rien…
Alors tout son sang lui monta à la tête avec une idée, une seule idée que
répétait sa bouche idiote : Du vitriol !… du vitriol !… du vitriol ! Et sa pensée
devenant instantanément l’action même de sa pensée, son délire la
transportant tout à coup dans son crime, elle montait l’escalier avec la
bouteille bien cachée sous son châle ; elle frappait à la porte très fort, et
toujours… On finissait par venir ; il entrebâillait la porte… Elle ne lui disait
ni son nom, ni rien… Elle passait sans s’occuper de lui… Elle était forte à le
tuer ! et elle allait au lit, à elle ! Elle lui prenait le bras, elle lui disait : Oui,
c’est moi… en voilà pour ta vie ! Et sur sa figure, sur sa gorge, sur sa peau,
sur tout ce qu’elle avait de jeune et d’orgueilleux, de beau pour l’amour,
Germinie voyait le vitriol marquer, brûler, creuser, bouillonner, faire quelque
chose d’horrible qui l’inondait de joie ! La bouteille était vide, et elle riait !…
Et, dans son affreux rêve, son corps aussi rêvant, ses pieds se mirent à
marcher. Son pas alla devant elle, descendit le passage, prit la rue, la mena
chez un épicier. Il y avait dix minutes qu’elle était là plantée devant le
comptoir, avec des yeux qui n’y voyaient pas, les yeux vides et perdus de
quelqu’un qui va assassiner. – Voyons, qu’est-ce que vous demandez ? lui dit
l’épicière impatientée, presque effrayée de cee femme qui ne bougeait pas.
— Ce que je demande ?… fit Germinie. Elle était si pleine et si possédée
de ce qu’elle voulait, qu’elle avait cru demander du vitriol. – Ce que je
demande ?… Elle se passa la main sur son front. – Ah ! tiens, je ne sais
plus…
Et elle sortit en trébuchant de la boutique.
q
Chapitre 33
D
cee vie, où elle souffrait mort et passion,
Germinie, cherchant à étourdir les horreurs de sa pensée, était
revenue au verre qu’elle avait pris un matin des mains d’Adèle et
qui lui avait donné toute une journée d’oubli. De ce jour, elle avait
bu. Elle avait bu à ces petites lichades matinales des bonnes de femmes
entretenues. Elle avait bu avec l’une, elle avait bu avec l’autre. Elle avait bu
avec des hommes qui venaient déjeuner chez la crémière ; elle avait bu avec
Adèle qui buvait comme un homme et qui prenait un vil plaisir à voir
descendre aussi bas qu’elle cee bonne de femme honnête.
D’abord, elle avait eu besoin, pour boire, d’entraînement, de société, du choc
des verres, de l’excitation de la parole, de la chaleur des défis ; puis bientôt,
elle était arrivée à boire seule. C’est alors qu’elle avait bu dans le verre à
demi plein, remonté sous son tablier et caché dans un recoin de la cuisine ;
qu’elle avait bu solitairement et désespérément ces mélanges de vin blanc et
d’eau-de-vie qu’elle avalait coup sur coup jusqu’à ce qu’elle y eût trouvé ce
dont elle avait soif : le sommeil. Car ce qu’elle voulait ce n’était point la
fièvre de tête, le trouble heureux, la folie vivante, le rêve éveillé et délirant de
l’ivresse ; ce qu’il lui fallait, ce qu’elle demandait, c’était le noir bonheur du
sommeil, d’un sommeil sans mémoire et sans rêve, d’un sommeil de plomb
tombant sur elle comme un coup d’assommoir sur la tête d’un bœuf : et elle
le trouvait dans ces liqueurs mêlées qui la foudroyaient et lui couchaient la
face sur la toile cirée de la table de cuisine.
Dormir de ce sommeil écrasant, rouler, le jour, dans cee nuit, cela était
devenu pour elle comme la trêve et la délivrance d’une existence qu’elle
n’avait plus le courage de continuer ni de finir. Un immense besoin de néant,
c’était tout ce qu’elle éprouvait dans l’éveil. Les heures de sa vie qu’elle
vivait de sang-froid, en se voyant elle-même, en regardant dans sa
conscience, en assistant à ces hontes, lui semblaient si abominables ! Elle
aimait mieux les mourir. Il n’y avait plus que le sommeil au monde pour lui
faire tout oublier, le sommeil congestionné de l’ivrognerie qui berce avec les
bras de la Mort.
Là, dans ce verre, qu’elle se forçait à boire et qu’elle vidait avec
frénésie, ses souffrances, ses douleurs, tout son horrible présent allait se
noyer, disparaître. Dans une demi-heure, sa pensée ne penserait plus, sa vie
n’existerait plus ; rien d’elle ne serait plus pour elle, et il n’y aurait plus
même de temps à côté d’elle. « Je bois mes embêtements », avait-elle
répondu à une femme qui lui avait dit qu’elle s’abîmerait la santé à boire. Et
comme dans les réactions qui suivaient ses ivresses, il lui revenait un plus
douloureux sentiment d’elle-même, une désolation et une détestation plus
grandes de ses fautes et de ses malheurs, elle cherchait des alcools plus forts,
de l’eau-de-vie plus dure, elle buvait jusqu’à de l’absinthe pure pour tomber
dans une léthargie plus inerte, et faire plus complet son évanouissement à
toutes choses.
Elle finit par aeindre ainsi à des moitiés de journée d’anéantissement,
dont elle ne sortait qu’à demi éveillée avec une intelligence stupéfiée, des
perceptions émoussées, des mains qui faisaient des choses par habitude, des
gestes de somnambule, un corps et une âme où la pensée, la volonté, le
souvenir semblaient avoir encore la somnolence et le vague des heures
confuses du matin.
q
Chapitre 34
U
’ rencontre où, sa pensée
touchant au crime comme avec les doigts, elle avait voulu, elle
avait cru défigurer sa rivale avec du vitriol, Germinie rentrait rue
de Laval, en remontant de chez l’épicier une bouteille d’eau-de-vie.
Depuis deux semaines, elle était maîtresse de l’appartement, libre de ses
ivresses et de ses abrutissements. Mlle de Varandeuil, qui d’habitude ne
bougeait guère, était, par extraordinaire, allée passer six semaines chez une
de ses vieilles amies en province ; et elle n’avait pas voulu emmener
Germinie avec elle, par crainte de donner aux autres domestiques le mauvais
exemple et la jalousie d’une bonne habituée aux douceurs du service et
traitée sur un autre pied qu’eux.
Entrée dans la chambre de mademoiselle, Germinie ne prit que le temps
de jeter à terre son châle et son chapeau, et elle se mit à boire, le goulot de la
bouteille d’eau-de-vie entre les dents, à gorgées précipitées jusqu’à ce que
tout dans la chambre tournât autour d’elle, et qu’il n’y eût plus rien de la
journée dans sa tête. Alors, chancelante, se sentant tomber, elle voulut se
mere sur le lit de sa maîtresse pour dormir ; l’ivresse la jeta de côté sur la
table de nuit. De là, elle roula à terre, ne remua plus : elle ronflait. Mais le
coup avait été si violent que dans la nuit elle eut une fausse couche, suivie
d’une de ces pertes par où la vie s’écoule. Elle voulut se relever, aller appeler
sur le carré, elle essaya de se mere sur ses pieds : elle ne le put pas. Elle se
sentait glisser à la mort, y entrer, y descendre avec une lenteur molle. Enfin,
s’arrachant un dernier effort, elle se traîna jusqu’à la porte de l’escalier ;
mais là, il lui fut impossible de se soulever jusqu’à la serrure, impossible de
crier. Et elle aurait fini d’y mourir, si Adèle, dans la matinée, en passant,
inquiète d’entendre un gémissement, n’avait été chercher un serrurier pour
ouvrir la porte, et une sage-femme pour délivrer la mourante.
and, au bout d’un mois, mademoiselle revint, elle trouva Germinie
levée, mais d’une faiblesse si grande qu’elle était obligée de s’asseoir à tout
moment, et d’une pâleur telle qu’elle n’avait plus l’air d’avoir de sang dans le
corps. On lui dit qu’elle avait eu une perte dont elle avait manqué mourir :
mademoiselle ne soupçonna rien.
q
Chapitre 35
G
de mademoiselle avec des
caresses aendries, mouillées de larmes. Sa tendresse ressemblait à
celle d’un enfant malade ; elle en avait la lente douceur, l’air de
prière, la tristesse de souffrance peureuse et effarouchée. De ses
mains pâles aux veines bleues, elle cherchait à toucher sa maîtresse. Elle
s’approchait d’elle avec une sorte d’humilité tremblante et fervente. Le plus
souvent, assise en face d’elle sur un tabouret et la regardant d’en bas, avec
les yeux d’un chien, elle se soulevait de temps en temps pour aller
l’embrasser sur quelque endroit de sa robe, revenait s’asseoir, puis un instant
après recommençait.
Il y avait du déchirement et de l’imploration dans ces caresses, dans ces
baisers de Germinie. La mort qu’elle avait entendue venir à elle comme une
personne, avec le pas de quelqu’un, ces heures de défaillance où, dans le lit,
seule avec elle-même, elle avait revu sa vie et remonté son passé, le
ressouvenir et la honte de tout ce qu’elle avait caché Mlle de Varandeuil, la
terreur d’un jugement de Dieu se levant du fond de ses anciennes idées de
religion, tous les reproches, toutes les peurs qui se penchent à l’oreille d’une
agonie, avaient fait dans sa conscience une suprême épouvante ; et le
remords, le remords qu’elle n’avait jamais pu tuer en elle, était maintenant
tout vivant et tout criant dans son être affaibli, ébranlé, encore mal renoué à
la vie, à peine raaché à la croyance de vivre.
Germinie n’était point une de ces natures heureuses qui font le mal et
en laissent le souvenir derrière elles, sans que le regret de leurs pensées y
retourne jamais. Elle n’avait pas, comme Adèle, une de ces grosses
organisations matérielles qui ne se laissent traverser par rien que par des
impressions animales. Elle n’avait pas une de ces consciences qui se
dérobent à la souffrance par l’abrutissement et par cee épaisse stupidité
dans laquelle une femme végète, naïvement fautive. Chez elle, une
sensitivité maladive, une sorte d’éréthisme cérébral, une disposition de tête à
toujours travailler, à s’agiter dans l’amertume, l’inquiétude, le
mécontentement d’elle-même, un sens moral qui s’était comme redressé en
elle après chacune de ses déchéances, tous les dons de délicatesse, d’élection
et de malheur s’unissaient pour la torturer, et retourner, chaque jour, plus
avant et plus cruellement dans son désespoir, le tourment de ce qui n’aurait
guère mis de si longues douleurs chez beaucoup de ses pareilles.
Germinie cédait à l’entraînement de la passion ; mais aussitôt qu’elle y
avait cédé, elle se prenait en mépris. Dans le plaisir même, elle ne pouvait
s’oublier entièrement et se perdre. Il se levait toujours dans sa distraction
l’image de mademoiselle avec son austère et maternelle figure. À mesure
qu’elle s’abandonnait et descendait de son honnêteté, Germinie ne sentait
pas l’impudeur lui venir. Les dégradations où elle s’abîmait ne la fortifiaient
point contre le dégoût et l’horreur d’elle-même. L’habitude ne lui apportait
pas l’endurcissement. Sa conscience souillée rejetait ses souillures, se
débaait dans ses hontes, se déchirait dans ses repentirs, et ne lui laissait pas
même une seconde la pleine jouissance du vice, l’entier étourdissement de la
chute.
Aussi quand mademoiselle, oubliant la domestique qu’elle était, se
penchait sur elle avec une de ces familiarités brusques de la voix et du geste
qui l’approchaient tout près de son cœur, Germinie confuse, prise tout à
coup de timidités rougissantes, devenait muee et comme imbécile sous
l’horrible douleur de voir toute son indignité. Elle s’enfuyait, elle s’arrachait
sous un prétexte à cee affection si odieusement trompée et qui, en la
touchant, remuait et faisait frissonner tous ses remords.
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Chapitre 36
L
vie de désordre et de déchirement, de cee vie
honteuse et brisée, fut qu’elle n’éclatât pas. Germinie n’en laissa
rien jaillir au dehors, elle n’en laissa rien monter à ses lèvres, elle
n’en laissa rien voir dans sa physionomie, rien paraître dans son air,
et le fond maudit de son existence resta toujours caché à sa maîtresse.
Il était bien arrivé quelquefois à Mlle de Varandeuil de sentir à côté d’elle
vaguement un secret dans sa bonne, quelque chose qu’elle lui cachait, une
obscurité dans sa vie. Elle avait eu des instants de doute, de défiance, une
inquiétude instinctive, des commencements de perception confuse, le flair
d’une trace qui va en s’enfonçant et se perd dans du sombre. Elle avait cru
par moments toucher dans cee fille à des choses fermées et froides, à un
mystère, à de l’ombre. Par moments encore, il lui avait semblé que les yeux
de sa bonne ne disaient pas ce que disait sa bouche. Sans le vouloir, elle avait
retenu une phrase que Germinie répétait souvent : « Péché caché, péché à
moitié pardonné. » Mais ce qui occupait surtout sa pensée, c’était
l’étonnement de voir que malgré l’augmentation de ses gages, malgré les
petits cadeaux journaliers qu’elle lui faisait, Germinie n’achetait plus rien
pour sa toilee, n’avait plus de robes, n’avait plus de linge. Où son argent
passait-il ? Elle lui avait presque avoué avoir retiré ses dix-huit cents francs
de la Caisse d’épargne. Mademoiselle ruminait cela, puis se disait que c’était
là tout le mystère de sa bonne, c’était de l’argent, des embarras, sans doute
des engagements pris autrefois pour sa famille, et peut-être de nouveaux
envois « à sa canaille de beau-frère ». Elle avait si bon cœur et si peu
d’ordre ! Elle savait si peu ce qu’était une pièce de cent sous ! Ce n’était que
cela : mademoiselle en était sûre ; et comme elle connaissait la nature
entêtée de sa bonne et qu’elle n’espérait pas la faire changer, elle ne lui
parlait de rien. and cee explication ne satisfaisait pas complètement
mademoiselle, elle meait ce qui était inconnu et mystérieux pour elle dans
sa bonne sur le compte d’une nature de femme un peu cachotière, gardant
du caractère et des méfiances de la paysanne, jalouse de ses petites affaires
et se plaisant à enfouir un coin de sa vie tout au fond d’elle, comme au
village on entasse des sous dans un bas de laine. Ou bien, elle se persuadait
que c’était la maladie, son état de souffrance continuel qui lui donnait ces
lubies et cee dissimulation. Et sa pensée, dans sa recherche et sa curiosité,
s’arrêtait là, avec la paresse et aussi un peu l’égoïsme des pensées de vieilles
gens, qui, craignant instinctivement le bout des choses et le fond des gens,
ne veulent point trop s’inquiéter ni trop savoir. i sait ? Peut-être toute
cee cachoterie n’était-elle rien qu’une misère indigne de l’inquiéter ou de
l’intéresser, une chamaillade, une brouillerie de femmes. Elle s’endormait là-
dessus, rassurée, et cessait de chercher.
Et comment mademoiselle eût-elle pu deviner les dégradations de
Germinie et l’horreur de son secret ? Dans ses chagrins les plus poignants,
dans ses ivresses les plus folles, la malheureuse gardait l’incroyable force de
tout retenir et de tout renfoncer. De sa nature passionnée, débordée, qui se
versait si naturellement dans l’expansion, jamais ne s’échappait une phrase,
un mot qui fût un éclair, une lueur. Déboires, mépris, chagrins, sacrifices,
mort de son enfant, trahison de son amant, agonie de son amour, tout
demeura en elle silencieux, étouffé, comme si elle appuyait des deux mains
sur son cœur. Les rares défaillances qui lui prenaient et où elle semblait se
débare avec des douleurs qui l’étranglaient, ces caresses fiévreuses,
furieuses à Mlle de Varandeuil, ces effusions subites, ressemblant à des crises
voulant accoucher de quelque chose, finissaient toujours sans paroles et se
sauvaient dans des larmes.
La maladie même avec ses affaiblissements et ses énervements ne tira
rien d’elle. Elle ne put entamer cee héroïque volonté de se taire jusqu’au
bout. Les crises de nerfs lui arrachaient des cris, et rien que des cris. Jeune
fille, elle rêvait tout haut ; elle força ses rêves à ne plus parler, elle ferma les
lèvres de son sommeil. Comme à son haleine mademoiselle aurait pu
s’apercevoir qu’elle buvait, elle mangea de l’ail et de l’échaloe, et cacha
avec leur empuantissement l’odeur de ses ivresses. Ses ivresses mêmes, ses
torpeurs saoules, elle les dressa à se réveiller au pas de sa maîtresse et à
rester éveillées devant elle.
Elle menait ainsi comme deux existences. Elle était comme deux
femmes, et à force d’énergie, d’adresse, de diplomatie féminine, avec un
sang-froid toujours présent dans le trouble même de la boisson, elle parvint
à séparer ces deux existences, à les vivre toutes les deux sans les mêler, à ne
pas laisser se confondre les deux femmes qui étaient en elle, à rester auprès
de Mlle de Varandeuil la fille honnête et rangée qu’elle avait été, à sortir de
l’orgie sans en emporter le goût, à montrer quand elle venait de quier son
amant une sorte de pudeur de vieille fille dégoûtée du scandale des autres
bonnes. Elle n’avait ni un propos, ni un genre de tenue qui éveillât le
soupçon de sa vie clandestine ; rien en elle ne sentait ses nuits. En meant le
pied sur le paillasson de l’appartement de Mlle de Varandeuil, en
l’approchant, en se trouvant en face d’elle, elle prenait la parole, l’aitude,
même de certains plis de robe qui écartent d’une femme jusqu’à la pensée
des approches de l’homme. Elle parlait librement de toutes choses, comme
n’ayant à rougir de rien. Elle était amère aux fautes et aux hontes d’autrui,
ainsi qu’une personne sans reproche. Elle plaisantait de l’amour avec sa
maîtresse, gaiement, sans embarras, d’une façon détachée : on aurait cru
l’entendre causer d’une vieille connaissance qu’elle aurait perdue de vue. Et
il y avait autour de ses trente-cinq ans, pour tous ceux qui ne la voyaient que
comme Mlle de Varandeuil et chez elle, une certaine atmosphère de chasteté
particulière, le parfum d’honnêteté sévère et insoupçonnable, spécial aux
vieilles bonnes et aux femmes laides.
Cependant tout ce mensonge d’apparences n’était pas de l’hypocrisie
chez Germinie. Il ne venait pas d’une duplicité perverse, d’un calcul
corrompu : c’était son affection pour mademoiselle qui la faisait être ce
qu’elle était chez elle. Elle voulait à tout prix lui éviter le chagrin de la voir
et de pénétrer au fond d’elle. Elle la trompait uniquement pour garder sa
tendresse, avec une sorte de respect ; et dans l’horrible comédie qu’elle
jouait, un sentiment pieux, presque religieux, se glissait, pareil au sentiment
d’une fille mentant aux yeux de sa mère pour ne pas lui désoler le cœur.
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Chapitre 37
M
! pouvait plus que cela. Elle éprouvait comme une
impossibilité de se retirer d’où elle était. Elle ne soutenait même
pas l’idée d’un effort pour en sortir, tant la tentative lui paraissait
inutile, tant elle se trouvait lâche, abîmée et vaincue, tant elle se
sentait encore toute nouée à cet homme par toutes sortes de chaînes basses
et de liens dégradants, jusque par le mépris qu’il ne lui cachait plus !
elquefois, en réfléchissant sur elle-même, elle était effrayée. Des idées,
des peurs de village lui revenaient. Et ses superstitions de jeunesse lui
disaient tout bas que cet homme lui avait jeté un sort, que peut-être il lui
avait fait manger du pain à chanter. Et sans cela, aurait-elle été comme elle
était ? Aurait-elle eu, rien qu’à le voir, cee émotion de tout l’être, cee
sensation presque animale de l’approche d’un maître ? Aurait-elle senti tout
son corps, sa bouche, ses bras, l’amour et la caresse de ses gestes aller
involontairement à lui ? Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entière ?
Longuement et amèrement, elle se rappelait à elle-même tout ce qui aurait
dû la guérir, la sauver, les dédains de cet homme, ses injures, la corruption
des plaisirs qu’il avait exigés d’elle, et elle était forcée de s’avouer que rien
ne lui avait coûté à sacrifier pour cet homme et qu’elle avait dévoré pour lui
jusqu’aux derniers dégoûts. Elle cherchait à imaginer le degré d’abaissement
où son amour refuserait de descendre, elle ne le trouvait pas. Il pouvait faire
d’elle ce qu’il voulait, l’insulter, la bare, elle resterait à lui sous le talon de
ses boes ! Elle ne se voyait pas ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait
pas sans lui. Cet homme à aimer lui était nécessaire, elle se réchauffait à lui,
elle vivait de lui, elle le respirait. Autour d’elle, rien ne lui semblait exister de
pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune des camarades qu’elle
approchait ne meait dans une liaison l’âpreté, l’amertume, le tourment, le
bonheur de souffrir qu’elle trouvait dans la sienne. Aucune n’y meait cela
qui la tuait et dont elle ne pouvait se passer.
À elle-même, elle se paraissait extraordinaire et d’une nature à part, du
tempérament des bêtes que les mauvais traitements aachent. Il y avait des
jours où elle ne se reconnaissait plus, et où elle se demandait si elle était
toujours la même femme. En repassant toutes les bassesses auxquelles
Jupillon l’avait pliée, elle ne pouvait croire que c’était elle qui avait subi cela.
Elle qui se connaissait violente, bouillante, toute pleine de passions chaudes,
de révoltes et d’orages, elle avait passé par ces soumissions et ces docilités !
Elle avait réprimé ses colères, refoulé les idées de sang qui lui étaient
montées au cerveau tant de fois ! Elle avait toujours obéi, toujours patienté,
toujours baissé la tête ! Aux pieds de cet homme, elle avait fait ramper son
caractère, ses instincts, son orgueil, sa vanité, et plus que tout cela, sa
jalousie, les rages de son cœur ! Pour le garder, elle en était venue à le
partager, à lui permere des maîtresses, à le recevoir des mains des autres, à
chercher sur sa joue les endroits où ne l’avait pas embrassé sa cousine ! Et
maintenant, tout au bout de tant d’immolations dont elle l’avait lassé, elle le
retenait par un plus dégoûtant sacrifice, elle l’airait par des cadeaux, elle lui
ouvrait sa bourse pour le faire venir à des rendez-vous, elle achetait son
amabilité en satisfaisant ses fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme
qui se faisait marchander ses baisers et demandait des pourboires à l’amour !
Et elle vivait, allant d’un jour à l’autre avec la terreur de ce que le misérable
pourrait lui demander le lendemain.
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Chapitre 38
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Chapitre 39
C
les abaissements, les dégradations de Germinie
commencèrent à paraître dans toute sa personne, à l’hébéter, à la
salir. Une sorte de sommeil gagna ses idées. Elle ne fut plus vive ni
prompte à penser. Ce qu’elle avait lu, ce qu’elle avait appris parut
s’échapper d’elle. Sa mémoire, qui retenait tout, devint confuse et oublieuse.
L’esprit de la bonne de Paris s’en alla peu à peu de sa conversation, de ses
réponses, de son rire. Sa physionomie, tout à l’heure si éveillée, n’eut plus
d’éclairs. Dans toute sa personne on aurait cru voir revenir la paysanne bête
qu’elle était en arrivant du pays, lorsqu’elle allait demander du pain d’épice
chez un papetier. Elle n’avait plus l’air de comprendre. Mademoiselle lui
voyait faire, à ce qu’elle lui disait, une figure d’idiote. Elle était obligée de lui
expliquer, de lui répéter deux ou trois fois ce que jusque-là Germinie avait
saisi à demi-mot. Elle se demandait, en la voyant ainsi, lente et endormie, si
on ne lui avait pas changé sa bonne. – Mais tu deviens donc une bête
d’imbécile ! lui disait-elle parfois impatientée. Elle se souvenait du temps où
Germinie lui était si utile pour retrouver une date, mere une adresse sur
une carte, dire le jour où on avait rentré le bois ou entamé la pièce de vin,
toutes choses qui échappaient à sa vieille tête. Germinie ne se rappelait plus
rien. Le soir, quand elle comptait avec mademoiselle, elle ne pouvait
retrouver ce qu’elle avait acheté le matin ; elle disait : Aendez !… et après
un geste vague, rien ne lui revenait. Mademoiselle, pour ménager ses yeux
fatigués, avait pris l’habitude de se faire lire par elle le journal : Germinie
arriva à tellement ânonner, à lire avec si peu d’intelligence, que
mademoiselle fut obligée de la remercier.
Son intelligence allant ainsi en s’affaissant, son corps aussi s’abandonnait et
se délaissait. Elle renonçait à la toilee, à la propreté même. Dans son
incurie, elle ne gardait rien des soins de la femme ; elle ne s’habillait plus.
Elle portait des robes tachées de graisse et déchirées sous les bras, des
tabliers en loques, des bas troués dans des savates avachies. Elle laissait la
cuisine, la fumée, le charbon, le cirage, la souiller et s’essuyer après elle
comme après un torchon. Autrefois, elle avait eu la coqueerie et le luxe des
femmes pauvres, l’amour du linge. Personne dans la maison n’avait de
bonnets plus frais. Ses petits cols, tout unis et tout simples, étaient toujours
de ce blanc qui éclaire si joliment la peau et fait toute la personne nee.
Maintenant elle avait des bonnets fatigués, fripés, avec lesquels elle semblait
avoir dormi. Elle se passait de manchees, son col laissait voir contre la
peau de son cou un liseré de crasse, et on la sentait plus sale encore en
dessous qu’en dessus. Une odeur de misère, croupie et rance, se levait d’elle.
elquefois c’était si fort que Mlle de Varandeuil ne pouvait s’empêcher de
lui dire : – Va donc te changer, ma fille… tu sens le pauvre…
Dans la rue, elle n’avait plus l’air d’appartenir à quelqu’un de propre.
Elle ne semblait plus la domestique d’une personne honnête. Elle perdait
l’aspect d’une servante qui, se soignant et se respectant dans sa mise même,
porte sur elle le reflet de sa maison et l’orgueil de ses maîtres. De jour en
jour elle devenait cee créature abjecte et débraillée dont la robe glisse au
ruisseau, – une souillon.
Se négligeant, elle négligeait tout autour d’elle. Elle ne rangeait plus,
elle ne neoyait plus, elle ne lavait plus. Elle laissait le désordre et la saleté
entrer dans l’appartement, envahir l’intérieur de mademoiselle, ce petit
intérieur dont la propreté faisait autrefois mademoiselle si contente et si
fière. La poussière s’amassait, les araignées filaient derrière les cadres, les
glaces se voilaient, les marbres des cheminées, l’acajou des meubles se
ternissaient ; les papillons s’envolaient des tapis qui n’étaient plus secoués,
les vers se meaient où ne passaient plus la brosse ni le balai ; l’oubli
poudroyait partout sur les choses sommeillantes et abandonnées que
réveillait et ranimait autrefois le coup de main de chaque matin. Une dizaine
de fois, mademoiselle avait tenté de piquer là-dessus l’amour-propre de
Germinie ; mais alors, tout un jour, c’était un neoyage si forcené et
accompagné de tels accès d’humeur, que mademoiselle se promeait de ne
plus recommencer. Un jour pourtant elle s’enhardit à écrire le nom de
Germinie avec le doigt sur la poussière de sa glace ; Germinie fut huit jours
sans le lui pardonner. Mademoiselle en vint à se résigner. À peine si elle
laissait échapper bien doucement, quand elle voyait sa bonne dans un
moment de bonne humeur : – Avoue, ma fille, que la poussière est bien
heureuse chez nous !
À l’étonnement, aux observations des amies qui venaient encore la voir
et que Germinie était forcée de laisser entrer, mademoiselle répondait avec
un accent de miséricorde et d’apitoiement : – Oui, c’est sale, je sais bien !
Mais que voulez-vous ? Germinie est malade, et j’aime mieux qu’elle ne se
tue pas. Parfois, quand Germinie était sortie, elle se hasardait à donner avec
ses mains goueuses un coup de serviee sur la commode, un coup de
plumeau sur un cadre. Elle se dépêchait, craignant d’être grondée, d’avoir
une scène, si sa bonne rentrait et la voyait.
Germinie ne travaillait presque plus ; elle servait à peine. Elle avait
réduit le dîner et le déjeuner de sa maîtresse aux mets les plus simples, les
plus courts et les plus faciles à cuisiner. Elle faisait son lit sans relever les
matelas, à l’anglaise. La domestique qu’elle avait été ne se retrouvait et ne
revivait plus en elle qu’aux jours où mademoiselle donnait un petit dîner
dont le nombre de couverts était toujours assez grand par la bande d’enfants
conviés. Ces jours-là, Germinie sortait, comme par enchantement, de sa
paresse, de son apathie, et, puisant des forces dans une sorte de fièvre, elle
retrouvait, devant le feu de ses fourneaux et les rallonges de la table, toute
son activité passée. Et mademoiselle était stupéfaite de la voir, suffisant à
tout, seule et ne voulant pas d’aide, faire en quelques heures un dîner pour
une dizaine de personnes, le servir, le desservir avec les mains et toute la
vive adresse de sa jeunesse.
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Chapitre 40
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Chapitre 41
R
’ dîner de baptême qu’elle n’avait pu
refuser, mademoiselle entendit parler dans sa chambre. Elle crut
qu’il y avait quelqu’un avec Germinie, et s’en étonnant, elle poussa
la porte. À la lueur d’une chandelle charbonnante et fumeuse, elle
ne vit d’abord personne ; puis, en regardant bien, elle aperçut sa bonne
couchée et pelotonnée sur le pied de son lit.
Germinie dormait et parlait. Elle parlait avec un accent étrange, et qui
donnait de l’émotion, presque de la peur. La vague solennité des choses
surnaturelles, un souffle d’au-delà de la vie s’élevait dans la chambre, avec
cee parole du sommeil, involontaire, échappée, palpitante, suspendue,
pareille à une âme sans corps qui errerait sur une bouche morte. C’était une
voix lente, profonde, lointaine, avec de grands silences de respiration et des
mots exhalés comme des soupirs, traversée de notes vibrantes et poignantes
qui entraient dans le cœur, une voix pleine du mystère et du tremblement de
la nuit où la dormeuse semblait retrouver à tâtons des souvenirs et passer la
main sur des visages. On entendait : – Oh ! elle m’aimait bien… Et lui, s’il
n’était pas mort… nous serions bien heureux à présent, n’est-ce pas ?…
Non ! Non ! Mais c’est fait, tant pis, je ne veux pas le dire…
Et Germinie eut une contraction nerveuse comme pour faire rentrer
son secret et le reprendre au bord de ses lèvres.
Mademoiselle était penchée avec une sorte d’épouvante sur ce corps
abandonné et ne s’appartenant plus, dans lequel le passé revenait comme un
revenant dans une maison abandonnée. Elle écoutait ces aveux prêts jaillir et
machinalement arrêtés, cee pensée sans connaissance qui parlait toute
seule, cee voix qui ne s’entendait pas elle-même. Une sensation d’horreur
lui venait : elle avait l’impression d’être à côté d’un cadavre possédé par un
rêve.
Au bout de quelque temps de silence, d’une sorte de tiraillement entre
ce qu’elle paraissait revoir, Germinie sembla laisser venir à elle le présent de
sa vie. Ce qui lui échappait, ce qu’elle répandait dans des paroles coupées et
sans suite, c’était, autant que pouvait le comprendre mademoiselle, des
reproches à quelqu’un. Et à mesure qu’elle parlait, son langage devenait
aussi méconnaissable que sa voix transposée dans les notes du songe. Il
s’élevait au-dessus de la femme, au-dessus de son ton et de ses expressions
journalières. C’était comme une langue de peuple purifiée et transfigurée
dans la passion. Germinie accentuait les mots avec leur orthographe ; elle les
disait avec leur éloquence. Les phrases sortaient de sa bouche, avec leur
rythme, leur déchirement, et leurs larmes, ainsi que de la bouche d’une
comédienne admirable. Elle avait des mouvements de tendresse coupés par
des cris ; puis venaient des révoltes, des éclats, une ironie merveilleuse,
stridente, implacable, s’éteignant toujours dans un accès de rire nerveux qui
répétait et prolongeait, d’écho en écho, la même insulte. Mademoiselle
restait confondue, stupéfaite, écoutant comme au théâtre. Jamais elle n’avait
entendu le dédain tomber de si haut, le mépris se briser ainsi et rejaillir dans
le rire, la parole d’une femme avoir tant de vengeances contre un homme.
Elle cherchait dans sa mémoire : un pareil jeu, de telles intonations, une voix
aussi dramatique et aussi déchirée que cee voix de poitrinaire crachant son
cœur, elle ne se les rappelait que de Mlle Rachel.
À la fin, Germinie s’éveilla brusquement, les yeux pleins des larmes de
son sommeil, et se jeta au bas du lit, en voyant sa maîtresse rentrée. – Merci,
lui dit celle-ci, ne te gêne pas !… Vautre-toi sur mon lit comme ça !
— Oh ! mademoiselle, fit Germinie, je n’étais pas où vous meez votre
tête… Là, ça vous réchauffera les pieds.
— Ah çà ! veux-tu me dire un peu ce que tu rêvais ?… Il y avait un
homme… tu te disputais…
— Moi ? fit Germinie, je ne me rappelle plus…
Et cherchant son rêve, elle se mit à déshabiller silencieusement sa
maîtresse. and elle l’eut couchée : Ah ! mademoiselle, lui dit-elle en lui
bordant son lit, n’est-ce pas que vous me donnerez bien une fois quinze jours
pour aller chez nous ?… Ça me revient maintenant…
q
Chapitre 42
B
’ ’ entier changement dans la
manière d’être, les habitudes de sa bonne. Germinie n’eut plus ses
maussaderies, ses humeurs farouches, ses rébellions, ces
mâchonnements de mots où grognait son mécontentement. Elle
sortit tout à coup de sa paresse, reprit le zèle de son ouvrage. Elle ne resta
plus des heures à faire son marché ; elle semblait fuir la rue. Le soir, elle ne
sortait plus ; peine si elle bougeait d’auprès de mademoiselle, l’entourant, la
gardant de son lever à son coucher, prenant d’elle un soin continu, incessant,
presque irritant, ne la laissant pas se lever, pas même allonger la main pour
prendre quelque chose, la servant, la veillant comme un enfant. Par
moments, fatiguée d’elle, lasse de cee éternelle occupation de sa personne,
mademoiselle ouvrait la bouche pour lui dire : Ah çà ! vas-tu bientôt
décampiller d’ici ? Mais Germinie levait sur elle son sourire, un sourire si
triste et si doux, qu’il arrêtait l’impatience sur les lèvres de la vieille fille. Et
elle continuait à demeurer près d’elle, avec une espèce d’air charmé et
divinement hébété, dans l’immobilité d’une adoration profonde,
l’enfoncement d’une contemplation presque idiote.
C’est qu’en ce moment toute l’affection de la pauvre fille se retournait vers
mademoiselle. Sa voix, ses gestes, ses yeux, son silence, sa pensée, allaient à
la personne de sa maîtresse avec l’ardeur d’une expiation, la contrition d’une
prière, l’élancement d’un culte. Elle l’aimait avec toutes les tendres violences
de sa nature. Elle l’aimait avec toutes les déceptions de sa passion. Elle
voulait lui rendre tout ce qu’elle ne lui avait pas donné, tout ce que d’autres
lui avaient pris. Chaque jour son amour embrassait plus étroitement, plus
religieusement la vieille demoiselle qui se sentait pressée, enveloppée,
mollement réchauffée par la chaleur de ces deux bras jetés autour de sa
vieillesse.
q
Chapitre 43
M
ses dees étaient toujours là, et lui répétaient à
toute heure : – Si mademoiselle savait !
Elle vivait dans des transes de criminelle, dans un tremblement
de tous les instants. On ne sonnait pas à la porte sans qu’elle se
dît : C’est ça ! Les leres d’une écriture inconnue la remplissaient d’anxiété.
Elle en tourmentait la cire avec ses doigts, elle les renfonçait dans sa poche,
elle hésitait à les donner, et le moment où mademoiselle ouvrait le terrible
papier, le parcourait de l’œil froid des vieilles gens, avait pour elle l’émotion
d’un arrêt de mort qu’on aend. Elle sentait son secret et son mensonge
dans la main de tout le monde. La maison l’avait vue et pouvait parler. Le
quartier la connaissait. Autour d’elle, il n’y avait plus que sa maîtresse dont
elle pût voler l’estime !
En montant, en descendant, elle trouvait le regard du portier, un regard qui
souriait, un regard qui lui disait : Je sais. Elle n’osait plus l’appeler : Mon
Pipelet. and elle rentrait, il regardait dans son panier : – Moi qui aime
tant ça ! disait la portière quand il y avait quelque bon morceau. Le soir elle
leur descendait les restes. Elle ne mangeait plus. Elle finit par les nourrir.
Toute la rue lui faisait peur comme l’escalier et la loge. Il y avait dans
chaque boutique un visage qui lui renvoyait sa honte et spéculait sur sa
faute. À chaque pas, il lui fallait acheter le silence à prix de bassesse et de
soumission. Les fournisseurs qu’elle n’avait pu rembourser, la tenaient. Si
elle trouvait quelque chose trop cher, une goguenardise lui rappelait qu’ils
étaient ses maîtres, et qu’il fallait payer si elle ne voulait pas être dénoncée.
Une plaisanterie, une allusion la faisait pâlir. Elle était liée là, obligée de s’y
fournir, de s’y laisser fouiller aux poches comme par des complices. La
remplaçante de Mme Jupillon, partie pour aller tenir une épicerie Bar-sur-
Aube, la nouvelle crémière lui passait son mauvais lait, et quand elle lui
disait que mademoiselle s’en plaignait, qu’elle avait des reproches tous les
matins : – Votre mademoiselle, répondait la crémière, avec ça qu’elle vous
gêne ! Chez la fruitière, quand elle sentait un poisson et qu’elle lui disait : Il
a été sur la glace celui-là… – Bon ! faisait la fruitière, dites tout de suite que
je l’y mets des influences de la lune dans les ouïes pour le faire paraître
frais !… On est donc dans ses jours difficiles, aujourd’hui, ma biche ?
Mademoiselle voulait pour un dîner qu’elle allât à la Halle ; elle en parla
devant la fruitière : – Ah ! bien oui, à la Halle ! Je voudrais vous voir aller à
la Halle ! Et elle lui lança un coup d’œil où Germinie vit son compte monté
chez sa maîtresse. L’épicier lui vendait son café qui sentait le tabac priser,
ses pruneaux avariés, son riz éventé, ses vieux biscuits. and elle
s’enhardissait à lui faire une observation : – Ah ! bah ! disait-il, une vieille
pratique comme vous, vous ne voudriez pas me faire des traits… Puisque je
vous dis que je vous donne bon… Et il lui pesait cyniquement à faux poids ce
qu’elle demandait et ce qu’il lui faisait demander.
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Chapitre 44
U
Germinie, – une douleur qu’elle cherchait
pourtant, – était de repasser, en revenant de chercher le journal du
soir pour mademoiselle, avant dîner, dans une rue où était une
école de petites filles. Souvent elle se trouvait devant la porte à
l’heure de la sortie ; elle voulait se sauver, – et s’arrêtait.
C’était d’abord le bruit d’un essaim, un bourdonnement, une envolée, une de
ces grandes joies d’enfants qui font gazouiller la rue à Paris. De l’allée
étroite et noire qui suivait la classe, les petites se sauvaient comme d’une
cage ouverte, s’échappaient pêle-mêle, couraient en avant, gaminaient au
soleil. Elles se poussaient, se bousculaient, faisaient sauter au-dessus de leurs
têtes leurs paniers vides. Puis les groupes s’appelaient et se formaient ; les
petites mains allaient à d’autres petites mains ; les amies se donnaient le
bras, des couples se prenaient par la taille, se tenaient par le cou, et se
meaient à aller en mordant à la même tartine. La bande bientôt marchait,
et toutes remontaient la rue sale, lentement, en musardant. Les plus grandes,
qui avaient dix ans, s’arrêtaient pour causer, comme de petites femmes, aux
portes cochères. D’autres faisaient halte pour boire à la bouteille de leur
goûter. Les plus petites s’amusaient à mouiller dans le ruisseau la semelle de
leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d’une feuille de chou ramassée
par terre, vert bonnet du bon Dieu sous lequel riait leur frais petit visage.
Germinie les regardait toutes et marchait avec elles : elle se meait
dans les rangs pour avoir le frôlement de leurs tabliers. Elle ne pouvait
quier des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le carton de l’école, ces
petites robes brunes à pois, ces petits pantalons noirs, ces petites jambes
dans ces petits bas de laine. Il y avait pour elle comme un jour divin sur
toutes ces petites têtes de blondines aux doux cheveux d’enfant Jésus. Une
petite mèche folle sur un petit cou, un rien de chair d’enfant au haut d’un
bout de chemise, au bas d’une manche, par instants elle ne voyait plus que
cela : c’était pour elle tout le soleil de la rue, – et le ciel !
Cependant la troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des rues
voisines. L’école se dispersait sur le chemin. La gaieté de tous ces petits pas
s’éteignait peu à peu. Les petites robes disparaissaient une à une. Germinie
suivait les dernières ; elle s’aachait à celles qui allaient le plus loin.
Une fois qu’elle marchait ainsi, dévorant des yeux le souvenir de sa
fille, tout à coup prise d’une rage d’embrasser, elle se jeta sur une des petites,
l’empoigna par le bras, avec le geste d’une voleuse d’enfant… – Maman !
maman ! cria et pleura la petite en s’échappant. Germinie se sauva.
q
Chapitre 45
L
jours pour Germinie, pareils,
également désolés et sombres. Elle avait fini par ne plus rien
aendre du hasard et ne plus rien demander à l’imprévu. Sa vie lui
semblait enfermée à jamais dans son désespoir : elle devait
continuer à être toujours la même chose implacable, la même route de
malheur, toute plate et toute droite, le même chemin d’ombre, avec la mort
au bout. Dans le temps, il n’y avait plus d’avenir pour elle.
Et pourtant, dans la désespérance où elle s’accroupissait, des pensées la
traversaient encore par instants, qui lui faisaient relever la tête et regarder
devant elle au-delà de son présent. Par instants, l’illusion d’une dernière
espérance lui souriait. Il lui semblait qu’elle pouvait encore être heureuse, et
que si certaines choses arrivaient, elle le serait. Alors elle imaginait ces
choses. Elle disposait les accidents, les catastrophes. Elle enchaînait
l’impossible à l’impossible. Elle refaisait toutes les chances de sa vie. Et son
espérance enfiévrée se meant à créer à l’horizon des événements de son
désir, s’enivrait bientôt de la folle vision de ses hypothèses.
Puis peu à peu ce délire d’espoir quiait Germinie. Elle se disait que
c’était impossible, que rien de ce qu’elle rêvait ne pouvait arriver, et elle
restait à réfléchir, affaissée sur sa chaise. Bientôt, au bout de quelques
instants, elle se levait, allait, lente et incertaine, à la cheminée, tâtonnait sur
le manteau la cafetière et se décidait à la prendre : elle allait savoir le restant
de sa vie. Son bonheur, son malheur, tout ce qui devait lui arriver était là,
dans cee bonne aventure de la femme du peuple, sur cee assiee où elle
venait de verser le marc du café…
Elle égouait l’eau du marc, aendait quelques minutes, respirait
dessus avec le souffle religieux dont sa bouche d’enfant touchait la patène à
l’église de son village. Puis, se penchant, elle se tenait la tête en avant,
effrayante d’immobilité, les yeux fixes et perdus sur la traînée de noir
éparpillée en mouchetures sur l’assiee. Elle cherchait ce qu’elle avait vu
trouver à des tireuses de cartes dans les granulations et le pointillé presque
imperceptible que le résidu du café laisse en s’écoulant. Elle s’usait la vue
sur ces milliers de petites taches, y déterrait des formes, des leres, des
signes. Elle isolait avec le doigt des grains pour se les montrer plus clairs et
plus nets. Elle tournait et roulait lentement l’assiee entre ses mains,
interrogeait son mystère de tous les côtés, et poursuivait dans son cercle des
apparences, des images, des rudiments de nom, des ombres d’initiales, des
ressemblances de quelqu’un, des ébauches de quelque chose, des embryons
de présages, des figurations de rien qui lui annonçaient qu’elle serait
victorieuse. Elle voulait voir, et se forçait à deviner. Sous la tension de son
regard, la porcelaine s’animait des visions de ses insomnies ; ses chagrins,
ses haines, les visages qu’elle détestait, se levaient peu à peu de l’assiee
magique et des dessins du hasard. À côté d’elle la chandelle, qu’elle oubliait
de moucher, jetait sa lueur intermiente et mourante : la lumière baissait
dans le silence, l’heure tombait dans la nuit, et comme pétrifiée dans un arrêt
d’angoisse, Germinie restait toujours clouée là, seule et face à face avec la
terreur de l’avenir, essayant de démêler dans les salissures du café le visage
brouillé de son destin, jusqu’à ce qu’elle crut apercevoir une croix à côté
d’une femme ayant l’air de la cousine de Jupillon, – une croix, c’est-à-dire
une mort prochaine.
q
Chapitre 46
L
’ , et auquel elle avait la volonté de se
refuser, devint alors la torture de sa vie, un supplice incessant et
abominable. Elle eut à se défendre contre les fièvres de son corps, et
les irritations du dehors, contre les émotions faciles et les molles
lâchetés de sa chair, contre toutes les sollicitations de nature qui
l’assaillaient. Il lui fallut luer avec les chaleurs de la journée, avec les
suggestions de la nuit, avec les tiédeurs moites des temps d’orage, avec le
souffle de son passé et de ses souvenirs, avec les choses peintes tout à coup
au fond d’elle, avec les voix qui l’embrassaient tout bas à l’oreille, avec les
frémissements qui faisaient passer de la tendresse dans tous ses membres.
Des semaines, des mois, des années, l’affreuse tentation dura pour elle, sans
qu’elle y cédât, sans qu’elle prît un autre amant. Se craignant elle-même, elle
fuyait l’homme et se sauvait de sa vue. Elle restait casanière et sauvage,
enfermée chez mademoiselle, ou bien en haut dans sa chambre : le dimanche
elle ne sortait plus. Elle avait cessé de voir les bonnes de la maison, et, pour
s’occuper et s’oublier, elle s’abîmait dans de grands travaux de couture, ou
s’enfonçait dans le sommeil. and des musiciens venaient dans la cour, elle
fermait les fenêtres pour ne pas les entendre : la volupté de la musique lui
mouillait l’âme.
Malgré tout, elle ne pouvait s’apaiser ni se refroidir. Ses mauvaises
pensées se rallumaient toutes seules, vivaient et s’agitaient sur elles-mêmes.
À toute heure, l’idée fixe du désir se levait de tout son être, devenait dans
toute sa personne ce tourment fou qui ne finit pas, ce transport des sens au
cerveau : l’obsession, – l’obsession que rien ne chasse et qui revient toujours,
l’obsession impudique, acharnée, fourmillante d’images, l’obsession qui
approche l’amour de tous les sens de la femme, l’apporte à ses yeux fermés,
le roule fumant dans sa tête, le charrie tout chaud dans ses artères !
À la longue, l’ébranlement nerveux de ces assauts continuels,
l’irritation de cee douloureuse continence, meaient un commencement de
trouble dans les perceptions de Germinie. Son regard croyait toucher ses
tentations : une hallucination épouvantable approchait de ses sens la réalité
de leurs rêves. Il arrivait qu’à de certains moments ce qu’elle voyait, ce qui
était là, les chandeliers, les pieds des meubles, les bras des fauteuils, tout
autour d’elle prenait des apparences, des formes d’impureté. L’obscénité
surgissait de toutes choses sous ses yeux et venait à elle. Alors, regardant
l’heure au coucou de sa cuisine comme une condamnée qui n’a plus son
corps à elle, elle disait : Dans cinq minutes, je vais descendre dans la rue… –
Et, les cinq minutes passées, elle restait et ne descendait pas.
q
Chapitre 47
U
cee vie où Germinie renonçait à la
lue. Sa conscience se courbait, sa volonté se pliait, elle s’inclinait
sous le sort de sa vie. Ce qui lui restait de résolution, d’énergie, de
courage, s’en allait sous le sentiment, la conviction désespérée de
son impuissance à se sauver d’elle-même. Elle se sentait dans le courant de
quelque chose allant toujours, qu’il était inutile, presque impie, de vouloir
arrêter. Cee grande force du monde qui fait souffrir, la puissance mauvaise
qui porte le nom d’un dieu sur le marbre des tragédies antiques, et qui
s’appelle Pas-de-Chance sur le front tatoué des bagnes, la Fatalité l’écrasait,
et Germinie baissait la tête sous son pied.
and, à ses heures découragées, elle retrouvait par le souvenir les
amertumes de son passé, quand elle suivait depuis son enfance
l’enchaînement de sa lamentable existence, cee file de douleurs qui avait
suivi ses années et grandi avec elles, tout ce qui s’était succédé dans son
existence comme une rencontre et un arrangement de misère, sans que
jamais elle y eût vu apparaître la main de cee Providence dont on lui avait
tant parlé, elle se disait qu’elle était de ces malheureuses vouées en naissant
à une éternité de misère, de celles pour lesquelles le bonheur n’est pas fait et
qui ne le connaissent qu’en l’enviant aux autres. Elle se repaissait et se
nourrissait de cee idée, et à force d’en creuser le désespoir, à force de
ressasser en elle-même la continuité de son infortune et la succession de ses
chagrins, elle arrivait à voir une persécution de sa malechance dans les plus
petits malheurs de sa vie, de son service. Un peu d’argent qu’elle prêtait et
qu’on ne lui rendait pas, une pièce fausse qu’on lui faisait passer dans une
boutique, une commission qu’elle faisait mal, un achat où on la trompait,
tout cela pour elle ne venait jamais de sa faute, ni d’un hasard. C’était la
suite du reste. La vie était conjurée contre elle et la persécutait en tout,
partout, du petit au grand, de sa fille qui était morte, à l’épicerie qui était
mauvaise. Il y avait des jours où elle cassait tout ce qu’elle touchait : elle
s’imaginait alors être maudite jusqu’au bout des doigts. Maudite ! presque
damnée, elle se persuadait qu’elle l’était bien réellement, lorsqu’elle
interrogeait son corps, lorsqu’elle sondait ses sens. Dans la flamme de son
sang, l’appétit de ses organes, sa faiblesse ardente, ne sentait-elle point
s’agiter la Fatalité de l’Amour, le mystère et la possession d’une maladie,
plus forte que sa pudeur et sa raison, l’ayant déjà livrée aux hontes de la
passion, et devant – elle le pressentait – l’y livrer encore ?
Aussi n’avait-elle plus qu’une phrase à la bouche, une phrase qui était
le refrain de ses pensées : e voulez-vous ? je suis malheureuse… Je n’ai
pas de chance… Moi d’abord rien ne me réussit. Elle disait cela comme une
femme qui a renoncé à espérer. Avec la pensée chaque jour plus fixe d’être
née sous un signe défavorable, d’appartenir à des haines et à des vengeances
plus hautes qu’elle, la terreur était venue à Germinie de tout ce qui arrive
dans la vie. Elle vivait dans cee lâche inquiétude où l’imprévu est redouté
comme une calamité qui va entrer, où un coup de sonnee fait peur, où on
retourne une lere, en en pesant l’inconnu, sans oser l’ouvrir, où la nouvelle
qu’on va vous dire, la bouche qui s’ouvre pour vous parler, vous fait passer
une sueur sur les tempes. Elle en était à cet état de défiance, de
tressaillement, de tremblement devant la destinée, où le malheur ne voit que
le malheur, et où l’on voudrait arrêter sa vie pour qu’elle ne marche plus et
qu’elle n’aille pas devant elle, là où la poussent tous les vœux et toutes les
aentes des autres.
À la fin, elle arrivait par les larmes à ce dédain suprême, à ce faîte de la
souffrance, où l’excès de la douleur semble une ironie, où le chagrin,
dépassant la mesure des forces de l’être humain, dépasse sa sensibilité, et où
le cœur frappé et qui ne sent plus les coups, dit au ciel qu’il défie : Encore !
q
Chapitre 48
q
Chapitre 49
M
G ’ noceur, gouapeur, rigoleur,
l’ouvrier faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vin, les
lèvres perpétuellement humides d’une dernière goue, les
entrailles crassées de tartre comme une vieille futaille, il était de
ceux que la Bourgogne appelle énergiquement des boyaux rouges. Toujours
un peu ivre, ivre de la veille quand il ne l’était pas du jour, il voyait
l’existence au travers du coup de soleil qu’il avait dans la tête. Il souriait à
son sort, il s’y laissait aller avec l’abandon de l’ivrogne, souriant sur le pas
du marchand de vin vaguement aux choses, à la vie, au chemin qui s’allonge
dans la nuit. L’ennui, les soucis, la dèche n’avaient pas prise sur lui ; et
quand par hasard il lui venait une idée noire ou sérieuse, il détournait la tête,
faisait un certain psi ! qui était sa manière de dire zut ! et levant le bras
droit au ciel en caricaturant le geste d’un danseur espagnol, il envoyait par
dessus l’épaule sa mélancolie à tous les diables. Il avait la superbe
philosophie d’après boire, la sérénité gaillarde de la bouteille. Il ne
connaissait ni envie ni désir. Ses rêves lui étaient servis sur le comptoir. Pour
trois sous, il était sûr d’avoir un petit verre de bonheur, pour douze un litre
d’idéal. Content de tout, il aimait tout, trouvait à rire et à s’amuser de tout.
Rien ne lui semblait triste dans le monde – qu’un verre d’eau.
À cet épanouissement de pochard, à la gaieté de sa santé, de son
tempérament, Gautruche joignait la gaieté de son état, la bonne humeur et
l’entrain, de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, mi-ciel, qui se
distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus des passants la
blague d’un ouvrier. Peintre en bâtiments, il faisait la lere. Il était le seul,
l’unique homme à Paris qui aaquât l’enseigne sans mesure à la ficelle, sans
esquisse au blanc, le seul qui du premier coup mît à sa place chacune des
leres dans le cadre d’une affiche, et, sans perdre une minute à les ranger,
filât la majuscule à main levée. Il avait encore la renommée pour les leres
monstres, les leres de caprice, les leres ombrées, repiquées en ton de
bronze ou d’or, en imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des
journées de quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n’en était pas
plus riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de
vin.
C’était un homme élevé par la rue. La rue avait été sa mère, sa nourrice
et son école. La rue lui avait donné son assurance, sa langue et son esprit.
Tout ce qu’une intelligence de peuple ramasse sur le pavé de Paris, il l’avait
ramassé. Ce qui tombe du haut d’une grande ville en bas, les filtrations, les
dégagements, les miees d’idées et de connaissances, ce que roule l’air subtil
et le ruisseau chargé d’une capitale, le froement à l’imprimé, des bouts de
feuilletons avalés entre deux chopes, des morceaux de drames entendus au
boulevard, avait mis en lui cee intelligence de raccroc qui, sans éducation,
s’apprend tout. Il possédait une platine inépuisable, imperturbable. Sa parole
abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces
métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le pioresque
naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant d’histoires
réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche répertoire de scies de la
peinture en bâtiments. Membre de ces bas caveaux qu’on appelle des lices, il
connaissait tous les airs, toutes les chansons, et il chantait sans se lasser. Il
était drolatique enfin des pieds à la tête. Et rien qu’à le voir, on riait de lui
comme d’un acteur qui fait rire.
Un homme de cee gaieté, de cet entrain, « allait » à Germinie.
Germinie n’était pas la bête de service qui n’a rien que son ouvrage
dans la tête. Elle n’était pas la domestique « qui reste de là » avec la figure
alarmée et le dandinement balourd de l’inintelligence devant des paroles de
maîtres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s’était dégrossie, s’était
formée, s’était ouverte à l’éducation de Paris. Mlle de Varandeuil, inoccupée,
curieuse à la façon d’une vieille fille des histoires du quartier, lui avait
longtemps fait raconter ce qu’elle glanait de nouvelles, ce qu’elle savait des
locataires, toute la chronique de la maison et de la rue ; et cee habitude de
conter, de causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec sa
maîtresse, de peindre les gens, d’esquisser les silhouees, avait développé à
la longue en elle une facilité d’expressions vives, de traits heureux et
échappés, un piquant et parfois un mordant d’observation singuliers dans
une bouche de servante. Elle était arrivée à surprendre souvent Mlle de
Varandeuil par sa vivacité de compréhension, sa promptitude à saisir des
choses à demi dites, son bonheur et sa facilité à trouver des mots de belle
parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots. Elle
s’exprimait sans cuir, et quand il y avait une discussion d’orthographe chez
la crémière, elle décidait avec une autorité égale celle de l’employé aux décès
de la Mairie qui venait y déjeuner. Elle avait aussi ce fond de lectures
brouillées qu’ont les femmes de sa classe quand elles lisent. Chez les deux ou
trois femmes entretenues qu’elle avait servies, elle avait passé ses nuits à
dévorer des romans ; depuis elle avait continué à lire les feuilletons coupés
au bas des journaux par toutes ses connaissances ; et elle en avait retenu
comme une vague idée de beaucoup de choses, et de quelques rois de France.
Il lui en était resté ce qu’il faut pour avoir envie d’en parler avec d’autres.
Par une femme de la maison qui faisait dans la rue le ménage d’un auteur, et
qui avait des billets, elle avait été souvent au spectacle ; elle en revenait en
se rappelant toute la pièce, et les noms des acteurs qu’elle avait vus sur le
programme. Elle aimait à acheter des chansons, des romances à un sou, et à
les lire.
L’air, le souffle vif du quartier Breda plein de la verve de l’artiste et de
l’atelier, de l’art et du vice, avait aiguisé, dans Germinie, ces goûts d’esprit,
et lui avait créé des besoins, des exigences. Bien avant ses désordres, elle
s’était détachée des sociétés honnêtes, des personnes « bien » de son état et
de sa caste, des braves gens imbéciles et niais. Elle s’était écartée des milieux
de probité rangée et terre à terre, des causeries endormantes autour des thés
que donnaient les vieux domestiques des vieilles gens que connaissait
mademoiselle. Elle avait fui l’ennui des bonnes hébétées par la conscience de
leur service et la fascination de la caisse d’épargne. Elle en était venue à
exiger des gens pour en faire sa société une certaine intelligence répondant à
la sienne et capable de la comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de
son abrutissement, quand, dans la distraction et le plaisir, elle se retrouvait et
renaissait, il fallait qu’elle pût s’amuser avec des égaux à sa portée. Elle
voulait, autour d’elle, des hommes qui la fissent rire, des gaietés violentes, de
l’esprit spiritueux qui la grisât avec le vin qu’on lui versait. Et c’est ainsi
qu’elle roulait vers cee bohème canaille du peuple, bruyante, étourdissante,
enivrante comme toutes les bohèmes : c’est ainsi qu’elle tombait à un
Gautruche.
q
Chapitre 50
C
G matin au petit jour, elle entendit,
dans l’ombre de la porte cochère refermée sur elle, une voix lui
crier : i va là ? Elle se jeta dans l’escalier de service ; mais elle
se sentit poursuivie et bientôt saisie à un tournant de palier par la
main du portier. Aussitôt qu’il l’eut reconnue : Ah ! dit-il, excusez, c’est
vous ; ne vous gênez pas !… En voilà une noceuse !… Ça vous étonne, hein ?
de me voir sur pied si matin ?… C’est pour le vol qu’on a fait ces jours-ci
dans la chambre de la cuisinière du second… Allons, bonne nuit ! vous avez
de la chance par exemple que je ne sois pas bavard.
elques jours après, Germinie apprit par Adèle que le mari de la cuisinière
volée disait qu’il n’y avait pas à chercher bien loin ; que la voleuse était dans
la maison, qu’on savait ce qu’on savait. Adèle ajouta que cela remuait
beaucoup dans la rue, et qu’il y avait des gens pour le répéter, pour le croire.
Germinie indignée alla tout conter à sa maîtresse. Mademoiselle, indignée
plus qu’elle, et personnellement touchée de son injure, écrivit sur l’heure à la
maîtresse du domestique qu’elle eût à faire cesser immédiatement les
calomnies dirigées contre une fille qu’elle avait chez elle depuis vingt ans, et
dont elle répondait comme d’elle-même. Le domestique fut réprimandé.
Dans sa colère, il parla encore plus fort. Il cria et répandit pendant plusieurs
jours dans toute la maison son projet d’aller chez le commissaire de police,
et de faire demander par lui à Germinie avec quel argent elle avait meublé le
fils de la crémière, avec quel argent elle lui avait acheté un remplaçant, avec
quel argent elle payait les dépenses des hommes qu’elle avait. Toute une
semaine, la terrible menace pesa sur la tête de Germinie. Enfin le voleur fut
découvert, et la menace tomba. Mais elle avait eu son effet sur la pauvre fille.
Elle avait fait tout son mal dans ce cerveau trouble où, sous l’affluence et la
soudaine montée du sang, la raison chancelait, se voilait au moindre choc de
la vie. Elle avait bouleversé cee tête si prompte à s’égarer dans la peur ou la
contrariété, perdant si vite le jugement, le discernement, la neeté de vue et
d’appréciation des choses, se grossissant tout elle-même, se jetant aux
alarmes folles, aux prévisions mauvaises, aux perspectives désespérées,
touchant à ses terreurs comme à des réalités, et à tout moment perdue dans
le pessimisme de cee espèce de délire au bout duquel elle ne trouvait que
cee phrase et ce salut : Bah ! je me tuerai !
Toute la semaine, la fièvre de son cerveau la fit passer par toutes les
péripéties de ce qu’elle s’imaginait devoir arriver. Le jour, la nuit, elle voyait
sa honte exposée, publique ; elle voyait son secret, ses lâchetés, ses fautes,
tout ce qu’elle portait caché sur elle et cousu dans son cœur, elle le voyait
montré, étalé, découvert, découvert mademoiselle ! Ses dees pour Jupillon
augmentées de ses dees de boisson et de mangeailles pour Gautruche, de
tout ce qu’elle achetait maintenant à crédit, ses dees chez le portier, chez
les fournisseurs, allaient éclater et la perdre ! Un froid à cee pensée lui
passait dans le dos : elle sentait mademoiselle la chasser ! Toute la semaine,
elle se figura, à toutes les minutes de sa pensée, être devant le commissaire
de police. Huit jours entiers, elle roula cee idée et ce mot : la Justice ! la
Justice telle que se la figure l’imagination des basses classes, quelque chose
de terrible, d’indéfini, d’inévitable, qui est partout et dans l’ombre de tout,
une toute-puissance de malheur qui apparaît vaguement dans le noir de la
robe d’un juge, entre le sergent de ville et le bourreau, avec les mains de la
police et les bras de la guillotine ! Elle qui avait tous les instincts de ces
terreurs de peuple, elle qui répétait souvent qu’elle aimerait mieux mourir
que d’aller en justice, elle s’apparaissait assise sur un banc, entre des
gendarmes ! dans un tribunal, au milieu de tout ce grand inconnu de la loi
dont son ignorance lui faisait une épouvante… Toute la semaine, ses oreilles
entendirent dans l’escalier des pas qui venaient l’arrêter !
La secousse était trop forte pour des nerfs aussi malades que les siens.
L’ébranlement moral de ces huit jours d’angoisse la jetait et la livrait à une
idée qui n’avait fait jusque-là que tourner autour d’elle : l’idée du suicide.
Elle se meait à écouter, la tête dans les deux mains, ce qui lui parlait de
délivrance. Elle laissait venir à son oreille ce bruit doux de la mort qu’on
entend derrière la vie comme une chute lointaine de grandes eaux qui
tombent, en s’éteignant, dans du vide. Les tentations qui parlent au
découragement de tout ce qui tue si vite et si facilement, de tout ce qui ôte la
souffrance avec la main, la sollicitaient et la poursuivaient. Son regard
s’arrêtait et traînait autour d’elle sur toutes les choses qui peuvent guérir de
la vie. Elle y habituait ses doigts, ses lèvres. Elle les touchait, les maniait, les
approchait d’elle. Elle y cherchait l’essai de son courage et l’avant-goût de sa
mort. Pendant des heures, elle restait à la fenêtre de sa cuisine, les yeux fixés
au bas des cinq étages sur les pavés de la cour, des pavés qu’elle connaissait,
qu’elle eût reconnus ! À mesure que le jour baissait, elle se penchait
davantage, se pliait toute sur la barre mal affermie de la fenêtre, espérant
toujours que cee barre allait crouler et l’entraîner, priant pour mourir, sans
avoir besoin de cet élancement désespéré dans l’espace dont elle ne se
sentait pas la force…
— Mais tu vas tomber ! lui dit un jour mademoiselle en la reprenant par
la jupe, d’un premier mouvement effrayé. ’est-ce que tu regardes donc
dans la cour ?
— Moi, rien…, les pavés.
— Voyons, es-tu folle ? Tu m’as fait une peur !…
— Oh ! on ne tombe pas comme ça, dit Germinie avec un accent
singulier. Allez ! pour tomber, mademoiselle, il faut une fière envie !
q
Chapitre 51
G
’ que Gautruche, poursuivi par une
ancienne maîtresse, lui donnât la clef de sa chambre. and il
n’était pas rentré, elle était obligée de l’aendre en bas, dehors,
dans la rue, la nuit, l’hiver.
Elle se promenait d’abord de long en large devant la maison. Elle passait et
repassait, faisait vingt pas, revenait. Puis, comme si elle allongeait son
aente, elle faisait un tour plus long, et, allant toujours plus loin, finissait
par toucher aux deux bouts du boulevard. Elle marchait ainsi souvent des
heures, honteuse et croée, sous le ciel brouillé, dans la suspecte horreur
d’une avenue de barrière et de l’ombre de toutes choses. Elle suivait les
maisons rouges des marchands de vin, les tonnelles nues, les treillages de
guinguees étayés des arbres morts qu’ont les fosses aux ours, les masures
basses et plates trouées au hasard de fenêtres sans persienne, les fabriques de
casquees où l’on vend des chemises, les hôtels sinistres où l’on loge à la
nuit. Elle passait devant des boutiques fermées, scellées, noires de faillites,
devant des pans de mur maudits, devant des allées noires barrées de fer,
devant des fenêtres murées, devant des entrées qui semblaient mener à ces
logements de meurtre dont on fait passer le plan, en cour d’assises, à
messieurs les jurés. C’était, à mesure qu’elle allait, des jardinets mortuaires,
des bâtisses de guingois, des architectures ignobles, de grandes portes
cochères moisies, des palissades enfermant dans un terrain vague
l’inquiétante blancheur des pierres la nuit, des angles de bâtisses aux
puanteurs salpêtrées, des murs salis d’affiches honteuses et de lambeaux
d’annonces déchirées où la publicité pourrie était comme une lèpre. De
temps en temps, à un brusque tournant, des ruelles s’ouvraient qui
semblaient à quelques pas s’enfouir dans un trou, et d’où sortait un souffle
de cave ; des culs-de-sac meaient sur le bleu du ciel la rigidité noire d’un
grand mur ; des rues montaient vaguement, où suintait de loin en loin, sur le
plâtre blafard des maisons, la lueur d’un réverbère.
Germinie continuait à aller. Elle baait tout l’espace où la crapule soûle
ses lundis et trouve ses amours, entre un hôpital, une tuerie et un cimetière :
La Riboisière, l’Abaoir et Montmartre.
Les passants qui passent là, l’ouvrier qui remonte de Paris en sifflant,
l’ouvrière qui revient, sa journée finie, les mains sous les aisselles pour se
tenir chaud, la prostituée en bonnet noir qui erre, la croisaient et la
regardaient. Les inconnus avaient l’air de la reconnaître ; la lumière lui
faisait honte. Elle se sauvait de l’autre côté du boulevard, et longeait contre
le mur de ronde la chaussée ténébreuse et déserte ; mais elle en était bientôt
chassée par d’horribles ombres d’hommes et des mains brutalement
amoureuses…
Elle voulait s’en aller ; elle s’injuriait au dedans d’elle ; elle s’appelait
lâche et misérable ; elle se jurait que c’était le dernier tour, qu’elle irait
encore jusqu’à cet arbre, et puis que ce serait tout, que s’il n’était pas rentré,
c’était fini, elle s’en irait. Et elle ne s’en allait pas ; elle marchait toujours,
elle aendait toujours, plus dévorée, à mesure qu’il tardait, du désir et de la
fureur de le voir.
À la fin, les heures s’écoulant, le boulevard se dégarnissant de passants,
Germinie épuisée, éreintée de fatigue, se rapprochait des maisons. Elle se
traînait de boutique en boutique, elle allait machinalement là où brûlait
encore du gaz, et elle restait stupide devant le flamboiement des devantures.
Elle s’étourdissait les yeux, elle tâchait de tuer son impatience en l’hébétant.
Ce qu’on voit au travers des carreaux suants des marchands de vin, les
baeries de cuisine, les bols de punch étagés entre deux bouteilles vides d’où
sort un brin de laurier, les vitrines où les liqueurs meent leurs couleurs
dans un éclair, une choppe pleine de petites cuillers de Ruolz, cela l’arrêtait
longuement. Elle épelait les vieux arrêtés de tirage de loterie placardés au
fond d’un cabaret, les annonces de gloria, les inscriptions portant en leres
jaunes : Vin nouveau, pur sang, 70 centimes. Elle regardait un quart d’heure
une arrière-salle où étaient un homme en blouse assis sur un tabouret devant
une table, un tuyau de poêle, une ardoise et deux plateaux noirs au mur. Son
regard fixe et perdu allait, au travers d’une buée rousse, à des silhouees
troubles de choumaques penchés sur leurs établis. Il tombait et s’oubliait sur
un comptoir qu’on lavait, sur deux mains qui comptaient les sous de la
journée, sur un entonnoir qu’on récurait, sur un broc qu’on passait au grès.
Elle ne pensait plus. Elle demeurait là, clouée et faiblissante, sentant son
cœur s’en aller de la fatigue d’être sur ses pieds, ne voyant plus que dans une
sorte d’évanouissement, n’entendant plus que dans un bourdonnement les
fiacres emboués roulant sur le boulevard mou, prête à tomber et forcée par
instants de s’étayer de l’épaule aux murs.
Dans l’état d’ébranlement et de maladie où elle était, avec cee demi-
hallucination du vertige qui la rendait si peureuse de passer la Seine et la
faisait se cramponner aux balustrades des ponts, il arrivait que certains soirs,
lorsqu’il pleuvait, ces défaillances qu’elle avait sur le boulevard extérieur
prenaient les terreurs d’un cauchemar. and la flamme des réverbères,
tremblante dans une vapeur d’eau, allongeait et balançait, comme dans le
miroitement d’une rivière, son reflet sur le sol mouillé ; quand les pavés, les
trooirs, la terre, semblaient disparaître et mollir sous la pluie, et que rien ne
paraissait plus solide dans la nuit noyée, la pauvre misérable, presque folle
de fatigue, croyait voir se gonfler un déluge dans le ruisseau. Un mirage
d’épouvante lui montrait tout à coup de l’eau tout autour d’elle, de l’eau qui
marchait, de l’eau qui s’approchait de partout. Elle fermait les yeux, n’osait
plus bouger, craignait de sentir son pas glisser sous elle, se meait à pleurer,
et pleurait jusqu’à ce que quelqu’un passât et voulût bien lui donner le bras
jusqu’à l’Hôtel de la petite main bleue.
q
Chapitre 52
E
l’escalier, c’était son dernier refuge. Elle
s’y sauvait de la pluie, de la neige, du froid, de la peur, du désespoir,
de la fatigue. Elle montait et s’asseyait sur une marche contre la
porte fermée de Gautruche, serrait son châle et sa jupe pour laisser
passage aux allants et venants le long de cee raide échelle, ramassait sa
personne et se rencognait pour rapetisser sur l’étroit palier la place de sa
honte.
Des portes ouvertes, sortait et se répandait sur l’escalier l’odeur des cabinets
sans air, des familles tassées dans une seule chambre, l’exhalaison des
industries malsaines, les fumées graisseuses et animalisées des cuisines de
réchaud chauffées sur le carré, une puanteur de loques, l’humide fadeur de
linges séchant sur des ficelles. La fenêtre aux carreaux cassés que Germinie
avait derrière elle lui envoyait la fétidité d’un plomb où toute la maison
vidait ses ordures et son fumier coulant. À tout moment, sous une bouffée
d’infection, son cœur se levait : elle était obligée de prendre dans sa poche
un flacon d’eau de mélisse qu’elle avait toujours sur elle, et d’en boire une
gorgée pour ne pas se trouver mal.
Mais l’escalier avait, lui aussi, ses passants : d’honnêtes femmes
d’ouvriers remontaient avec un boisseau de charbon ou le litre du souper.
Elles la frôlaient du pied, et tout le temps qu’elles meaient à monter,
Germinie sentait leur regard de mépris tourner autour de la cage de
l’escalier et l’écraser de plus haut à chaque étage. Des enfants, des petites
filles en fanchon qui passaient dans l’escalier noir avec la lumière d’une
fleur, des petites filles qui lui faisaient revoir, comme la lui montraient
souvent ses rêves, sa petite fille vivante et grandie, elle les voyait s’arrêter à
la regarder avec de grands yeux qui se reculaient d’elle ; puis les petites se
sauvaient et s’essoufflaient à monter, et quand elles étaient tout en haut, se
penchant presque par-dessus la rampe, elles lui jetaient des soises impures,
des injures d’enfants du peuple… L’insulte, crachée par ces bouches de roses,
tombait sur Germinie plus douloureusement que tout. Elle se soulevait à
demi, un moment ; puis accablée, s’abandonnant, elle retombait sur elle-
même, et remontant son tartan sur sa tête pour s’y cacher et s’y ensevelir,
elle restait comme une morte, affaissée, inerte, insensible, repliée sur son
ombre, pareille à un paquet jeté là et sur lequel tout le monde pouvait
marcher, n’ayant plus de sens, ne vivant plus de tout le corps que pour un
bruit de pas qu’elle écoutait venir – et qui ne venait pas.
Enfin, après des heures, des heures qu’elle ne pouvait pas compter, il lui
semblait entendre, dans la rue, un trébuchement de pas ; puis une voix
avinée montait l’escalier en bégayant : – Canaille !… canaille ed’ d’
marchand de vin !… tu m’as vendu du vin qui soûle !
C’était lui.
Et presque tous les jours recommençait la même scène.
— Ah ! t’étais là, ma Germinie, disait-il en la reconnaissant. Voilà ce
que c’est… je vais te dire… On s’est un peu submergé… Et meant la clef
dans la serrure : – Je vas te dire… C’est pas ma faute…
Il entrait, repoussait d’un coup de pied une tourterelle aux ailes rognées
qui sautillait en boitant, et fermant la porte : – Vois-tu ? Ce n’est pas moi…
C’est Paillon, tu sais bien Paillon ?… ce petit gros qui est gras comme un
chien de fou… Eh bien ! c’est lui, vrai d’honneur… Il a voulu me payer un
litre à seize… Il m’a offert l’honnêteté, j’y ai roffert la politesse… Là-dessus
naturellement, nous avons consolé notre café, consolé consoleras-tu !… Et
d’alors en alors… nous nous sommes tombés dessus !… Un carnage de
possédé !… À preuve que ce carcan de marchand de vin nous a jetés à la
porte comme des épluchures d’homard !
Germinie, pendant l’explication, avait allumé la chandelle fichée dans
un chandelier de cuivre jaune. À la lueur de la lumière vacillante,
apparaissait le sale papier de la chambre, couvert de caricatures du
Charivari, déchirées du journal et collées au mur.
— Tiens ! t’es un amour, lui disait Gautruche en lui voyant poser sur la
table un poulet froid et trois bouteilles de vin. Car faut te dire… pour ce que
j’ai dans l’estomac… un méchant bouillon… voilà tout… Ah ! celui-là, il
aurait fallu un fier maître d’armes pour lui crever les yeux !
Et il se meait à manger. Germinie buvait, les coudes sur la table, en le
regardant, et son regard devenait noir.
— Bon ! toutes les négresses sont mortes… faisait à la fin Gautruche en
égouant une à une les bouteilles. Au dodo, les enfants !
Et c’étaient, entre ces deux êtres, des amours terribles, acharnés et
funèbres, des ardeurs et des assouvissements sauvages, des voluptés
furieuses, des caresses qui avaient les brutalités et les colères du vin, des
baisers qui semblaient chercher le sang sous la peau comme la langue d’une
bête féroce, des anéantissements qui les engloutissaient et ne leur laissaient
que le cadavre de leurs corps.
À cee débauche, Germinie apportait je ne sais quoi de fou, de délirant,
de désespéré, une sorte de frénésie suprême. Ses sens exaspérés se
retournaient contre eux-mêmes, et, sortant des appétits de leur nature, ils se
poussaient à souffrir. La satiété les usait, sans les éteindre ; et dépassant
l’excès, ils se forçaient jusqu’au déchirement. Dans le paroxysme
d’excitation où était la malheureuse créature, sa tête, ses nerfs, l’imagination
de son corps enragé, ne cherchaient plus même le plaisir dans le plaisir, mais
quelque chose au-delà de plus âpre, de plus poignant, de plus cuisant : la
douleur dans la volupté. Et à tout moment, le mot « mourir » s’échappait de
ses lèvres serrées, comme si tout bas elle invoquait la mort et cherchait à
l’étreindre dans les agonies de l’amour !
elquefois, la nuit, tout à coup, se dressant sur le bord du lit, elle
meait ses pieds nus sur le froid du carreau, et restait là, farouche, penchée
sur ce qui respire dans une chambre qui dort. Et peu à peu ce qui était
autour d’elle, l’obscurité de l’heure, semblait l’envelopper. Elle se paraissait à
elle-même tomber et rouler dans l’inconscience et l’aveuglement de la nuit.
La volonté de ses idées s’éteignait. Toutes sortes de choses noires, ayant
comme des ailes et des voix, lui baaient contre les tempes. Les sombres
tentations qui montrent vaguement le crime à la folie lui faisaient passer
devant les yeux, tout près d’elle, une lumière rouge, l’éclair d’un meurtre ; et
il y avait dans son dos des mains qui la poussaient, par derrière, vers la table
sur laquelle étaient les couteaux… Elle fermait les yeux, bougeait un pied ;
puis, ayant peur, se retenait aux draps ; et à la fin, se retournant, elle
retombait dans le lit, et renouait son sommeil au sommeil de l’homme qu’elle
avait voulu assassiner ; pourquoi ? elle ne le savait ; pour rien, – pour tuer !
Et ainsi jusqu’au jour, dans le mauvais cabinet garni, se débaaient la
rage et la lue de ces mortelles amours, – tandis que la pauvre colombe
éclopée et boiteuse, l’infirme oiseau de Vénus, nichée dans un vieux soulier
de Gautruche, jetait de temps en temps, en s’éveillant au bruit, un
roucoulement effaré.
q
Chapitre 53
D
, G fut un peu dégoûté de boire. Il
venait d’éprouver la première aeinte de la maladie de foie qui
couvait depuis longtemps dans son sang brûlé et alcoolisé, sous le
rouge briqueté de ses pommees. Les affreuses souffrances qui lui
avaient mordu le côté et tordu le creux de l’estomac pendant une huitaine de
jours, lui avaient fait faire des réflexions. Il lui était venu, avec des
résolutions de sagesse, des idées d’avenir presque sentimentales. Il s’était dit
qu’il fallait mere un peu plus d’eau dans sa vie, s’il voulait faire de vieux
os. Pendant qu’il se retournait dans son lit et qu’il se pelotonnait, les genoux
remontés pour moins souffrir, il avait regardé son taudis, ces quatre murs où
il remisait ses nuits, où il rentrait le soir ses ivresses, quelquefois sans
chandelle, dont il se sauvait le matin au jour ; et il avait pensé à se faire un
intérieur. Il avait pensé à une chambre, où il aurait une femme, une femme
qui lui ferait un bon pot-au-feu, le soignerait s’il était souffrant,
raccommoderait ses affaires, tiendrait son linge en état, l’empêcherait d’aller
recommencer une ardoise chez un marchand de vin, une femme enfin qui
aurait pour lui tous les bons côtés du ménage, et qui par là-dessus ne serait
pas une bête, le comprendrait, rirait avec lui. Cee femme était toute
trouvée : c’était Germinie. Elle devait avoir un petit magot, quelques sous
d’amassés depuis le temps qu’elle servait chez sa vieille demoiselle ; et avec
ce qu’il gagnait, lui, ils vivraient à l’aise et « bouloteraient ». Il ne doutait
pas de son consentement ; il était sûr d’avance qu’elle accepterait. Et
d’ailleurs, ses scrupules, si elle en avait, ne résisteraient pas à la perspective
du mariage qu’il comptait lui faire luire au bout de leur liaison.
Un lundi, elle venait d’arriver chez lui.
— Dis donc, Germinie, commença Gautruche, qu’est-ce que tu dirais de
ça, hein ? Une bonne chambre… pas comme ce bahut-là… une vraie, avec un
cabinet… à Montmartre, et deux fenêtres, rien que ça !… rue de l’Empereur…
avec une vue qu’un Anglais vous en donnerait cinq mille francs pour
l’emporter ! Enfin, quelque chose de chouee et de gai, qu’on y passerait
toute la journée sans s’embêter… Parce que moi, je vais te dire… je
commence à en avoir assez de déménager pour changer de puces. Et puis, ce
n’est pas tout ça : je m’embête d’être branché en garni, je m’embête d’être
tout seul… Les amis, c’est pas une société… Ils vous tombent, comme des
mouches, dans votre verre, quand c’est vous qui payez, et puis voilà !…
D’abord, je ne veux plus boire, vrai de vrai, que je ne veux plus, tu verras !
Tu comprends que je ne veux pas me payer cee existence-là, à m’en faire
crever… Pas de ça ! Aention ! Il ne faut pas s’abîmer le coco… Il me
semblait ces jours-ci que j’avais avalé des tire-bouchons… Et je n’ai pas
envie de frapper au monument encore tout de suite… Alors, de fil en aiguille,
voilà ce qui m’a poussé : Je vas faire la proposition à Germinie… Je me
fendrais d’un peu de mobilier… Toi, tu as ce que tu as dans ta chambre… Tu
sais que je ne suis pas trop feignant, je n’ai pas du poil dans la main pour
l’ouvrage… Puis, on pourrait voir à n’être pas toujours à travailler pour les
autres, à prendre une boîte de cambrousier… Toi, si tu avais quelque chose
de côté, ça aiderait… Nous nous merions ensemble gentiment, quie à nous
faire régulariser un jour devant M. le maire… Ce n’est pas si bête, tout ça,
hein ? ma grosse, n’est-ce pas ?… Et on va un peu quier sa vieille de ce
coup-là, pas vrai ! pour son vieux chéri de Gautruche ?
Germinie, qui avait écouté Gautruche, la tête avancée vers lui, le
menton appuyé sur la paume de la main, se renversa dans un éclat de rire
strident :
— Ah ! ah ! ah ! Tu as cru !… Et tu me dis ça comme ça !… Tu as cru
que je la quierais, elle ! mademoiselle ! Vrai, tu l’as cru ?… Tu es bête, sais-
tu ! Mais tu aurais des mille et des cents, tu serais tout cousu d’or, entends-
tu ? tout cousu… C’est de la farce, hein ?… Mademoiselle ? Mais tu ne sais
donc pas, je ne t’ai pas dit… Ah ! je voudrais bien qu’elle meure, et que ces
mains-là ne soient pas là pour lui fermer les yeux ! Il faudrait voir !…
Voyons, là vraiment, tu l’as cru ?
— Dame ! je m’étais figuré… De la façon que tu étais avec moi… Je
croyais que tu tenais plus à moi que ça… enfin que tu m’aimais… fit le
peintre, démonté par l’ironie terrible et sifflante des paroles de Germinie.
— Ah ! tu croyais encore ça ; que je t’aimais !
Et, comme si tout à coup elle arrachait du fond de son cœur le remords
et la plaie de ses amours : – Eh bien ! oui, tiens ! je t’aime… je t’aime,
comme tu m’aimes, là ! autant ! et voilà tout ! Je t’aime comme ce qu’on a
sous la main, et dont on se sert parce que c’est là !… J’ai l’habitude de toi
comme d’une vieille robe qu’on remet toujours… Voilà comme je t’aime !…
’est-ce que tu veux que je tienne à toi ? Toi ou un autre… je te demande
un peu ce que ça peut me faire ?… Car, enfin, qu’est-ce que tu as été plus
qu’un autre pour moi ? Eh bien ! oui, tu m’as prise… Et après ? C’est-il assez
pour que je t’aime ?… Mais qu’est-ce que tu m’as donc fait pour m’aacher,
veux-tu me le dire ? M’as-tu jamais sacrifié un verre de vin ? As-tu eu
seulement pitié de moi, quand je trimais dans la boue, dans la neige, au
risque de crever ? Ah ! bien oui ! Et ce qu’on me disait, ce qu’on me crachait
sur la tête, que mon sang ne faisait qu’un bouillon d’un bout à l’autre !…
Tout ce que j’ai mangé d’affronts à t’aendre, c’est toi qui t’en fichais pas
mal ! Allons donc !… C’est qu’il y a longtemps que je veux te dire tout ça…
et que j’en ai gros là, va ! Voyons, dit-elle avec un sourire atroce, est-ce que
tu crois que tu m’as rendue folle avec ton physique, avec tes cheveux, que tu
n’as plus, avec cee tête-là ? Plus souvent ! Je t’ai pris… j’aurais pris
n’importe qui ! J’étais dans mes jours où il me faut quelqu’un ! Je ne sais
plus alors, je ne vois plus… Ce n’est plus moi qui veux… Je t’ai pris parce
qu’il faisait chaud, tiens !
Elle se tut un instant.
— Va toujours, dit Gautruche, aplatis-moi sur toutes les coutures… Ne
te gêne pas pendant que tu y es…
— Hein ? reprit Germinie, comme tu te figurais que j’allais être
enchantée de me mere avec toi ? Tu te disais : cee bonne bête-là ! va-t-
elle être contente ! Et puis, je n’aurai qu’à lui promere de l’épouser… Elle
laissera sa place en plan. Elle lâchera sa maîtresse… Voyez-vous ça !
Mademoiselle ! mademoiselle qui n’a que moi ! Ah ! tiens, tu ne sais rien…
Et puis, tu ne comprendrais pas… Mademoiselle qui est tout pour moi ! Mais,
depuis ma mère, je n’ai eu qu’elle, je n’ai trouvé qu’elle de bonne ! Sauf elle,
qu’est-ce qui m’a dit quand j’étais triste : tu es triste ? Et quand j’étais
malade : tu es malade ? Personne ! Il n’y a eu qu’elle, rien qu’elle pour me
soigner, pour s’occuper de moi… Tiens ! toi qui parles d’aimer pour ce qu’il y
a entre nous… Ah ! voilà quelqu’un qui m’a aimée, mademoiselle ! Oh ! oui,
aimée ! Et je meurs de ça, sais-tu ? d’être devenue une misérable comme je
suis, une… – Elle dit le mot. – Et de la tromper, de lui voler son affection, de
la laisser toujours m’aimer comme sa fille, moi ! moi ! Ah ! si jamais elle
apprenait quelque chose… va, sois tranquille ! ça ne serait pas long… Il y en
a une qui ferait un joli saut du cinquième, vrai comme Dieu est mon maître !
Mais figure-toi bien… toi encore, tu n’es pas mon cœur, tu n’es pas ma vie,
tu n’es que mon plaisir… Mais j’ai eu un homme… Ah ! je ne sais pas si je
l’ai aimé celui-là ! On m’aurait charcuté pour lui, sans que je dise rien…
Enfin, l’homme de mon malheur !… Eh bien ! vois-tu, au plus fort que j’étais
pincée pour lui, quand je ne soufflais que lorsqu’il voulait, quand j’étais folle
et qu’il m’aurait marché sur le ventre, je l’aurais laissé marcher !… Eh bien !
oui, à ce moment-là, mademoiselle eût été malade, elle m’eût fait signe du
petit doigt, que je serais revenue… Oui, pour elle, je l’aurais quié ! Je te dis,
je l’aurais quié !
— Alors… Puisque c’est à ce point-là, ma chère, qu’on l’aime tant sa
vieille, il n’y a plus qu’une chose que je te conseille : il ne faut plus la quier,
ta bonne dame, vois-tu ?
— C’est mon congé ? dit Germinie en se levant.
— Ma foi ! ça y ressemble.
— Eh bien ! adieu… Ça me va !
Et, allant droit à la porte, elle sortit sans un mot.
q
Chapitre 54
D
, G tomba où elle devait tomber, au-
dessous de la honte, au-dessous de la nature même. De chute en
chute, la misérable et brûlante créature roula à la rue. Elle ramassa
les amours qui s’usent en une nuit, ce qui passe, ce qu’on
rencontre, ce que le hasard des pavés fait trouver à la femme qui vague. Elle
n’avait plus besoin de se donner le temps du désir : son caprice était furieux
et soudain, allumé sur l’instant. Affamé du premier venu, elle le regardait à
peine, et n’aurait pu le reconnaître. Beauté, jeunesse, ce physique d’un
amant où l’amour des femmes les plus dégradées cherche comme un bas
idéal, rien de tout cela ne la tentait plus, ne la touchait plus. Ses yeux, dans
tous les hommes, ne voyaient plus que l’homme : l’individu lui était égal. La
dernière pudeur et le dernier sens humain de la débauche, la préférence, le
choix, et jusqu’à ce qui reste aux prostituées pour conscience et pour
personnalité, le dégoût, le dégoût même, – elle l’avait perdu !
Et elle s’en allait par les rues, baant la nuit, avec la démarche suspecte et
furtive des bêtes qui fouillent l’ombre et dont l’appétit quête. Comme jetée
hors de son sexe, elle aaquait elle-même, elle sollicitait la brutalité, elle
abusait de l’ivresse, et c’était à elle qu’on cédait. Elle marchait, flairant
autour d’elle, allant à ce qu’il y a d’embusqué d’impur dans les terrains
vagues, aux occasions du soir et de la solitude, aux mains qui aendaient
pour s’abare sur un châle. Sinistre et frémissante, les passants de minuit la
voyaient, à la lueur des réverbères, se glisser et comme ramper, courbée,
effacée, les épaules pliées, rasant les ténèbres, avec un de ces airs de folle et
de malade, un de ces égarements infinis qui font travailler sur des abîmes de
tristesse, le cœur du penseur et la pensée du médecin.
q
Chapitre 55
U
’ , dans la rue du Rocher, en passant devant
un marchand de vin, au coin de la rue de Laborde, elle vit le dos
d’un homme qui buvait sur le comptoir : c’était Jupillon.
Elle s’arrêta court, tourna du côté de la rue, et s’adossant à la grille
du marchand de vin, elle se mit à aendre. Elle avait la lumière de la
boutique derrière elle, les épaules contre les barreaux, et elle se tenait
immobile, sa jupe retroussée d’une main par devant, son autre main tombant
au bout de son bras abandonné. Elle ressemblait à une statue d’ombre assise
sur une borne. Dans sa pose, il y avait une résolution terrible et comme
l’éternelle patience d’aendre là toujours. Les passants, les voitures, la rue,
elle les apercevait vaguement et lointainement. Le cheval de renfort de
l’omnibus pour la montée de la rue, un cheval blanc, était devant elle,
immobile, éreinté, dormant sur pied, avec la tête et les deux jambes de
devant dans la pleine lumière de la porte : elle ne le voyait pas. Il
brouillassait. C’était un de ces temps de Paris, sales et pourris, où il semble
que l’eau qui tombe soit déjà de la boue avant d’être tombée. Le ruisseau lui
montait sur les pieds. Elle demeura ainsi une demi-heure, lamentable à voir,
sans mouvement, menaçante et désespérée, toute à contre-jour, sombre et
sans visage, pareille à une Fatalité plantée par la Nuit à la porte d’un
minzingue !
Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui, les bras croisés :
— Mon argent ? lui dit-elle. Elle avait la figure d’une femme qui n’a
plus de conscience, pour laquelle il n’y a plus de Dieu, plus de gendarmes,
plus de cour d’assises, plus d’échafaud, – plus rien !
Jupillon sentit sa blague s’arrêter dans sa gorge.
— Ton argent ? fit-il, ton argent, il n’est pas perdu. Mais il faut le
temps… Dans ce moment-ci, je te dirai, ça ne va pas fort l’ouvrage… Il y a
longtemps que c’est fini, ma boutique, tu sais… Mais d’ici trois mois, je te
promets… Et tu vas bien ?
— Canaille, va ! Ah ! je te tiens donc ! Ah ! tu voulais filer… Mais c’est
toi, mon malheur ! c’est toi qui m’as fait comme je suis, brigand ! voleur !
filou ! Ah ! c’est toi…
Germinie lui jetait cela au visage, en se poussant contre lui, en lui
faisant tête, en avançant sa poitrine contre la sienne. Elle semblait se froer
aux coups qu’elle appelait et provoquait ; et elle lui criait, toute tendue vers
lui : – Mais bats-moi donc ! ’est-ce qu’il faut donc que je te dise, dis, pour
que tu me baes ?
Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait ; seulement elle
avait comme un besoin d’être frappée. Il lui était venu une envie instinctive,
irraisonnée, d’être brutalisée, meurtrie, de souffrir dans sa chair, de ressentir
un choc, une secousse, une douleur qui fît taire ce qui baait dans sa tête.
Des coups, elle n’imaginait que cela pour en finir. Puis, après les coups, elle
voyait, avec la lucidité d’une hallucination, toutes sortes de choses se passer,
la garde arrivant, le poste, le commissaire ! le commissaire devant lequel elle
pourrait tout dire, son histoire, ses misères, ce que lui avait fait souffrir cet
homme, ce qu’il lui avait coûté ! Son cœur se dégonflait d’avance à l’idée de
se vider, avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il crevait.
— Mais bats-moi donc, répétait-elle en marchant toujours sur Jupillon,
qui cherchait à s’effacer et lui jetait en reculant des mots caressants comme
on en jee à une bête qui ne vous reconnaît pas et qui veut mordre. Un
rassemblement commençait autour d’eux.
— Allons, vieille pocharde, n’embêtons pas monsieur, fit un sergent de
ville qui, empoignant Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-même
rudement. Sous l’injure brutale de cee main de police, les genoux de
Germinie fléchirent : elle crut s’évanouir. Puis elle eut peur, et se mit à
courir dans le milieu de la rue.
q
Chapitre 56
L
retours insensés, des revenez-y inexplicables. Cet
amour maudit que Germinie croyait tué par toutes les blessures et
tous les coups de Jupillon, il revivait. Elle était épouvantée de le
retrouver en elle en rentrant. La seule vue de cet homme, cee
approche de quelques minutes, le son de sa voix, la respiration de l’air qu’il
respirait, avaient suffi pour lui retourner le cœur et la rendre toute au passé.
Malgré tout, elle n’avait jamais pu arracher tout à fait Jupillon du fond
d’elle ; il y était resté enraciné. Son premier amour était lui. Elle lui
appartenait, contre elle-même, par toutes les faiblesses du souvenir, toutes
les lâchetés de l’habitude. D’elle à lui, il y avait tous les liens de torture qui
nouent la femme pour toujours, le sacrifice, la souffrance, l’abaissement. Il la
possédait pour avoir violé sa conscience, piétiné sur ses illusions, martyrisé
sa vie. Elle était à lui, à lui éternellement, comme au maître de toutes ses
douleurs.
Et ce choc, cee scène qui aurait dû lui donner l’horreur de le
rencontrer jamais, ralluma en elle la frénésie de le revoir. Toute sa passion la
reprit. La pensée de Jupillon l’emplit jusqu’à la purifier. Elle arrêta court le
vagabondage de ses sens : elle voulut n’être personne, puisque c’était le seul
moyen qu’elle eût encore d’être à lui.
Elle se mit à le gueer, à étudier ses heures de sortie, les rues où il
passait, les endroits où il allait. Elle le suivit, aux Batignolles, jusqu’à son
nouveau logement, marcha derrière lui, contente de mere le pied où il avait
mis le sien, d’être menée par son chemin, de le voir un peu, de saisir un
geste qu’il faisait, de lui prendre un de ses regards. C’était tout : elle n’osait
lui parler ; elle se tenait à distance, allant derrière, comme un chien perdu
tout heureux qu’on ne le repousse pas à coups de talon.
Elle se fit ainsi, pendant des semaines, l’ombre de cet homme, une
ombre humble et peureuse qui reculait et s’éloignait de quelques pas, quand
elle se croyait vue ; puis se rapprochait à pas timides, et à une marque
d’impatience de l’homme, s’arrêtait encore, en paraissant demander grâce.
elquefois elle l’aendait à la porte d’une maison où il entrait, le
reprenait quand il sortait, le reconduisait chez lui, toujours de loin, sans lui
parler, avec l’air d’une mendiante qui mendie des restes et remercie de ce
qu’on lui laisse ramasser. Puis au volet du rez-de-chaussée où il demeurait,
elle écoutait s’il était seul, s’il n’y avait personne.
and il était avec une femme au bras, quoi qu’elle souffrît, elle
s’acharnait à le poursuivre. Elle allait où allait le couple, jusqu’au bout. Elle
entrait derrière eux dans les jardins publics, dans les bals. Elle marchait dans
leurs rires, dans leurs paroles, se déchirait à les voir, à les entendre, et restait
là, dans leur dos, à faire saigner toutes ses jalousies.
q
Chapitre 57
O
de novembre. Depuis trois ou quatre jours,
Germinie n’avait point rencontré Jupillon. Elle vint l’épier, le
chercher près de son logement. Arrivée à sa rue, elle vit de loin
une large raie de lumière filtrant par son volet fermé. Elle
approcha et entendit des éclats de rire, des chocs de verre, des femmes, puis
une chanson, une voix, une femme, celle qu’elle haïssait avec toutes les
haines de son cœur, celle qu’elle eût voulu voir morte, celle dont elle avait
tant de fois cherché la mort dans les lignes du sort, elle enfin – sa cousine !
Elle se colla derrière le volet, aspirant ce qu’ils disaient, enfoncée dans la
torture de les entendre, affamée et se repaissant de souffrir. Il tombait une
pluie froide d’hiver. Elle ne la sentait pas. Tous ses sens étaient à écouter. La
voix qu’elle détestait semblait par moments faiblir et s’éteindre sous les
baisers, et ce qu’elle chantait s’envolait comme étouffé par une bouche qui se
pose sur une chanson. Les heures passaient. Germinie était toujours là. Elle
ne pensait pas à s’en aller. Elle aendait sans savoir ce qu’elle aendait. Il lui
semblait qu’il fallait qu’elle restât là toujours, jusqu’à la fin. La pluie tombait
plus fort. De l’eau, d’une gouière crevée au-dessus d’elle, lui baait sur les
épaules. De grosses goues lui glissaient sur la nuque. Un froid de glace lui
coulait dans le dos. Sa robe suait l’eau sur le pavé. Elle ne s’en apercevait
pas. Elle n’avait plus dans tous les membres que la souffrance de l’âme.
Bien avant dans la nuit, il y eut du bruit, un remuement, des pas vers la
porte. Germinie courut se cacher à quelques pas dans le rentrant d’un mur,
et elle vit une femme qu’emmenait un jeune homme. Comme elle les
regardait s’éloigner, elle sentit sur ses mains quelque chose de doux et de
chaud qui lui fit peur d’abord : c’était un chien qui la léchait, un gros chien
qu’elle avait tenu tout petit bien des soirées sur ses genoux, dans l’arrière-
boutique de la crémière…
— Ici, Molosse ! cria deux ou trois fois dans l’ombre de la rue la voix
impatientée de Jupillon.
Le chien aboya, se sauva, se retourna en gambadant pour revenir, et
rentra. La porte se referma. Les voix et les chansons ramenèrent à la même
place, contre le volet, Germinie, que la pluie trempait et qui se laissa tremper
en écoutant toujours, jusqu’au matin, jusqu’au petit jour, jusqu’à l’heure où
des maçons allant à leur ouvrage, leur pain sous le bras, se mirent à rire en
la voyant.
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Chapitre 58
D
après cee nuit passée sous la pluie,
Germinie avait un visage effrayant de souffrance, le teint marbré,
les yeux brûlants. Elle ne disait rien, ne se plaignait pas, faisait son
service comme à l’ordinaire.
— Ah çà ! toi, regarde-moi donc un peu, lui dit mademoiselle ; et l’airant
brusquement au jour :
— ’est-ce que c’est que ça ? cee mine de déterrée-là ? Allons,
voyons, tu es malade ? Mon Dieu ! as-tu chaud aux mains !
Elle lui prit le poignet, et lui rejetant le bras au bout d’un instant :
— Comment, chienne de bête ! tu as une fièvre de cheval ! Et tu gardes
ça pour toi !
— Mais non, mademoiselle, balbutia Germinie. Je crois que c’est un gros
rhume, tout bonnement… Je me suis endormie, l’autre soir, la fenêtre de ma
cuisine ouverte…
— Oh ! toi, d’abord, reprit mademoiselle, tu crèverais que tu ne ferais
pas seulement : Ouf ! Aends…
Et, meant ses lunees, roulant vivement son fauteuil à une petite table
auprès de la cheminée, elle se mit à écrire quelques lignes de sa grosse
écriture.
— Tiens, fit-elle en pliant la lere, tu vas me faire le plaisir de donner
cela à ton amie Adèle pour le faire porter par le portier… Et maintenant, à la
paille !
Mais Germinie ne voulut jamais aller se coucher. Ce n’était pas la
peine. Elle ne se fatiguerait pas. Elle resterait assise toute la journée.
D’ailleurs, le plus fort de son mal était passé ; elle allait déjà mieux. Et puis
le lit, pour elle, faisait mourir.
Le médecin, appelé par le mot de mademoiselle, vint le soir. Il examina
Germinie et ordonna l’application de l’huile de croton. Les désordres de la
poitrine étaient tels qu’il ne pouvait encore rien dire. Il fallait aendre l’effet
des remèdes.
Il revint au bout de quelques jours, fit coucher Germinie, l’ausculta
longuement. – C’est prodigieux, dit-il à mademoiselle quand il fut
redescendu, elle a eu une pleurésie, et ne s’est pas alitée un moment… C’est
donc une fille de fer ?… Oh ! l’énergie des femmes !… el âge a-t-elle ?
— arante-et-un ans.
— arante-et-un ans ? Oh ! c’est impossible !… Vous êtes sûre ? Elle
en paraît cinquante…
— Ah ! pour paraître, elle paraît tout… ’est-ce que vous voulez ?
Jamais de santé… toujours à être malade… des chagrins… des misères… et
puis un caractère à se tourmenter toujours…
— arante-et-un ans ! c’est étonnant ! répéta le médecin. Il reprit
après une seconde de réflexion :
— Y a-t-il eu dans sa famille, à votre connaissance, des affections de
poitrine ? A-t-elle eu des parents qui soient morts…
— Elle a perdu une sœur d’une pleurésie… mais elle était plus âgée…
Elle avait quarante-huit ans, je crois…
Le médecin était devenu sérieux. – Enfin, la poitrine se dégage, dit-il
d’un ton rassurant. Mais il est de toute nécessité qu’elle se repose… Et puis
envoyez-la-moi une fois par semaine… ’elle vienne me voir… ’elle
prenne pour cela un beau temps, un jour de soleil.
q
Chapitre 59
M
, prier, vouloir, gronder : elle ne
put obtenir de Germinie qu’elle discontinuât son service pendant
quelques jours. Germinie ne voulut même point entendre parler
d’une aide qui ferait le plus gros de son ouvrage. Elle déclara à
mademoiselle que c’était impossible et inutile, qu’elle ne se ferait jamais à
l’idée d’une autre femme l’approchant, la servant, la soignant ; que rien que
cee idée dans son lit lui donnerait la fièvre, qu’elle n’était pas encore morte,
et que tant qu’elle pourrait mere un pied devant l’autre, elle suppliait qu’on
la laissât aller. À dire cela, elle mit un accent si tendre, ses yeux priaient si
bien, sa voix de malade était si humble et si passionnée dans sa demande,
que mademoiselle n’eut pas le courage de la forcer à prendre quelqu’un. Elle
la traita seulement « de tête de bois, de bête brute », qui croyait, comme tous
les gens de la campagne, qu’on est mort pour quelques jours passés au lit.
Se soutenant avec une apparence de mieux, due à la médication énergique
du médecin, Germinie continuait à faire le lit de mademoiselle qui l’aidait à
soulever les matelas. Elle continuait à lui faire à manger, et cela surtout lui
était horrible.
and elle préparait le déjeuner et le dîner de mademoiselle, elle se
sentait mourir dans sa cuisine, une de ces misérables petites cuisines de
grande ville, qui font tant de femmes pulmoniques. La braise qu’elle
allumait, et d’où se levait lentement un filet de fumée âcre, commençait à lui
faire défaillir le cœur ; puis bientôt le charbon que lui vendait le charbonnier
d’à côté, du fort charbon de Paris, plein de fumerons, l’enveloppait de son
odeur entêtante. Le tuyau de tirage, crassé et rabaant, le manteau bas de la
cheminée, lui renvoyaient dans la poitrine la malsaine respiration du feu et
l’ardeur corrodante du fourneau à hauteur d’appui. Elle suffoquait, elle
sentait le rouge et le chaud de tout son sang lui monter à la figure et lui faire
des plaques sur le front. La tête lui tournait. Dans la demi-asphyxie des
blanchisseuses qui repassent au milieu de la vapeur des réchauds, elle se
jetait à la fenêtre, et humait un peu d’air glacé.
Pour souffrir debout, aller toujours malgré ses défaillances, elle avait
plus que la répulsion des gens du peuple à s’aliter, plus que la furieuse et
jalouse volonté de ne pas laisser les soins d’une autre entourer
mademoiselle : elle avait la terreur de la délation, qui pouvait entrer avec
une nouvelle domestique. Il fallait qu’elle fût là pour garder mademoiselle et
empêcher qu’on approchât d’elle. Puis il fallait encore qu’elle se montrât, que
le quartier la vît, et qu’elle n’eût pas un air de morte pour ses créanciers. Il
fallait qu’elle fît semblant d’avoir même des forces, qu’elle jouât l’apparence
et la gaieté de la vie, qu’elle donnât confiance à toute la rue avec les paroles
arrangées du médecin, avec une mine d’espérance, avec la promesse de ne
pas mourir. Il fallait qu’elle fît bonne figure pour rassurer ses dees, pour
empêcher les alarmes de l’argent de monter l’escalier et de s’adresser à
mademoiselle.
Cee comédie horrible et nécessaire, elle la soutint. Elle fut héroïque à
faire mentir tout son corps, redressant, devant les boutiques qui l’épiaient, sa
taille affaissée, pressant son pas traînant, se froant les joues, avant de
descendre, avec une serviee rude pour y rappeler la couleur du sang, pour
farder sur son visage les pâleurs de son mal et le masque de sa mort !
Malgré la toux atroce qui secouait, toute la nuit, ses insomnies, malgré
le dégoût de son estomac repoussant la nourriture, elle passa ainsi tout
l’hiver à se vaincre et à se surmonter, à se débare avec les hauts et les bas
de la maladie.
Chaque fois qu’il venait, le médecin disait à mademoiselle qu’il ne
voyait chez sa bonne aucun des organes essentiels à la vie aaqué d’une
manière grave. Les poumons étaient bien un peu ulcérés en haut ; mais on
guérit de cela. Seulement c’est un corps bien usé, bien usé, répétait-il avec
un certain accent triste, un air presque embarrassé qui frappait
mademoiselle. Et il parlait toujours, à la fin de ses visites, de changement
d’air, de campagne.
q
Chapitre 60
A
’, médecin ne trouvait plus que cela à conseiller,
ordonner : la campagne. Malgré la peine qu’ont les vieilles gens à
se déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie,
en dépit de son humeur casanière et de l’espèce de déchirement
qu’elle ressentait à s’arracher de son intérieur, mademoiselle se décida à
emmener Germinie à la campagne. Elle écrivit à une fille de la Poule, qui
habitait, avec une nichée d’enfants, une jolie petite propriété dans un village
de la Brie, et qui, depuis de longues années, sollicitait d’elle une longue
visite. Elle lui demanda l’hospitalité pendant un mois, six semaines pour elle
et sa bonne malade.
On partit. Germinie était heureuse. Arrivée, elle se trouva mieux. Sa
maladie, pendant quelques jours, eut l’air de se laisser distraire par le
changement. Mais l’été, cee année-là, était incertain, pluvieux, tourmenté
de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit un
refroidissement ; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa tête,
juste au-dessus de l’endroit où elle couchait, l’affreuse toux qui lui avait été
si insupportable et si douloureuse à Paris. C’étaient des quintes pressées et
comme étranglées qui s’arrêtaient un moment, puis reprenaient, des quintes
dont les silences laissaient à l’oreille et au cœur une aente nerveuse,
anxieuse de ce qui allait revenir et de ce qui revenait toujours, éclatait, se
brisait, s’éteignait encore, mais vibrait, même éteint, sans jamais se taire ni
vouloir finir.
Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une énergie,
une activité qui étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle était
debout avec tout le monde. Un matin, à cinq heures, elle alla avec le
domestique dans un char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du poisson
dans un moulin ; une autre fois, elle se traîna, avec les bonnes de la maison,
au bal de la fête, et ne rentra qu’avec elles au jour. Elle travaillait, aidait les
domestiques. Sur un bout de chaise, dans un angle de la cuisine, elle était
toujours à faire quelque chose de ses doigts. Mademoiselle fut obligée de la
faire sortir, de l’envoyer s’asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se
mere sur le banc vert, son ombrelle ouverte sur sa tête, avec du soleil dans
sa jupe et sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s’oubliait là à respirer le jour,
la lumière, la chaleur, dans une sorte d’aspiration passionnée et de bonheur
fiévreux. Sa bouche détendue s’entrouvrait à l’haleine du grand air. Ses yeux
brûlaient sans remuer ; et dans l’ombre éclairée qui glissait de la soie de
l’ombrelle, son visage consumé, décharné, funèbre, regardait comme une tête
de mort amoureuse.
Toute lasse qu’elle était le soir, rien ne pouvait la décider à se coucher
avant sa maîtresse. Elle voulait être là pour la déshabiller. Assise à côté
d’elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir comme elle pouvait,
l’aidait à ôter un jupon, puis se rasseyait, ramassait un instant ses forces, se
relevait, voulait encore servir quelque chose. Il fallait que mademoiselle la
rasseyât de force et lui ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps que
durait cee toilee du soir, c’était toujours dans sa bouche le même
rabâchage sur les domestiques de la maison. – Voyez-vous, mademoiselle,
vous n’avez pas idée des yeux qu’ils se font quand ils croient qu’on ne les
voit pas… la cuisinière et le domestique… Ils se tiennent encore, quand je
suis là ; mais l’autre jour, je les ai surpris dans la chambre à four… Ils
s’embrassaient, figurez-vous ! Heureusement que madame ici ne s’en doute
pas. – Ah ! te voilà encore dans tes histoires ! Mais, bon Dieu, faisait
mademoiselle, qu’ils se pigeonnent ou qu’ils ne se pigeonnent pas, qu’est-ce
que ça te fait ? Ils sont bons pour toi, n’est-ce pas ? Voilà tout ce qu’il faut…
– Oh ! très bons, mademoiselle ; de ce côté-là, je n’ai rien à dire… La Marie
s’est relevée cee nuit pour me donner à boire… et lui, quand il reste du
dessert, c’est toujours pour moi… Oh ! il est très gentil pour moi… ça
n’amuse même pas trop la Marie, qu’il s’occupe comme ça de moi… Dame !
vous comprenez, mademoiselle… – Allons, tiens ! va te coucher avec toutes
tes bêtises, lui disait brusquement sa maîtresse, tristement impatientée de
voir chez une personne si malade une occupation si ardente de l’amour des
autres.
q
Chapitre 61
A
campagne, le médecin, après avoir examiné
Germinie, dit à mademoiselle : – Cela a été bien vite, bien vite… Le
poumon gauche est entièrement pris… Le droit est aaqué en
haut… et je crains bien qu’il ne soit infiltré dans toute son
étendue… C’est une femme perdue… Elle peut vivre encore six semaines,
deux mois tout au plus…
— Ah ! Seigneur, dit Mlle de Varandeuil, mais tout ce que j’ai aimé y passera
donc avant moi ! Je m’en irai donc après tout le monde, moi, dites donc ?…
— Avez-vous songé à la mere quelque part, mademoiselle, dit le
médecin après un instant de silence… Vous ne pouvez pas la garder… C’est
pour vous une trop grande gêne… une douleur de l’avoir là, reprit le médecin
à un mouvement de mademoiselle.
— Non, monsieur, non, je n’y ai pas pensé… Ah ! oui, que je la fasse
partir !… Mais vous avez bien vu, monsieur : ce n’est pas une bonne, ce n’est
pas une domestique pour moi, cee fille-là : c’est comme la famille que je
n’ai pas eue !… ’est-ce que vous voulez que je lui dise : Va-t’en, à
présent ! Ah ! c’est la première fois que je souffre tant de n’être pas riche,
d’avoir un appartement de quatre sous comme j’en ai un… Pour lui en parler,
moi, mais c’est impossible !… Et puis où irait-elle ? Chez Dubois ?… Ah !
bien oui, chez Dubois !… Elle y a été voir la bonne que j’avais avant elle et
qui y est morte… Autant la tuer !… L’hôpital, alors ?… Non, pas là, je ne
veux pas qu’elle meure là !
— Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent fois mieux qu’ici… Je la
ferais entrer à Lariboisière, dans le service d’un médecin qui est mon ami…
Je la recommanderais à un interne qui me doit beaucoup… Elle aurait une
très bonne sœur dans la salle où je la ferais mere… Au besoin, elle aurait
une chambre… Mais je suis sûr qu’elle préférera être dans une salle
commune… C’est un parti nécessaire à prendre, voyez-vous, mademoiselle.
Elle ne peut pas rester dans cee chambre là-haut… Vous savez ce que sont
ces horribles chambres de domestique… Je trouve même que les
commissions de salubrité devraient bien, là-dessus, forcer les propriétaires à
l’humanité : c’est indigne !… Le froid va venir… il n’y a pas de cheminée ;
avec la tabatière et le toit, ce sera une glacière… Vous la voyez encore aller…
Oh ! elle a un courage étonnant, une vitalité nerveuse prodigieuse… Mais,
malgré tout, le lit va la prendre dans quelques jours… elle ne se relèvera
plus… Voyons, de la raison, mademoiselle… Laissez-moi lui parler, voulez-
vous ?
— Non, pas encore… Cee idée-là… j’ai besoin de m’y faire… Et puis de
la voir autour de moi, je crois qu’elle ne va pas mourir comme ça si vite…
Nous aurons toujours le temps… Plus tard, nous verrons… oui, plus tard…
— Pardon, mademoiselle, mais permeez-moi de vous dire qu’à la
soigner, vous êtes capable de vous rendre malade…
— Moi ?… Oh ! moi !… Et Mlle de Varandeuil fit le geste d’une
personne dont la vie est toute donnée.
q
Chapitre 62
A
désespérées que donnait à Mlle de
Varandeuil la maladie de sa bonne, se glissait une impression
singulière, une certaine peur devant l’être nouveau, inconnu,
mystérieux, que le mal avait fait lever du fond de Germinie.
Mademoiselle ressentait comme un malaise auprès de cee figure enfoncée,
enterrée, presque disparue dans une implacable dureté, et qui ne semblait
revenir à elle-même et se retrouver que fugitivement, par lueurs, dans
l’effort d’un pâle sourire. La vieille femme avait vu bien des gens mourir ; sa
longue et douloureuse mémoire lui rappelait bien des expressions de têtes
chères et condamnées, bien des expressions de mort tristes, accablées,
désolées, mais aucun des visages dont elle se souvenait n’avait pris en
s’éteignant ce sombre caractère d’un visage qui s’enferme et se retire en lui-
même.
Toute serrée dans sa souffrance, Germinie se tenait farouche, raidie,
concentrée, impénétrable. Elle avait des immobilités de bronze. En la
regardant, mademoiselle se demandait ce qu’elle couvait ainsi sans bouger, si
c’était la révolte de sa vie, l’horreur de mourir, ou bien un secret, un
remords. Rien d’extérieur ne semblait plus toucher la malade. La sensation
des choses s’en allait d’elle. Son corps devenait indifférent à tout, ne
demandait plus à être soulagé, ne paraissait plus désirer guérir. Elle ne se
plaignait de rien, n’avait de plaisir ni de distraction à rien. Ses besoins de
tendresse eux-mêmes l’avaient quiée. Elle ne donnait plus signe de caresse,
et, chaque jour, quelque chose d’humain quiait cee âme de femme qui
paraissait se pétrifier. Souvent, elle s’abîmait dans des silences qui faisaient
aendre le déchirement d’un cri, d’une parole ; mais, après avoir promené le
regard autour d’elle, elle ne disait rien, et recommençait à regarder au même
endroit, dans le vide, devant elle, fixement, éternellement.
and mademoiselle rentrait de chez l’amie où elle allait dîner, elle
trouvait Germinie dans l’obscurité, sans lumière, affaissée dans un fauteuil,
les jambes allongées sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine, et si
profondément absorbée, que parfois elle n’entendait pas la porte s’ouvrir.
Dans la chambre, en avançant, il semblait à Mlle de Varandeuil déranger un
épouvantable tête-à-tête de la Maladie et de l’Ombre, où Germinie cherchait
déjà dans la terreur de l’invisible l’aveuglement de la tombe et la nuit de la
mort.
q
Chapitre 63
T
’, Germinie s’obstina à ne pas vouloir
s’aliter. Chaque jour, cependant, elle était plus faible, plus
défaillante, plus abandonnée de son corps. À peine si elle pouvait
monter l’étage qui allait à son sixième, en se tirant le long de la
rampe. À la fin, elle tombait dans l’escalier : les autres domestiques la
ramassaient et la portaient jusqu’à sa chambre. Mais cela ne l’arrêtait pas :
le lendemain, elle redescendait avec cee lueur de force que le matin donne
aux malades. Elle préparait le déjeuner de mademoiselle, elle faisait un
semblant d’ouvrage, elle tournait encore dans l’appartement, s’accrochant
aux meubles, se traînant. Mademoiselle en avait pitié : elle la forçait à se
jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une demi-heure, une heure, sans
dormir, ne parlant pas, les yeux ouverts, immobiles et vagues, comme les
gens qui souffrent.
Un matin, elle ne descendit pas. Mademoiselle monta au sixième, tourna
dans un étroit corridor empesté par des lieux de domestiques, et arriva à la
porte de Germinie, la porte 21. Germinie lui demanda bien pardon de l’avoir
fait monter. Il lui avait été impossible de mere les pieds au bas de son lit.
Elle avait de grandes douleurs dans le ventre, et le ventre tout enflé. Elle pria
mademoiselle de s’asseoir un instant, et retira, pour lui faire place, le
chandelier qui était sur la chaise, la tête de son lit.
Mademoiselle s’assit, et resta quelques instants regardant cee
misérable chambre de domestique, une de ces chambres où le médecin est
obligé de poser son chapeau sur le lit, et où il y a à peine la place pour
mourir ! C’était une mansarde de quelques pieds carrés sans cheminée, où la
tabatière à crémaillère laissait passer l’haleine des saisons, le chaud de l’été,
le froid de l’hiver. Les débarras, de vieilles malles, des sacs de nuit, un panier
de bain, le petit lit de fer où Germinie avait couché sa nièce, étaient entassés
sous le pan coupé du mur. Le lit, une chaise et une petite toilee boiteuse
avec une cuvee cassée, faisaient tout le mobilier. Au-dessus du lit était
pendu, dans un cadre peint à la façon du palissandre, un daguerréotype
d’homme.
Le médecin vint dans la journée. – Ah ! de la péronite… fit-il, quand
mademoiselle lui eut appris l’état de Germinie.
Il monta voir la malade. – Je crains, dit-il en redescendant, qu’il n’y ait
un abcès dans l’intestin communiquant avec un abcès dans la vessie… C’est
grave… très grave… Il faut bien lui recommander de ne faire aucun grand
mouvement dans son lit, de se retourner avec précaution… Elle pourrait
mourir tout à coup dans les plus affreuses douleurs… Je lui ai proposé d’aller
à Lariboisière… elle a accepté tout de suite… Elle n’a aucune répugnance…
Seulement, je ne sais pas comment elle supportera le transport… Enfin, elle a
tant d’énergie, je n’en ai jamais vu une pareille… Demain matin, vous aurez
l’ordre d’admission…
and mademoiselle remonta chez Germinie, elle la trouva souriante
dans son lit, gaie de l’idée de s’en aller : – Allez, mademoiselle, lui dit-elle,
c’est l’affaire de six semaines…
q
Chapitre 64
A
, , le médecin apporta le billet
d’entrée. La malade était prête à partir. Mademoiselle lui proposa
de s’en aller sur un brancard qu’on ferait venir de l’hôpital. – Oh !
non, dit vivement Germinie, je me croirais morte… Elle pensait à
ses dees ; elle avait besoin de se faire voir, à ses créanciers de la rue,
vivante et debout jusqu’à la fin !
Elle sortit du lit. Mlle de Varandeuil l’aida à passer son jupon et sa robe.
Aussitôt hors du lit, la vie disparut de son visage, la flamme de son teint : il
sembla lui monter tout à coup de la terre sous la peau. En s’accrochant à la
rampe, elle descendit l’étage raide de l’escalier de service, et arriva à
l’appartement. On l’assit dans la salle à manger, sur un fauteuil, près de la
fenêtre. Elle voulut passer ses bas toute seule, et en les remontant d’une
pauvre main tremblante et dont les doigts se cognaient, elle laissa voir un
peu de ses jambes si maigres qu’elles faisaient peur. La femme de ménage
meait pendant ce temps-là, dans un paquet, un peu de linge, un verre, une
tasse et un couvert en étain que Germinie avait voulu emporter. and ce
fut fini, Germinie regarda un moment tout autour d’elle : elle enveloppa la
pièce d’un embrassement suprême et qui semblait vouloir emporter les
choses. Puis, ses yeux s’arrêtant sur la porte par où la femme de ménage
venait de sortir : – Au moins, dit-elle à mademoiselle, je vous laisse
quelqu’un d’honnête…
Elle se leva. La porte se ferma derrière elle avec un bruit d’adieu, et
soutenue par Mlle de Varandeuil qui la portait presque, elle descendit, par le
grand escalier, les cinq étages. À chaque palier, elle s’arrêtait et respirait. Au
vestibule, elle trouva le portier qui lui avait apporté une chaise. Elle tomba
dessus. Le gros homme, en riant, lui promit la santé dans six semaines. Elle
remua la tête en disant un oui, oui étouffé.
Elle était dans le fiacre, à côté de sa maîtresse. Le fiacre était dur et
sautait sur le pavé : Elle avait avancé le corps pour n’avoir pas le contrecoup
des cahots, et se tenait de la main à la portière, cramponnée. Elle regardait
passer les maisons, et ne parlait plus. Arrivée à la porte de l’hôpital, elle ne
voulut pas qu’on la portât. Pouvez-vous aller jusque-là ? – lui dit le
concierge, en lui montrant à une vingtaine de pas la salle de réception. Elle
fit signe que oui, et marcha : c’était une morte qui allait parce qu’elle voulait
aller !
Enfin, elle arriva dans la grande salle haute, froide, rigide, nee, sèche
et terrible, dont les bancs de bois faisaient cercle autour du brancard qui
aendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur un fauteuil de paille, près d’un
guichet vitré. Un employé ouvrit le guichet, demanda à Mlle de Varandeuil
le nom, l’âge de Germinie, et couvrit d’écriture pendant un quart d’heure
une dizaine de papiers marqués en tête d’une image religieuse. Cela fait,
Mlle de Varandeuil se retourna, l’embrassa ; elle vit un garçon de salle la
prendre sous le bras, puis elle ne la vit plus, se sauva, et tombant sur les
coussins du fiacre, elle éclata en sanglots et lâcha toutes les larmes dont son
cœur étouffait depuis une heure. Sur le siège, le dos du cocher était étonné
d’entendre pleurer si fort.
q
Chapitre 65
L
visite, le jeudi venu, Mlle de Varandeuil partit pour
voir Germinie à midi et demi. Elle voulait être à son lit au moment
juste de l’ouverture, à une heure précise. Repassant par les rues où
elle avait passé quatre jours avant, elle se rappelait l’affreux voyage
du lundi. Il lui semblait, dans la voiture où elle était seule, gêner un corps
malade, et elle se tenait dans le coin du fiacre comme pour laisser de la place
au souvenir de Germinie. Comment allait-elle la trouver ?… La trouverait-
elle seulement ? Si son lit allait être vide !…
Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de charrees d’oranges et de
femmes qui, assises sur le trooir, vendaient des biscuits dans des paniers. Il
y avait je ne sais quoi de misérable et de lugubre dans cet étal en plein vent
de fruits et de gâteaux, douceurs de mourants, viatiques de malades,
aendus par la fièvre, espérés par l’agonie, et que des mains de travail,
toutes noires, prenaient en passant pour porter à l’hôpital et faire bonne
bouche à la mort. Des enfants les portaient gravement, presque pieusement,
comme s’ils comprenaient, sans y toucher.
Le fiacre s’arrêta devant la grille de la cour. Il était une heure moins
cinq minutes. À la porte se pressait une queue de femmes, avec leurs robes
des jours ouvriers, serrées, sombres, douloureuses et silencieuses. Mlle de
Varandeuil se mit à la queue, avança avec les autres, entra : on la fouilla.
Elle demanda la salle Sainte-Joséphine, on lui indiqua le second pavillon au
second. Elle trouva la salle, puis le lit, le lit 14 qui était, comme on le lui
avait dit, un des derniers à droite. D’ailleurs, elle y fut comme appelée, du
bout de la salle, par le sourire de Germinie, ce sourire des malades d’hôpital
à une visite inaendue qui dit si doucement, dès qu’on entre : – C’est moi,
ici…
Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un geste
d’humilité et comme une honte de servante.
Mlle de Varandeuil l’embrassa.
— Ah ! lui dit Germinie, le temps m’a bien duré hier… Je m’étais figuré
que c’était jeudi… et je m’ennuyais après vous…
— Ma pauvre fille !… Et comment te trouves-tu ?
— Oh ! ça va bien maintenant… mon ventre est dégonflé… J’ai trois
semaines à être ici, voyez-vous, mademoiselle… Ils disent que j’en ai pour un
mois, six semaines… mais je me connais… Et puis je suis très bien, je ne
m’ennuie pas… je dors maintenant la nuit… J’avais une soif quand vous
m’avez amenée lundi !… Ils ne veulent pas me donner d’eau rougie…
— ’est-ce que tu as là à boire ?
— Oh ! comme chez nous… de l’albumine. Voulez-vous m’en verser,
tenez, mademoiselle… c’est si lourd, leurs choses d’étain !
Et se soulevant d’un bras avec le petit bâton pendant au milieu de son
lit, avançant l’autre mis à nu par la chemise relevée, tout maigre et
greloant, vers le verre que lui tendait Mlle de Varandeuil, elle but.
— Là, fit-elle, quand elle eut fini, et elle posa ses deux bras étendus, hors
du lit, sur le drap. Elle reprit : – Faut-il que je vous dérange comme ça, ma
pauvre demoiselle… Ça doit être d’une saleté finie chez nous ?
— Ne t’occupe donc pas de ça.
Il y eut un instant de silence. Un sourire décoloré vint aux lèvres de
Germinie : – J’ai fait de la contrebande, dit-elle à Mlle de Varandeuil en
baissant la voix, je me suis confessée pour être bien…
Puis, avançant la tête sur l’oreiller de façon à être plus près de l’oreille
de Mlle de Varandeuil :
— Il y a des histoires ici… J’ai une drôle de voisine, allez, là… Elle
indiqua d’un coup d’œil et d’un mouvement d’épaule la malade à laquelle
elle tournait le dos. – Elle a un homme qui vient la voir ici… Il lui a parlé
hier pendant une heure… J’ai entendu qu’ils avaient un enfant… Elle a quié
son mari… Il était comme un fou, cet homme-là, en lui parlant…
Et disant cela, Germinie s’animait comme toute pleine encore et toute
tourmentée de cee scène de la veille, toute fiévreuse et toute jalouse, si près
de la mort, d’avoir entendu de l’amour à côté d’elle !
Puis tout à coup, elle changea de figure. Il venait une femme vers son
lit. La femme parut embarrassée en voyant Mlle de Varandeuil. Au bout de
quelques minutes, elle embrassa Germinie, et comme une autre femme
venait, elle se hâta de partir. La nouvelle venue fit de même, embrassa
Germinie, et la quia aussitôt. Après les femmes, un homme vint ; puis ce
fut une autre femme. Tous, au bout d’un instant, se penchaient sur la malade
pour l’embrasser, et dans chaque baiser Mlle de Varandeuil percevait
vaguement un marmoement de paroles, des mots échangés, une demande
sourde de ceux qui embrassaient, une réponse rapide de celle qui était
embrassée.
— Eh bien ! dit-elle à Germinie, j’espère qu’on te soigne !
— Ah ! oui, répéta Germinie, avec une voix singulière, on me soigne !
Elle n’avait plus l’air vivant comme au commencement de la visite. Un
peu de sang monté à ses joues y était resté seulement ainsi qu’une tache. Son
visage semblait fermé ; il était froid et sourd, pareil à un mur. Sa bouche
rentrée était comme scellée. Ses traits se cachaient sous le voile d’une
souffrance infinie et muee. Il n’y avait plus rien de caressant ni de parlant
dans ses yeux immobiles, tout occupés et remplis de la fixité d’une pensée.
On eût dit qu’une immense concentration intérieure, une volonté de la
dernière heure, ramenait au dedans de sa personne tous les signes extérieurs
de ses idées, et que tout son être se tenait désespérément replié sur une
douleur airant tout à elle.
C’est que ces visites qu’elle venait de recevoir, c’étaient la fruitière,
l’épicier, la marchande de beurre, la blanchisseuse, – toutes ses dees
vivantes ! Ces baisers, c’étaient les baisers de tous ses créanciers venant,
dans une embrassade, flairer leurs créances et faire chanter son agonie !
q
Chapitre 66
L
, venait de se lever. Elle était en
train de faire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar
qu’elle comptait porter le lendemain à Germinie, quand elle
entendit des voix basses, un colloque dans la pièce d’entrée entre la
femme de ménage et le portier. Puis presque aussitôt la porte s’ouvrit, le
portier entra.
— Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.
Et il lui tendit une lere qu’il avait à la main ; elle portait le timbre de
l’hôpital de La Riboisière : Germinie était morte le matin, sept heures.
Mademoiselle prit le papier ; elle n’y vit que des leres qui lui disaient :
Morte ! morte ! Et la lere avait beau lui répéter : Morte ! morte ! elle n’y
pouvait croire. Comme ceux dont on apprend subitement la fin, Germinie lui
apparaissait toute vivante, et sa personne qui n’était plus se représentait à
elle avec la présence suprême de l’ombre de quelqu’un. Morte ! Elle ne la
verrait plus ! Il n’y avait donc plus de Germinie au monde ! Morte ! Elle était
morte ! Et ce qui allait remuer maintenant dans la cuisine, ce ne serait plus
elle ; ce qui allait lui ouvrir la porte, ce ne serait plus elle ; ce qui trôlerait le
matin dans sa chambre, ce serait une autre ! – Germinie ! Elle cria cela à la
fin, avec le cri dont elle l’appelait ; puis, se reprenant : – Machine ! Chose !…
Comment t’appelles-tu, toi ? dit-elle durement à la femme de ménage toute
troublée. Ma robe… que j’y aille…
Il y avait, dans ce dénouement si rapide de la maladie, une si brusque
surprise que sa pensée ne pouvait s’y faire. Elle avait peine à concevoir cee
mort soudaine, secrète et vague, contenue tout entière pour elle dans ce
chiffon de papier. Germinie était-elle vraiment morte ? Mademoiselle se le
demandait avec le doute des gens qui ont perdu une personne chère au loin,
et, ne l’ayant pas vue mourir, ne veulent pas qu’elle soit morte. Ne l’avait-
elle pas vue encore toute vivante la dernière fois ? Comment cela était-il
arrivé ? Comment tout à coup était-elle devenue ce qui n’est plus bon qu’à
mere dans la terre ? Mademoiselle n’osait y songer, et y songeait.
L’inconnu de cee agonie dont elle ignorait tout, l’effrayait et l’airait.
L’anxieuse curiosité de sa tendresse allait vers les dernières heures de sa
bonne, et elle essayait d’en soulever à tâtons le voile et l’horreur. Puis il lui
prenait une irrésistible envie de tout savoir, d’assister, par ce qu’on lui dirait,
à ce qu’elle n’avait pas vu. Il fallait qu’elle apprît si Germinie avait parlé
avant de mourir, si elle avait exprimé un désir, témoigné une volonté, laissé
échapper un de ces mots qui sont le dernier cri de la vie.
Arrivée à La Riboisière, elle passa devant le concierge, un gros homme
puant la vie comme on pue le vin, traversa les corridors où glissaient des
convalescentes pâles, et sonna tout au bout de l’hôpital à une porte voilée de
rideaux blancs. On ouvrit : elle se trouva dans un parloir éclairé de deux
fenêtres, où une sainte Vierge de plâtre était posée sur un autel, entre deux
vues du Vésuve qui semblaient frissonner là, contre le mur nu. Derrière elle,
d’une porte ouverte, sortait un caquetage de sœurs et de petites filles, un
bruit de jeunes voix et de frais rires, la gaieté d’une pièce blanche où le soleil
s’amuse avec des enfants qui jouent.
Mademoiselle demanda à parler à la Mère de la salle Sainte-Joséphine.
Il vint une sœur petite, à demi bossue, avec une figure laide et bonne, une
figure à la grâce de Dieu. Germinie était morte dans ses bras. – Elle ne
souffrait presque plus, dit la sœur à mademoiselle ; elle se trouvait mieux ;
elle se sentait soulagée ; elle avait de l’espérance. Le matin, vers les sept
heures, au moment où son lit venait d’être fait, tout à coup, sans se voir
mourir, elle a été prise d’un vomissement de sang dans lequel elle a passé. –
La sœur ajouta qu’elle n’avait rien dit, rien demandé, rien désiré.
Mademoiselle se leva, délivrée des horribles pensées qu’elle avait eues.
Germinie avait été sauvée de toutes les souffrances d’agonie qu’elle lui avait
rêvées. Mademoiselle remercia cee mort de la main de Dieu qui cueille
l’âme d’un seul coup.
Comme elle sortait de là : – Voulez-vous reconnaître le corps ? lui dit
un garçon en s’approchant.
Le corps ! Ce mot fut affreux pour mademoiselle. Sans aendre sa
réponse, le garçon se mit à marcher devant elle jusqu’à une grande porte
jaunâtre au-dessus de laquelle était écrit : Amphithéâtre. Il cogna ; un
homme en bras de chemise, un brûle-gueule à la bouche, entrouvrit la porte,
et dit d’aendre un instant.
Mademoiselle aendit. Ses pensées lui faisaient peur. Son imagination
était de l’autre côté de cee porte d’épouvante. Elle essayait de voir ce
qu’elle allait voir. Et toute remplie d’images confuses, de terreurs évoquées,
elle frissonnait de l’idée d’entrer là, de reconnaître au milieu d’autres ce
visage défiguré, – si encore elle le reconnaissait ! Et cependant elle ne
pouvait s’arracher de là : elle se disait qu’elle ne la verrait plus jamais !
L’homme au brûle-gueule ouvrit la porte : mademoiselle ne vit rien
qu’une bière, dont le couvercle ne montant que jusqu’au cou laissait voir
Germinie les yeux ouverts, les cheveux droits sur la tête.
q
Chapitre 67
B
, par ce dernier spectacle, Mlle de
Varandeuil se mit au lit en rentrant chez elle, après avoir donné de
l’argent au portier pour les tristes démarches, l’enterrement, la
concession. Et quand elle fut dans son lit, ce qu’elle avait vu revint
devant elle. Il y avait toujours auprès d’elle la morte horrible, ce visage
effrayant dans le cadre de cee bière. Son regard avait emporté au dedans
d’elle cee tête inoubliable ; sous ses paupières fermées, elle la voyait et en
avait peur. Germinie était là, avec le bouleversement de traits d’une figure
d’assassinée, avec ses orbites creusés, avec ses yeux qui semblaient avoir
reculé dans des trous ! Elle était là, avec cee bouche encore tordue d’avoir
vomi son dernier souffle ! Elle était là, avec ses cheveux, ses cheveux
terribles, rebroussés, tout debout sur sa tête !
Ses cheveux ! cela surtout poursuivait mademoiselle. La vieille fille pensait,
sans y vouloir penser, à des choses tombées dans son oreille d’enfant, à des
superstitions de peuple perdues au fond de sa mémoire : elle se demandait si
on ne lui avait pas dit que les morts qui ont les cheveux ainsi emportent avec
eux un crime en mourant… Et, par moments, c’étaient ces cheveux-là qu’elle
voyait à cee tête, des cheveux de crime, tout droits d’épouvante et tout
roidis d’horreur devant la justice du ciel, comme les cheveux du condamné à
mort devant l’échafaud de la Grève !
Le dimanche, mademoiselle se trouva trop malade pour sortir de son lit.
Le lundi, elle voulut se lever pour aller à l’enterrement, mais, prise d’une
faiblesse, elle fut obligée de se recoucher.
q
Chapitre 68
— Eh bien ! c’est fini ? dit de son lit mademoiselle, en voyant entrer chez elle
à onze heures le portier qui revenait du cimetière avec une redingote noire et
la mine de componction d’un retour d’enterrement.
— Mon Dieu oui, mademoiselle… Dieu merci ! la pauvre fille ne souffre
plus.
— Tenez ! je n’ai pas la tête à moi aujourd’hui… Meez les quiances et
le restant de l’argent sur ma table de nuit… Nous compterons un autre jour.
Le portier restait debout devant elle sans bouger ni s’en aller, en
changeant de main une caloe de velours bleu coupée dans la robe d’une
fille de la maison. Au bout d’un instant, il se décida à parler :
— C’est cher, mademoiselle, pour se faire enterrer… Il y a d’abord…
— ’est-ce qui vous a dit de compter ? interrompit Mlle de Varandeuil
avec l’orgueil d’une charité superbe.
Le portier continua : – Et puis par là-dessus, une concession à
perpétuité, comme vous m’aviez dit, ça ne se donne pas… Vous avez beau
avoir bon cœur, mademoiselle, vous n’êtes pas trop riche… on sait ça, et
alors on s’est dit : Mademoiselle va avoir pas mal à payer… et on connaît
mademoiselle, elle payera… Eh bien ! si on lui économisait ça ?… Ça serait
toujours autant… L’autre sera toujours bien sous terre… Et puis, qu’est-ce
qui peut lui faire le plus de plaisir là-haut ? C’est de savoir qu’elle ne fait de
tort à personne, la brave fille…
— Payer… quoi ? dit Mlle de Varandeuil, impatientée par les
circonlocutions du portier.
— Allez ! ça ne fait rien, reprit le portier, elle vous était bien aachée
tout de même… Et puis quand elle a été bien malade, ce n’était pas le
moment… Oh ! mon Dieu, il ne faut pas vous gêner… ça ne presse pas… c’est
de l’argent qu’elle devait depuis des temps… C’est ça, tenez…
Et il tira de la poche intérieure de sa redingote un papier timbré.
— Je ne voulais pas qu’elle fît un billet… c’est elle…
Mlle de Varandeuil saisit le papier timbré et vit au bas :
Approuvé l’écriture ci-dessus,
Germinie Lacerteux.
C’était une reconnaissance de trois cents francs payables de mois en
mois par à-compte qui devaient être portés au dos du papier.
— Il n’y a rien, vous voyez, dit le portier en retournant le papier.
Mlle de Varandeuil ôta ses lunees. – Je payerai, dit-elle.
Le portier s’inclina. Elle le regarda : il restait là.
— C’est tout, j’espère ?… dit-elle d’un ton brusque.
Le portier avait recommencé à regarder fixement une feuille du
parquet. – C’est tout… si on veut…
Mlle de Varandeuil eut peur comme au moment de passer la porte
derrière laquelle elle allait voir le corps de sa bonne.
— Mais comment doit-elle tout cela ?… s’écria-t-elle… Je lui donnais de
bons gages… je l’habillais presque… À quoi son argent passait-il, hein ?
— Ah ! voilà, mademoiselle… Je n’aurais pas voulu vous le dire… mais
autant aujourd’hui que demain… Et puis, il vaut mieux que vous soyez
prévenue ; quand on sait, on s’arrange… Il y a un compte de la marchande
de volailles… La pauvre fille doit un peu partout… elle n’avait pas beaucoup
d’ordre dans les derniers temps… La blanchisseuse, la dernière fois, a laissé
son livre… Ça va assez haut… je ne sais plus… Il paraît qu’il y a une note
chez l’épicier… oh ! une vieille note… ça remonte à des années… Il vous
apportera son livre…
— Combien l’épicier ?
— Dans les deux cent cinquante.
Toutes ces révélations, tombant coup sur coup sur Mlle de Varandeuil,
lui arrachaient des exclamations sourdes. Soulevée de son oreiller, elle restait
sans paroles devant cee vie dont le voile se déchirait morceau par morceau,
dont les hontes s’éclairaient une à une.
— Oui, dans les deux cent cinquante… Il y a beaucoup de vin, à ce qu’il
dit…
— J’en ai toujours eu à la cave…
— La crémière… reprit le portier sans répondre, oh ! pas grand-chose…
la crémière… soixante-quinze francs… Il y a de l’absinthe et de l’eau-de-vie…
— Elle buvait ! cria Mlle de Varandeuil qui, sur ce mot, devina tout.
Le portier ne parut pas entendre.
— Ah ! voyez-vous, mademoiselle, ç’a été son malheur de connaître les
Jupillon… le jeune homme… Ce n’était pas pour elle ce qu’elle en faisait… Et
puis le chagrin… Elle s’est mise à boire… Elle espérait l’épouser, faut vous
dire… Elle lui avait arrangé une chambre… and on se met dans les
mobiliers, ça va vite… Elle se détruisait, figurez-vous… J’avais beau lui dire
de ne pas s’abîmer à boire comme ça… Moi, vous pensez, quand elle rentrait
à des six heures du matin, je n’allais pas vous le dire… C’est comme son
enfant… Oh ! reprit le concierge au geste que fit Mlle de Varandeuil, une
fière chance qu’elle soit morte, cee petite… Ça ne fait rien, on peut dire
qu’elle a fait la noce… et une rude… Voilà pourquoi le terrain, moi… si j’étais
que vous… Elle vous a assez coûté, allez, mademoiselle, tant qu’elle a mangé
de votre salade… Et vous pouvez la laisser où elle est… avec tout le monde…
— Ah ! c’est comme ça ! c’était ça ! Ça volait pour des hommes ! ça
faisait des dees ! Ah ! elle a bien fait de crever, la chienne ! Et il faut que je
paye !… Un enfant ! Voyez-vous ça, la guenippe ! Ah ! bien oui, elle peut
pourrir où elle veut, celle-là ! Vous avez bien fait, monsieur Henri… Voler !
Elle me volait ! Dans le trou, parbleu ! c’est bon pour elle !… Dire que je lui
laissais toutes mes clefs… je ne comptais jamais… Mon Dieu !… Ah ! oui, de
la confiance… Eh bien ! voilà… Je payerai… ce n’est pas pour elle, c’est pour
moi… Et moi qui donne ma plus belle paire de draps pour l’enterrer ! Ah ! si
j’avais su, je t’en aurais donné du torchon de cuisine, mademoiselle comme
je danse !
Et mademoiselle continua quelques minutes, jusqu’à ce que les mots
l’étouffassent et s’étranglassent dans sa gorge.
q
Chapitre 69
A
scène, Mlle de Varandeuil resta huit jours dans
son lit, malade et furieuse, pleine d’une indignation qui lui secouait
tout le cœur, lui débordait par la bouche, lui arrachait par instants
quelque grosse injure qu’elle crachait dans un cri à la sale mémoire
de sa bonne. Nuit et jour, elle se retournait dans la même pensée de
malédiction, et ses rêves mêmes agitaient dans son lit la colère de ses
membres grêles.
Était-ce possible ! Germinie ! sa Germinie ! Elle n’en revenait pas. Des
dees !… un enfant !… toutes sortes de hontes ! La scélérate ! Elle
l’abhorrait, elle la détestait. Si elle avait vécu, elle aurait été la dénoncer au
commissaire de police. Elle eût voulu croire à l’enfer pour la recommander
aux supplices qui châtient les morts. Sa bonne, c’était ça ! Une fille qui la
servait depuis vingt ans ! qu’elle avait comblée ! L’ivrognerie ! elle était
descendue jusque-là ! L’horreur qu’on a après un mauvais rêve venait à
mademoiselle, et tous les dégoûts montant de son âme disaient : Fi ! à cee
morte dont la tombe avait vomi la vie et rejeté l’ordure.
Comme elle l’avait trompée ! Comme elle faisait semblant de l’aimer, la
misérable ! Et pour se la montrer à elle-même plus ingrate et plus coquine,
Mlle de Varandeuil se rappelait ses tendresses, ses soins, ses jalousies qui
avaient l’air de l’adorer. Elle la revoyait se penchant sur elle lorsqu’elle était
malade. Elle repensait à ses caresses… Tout cela mentait ! Son dévouement
mentait ! Le bonheur de ses baisers, l’amour de ses lèvres mentaient !
Mademoiselle se disait cela, se le répétait, se le persuadait ; et pourtant, peu
à peu, lentement, de ces souvenirs remués, de ces évocations dont elle
cherchait l’amertume, de la lointaine douceur des jours passés, il se levait en
elle un premier aendrissement de miséricorde.
Elle chassait ces pensées qui laissaient tomber sa colère ; mais la rêverie
les lui rapportait. Il lui revenait alors des choses auxquelles elle n’avait pas
fait aention du vivant de Germinie, de ces riens auxquels le tombeau fait
penser et que la mort éclaire. Elle avait un vague ressouvenir de certaines
étrangetés de cee fille, d’effusions fiévreuses, d’étreintes troublées,
d’agenouillements qu’on eût dit prêts à une confession, de mouvements de
lèvres au bord desquelles semblait trembler un secret. Elle retrouvait, avec
ces yeux qu’on a pour ceux qui ne sont plus, les regards si tristes de
Germinie, des gestes, des poses qu’elle avait, ses visages de désespoir. Et elle
devinait là-dessous maintenant des blessures, des plaies, des déchirements, le
tourment de ses angoisses et de ses repentirs, les larmes de sang de ses
remords, toutes sortes de souffrances étouffées dans toute sa vie et dans
toute sa personne, une Passion de honte qui n’osait demander pardon
qu’avec son silence !
Puis elle se grondait pour avoir pensé cela et se traitait de vieille bête.
Ses instincts rigides et droits, la sévérité de conscience et la dureté de
jugement d’une vie sans faute, ce qui chez une honnête femme fait
condamner une fille, ce qui chez une sainte comme Mlle de Varandeuil
devait être sans pitié pour sa domestique, tout en elle se révoltait contre un
pardon. Au dedans d’elle une justice criait, étouffant sa bonté : Jamais !
jamais ! Et elle chassait, d’un geste implacable, le spectre infâme de
Germinie.
Même par instants, pour faire plus irrévocable la damnation et
l’exécration de cee mémoire, elle la chargeait, elle l’accablait, elle la
calomniait. Elle ajoutait à l’affreuse succession de la morte. Elle reprochait à
Germinie plus encore qu’elle n’avait à lui reprocher. Elle prêtait des crimes à
la nuit de ses pensées, des désirs assassins à l’impatience de ses rêves. Elle
voulait penser, elle pensait qu’elle avait souhaité sa mort, qu’elle l’avait
aendue.
Mais, à ce moment-là même, dans le plus noir de ses pensées et de ses
suppositions, une vision se levait et s’éclairait devant elle. Une image
s’approchait, qui semblait s’avancer vers son regard, une image dont elle ne
pouvait se défendre et qui traversait les mains dont elle voulait la repousser :
Mlle de Varandeuil revoyait sa bonne morte. Elle revoyait ce visage qu’elle
avait entrevu à l’amphithéâtre, ce visage crucifié, cee tête suppliciée où
étaient montés à la fois le sang et l’agonie d’un cœur. Elle la revoyait avec
cee âme que la seconde vue du souvenir dégage des choses. Et cee tête, à
mesure qu’elle lui revenait, lui revenait avec moins d’épouvante. Elle lui
apparaissait comme se dépouillant de terreur et d’horreur. La souffrance
seule y restait, mais une souffrance d’expiation, presque de prière, la
souffrance d’un visage de morte qui voudrait pleurer… Et l’expression de
cee tête s’adoucissant toujours, mademoiselle finissait par y voir une
supplication qui l’implorait, une supplication qui, à la longue, enveloppait sa
pitié. Insensiblement, il se glissait dans ses réflexions, des indulgences, des
idées d’excuse dont elle s’étonnait elle-même. Elle se demandait si la pauvre
fille était aussi coupable que d’autres, si elle avait choisi le mal, si la vie, les
circonstances, le malheur de son corps et de sa destinée, n’avaient pas fait
d’elle la créature qu’elle avait été, un être d’amour et de douleur… Et tout à
coup elle s’arrêtait : elle allait pardonner !
Un matin, elle sauta à bas de son lit.
— Eh ! vous… l’autre ! cria-t-elle à sa femme de ménage, le diable soit
de votre nom ! Je l’oublie toujours… Vite, mes affaires… j’ai à sortir…
— Ah ! par exemple, mademoiselle… les toits, regardez donc… ils sont
tout blancs.
— Eh bien, il neige, voilà tout.
Dix minutes après, Mlle de Varandeuil disait au cocher de fiacre qu’elle
avait envoyé chercher :
— Cimetière Montmartre !
q
Chapitre 70
A
, s’allongeait, un mur de fermeture, tout droit,
continuant toujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui
donnait une couleur de rouille sale. Dans son angle, à gauche, trois
arbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs sèches branches noires.
Ils bruissaient tristement avec un son de bois mort entrechoqué par la bise.
Au-dessus de ces arbres, derrière le mur et tout contre, se dressaient les deux
bras où pendait un des derniers réverbères à l’huile de Paris. elques toits
tout blancs s’espaçaient çà et là ; puis se levait la montée de la bue
Montmartre dont le linceul de neige était déchiré par des coulées de terre et
des taches sablonneuses. De petits murs gris suivaient l’escarpement,
surmontés de maigres arbres décharnés dont les bouquets se violaçaient dans
la brume, jusqu’à deux moulins noirs. Le ciel était plombé, lavé des tons
bleuâtres et froids de l’encre étendue au pinceau : il avait pour lumière une
éclaircie sur Montmartre, toute jaune, de la couleur de l’eau de la Seine après
les grandes pluies. Sur ce rayon d’hiver, passaient et repassaient les ailes
d’un moulin caché, des ailes lentes, invariables dans le mouvement, et qui
semblaient tourner l’éternité.
En avant du mur, contre lequel plaquait un buisson de cyprès morts et
roussis par la gelée, s’étendait un grand terrain sur lequel descendaient,
comme deux grandes processions de deuil, deux épaisses rangées de croix
serrées, pressées, bousculées, renversées. Ces croix se touchaient, se
poussaient, se marchaient sur les talons. Elles pliaient, tombaient,
s’écrasaient en chemin. Au milieu, il y avait comme un étouffement qui en
avait fait sauter en dehors, à côté : on les apercevait recouvertes et levant
seulement, avec l’épaisseur de leur bois, la neige sur les chemins, un peu
piétinés au milieu, qui allaient le long des deux files. Les rangs brisés
ondulaient avec la fluctuation d’une foule, le désordre et le serpentement
d’une grande marche. Les croix noires, avec leurs bras étendus, prenaient un
air d’ombres et de personnes en détresse. Ces deux colonnes débandées
faisaient penser une déroute humaine, à une armée désespérée, effarée. On
eût cru voir un épouvantable sauve-qui-peut…
Toutes les croix étaient chargées, de couronnes, de couronnes
d’immortelles, de couronnes de papier blanc à fil d’argent, de couronnes
noires à fil d’or ; mais la neige les laissait voir en dessous usées, et toutes
flétries, horribles comme des souvenirs dont ne voulaient pas les autres
morts et que l’on avait ramassées pour faire un peu de toilee aux croix avec
des glanures de tombes.
Toutes les croix avaient un nom écrit en blanc ; mais il y avait aussi des
noms qui n’étaient pas même écrits sur un peu de bois : une branche d’arbre
cassée, plantée en terre, avec une enveloppe de lere ficelée autour, c’était
un tombeau qu’on pouvait voir là !
À gauche, où l’on creusait une tranchée pour une troisième rangée de
croix, la pioche d’un ouvrier rejetait en l’air de la terre noire qui retombait
sur le blanc du remblai. Un grand silence, le silence sourd de la neige
enveloppait tout, et l’on n’entendait que deux bruits, le bruit mat de la
pelletée de terre et le bruit pesant d’un pas régulier : un vieux prêtre, qui
était là à aendre, la tête dans un capuchon noir, en camail noir, en étole
noire, avec un surplis sale et jauni, essayait de se réchauffer en baant de ses
grosses galoches le pavé du grand chemin, devant les croix.
La fosse commune, ce jour-là, c’était cela. Ce terrain, ces croix, ce
prêtre disaient : Ici dort la Mort du peuple et le Néant du pauvre.
Ô Paris ! tu es le cœur du monde, tu es la grande ville humaine, la
grande ville charitable et fraternelle ! Tu as des douceurs d’esprit, de vieilles
miséricordes de mœurs, des spectacles qui font l’aumône ! Le pauvre est ton
citoyen comme le riche. Tes églises parlent de Jésus-Christ ; tes lois parlent
d’égalité ; tes journaux parlent de progrès ; tous tes gouvernements parlent
du peuple ; et voilà où tu jees ceux qui meurent à te servir, ceux qui se
tuent à créer ton luxe, ceux qui périssent du mal de tes industries, ceux qui
ont sué leur vie travailler pour toi, à te donner ton bien-être, tes plaisirs, tes
splendeurs, ceux qui ont fait ton animation, ton bruit, ceux qui ont mis la
chaîne de leurs existences dans ta durée de capitale, ceux qui ont été la foule
de tes rues et le peuple de ta grandeur ! Chacun de tes cimetières a un pareil
coin honteux, caché contre un bout de mur, où tu te dépêches de les enfouir,
et où tu leur jees la terre à pelletées si avares que l’on voit passer les pieds
de leurs bières ! On dirait que ta charité s’arrête à leur dernier soupir, que
ton seul gratis est le lit où l’on souffre, et que, passé l’hôpital, toi si énorme
et si superbe, tu n’as plus de place pour ces gens-là ! Tu les entasses, tu les
presses, tu les mêles dans la mort, comme il y a cent ans, sous les draps de
tes Hôtels-Dieu, tu les mêlais dans l’agonie ! Encore hier, n’avais-tu pas
seulement ce prêtre en faction pour jeter un peu d’eau bénite banale à tout
venant : pas la moindre prière ! Cee décence même manquait : Dieu ne se
dérangeait pas ! Mais ce que ce prêtre bénit, c’est toujours la même chose :
un trou où le sapin se cogne, où les morts ne sont pas chez eux ! La
corruption y est commune ; personne n’a la sienne, chacun a celle de tous :
c’est la promiscuité du ver ! Dans le sol dévorant, un Montfaucon se hâte
pour les Catacombes… Car les morts n’ont pas plus ici le temps que l’espace
pour pourrir : on leur reprend la terre, avant que la terre n’ait fini ! avant
que leurs os n’aient une couleur et comme une ancienneté de pierre, avant
que les années n’aient effacé sur eux un reste d’humanité et la mémoire d’un
corps ! Le déblai se fait, quand cee terre est encore eux, et qu’ils sont ce
terreau humide où la bêche enfonce… La terre qu’on leur prête ? Mais elle
n’enferme pas seulement l’odeur de la mort ! L’été, le vent qui passe sur
cee voirie humaine à peine enterrée, en emporte, sur la ville des vivants, le
miasme impie. Aux jours brûlants d’août, les gardiens empêchent d’aller
jusque-là : il y a des mouches qui ont le poison des charniers, des mouches
charbonneuses et qui tuent !
Mademoiselle arriva là, après avoir passé le mur et la voûte qui
séparent les concessions à perpétuité des concessions à temps. Sur
l’indication d’un gardien, elle monta entre la dernière file de croix et la
tranchée nouvellement ouverte. Et là, marchant sur des couronnes
ensevelies, sur l’oubli de la neige, elle arriva à un trou, l’ouverture de la
fosse. C’était bouché avec de vieilles planches pourries et une feuille de zinc
oxydée sur laquelle un terrassier avait jeté sa blouse bleue. La terre coulait
derrière jusqu’en bas, où elle laissait à jour trois bois de cercueil dessinés
dans leur sinistre élégance : il y en avait un grand et deux plus petits un peu
derrière. Les croix de la semaine, de l’avant-veille, de la veille, descendaient
la coulée de la terre ; elles glissaient, elles enfonçaient, et, comme emportées
sur la pente d’un précipice, elles semblaient faire de grandes enjambées.
Mademoiselle se mit à remonter ces croix, se penchant sur chacune,
épelant les dates, cherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle arriva à
des croix du 8 novembre : c’était la veille de la mort de Germinie, Germinie
devait être à côté. Il y avait cinq croix du 9 novembre, cinq croix toutes
serrées : Germinie n’était pas dans le tas. Mlle de Varandeuil alla un peu
plus loin, aux croix du 10, puis aux croix du 11, puis aux croix du 12. Elle
revint au 8, regarda encore partout : il n’y avait rien, absolument rien…
Germinie avait été enterrée sans une croix ! On n’avait pas même planté un
morceau de bois pour la reconnaître !
À la fin, la vieille demoiselle se laissa tomber à genoux dans la neige,
entre deux croix dont l’une portait 9 novembre et l’autre 10 novembre. Ce
qui devait rester de Germinie devait être à peu près là. Sa tombe vague était
ce terrain vague. Pour prier sur elle, il fallait prier au petit bonheur entre
deux dates, – comme si la destinée de la pauvre fille avait voulu qu’il n’y eût,
sur la terre, pas plus de place pour son corps que pour son cœur !
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BIBEBOOK
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