Le fil du cordonnier
Françoise Glain
Saint Crépin et Saint Crépinien, fêtés le 25 octobre, sont les
saints patrons des cordonniers.
Si le très beau cuir de Cordoue avait importé le mot cordoan et
désigné ainsi ceux qui le travaillaient, le cordouinier qui en a
dérivé nous a donné nos cordonniers.
En patois local on l’appelle, avec l’accent poitevin, cordounàe.
Péjorativement il est le bouif ou le gnaf, et s’il est cordonnier
ambulant, il est dit le sabourin. Nous retrouvons ce mot devenu
patronyme, informant certainement sur le métier d’un ancêtre,
spécifiquement dans les départements des Deux-Sèvres et de la
Vienne
Que faisait et que fait le cordonnier ?
Tout dépend du siècle où on le cherche.
Le sueur, le corvoisier, cousaient, suturaient le cuir…
fabriquant mais aussi réparant les chaussures… le terme a
évolué mais le métier est resté le même.
Dans les siècles lointains, le cordonnier officiait là où l’on
portait des chaussures, des bottes, des chaussons en cuir et
surtout, là où l’on pouvait se les offrir. Et qui d’autre que la
bourgeoisie et la noblesse le pouvait ?
Le monde rural allait, lui, en sabots !
C’est pourquoi nous trouvons à Archigny, de longues lignées
de sabotiers jusqu’à il y a peu de temps encore.
1
De nombreuses familles bourgeoises et nobles peuplaient
Châtellerault et ses environs et Archigny, petit village rural,
mais proche de Poitiers, de Châtellerault, de Chauvigny et
d’Angles-sur-l’Anglin, n’était pas exclu de cette occupation.
Dès le XIe s. une partie de la paroisse fut fondée par la famille
de Botinere, qui devint plus tard de Boutiné, au XIIIe s. Nous
pouvons attester de la présence de Raos Cordou, des du Pin de
la Guérivière, des de Marans, puis les de Varennes du Cloux,
les de Forville, les de Faulle, la famille d’Aulx, les de la Barre
de l’Aage, les de Ferrière, Pignonneau et Marquet de Badard
qui deviendront simplement Marquet, le sieur Mathurier,
notaire et administrateur des biens du marquis de Pérusse des
Cars… et nous ne les énumérerons pas tous, cet article n’en
étant pas le but.
Tout ce beau monde achetait certainement chaussures et bottes
fines à Poitiers, Châtellerault, voire Paris lors de leurs visites
en la capitale. Mais quid de l’entretien et de la réparation
desdits souliers, sur place ?
Même si un cordonnier a exercé durant le Moyen Âge dans
notre village, nous n’en avons pas trouvé trace, nous ne
pouvons donc ni confirmer ni infirmer.
La première source relevée dans nos registres paroissiaux
concerne le décès, daté du 6 mars 1660, de Marc Blaise
cordonnier au bourg d’Archigny1.
Pierre André Chennebeau apparaît dans les actes de 1789, mais
il est maître cordonnier à Poitiers, et s’il se trouve à Archigny
c’est pour les obsèques de sa fille de trois mois décédée chez sa
nourrice archignoise2.
1
AD86 : 1648-1671 vue 34.
2
AD86 : 1787-1792 vue 52.
2
François Saunier, cordonnier de 32 ans, installé au bourg
d’Archigny, déclare la naissance de son fils le 27 mai 18493.
Sur les relevés des recensements ci-après, nous pouvons juger
de la croissance et de la décroissance du nombre de
cordonniers à Archigny, cette dernière due au déclin de la
profession causé par l’industrialisation de la chaussure.
Année Nbre de Année Nbre de
recensée cordonniers recensée cordonniers
1836 1 1891 5
1851 5 1896 10
1856 4 1901 8
1861 4 1906 5
1866 4 1911 3
1872 5 1921 4
1876 3 1926 2
1881 6 1931 2
1886 6 1936 2
Mais, vous direz-vous, pour quelle raison nous parle-t-elle de
sabotiers, de cordonniers ? Nous parlons ici tissus et fils !
Vous avez raison, les sabotiers n’ont rien à faire ici, mais les
cordonniers sont nos invités au même titre que les couturières
et autres cousettes : ils utilisent du fil !
Et nous allons laisser le dernier cordonnier d’Archigny, Michel
Glain, nous conter son histoire… son fil et ses aiguilles !
3
AD86 : 1848-1849 vue 64.
3
« Je suis né à Saint-Savin en 1951 et j’exerçais mon métier à
Jouhet avant de m’installer à Archigny, où, je l’avais entendu
dire, on recherchait un cordonnier.
J’ai donc remplacé Édouard Favard, installé dans un petit local
qui était une partie d’une maison partagée en trois locations.
J’ai vendu des brosses, du cirage, de la graisse à brodequins.
Je me suis marié en 1953… avec une couturière !
Une histoire de fil et d’aiguille en somme.
Avant de posséder une machine à coudre, le travail de
cordonnerie se faisait à la main : découpe des semelles dans de
grandes plaques de cuir, les tiges de chaussures étaient achetées
toute faites mais ensuite il fallait fabriquer la chaussure. Pour
ajuster correctement l’ensemble et s’assurer de la bonne
pointure, je me servais d’une forme en bois – je possédais
toutes les pointures.
Forme en bois pour cordonnier, coll. F. Glain
4
Je perçais le cuir et la semelle très durs avec
une alêne, faisant ainsi un passage pour le fil.
J’utilisais du fil de chanvre poissé. Cette poix,
composée de cire et d’huile, servait à étirer et
graisser le fil.
Je n’utilisais pas d’aiguilles, qui cassaient
régulièrement, mais une soie de sanglier, très
dure et très solide, à la base de laquelle le fil
était enfilé.
Alêne4
Pour ce travail de cordonnerie où les mains risquaient la
coupure ou la blessure, et pour mieux assurer la prise, j’utilisais
des demi-gants.
Les brodequins, chaussures
les plus utilisées dans notre
milieu rural, nécessitaient
deux semelles collées l’une
sur l’autre pour la solidité et
éviter l’usure rapide. Il fallait
poser des œillets ou des
crochets pour les lacets en
cuir.
5
Presse à œillets de 1950
4
https://www.site-annonce.fr/outils-cordonnier-bourrelier-anciens
5
Ibid.
5
Puis vint la
possibilité d’avoir
deux machines à
coudre à main, et
une à pied pour le
dessus et les tiges de
chaussures.
Machine à coudre à
main type Singer 29K71
6
des années cinquante
J’utilisais un gros fil spécial
pour la cordonnerie, de marque
Au Chinois – fil fabriqué en
France depuis 1847 par la
famille Vrau7.
Le cuir était principalement
beige, marron ou noir.
Les semelles étaient écrues ou
noir clair. J’avais une machine,
banc de finissage, pour râper les
semelles et permettre une
meilleure adhésion au collage.
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https://maxandshed.wordpress.com/2019/11/26/choisir-une-machine-a-
coudre-de-cordonnier/
7
http://www.filauchinois.com/
6
J’ai employé un ouvrier une journée par semaine pendant 10
ans. Mais le déclin de la cordonnerie commençait déjà.
En 1969, le bureau de tabac qui se trouvait dans un couloir de
la partie mitoyenne de mon local fut mis en vente et ma femme
et moi l’avons acheté pour avoir un apport pécuniaire
supplémentaire. Nous avons agrandi l’espace tabac sur l’espace
cordonnerie dont le travail devenait moins important.
En 1975, je devins vendeur de chaussures à commission pour
monsieur Penot de Bonneuil-Matours. Je faisais une tournée
mensuelle dans la campagne et en profitais pour rapporter des
chaussures à réparer. Une fois par semaine je dépannais M.
Penot à son magasin.
Parallèlement, j’avais installé, dans un recoin de la pièce à
vivre, le nécessaire aux réparations de chaussures, seul travail
de cordonnerie persistant.
Sont alors arrivées les chaussures à talons aiguilles qui
perdaient leurs fers minuscules régulièrement. S’ajoutaient à
cela la pose de fers aux sabots, toujours utilisés à la campagne,
la fabrication de ceintures en tissus pour dames, la pose de
boucles de ceintures, les rustines sur les bottes en caoutchouc.
Puis plus rien !
Et après 39 ans de bons et loyaux services dédiés à la
cordonnerie, j’ai fermé la boutique en 1990. »