1
0. Introduction
0.1. L’intitulé « Histoire et critique des sciences »
L’intitulé « Histoire et critique des sciences » sous-entend qu’il y a
un travail d’histoire et un autre de critique des sciences à effectuer. Le travail
d’histoire consiste en la reconstitution de l’évolution de la connaissance scientifique.
En tant qu’effort de reconstitution de l’évolution des connaissances, l’histoire des
sciences ne vise pas simplement à faire la chronique des découvertes scientifiques,
mais, bien plus, à rétablir le mouvement progressif de transformations des
connaissances, le plus fidèlement possible, étape par étape, depuis les origines
jusqu’à la phase de maturation. Cette histoire remonte à l’antiquité grecque, qui
constitue la période où l’esprit humain est véritablement arrivé à se débarrasser des
mythes et des empirismes comme modes d’explication ; elle s’est raffermie à partir
des Temps modernes à la suite, notamment, de la découverte de la méthode
expérimentale et d’instruments d’observation et de mesure, tels que le télescope, le
microscope, le thermomètre1.
En revanche, la critique des sciences est une sorte d’éthique, de
réflexion sur les limites et sur les conditions de validité de la science et sur ses
prétentions à la conquête et à l’exploration du réel. La critique des sciences cherche,
par exemple, à connaître jusqu’où peut aller la science, quelles sont ses limites ainsi
que les conséquences sur l’humanité.
Se confondant avec l’épistémologie et la méthodologie, la critique
des sciences s’intéresse également à la question du sens, du progrès ou de l’évolution
de la science, c’est-à-dire comment justifier l’abandon d’une théorie ancienne au
profit d’une nouvelle théorie scientifique jugée plus compétitive et plus compétente.
Mais pourquoi étudier l’histoire et la critique des sciences ?
2. Pourquoi une Histoire et une Critique des sciences ?
L’histoire des sciences renseigne sur les lieux, l’évolution ainsi les
circonstances de l’éclosion de la science en tant que mode d’explication rationnelle,
dans son évolution, depuis les origines jusqu’à aujourd’hui. En tant que telle,
l’histoire permet de :
- reconstituer la mémoire de la science et des théories scientifiques;
- circonscrire la portée et l’influence des connaissances et découvertes
antérieures sur les connaissances et les découvertes actuelles ;
- informer sur la contribution des peuples et des époques à la construction de la
culture scientifique universelle ;
- canaliser et orienter l’innovation, en évitant des redites.
1
J.C. baudet, Histoire de la chimie, p. 2.
2
En revanche, la critique rend compte du dynamisme de la science et
de son évolution, en justifiant en l’occurrence comment évolue et progresse les
théories scientifiques, comment passer d’une théorie jugée ancienne ou obsolète au
profit d’une nouvelle théorie jugée plus compétitive ou opératoire, quel est le critère
pertinent du progrès en sciences, jusqu’où peut aller la science,…
En effet, aujourd’hui plus que jamais avant, le problème de la
critique des sciences se pose avec plus d’acuité, car le risque de l’usure est réel, dans
la mesure où la science moderne tend de plus en plus à renoncer à sa neutralité,
d’indépendance et de désintéressement pour devenir de plus en plus utilitaire. En
effet, actuellement, la science a cessé d’être une discipline neutre pour se mettre,
résolument, au service des influences extérieures matérielles, politiques, financières,
industrielles ou autres, perdant ainsi, de manière plus prononcée, de sa vocation
initiale d’autonomie et de neutralité.
La critique des sciences permet ainsi de tirer la sonnette d’alarme
pour que ceux qui s’adonnent à la formation et à la culture de l’esprit ne cèdent pas à
l’utilitarisme, mais qu’ils orientent la production scientifique ainsi que le pouvoir de
la science vers la recherche du bien. Car, dit-on, science sans conscience n’est que
ruine de l’âme (Rabelais).
La critique des sciences aide aussi à relativiser la prétention
absolutiste de la science ainsi que son caractère outrancièrement positiviste, à se
considérer comme la seule voie crédible aux problèmes de l’humanité.
En résumé, la critique des sciences permet de :
- contrôler le développement de la science ;
- porter un jugement critique sur les prétentions de la science ;
- réfléchir sur l’impact de la science pour l’humanité ;
- repenser le sens du progrès en sciences.
0. 2. Articulation du cours
Le cours d’Histoire et critique des sciences est articulé en trois chapitres :
- L’unité plurielle de la science ;
- L’histoire des sciences ;
- Le sens du progrès en sciences.
0. 3. Objectifs éducationnels
A la fin du cours d’Histoire et critique des sciences, l’étudiant doit être capable de :
- Expliquer l’évolution d’une théorie scientifique, en l’occurrence les
mathématiques ;
3
- S’ouvrir à l’interdisciplinarité et saisir l’interaction entre les sciences ;
- Identifier les facteurs internes et externes qui influencent la production
scientifique ;
- Emettre un jugement de valeur sur les attentes et les limites de sa formation
universitaire.
0.4. Bibliographie
- BAUDET, J. C., Histoire de la chimie, Paris, Bibliothèque Nationale de Paris,
2017.
- BLAY, M., Critique de l'histoire des sciences, Paris, CNRS Editions, 2017, 301
p.
- BARBEROUSSE, A., KISTLER, M., et LUDWIG, P., La philosophie des
sciences au XXe siècle, Paris, Flammarion, 2000.
- BACHELARD, G., La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1990.
- BRAUNSTEIN, J.-F., (dir.), L'histoire des sciences : méthodes, styles et
controverses, Paris : Vrin, 2008.
- CANGUILHEM, G., Le normal et le pathologique, PUF/Quadrige, 2005.
- GINGRAS, Y. , Peter Keating et Camille Limoges, Du scribe au savant : les
porteurs du savoir de l'Antiquité à la révolution industrielle, Boréal,
Montréal/PUF, Paris, 1998.
- HACKING, I., Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ?, trad.
Baudouin Jurdant, Paris, La Découverte, 2001.
- KUHN, T., S., La Structure des révolutions scientifiques, trad. Laure Meyer, Paris,
Gallimard, 1983.
- LAKATOS, I., Preuves et réfutations : essai sur la logique de la découverte
mathématique, trad. N. Balacheff et J.M. Laborde, Paris, Hermann, 1984.
- LATOUR, B., La Science en action : introduction à la sociologie des sciences,
Paris, Gallimard, 1995.
- LECOURT, D., (dir.), Dictionnaire d'histoire et de philosophie des sciences, Paris
: PUF, 1999.
- FOUCAULT, M., Les Mots et les choses : archéologie des sciences humaines,
paris, Gallimard, 1966.
4
- POPPER, K., La logique de la découverte scientifique [1934], trad. Nicole
Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, Paris, Payot, 1973.
- ROSSI, P., Aux origines de la science moderne, éd. du Seuil, coll. Points/sciences,
Paris, Flammarion, 1999.
- SERRES, M., et al.,Eléments d'histoire des sciences, Paris, Larousse, 1989.
- STENGERS, I., L'invention des sciences modernes, Paris, Flammarion, 1992.
- TATON, R., (dir.), Histoire générale des sciences, Paris, PUF Quadrige, 1966.
5
CHAPITRE I. L’UNITE PLURIELLE DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA
SCIENCE
Par unité plurielle de la philosophie et de la science, il convient
d’entendre que la philosophie et la science sont, au départ, d’une origine commune,
avant de se séparer et de s’imposer chacune un chemin, un objet et une méthode
propres.
1.1. L’origine commune de la science et de la philosophie
La science et la philosophie ont une origine commune ; elles
forment, toutes deux au départ, une même unité de connaissance, poursuivant le
même but, la même finalité, à savoir « la vérité », l’épistémè, le savoir véritablement
authentique, différent de l’opinion (doxa) et des connaissances vagues basées sur les
croyances ou « préjugés » changeants. Toute science est, donc au départ et avant
tout, une philosophie2.
C’est dans ce sens que, dans le système académique anglo-saxon,
tout Docteur à thèse est un PhD, c’est-à-dire un « Philosophiae doctor »,
littéralement un « Docteur en Philosophe ». Cette appellation signifie que la
philosophie est la condition nécessaire de toute connaissance véritablement
scientifique. Tout savant est, avant tout et nécessairement, un philosophe, dans la
mesure où ce qui le préoccupe c’est, avant tout, la recherche inlassable et
désintéressée de la vérité. Le véritable scientifique est un « philo – sophe », c’est-à-
dire quelqu’un qui n’est pas dans la prétention de la possession de la vérité, mais qui
se place dans une position de recherche, de la recherche inlassable de vérité. Bref, le
scientifique en tant que « philo-sophe », c’est celui qui aime la sagesse. Mais que
faut-il entendre par aimer la sagesse et comment aimer la sagesse, qui est une vertu,
c’est-à-dire une réalité essentiellement abstraite et immatérielle?
1.2. La philosophie (philo-sophia) comme amour de la sagesse
La philosophie est une perpétuelle cherche de sagesse. Recherche
perpétuelle, car le philosophe se considère comme n’étant jamais arrivé au bout de sa
recherche ; c’est un éternel insatiable. C’est à Pythagore que revient la paternité du
terme « philosophie », qui signifie, étymologiquement, « amour de la sagesse ».
L’histoire rapporte, en effet, que, en son temps, quelqu’un s’est adressé à lui en lui
faisant remarquer qu’il était un sage. Mais celui-ci rétorqua qu’il n’était pas un sage,
2
Dans la mythologie grecque, Platon illustre la différence entre la connaissance véritable et l’apparence de
connaissance par son « Allégorie dite de la caverne ». Selon ce récit mythique, des prisonniers sont
enchaînés, enfermés et jetés au fond d’une caverne, et tournés vers le mur du fond de la caverne, sur lequel
se reflètent des ombres, produites par des personnages qui, à l’extérieur, passent devant l’ouverture de la
grotte, et portent sur leurs épaules … Ces prisonniers confondent les ombres portées sur le mur du fond de la
caverne avec la réalité véritable.
6
mais un simple amoureux de la sagesse : « Non, dit-il, je ne suis pas un sage, mais
seulement à la recherche de la sagesse. Je suis un ami de la sagesse. J’aime la
sagesse »3. Pour dire qu’il n’a pas la prétention de posséder la sagesse, mais que, n’en
étant pas pourvu (ou pas suffisamment), il se contentait simplement de la rechercher
et de l’aimer. Mais qu’est-ce que la sagesse et comment peut-on l’aimer ?
Le terme grec « sophia », « sapientia » en latin, renvoie à sagesse,
c’est-à-dire « connaissance » ou « vérité », dans le sens de connaissance ou vérité
embrassant toutes les disciplines et donnant à celui qui le possède une grande
intuition du monde, une grande force intérieure et une supériorité sur ceux qui n’en
sont pas suffisamment pourvus. En d’autres termes, la philosophie, en tant qu’amour
de la sagesse signifie une élévation, mieux une aspiration de l’esprit à s’élever vers le
haut, vers la connaissance et la sérénité.
En revanche, le préfixe « philo » indique que le philosophe est un
« désireur », un disciple d’Eros, le dieu grec de l’amour, recherchant sans cesse une
vérité à découvrir. Mais il faut vite préciser qu’Eros n’est pas à comprendre au sens
de « désir charnel », qui a donné naissance au terme « érotique », mais au sens d’une
force agissante, c’est-à-dire d’une énergie vitale fondée autant sur la volonté et que
sur le désir intellectuel, le désir inépuisable de sagesse. La philosophie c’est d’abord
et avant tout, une recherche, une dynamique, un processus de recherche. Le
philosophe est « toujours-déjà-là mais pas encore », c’est-à-dire qu’il est dans une
démarche qui n’est jamais close une fois pour toutes, mais qui reste toujours ouverte.
La philosophie est un processus qui ne s’achève pas, mais qui se nourrit de la
conscience que l’évolution des connaissances n’est jamais achevée, mais qu’il se
poursuit inlassablement de génération en générations. Mais qu’implique que d’aimer
la sagesse ?
1.3. La « philo-sophia » implique des vertus
En tant qu’amour, c’est-à-dire recherche et non possession, la
philosophie implique des vertus, notamment : les vertus de la modestie, de l’écoute et
de l’ouverture d’esprit.
De la modestie, car le philosophe ne se satisfait pas de lui-même,
contrairement aux pédants (orgueilleux, vantards) qui croient tout connaître et ne rien
à avoir à apprendre. Le philosophe est conscient qu’il lui en manque davantage et
qu’il doit en tout temps chasser le vide, le manque ou l’ignorance qu’il y a en lui et
qui habite en lui. Le philosophe est un « homo viator » ; il n’est jamais complètement
satisfait, mais toujours habité par le désir de connaître, de connaître davantage. C’est
3
On sait que, plus tard, Socrate rétorquera de la même manière aux sophistes en disant : « ce que je sais, je sais
que je ne sais rien ».
7
ainsi que, répondant aux sophistes, Socrate répliqua : « ce que je sais, je sais que je
ne sais rien ».
Bref l’attitude propre du philosophe n’est pas de prétendre tout
connaître ou de posséder toute connaissance, mais de se prédisposer à connaître et à
chasser, sinon à reculer les horizons de l’ignorance. Le philosophe reste en
permanence ouvert ; il se nourrit d’un grand esprit d’ouverture et de curiosité. Le
véritable philosophe, dit-on, est « juvénile », réceptif et ouvert. A l’instar du jeune
qui est en instance permanente d’évolution, le philosophe est conscient de ne jamais
être arrivé au bout ; mais qu’il doit sans cesse progresser : « Ce que je sais, disais
Socrate, je sais que je ne sais rien ». C’est ça l’attitude du philosophe authentique.
En tant que « philo-sophie », la philosophie et la science partagent
une même aire de famille. Ce sont des disciplines à la fois abstraite et désintéressées.
1.4. La philosophie et la science comme connaissance abstraite et désintéressée
L’esprit de modestie et d’ouverture qui anime le philosophe visent
un savoir supérieur et abstrait, l’épistémé, différent du savoir empirique et
contingent. A cet effet, Platon distingue, dans un passage du Banquet, entre
l’opinion (la doxa) et la science, l’Épistémé. L’épistémé, c’est le savoir véritable, qui
a pour objet la recherche systématique de la vérité ; la doxa c’est l’opinion diffuse,
qui est constituée de « préjugés », de croyances et de coutumes diffuses. Dans cette
optique, la philosophie est la science, c’est-à-dire le savoir véritable et authentique
(epistémè). C’est une connaissance désintéressée, abstraite et en quête d’un savoir
universel.
L’abstraction est la capacité de l’esprit humain de s’élever par des
concepts et de se détacher du sensible pour arriver à connaître et à comprendre le
réel.
L’appropriation de l’abstraction par l’homme représente un tournant
important et décisif dans l’évolution de la connaissance, dans la mesure où elle
marque l’instant où l’être humain a pris l’option de renoncer aux modes traditionnels
d’explication (empirique), à la magie, à la superstition pour faire uniquement
confiance à la raison et s’y appuyer dorénavant résolument. Où, comment et quand
est-ce que cette capacité d’abstraction s’est-elle produite ?
1.5. La naissance de la pensée abstraite et la démarcation de la mathématique
et de la philosophie de la pensée empirique
La connaissance véritable est dans la capacité d’abstraction,
c’est-à-dire la capacité de s’élever par des concepts, lesquels sont des idées
générales et universelles. Cette capacité n’a pas toujours existé (de tout
8
temps). En effet, c’est à l’antiquité, dans certains principaux foyers - tels que
l’Egypte, les Indes, la Chine, cette Perse, l’Asie-Mineure, la Grèce - que
l’humanité a acquis une capacité particulière d’abstraction, grâce à
l’affirmation éclatante de la supériorité absolue de l’esprit, renonçant à
recourir aux modes d’explication empirique, mythique, mystique ou
métaphysique, tels que la magie, la sorcellerie, la divination,…
Déjà depuis cette époque lointaine, l’homo sapiens y
découvrit la valeur souveraine de sapiens, de la sophia, de la raison, comme
outil (au sens d’instrument) universel de connaissance. On apprécia la joie de
connaître, d’expliquer, de comprendre ; on entreprit l’étude de la technique
formelle de la connaissance ; on distingua alors science (connaissance
véritable) et empirisme. Ce fut là une conquête définitive, dont l’humanité ne
cesserait de jouir. Cette conquête, c’est la sagesse, en tant qu’elle se rapporte
au savoir, à la science, à la connaissance parfaite ou, selon Aristote « la
connaissance de toutes les choses, dans la mesure où cela est possible», bref
à la philosophie au sens grec du terme, c’est-à-dire l’amour de la sagesse.
C’est cela la spécificité du savoir philosophique, qui porte sur la totalité du
réel, par rapport au savoir scientifique qui porte sur des aspects particuliers
du réel.
C’est dire que même si le concept « philosophie » remonte
seulement à Pythagore, son contenu remonte cependant à bien plus loin, à
une époque encore plus éloignée de l’histoire, lorsque l’homme s’est mû
pour la recherche (philo) de la connaissance (sophia) par des principes
raisonnables, et non empiriques. Ce faisant, la raison s’est affirmée comme le
seul moyen privilégié pour ordonner le monde réel et faire émerger la
connaissance. Il s’agit d’une connaissance qui porte, non pas sur la
multiplicité, mais sur la totalité du réel. En effet, la philosophie, en tant
qu’épistémé, sophia ou sapiens, est une prise de position raisonnée,
désintéressé par rapport à la totalité du réel.
Le terme « raisonné » oppose la philosophie aux prises de
positions pratiques, affectives et aux croyances simplement admises sans
élaboration réflexive ; en revanche, la « totalité du réel » renvoie au « tout de
la réalité », la réalité extérieure ou physique, la réalité intérieure ou de
l’esprit et la réalité des relations entre le physique et le spirituel. C’est dire
que rien n’est étranger à la philosophie, considérée comme connaissance
abstraite et englobante. Car il n’y avait, au départ, qu’un seul corps de
connaissances, la science des sciences, la science-mère, la philosophie, à
l’intérieur duquel chaque discipline scientifique particulière trouvait de
9
place. L’épistème indique, en sus, la pureté de la pensée, le caractère
désintéressé et non-utilitaire.
L’épistémè s’est davantage précisé à l’époque moderne, avec
la découverte de la méthode expérimentale, pour séparer la science non
expérimentale de celle nécessairement expérimentale. Les sciences
expérimentales ont pris l’option de renoncer à l’idéal de la totalité du réel et
de l’abandonner à la philosophie (seule), pour ne s’intéresser qu’aux aspects
singuliers et particuliers du réel. C’est fut l’origine de la conception moderne
de la science. On parle alors de science (au singulier) et des sciences (au
pluriel), c’est-à-dire de la science-mère et des sciences dérivées (pour ainsi
dire).
La philosophie a donc continué à garder la caractéristique
d’être une connaissance totalement abstraite, c’est-à-dire générale, et
universelle, tandis que la science s’est davantage compartimentée en
disciplines particulières s’occupant, chacune, non plus de la totalité, mais
d’un aspect bien particulier du réel. La science s’est rapprochée du concret et
du particulier, tandis que la philosophie a continué à demeurer dans
l’abstraction, dans l’abstraction totale.
Mais la science, même séparée de la Philosophie, n’a pas
abandonné l’idéal d’abstraction et de généralisation. Sauf que la philosophie
a continué à garder toute sa pureté, se déployant entièrement au-delà de
l’expérience sensible, tandis que la science s’est davantage rapprochée de
l’expérience et du concret. Toutefois, Mais en tant que connaissance
rationnelle, philosophie et sciences ont continué à garder un dénominateur
commun : l’explication raisonnée du monde et des choses par leurs causes, le
monde réel étant un « cosmos », c’est-à-dire un tout ordonné. Le cosmos est
donc un ordre de causalité, et l’explication (l’intelligence) de toute chose se
trouve dans les causes, dans la causalité. Mais c’est quoi le principe de
causalité ? En quoi la causalité philosophique est-elle différente de la
causalité scientifique ?
La causalité ou le principe de causalité désigne la relation de cause à
effet. La cause, corrélat de l'effet, c'est « ce qui fait qu'une chose est ou qu'elle agit
ainsi qu'elle le fait »2. C'est ce qui produit l'effet, qui en est le résultat ou la
conséquence. Et selon les défenseurs de ce principe, rien n'est sans cause.
L’idée de causalité n’est rien d’autre que la capacité de
maîtrise, par l’esprit humain, de l’enchaînement nécessaire et cohérent entre
deux types d’évènements, le premier étant la cause, le second l’effet. Elle
permet d’expliquer comment un fait peut être lié à d’autres faits antérieurs,
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qui lui sont la cause. Ainsi énoncé, le principe de causalité constitue la preuve
majeure de l’intelligence, ainsi que le fondement nécessaire de la connaissance
humaine. Il prouve que l’homme, est capable d’enchaîner avec cohérence ces idées et
d’établir de liens entre ces idées, en expliquant leur processus de génération, c’est-à-
dire en montrant comment telle idée provient logiquement de telle autre qui lui
antérieure, ainsi de suite. Comme on peut s’en rendre compte, il s’agit, là, d’une
causalité philosophique, qui s’appuie uniquement sur le logos (la raison), et
non sur des explications empiriques.
Le travail de la science, c’est de construire, par l’entremise de
l’intelligence, un mode explicatif qui rende compte de l’ordre de la nature,
c’est-à-dire des liens de causalité entre des données de l’expérience. La
recherche scientifique essaie de remonter jusqu’au sommet de l’échelle des
causes, en s’appuyant sur les faits.
Aristote illustre la démarcation de la causalité philosophique
et de la causalité scientifique en établissant trois degrés différents et graduels
d’abstraction : l’abstraction physique, l’abstraction mathématique et
l’abstraction métaphysique ou philosophique.
En effet, tout d’abord, l’univers matériel se montre à nous
avec ses caractères sensibles, soumis au mouvement et au temps ; il
constitue, à ce point de vue l’objet de la Physique. Ensuite, si l’on fait
abstraction du mouvement et du temps, on obtient l’objet des
Mathématiques, à savoir la quantité ou les nombres. Les nombres sont, en
fait, des purs produits de l’abstraction mentale, qui n’ont aucun rapport avec
l’expérience matérielle. L’abstraction mathématique est, de ce point de vue,
le niveau d’abstraction scientifique le plus élevé. Les nombres ou chiffres
mathématiques sont des concepts purs de l’entendement, des purs produits de
la raison, qui ne s’appuient ni sur les sens, ni sur une expérience sensible
quelconque. Quand je dis 5 + 7 = 12. La somme douze est produite par un
acte mentale, un acte intellectuel de l’esprit qui opère une synthèse a priori ;
elle n’est contenue dans aucune expérience, encore moins dans les deux
chiffres 5 et 12, pris séparément.
C’est ainsi que les mathématiques sont présentées comme les
conditions nécessaires de toute scientificité ; sans elles, il n’y a pas, à
proprement parler, de science au sens moderne du terme. Platon, l’un des
esprits les plus élevés de l’antiquité, n’a-t-il pas exalté les vertus des
mathématiques, en disant : « Nul ne peut entrer ici s’il n’est géomètre »,
c’est-à-dire s’il n’a pas le sens de justice, dans la mesure où, selon les
anciens, la justice sert à rétablir l’égalité. Et Aristote précisera, plus tard,
la nature de l’égalité : l’égalité arithmétique (qui gère les équivalences) et
11
l’égalité géométrique ou proportionnelle. C’est dire que, le scientifique doit
être capable d’effectuer, de manière élémentaire, les principales opérations
mathématiques, à savoir : l’addition, la soustraction, la multiplication et la
division.
C’est ainsi que, tout naturellement, les Mathématiques furent
la première discipline scientifique à se détacher de la science-mère, c’est-à-
dire de la philosophie. En effet, eu égard à leur caractère purement formel et
abstrait, les Mathématiques occupent une place spéciale et leurs connexions
avec les autres sciences ne s’aperçoivent que malaisément. En effet, les
mathématiques s’occupent formellement de la quantité après l’avoir extraite
de son sujet réel : ayant formé les notions mathématiques fondamentales, on
les manie sans tenir compte de leur rapport avec la réalité. Les
mathématiques ne sont pas forcément tournées vers l’explication réelles des
choses : elles s’accommodent du fictif comme du réel.
En tant que telles, les Mathématiques ont mené une existence
indépendante et, dès l’antiquité, elles ont atteint un degré de perfection
remarquable. Elles se signalaient par leur caractère déductif : à partir de
quelques principes (définitions et postulats), le raisonnement mathématique
passe d’une combinaison à l’autre et déroule la série interminable des
conséquences. Elles sont le type de la science purement intelligible, régie
uniquement par l’inéluctable nécessité rationnelle, et affranchie des
contingences de l’expérience. Co
1.6. La naissance de la mathématique et de la science moderne
La conception traditionnelle de la science, héritée de la
philosophie antique, est celle qui en fait un épistémè, c’est-à-dire un savoir
universel et désintéressé, en quête de la sagesse ou de la vérité absolue,
immuable et éternelle. La conception moderne de la science, par contre, tend
à abandonner la conception essentialiste et déductiviste ancienne de la
science, pour se rapprocher de l’expérience, du concret, en s’appuyant sur
l’induction. Cette révolution a été rendue possible grâce à l’essor de la
méthode expérimentale, à la suite des travaux de Bacon, Galilée, Copernic,
Newton, Kepler.
Francis Bacon (1561-1626) est le père de l'empirisme. Il pose le
premier les fondements de la science moderne et de ses méthodes. La nouvelle
conception de la science qu’il propose, exposée dans son chef d’œuvre intitulé
le Novum Organum (ou « nouvelle logique » (par opposition à l’ancien Organon
d’Aristote), stipule que la connaissance vient sous forme d'objets de la nature, et que
12
l’homme impose ses propres interprétations sur les objets. En d’autres termes, les
théories scientifiques sont construites en fonction de la façon dont nous voyons les
objets.
S’opposant à la logique aristotélicienne qui établit un lien entre les
principes généraux et les faits particuliers, Bacon abandonne la pensée déductive, qui
procède à partir des principes admis par l’autorité des Anciens, au profit de
l’« interprétation de la nature ». Bacon préconise un raisonnement et une méthode
fondés sur le raisonnement expérimental.
Fort de l’importance qu’il attribue à la science, Bacon fait un culte à
la science ; il professe que seule la science est susceptible d’améliorer la condition
humaine. Il expose ainsi une utopie scientifique, dans la Nouvelle Atlantide (1627),
qui repose sur une société dirigée par « un collège universel » composé de savants et
de praticiens.
13
CHAPITRE II. L’HISTOIRE DES SCIENCES : DE L’ANTIQUITE
AUX TEMPS MODERNES
Notre exploration de l’histoire des sciences s’arrête aux temps
modernes, pour la simple raison que le temps imparti ne permet pas d’arriver à
l’époque contemporaine et à nos jours. Toutefois, le troisième chapitre consacré à
l’évolution du progrès en science peut utilement renseigner sur l’époque
contemporaine. L’étudiant est invité à compléter ses connaissances, grâce à la
bibliographie sa disposition.
Il revient du chapitre précédant que la science a acquis ses lettres de
noblesse et s’est émancipée de la philosophie. Mais peut-on dire, avec exactitude,
quand est-ce que cela s’est exactement produit, c’est-à-dire quand est-ce que la
science est réellement née ?
A en croire Madeleine Grawitz4, il est difficile de se faire une idée
précise des étapes premières de la formation de l’esprit scientifique. Ce qui est sûr
c’est que les premiers éléments de réflexion scientifique sont nés des exigences de la
pratique pour proposer des réponses des problèmes précis de l’homme. La science a
longtemps évolué dans le sillage de la philosophie comme forme d’abstraction, avant
de s’en séparer. Comment retracer l’itinéraire emprunté par ces ébauches de réflexion
pour arriver à se constituer comme discipline scientifique ? En d’autres termes,
comment retracer l’histoire glorieuse de la science ?
Il y un impératif méthodologique de choix à opérer. Cette
obligation s’impose du fait de l’étendue et de la disparité de la matière à
traiter et du fait que l’histoire des sciences peut être écrite de diverses
manières.
En effet, on peut s’inspirer de l’évolution historique du
développement des thématiques scientifiques spécifiques, tel que le fait
Marage 5 ; tout comme on peut également s’appuyer sur la ligne du temps, en
mettant en lumière l’apport de chaque grande période de
l’histoire (l’Antiquité, le Moyen Age, le temps Moderne, l’Epoque
contemporaine) ; on peut aussi le faire en étudiant, l’une après l’autre,
l’évolution de chaque science. Cette dernière possibilité est très fastidieuse et
peut prendre plus de temps que celui d’un volume horaire de cours.
Dans le cadre de notre cours, nous avons pris l’option en
faveur de la deuxième possibilité, à savoir considérer l’apport de chaque
grande période de l’histoire. Le choix en faveur de cette options nous
permettre de comprendre que l’histoire de l’humanité n’a pas été, de tous
temps, dominée par une seule culture, mais que les cultures se sont alternées
4
Cfr M.GRAWITZ, Méthodologie des sciences sociales, Paris, Dalloz, 2001, 1019 p.
5
P. MARAGE, Histoire des sciences,
14
les unes les autres, pour concourir à la réalisation de la même fin :
l’humanité.
C’est ainsi qu’on arrive aisément à établir et à constater que si
l’Antiquité a été largement dominée par les grandes civilisations de la
méditerranée (l’Egypte, la Grèce, l’Italie,…) et du Moyen-Orient, le Moyen
Age par contre l’a été par la culture arabe ou d’origine arabe, tandis que le
Temps moderne par la culture Anglo-Saxonne.
L’histoire évolue et chaque culture peut, à tout moment,
arriver à émerger. Il n’y a donc pas de raison de penser que ceux qui sont
faibles aujourd’hui le resteront toujours et que ceux qui sont en avance
garderont leur position. C’est ainsi que, de même que l’Egypte a dominé le
monde entier dans l’Antiquité et a, plus tard perdu de son hégémonie, de
même que ceux qui règnent aujourd’hui sur le monde pourront, eux-aussi,
pourront perdre un jour leur avance, de même que l’Afrique noire peut
arriver à prendre le dessus sur tous. Il y a des raisons historiques d’espérer.
Mais il importe, pour ce faire, de se mettre résolument au travail.
2.1. L’Antiquité : l’Egypte et la méditerranée (la Grèce et l’Italie)
L’éclosion de la science, dans l’antiquité, est l’œuvre d’un grand
foyer culturel et intellectuel, au croisement de diverses traditions : la Mésopotamie, l’
l’Egypte, l’Inde, la Chine et la Grèce. Mais Nous allons beaucoup plus nous
appesantir sur l’Egypte et la Grèce Antique.
En effet, de l’Egypte ancienne, de nombreux auteurs n’hésitent pas à
dire qu’elle est l’ancêtre lointain de la civilisation grecque, qui a donné naissance à
toute la civilisation occidentale, pour avoir inventé la géométrie. C’est pourquoi notre
exploration de l’histoire des sciences dans l’Antiquité va partir de la géométrie, l’une
des branches de la mathématique, en tant que la première des sciences à s’être
émancipée de la philosophie et qui présente le niveau d’abstraction le plus élevé.
2.1.1. La géométrie
L’Egypte a inventé la géométrie, dans une situation de crises, dans la
vallée du Nil, de suite des contraintes imposées par les crues du Nil, qui emmenèrent
les riverains à plus de rationalité pour mieux contrôler l’inondation issue du fleuve et
se partager équitablement des terres. C’est dans ce sens qu’Hérodote considère la
géométrie comme « un don du Nil ». En effet, selon l’historien grec Hérodote, la
géométrie est un don du Nil, de suite des exigences de la vie pratique, en rapport
avec les crues répétées du Nil, qui ont contraint les arpenteurs égyptiens à retracer
régulièrement les limites des propriétés agricoles afin de redistribuer les terrains de
façon équitable, déterminant des longueurs, des surfaces divisées en rectangles,
carrés et autres triangles pour servir tout le monde. En effet, la désertification
15
envahissant l’Egypte, seules les régions côtières du Nil qui connaissaient chaque
année des crues importantes demeuraient fertiles. Ces crues modifiaient les limites
des champs. C’est ainsi qu’après chaque crue, les arpenteurs (géomètres,
topographes, métreurs) reprendre les traçages des limites des champs pour que tous
les paysans retrouvent des terrains ayant les mêmes dimensions (surfaces).
La géométrie est donc née d’une urgence pratique et existentielle,
celle d’assurer un partage équitable de la terre. En Egypte, le pays de l’invention de
cette discipline scientifique, c’est aux seuls arpenteurs qu’incombait cette délicate
tâche, du fait de la rareté des terres arables provoquée par le débordement sauvage
des eaux du Nil afin de prévenir d’un état de nature généralisé. Mais quel est le
contenu de la géométrie égyptienne ?
1° La géométrie égyptienne
Dans le terme « géométrie », on retrouve le préfixe « géo » suivi du
radical « métrie », qui signifient, respectivement, « terre » et « mesure ». Donc,
étymologiquement, le terme géographie signifie étude de la terre. Au
commencement, la géométrie était la science qui se préoccupait uniquement et
essentiellement de la mesure (équitable) de la terre. La mesure équitable de la terre
devrait permettre à chaque membre de la société d’en bénéficier à part égale, c’est-à-
dire ni trop ni moins, mais de manière adéquate. Ainsi donc, en tant que « mesure de
la terre », l’objet principal de la géométrie est de mesurer les différentes espèces
d’étendues que l’esprit considère.
Pour effectuer leurs mesures, les arpenteurs divisent les surfaces en
rectangles, carrés et triangles. Pour marquer les angles droits, ils utilisaient la corde à
13 nœuds et sont ainsi nommés les tendeurs des cordes.
Cependant, même si ce sont les Anciens égyptiens qui ont mis au
point la géométrie, ils n’ont pu développer la science que dans une perspective
pratique (construction architecturale, administration,…) et ne s’engagèrent pas dans
un examen scientifique théorique du monde. C’est avec les Grecs qu’apparaîtront les
démonstrations géométriques véritablement scientifiques.
16
2° L’ESPRIT GEOMETRIQUE EN GRECE
De ses origines égyptiennes, l’esprit géométrique a investi les autres
sphères de la méditerranée6, notamment la Grèce, avec des penseurs comme Thalès
de Milet, Pythagore de Samos, Euclide et Archimède.
A. Thalès de Milet (625 – 547)
Thalès est un présocratique, membre de la plus ancienne école de
Philosophie connue, l’école de Milet, dont l’un des plus grands mérites est d’avoir
abandonné le recourt au mythe et fables, pour se référer uniquement aux concepts
rationnels comme mode d’explication des phénomènes naturels. Les travaux des
Milésiens représentent les toutes premières études « scientifiques » dans l’étude de la
nature.
En substituant l’explication rationnelle à l’explication surnaturelle,
les Milésiens ouvre le passage vers une alternative au discours religieux ; ils
apportent à l’humanité l’idée d’une approche scientifique de la connaissance du
monde. Abandonnant l’irrationnel, les milésiens recommandent d’être fidèle à la
raison, au logos, c’est-à-dire de s’appuyer uniquement sur le discours de type
rationnel, plutôt que sur les mythes ou la religion.
La première et la plus connue des règles de la logique qu’ils ont mis
en place est la règle ou le principe de la non-contradiction : on ne peut pas affirmer
une chose et son contraire. Il n’est pas vrai que p et non p à la fois : ˜ (p ^ ˜ p).
Thalès est le premier mathématicien dont l’histoire a retenu le nom.
Le pharaon Amasis informé de ses grandes connaissances l’invita en Egypte. Il lui
déclara qu’il ne connaissait pas la hauteur des fantastiques pyramides qui avaient
pourtant presque deux mille ans. A midi, Thalès planta sa canne dans le sable
verticalement et dit : « l’ombre de ma canne est exactement égale à sa hauteur ; il
doit être de même pour votre pyramide. Faites mesurer son ombre vous aurez sa
hauteur »
En géométrie, on doit à Thalès les principes suivants :
- Deux figures géométriques sont égales si, en les faisant pivoter et glisser, il est
possible de les superposer ;
- Le diamètre d’un cercle divise (coupe) le disque (le cercle) en deux domaines
(parties) d’aires égales ;
6
Nous disons que l’esprit géométrique a investi les autres sphères de la méditerranée, notamment la Grèce, car
même si on ne le dit pas toujours, la Grèce n’a pas échappé à l’influence égyptienne. La preuve en est que la
plupart de mathématiciens grecs ont été inspirés par l’Egypte, soit parce qu’ils s’y sont expressément rendus
pour se ressourcer, soit parce qu’ils y ont été formé. Ce qui conforte la thèse qui attribue à l’Afrique, par
l’entremise de l’Egypte, la source de la culture et de la science.
17
- Dans un triangle isocèle, les angles sont égaux.
- Si un triangle est inscrit dans un cercle tel que l’un de ses côtés soit le diamètre de
ce cercle, alors ce triangle est rectangle.
Ces différents principes se résument dans ce qu’on appelle le
« Théorème de Thalès », resté célèbre jusqu’à nos jours. Ce théorème s’énonce
comme suit : Si A, B, C et A,B,M sont alignés sur deux droites sécantes en A et si
(BC) est parallèle à (MN), alors AB = AC = BC
---- ---- -----
AM AN MN
En d’autres termes, si deux droites sont perpendiculaires à une même
troisième droite, alors elles sont perpendiculaires entre elles.
Illustrations 1) :
(A) (C)
(B)
On peut lire cet exemple de la manière suivante : si les droites A et
B sont perpendiculaires à C, alors A et B est perpendiculaire à C et B.
2) AB = AC et si les points A, B, M et A, C, N sont alignés dans un
même
--- ---
AM AN
Ordre, alors (BC) et (MN) sont parallèles.
Ces deux exemples renvoient, pour utiliser un langage simple, à la loi de la
proportionnalité. C’est, en fait, pour dire par exemple que : 15/5 = 12/4, ce qui donne
le résultat suivant : 15 X4 = 12 X5
B. PYTHAGORE DE SAMOS (580 – 500)
Philosophe mathématicien, Pythagore est l’auteur d’une loi mathématique désignée
de son propre nom « Théorème de Pythagore ». Il part d’un triangle rectangle. A
partir de chacun de ces côtés, il trace des carrés. Il en dégage les éléments suivants :
- Un triangle rectangle est un triangle qui possède un angle droit : ABC est rectangle
en A ;
- L’hypoténuse est le côté situé en face de l’angle droit. C’est aussi le côté le plus
long ;
18
- les angles aigus sont complémentaires : ACB et CBA font 90° ;
- dans un triangle rectangle, la somme des trois angles vaut 180°.
C
A B
Théorème de Pythagore : AC2 + AB2 = BC2. Ce qui signifie : dans un triangle
rectangle, la somme des carrés de l’angle droit est égale à l’hypoténuse au carré.
En d’autres termes, dans un triangle rectangle, le carré de la Longueur de
l’Hypoténuse, qui est le côté opposé à l’angle droit, est égal à la somme de la racine
carré de la hauteur et de la base.
3° EUCLIDE (300 AV. J.C. - )
Euclide est né en Alexandrie, en Egypte vers 300 av. J.C. et a
également travaillé à l’école d’Alexandrie, qui était la plus importante de l’époque. A
titre d’illustration, cette école produisit une œuvre composée de quinze livres intitulés
« Les éléments ». De ces quinze livres, Euclide en écrivit treize, traitant en particulier
des figures géométriques. Les travaux d’Euclide servirent de base à la géométrie
pendant plus de vingt siècles, et en particulier dans le domaine de l’architecture,
dominant toute la géométrie pendant des millénaires.
La géométrie euclidienne repose sur cinq axiomes :
● Il existe toujours une droite qui passe par deux points du plan ;
● Tout segment peut être étendu suivant sa direction en une droite ;
● À partir d'un segment, il existe un cercle dont le centre est un des points du
segment et dont le rayon est la longueur du segment ;
● Tous les angles droits sont égaux entre eux ;
● Étant donné un point et une droite ne passant pas par ce point, il existe une seule
droite passant par ce point et parallèle à la première.
4° ARCHIMEDE DE SYRACUSE (287 – 212 AV. J.C.)
Archimède a le mérite d’avoir complété « Les éléments » d’Euclide,
par son étude sur les cercles, les sphères, les cylindres. Il donna un encadrement du
nombre π (3,1408< π< 3,1428).
Le théorème ou la poussée d’Archimède s’énonce comme suite :
« Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement mouillé par celui-ci ou
traversant sa surface libre, subit une force verticale dirigée de bas en haut et égale
(opposée) au poids du volume du fluide déplacé.
Comment Archimède est-il arrivé à découvrir ce principe ?
19
Pressé par le roi Hiéron II qui voulait savoir su sa couronne était en
or ou en alliage, Archimède arriva à prouver que la pression d’un fluide augmente
avec la profondeur.
En raison de son immense prestige, la géométrie en est arrivé à se
confondre avec toutes les mathématiques en général, d’autant plus que,
dorénavant, tout problème mathématique devrait passer pour sa résolution par des
concepts et des représentations géométriques. Il fallait faire preuve d’esprit de
géomètre pour être pris au sérieux comme tel, c’est-à-dire comme scientifique. On
peut, dès lors, comprendre le sens de cette interpellation de Platon : « Que nul
n’entre ici, s’il n’a d’esprit de géomètre ». En effet, la tradition veut que cette
phrase ait été gravée à l’entrée de l’Académie, l’école fondée à Athènes par Platon
(celle fondée par Aristote étant le Lycée). Ce qui ne voulait rien d’autre dire que
personne ne cultive les vertus d’égalité et de justice ne devrait être considéré.
2.1. L’arithmétique
Il n’y a pas d’opposition entre la géométrie et l’arithmétique 7,
étant toutes deux des branches des Mathématiques 8. Sauf que l’arithmétique se
veut une science des nombres, se limitant au départ à l’étude des propriétés
des entiers naturels, des entiers relatifs et des nombres rationnels (sous forme
de fractions), et au propriétés des opérations sur ces nombres. Tandis que la
géométrie étudie les figures du plan et de l’espace.
Le terme « arithmétique » provient du latin arithmetica, qui signifie
nombres. L’arithmétique est donc, la "science des nombres ". En tant que telle, elle
est la partie essentielle des Mathématiques, qui considère les propriétés des nombres.
C’est, donc, l’art de dénombrer ; on y apprend à calculer exactement, facilement,
7
Il est important de noter que, lorsque nous parlons des deux domaines qui se distinguent dans les mathématiques, nous
faisons uniquement allusion aux « Mathématiques pures », en tant qu’elles comprennent comme domaines principaux
(1) l’arithmétique ou l’art de compter, (2) la géométrie qui apprend à mesurer l’étendue (3) l’analyse, science des
grandeurs en général et (4) la géométrie mixte, combinaison de la géométrie ordinaire et de l’analyse. Les
mathématiques mixtes, qui empruntent à la physique, comprennent (1) La mécanique, science de
l’équilibre et du mouvement des corps solides, (2) l’hydrodynamique qui considère l’équilibre et le
mouvement des corps liquides, (3) l’acoustique ou la théorie des sons, (4) l’optique ou la théorie des
mouvements de la lumière, (5) l’astronomie, science du mouvement des corps célestes.
8
On parle de « mathématiques » au pluriel, tout comme de « mathématique » au singulier.
L'expression « mathématiques » au pluriel, remonte à l’antiquité. L’usage du pluriel est un héritage de
l'époque antique, où le quadrivium regroupait les quatre arts dits « mathématiques », à savoir :
l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. Actuellement, l'expression "mathématiques" (au
pluriel) est employée par ceux qui pensent que les six branches mathématiques par ordre chronologique de
leur invention (l’arithmétique, l’géométrie, l’algèbre, l’analyse, la mécanique et le calcul des probabilités)
forment un ensemble incohérent. En revanche, "mathématique" au singulier est utilisée par ceux qui insistent
sur l'importance de l'unité de la science mathématique.
20
promptement. L’arithmétique est la base de toutes les sciences mathématiques, car
les rapports de toutes les espèces de quantités se réduisent finalement en nombres.
Les principales opérations mathématiques couvertes par
l’arithmétique sont : (1) la Numération et les opérations sur les nombres, (2) les
propriétés des nombres et des nombres entre eux, (3) les rapports entre les nombres,
(4) les règles d'application, (5) d’autres exploitations tels que les carrés magiques.
L'origine de l'arithmétique semble être une invention phénicienne.
Son histoire coïncide avec celle des Mathématiques elles-mêmes. Selon une légende
autour du mot "calcul" (qui vient de « calculus », en latin, caillou), un berger déposait
dans un panier autant de cailloux que de moutons quittaient la bergerie. En rentrant
des prés, le berger sortait les cailloux du panier afin de vérifier le compte de
moutons. Ce serait, là, l’origine lointaine de l’esprit calculatoire.
Cela remonte à Euclide. En effet, au IIIe siècle av. J.-C., les Éléments
d'Euclide résument et ordonnent les connaissances mathématiques de la Grèce.
Après avoir parlé de l’invention de la science, précisément de la
géométrie et des mathématiques, dans l’Antiquité voyons à présent qui en sont les
principaux artisans pendant le Moyen Age.
2.2. Le Moyen Age
Le Moyen Age, du moins le Moyen Age occidentale, est
généralement présenté comme une période d'obscurantisme ou de cécité intellectuels,
dominée par la prééminence de la religion. D’aucuns le considère comme une longue
parenthèse entre l'Antiquité et la Renaissance, toute les deux époques ayant été
florissantes et pleines d’inventions et de découvertes scientifiques, notamment grâce
à l’essor de la culture asiatique, musulmane et indienne.
1. L’influence arabo-indienne
Le Monde arabe a connu une grande prospérité intellectuelle pendant
le Moyen Age. Cette prospérité est très remarquable dans le domaine des
mathématiques.
Le transfert du savoir arabo-musulman en Occident s’est fait de
plusieurs manières : par contact direct (avec la civilisation andalouse), par le biais
de la science en hébreu médiéval, par la traduction d'ouvrages arabes en latin, puis,
plus tard, par l'exode de savants byzantins après la prise de Constantinople. Pour
rappel historique, les sciences arabes, et en premier plan, les mathématiques, se sont
développées dans les califats établis au Moyen-Orient, en Asie centrale, en Afrique
du Nord, en Espagne et, au VIIIe siècle, dans le Sud de la France. En guise
d’illustration, Bagdad, ville créée par les califes abbassides pour servir de capitale
de l'Empire, devient très vite un centre culturel avec notamment la création
21
d'une Maison de la sagesse sous le règne du calife Al-Mamun (début
du IXe siècle)Les textes sont écrits en arabe, qui était une des langues des sciences et
de la culture à cette époque, d'où l'emploi des termes de « sciences arabes » et de
« mathématiques arabes ». Parmi les membres de la Maison de la Sagesse, on compte
le mathématicien persan Al-Khwarizmi. Deux de ses traités ont eu un impact
considérable sur les mathématiques européennes au XIIe siècle. Mais comment se sont
développées mathématiques dans le monde arabe ?
2. Les Mathématiques arabes
La contribution des arabes en mathématiques a été déterminante dans
le domaine des nombres, de l’algèbre, de l’analyse (numérique, combinatoire), en
géométrie, en Trigonométrie.
2.1. Le Nombre : l’écriture et le calcul
Les arabes ont mis au point plusieurs systèmes de numération,
(notamment le système de numération décimale, le calcul digital), et se sont
distingués dans l’analyse numérique, l’algèbre des polynômes, l’analyse numérique,
la théorie des nombres, la géométrie, les constructions et les courbes. .
a) L’écriture
On trouve en effet un système de numération décimal où les 9 unités,
les 9 dizaines, les 9 centaines et le millier sont identifiés par 28 lettres de l'alphabet
arabe pris dans un certain ordre. Un nombre comme 3854 s'écrit alors, à l'aide de cinq
lettres, comme 3 fois 1000 plus 800 plus 50 plus 4. C’est-à-dire : 3854 = (3X1000) +
800 + 50 + 4.
Ce système de numération semble avoir des sources syriaques, il
permet en théorie d'écrire tous les nombres. Ce système de numération est associé à
un système de calcul mental appelé calcul digital.
b) Les calculs
Le calcul digital est un système de calcul mental, probablement issu
du monde commercial. Il utilise les articulations des doigts pour stocker des valeurs
intermédiaires, et porte également le nom d'arithmétique des nœuds. Les méthodes
sont simples concernant les additions et les soustractions mais elles se compliquent
pour les autres opérations.
22
2.2. L’algèbre
Entre 813 et 830, Al-Khwarizmi écrit son traité intitulé Abrégé du
calcul par la restauration et la comparaison, dans lequel il présente les techniques
de résolution des équations du premier et second degré.
2.3. L’Algèbre des polynômes
Un siècle et demi après al-Khwarizmi, Al-Karaji entreprit
d'appliquer les techniques de calcul du système décimal aux polynômes, plus
exactement aux expressions que l'on écrit aujourd'hui sous la forme: par analogie
avec l'écriture des nombres décimaux. Selon certains penseurs, Al-Karaji aurait
démontré la formule du binôme jusqu'à la puissance 12 et indiqué que la formule
pouvait se prolonger indéfiniment avec la règle de constitution des coefficients qui
porte aujourd'hui le nom de formule du triangle de Pascal..
Son travail est poursuivi et approfondi par al-Samaw'al qui donne
les règles de calcul sur les monômes, les règles de divisibilité d'un polynôme par un
autre et présente des techniques d'approximations d'un quotient de deux polynômes
ou d'une racine carrée d'un polynôme en utilisant les exposants négatifs. Il présente
également les polynômes sous la forme synthétique d'un tableau contenant les
coefficients des monômes rangés suivant leurs puissances décroissantes. Il pose en
outre une réflexion sur les exposants fractionnaires et en présente des règles de
calcul.
2.4. L’Analyse numérique
Pour résoudre numériquement des équations, les mathématiciens
arabes ont réussi à mettre en en place des méthodes dont certaines sont issues des
mathématiques grecques ou indiennes comme l'extraction de la racine carrée ou de la
racine cubique. Le principe consiste à déterminer successivement les chiffres d'une
23
solution en utilisant la propriété suivante : si X est une valeur approchée d'une
solution de l'équation f(x) = N et si on pose x = X + y et g(y) = f (X+y) – f(X) alors x
est une solution de f(x) = N si et seulement si y est solution de g(y) = N – f(X).
Une autre méthode utilisant la propriété du point fixe attractif est
employée tardivement au XVe siècle chez al-Kashi et au XVIIIe siècle par Mirza al-
Isfahani. En mettant l'équation sous la forme x = f(x), les approximations successives
de la solution sont les éléments de la suite définie par : x0 est une première
approximation et xn+1 = f (xn).
Le désir d'améliorer la précision des tables trigonométriques pousse
les mathématiciens arabes à affiner les méthodes d'interpolation.
2.5. La théorie des nombres
Il existe dans les mathématiques arabes une longue tradition d'étude
en théorie des nombres, inspirée notamment par les écrits d'Euclide.
Sur les nombres parfaits, Ibn Tahir al-Baghdadi énonce une
méthode alternative de génération des nombres parfaits d'Euclide à l'aide d'une série
arithmétique. Le cas des nombres parfaits impairs est évoqué et la recherche d'une
réciproque est entreprise. Ibn al-Haytham propose ainsi une réciproque partielle sur
les nombres de la forme 2p (2q-1). Les mathématiciens arabes s'intéressent à leur
répartition, vont jusqu'au 7e nombre parfait tout en introduisant cependant des
nombres parasites et invalident l'affirmation de Nicomaque de Gérase qui en imagine
un dans chaque puissance de 10.
L'étude des nombres amiables traverse l'histoire des mathématiques
arabes et conduit au développement des connaissances sur la décomposition en
facteurs premiers et sur les fonctions somme des diviseurs et nombre de
diviseurs. Thabit ibn Qurra démontre son théorème : si A (= 3.2n – 1), B (= 3.2n–1 –
1) et C (= 9.22n – 1 – 1) sont premiers alors 2nAB et 2nC sont amiables. Outre le couple
(220, 284), les mathématiciens arabes exhibent les couples (17 296, 18 416) et
(9 363 584, 9 437 056)81.
Le travail d'Ibn al-Haytham sur le problème des restes chinois le
conduit à énoncer le théorème de Wilson sur la caractérisation des nombres
premiers82.
En analyse indéterminée entière, les triplets pythagoriciens sont
étudiés et généralisés aux dimensions supérieures : al-Sijzi démontre que, pour
tout n, il existe un carré somme de n carrés. Sont également étudiées les équations de
la forme x² ± a = y². Sur le problème de Fermat, dans le cas de n = 3 ou n = 4, les
mathématiciens arabes affirment l'inexistence de solutions sans cependant réussir à
fournir une démonstration aboutie.
24
2.6. La géométrie
Influencée par les Grecs, notamment par Eléments de géométrie
d’Euclide, la géométrie arabe se développa dans plusieurs directions (traductions et
commentaires, astronomie et trigonométrie, optique, problèmes pratiques et
théoriques), utilisant de nouveaux outils (algèbre, analyse numérique, méthodes
infinitésimales.
Les formules sur les aires (disque, formule de Héron, polygones réguliers inscrits
dans un cercle, cône) et de volumes (sphère, cône), connues des Grecs et des Indiens
sont exposées très tôt (al-Khwarizmi, frères Banu Musa). Leurs calculs s'affinent
grâce aux techniques d'analyse numérique. Très tôt (dès al-Biruni), les
mathématiciens sont convaincus de l'irrationalité de π90. D'autres formules sont
mises au point comme le volume des cônes et pyramides tronqués.
L’une des originalités des travaux arabes est le développement de
techniques infinitésimales s'appuyant sur la méthode d'exhaustion mise en pratique
par Archimède dans La sphère et le cylindre et La mesure du cercle. Ce mouvement
est initié par les frères Banu Musa qui comprennent la portée générale de la méthode
d'Archimède et l'utilisent pour la surface de la sphère. Leur traité, Sur la mesure des
figures planes et sphériques, devient un texte fondamental tant dans le monde arabe,
que dans l'Occident latin, après sa traduction au XIIe siècle par Gérard de Crémone.
Leur disciple et successeur, Thābit ibn Qurra, poursuit dans la même voie,
calculant l'aire d'une parabole par découpage en trapèzes analogue aux sommes de
Riemann. Il calcule également le volume de paraboloïdes et l'aire de l'ellipse. Après
lui, on peut citer Ibrahim ibn Sinan, al-Quhi, Ibn al-Haytham. Chez ce dernier, on
trouve tous les éléments du calcul d'intégrale par sommes de Darboux (encadrement,
jeu sur les découpages, erreur rendue aussi petite que l'on veut). Cependant les
mathématiciens arabes limitent ces techniques aux aires et volumes qui peuvent
s'exprimer en fonction d'aires et de volumes connus.
2.7. Constructions et courbes
Les mathématiciens arabes s'intéressent également à des problèmes
de constructions dont certains sont des problèmes classiques des mathématiques
grecques : construction d'une double proportionnelle, trisection de l'angle,
constructions exactes ou approchées de polygônes réguliers, découpage d'un carré en
somme de plusieurs carrés, construction à la règle et au compas d'écartement
constant, constructions géométriques pour les instruments astronomiques.
La résolution des équations de degré trois, ainsi que l'optique, les
poussent à s'intéresser aux coniques dont ils étudient les propriétés focales (ibn Sahl)
et pour lesquelles ils imaginent des mécanismes de construction en continu : compas
parfait d'al-Quhi, mécanismes avec règle, corde et poulie d'Ibn Sahl. Parmi ces
25
traités, on peut citer le traité de Thābit ibn Qurra sur les ellipses et celui d'al-
Sijzi sur les hyperboles. D'après le témoignage d'autres mathématiciens, il existerait
des traités aujourd'hui perdus sur les courbes obtenues comme projections
de courbes gauches.
2.9. La trigonométrie
La trigonométrie est une discipline créée pour les besoins de
l'astronomie. Le principal résultat utilisé en astronomie grecque et dans les débuts de
l'astronomie arabe est le théorème de Ménélaüs. Les mathématiques indiennes
introduisent le sinus et le sinusverse, établissant également quelques formules sur le
triangle rectangle sphérique.
Reprenant ces travaux, les mathématiciens arabes les enrichissent et
les complètent. Ils introduisirent de nouvelles fonctions, la sécante (R/sin) et la
cosécante (R/sinus de l'angle complémentaire).
La recherche d'une plus grande précision dans les tables de sinus,
avec de meilleures interpolations et avec l'aide de l'algèbre, occupe mathématiciens et
astronomes arabes principalement à partir de la fin du Xe siècle.
3. Les Temps modernes
Les Temps modernes maquent le début de la science, surtout, de la physique
moderne. Ils sont dominés par deux grands courants de pensée : le rationalisme et
l’empirisme.
Le rationalisme est la doctrine qui repose sur le postulat selon lequel
les principes qui sous-tendent la réalité sont identiques aux lois de la raison elle-
même. Notamment le principe de raison suffisante développée par Leibniz, selon
lequel « rien n’arrive, sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison déterminante,
c’est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison a priori, pourquoi cela est
existant plutôt que non existant, et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre
façon ». Il est résulté que la raison, qui contient des principes universels et des idées a
priori exprimant des vérités éternelles, est immuable et identique en chaque homme.
C’est en ce sens que Descartes, dans le Discours de la méthode, écrit : « Le bon sens
est la chose du monde la mieux partagée », précisant que « la puissance de bien juger
et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens
ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes». Les principaux
rationalistes sont : René Descartes, Blaise pascale, Spinoza, Leibniz
En revanche, l'empirisme est la doctrine qui voit dans l’expérience
sensible la source de toute connaissance. L'empirisme est à l’origine de la conception
moderne de la science, caractérisée par sa mathématisation et son utilisation massive
de la méthode expérimentale. L'apport de Newton à la science s'inscrit dans ce
26
contexte intellectuel empiriste. Les principaux représentants de l’empirisme, du
moins, de l’empirisme anglais sont : Francis Bacon (1561-1626), homme politique et
philosophe anglais que l'on considère souvent comme le père de l'empirisme ;
Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais matérialiste ;Robert Boyle (1627-
1691), physicien et chimiste irlandais, qui s'inspira de Francis Bacon, et fut le père de
la philosophie naturelle ;John Locke (1632-1704), philosophe anglais et fondateur
du libéralisme politique ; George Berkeley (1685-1753), évêque et philosophe
irlandais qui développa un empirisme « immatérialiste » (il n'y a pas de « matière »
derrière les phénomènes qui nous apparaissent18) ; David Hume (1711-1776),
philosophe écossais qui développa l'empirisme sceptique ; Adam Smith (1723-
1790), économiste écossais disciple de Hume ;James Mill (1773-1836), philosophe
écossais influencé par Hume ; John Stuart Mill (1806-1873), fils du précédent,
économiste et philosophe anglais qui développa l'utilitarisme inspiré de Jeremy
Bentham (1748-1832) ; William James (1842-1910), philosophe américain qui
développa un empirisme radical qu'il nomma « pragmatisme ».
Quelles sont les positions dominantes des rationalistes et des
empiristes au sujet de la conception de la science pendant les temps modernes?
Avant de s’étendre sur la réponse à cette question, il est important de
de commencer par la discussion scientifique majeure, qui a occupé la Renaissance,
une période charnière entre le Moyen Age et les Temps Modernes.
3.1. La Renaissance : le rejet du géocentrisme au profit de l’héliocentrisme
Le géocentrisme et l’héliocentrisme illustre bien le débat ancien autour
de la position de la terre par rapport au soleil : est-ce la terre qui tourne autour du
soleil ou c’est le contraire ? Ce débat illustre et rappelle l’opposition farouche qui a
jadis existé entre le pouvoir régnant de la toute puissante église catholique et les
savants humanistes de l’époque qui, tous, ont pris position en faveur de la thèse
héliocentrique.
En effet, l’une des découvertes scientifiques importantes de la
Renaissance est l'héliocentrisme, dans la mesure où, avant l'avènement de cette
théorie la population européenne du Moyen Âge croyait au géocentrisme, c'est-à-dire
que la Terre est au centre de l'Univers et que les autres astres sont en rotation autour
de celle-ci. Cette théorie est défendue, entre autres, par l'Église et est expliquée par le
fait que la Terre est une création de Dieu. Les penseurs humanistes de la
Renaissance, en premier lieu Nicolas Copernic, remirent en question cette théorie et
prônèrent plutôt l'héliocentrisme, une théorie selon laquelle c'est plutôt le Soleil qui
est au centre de l'Univers et que les astres, dont la Terre, sont en rotation autour de
lui. Ce qui a suscité la colère des autorités religieuses de l'époque, qui voyaient en
27
cette façon de voir un rejet de l'idée que la création de Dieu, qu’est la terre, occupe
une place centrale dans l'Univers.
Il faut remonter à l’histoire de l’astronomie, à la conception dominante
professée par Aristote pour bien percevoir la pertinence des arguments
héliocentriques avancés par les penseurs humanistes de la Renaissance.
3.1.1. Brève histoire de l’astronomie
L'astronomie est la science de l'observation des astres et cherche à
expliquer leur origine, leurs éventuelles évolutions et aussi l'influence qu'ils ont
physiquement sur la vie de tous les jours.
Vieille de plusieurs milliers d'années d'histoire, l’astronomie est
probablement l’une des plus anciennes des sciences naturelles, ses origines remontant
au-delà de l'Antiquité. Elle fut développée par les Mayas de l’Amérique centrale, les
Mésopotamiens, les Egyptiens, les Grecs.
A cet effet, des historiens rapportent que la plus ancienne mention
d'une éclipse de Lune aurait été décrite par les Mayas.
Les Mésopotamiens et les Égyptiens vénéraient eux aussi des
divinités célestes et s'adonnaient à l'observation des cieux.
Les prédictions astrologiques et les signes célestes formaient la
préoccupation essentielle de l’astronomie en Mésopotamie. Les Babyloniens et
les Assyriens archivaient et conservaient précieusement les comptes rendus de leurs
observations astronomiques
Forts de leurs copieuses chroniques astronomiques, les astronomes
babyloniens formèrent les premières séries mathématiques, qui leur servaient à
calculer les positions des astres et, par là même, à prédire les prochains phénomènes
célestes. Ils étaient même en mesure de tirer des complexes chroniques de
conjonction astrale les périodes individuelles de certains astres, et donc de prédire les
temps de passage.
En Egypte, la nuit commençait avec le crépuscule et se terminait
avec le lever du Soleil.
La plus ancienne représentation du ciel étoilé figurait sur les
plafonds des chambres funéraires des pyramides égyptiennes.
Les principes astronomiques sont aussi à l'œuvre dans la disposition
des bâtiments sacrés, notamment celle des pyramides.
Les penseurs grecs bénéficièrent des connaissances astronomiques et
des méthodes d'observation chaldéennes (les chaldéens sont les originaires de la
28
Chaldée, une région antique située l’Euphrate et le Tigre) antique très en avance sur
les leurs.
Chez les grecs, la Terre est tantôt plate, tantôt ronde, les autres corps
étant fixés sur des sphères en révolution. Platon voit la Terre comme une sphère au
centre de l’univers, entourée d’une sphère d’eau et d’une sphère de feu, les étoiles se
trouvant dans la partie supérieure de la sphère de feu. Pour Aristote, considéré
comme le père du géocentrisme, la terre est ronde. L’univers, alors fini dans l’espace,
se divise en deux parties : le monde sublunaire et supra lunaire.
Le premier, le monde sublunaire, est le symbole de mouvement,
d’incertitude et d’instabilité, et concerne tout ce qui est situé sous l’orbite de la lune
(la terre et son atmosphère). Les êtres vivants naissent, grandissent et disparaissent.
Le second, le monde supra lunaire, est le symbole de l’immutabilité,
de la perfection de la stabilité et de l’éternité : les astres seraient portés par 55
sphères. Le cosmos est essentiellement géométrique et non arithmétique. En effet,
pour Aristote, cosmologie et physique sont intimement liées. Le monde a une
structure, une forme et un ordre.
Avant Aristote, Pythagore avait établi que la terre était sphérique. En
effet, à la fin du VIe siècle, l'école de Pythagore interprète le mouvement apparent
compliqué du Soleil, en le décomposant en deux mouvements, l'un de rotation diurne,
d'est en ouest, et l'autre annuel, d'ouest en est sur le cercle appelé écliptique de la
sphère céleste. C'est chez eux que naît l'idée d'une Terre sphérique, intuition qui ne se
fonde pas sur l'observation, mais sur des considérations d'harmonie géométrique.
Un siècle plus tard, Aristote apportera des arguments en faveur de
cette hypothèse: l'apparition des mâts des navires éloignés avant leur coque,
l'apparition de nouvelles étoiles quand on se déplace vers le sud, la forme toujours
circulaire de l'ombre que la Terre porte sur la Lune au moment d'une éclipse de Lune.
Aristote va avancer la première preuve de la sphéricité, en avançant que la Terre est
le centre de l’univers, immobile de lieu et de position ; les mouvements des planètes
doivent être parfaits et que seul le cercle est autorisé, les mouvements angulaires ou
rectilinéaires sont considérés comme brusquement abrupts, forcés.
La pensée grecque va finalement parvenir au monde Arabe, à travers
l'Inde, grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand. L'astronomie arabe fut la première
à appliquer la trigonométrie à l'astronomie; elle pénétra très tôt le monde occidental,
essentiellement par l'Espagne.
La pensée géocentrique d’inspiration antique va être battue en brèche
pendant la Renaissance, pour donner naissance à l’astronomie moderne, grâce
notamment à l’essor de quatre penseurs : Copernic, Galilée, Newton et Kepler. En
effet, avec ces quatre penseurs, on va assister à un changement complet de paradigme
en astronomie (révolution copernicienne, ou copernico-galiléenne) : renversement
29
des cieux d’Aristote, et en particulier de la distinction entre mondes sub- et
supralunaire. Avec Galilée et Newton, également changement complet de paradigme
en physique : relativité du mouvement et du repos, mouvement inertiel rectiligne, au
lieu de la doctrine des lieux naturels et des mouvements naturels / forcés d’Aristote.
Redéfinition complète de ce qu’est la science.
Dorénavant, la science s’attache aux phénomènes, que lient des lois
que l’on cherche à exprimer mathématiquement, abandonne les préoccupations sur la
recherche de l’« en-soi » ou des « causes finales », pour s’interroger sur la nature au
moyen d’instruments et de dispositifs expérimentaux, dans des conditions contrôlées
visant à minimiser les phénomènes parasites, en s’attachant à la précision
quantitative des mesures. Sur cette base se développe une philosophie mécaniste (cf.
Descartes), dont le modèle est la machine et, particulièrement, l’horloge, opposée au
vitalisme, aux « forces occultes », à la « sympathie », à la « correspondance » entre
microcosme et macrocosme.
3.1.2. La pensée héliocentrique : Copernic, Kepler, Galilée, Newton.
Grâce aux mathématiques, pendant la Renaissance, l'astronomie s'est
émancipée de la mécanique aristotélicienne et la théologie médiévale se fondée sur le
modèle d'Aristote et sur le dogme de la création biblique du monde. En effet, il a
fallu attendre le XVIe siècle pour que se dessine une nouvelle vision du monde, avec
l'abandon du géocentrisme. On la doit à Nicolas Copernic, dont le traité De
Revolutionibus orbium caelestium est publié en 1543. Puis Kepler, avec ses lois,
conduit à l'abandon d'un autre dogme, celui du mouvement circulaire uniforme.
Véritable fondateur de la physique expérimentale, Galilée découvre
avec sa lunette le relief lunaire, les phases de Vénus et les satellites de Jupiter, qui
apportent un appui à la théorie de Copernic, les taches et la rotation du Soleil et la
véritable nature, stellaire, de la Voie lactée.
Avec la publication en 1687 des Principes mathématiques de la
philosophie naturelle, Newton fonde la mécanique. Des lois empiriques de Kepler, il
déduit la loi de la gravitation universelle: il montre ainsi l'identité entre la pesanteur
qui provoque la chute des corps sur Terre et les forces d'attraction qui gouvernent le
mouvement des planètes. Pour la première fois, une loi unique s'applique à
l'ensemble de l'Univers: un dernier dogme disparaît, celui de la distinction entre le
monde sublunaire et le reste de l'Univers.
30
A. Nicolas COPERNIC (1473 – 1543)
Astronome, chanoine (prêtre), médecin et mathématicien polonais,
Nicolas Copernic est considéré comme le véritable précurseur de l’héliocentrisme.
Copernic amorce une révolution indépassable en astronomie, qui
porte également son nom, « la révolution copernicienne ». En effet, jusque-là, il était
admis par tous que la Terre était immobile au centre de l’univers et que tous les
autres astres tournent autour d’elle. Contrairement à ce point de vue, Copernic vint
énoncer le contraire ; il affirme plutôt que la terre n’est qu’une planète comme les
autres, tournant autour du soleil. Sur quel principe s’est-il appuyé pour avancer son
hypothèse.
Le principe de Copernic est qu’il n’y a pas de point de vue privilégié
dans l’univers et que l’homme n’est pas, non plus, le centre de l’univers. La terre
n’est pas un point de vue privilégié de l’univers et que les observations faites depuis
la terre ne doivent pas être des cas particuliers. En appliquant le principe de Copernic
aux mesures faites depuis la terre, les cosmologistes doivent établir des modèles
d’univers qui permettent de faire des observations semblables depuis n’importe quel
point.
Le principe de Copernic a engendré deux principes : le principe
cosmologique et le principe de médiocrité. Pour le premier, l’univers est globalement
homogène et isotrope. Pour le second, le système solaire est un système banal dans
l’univers, c’est-à-dire qu’il en existe plusieurs autres systèmes dans l’univers.
B. GALILEE
En 1636, il publie clandestinement en Hollande les « Discours sur
deux sciences nouvelles », la résistance des matériaux et les lois du mouvement,
ouvrages très riches où l’auteur expose ses travaux de jeunesse sur la chute des corps,
défiant et s’opposant point par point à la physique d’Aristote, la pensée imposante et
dominante de l’époque.
En effet, contrairement aux philosophes métaphysiciens, Galilée
professe que le meilleur moyen pour atteindre la vérité, c’est de préférer l’expérience
à n’importe quel raisonnement, puisque nous sommes sûrs que lorsqu’un
raisonnement est en désaccord avec l’expérience, il contient une erreur, au moins
sous une forme dissimulée. Car, selon lui, il n’est pas possible qu’une expérience
sensible soit contraire à la vérité. Et c’est vraiment là un précepte qu’Aristote plaçait
très haut, et dont la force et la valeur dépassent de beaucoup celles qu’il faut accorder
31
à l’autorité de n’importe quel homme au monde. Galilée rompt, en effet, avec la
réflexion sur « l’essence » des phénomènes, pour la laisser aux philosophes et aux
métaphysiciens.
Galilée a affirmé, contrairement au point de vue défendu par
l’Eglise, que c’est la Terre qui tourne autour du soleil, plutôt que le contraire. Il sera
accusé d’hérésie et condamné à prison à vie par le pape Urbain VIII. Sur quel
principe Galilée s’est-il basé pour avancer son hypothèse ?
Deux principes : la relativité et le principe d’inertie.
La relativité est un principe selon lequel les lois de la physique
restent inchangées dans des référentiels dits galiléens. Par exemple, se supposant
enfermé dans la cabine d’un bateau pour observer des goûtes d’eau tomber une à une
d’une bouteille, peu importe que le bateau se déplace ou soit mobile, les mouvements
qu’on observe pour ces goûtes sera totalement similaire.
Le principe d’inertie, en revanche en physique, est que l’inertie d’un
corps est sa tendance à conserver sa vitesse en l’absence d’influence extérieure. En
l’absence d’influence extérieure, tout corps ponctuel perdure. En d’autres termes,
tout mouvement est provoqué par la force d’un corps extérieur.
C. KEPLER
L’allemand Johannes Kepler s’est préoccupé de l’orbite des planètes.
En effet, jusqu’au XVIIème siècle, la géométrie s’est occupée des figures de l’espace
et l’algèbre s’est intéressée aux nombres.
Les lois de Kepler
Kepler crut découvrir grâce à des travaux antérieurs que l’Univers
était soumis à des lois « harmoniques », faisant un lien entre l’astronomie et
la musique. C’est ce qu’on s’est convenu de désigner par « Les lois de Kepler ». Il
s’agit de des trois relations mathématiques, qui régissent les mouvements des
planètes sur leur orbite.
Les lois de Kepler sont donc des lois cinématiques qui décrivent
le mouvement des corps célestes ; les lois de Newton en expliqueront plus tard la
cause (leur dynamique). Bien qu'ayant été formulées à l'origine pour expliquer le
mouvement des planètes, elles peuvent être appliquées à tous corps en orbite autour
d'un autre : étoiles doubles, les satellites de Jupiter, etc. Ce sont des lois universelles,
hors du domaine quantique. Ces les lois sont :
Primo : les planètes décrivent une ellipse dont le Soleil occupe l'un des foyers ;
32
Secundo : le rayon Soleil-planète balaie des aires égales pendant des intervalles de
temps égaux ;
Tertio : le carré de la période de révolution est proportionnel au cube du demi
grand-axe de l'orbite.
Ces lois sont fondamentales, dans la mesure où elles furent plus tard exploitées
par Isaac Newton pour mettre au point sa théorie de la gravitation universelle. Dans
son Astronomia Nova il entrevoyait déjà la loi de la gravitation universelle. Il
explique à propos de la pesanteur et de l'attraction terrestre que « deux corps voisins
et hors de la sphère d'attraction d'un troisième corps s'attireraient en raison directe de
leur masse ».
L’optique
Kepler fonde une science nouvelle, nommée par lui la « dioptrique »
et qui deviendra l’optique en synthétisant en 1604, puis en 1611, les principes
fondamentaux de l’optique moderne comme la nature de la lumière, la chambre
obscure, les miroirs (plans et courbes), les lentilles ou la réfraction.
Ce travail est d’autant plus long que Kepler doit mener en parallèle
une étude sur l’optique afin de mieux comprendre et interpréter ses observations, et
qu’il est encore trop « conditionné » par les anciennes croyances en astronomie : il
doute à plusieurs reprises de la nature circulaire de la trajectoire et pense alors à
une ellipse, tout en continuant d’essayer de prouver le contraire, en ressortant de
vieilles idées faisant appel à l’utilisation d’épicycles.
En effet, alors qu’il étudie l’orbite de Mars, Kepler voit la nécessité
d’étudier également l’optique afin de mieux comprendre certains phénomènes
observés tels la réfraction atmosphérique.
Kepler rassemble les connaissances de son époque et tente
d’expliquer les principes fondamentaux de l’optique moderne comme la nature de
la lumière (rayons, intensité variant avec la surface, vitesse infinie, etc.), la chambre
obscure, les miroirs (plans et courbes), les lentilles et la réfraction dont il donne la
loi i = n×r, qui est correcte pour de petits angles (la vraie loi — sin i = n×sin r — fut
donnée plus tard par Willebrord Snell et René Descartes). Il aborde également le
sujet de la vision et la perception des images par l’œil. Il est convaincu que la
réception des images est assurée par la rétine et non pas le cristallin comme on le
pensait à cette époque, et que le cerveau serait tout à fait capable de remettre à
l’endroit l’image inversée qu’il reçoit.
33
D. Isaac Newton (1643 – 1727 G)
Considéré comme le père de la physique, bien précisément de la mécanique moderne,
grâce aux trois lois du mouvement qui portent son nom, et qui sont d’actualité
jusqu’encore de nos jours. Il s’agit du :
Principe d’inertie
Principe fondamental de la dynamique
Principe des actions réciproques.
1° Le principe d’inertie
En physique, l'inertie d'un corps est sa tendance à conserver sa
vitesse. En d’autres termes, en l'absence d'influence extérieure, tout corps ponctuel
perdure dans un mouvement rectiligne uniforme. Aucun changement n’est possible
sans l’effet d’une cause extérieure. En d’autres termes, un système persévère en son
état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme si les forces qui s'exercent sur lui
se compensent ; dire qu'un système est soumis à des forces qui se compensent revient
à dire que ce système n'est soumis à aucune force.
2° Le principe fondamental de la dynamique
Le principe fondamental de la dynamique (PFD) désigne une loi de
physique qui met en relation la masse d'un objet, et l'accélération qu'il reçoit si des
forces lui sont appliquées. Il s’énonce comme suite : l'accélération du centre
d'inertie d'un système de masse m constante est proportionnelle à la résultante des
forces qu'il subit, et inversement proportionnelle à m. Ainsi, la force nécessaire pour
accélérer un objet est le produit de sa masse et de son accélération : plus la masse
d'un objet est grande, plus grande est la force requise pour l'accélérer à une vitesse
déterminée (en un laps de temps fixé). Quelle que soit la masse d'un objet, toute force
nette non nulle qui lui est appliquée produit une accélération.
3° Le principe des actions réciproques
Le principe des actions réciproques, également désigné par loi
d'action-réaction, s’s’énonce comme suite : Si un objet A exerce une force sur un
objet B, alors l'objet B exerce une force de même valeur et de sens opposé sur l'objet
A. ... Cette loi est parfois appelée principe d'action - réaction, l'action étant la force
exercée par un objet et la réaction étant la force exercée sur l'objet en retour.
La mécanique céleste et le principe de la gravitation universelle
En 1677, Newton reprend ses travaux sur la mécanique céleste :
c’est-à-dire la gravitation et ses effets sur les orbites des planètes, selon les références
sur l'inertie de Galilée et sur les lois de Kepler du mouvement des planètes. Comment
s’énonce la loi de la gravitation universelle et quelle en est l’origine ?
34
La loi universelle de la gravitation
Figure emblématique des sciences, Newton est surtout connu pour sa
théorie de la gravitation universelle. Cette loi s’énonce comme suite : « la gravitation
est le phénomène par lequel deux corps pesants quelconques s’attirent mutuellement,
force qui fait que les corps tombent, que les planètes décrivent des orbites. En
d’autres termes, c’est la force d’attraction entre deux corps pesants, proportionnelle
au produit de leurs masses et inversement proportionnelle au carré de la distance qui
les sépare.
Ce principe décrit la gravitation (le phénomène par lequel deux corps
quelconques s'attirent avec une force proportionnelle au produit de leur masse et
inversement proportionnelle au carré de leur distance) comme une force responsable
de la chute des corps et du mouvement des corps célestes, et de façon générale, de
l'attraction entre des corps ayant une masse, par exemple les planètes, les satellites
naturels ou artificiels.
Selon la loi de la gravitation de Newton, la gravitation n'est pas
seulement une force exercée par le Soleil sur les planètes, mais tous les objets du
cosmos s'attirent mutuellement, ajoutant que les planètes ne parcourent pas deux fois
la même orbite. Comment Newton est-il arrivé à découvrir ce principe ?
La légende veut que ce soit en regardant tomber une pomme que
Newton eut l'intuition de la loi de gravitation universelle. A défaut d'être véridique –
elle a été rapportée par sa nièce –, l'histoire a sûrement servi d'illustration à la
nouvelle théorie: les mécanismes physiques responsables de la chute d'une pomme
sont les mêmes que ceux qui décident de la trajectoire de la Lune autour de la Terre
ou de la Terre autour du Soleil. «Compte tenu du contexte de l'époque, Newton fait
preuve d'un courage intellectuel inouï en énonçant une loi qu'il dit être valable en tout
point de l'univers», estime François Rothen, professeur de physique à l'Université de
Lausanne.
C’est vers la fin de sa vie qu’aurait eu lieu l’épisode
vraisemblablement légendaire de la pomme qui tombe de l’arbre sur sa tête, lui
révélant les lois de la gravitation universelle. L'anecdote est rapportée par un
physicien à son biographe :
« Le temps devenant chaud, nous allâmes dans le jardin et nous bûmes du thé sous l’ombre de
quelques pommiers, seulement lui et moi. Au cours de la conversation, il me dit qu’il s’était
trouvé dans la même situation lorsque, longtemps auparavant, la notion de gravitation lui était
subitement venue à l’esprit, tandis qu’il se tenait assis, dans une humeur contemplative. Pourquoi
cette pomme tombe-t-elle toujours perpendiculairement au sol, pensa-t-il en lui-même. Pourquoi
ne tombe-t-elle pas de côté ou bien vers le haut, mais constamment vers le centre de la Terre ? Et
si la matière attire ainsi la matière, cela doit être en proportion de sa quantité ; par conséquent, la
pomme attire la Terre de la même façon que la Terre attire la pomme».
35
DEUXIEME PARTIE : LA CRITIQUE ET LA PROBLEMATIQUE DU
PROGRES EN SCIENCES
L’histoire des sciences retrace comment les théories scientifiques se
succèdent les unes autres. A un moment donné, on croit juste une théorie ; quelques
instants après, c’est une autre théorie qui apparaît, et ainsi de suite. Comment
naissent des nouvelles théories en sciences et qu’est-ce qui justifie le passage d’une
théorie à une autre ? Qu’est ce La théorie qui était considérée comme pertinente est
battu en brèche et remplacée par une autre. Chaque théorie scientifique nouvelle se
développe autour d’un noyau de connaissance donné par celles qui l’ont précédée. La
science progresse en remplaçant les anciennes théories par de nouvelles. D’où la
nécessité de critiquer chaque innovation scientifique et de savoir comment effectuer
cette critique.
La question de savoir comment effectuer la critique des sciences
revient à savoir comment s’effectue le progrès en sciences, comment naissent et
disparaissent des théories scientifiques. En d’autres termes, est-ce le progrès
scientifique est-il continu ou discontinu, et comment se créent les théories
scientifiques. Nous nous y appuierons sur certains épistémologues ou philosophes
des sciences contemporains, tels que Gaston Bachelard, Kuhn, Karl Popper.
i. Le sens du progrès scientifique
Le terme progrès, en philosophie, renvoie au prédicat dynamique,
lequel s’oppose à statique. Le point de vue statique est celui de l’ordre, tandis que le
point de vue dynamique est celui du progrès.
Appliqué à la science, nous dirions que la science n’est pas statique,
mais qu’elle est évolutive. Mais cette évolution est-elle positive ou, carrément,
contre-productive ?
Pour répondre à cette préoccupation, il conviendrait, d’abord, de se
mettre d’accord sur le sens du concept « progrès ». Quand peut-on parler de progrès ?
En philosophie, le terme « progrès »appelle le changement, au sens
d’amélioration. Ce qui suggère trois conceptions possibles de la notion de progrès : la
conception téléologique, la conception évolutionniste et la conception
« révolutionniste ».
A. La conception téléologique ou cumulative du progrès
La téléologie ou le finalisme, est le courant philosophique selon
lequel il existe un ordre naturel irréversible inscrit dans la nature des choses, qui
36
explique que chaque chose concourt inéluctablement à une fin à réaliser. Autrement
dit, il existe un type précis d'Idée qui guide le monde.
Appliquée à la science, la conception téléologique est cette manière
de penser le développement de la science comme orienté vers un progrès irréversible,
vers une fin dernière et prédéterminée. Et c’est cette fin dernière qui conditionne les
étapes intermédiaires et qui rend nécessaire le progrès en le déterminant, capitalisant
ainsi les expériences antérieures. En d’autres termes, le progrès est pensé comme
cumulatif et continu. Cette continuité obéit à des nécessités internes dictées par la
théorie ultime, qui ne sont pas des facteurs contingents, mais qui sont absolument
déterminants. Le progrès n’aurait donc pas pu être autre que ce qu’il est. Mais quelles
sont les conditions de la commutativité et de l’acceptabilité des nouvelles
connaissances ?
Pour les contempteurs du finalisme, c’est-à-dire à l’interprétation
finaliste du progrès scientifique, le passé ne peut pas être déterminé par le futur et
que cette vision résulte d’une mise en perspective par l’historien des sciences. Ceci
lui est rendu possible car il connaît le présent et le passé, alors que les scientifiques
ne connaissent pas le devenir de leur discipline. Par ailleurs, expliquer les
phénomènes par leur fin paraît contraire au bon sens, puisqu'une cause ne précède pas
ses effets. Ainsi pour Lucrèce, par exemple, ce n'est pas la fonction qui crée l'organe,
mais c’est l'organe qui crée la fonction ; ce n'est pas la vue qui fait que l'on a des
yeux, mais les yeux qui permettent la vue.
B. La conception évolutionniste
A la conception téléologique s’oppose la conception évolutionniste
du progrès scientifique, héritée du paradigme de la sélection naturelle proposée par
Charles Darwin en biologie.
Selon cette thèse, en effet, ce sont les théories les plus adaptées qui
s’imposent et sont retenues. Le progrès est donc aveugle, en ce sens qu’il n’est pas
orienté d’avance. Il ne progresse pas vers un but unique. L’idée d’une concurrence
entre différentes théories disponibles au même moment permet de concevoir le
progrès comme non nécessaire et non continu. L’idée de sélection introduit un
facteur contingent : elle se fait en présence de contraintes externes au champ
scientifique. Les théories survivantes ne sont donc pas forcément les théories
optimales en terme de vérité et d’efficacité, mais celles qui satisfont un ensemble
plus globale de contraintes, dont l’efficacité ou la vérité font partie.
On dénonce généralement à l’évolutionnisme son
finalismetéléologique et son ethnocentrisme : toutes les sociétés seraient engagées
sur la même voie, vers une seule et unique fin, la « civilisation » européenne des
37
savants évolutionnistes eux-mêmes étant comprise comme le point d'aboutissement
du mouvement.
C. La dynamique des sciences : continuité, discontinuité ou révolutions ?
Deux points de vue s’opposent dans l’interprétation de l’évolution
des sciences. D’un côté, selon le schéma évolutif continu, les sciences progressent en
suivant un processus cumulatif continu : les nouvelles connaissances s’ajoutent aux
anciennes, donnant naissance à un processus régulier d’évolution. D’autre part, selon
le schéma évolutif discontinu, le développement des disciplines scientifiques fait
apparaître des ruptures radicales, des discontinuités profondes, qui se traduisent par
l’abandon de certains modèles ou certaines théories, qui sont remplacées par de
nouvelles jugées très différentes, voire contradictoires. Cette thèse est celle
aujourd’hui la plus couramment acceptée, et a été développée, entre autres, par des
philosophes et des épistémologues tels que Gaston Bachelard, Karl Popper et Thomas
Kuhn.
Examinons, dans les lignes qui suivent, les principaux représentants
de cette deuxième tendance dite de la discontinuité.
9.1.4 Gaston Bachelard9 et la notion d’obstacle épistémologique selon Bachelard
Gaston Bachelard a beaucoup travaillé sur le problème du progrès de la
connaissance 10 . Sa thèse, qui est en même temps, sa conception de l’évolution
(progrès) de la science, telle qu’exposée dans son chef d’œuvre intitulé Formation de
l’esprit scientifique, peut être résumée en trois thèses :
- L’esprit scientifique est essentiellement la rectification d’un savoir antérieur:
sa structure est «la conscience de ses fautes historiques». La vérité scientifique
est fille de discussion et non de sympathie ;
- Penser rationnellement, scientifiquement, n’est pas un processus spontané de
l’être humain, mais seulement en surmontant un certain nombre de difficultés,
dites « obstacles épistémologiques » et l’avancée scientifique devient une lutte
permanente, autrement dit la capacité de surmonter et de vaincre ces
obstacles ;
- Les progrès de l’histoire des sciences ne sont pas continus: ils éclatent et
bouleversent le champ du savoir.
9
Philosophe françaisGastonBachelard, né le 27juin1884et mort le16octobre1962. Directeur de l'Institut
d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHST), il est l'un des principaux représentants de
l'école française d'épistémologie historique. Auteurs de plusieurs œuvres, dont La Formation de l'esprit
scientifique, il se spécialisa dans la philosophie et la critique des sciences.
10
CfrG. BACHELARD, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1971.
38
1° LA VERITE EST FILLE DE CONTRADICTION
Bachelard a professé, ce qu’il a si bien désigné, par la
« philosophie du non », c’est-à-dire la vérité est se dégage de la contradiction des
contraires. Ce faisant, il s’oppose au modèle cartésien d’une raison fondatrice, pour
laquelle le doute méthodique est un moment fondateur du processus de connaissance.
Bachelard, en revanche, substitue l’idée d’une raison comprise comme une force
d’opposition, comme une puissance de contestation du sens commun qui n’existe et
ne se manifeste que dans cet effort même de rupture. De là découle cette idée qu’on
connaît toujours « contre » : « on connaît contre une expérience antérieure, en
détruisant les connaissances mal faites, en surmontant dans un esprit même ce qui fait
obstacle. Ceci, parce que la raison est un dynamisme ; c’est un processus et non un
état, en sorte que la rationalité ne se manifeste que par la négation de son contraire.
Bref, pour qu’advienne, la science il faut paradoxalement que celle-ci soit précédée
de son contraire, il faut qu’elle « recommence » sans jamais devoir ni pouvoir
« commencer ».
Bachelard illustre sa pensée en prenant l’exemple des « Deux
hommes : s’ils veulent s’entendre vraiment, ils doivent d’abord se contredire. Car la
vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie. » L’évolution
scientifique se fait donc par rupture avec les théories admises antérieurement : « On
connaît contre une connaissance antérieure. » Bachelard rejoint, en cela, le
philosophe français Emile Chartier, qui écrit : « Penser, c’est dire non. » Partant de ce
principe, Bachelard identifie les facteurs qui vont à l’encontre de l’évolution
scientifique, c’est-à-dire ceux qui retardent ou bloquent le développement de
nouvelles théories : ce sont les obstacles épistémologiques. « Quand on cherche les
conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette
conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la
connaissance scientifique. Et il ne s’agit pas de considérer des obstacles externes
comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des
sens et de l’esprit humain : c’est dans l’acte même de connaître, intimement,
qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles.
C’est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c’est là
que nous décèlerons des causes d’inertie que nous appellerons des obstacles
épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours
quelque part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine. Les révélations du
réel sont toujours récurrentes. Le réel n’est jamais « ce qu’on pourrait croire », mais
il est toujours ce qu’on aurait dû penser.
Accéder à la science, pense Bachelard, c’est, spirituellement,
rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. La science,
dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à
39
l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour
d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit,
toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en
connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître.
On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier
obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier en des points
particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance
vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des
questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas
formuler clairement.
En effet, pour un esprit scientifique, toute connaissance est une
réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance
scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. Une
connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La question
abstraite et franche s’use : la réponse concrète reste. Dès lors, l’activité spirituelle
s’invertit et se bloque. Un obstacle épistémologique s’incruste sur la connaissance
non questionnée. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à la
longue, entraver la recherche.
2° l’adversité des obstacles épistémologiques
Les obstacles épistémologiques désignent ce qui se place entre le
désir de connaître du scientifique et l'objet que le scientifique cherche à étudier et
qui, de ce fait, induit le scientifique en erreur quant à ce qu'il croit pouvoir savoir du
phénomène en question. Ces obstacles sont cependant internes à l'acte de connaître,
puisque c'est l'esprit qui imagine des explications aux choses. Ces obstacles sont des
contraintes non-techniques, c’est-à-dire les contraintes psychologiques et culturelles.
Il s’agit de :
a) L’expérience immédiate, c’est-à-dire l’expérience menée sans cadre théorique
digne de ce nom pour l’interpréter. Il fait référence ici aux expériences purement
ludiques réalisées pour le grand public ou les élèves, qui donne toute la place au
spectaculaire sans donner d’information sur les éléments d’interprétation
scientifique.
b) La connaissance générale, qui consiste à généraliser de manière inadéquate un
concept, menant à un usage inapproprié et au masquage des vrais éléments
d’interprétation. Bachelard illustre cela en parlant de la manière dont la théorie des
corps flottants est enseignée : « L’équilibre des corps flottants fait l’objet d’une
intuition familière qui est un tissu d’erreurs. D’une manière plus ou moins nette,
on attribue une activité au corps qui flotte, mieux au corps qui nage. Si l’on essaie
avec la main d’enfoncer un morceau de bois dans l’eau, il résiste. On n’attribue
pas facilement la résistance à l’eau. Il est dès lors assez difficile de faire
40
comprendre le principe d’Archimède dans son étonnante simplicité mathématique
si l’on a pas d’abord critiqué et désorganisé le complexe des intuitions premières.
c) La connaissance pragmatique. Elle consiste à vouloir expliquer les phénomènes
par leur utilité au sein d’un monde gouverné par un principe supérieur. Bachelard
cite ici Voltaire, lorsqu’il raille Newton : « Loin que les comètes soient
dangereuses … elles sont, selon (Newton), de nouveaux bienfaits du Créateur…
(Newton) soupçonne que les vapeurs qui sortent d’elles sont attirées dans les
orbites des planètes, et servent à renouveler l’humidité de ces globes terrestres qui
diminue toujours. Il pense encore que la partie la plus élastique et la plus subtile de
l’air que nous respirons nous vient des comètes…
d) L’obstacle substantialiste. Il consiste à chercher une substance comme support de
tout phénomène. Par exemple, au XVIIIe siècle, on a tenté d’expliquer les
propriétés du fer aimanté par l’existence d’une sorte de colle, le « flegme », qu’il
contiendrait. Et on a cru voir ce flegme lorsque le fer incandescent est trempé dans
l’eau.
e) L’obstacle animiste. Il consiste à attribuer aux objets inanimés des propriétés des
êtres vivants : maladie, vieillesse, mort ou encore des intentions ou des sentiments.
Croire qu’on peut adresser des paroles à un cadavre humain, l’entourer des
présents, …
f) L’obstacle psychanalytique. Selon Bachelard, l’inconscient a une influence sur la
réflexion, et suggère des métaphores, notamment à connotation sexuelle.
g) l’obstacle de l’autorité : la soumission aux idées reçues pour la seule raison
qu’elles sont enseignées ou défendues par des scientifiques connus s’avère parfois
dangereuse.
9.3.2. karl popper11 : la logique de la decouverte scientifique et le critere de
refutabilite (falsifiabilite)
La pensée de Karl Popper s’inscrit dans le débat sur le sens du progrès en science.
Faisant le contre-pied à la conception téléologique, il pend position en faveur de
l’évolutionnisme, au darwinien de la survivance du plus fort. C’est ce qu’il défend
dans, ce qu’il appelle par, « la logique de la découverte scientifique.
1° La Logique de la découverte scientifique
Pour Popper, le processus d’acquisition de la connaissance procède
par conjecture et réfutation, autrement dit par rejet d'hypothèse (conjectures et
réfutations), c’est-à-dire par éliminer graduellement les hypothèses les moins bonnes
11
Karl Raimund Popper (1902 – 1994), est un philosophe des sciences du XXe siècle. Il met l'accent sur l'idée
de réfutabilité par l'expérimentation ou l'échange critique comme critère de démarcation entre science et
pseudo-science. Professeur à la London School of Economics, il souligne la nécessité de fonder les
recherches scientifiques sur des « programmes de recherche métaphysique » et inscrit son travail de
recherche dans le cadre de l'épistémologie évolutionniste
41
pour que subsistent celles les moins mauvaises possibles. Pourquoi la
démarche scientifique consiste-t-elle à éliminer plutôt qu'à prouver des hypothèses ?
... La raison en est que la vérité absolue étant inaccessible, le scientifique ne pourrait
tout au plus que se rapprocher davantage de la vérité, en éliminant davantage les
hypothèses qui s’en éloignent le plus.
S'étant interrogé sur la nature de la science, Popper avance que celle-
ci science ne doit pas chercher à posséder des vérités irréfutables (apodictiques), mais
à plutôt critiquer les vérités établies et à découvrir des problèmes nouveaux. C’est
cela le processus de la découverte scientifique qui, selon lui, consiste en la
réfutabilité ou la falsifiabilité, le seul critère valable selon lui d’établir la démarcation
entre science et pseudo-science.
2° le critere de « refutabilite » ou de « falsifiabilite »
La réfutabilité ou la falsifiabilité est, chez Popper, le critère qui
permet d'établir la démarcation entre les théoriesscientifiques et celles qui ne le
sont pas. Une affirmation, une hypothèse, est dite réfutable (falsifiable) si et
seulement si elle peut être logiquement contredite par un test empirique. Plus
précisément, si et seulement s'il existe des "énoncés d'observation" possibles (vrai ou
faux) contredisant logiquement la théorie. Ce qui représente un point de vue nouveau
par rapport au critère traditionnel de la scientificité.
En effet, traditionnellement, la science se définit comme un
ensemble de connaissances objectives, universelles et irréfutables. L’idéal
scientifique classique ancien relève de l'épistêmê (opposé à la doxa), c’est-à-dire
d'une connaissance absolument certaine et démontrable. Popper prend le contre-pied
de cette conception pour avancer que tout énoncé scientifique reste nécessairement
et à jamais donné à titre d'essai, c’est-à-dire jamais définitif ; un énoncé peut être
corroboré mais toute corroboration est relative à d'autres énoncés qui sont eux aussi
proposés à titre d'essai. Pour Popper, la conception erronée de la science se révèle
dans la soif d'exactitude. Car ce qui fait l'homme de science, ce n'est pas
la possession de connaissances, d'irréfutables vérités, mais la quête obstinée et
audacieusement critique de la vérité. Et cette quête est inépuisable. Ainsi donc, seul
le critère de réfutabilité permet d’établir la démarcation entre une théorie scientifique
et une théorie non scientifique est la "réfutabilité" ("falsifiability"). Si une théorie
n'est pas réfutable, si elle se présente comme systématiquement vérifiée, elle n'est pas
scientifique. En quoi consiste la réfutation ?
D'un point de vue général, réfuter (contredire, ou démentir) une
thèse, une opinion, un préjugé, une théorie, etc., consiste à démontrer qu'elle est
fausse, parce qu'elle contient des erreurs, ou parce qu'elle est moins apte qu'une autre
42
théorie concurrente à décrire certains faits). Ainsi une théorie moins bonne est
falsifiée par une autre qui est moins mauvaise qu’elle, ainsi de suite.
Réfuter une théorie a donc aussi pour but de mettre en évidence ses
limites par rapport à une autre sur sa capacité à correspondre aux faits : il n'est
possible d'identifier les limites du contenu empirique d'une théorie, c'est-à-dire, tout
son contenu descriptif sur des faits, que sur sa possibilité à être réfutée par des tests.
9.3.3. Thomas Kuhn12 : rupture, évolution discontinue et révolutions
scientifique
Thomas Kuhn professe que le processus de développement de
la science n’est pas une évolution cumulative et continue, mais qu’elle est un cycle
de progrès discontinus, de rupture à une pensée antérieure en termes de renversement
de perspectives e révolution, c’est-à-dire ruptures, remplacements et, non,
accumulations. Est-ce que tout changement est une révolution ?
1° la structure du cycle revolutionnaire
Kuhn reconnaît qu’il n’est pas aisé de donner une définition précise
de la révolution, car le concept de révolution scientifique est en partie subjectif : il
repose sur un jugement portant sur l’importance d’un changement. C’est ainsi qu’il
choisit de procéder par un exemple historique, à savoir : la révolution copernicienne,
c’est-à-dire le passage, en astronomie, du modèle géocentrique (le Soleil et les
planètes tournent autour de la Terre) au modèle héliocentrique (les planètes tournent
autour du Soleil). Qu’y a-t-il de révolutionnaire dans ce changement de perspective ?
Chercher à retracer comment se présente la structure du cycle
révolutionnaire implique que l’on dise d’abord en quoi consiste une révolution. A cet
effet, il convient de reconnaître qu’il est difficile d’illustrer par la théorie le concept
« révolution », car le concept de révolution scientifique est en partie subjectif : il
repose sur un jugement portant sur l’importance d’un changement. Et, comme tout
jugement, il est conditionné par les croyances (au sens large) de celui qui l’émet. Dès
lors, la question suivante : Faut-il dater la révolution du moment où une nouvelle
idée, un nouveau modèle ou une nouvelle théorie est formulée pour la première fois,
ou la faire remonter au moment de la prise de conscience de la communauté
scientifique, c’est-à-dire au moment où cette nouveauté va être utilisée par la
majorité des scientifiques qui vont reconnaître son caractère innovant ?
12
Thomas Samuel Kuhn (1922-1996), est un philosophe des sciences et historien des sciences d’origine
américaine. Il s’est principalement intéressé aux structures et à la dynamique des groupes scientifiques à
travers l’histoire des sciences. Il est le promoteur d'une interprétation de l'histoire des sciences selon laquelle
le développement historique des théories est discontinu.
43
La révolution est généralement considérée comme une discontinuité
de la pensée scientifique à une époque donnée ; cette rupture amène un champ
disciplinaire à se réorganiser autour des principes et axiomes nouveaux.
Les deux solutions sont acceptables, et utilisées par les
épistémologues. Dans le premier cas (critère de la première apparition), la révolution
scientifique est considérée comme un élément objectif, la prise de conscience n’étant
qu’un épiphénomène historique. Dans le second cas (critère de la prise de
conscience), la révolution scientifique est avant tout un fait psychologique, donc
subjectif. Mais reste encore à déterminer à qui appliquer ce critère de prise de
conscience : à un seul individu ? A une communauté scientifique ? Aux historiens
des sciences et aux épistémologues ?
Sans donner suite à toutes ces préoccupations, il importe avant tout
de relever que tout changement n’est pas, nécessairement, une révolution. Le
caractère révolutionnaire est le plus souvent attaché à la profondeur conceptuelle du
changement, plutôt qu’à son « étendue ». Il peut donc y avoir des petites et des
grandes révolutions : des bouleversements profonds peuvent intervenir sur des
champs scientifiques très restreints, sans aucune répercussion sur les autres. Mais
quand survient la révolution proprement dite ?
Pour Thomas Samuel Kuhn,la révolution se produit lorsqu’une
théorie scientifique consacrée par le temps est rejetée au profit d’une nouvelle
théorie. Ainsi, toute révolution scientifique marque-t-elle un progrès. Chacune des
révolutions transforme non seulement l’imagination scientifique mais aussi le monde
dans lequel s’effectue le travail scientifique. Cette structure étant liée aux idées
portées par des hommes, elle mêle science et sociologie.
En d’autres termes, pour Thomas Kuhn, le progrès scientifique n'est pas un processus
cumulatif ; il procède par changements de paradigmes, qu'il appelle des révolutions
scientifiques. Lorsqu'un nouveau paradigme s'est installé dans la communauté
scientifique, il y a également une phase de progrès dans le cadre de ce qu’il appelle la
« science normale », jusqu'à ce que des phénomènes inexpliqués ou anomalies se
présentent, remettant en cause le paradigme.
De manière schématique, le cycle révolutionnaire peut se présenter comme suite :
La phase initiale est dite prépradigmatique (ou prénormale): les communautés
scientifiques sont disparates et en concurrence pour imposer leurs conceptions ;
Puis la science se structure autour d’un paradigme. Le paradigme se présente
d’abord comme «un modèle ou un schéma accepté par tous», une décision
judiciaire admise dans le droit commun, ce que les membres d’une communauté
44
scientifique ont en commun (une communauté scientifique se compose d’hommes
qui se réfèrent au même paradigme) ;
Dès lors que le paradigme est suffisamment défini, et la communauté scientifique
suffisamment structurée,on entre dans la phase paradigmatique ou normalede la
science. Le domaine de recherche des scientifiquesest restreint car il est en
quelque sorte prisonnierdu paradigme, mais lestravaux d’approfondissement du
paradigme, de résolutiondes énigmeset de développement de ses capacités
heuristiques permettent de tirer du paradigme un très grand nombre de
découvertes. La science normalerecèle en elle-même les racines de son propre
renversement : en effet, un paradigme contientgénéralement des anomalies, c'est-à-
dire des énigmes mal résolues.Le réflexe des scientifiques est d’abord d’écarter
ces anomalies, en pensant que les expériences ont été mal faites, ou en se
persuadant que le paradigme pourra intégrer ces anomalies par un simple
affinement de ses capacités heuristiques ;
Lorsque les anomalies se multiplient sans pouvoir être expliquées, lascience entre
alors dans une phase de crise, caractérisée par l’apparition de nouveaux
paradigmes concurrents ;
Lorsqu’un nouveau paradigme s’impose par une plus grande capacité que les
autres à expliquer les anomalies, c'est la réponse à la crise.Il s’agit du moment
critique de la révolution scientifique, où la vision du monde des scientifiques
bascule d’un paradigme à un autre ;
Enfin, le nouveau paradigme donne lieu à la publication de nouveaux manuels
définissant l'allure d'une nouvelle science normale. Le cycle peut reprendre (à
ladeuxième phase).
2°. La science normale et science extraordinaire
En parlant du cycle révolutionnaire, nous avons relevé que dès lors
que le paradigme est suffisamment défini, et la communauté scientifique
suffisamment structurée,on entre dans la phase paradigmatique ou normalede la
science. En quoi la science dite normale se distingue-t-elle ?
D'après Kuhn, le contexte le plus fréquent de recherche scientifique
est celui d'une science qualifiée de « normale ». Durant cette phase, et pour une
spécialité donnée, le groupe de scientifiques concernés adhère massivement à un
paradigme, établi auparavant, et qui par ses « accomplissements scientifiques
passés » et sa cohérence, fournit « le point de départ d'autres travaux. » La science
normale constitue en durée historique l'essentiel de l'histoire des sciences, avec une
ambition essentiellement prédictive.
45
Pour arriver à dire en quoi consiste une activité scientifique normale,
nous commencerons par montrer comment, selon Kuhn, se crée un paradigme.
a. Etablissement d'un paradigme
Kuhn s’est rendu célèbre en épistémologie en introduisant, entre
autre, le concept de paradigme. Le concept est une matrice disciplinaire, c’est-à-dire
ce qui fait l’objet d’un consensus au sein d’une communauté scientifique (la
mécanique de Newton, la théorie corpusculaire de la lumière, …). Le paradigme
réuni, au moins, trois éléments majeurs:
- Des contenus théoriques, que personne ne songe à remettre en question ;
- Des normes de la recherche scientifique, qui représentent un ensemble de
valeurs de la communauté scientifique, et qui dérivent de ses critères de
scientificité ;
- Un savoir-faire théorique et pratique
Durant le stade primitif d’une science, différentes écoles s'intéressant
à des problèmes communs s'opposent par leurs interprétations divergentes. L'absence
d'un cadre théorique faisant consensus ne permet pas un progrès général : si chacune
des traditions représentées par les écoles concurrentes évolue en précisant ses
axiomes, elle n'en demeure pas moins isolée car elle « remet constamment en
question les fondements même des travaux des autres » et les preuves de progrès sont
très difficiles à trouver.
Pour constituer un paradigme, un ensemble cohérent regroupant des
lois, des théories, des applications et des dispositifs expérimentaux » doit fournir des
modèles qui donnent naissance à des traditions particulières de recherche. Le passage
d'une pré-science éclatée à une « science adulte » équivaut à l'émergence d'une
première théorie unificatrice, c'est-à-dire d'un modèle accepté comme cadre de travail
commun parce que tous partagent une vision du monde commune.
Toutefois, Kuhn ne dénie pas la possibilité d'une coexistence de
plusieurs paradigmes pour une discipline donnée, coexistence qui renvoie de fait à
l'état de désunion des pré-sciences. À un stade plus avancé, plusieurs écoles
concurrentes peuvent subsister, mais chacune d'entre elles est maintenant en mesure
de proposer des standards, quoique différents. Les modèles concurrents sont
désormais des paradigmes à part entière, à la fois générateurs d'un consensus et
porteurs d'une cohérence proprement scientifique.
La capacité à établir un consensus n'est pas l'unique caractéristique
du paradigme. Kuhn souligne en effet qu'à un moment ou un autre, les « divergences
46
initiales disparaissent largement », souvent au profit « de l'une des écoles antérieures
au paradigme.
L'autre dimension essentielle du paradigme est sa capacité suggestive
et normative pour l'activité scientifique. Non seulement le scientifique devient guidé
dans le choix des expérimentations essentielles à réaliser, mais il n'a plus besoin,
dans ses travaux majeurs, de tout édifier en partant des premiers principes et en
justifiant l'usage de chaque nouveau concept introduit. Lorsqu'un tel paradigme est
mis en œuvre, Kuhn parle de science normale.
b. Scientifique « normale »
Le principal objectif de l’activité scientifique qui suit l'apparition
d'un paradigme est d'améliorer, sur le plan scientifique, cette première unification des
idées. Cela passe essentiellement par une connaissance accrue des faits et par une
précision toujours plus grande des prédictions permettant d'expliquer les
observations. Cette activité scientifique limite le champ de vision du scientifique en
concentrant son attention sur des problèmes visant exclusivement à augmenter la
précision du paradigme. La science normale désigne donc précisément « la recherche
solidement fondée sur un ou plusieurs accomplissements scientifiques passés,
accomplissements que tel groupe scientifique considère comme suffisants pour
fournir le point de départ d’autres travaux. » Ces restrictions de l’activité scientifique
sont cependant indispensables au développement empirique des savoirs, car elles
forcent le scientifique à étudier très précisément un domaine particulier de la nature.
Il s'agit bien là « d’augmenter la portée et la précision de l’application des
paradigmes ». Qui plus est, si le paradigme établit une dominance spéculative dans
les activités scientifiques, donne des directions de recherche et suggère des méthodes
pour l'expérimentation et le développement de techniques, c'est bien que dans un
sens, « tout reste à faire. »
L'installation de la science normalese fait avec la mise en place de
paradigmes acceptés par l'ensemble des spécialistes, ou un nombre de spécialistes,
d'un domaine d'étude donné, jugé suffisant. Généralement, l'une des écoles
antérieures au paradigme sort vainqueur et un nouveau paradigme général naît pour
remplacer le précédent. C'est là la naissance de ce que Kuhn nomme la « science
normale ».
Kuhn insiste beaucoup sur le fait que la confrontation de points de
vue théoriques lors d'une phase de science extraordinaire n'est que partiellement
rationnelle : les opinions et choix des scientifiques sont pour lui tributaires de leurs
expériences, de leurs croyances et de leurs visions du monde. Il se positionne par
47
rapport aux idées de Karl Popper en posant qu'un paradigme n'est pas rejeté dès qu'il
est réfuté, mais seulement quand il peut être remplacé. Il s'agit là d'un processus non
trivial, et qui prend du temps. Kuhn soulève que la crise scientifique se caractérise
par la démultiplication de théories concurrentes, et par le chevauchement progressif
entre paradigmes concurrents, jusqu'à ce qu'un des paradigmes prenne le dessus sur
les autres approches, éventuellement en les intégrant.
a) La science extraordinaire
Toute démarche scientifique y est socialement influencée par une
tradition paradigmatique. Lorsque le paradigme est établi comme « base de travail »,
les scientifiques s'évertuent à inlassablement le tester (en fait, à le confirmer) en
concevant de nouvelles énigmes au sein de ce cadre paradigmatique, de sorte à le
renforcer.
Les anomalies, c'est-à-dire les énigmes non ou partiellement résolues
qui mettent en défaut les conditions d'application du paradigme en place, sont le plus
souvent dénoncées par la communauté scientifique majoritaire, et les théories
concurrentes. Cette tension peut monter jusqu'à l'instauration d'une crise
(scientifique), qui fera les prémices d'un nouveau paradigme. On entre alors en phase
de « science extraordinaire ».
Le bilan d'une révolution scientifique comporte des pertes aussi
bien que des gains, et les scientifiques ont tendance à se montrer particulièrement
aveugles par rapport aux pertes. La prise en considération sérieuse des anomalies qui
feront naître la crise surgit généralement des jeunes scientifiques, plus libres par
rapport au paradigme en place, et c'est même souvent la disparition des tenants de
l'ancien paradigme, une génération après la naissance du paradigme concurrent, qui
lui fait place libre. Les adhérents « rescapés » du paradigme antérieur perdent
néanmoins plus ou moins rapidement leur autorité scientifique, tandis que les
partisans du nouveau paradigme qualifient, selon Kuhn, la révolution en cours de
« progrès ».
Kuhn aborde la question de la science extraordinaire en insistant sur
les déterminants sociologiques et psychologiques. Le passage d'un paradigme en état
de crise à un nouveau paradigme d'où puisse naître une nouvelle tradition de science
normale est loin d'être un processus cumulatif, réalisable à partir de variantes ou
d'extensions de l'ancien paradigme. Les scientifiques qui poussent le plus loin leurs
recherches d'une nouvelle théorie-paradigme sont finalement amenés à se détacher
complètement de leur précédente vision du monde.
48
3° La crise en science
Comme le note Kuhn les grands changements conceptuels sont à la fois plus rares et
plus complets que de simples modifications, et Kuhn constate qu'ils sont détachés du
régime normal de la science : ils apportent selon lui une rupture complète. S'il est
admis que « la science normale ne se propose pas de découvrir des nouveautés, ni en
matière de théorie, ni en ce qui concerne les faits », comment l'évolution des idées
scientifiques est-elle alors possible ?
Pour Kuhn, le mécanisme essentiel de transformation de la science est précisément
l’échec de son régime normal. Lorsque l'activité de recherche peine à résoudre une
énigme, les scientifiques font face à une découverte potentielle, au sens noble du
terme. La découverte commence avec la conscience d'une anomalie, c'est-à-dire
l'impression que la nature, d'une manière ou d'une autre, contredit les résultats
attendus dans le cadre du paradigme qui gouverne la science normale.
Le fait que la nouveauté surgisse ainsi de l'activité routinière de la science normale
permet de préciser la différence entre le paradigme et la notion de vérité. En réalisant
des expérimentations et des recherches théoriques encadrées par des règles, tous ces
éléments étant issus d'un paradigme, le scientifique aborde la connaissance du monde
par une voie qu'il espère et croit être la plus précise possible. Mais cette foi, selon le
terme même de Kuhn, ne garantit pas que le paradigme soit intrinsèquement vrai.
Toute théorie-paradigme n'est jamais entièrement exacte et qu'elle porte en elle « la
voie de son propre changement. L'existence d'anomalies potentielles et leur
apparition récurrente au cours de l'Histoire en témoignent. Elles n'existent que
« parce qu'aucun paradigme accepté comme base de la recherche scientifique ne
résout jamais complètement tous ces problèmes.
4° La révolution et progrès scientifiques
A l’instar d’Arnold Toynbee13, Kuhn soutient que les crises sont une
condition préalable et nécessaire de l’apparition de nouvelles théories. Elles sont des
réponses aux crises et caractérisent l'évolution des idées scientifiques. Elles ne se
limitent pas au remplacement brutal d'un paradigme par un autre : le processus de
révolution, s'il est une rupture, n'est pas pour autant immédiat. Il progresse par des
prises de positions successives de la part des groupes scientifiques confrontés à une
13
A. TOYNBEE, ????
49
crise. Lorsque ces différents groupes se rallient finalement à une nouvelle théorie
consensuelle permettant de dépasser l'ancien paradigme, la révolution est achevée.
Cependant, le rejet d'un paradigme ne se fait pas dès qu'une anomalie
est constatée. Il faut qu'il puisse être remplacé par un successeur en mesure d'établir
un nouveau régime normal, une nouvelle tradition scientifique, de nouveaux outils :
« rejeter un paradigme sans lui en substituer simultanément un autre, c'est rejeter la
science elle-même. C'est un acte qui déconsidère non le paradigme mais l'homme [de
science]. » Cela signifie que la « science extraordinaire » est à la fois une période de
destruction et de reconstruction conceptuelle.
Quant à ce qui est du progrès, Kuhn rappelle qu’un nouveau
paradigme s'impose au terme d'une crise scientifique. Ainsi dit, le paradigme doit non
seulement être capable de résoudre les problèmes à l'origine de la chute du précédent
paradigme, mais aussi arriver à conserver l'essentiel des résultats passés, faute de
quoi la situation est bloquée. Sur cette base, il est possible de retrouver la chronologie
de paradigmes successifs à travers l'élargissement et l'efficacité croissante de leurs
résultats.
50
TABLE DES MATIERES
0. Introduction................................................................................................................................... 1
0.1. L’intitulé « Histoire et critique des sciences »........................................................................... 1
2. Pourquoi une Histoire et une Critique des sciences ? .................................................................. 1
0. 2. Articulation du cours ............................................................................................................ 2
0. 3. Objectifs éducationnels ......................................................................................................... 2
0.4. Bibliographie ............................................................................................................................. 3
CHAPITRE I. L’UNITE PLURIELLE DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA SCIENCE ..................... 5
1.1. L’origine commune de la science et de la philosophie ......................................................... 5
1.2. La philosophie (philo-sophia) comme amour de la sagesse ................................................ 5
1.3. La « philo-sophia » implique des vertus ............................................................................... 6
1.4. La philosophie et la science comme connaissance abstraite et désintéressée ....................... 7
1.5. La naissance de la pensée abstraite et la démarcation de la mathématique et de la
philosophie de la pensée empirique .................................................................................................. 7
1.6. La naissance de la mathématique et de la science moderne ..................................... 11
CHAPITRE II. L’HISTOIRE DES SCIENCES : DE L’ANTIQUITE AUX TEMPS
MODERNES .................................................................................................................................... 13
2.1. L’Antiquité : l’Egypte et la méditerranée (la Grèce et l’Italie)........................................... 14
2.1.1. La géométrie ................................................................................................................... 14
1° La géométrie égyptienne ........................................................................................................ 15
2° L’esprit géométrique en Grèce ............................................................................................... 16
A. Thalès de Milet (625 – 547) ................................................................................................ 16
B. Pythagore de Samos (580 – 500) ............................................................................................ 17
3° Euclide (300 av. J.C. - ) ............................................................................................................ 18
4° Archimède de Syracuse (287 – 212 av. J.C.) ........................................................................... 18
2.1. L’arithmétique ...................................................................................................................... 19
2.2. Le Moyen Age ......................................................................................................................... 20
1. L’influence arabo-indienne ................................................................................................. 20
2. Les Mathématiques arabes .................................................................................................. 21
2.1. Le Nombre : l’écriture et le calcul ........................................................................................ 21
2.2. L’algèbre............................................................................................................................... 22
2.3. L’Algèbre des polynômes ..................................................................................................... 22
2.4. L’Analyse numérique ........................................................................................................... 22
2.5. La théorie des nombres ....................................................................................................... 23
2.6. La géométrie ........................................................................................................................ 24
51
2.7. Constructions et courbes ..................................................................................................... 24
2.9. La trigonométrie ...................................................................................................................... 25
3. Les Temps modernes .............................................................................................................. 25
3.1. La Renaissance : le rejet du géocentrisme au profit de l’héliocentrisme ........................ 26
3.1.1. Brève histoire de l’astronomie .............................................................................................. 27
3.1.2. La pensée héliocentrique : Copernic, Kepler, Galilée, Newton. ........................................... 29
A. Nicolas COPERNIC (1473 – 1543) .................................................................................... 30
B. GALILEE ........................................................................................................................... 30
C. KEPLER ............................................................................................................................. 31
D. Isaac Newton (1643 – 1727 G) ........................................................................................... 33
La mécanique céleste et le principe de la gravitation universelle ............................................... 33
DEUXIEME PARTIE : LA CRITIQUE ET LA PROBLEMATIQUE DU PROGRES EN
SCIENCES ......................................................................................................................................... 35
i. Le sens du progrès scientifique ........................................................................................... 35
A. La conception téléologique ou cumulative du progrès ...................................................... 35
B. La conception évolutionniste .............................................................................................. 36
C. La dynamique des sciences : continuité, discontinuité ou révolutions ?............................. 37
9.1.4 Gaston Bachelard et la notion d’obstacle épistémologique selon Bachelard......................... 37
1° La vérité est fille de contradiction .......................................................................................... 38
2° l’adversité des obstacles épistémologiques ........................................................................... 39
9.3.2. karl popper : la logique de la decouverte scientifique et le critere de refutabilite
(falsifiabilite) ............................................................................................................................... 40
2° le critere de « refutabilite » ou de « falsifiabilite » ................................................................ 41
9.3.3. Thomas Kuhn : rupture, évolution discontinue et révolutions scientifique .......................... 42
1° la structure du cycle revolutionnaire ..................................................................................... 42
2°. La science normale et science extraordinaire ....................................................................... 44
a. Etablissement d'un paradigme ............................................................................................... 45
3° La crise en science .................................................................................................................. 48
4° La révolution et progrès scientifiques .................................................................................... 48
TABLE DES MATIERES.......................................................................................................................... 50