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Lectures Linéaires Manon 3

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L’abbé Prévost, Manon Lescault, « La rencontre », 1731.

1 J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt!
2 j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter
3 cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche
4 d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas
5 d’autre motif que la curiosité. //Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en
6 resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui
7 paraissait lui servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me
8 parut si charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille
9
10 avec un peu d’attention, moi, dis-je , dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me
11 trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide
12 et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la
13 maîtresse de mon cœur. //Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses
14 sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques
15 personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument, qu’elle y était envoyée par ses parents,
16 pour être religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon
17 cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière
18 qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi: c’était malgré
19 elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà
déclaré, et qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens.

Extrait de la première partie de Manon Lescaut - L’abbé Prévost

I. cadre spatio-temporel de la II. coup de foudre


rencontre de la lige 1 à 5 …. Antithèse entre « quelques femme » et « une »,
…. « Je » Déictique personnel « seule ».
…. Lieu référentiel ….Antithèse entre mouvement et immobilité de Manon
….négation + Interjection exprimant les Mais : Conjonction de coordination
regrets + exclamation Elle : Sujet
… Conditionnel passé Me : COI
Hyperbole …..Verbe de perception
--- Prop. Sub. CCT … Hyperbole introduite par l’adverbe d’intensité
….. Passé simple temps du récit

III. Les premières paroles échangées


Les Lumières commencent avec la mort de Louis XVI. Annonciatrice d’un renouveau tant littéraire
que social, cette période connait donc une liberté d’esprit qui ne se soustrait pas à la liberté des mœurs.
Le libertinage devient dès lors un moyen de libérer le corps. De nombreux écrivains s’attèlent à
peindre les méandres de la passion et ses effets néfastes sur la morale des individus : Les liaisons
dangereuses, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Ce dernier roman écrit en 1731 à
Amsterdam dont le titre est contracté au nom du personnage éponyme féminin, Manon Lescaut, est le
septième tome des Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde. Ce roman
de L’Abbé Prévost, né en 1697 et mort en 1763, fait scandale dès sa publication. L'abbé Prévost,
mettant à profit son art du récit et de la mise en scène, dépeint un « exemple terrible de la force des
passions ». Le personnage de des Grieux, soumis à l'amour irrésistible pour Manon, est peu à peu
entraîné vers la déchéance. Cet extrait à analyser constitue une scène clé dans le roman, le coup de
foudre immédiat entre Des Grieux, un noble, et une roturière, Manon Lescaut. Récit rétrospectif par
excellence, le narrateur raconte non sans lucidité cette rencontre.

Notre analyse s’attardera sur cette rencontre qui nous permettra de voir comment celle-ci annonce les
tourments de la passion.

Cette lecture linéaire se subdivisera en trois mouvements allant de la présentation du cadre de la


rencontre, au coup de foudre qui s’ensuivit pour finir avec l’analyse de l’échange entre les deux
personnages.

Introduction
Contextualisation de l’extrait :
Constituant le septième et dernier tome des Mémoires et aventures d’un homme de qualité
qui s’est retiré du monde, L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut est un
roman écrit par l’Abbé Prévost en 1731. Renoncour, l’«homme de qualité » et narrateur du
récit-cadre, vient de céder la parole au narrateur du récit encadré, le chevalier Des Grieux,
qui, après s’être rapidement présenté, relate sa rencontre à Amiens avec une jeune fille,
Manon Lescaut, dont il tombe aussitôt fou amoureux. A travers ce récit rétrospectif et
subjectif de cette scène de rencontre qui constitue la première étape du parcours
romanesque du couple, le narrateur fait entendre l’importance de cet événement qui
bouleversa le cours de sa vie et en détermina l’issue.
Notre projet de lecture consiste à montrer comment Des Grieux fait de sa rencontre avec
Manon un événement fondateur.
Lecture expressive
L’analyse linéaire se subdivise en trois mouvements allant du récit des circonstances de la
rencontre (l 1 à 5) à la naissance d’une passion amoureuse (l 5 à 12). Enfin, nous
terminerons notre analyse par les premières paroles échangées rapportées par le narrateur
(l 12 à 20).

Mouvement 1 : Les circonstances de la rencontre (l 1 - 5)


Enjeux : Un début de récit qui annonce un événement en apparence anodin, et qui pourtant
constitue le premier acte d’un destin funeste.
• « J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt !»
(l 1 - 2)
Le 1er mouvement s’ouvre avec l’expression du jugement que porte le narrateur sur ses actions
passées. Il exprime le regret de ne pas avoir quitté Amiens plus tôt, sans qu’on sache encore
pourquoi, avec l’interjection « hélas ! », ainsi que la phrase négative et exclamative « que ne le
marquais-je... ».
• « j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. » (l 2) :
Avec l’emploi du conditionnel passé, DG présente cette rencontre comme l’œuvre du destin, dont il
ne pouvait connaître les conséquences. Il n’avait donc aucune raison de s’y soustraire. De plus, DG
dramatise ce début de récit pour susciter la curiosité du lecteur.
• « La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui
s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces
voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. » (l 2 -5) :
DG cherche à produire un effet de réel en apportant des détails (ancrage géographique et temporel)
réalistes et en présentant la scène comme banale, anodine (« coche D’Arras », « l’hôtellerie où les
ces voitures descendent »). Un événement inhabituel survient, relaté au passé simple, qui attire
l’attention des personnages. DG se justifie avec la négation restrictive « nous n’avions pas d’autre
motif que la curiosité » : en aucun cas il ne mesure à ce moment l’importance que l’avenir va donner
au moment qui va suivre.

Mouvement 2 : La naissance d’une passion amoureuse (l 5 - 12)


Enjeux : Un mouvement dans lequel DG se montre fasciné par ML et métamorphosé par l’amour qu’il
lui porte.
• « Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui
s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. » (l 6) :
L’attrait qu’exerce Manon sur DG est immédiatement perceptible par le récit qu’il fait de son entrée
en scène. DG met l’accent sur la singularité de la jeune fille, à l’aide d’une série de contrastes :
contraste entre le mouvement qui environne la jeune fille et son immobilité (antithèse entre les
verbes de mouvement « sortit, se retirèrent » et « s ‘arrêta » pour Manon) / contraste entre le
groupe formé par les femmes, et Manon qui s’en détache (« quelques femmes » – « il en resta une,
seule »). DG met immédiatement l’accent sur la jeunesse de ML, peut-être parce que le narrateur est
lui-même d’une extrême jeunesse, ce qui crée un effet miroir.
• « Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé
une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je
me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. » (l 8 - 11) :
Le portrait de Manon, dont on ignore encore l’identité, est esquissé par le narrateur qui marque sa
subjectivité, comme le montre le verbe de perception « elle me parut ». Le portrait est succinct, mais
il faut toutefois noter l’étymologie « carmen » qui signifie « chant magique » en latin et qui éclaire le
caractère envoûtant de cette vison. Ainsi, subjugué par Manon, c’est un véritable coup de foudre que
DG ressent pour cette inconnue : sentiment instantané, qui le dépossède de lui-même, comme le
montre la PS circonstancielle de conséquence « elle me parut si charmante que je me trouvai
enflammé tout d’une coup jusqu’au transport ». Cette situation nouvelle est un bouleversement pour
DG qui le souligne par l’opposition entre ce nouvel état et le portrait qu’il fait de lui-même : un jeune
homme jusque-là innocent, candide, étranger aux effets de l’amour.
• « J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors
par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. » (l 11 - 12) :
La dernière phrase montre que la raison a définitivement laissé place à la passion : DG ne montre
aucune retenue, guidé par le désir, comme le montre le verbe d’action « m’avançai », qui entre en
opposition avec le champ lexical de la retenue. Le narrateur, transformé, va jusqu’à poser un
jugement péjoratif sur l’homme qu’il était et qu’il n’est plus. Cependant, cette audace n’est qu’un
trompe l’œil : DG est sous emprise de la jeune fille, désormais soumis à sa volonté, comme en
témoigne la périphrase « maîtresse de mon cœur ».

Mouvement 3 : Les premières paroles échangées (l 12 - 20)


Enjeux : Un dialogue rapporté par le narrateur qui scelle définitivement l’emprise de l’amour sur DG
et qui annonce une suite funeste.
• « Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée.»
(l 13) :
L’ensemble du dialogue entre ML et DG est exclusivement rapporté par le narrateur, ce qui permet
de ne garder que l’essentiel de leurs échanges mais aussi de saisir la subjectivité du narrateur à
travers la transposition des paroles prononcées. Fasciné par la vue de cette jeune fille, le narrateur se
rapproche de Manon en se conformant aux conventions sociales habituelles. Il relève ici, avec une
proposition circonstancielle de concession, la contradiction entre l’innocence supposée de Manon et
son attitude qui l’est moins. Les deux personnages s’opposent dans leur appréhension des relations
sociales.
• « Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance.
Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me
rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein
comme un coup mortel pour mes désirs. » (l 13 - 17) :
La deuxième phrase rapporte les deux questions anodines formulées par le narrateur, peut-être pour
mieux cacher l’intérêt qu’il porte à la jeune fille. Le commentaire de DG de la réponse de ML avec
l’adverbe « ingénument » montre l’absence de malice que DG prête à la jeune fille qu’il ne connaît
pas, ce que semble confirmer la réponse elle-même (CC but : « pour être religieuse »). DG apparaît
ensuite bouleversé par la réponse de M : dominé par la passion qui modifie sa perception de la
réalité (l’amour est ici placé en situation de sujet, et DG d’objet), il est dévasté par ce projet (« coup
mortel », lexique de la tragédie) qu’il se doit absolument de combattre (PSC de conséquence) : c’est
une question de survie pour le jeune homme. Ainsi s’enclenche la fatalité. • « Je lui parlai d'une
manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était
malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était
déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. » (l 17 - 20) : La dernière
partie du mouvement laisse davantage entrevoir la personnalité de Manon. DG exprime son aveu
d’amour avec une forme de naïveté qui se confronte au vécu de Manon que souligne le narrateur («
plus expérimentée que moi »). Manon est enduite présentée comme soumise à la domination d’une
autorité familiale, qui lui impose la réclusion religieuse (« malgré elle » ). C’est en tout cas ainsi que
DG la perçoit sur le moment. La raison de cet enfermement est amenée rétrospectivement par le
narrateur dans la seconde partie de la phrase, qui laisse deviner le comportement libertin de Manon
(« son penchant au plaisir »). Cette mention relative à la déviance morale de Manon apporte une
tonalité tragique au texte qui laisse imaginer, sans les dévoiler, tous les « malheurs » qui suivront.

Conclusion :
Synthèse de l’analyse et ouverture
En commençant le récit de ses aventures par cette rencontre, Des Grieux en fait un
événement fondateur qui a profondément changé le cours de sa vie. L’irruption de Manon
dans le cours d’une existence bien réglée, le charme envoûtant de la jeune femme, son
mystère, ont fait naître chez le narrateur une passion qui, seule, commandera chacun de ses
actes dans la suite du récit. Le narrateur, par l’analyse rétrospective qu’il fait de cet
événement, met au jour sa dimension programmatique. En effet, en provoquant la rupture de
Des Grieux avec sa vie de fils modèle, cette rencontre l’entraînera vers une existence
marginale, offrant au lecteur la promesse de nombre d’aventures et de péripéties.

TEXTE DE LA LECTURE LINEAIRE N°7


Labé Prévost, Manon Lescault, « Les plaintes d’un amant », 1731.

1 « Ah! Manon, Manon, repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des larmes, lorsque vous
2 avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux
3 est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je
4 suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi et qu’on abandonne
5 cruellement. ». Elle baisait mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
6 fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle,
7 qu’as-tu fais de cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi
8 qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement ? C’est donc le parjure qui est
9 récompensé! Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la fidélité.
10 Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si amère, que j’en laissai échapper malgré moi
11 quelques larmes. //Manon s’en aperçut au changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut
12 bien que je sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de douleur et
13 d’émotion; mais que le Ciel me punisse si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée de le devenir !//
14 Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d’un vif
15 mouvement de colère. Horrible dissimulation! m’écriai-je. Je vois mieux que jamais que tu n’es qu’une
16 coquine et une perfide. C’est à présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature,
17 continuai-je en me levant; j’aime mieux mourir mille fois que d’avoir désormais le moindre commerce
18 avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je t’honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton
19 nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l’honneur, au bon sens ; je m’en ris, tout m’est égal. ».
Lecture Linéaire 2
L’Abbé Prévost, Manon Lescaut, « La plainte d’un amant », deuxième partie, 1731.

L’histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut est le septième tome des Mémoires et
aventures d’un homme de qualité écrit par l’abbé Prévost. Dès sa parution en 1731, il connaît un grand
succès.
Cet extrait dont nous allons présenter l’étude linéaire est situé dans la seconde partie du roman-
mémoires Manon Lescaut de l’abbé Prévost dont la vie fait écho à celle de Des Grieux pour ses
débauches et aventures. Le passage suit l’évasion organisée par Des Grieux pour libérer Manon de la
prison de La Salpêtrière.
À la suite de cette évasion, le jeune M. G... M. … a pris contact avec Manon lui demandant d’être sa
maîtresse. Manon accepte et se rend chez lui. Pour éviter de laisser seul Des Grieux, elle lui envoie
une jeune femme pour lui tenir compagnie. Désespéré, Des Grieux décide de rejoindre Manon chez M.
G… M…
Il se précipite alors pour lui demander des explications, et la trouve en train de lire tranquillement.
Il accuse sa maîtresse de trahison ce qui provoque les larmes de la jeune femme. Dans cet extrait les
deux amants se font face : Des Grieux fait des reproches à Manon qu’il considère comme ingrate,
inconstante, infidèle et sans parole. Quant à Manon, elle ne comprend sincèrement pas l’attitude de
Des Grieux
Projet d’analyse
Nous verrons en quoi cette scène est révélatrice de l’opposition des deux personnages
Mouvements
Mouvement 1 : du début à « quelques larmes», les reproches de Des Grieux qui se sent trahi par
Manon
Mouvement 2 : de « Manon s’en aperçut… de le devenir », la réponse de Manon face aux accusations
Mouvement 3 : La colère de Des Grieux qui décide de quitter Manon et de l’oublier
Mouvement 1 début à « quelques larmes», les reproches de Des Grieux qui se sent trahi par
Manon
Le texte s’ouvre sur le modalisateur exclamatif « Ah !» et la répétition du nom «Manon, Manon» ligne
1 permettant ainsi à Des Grieux de pousser un cri de douleur et de désespoir. Des Grieux souffre par la
faute de la jeune femme, et il semble l’implorer à travers cette répétition. C’est a partir de la locution
verbale « il est bien tard » que débutent les reproches de Des Grieux. Ainsi l’adverbe d’intensité
« bien » l. 1. souligne l’impossibilité d’un pardon : les larmes de Manon ne servent a rien, Des Grieux
n’est pas prêt a pardonner. Avec l’expression hyperbolique « vous avez cause ma mort » à la ligne 2,
Des Grieux l’accuse d’être cruelle, d’être a l’origine de son agonie. Ainsi, il montre que perdre son
amour, c’est perdre sa propre vie. La répétition du pronom « vous » accentue l’accusation que porte
Des Grieux. On a l’impression qu’il la pointe comme pour la condamner. Un autre reproche qu’il fait
également à Manon, c’est d’être une femme hypocrite. On le voit à travers l’emploi du verbe
« affectez » l.2. qui fait de Manon une actrice qui dissimule ses intentions. Il ne croit pas en ses
larmes. Cette idée est renforcée par l’emploi du conditionnel présent à valeur de fait incertain :
« sauriez » l.2. Pour Des Grieux, Manon ne ressent rien pour lui.
L’autre reproche qui est fait à Manon est qu’elle aurait toujours considéré Des Grieux comme un
obstacle à ses plaisirs. L’hyperbole « le plus grand de vos maux » l.3. renforce ’accusation, plaçant
Des Grieux en victime et Manon en calculatrice. La redondance « ouvrez les yeux, voyez qui je suis »
l.4. appelle Manon à faire face à ses contradictions. Manon pleure alors qu’elle a trahi Des Grieux,
c’est un acte contradictoire que le jeune homme dévoile à travers la négation « on ne verse pas des
pleurs » l.5, couplée aux deux propositions subordonnées relatives « qu’on a trahi et qu’on abandonne
cruellement »l.4.5. Pour Des Grieux, cette trahison est incompatible avec des larmes.
A la ligne 5, Des Grieux renouvelle son accusation de cruauté avec l’adverbe « cruellement » qu’il
associe au verbe abandonne. Ainsi Manon apparait comme un être sans cœur. Le champ lexical de la
douleur avec « soupir » l. , « malheur » l. , suggère toute la souffrance qu’endure Des Grieux face à la
femme qu’il aime et qui l’a abandonné. La parole de Des Grieux est mise en pause par un
commentaire sur l’attitude de Manon durant ce discours : « elle baisait mes mains sans changer de
posture » l.5. La négation syntaxique « sans changer » l.5. n’indique aucune réaction de la part de
Manon, comme si les accusations de cruauté, de simulation ne la touchaient pas. C’est sans doute cette
raison, l’absence de réaction, qui pousse Des Grieux à insulter Manon avec l’adjectif péjoratif
« Inconstante » l.5, qui ajoute une nouvelle accusation, un nouveau reproche, son manque de sérieux.
D’autres qualificatifs péjoratifs viennent augmenter la liste : « ingrate » et « sans foi » ajoutant un
autre reproche : le manque de gratitude. La question rhétorique « où sont vos promesses et vos
serments ? » l.6. résonne aussi comme un reproche. La redondance « vos promesses, vos serments »
alourdit ce reproche en soulignant le manque de parole de Manon. Lignes 6-7 : L’hyperbole « mille
fois volage et cruelle » accentue la culpabilité de Manon. Des Grieux semble vouloir dire ses quatre
vérités à sa bien-aimée. Nous avons à nouveau une question rhétorique « qu’as-tu fait de cet amour
que tu me jurais encore aujourd’hui ? » l.7. qui reproche à Manon son inconstance, son infidélité. Dans
cette question, l’emploi du démonstratif « cet » suggère le mépris de Des Grieux qui semble rejeter
l’amour de Manon. A la même ligne, le complément circonstanciel « encore aujourd’hui » donne du
poids a l’accusation en montrant que ce serment d’amour est récent. Manon apparait comme une
girouette qui ne fait pas cas des sentiments des autres. L’interjection « Juste Ciel ! » suggère la rage de
Des Grieux, son indignation, déjà présente dans ses questions. Lui qui a abandonne une carrière
religieuse pour suivre Manon, il ne peut être que déçu. Des Grieux opte pour le champ lexical de la
religion, avec « infidèle », « saintement » l.8. suggérant cette fois-ci un manque de foi chez Manon.
Aux lignes 8.9, la phrase exclamative exprime ainsi son indignation face à une telle situation. « C’est
donc le parjure qui est récompensé ! ». La question rhétorique illustre à nouveau l’indignation de Des
Grieux, avec une antithèse « parjure » / « récompense » qui souligne l’injustice de la situation.
Le parallélisme de la dernière phrase de ce paragraphe souligne aussi cette injustice, avec des mots
antithétiques (opposés) qui choquent par leur proximité dans la phrase : « Le désespoir et l’abandon
sont pour la constance et la fidélité ». Le discours narrativise qui suit le discours direct de Des Grieux
résume le sentiment du jeune homme avec l’adjectif « amère » l.10 . Il ressent de l’amertume, de
l’aigreur : l’attitude de Manon l’a heurté, et il le fait ressentir.

2. La réaction de Manon : l’incompréhension de Manon face aux accusations de Des Grieux


La prise de parole de Manon semble être causée par l’amertume de Des Grieux, comme le suggèrent
les deux phrases simples qui précédent la parole : « Manon s’en aperçut au changement de ma voix.
Elle rompit enfin le silence. ». l.11. En effet, même si aucun lien logique ne relie les phrases entre
elles, l’adverbe « enfin » donne l’impression que la prise de parole a été déterminée par le discours de
Des Grieux. Au début de sa parole, Manon semble s’accuser, reconnaitre ses torts. On le voit a travers
le recours aux adverbes d’intensité « bien » et « tant » (ligne 12) qui soulignent la culpabilité de la
jeune femme. Mais la tourne impersonnelle « il faut » (ligne 11) suggere une absence de prise de
conscience chez Manon : la jeune femme semble ne pas s’être rendue compte du mal qu’elle a fait. Il
en est de même du verbe « pu » (ligne 12) qui attenue le degré de culpabilité. Manon ne dit pas « j’ai
cause », mais « j’ai pu causer », comme si ce n’était pas de son fait.
Alors que Manon s’accuse dans la première partie du passage, la conjonction de coordination « mais »
vient remettre en cause cette accusation, lui donnant une excuse, celle de l’avoir fait souffrir sans
intention de le faire. Cette absence d’intention s’exprime a travers les propositions subordonnées de
condition « si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée de le devenir »l.13. En invoquant le ciel, Manon
cherche a donner de l’appui a ses propos. Ainsi Manon suggère à Des Grieux qu’elle est innocente et
qu’il lui fait un procès d’intention.

3. La colère de Des Grieux qui décide de renoncer à Manon


Face à une Manon qui ne reconnait pas les faits, Des Grieux laisse échapper sa colère. La proposition
subordonnée circonstancielle de conséquence indique les raisons de cette colère : si dépourvu de sens
et de bonne foi, que je ne pus me défendre d’un vif mouvement de colère. » l.14. Ainsi comme le
suggère l’hyperbole « si dépourvu de sens », c’est le manque de cohérence dans les propos de Manon
qui provoque la colère de Des Grieux.
Cette colère se traduit par l’emploi d’une périphrase hyperbolique pour designer la parole de Manon.
En effet, « Horrible dissimulation » l.15. souligne la dimension mensongère des propos de Manon et
rappelle les reproches faits au début de l’extrait. Ligne 15 : Le comparatif « mieux que jamais » l.15
rend compte du sentiment violent qui habite Des Grieux. Il est dans la démesure, tout en prenant
conscience que les avertissements de son père et Tiberge sur Manon étaient fondes. Avec le verbe
« voir », Des Grieux indique à Manon qu’il n’est plus dupe. D’ailleurs les périphrases « coquine » et
« perfide » l.15.16. étaient celles utilisées par son père dans la première partie du roman pour désigner
Manon. La locution adverbiale « à présent » suggère une prise de conscience qui va aboutir à la
décision de partir. L’expression péjorative « misérable caractère » l.16. suggère le mépris de Des
Grieux, son dégoût, il rejette ainsi Manon de son cœur, elle qui a une personnalité méprisable.
Ainsi l’interjection « Adieu » fait savoir à Manon que tout est fini entre eux. La périphrase « lâche
créature » l.16. contribue à brosser un portrait péjoratif de Manon, qui apparait comme un monstre, qui
n’assume pas ses responsabilités, c’est en cela qu’elle est lâche. L’hyperbole « J’aime mieux mourir
mille fois » l.17. rend compte de la colère de Des Grieux qui enterre sa relation avec Manon. Il a
recours à une autre hyperbole, avec l’adjectif comparatif « le moindre » l.17 qui sert à qualifier
« commerce » (ligne 17) et « regard » (ligne 18). Cette hyperbole souligne le renoncement de Des
Grieux : si la première occurrence ne suffisait pas à faire comprendre a Manon la fin de leur relation,
la deuxième le confirme.
Comme pour signifier à Manon qu’elle n’a pas le monopole des serments, il a lui aussi recours à la
même formulation que la jeune femme, « que le Ciel me punisse ». Ce faisant, Des Grieux ajoute de la
solennité à ses propos, ce qui les rend plus crédibles. Des Grieux multiplie les impératifs, « Demeure »
(ligne 18), « aime », « déteste » et « renonce » (ligne 19) qui suggèrent à Manon de rompre avec lui,
puisque lui-même renonce à elle. Le parallélisme « aime-le, déteste-moi » l.19. souligne ce
renoncement, avec les deux verbes antithétiques. L’énumération « à l’honneur, au bon sens » souligne
tout ce que perd Manon en étant avec le jeune G. M. La jeune femme ne perdrait pas seulement Des
Grieux : elle perdrait aussi son honneur. Cette injonction sonne comme une main tendue pour que
Manon redevienne raisonnable. Mais la redondance « Je m’en ris, tout m’est égal » l.20 confirme la
résignation de Des Grieux qui a perdu goût à tout, et donc à Manon.

Les propos de Manon ne sont pas cohérents ce qui provoque la colère des Grieux « Ce discours me
parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d’un vif mouvement de colère. »
Celle-ci se traduit à l’aide de deux procédés. Dans un premier temps, des insultes sous la forme de
trois périphrases pour désigner Manon, « une coquine et une perfide », « une lâche créature ». Cette
figure de style permet à Des Grieux de dresser un portrait moral de la libertine en exprimant sa vive
colère. De plus, nous avons des hyperboles qui reflètent la rage et l’état d’esprit de Des Grieux
« jamais », « déteste-moi » mis en avant par le parallélisme « aime-le, déteste-moi » pour traduire son
renoncement à Manon et lui faire comprendre son désir de la quitter. Sa détermination à quitter la
libertine se traduit également sous la forme d’une hyperbole « j’aime mieux mourir mille fois » ainsi
que par la répétition de l’adjectif comparatif « moindre » et l’allusion à « commerce » et « regard ».
Son renoncement est très clair. La parole de Des Grieux se libère, il ne se contrôle plus. Sa résignation
s’exprime jusqu’à la fin du texte à travers la redondance « je m’en ris, tout m’est égal ». Des Grieux
semble avoir perdu le goût de vivre comme le traduisent son renoncement et sa résignation.
Conclusion
Cet extrait nous propose une confrontation des deux amants, il est révélateur de l’opposition des deux
personnages, l’un se sent trahi, blessé et l’autre est toujours inconscient de la portée de ses actes. Ce
passage est représentatif du conflit raison et passion. On voit dans cette scène de crise, Des Grieux en
plein renoncement à sa passion.
Plus loin dans le texte, il lui pardonnera encore ses trahisons.
Lecture linéaire 3

L’abbé Prévost, Manon Lescaut, « La mort de Manon », 1731.

Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux
lieues ; car cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de
lassitude, elle me confessa qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit; nous nous
assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son
premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait pansée elle-même avant notre départ.
Je m’opposai en vain à ses volontés ; j’aurais achevé de l’accabler mortellement si je lui eusse refusé
la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger avant que de penser à sa propre conservation. Je
me soumis durant quelques moments à ses désirs ; je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais
lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me
dépouillai de tous mes habits pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la
fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins
incommode. J’échauffais ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai
la nuit entière à veiller près d’elle et à prier le ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô
Dieu! que mes vœux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne
pas les exaucer !

Pardonnez si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais
d’exemple; toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma
mémoire, mon âme semble reculer d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je
n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus, dès le point
du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes ; je les approchai de mon sein
pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit
d’une voix faible qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un
langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais
ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez
point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je
la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait: c’est tout ce que j’ai
la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Lecture linéaire 3

L’abbé Prévost, Manon Lescaut, « La mort de Manon », 1731.


L’extrait à analyser est de Manon Lescaut, roman-mémoires de l’abbé Prévost, un ecclésiaste,
romancier dont la vie tumultueuse se retrouve dans le destin de Des Grieux, l’un des personnages
principaux de l’œuvre. Le roman narre les mésaventures de ce personnage qui quitte son milieu
social par amour. L’extrait qui nous concerne évoque la fin de cet amour avec la mort de la bien-
aimée. Des Grieux et Manon, exilés en Amérique, se retrouvent en fuite dans le désert. Épuisée par
les conditions climatiques, Manon s’affaiblit au fil de leur avancée. Ce texte relate ses derniers
instants.

Nous verrons alors comment la narration de Des Grieux sublime la fin de la femme qu’il aime. Pour
ce faire, nous analyserons d’abord dans les quinze premières lignes cette image d’une Manon qui
semble s’être assagie et qui connait la rédemption.

Puis, nous nous consacrerons dans les lignes 16 à la fin du texte, à la narration de la mort de la jeune
femme qui s’éteint avec douceur, dans l’apaisement.

1. La rédemption de Manon

Les deux personnages se retrouvent dans le désert dans une situation critique, surtout pour la fragile
Manon. Pourtant le complément circonstanciel de temps « aussi longtemps que » à ligne 1 montre la
force de caractère de l’héroïne en soulignant son courage, elle qui semble aller jusqu’au bout de ses
forces. Ce courage est indiqué par l’allégorie « le courage de Manon put la soutenir » L.1., qui
suggère la vaillance de la jeune femme qui ne ménage pas ses forces, malgré son épuisement. Des
Grieux poursuit l’éloge de sa bien-aimée avec une hyperbole, « cette amante incomparable ». L.2.,
qui valorise Manon, faisant d’elle un être exceptionnel. En effet, celle-ci ne renonce qu’à la fin, quand
elle sent ses forces l’abandonner, ce qui entrave son avancée dans le désert, comme le suggère
l’hyperbole « accablée enfin de lassitude » L.2.3. Ainsi l’adjectif « accablée » souligne le poids des
épreuves qu’a surmontées Manon; quant à l’adverbe « enfin », il suggère un point de non-retour :
Manon est à bout. Cette idée est aussi illustrée par l’antithèse « impossible » / « davantage » L.3. qui
souligne l’état d’extrême épuisement où se trouve Manon. Comme pour accentuer l’héroïsme de la
jeune femme qui a tenu bon jusque-là, Des Grieux donne des détails de leur environnement hostile à
travers la négation syntaxique « sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert »L.3.4.:
Plus qu’une héroïne courageuse qui surmonte des difficultés, Manon fait preuve d’abnégation. On le
voit avec l’adjectif numéral ordinal « premier » dans « son premier soin » L.5: le narrateur suggère le
zèle de Manon qui s’empresse de s’occuper de son amant, avant de prendre soin d’elle.

De même l’antithèse « son »/ « ma » L.5. souligne l’oubli de soi dont fait preuve l’héroïne: Manon
place son amant avant elle. Ligne 7: Ce dévouement se retrouve aussi à travers l‘adverbe
hyperbolique «mortellement » qui souligne l‘intérêt que Manon porte au bien-être de Des Grieux :
elle préférerait mourir plutôt que de laisser son amant sans soin. C’est aussi ce à quoi contribue le
complément circonstanciel de temps « avant que de penser à sa propre conservation » L.7.8.: cette
précision suggère l‘oubli de soi, le sacrifice de la jeune femme. Face à tant de détermination et de
dévotion, Des Grieux ne peut que s’incliner, c’est ainsi qu’il faut comprendre l’hyperbole « je me
soumis » L.8. On voit d’ailleurs que cette attitude de Manon, si vertueuse, rend Des Grieux misérable,
indigne de tant de soins, comme le suggère le complément circonstanciel de manière « en silence et
avec honte» L.9.: le silence de Des Grieux s’explique par son sentiment de culpabilité.
Après le récit des actions de Manon, vient celui des actions du narrateur-personnage. La conjonction
de coordination « Mais » L.9. marque ce changement. Aux Lignes 9-10, la phrase exclamative suggère
un dévouement sans limite du jeune homme, qui s’explique par l’amour que le chevalier porte à la
jeune femme; elle indique l’ardeur avec laquelle il tente de la soigner.

Ce dévouement se retrouve aussi dans le recours à des hyperboles : « ardeur » (ligne 9), « tous mes
habits » (lignes 10), « tout ce que je pus imaginer » (ligne 12), « ardents » (ligne 12), « entière » (ligne
13), « vifs » (ligne 15). Des Grieux s’emploie à tout faire pour apaiser sa bien-aimée. Il veut rendre
hommage à son abnégation en étant aux petits soins avec elle. D’ailleurs l’anaphore du pronom
personnel « je » qui débute chacune des phrases de ces lignes accentue ce dévouement, montrant
que Des Grieux se donne tout à elle. Mais les soins de Des Grieux sont vains comme le suggèrent les
phrases exclamatives qui expriment le regret L.15.

On retrouve une prolepse, « par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne pas les exaucer »
L.14.15., qui anticipe la mort de Manon de façon euphémistique, soulignant le regret du jeune
homme. Ainsi avant d’évoquer la mort de Manon, Des Grieux lui rend hommage en montrant la
femme exceptionnelle qu’elle fut durant ses derniers instants, en la sublimant. Par cette description,
Manon connait une véritable rédemption et semble être expiée de tous ces pêchés passés.

2. Une mort douce

Puis vient le récit, à proprement parler, de la mort de Manon. Or ce récit n’en est pas vraiment un.
On pourrait penser que le narrateur cherche à éveiller l’intérêt du lecteur en ayant recours à des
propositions subordonnées relatives qui créent une attente: « qui me tue » (ligne 16), « qui n’eût
jamais d’exemple » (ligne 17). En effet, à travers ces propositions, rien n’est précisé, mais leur
caractère hyperbolique contribue à éveiller la curiosité du lecteur qui ne peut que vouloir connaître
la suite. De même on retrouve une hyperbole, « mon âme semble reculer d’horreur » (ligne 18), qui
favorise cet éveil d’intérêt: le narrateur cherche à susciter la curiosité morbide du lecteur comme
dans une tragédie. Mais à travers ces lignes, le narrateur rend compte de sa douleur. Ainsi la
proposition subordonnée relative « qui me tue » souligne l’extrême souffrance provoquée par la
mort de la jeune femme. De même le champ lexical du tragique avec « malheur » (ligne 16), « pleurer
» (ligne 17), « horreur » (ligne 18) accentue cette souffrance. On sent que Des Grieux est inconsolable
à travers le recours au présent d’habitude, avec « porte » (ligne 17), « semble » (ligne 18), «
entreprends » (ligne 18) qui suggère que cette souffrance l’habite encore, quelques mois après la
mort de Manon. Face à cette douleur, Des Grieux a des difficultés à raconter la mort de sa bien-
aimée. Ainsi sa parole est essentiellement constituée de mots mono ou bisyllabiques : un/ ré/cit/
qui/ me / tue/. Je/ vous/ ra/conte/ un/ ma/lheur/ qui/ n’eut/ ja/mais/ d’e/xemple/, etc. Ce faisant, il
indique sa difficulté à parler, il ne dit que le strict nécessaire. D’ailleurs, il n’emploie pas le terme «
mort », mais il a recours à l’euphémisme « ce malheur » L.16. comme pour conjurer le sort. S’il ne
raconte pas la mort de Manon, il poursuit son récit en indiquant ses derniers instants. Avec l’adverbe
« tranquillement » L.20. qui s’étale sur quatre syllabes, le narrateur installe une ambiance sereine,
rendant les derniers instants moins pénibles. Les sonorités contribuent aussi à créer cette ambiance
sereine.

En effet, les allitérations en [m] et en [s] instaurent une certaine douceur, propice au recueillement.
Nous en avons un exemple dans la phrase suivante: « Je croyais ma chère maitresse endormie, et je
n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. ». Avec le champ lexical
du sommeil, « endormie » (ligne 19), « sommeil » (ligne 20), le narrateur atténue l’aspect terrifiant
de la mort. Mais on la devine à travers l’adjectif « froides » L.22 qui qualifie les mains. En effet, on est
loin de la jeune femme passionné, fougueuse de jadis. L’adjectif rappelle le froid du cadavre,
renvoyant ainsi à la mort prochaine de Manon. Cette mort s’illustre aussi à travers la modalité de la
parole du personnage. Au lieu d’être rapportées au discours direct, le discours de la vie, les paroles
de Manon sont rapportées au discours indirect: « elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa
dernière heure». Ce faisant, le narrateur indique la fin du personnage. Or cette fin n’est pas désignée
de façon brutale, l’euphémisme « dernière heure » L.24. atténue la mort prochaine. Cette fin, cette
mort, est dépeinte de façon douce, sans référence à des éléments disgracieux. Le narrateur propose
des images douces, non brutales : « soupirs », « silence », « serrement des mains » L.26. Cette
douceur est à nouveau suggérée par les allitérations en [m] et [s]: « Mais ses soupirs fréquents, son
silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les
miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait ». On retrouve le procédé de
l’euphémisme avec « la fin de ses malheurs approchait »L 27. À travers ce procédé s’illustre la
difficulté de Des Grieux à admettre la mort de sa bien-aimée. Une double négation «N’exigez point
de moi que […] ni que […] ». souligne le refus de Des Grieux de raconter car la douleur est trop forte.

Ce refus se retrouve aussi dans l’emploi de sommaire pour évoquer cette mort: « Je la perdis ; je
reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait », rien n’est donné dans le
détail, tout est résumé. La tournure « c’est tout » L.30. sonne comme une fin de non-recevoir, un
refus absolu de raconter. Pour Des Grieux, la mort de Manon est une douleur dont il ne peut guérir –
c’est ainsi qu’il faut comprendre le recours à l’hyperbole « fatal et déplorable événement »L.30. Bien
que le jeune homme n’emploie pas le terme « mort », ce qui pourrait en faire un euphémisme, au
lieu d’atténuer la notion, il l’accentue avec l’adjectif « fatal », marquant davantage les esprits. Ainsi la
mort de Manon est évoquée de façon douce, sans images brutales, comme pour rendre un dernier
hommage à l’amante.

En conclusion,

Cet extrait de Manon Lescaut propose un exemple de la mort d’un personnage marginal. Ici cette
mort est sublimée : après une vie tumultueuse, le personnage obtient une mort paisible qui rend
compte de son parcours de la déchéance à la rédemption. Etant pris en charge par l’amant du
personnage, le récit de cette mort est sous le signe de la retenue, de l’euphémisme : rien de brutal
n’est évoqué, tout est image, et l’héroïne est sublimée.

Toutefois, cette mort permet à Des Grieux de rentrer en France avec Tiberge et suivre le chemin de la
vertu qu’il avait abandonné au nom de la passion. Cette fin de l’histoire de des Grieux et de Manon
n’est pas sans conduire le lecteur à s’instruire et à réfléchir.

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