Modalité et subjectivité dans le discours
Modalité et subjectivité dans le discours
Enseignant : M. BESSAI
Groupe : 6
Chaque production langagière est subjective d’une manière ou d’une autre parce qu’elle
se réalise par l’intervention directe d’un locuteur qui utilise la langue à son compte pour
s’exprimer, pour communiquer, ou pour influencer un tel. Pour ce faire, il se sert de
plusieurs stratégies relevant de différents outils et méthodes qui illustrent son attitude
envers son interlocuteur et envers son énoncé. Par la langue, le locuteur construit une
image de soi et prend une position qui s’effectue explicitement ou implicitement dans
sa parole. Dans ce cas, en tant qu’un outil linguistique de la subjectivisation, la modalité
est au service du locuteur et lui permet de marquer sa présence de manière à marquer
son attitude dans son énoncé.
2. Dictum et Modus
Bally s’exprime avec une métaphore : « la modalité est l’âme de la phrase ; de même que
la pensée » (1965 : 36). Le rapport entre penser, dire et décrire n’est pas toujours aisé
à cerner. Le positionnement du sujet dans son énoncé est conditionné par la logique, la
psychologie et la linguistique qui constituent un ensemble difficile à distinguer. Pour que la
modalité se manifeste dans un énoncé, il doit y avoir, d’abord, la présence et l’opération
active d’un sujet pensant et parlant, qui utilise la langue à son compte pour nuancer son
discours, puisque c’est lui qui décide comment transposer le contenu de sa parole, et qui
donne le sens essentiel à son discours. La présence des termes modalisants modifie le
dictum de l’énoncé et le transforme en modus. Pour montrer la relation et l’écart entre
dictum et modus, reprenons les exemples canoniques, utilisés par plusieurs linguistes :
Ex.1 : « Pierre est venu. » ; [dictum], Ex.2 : Pierre est certainement venu. ; [modus], Ex.3 :
Pierre peut venir. ; [modus] Ex.4 : Pierre doit venir. ; [modus] Ex.5 : Je crois que Pierre est venu.
[modus].
Dans les cinq exemples ci-dessus, même si le dictum des énoncés porte sur « l’arrivée
de Pierre », (« Pierre est venu »), le modus est différent puisque dans chaque énoncé
le locuteur adopte une position différente par l’emploi de l’adverbe “certainement” et
des verbes “pouvoir”, “devoir” et “croire”. Notons que le dictum est unique tandis que
le modus peut varier selon le choix du locuteur.
Dans un énoncé, par le dictum, le sujet parlant apparaît comme le constructeur du sens
tandis que par le modus il se pose comme le reconstructeur du sens en y ajoutant un
ou plusieurs autres termes qui traduisent ses idées, ses sentiments, ses intentions, ses
attitudes… par rapport à ce qu’il énonce. Le dictum peut exister sans le modus mais
pas le contraire. Cette parenté et cette interdépendance montrent que sans les termes
subjectifs, ce sont la structure et le sens de l’énoncé qui se trouvent transformés, voire
parfois déformés, mais sans les modalisateurs, même si une nuance se produit au niveau
de la structure et du sens, il reste toujours un dictum.
Les conceptions construites par différentes disciplines renvoient aux différents aspects
de la notion de modalité. En premier lieu, la logique traite des modes, exprimés en
fonction de la réalisation du procès selon les principes de la vérité. C’est une conception
restreinte et limitée à l’affirmation de la nécessité, la possibilité, l’impossibilité et la
contingence, qui exclut les autres formes de la réalisation de la modalité. Les exemples
ci-dessous se construisent avec les modalisateurs impliquant trois catégories de la
modalité logique : l’aléthique, l’épistémique et le déontique, qui modifient le dictum :
« il travaille pendant tout l’été. »
Ex.6 : Je ne pense pas qu’il travaille pendant tout l’été. ; Ex.7 : Sans doute, il travaille pendant
tout l’été. Ex.8 : Je crois qu’il travaille pendant tout l’été. ; Ex.9 : Il doit travailler pendant tout
l’été. ; Ex.10 : Il peut travailler pendant tout l’été. ; Ex.11 : Il travaille certainement pendant
tout l’été. ; Ex.12 : Je sais qu’il travaille pendant tout l’été. ; Ex.13 : Il faut qu’il travaille
pendant tout l’été. ; Ex.14 : Il n’est pas obligé de travailler pendant tout l’été.
En grammaire, ce sont surtout les modes et les valeurs modales désignant la manière
de présenter l’idée verbale qui sont étudiées. « Les modes expriment l’attitude prise
par le sujet à l’égard de l’énoncé ; ce sont les diverses manières dont ce sujet conçoit
et présente l’action, selon qu’elle fait l’objet d’un énoncé pur et simple ou qu’elle est
accompagnée d’une interprétation » (Grevisse, 1993 : 708, 709). Ici, l’accent étant
mis particulièrement sur la manière de concevoir et de présenter l’action, la modalité
dans la grammaire se construit donc autour du verbe par les diverses attitudes du
sujet parlant. D’après Gardes-Tamine (2005 : 235), le mode est la « manière dont le
verbe, par ses morphèmes flexionnels, marque la modalité. Le subjonctif, par exemple
est souvent associé à des modalités psychologiques, comme la volonté ». Le mode
au sens grammatical est donc une notion véritablement liée au verbe reformulé par
l’intervention d’un locuteur. Quant à la modalité, elle renvoie surtout aux types de
phrases.Selon Galatanu (2003 : 92), « les concepts de modalité et de valeur modale
sont des concepts qui relèvent de la logique et de la linguistique modales et qui se
trouvent aussi à l’origine de la notion de modalisation en analyse du discours ». En
effet, pour chaque temps et mode verbaux, il existe différentes valeurs modales ; par
exemple, une des valeurs modales du conditionnel présent renvoie à l’imagination du
locuteur.
Ex.15 : « Tu serais le méchant loup et moi, je serais le Chaperon rouge. »
L’exemple 16, extrait d’une chanson de Benabar, est doté de termes subjectifs qui
portent sur le contenu de ce que dit le locuteur. Les verbes tels que “croire”, “préférer” ;
les adjectifs : “souffrant”, “raisonnable”, “malheureux”, “triste” ; la locution “il
vaut mieux” ; et l’adverbe “peut-être”, appartenant aux catégories différentes de la
modalité, manifestent l’attitude du locuteur à l’égard de ce qu’il exprime.
4. La modalité et le modalisateur
Quant aux modalisateurs, ce sont des marqueurs par lesquels l’énonciateur affiche son
attitude face à son énoncé, à son interlocuteur et à la situation d’énonciation. Selon
Franck (2000 : 21), « un modalisateur est une expression linguistique, un morphème,
un procédé typographique, ou bien un phénomène prosodique, qui marque le degré
d’adhésion du sujet de l’énonciation à l’égard du contenu des énoncés qu’il profère.
Cette adhésion peut être forte, moyenne, faible, ou bien nulle dans le cas du rejet ».
Un modalisateur indique donc le degré d’engagement de l’énonciateur sur ce qu’il
énonce. « Les modalisateurs sont les éléments linguistiques qui révèlent non seulement
la présence du sujet parlant mais aussi son attitude et sa prise de position dans son
énoncé » (Korkut, Onursal, 2009 : 27). Tous les éléments linguistiques qui marquent la
présence du sujet parlant ne sont pas forcément des modalisateurs ; pour qu’il s’agisse
de modalisateurs, il doit y avoir une prise de position ou l’attitude du sujet parlant à
l’égard de son énoncé.
Tableau 1
Modalité
Modalité Modalité
d’énonciation d’énoncé
déontique (permis,
interdit, obligatoire, axiologique
facultatif)
non-axiologique
epistémique (certain
contestable, exclu,
plausible)
aléthique (possible,
impossible, nécessaire,
contingent)
5. La modalité d’énonciation
Bien qu’elles ne recouvrent pas la même réalité, une confusion générale se manifeste
entre les modalités d’énoncé et les modalités d’énonciation. En tant que processus
interpersonnel, la modalité d’énonciation s’exerce sur l’interlocuteur tandis que la
modalité d’énoncé s’exerce sur le contenu de l’énoncé. Dans un discours, ces deux
modalités se présentent souvent ensemble mais « une phrase ne peut recevoir qu’une
seule modalité d’énonciation, alors qu’elle peut présenter plusieurs modalités d’énoncé
combinées » (Meunier, 1974 : 13).
Nølke (1993 : 85) propose quant à lui la définition suivante : « Par modalités d’énonciation,
j’entends les éléments linguistiques qui portent sur le dire, pour reprendre une
expression chère à beaucoup de linguistes. Ce sont les regards que le locuteur jette sur
son activité énonciative ». Insistant sur la distinction entre les modalités d’énonciation
et les modalités d’énoncé, il ajoute que « si les modalités d’énonciation portent sur le
dire, les modalités d’énoncé portent sur le dit » (Nølke, 1993 : 143).
Il existe trois formes de base des modalités d’énonciation, qui correspondent aussi
aux types de phrase : assertifs (déclaratifs), interrogatifs et injonctifs (impératifs).
Maingueneau ajoute l’exclamation en affirmant que « l’exclamation fait appel à une
grande diversité de structures […] Il s’agit toujours d’exprimer un haut degré » (1999 :
58). Prenons l’exemple où il énumère les tournures diverses pour l’expression du
contenu, « il est gentil » :
Ex.17 : « Qu’il est gentil ! », « Comme il est gentil ! », « Est-il gentil ! », « Il est si / tellement
gentil ! », « Quelle gentillesse ! », « Il est d’une gentillesse ! », « Cette gentillesse ! », « Il est
d’une telle gentillesse ! », « Ce qu’il est gentil ! », « S’il est gentil ! », « Dieu sait / comme il
est gentil ! » (ibid.)
Ces onze derniers exemples témoignent des moyens divers de la langue française en vue
d’une expression exclamative. Pour présenter le même contenu, c’est-à-dire le même
dictum, « il est gentil », le locuteur francophone peut se servir de procédés différents
selon le choix énonciatif.
5.1. L’assertion
5.2. L’interrogation
C’est un exemple dans lequel l’interrogation est utilisée pour traduire les idées du
locuteur narrateur à propos du « fast-food », influencer et avertir l’interlocuteur,
c’est-à-dire les lecteurs du quotidien Le Monde. Ce sont des questions rhétoriques qui
fonctionnent comme des affirmations implicites ou bien déguisées.
5.3. L’injonction
Par l’injonction, le locuteur agit sur l’interlocuteur pour influencer et même changer
les comportements de celui-ci. Selon la situation, la phrase injonctive peut manifester
diverses nuances : ordre strict, conseil, souhait, prière, demande polie. « Le type
impératif ou injonctif est associé habituellement à un acte d’intimation ou d’injonction
(“ordonner quelque chose à quelqu’un”, au sens large, de la prière à l’ordre vif, en
passant par le conseil). Il se caractérise par l’absence de sujet du verbe quand celui-ci
est au mode impératif (Sortez !) » (Riegel et al., 2009 : 665). Dans l’exemple suivant, le
type injonctif est employé pour donner un conseil.
Ex. 20 : « Ne cherchez pas à satisfaire tout le monde, c’est impossible : soyez vous-même ; vous
éviterez de dépenser de l’énergie inutilement. » (www.doctissimo.fr)
6. La modalité d’énoncé
C’est à partir du carré logique d’Aristote que sont développées les modalités logiques.
On distingue trois types de modalités d’énoncé dans le domaine logico-sémantique :
l’aléthique, l’épistémique et le déontique. Pour expliciter ou encadrer ce type
de modalités, nous adoptons la proposition de Parret (1976) en ce qui concerne les
modalités propositionnelles dont les valeurs se chevauchent parfois. Visualisons cette
catégorisation dans le tableau suivant :
Tableau 2
Les modalités propositionnelles
nécessaire impossible
Aléthique possible contingent
obligatoire interdit
Déontique permis facultatif
certain exclu
Épistémique plausible contestable
6.1.1. L’aléthique
Le terme vient du mot « aléthéia » du grec et signifie « la vérité ». C’est une proposition
ou une modalité qui ne concerne que le vrai, le faux et l’indéterminé. Il correspond
aussi à l’expression de la capacité intellectuelle du locuteur et de l’éventualité des
événements. L’aléthique permet d’exprimer le possible, l’impossible, le nécessaire
et le contingent par les unités linguistiques comme : pouvoir, devoir, falloir, paraître,
sembler ; il est nécessaire, il est possible, il est impossible ; sans doute, probablement,
apparemment, vraisemblablement, inévitablement, nécessairement, immanquablement,
inéluctablement, infailliblement…
Ex.21 : « Il est nécessaire de consommer de la viande rouge française », a annoncé la FNB dans
un communiqué, en citant les propos de la secrétaire d’État. » (http://www.lafranceagricole.fr)
[Nécessité]
Ex.22 : « L’été sera sans doute plus chaud qu’un été moyen. » (http://www.lemonde.fr) [Possibilité]
6.1.2. Le déontique
Le mot déontique qui vient du mot grec « ta deonta » signifie : ce qu’il faut. Les
modalités déontiques font appel essentiellement à la notion d’obligation, mais elles
impliquent aussi les valeurs modales comme l’interdiction, la permission, le facultatif.
En fonction du contexte, l’énonciateur présente l’action comme obligatoire ou permise
en se servant des outils linguistiques comme : devoir, il faut que, nécessairement,
forcément, obligatoirement, (il est) obligatoire, nécessaire, interdit, permis… Dans les
exemples ci-dessous, la modalité déontique fonctionne avec ses valeurs d’obligation et
d’interdiction.
Ex.23 : « Il ne faut pas traverser dans les passages réservés aux piétons. » (Espaces 1, p.68)
[Obligation]
Ex.24 : « Vous devez avoir un passeport. » (Latitudes1, module 3, unité 8, p.95) [Obligation]
Ex.25 : « Il est interdit de stationner. » (Latitudes1, module 3, unité 8, p.95) [Interdiction]
Dans les exemples 23 et 24, nous pouvons repérer la présence des verbes « falloir » et
« devoir » qui expriment une obligation. Tandis que dans l’exemple 25, il s’agit d’une
interdiction.
6.1.3. L’épistémique
Il faut noter par ailleurs que les modalités logiques peuvent acquérir des valeurs modales
différentes selon le contexte. Elles peuvent aussi partager l’espace d’un même sens,
tout comme dans le cas des verbes « pouvoir » et « devoir » pouvant signaler la modalité
déontique, la modalité aléthique et la modalité épistémique en fonction du contexte.
Ex.29 : « Elle doit avoir oublié son sac. » [Probabilité]
Ex.30 : « Je peux être une femme mais je peux me débrouiller. » [Certitude]
Dans la langue, nombreux sont les termes affectifs et évaluatifs qui indiquent les
sentiments et le système des valeurs de l’énonciateur. Ces marques peuvent être des
noms, des adjectifs, des adverbes, des verbes… Nous empruntons à Kerbrat-Orecchioni
(1999 : 94) la classification des adjectifs concernant la subjectivité. Les modalités
affectives servent à l’expression des sentiments du locuteur alors que les appréciatifs
(et évaluatifs) traduisent le jugement de valeur et l’évaluation du sujet parlant.
La subjectivité affective s’inscrit dans la parole par l’emploi des termes concernant les
sentiments, les affects, les émotions, les passions... Par exemple, les adjectifs affectifs
comptent parmi les unités linguistiques subjectives et la modalité fonctionne comme
un concept qui permet d’introduire la subjectivité du locuteur par ses émotions et ses
sentiments. « “Cette pénible affaire”, “cette triste réalité”, “la malheureuse Madame
B”, “la pauvre femme” : autant d’expressions qui sont à considérer comme subjectives
dans la mesure où elles indiquent que le sujet d’énonciation se trouve émotionnellement
impliqué dans le contenu de son énoncé » (Kerbrat-Orecchioni, 1999 : 140).
Ex.31 : « « Heureusement, je n’ai pas mal et je peux me relever tout de suite. » (Latitudes1
2010, p.149)
Toujours selon Kerbrat-Orecchioni, « cette classe comprend tous les adjectifs qui, sans
énoncer de jugement de valeur, ni d’engagement affectif du locuteur (du moins au
regard de leur stricte définition lexicale : en contexte, ils peuvent bien entendu se
colorer affectivement ou axiologiquement), impliquent une évaluation qualitative ou
quantitative de l’objet dénoté par le substantif qu’ils déterminent, et dont l’utilisation
se fond à ce titre sur une double norme » (1999 : 96). Nous pouvons compter dans
cette classe les adjectifs tels que : “petit”, “grand”, “long”, “court”, “loin”, “chaud”,
“nombreux”… Parmi les autres unités linguistiques évaluatives non axiologiques,
il faut citer des adverbes tels que : “naturellement”, “bizarrement”, “gravement”,
“éperdument”, “curieusement”… et tous les verbes qui ne portent pas la trace de
l’appréciation et du jugement de valeur du locuteur qui les utilise. Bien que ce soit des
marqueurs subjectifs, leur subjectivité est relative puisqu’ils ont un contenu dont la
valeur peut changer d’une personne à l’autre.
7. La modalité et la subjectivité
Schéma 4
Subjectivité
Modalité d’énoncé Diverses parties du discours (nom, adj., adv., pronom personnel je…)
8. Conclusion