Arrêt Blanco
décision juridique française
Pour les articles homonymes, voir Blanco.
L'arrêt Blanco est un arrêt rendu en France le 8 février 1873 par le Tribunal des conflits.
Arrêt Blanco
Titre Tribunal des conflits - 8 février 1873 - M. Blanco contre Manufacture des tabacs de
Bordeaux
Pays France
Tribunal Tribunal des conflits
Date 8 février 1873
Détails juridiques
Branche Droit administratif, Droit de la responsabilité
Importance Un des grands arrêts du droit administratif
Chronologie 3 novembre 1871 : Agnès Blanco, fille de Jean Blanco, subit un accident causé par des
employés de la manufacture des tabacs de Bordeaux.
24 janvier 1872 : Jean Blanco dépose une demande d'indemnisation devant le tribunal civil
de Bordeaux.
Problème de Compétence du juge administratif pour connaître de la responsabilité à raison des
droit dommages causés par des services publics
Solution L'autorité administrative est seule compétente pour connaître des dommages causés aux
particuliers par le fait des personnes qu'elle emploie dans le service public
Voir aussi
Mot clef et
Histoire du droit administratif, dualité des ordres de juridiction, Service public
texte
Actualité Décision totalement obsolète, largement remise en cause par la jurisprudence et la
législation actuelle
Lire en ligne Texte de l'arrêt Blanco ([Link]
6/) , sur Légifrance (anonymisé : on n'y retrouve pas le nom de Blanco)
Conclusion du commissaire du gouvernement David ([Link]
TXT2/conclusions_david1.htm) , sur Lexinter
Analyse de l'arrêt ([Link]
es/les-grandes-decisions-du-conseil-d-etat/tribunal-des-conflits-8-fevrier-1873-bl
anco) sur le site du Conseil d'État
modifier ([Link]
Souvent présenté comme le fondement du droit administratif français, il définit à la fois la
compétence de la juridiction administrative et le contenu du droit administratif. L'arrêt reconnaît
le service public comme le critère de la compétence de la juridiction administrative, affirme la
spécificité des règles applicables aux services publics et établit un lien entre le fond du droit
applicable et la compétence de la juridiction administrative. Il consacre également la
responsabilité de l'État devant la juridiction administrative, responsabilité du fait des dommages
causés par la mission de service public. C'est ce que les juristes nomment le « principe de la
liaison de la compétence et du fond ».
L’apport historique de cet arrêt est toutefois remis en cause comme étant une construction a
posteriori de l’« École de Bordeaux ».
Nom
Appelé arrêt Blanco, celui-ci a été rendu par le Tribunal des conflits, suivant la dénomination des
décisions de justice établie par la doctrine. En effet, les différents degrés de juridictions rendent
des décisions de justice portant un nom précis. Ainsi, en droit administratif, les « arrêts » sont
des décisions rendues par le Conseil d'État et les cours administratives d'appel, les « jugements »
sont des décisions juridictionnelles portant sur des faits rendus par les tribunaux administratifs.
Le Tribunal des conflits est un tribunal spécial, qui rend des décisions et non des arrêts [Passage
contradictoire]
. En effet, ce dernier n'est pas habilité à offrir une solution à l'affaire, donc à statuer
sur celle-ci comme le ferait un tribunal de première instance ou un tribunal administratif [Passage
contradictoire avec l'article Tribunal des conflits (France)]
. Le Tribunal des conflits a pour seul but d'orienter
l'affaire vers la juridiction compétente, administrative ou judiciaire, afin qu'elle soit jugée par le
juge compétent.
Circonstances de l'espèce
Agnès Blanco, âgée de cinq ans, est renversée et grièvement blessée par un wagonnet poussé
par quatre ouvriers. Le wagonnet appartient à la manufacture des tabacs de Bordeaux, exploitée
en régie par l'État. Le père de l'enfant saisit la juridiction judiciaire d'une action en dommages-
intérêts contre l'État, estimé civilement responsable de la faute commise par les quatre ouvriers.
Un conflit s'élève entre les juridictions judiciaire et administrative et le Tribunal des conflits est
chargé de trancher.
La question est de savoir« quelle est, des deux autorités administrative et judiciaire, celle qui a
compétence générale pour connaître des actions en dommages-intérêts contre l'État »1.
Le Conseil d'État, déclaré compétent par la décision Blanco, rendra un arrêt le 8 mai 1874,
octroyant une rente viagère à la victime.
Cette décision du Tribunal des conflits est l'une des onze rendues avec la voix déterminante du
Garde des Sceaux, ministre de la Justice (Jules Dufaure), pour cause de partage de voix entre les
membres2.
Considérant de principe
« Considérant que la responsabilité, qui peut incomber à l'État, pour les
dommages causés aux particuliers par le fait des personnes qu'il
emploie dans le service public, ne peut être régie par les principes qui
sont établis dans le Code civil, pour les rapports de particulier à
particulier ;
Que cette responsabilité n'est ni générale, ni absolue ; qu'elle a ses
règles spéciales qui varient suivant les besoins du service et la nécessité
de concilier les droits de l'État avec les droits privés ; »
— Arrêt Blanco du Tribunal des conflits3
Commentaire
L'arrêt Blanco fait figure, selon l'expression de Gaston Jèze, de « pierre angulaire » du droit
administratif français. En effet, il définit à la fois la compétence de la juridiction administrative et
le contenu du droit administratif. L'arrêt reconnaît le service public comme le critère de la
compétence de la juridiction administrative, affirme la spécificité des règles applicables aux
services publics et établit un lien entre le fond du droit applicable et la compétence de la
juridiction administrative. C'est ce que les juristes nomment le principe de la liaison de la
compétence et du fond.
Cet arrêt consacre également pleinement l'autonomie du droit administratif, s'inscrivant dans la
continuité des arrêts Rotschild ou Dekeister. L'État se trouve désormais responsable devant la
juridiction administrative, et soumis à un droit dérogatoire au droit commun, le droit
administratif.
Il convient toutefois de souligner que l'importance donnée à l'arrêt Blanco résulte d'une
reconstruction mythologique du droit administratif, opérée au début du xxe siècle sous
l'influence du Commissaire du gouvernement Jean Romieu. Avant cette date, en effet, l'arrêt
Blanco n'était pratiquement pas cité, ni dans les œuvres de doctrine, ni dans les conclusions de
commissaires du gouvernement. La thèse selon laquelle le droit administratif français serait né
autour de 1870 avec, notamment, cet arrêt, a ainsi pu être qualifiée de « mythe du droit public »4.
De surcroît, cette approche est extrêmement discutée. En effet deux écoles doctrinales
s'affrontent à ce sujet : l'école du service public (Duguit) et celle de la puissance publique
(Hauriou). La principale différence entre ces deux courants réside dans le critère de l'application
du droit administratif.
Il est également important de souligner que l'arrêt Blanco reprend en grande partie les termes
d'un arrêt antérieur, l'arrêt Rothschild du Conseil d'État du 6 décembre 1855.
Compétence
En référence à la loi des 16-24 août 1790 et du décret du 16 fructidor an III qui proscrivent aux
tribunaux judiciaires de « troubler, de quelque manière que ce soit, les opérations des corps
administratifs », l'arrêt retient le critère de service public comme fondement de la compétence
administrative. Ainsi, le commissaire du gouvernement déclare1 :
« Les tribunaux judiciaires sont radicalement incompétents pour
connaître de toutes les demandes formées contre l'administration à
raison des services publics, quel que soit leur objet, et alors même
qu'elles tendraient, non pas à faire annuler, réformer ou interpréter
par l'autorité judiciaire les actes de l'administration, mais simplement
faire prononcer contre elle des dommages pécuniaires en réparation
des dommages causés par ses opérations. »
Ce faisant, est retenu comme fondement de la compétence du juge administratif un texte visant
en réalité à exclure la compétence judiciaire mais ne visant nullement un quelconque autre ordre
de juridiction, ordre qui n'existait d'ailleurs pas en 1790.
Les évolutions du droit administratif remettent cependant en cause ce principe affirmé par l'arrêt.
La création du régime des services publics industriels et commerciaux notamment vient
bousculer la spécificité de la mission de service public de l'administration, en soumettant les
SPIC à la compétence du juge judiciaire. La multiplication et la diversité des contentieux viennent
aussi brouiller la limite claire donnée par Blanco qui séparait juge judiciaire et juge administratif.
Responsabilité
Le Tribunal des conflits rejette par cet arrêt des principes du code civil français, pourtant établis
par le législateur, en revendiquant des « règles spéciales », justifiées par les « besoins du
service ». Mais cette mise à l'écart de la règle générale permet de consacrer le principe de la
responsabilité de l'État à raison des services publics en lieu et place d'un principe
d'irresponsabilité qui ne trouvait d'exceptions qu'en cas de responsabilité contractuelle ou
d'intervention législative, telle la loi du 28 pluviôse an VIII pour les dommages de travaux publics.
La distinction des règles applicables n'est cependant pas absolue. À bien des égards, le Code
civil resta un guide interprétatif pour le juge administratif et les parallèles entre sa jurisprudence
et le droit civil de la responsabilité sont nombreux. De même, loin de signifier que la règle
administrative serait moins protectrice, la distinction établie a pu conduire le juge du Palais-Royal
à se montrer plus protecteur que le juge judiciaire (par exemple en matière de responsabilité
médicale : l'arrêt d'Assemblée du 9 avril 1993, Bianchi).
Limites de l'arrêt
La loi et la jurisprudence postérieure ont précisé ou remis en cause les solutions apportées par
l'arrêt Blanco :
Le service public n'est pas le seul critère de compétence du juge administratif. On peut
invoquer par exemple le simple exercice de la puissance publique5.
Le triptyque originel de l'arrêt Blanco (coïncidence de l'intérêt général, action d'une personne
publique et règles exorbitantes du droit commun) a été largement remis en cause par la
jurisprudence postérieure.
Le service public n'entraîne pas toujours la compétence administrative, par exemple en cas de
gestion privée d'un service public6.
Un service public peut en effet être géré par une personne privée7. La puissance publique est
alors le critère de la compétence administrative8.
Un service public peut être soumis au droit privé quand il s'agit d'un service public industriel et
commercial, et non administratif9. En outre les contrats passés par un service public ne sont
administratifs que s'ils contiennent une clause exorbitante du droit commun10 ou lié à
l'exécution même du service11.
La loi du 31 décembre 1957 a transféré à la juridiction judiciaire le contentieux des
« dommages de toute nature causés par un véhicule quelconque ». Contrairement à une
interprétation erronée, le wagonnet ayant blessé Agnès Blanco ne relèverait plus aujourd'hui de
la juridiction administrative. (GAJA).
L'autonomie du droit administratif est moins claire, les juridictions administratives appliquant
parfois le code civil12.
Notes et références
1. Conclusions du commissaire du gouvernement David ([Link]
nclusions_david1.htm) [archive], sur Lexinter.
2. Rapport annuel du Tribunal des conflits (2005) ([Link]
apports-annuels/rapport_tc_2005.pdf) [archive], sur son site Internet, p. 44.
3. Arrêt Blanco du Tribunal des conflits, sur Légifrance ([Link]
d/UnDocument?base=JADE&nod=JCX8X1873X02X0000000012) [archive]
4. Mathieu Touzeil-Divina, Dix Mythes du droit public, Issy-les-Moulineaux/53-Mayenne, LGDJ,
coll. « Forum », mars 2019, 420 p. (ISBN 978-2-275-06084-2), chap. III (« Le droit administratif
français naît autour de 1870 ; il est d’essence prétorienne »)
5. TC., 10 juillet 1966, Société Bourgogne-Bois.
6. CE., 31 juillet 1912, Société des granits porphyroïdes des Vosges : « Considérant que le
marché passé entre la ville et la société, était exclusif de tous travaux à exécuter par la
société et avait pour objet unique des fournitures à livrer selon les règles et conditions des
contrats intervenus entre particuliers ; qu'ainsi ladite demande soulève une contestation
dont il n'appartient pas à la juridiction administrative de connaître ».
7. . Néanmoins, l'Arrêt Blanco trouve son prolongement dans l'Arrêt Guitou en date du 30 juin
[Link]., 13 mai 1938, Caisse primaire aide et protection ; CE., 28 juin 1963, Narcy.
8. CE., 13 janvier 1961, Magnier.
9. TC., 22 janvier 1921, Société commerciale de l'Ouest africain ; CE., 16 novembre 1956,
Union syndicale des industries aéronautiques.
10. CE., 31 juillet 1912, Société des granits porphyroïdes des Vosges.
11. CE., 20 avril 1956, Époux Bertin.
12. CE., 6 mai 1983, Société d'exploitation des établissements Roger Revellin.
Voir aussi
Articles connexes
Droit administratif • Droit administratif en France
Responsabilité administrative en France • Responsabilité civile
1873 en droit
Dualité des ordres de juridiction en France • Tribunal des conflits • Cour de cassation • Conseil
d'État
Histoire du droit administratif français
Grands arrêts en droit administratif français
Bibliographie
Grands arrêts de la jurisprudence administrative, Dalloz, 2007, 16e éd.
René Chapus, « Signification de l'arrêt Blanco », dans L'administration et son juge, PUF,
coll. « Doctrine juridique », 1999 (ISBN 2-13-049896-5).
René Chapus, Droit administratif général, t. 1, Montchrestien, coll. « Domat Droit public », 1998,
12e éd.
Charles Bosvieux-Onyekwelu, « Revenir sur une légende en sociologue : l'arrêt Blanco et le
mythe de la « naissance » du droit administratif français », Droit et Société, no 101 : « Comment
penser un droit pour l'alimentation ? »,mai 2019, p. 159-178
(DOI 10.3917/drs1.101.0159 ([Link] résumé ([Link]
[Link]?contenu=resume) [archive], lire en ligne ([Link]
[Link]) [archive] ).
Frédéric Rolin, « Elle s'appelait Ignacia : un regard d'histoire sociale sur Tribunal des conflits,
8 février 1873, Blanco, et Conseil d'État, 8 mai 1874, Blanco », Revue française de droit
administratif, vol. 37, no 3,mai-juin 2021, p. 413-420.
Liens externes
Texte de l'arrêt Blanco ([Link]
6/) [archive], sur Légifrance (anonymisé : on n'y retrouve pas le nom de Blanco)
Conclusion du commissaire du gouvernement David ([Link]
sions_david1.htm) [archive], sur Lexinter
Analyse de l'arrêt ([Link]
s-decisions-du-conseil-d-etat/tribunal-des-conflits-8-fevrier-1873-blanco) [archive] sur le site
du Conseil d'État
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