001 Économie Informelle
001 Économie Informelle
E-ISSN : 2665-7511
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ALLA et al. / Revue AME Vol 4, No 1 (Janvier, 2022) 180-202
Résumé :
Plusieurs travaux ont abouti à ce que la dynamique entrepreneuriale dans le secteur est davantage
liée à une panoplie de raisons ou motivations tant que subjective.
A part la sphère illégale de cette économie, la compréhension d’une telle dynamique, incitant les
entrepreneurs à évoluer dans l’économie informelle et stimulant leur résilience à la lisière de
l’économie moderne.
Avec la pandémie du Covid-19, certaines entreprises informelles ont fait preuve, plus que d’autres,
d’importantes capacités de résistance à la crise, de plus créativité et d’innovation, de plus
d’organisation et de réseautage, pourtant aux prises avec un environnement hostile et ne pouvant
compter sur aucune aide de l’État.
Comment peut-on appréhender autrement le business model de l’entrepreneuriat du secteur
informel pour mieux approcher sa formalisation intégrative ?
A partir d’une revue de littérature, nous tentons d’abord de cerner le concept, les approches de
l’entrepreneuriat informel, les déterminants théoriques de la dynamique entrepreneuriale dans le
secteur via la proposition d’un profil-type. Ensuite, nous présentons les modèles de référence de
structuration-formalisation du secteur, et en proposer une trame théorique, à affiner par
contextualisation dans le cadre de l’économie marocaine.
Les propositions de recherche ainsi dégagées seront étudiées examinées par des entretiens semi-
directifs avec les entrepreneurs opérant dans l’informel.
L’objectif de cette étude est de contribuer à la bonne compréhension des causes de la résilience de
ces entrepreneurs, les leviers à mobiliser pour réussir le processus de formalisation.
Mots-clés : Economie informelle ; entrepreneuriat informel ; résilience informelle ; déviance ;
formalisation.
Abstract:
Several studies have led to the conclusion that entrepreneurial dynamics in the sector are more
related to a variety of reasons or motivations than to subjective ones.
Aside from the illegal sphere of this economy, understanding such dynamics, prompting
entrepreneurs to evolve in the informal economy and stimulating their resilience at the edge of the
modern economy.
With the Covid-19 pandemic, some informal enterprises have demonstrated, more than others,
significant capacities for crisis resilience, more creativity and innovation, more organization and
networking, yet struggling in a hostile environment and without any state support.
How else can the business model of informal sector entrepreneurship be approached to better
approach its integrative formalization? This is our research problem.
Based on a review of the literature, we first try to identify the concept, the approaches to informal
entrepreneurship and the theoretical determinants of entrepreneurial dynamics in the sector by
proposing a standard profile. Then, we present the reference models of structuring-formalization of
the sector, and propose a theoretical framework, to be refined by contextualization within the
framework of the Moroccan economy.
The research proposals thus identified will be examined through semi-directive interviews with
entrepreneurs operating in the informal sector.
The objective of this study is to contribute to a good understanding of the causes of the resilience
of these entrepreneurs, the levers to be mobilized to succeed in the formalization process.
Dans son acception la plus large, l’économie informelle concerne tous les échanges de biens et
services, touche tous les secteurs économiques et constitue une atteinte aux principes qui sous-
tendent notre modèle économique et social.
« Travail au noir, illégal, clandestin, économie marginale, souterraine, immergée, non marchande,
informelle, invisible, parallèle, cachée, occulte... ou encore « système D », autant de termes utilisés
par les chercheurs, les médias, ou le public, lorsqu’on aborde le type d’activités qui nous préoccupe
ici et presqu’autant de définitions », constatait, en 1983, le CES sur le travail clandestin (Ragot, 1983).
Plusieurs travaux ont abouti à ce que la dynamique entrepreneuriale dans le secteur est davantage
liée à une panoplie de raisons ou motivations tant objectives (coûts d’entrée, tracasseries
administratives, obligations fiscales et parafiscales, asymétrie d’information, taux de bancarisation,
analphabétisme, taux de pauvreté, …) que subjective (poids de la charge familiale, solidarité des
réseaux familiaux, sentiment de rejet et de marginalisation, …).
Particulièrement dans les pays en développement, l’économie informelle est reconnue pour ses
capacités à drainer un ensemble d’activités qui participent pleinement au développement
économique et social (William, 2014). Malgré les différentes représentations, souvent négatives,
l’entrepreneuriat informel a gagné en importance dans la recherche en gestion (Godfrey, 2011 ;
Webb et al., 2014 ; Siquiera et al., 2014 ; Webb et al., 2013).
Malgré les nombreuses actions entreprises pour éradiquer ou du moins réduire structurer
l’économie informelle, celle-ci continue à se développer et à prendre de l’ampleur dans tous les
pays en développement, et notamment au Maroc. De même, l’impact des programmes de
formalisation du secteur (INDH, statut d’auto-entrepreneur, programme Intilaka, statut de
l’entrepreneur social, …) reste limité en matière de structuration du secteur et son intégration dans
l’économie formelle.
L’économie informelle y a été définie comme «un ensemble d’unités produisant des biens et/ou des
services, en vue de créer des emplois et des revenus pour les personnes concernées. Ces unités, ayant
un faible niveau d’organisation, opèrent à petite échelle et de manière spécifique, avec peu ou pas
de division du travail et du capital en tant que facteurs de production »(OIT, 2013).
Au niveau national, le secteur informel est défini dans l’enquête nationale y afférente comme
comportant « les unités de production qui ne disposent pas d’une comptabilité conformément au
régime en vigueur au Maroc » (CESE, 2016, p.41).
Selon le CESE (2016), l’auto-emploi informel occupe une place importante dans l’économie
nationale. La majorité des unités de production informelles (UPI) sont localisées en milieu urbain.
Mis à part la sphère illégale de cette économie, la compréhension d’une telle dynamique, incitant
les entrepreneurs à évoluer dans l’économie informelle et stimulant leur résilience à la lisière de
l’économie moderne.
Pour traiter cette problématique, nous adopterons une démarche méthodologique hybride (étude
documentaire et exploration par entretiens semi-directifs).
Cette étude vise également à mieux expliquer en quoi il peut être réducteur d’étudier
l’entrepreneuriat formel sans aborder la question de l’entrepreneuriat informel tant les liens sont
nombreux et extrêmement divers entre ces deux phénomènes.
Les propositions de recherche dégagées par le biais de la revue de littérature seront examinées par
des entretiens semi-directifs avec les entrepreneurs opérant dans l’informel.
A partir d’une revue de littérature, nous tentons d’abord de cerner le concept, les approches de
l’entrepreneuriat informel, les déterminants théoriques de la dynamique entrepreneuriale dans le
secteur via la proposition d’un profil-type. Ensuite, nous présentons les principaux modèles de
référence de structuration-formalisation du secteur, et en proposer une trame théorique, à affiner
par contextualisation dans le cadre de l’économie marocaine.
Pour mieux appréhender la notion de l’entrepreneuriat informel, nous faisons allusion au secteur
informel, « l’ensemble des entreprises individuelles non agricoles et non enregistrées, qui
produisent des biens et services pour le marché » (Cling et al., 2012, p.7) dont il est l’acteur principal,
Conformément aux définitions de l’OIT (2003), le secteur et l’emploi informels composent ce qui est
désigné sous le terme d’économie informelle. Celle-ci demeure très difficile à appréhender, en
raison du manque de données statistiques et le doute sur leur fiabilité. D’après Cling et al. (2012,
p.8), plusieurs facteurs expliquent un tel handicap, notamment « flou des définitions en dehors de
la communauté statistique ; manque d’intérêt de la part des autorités envers un secteur opérant à
la marge de l’économie et ne payant pas d’impôts ; difficultés de mesure, compte tenu précisément
du fait que ce secteur est à la marge ; enfin, idée préconçue selon laquelle le secteur informel est
une marque de sous-développement et est appelé à progressivement disparaître au fur et à mesure
du développement des pays ».
Il existe donc moins deux approches distinctes de l’informalité du travail avec chacune des
conceptualisations associées différentes, comme le montre le tableau 1.
Les recherches sur la motivation entrepreneuriale estiment que le fait de créer son entreprise peut
être choisi ou subi, c'est-à-dire qu'elle peut être déclenché par la présence d'une opportunité
d'affaire ou par un besoin de rémunération en cas de chômage, par exemple (Gabarret et Vedel,
2012). Ces deux postures ont donné naissance aux concepts «pull» et «push» (tableau 2), puis à
deux types d'entrepreneurs : « l'entrepreneur d'opportunité et l'entrepreneur de nécessité»
(Gabarret et Vedel, 2012, p. 81 ; Giacomin et al., 2010, p. 213). Cependant, et en dépit des enjeux
socio-économiques élevés qu'ils constituent, les entrepreneurs dits « de nécessité » sont
relativement ignorés dans les travaux de recherche en entrepreneuriat (Gabarret et Vedel, 2012 ;
Nakara et Fayolle, 2012). Les travaux sur les entrepreneurs dits « d'opportunité » ont dominé et
continuent de dominer le champ de l'entrepreneuriat.
Dans la version des théories modernes, l’entrepreneuriat est appréhendé comme un individu
travaillant pour son propre compte (par exemple dans le cadre de l’auto-emploi). Ce qui correspond
généralement à la situation dans le secteur informel, où l’entrepreneuriat apporte de
l’indépendance aux individus (Kede Ndouna et Tsafack Nanfosso, 2017), favorise la diminution du
chômage et valorise une nouvelle forme de management des structures de salariés autonomes
encore appelés « intrapreneurs »1 (Chauvin et al., 2014). En ce sens, cette forme d’entrepreneuriat
est considérée par Janssen (2009), comme étant la méthode par excellence pour le développement
économique et social, la création d'emplois, l'éradication de la pauvreté et du chômage2.
Il s’en suit que la théorie moderne étant celle qui s’adapte parfaitement aux nouvelles formes
d’entrepreneuriat, notamment l’entrepreneuriat dans le secteur informel, elle stipule que, le
premier objectif de l’entrepreneur est la recherche du profit (performance) au même titre que les
travailleurs qui recherchent des emplois pouvant leurs procurer des salaires plus élevés (Parker,
2009). De plus, cette théorie est la résultante de trois théories qui expliquent l’entrepreneuriat dans
le secteur informel. Il s’agit notamment de : la théorie institutionnaliste, la théorie du choix
d’occupation et la théorie de l’allocation optimale des ressources (Webb et al., 2014).
Dans la perspective de la logique de nécessité, mieux adaptée à la fois pour l’étude des nouvelles
formes entrepreneuriales, et pour appréhender les enjeux et contraintes de la crise socio-
1
Cette dernière opportunité est liée aux caractéristiques individuelles de son dirigeant, notamment en termes
de trait personnels, de formation et expériences, soft-skills et compétences, etc.
2
Selon la 2ème conférence de l'OCDE des ministres en charges des petites et moyennes entreprises (PME) DU
3 Selon la 2eme conférence de l'OCDE des ministres en charges des petites et moyennes entreprises (PME)
DU 3 AU 5 juin 2004 p. 5.
D’après les deux logiques ci-dessus, les individus qui entreprennent dans le secteur informel le font
soit par contrainte en raison d’une nécessité soit comme véritable choix pour saisir des opportunités
(Aidis & al., 2007 ; Harding et al., 2006 ; Maritz, 2004 ; Minniti et al., 2006 ; Perunovic, 2005 ;
Reynolds et al., 2002 ; Smallbone & Welter, 2004).
Les motivations de ces deux catégories d’entrepreneurs de l’économie informelle sont synthétisées
par Simen (2019, p. 62-63) comme suit :
→ Entrepreneurs motivés par la nécessité, car souhaitant prendre en charge les besoins de la
famille sans ambition de croissance (Williams et Nadin, 2010 ; Gallin, 2001 ; Sassen, 1997). Cette
forme d’entrepreneuriat informel reste donc involontaire, forcée ou de survie (Simen, 2019).
→ Entrepreneurs motivés par le désir de saisir une opportunité d’affaire identifiée (Maloney, 2004
; Snyder, 2004). Cette forme d’entrepreneuriat reflète un choix volontaire d’entreprendre.
Pour Simen (2019), cette distinction des motivations de l’entrepreneur informel met d’accent sur
les raisons qui incitent les entrepreneurs informels à s’engager dans la création d’entreprise et non
sur les raisons pour lesquelles ils opèrent dans l’économie informelle.
Ouédraogo (1999) énumère plusieurs motifs poussant à investir dans le secteur informel,
notamment être indépendant, être son propre patron, avoir une activité génératrice de revenus,
capitaliser son expérience, gagner de l’argent et faire vivre sa famille ou s’enrichir ; l’insatisfaction
dans son précédent emploi ; le besoin de réinsertion après une immigration à l’étranger ; le goût du
risque ; la perte d’emploi ; l’exploitation d’une opportunité.
De son côté, Chevalier (2000) relève quatre types de motivations peuvent être mis en évidence :
création par nécessité (en vue de créer son propre emploi), création par volonté avec logique
entrepreneuriale, création par volonté avec logique d’accession à une promotion sociale (moyen
d’obtenir une certaine reconnaissance sociale associée à une indépendance et à l’envie d’être son
propre patron, rejet du modèle salarial), création par volonté avec logique composite plus large
(logique complexe où s’entremêlent choix personnels et familiaux, volonté entrepreneuriale et
volonté de rester dans l’informel du fait de la flexibilité qu’elle offre).
En fait, les motivations personnelles des entrepreneurs informels changent avec le temps et au fur
et à mesure que les individus et leurs activités se développent (Aidan & Mickiewicz, 2006). La
persistance dans l’informel s’explique par multiples motifs, que Simen (2019) résume en cinq
facteurs :
- une stratégie de « dernier recours » pour les personnes formées et n’ayant jamais pu
obtenir un emploi formel (Güntern et Launov, 2012) ;
Dans la sphère formelle, les facteurs positifs traduisent le besoin d’indépendance, le goût
d’entreprendre, l’épanouissement personnel, le besoin de flexibilité sous-tendant l’équilibre entre
la vie professionnelle et la vie de famille (Verheul et al., 2010). Les facteurs négatifs résultent d’une
contrainte liée à une situation conjoncturelle, comme le chômage, un revenu familial faible,
l’insatisfaction au travail.
Outre ces facteurs, l’entrepreneuriat informel est également motivé par le contexte macro-
économique, réglementaire ou institutionnel (CES, 2014), en termes de saisie d’opportunités (sous-
emploi, chômage massif, dérégulation, crise économique, etc.) ou la gestion de contraintes
(insuffisance de revenu familial, perte d’emploi, expérimentation d’affaires, réduire ses coûts, etc.).
Il s’en suit que l’entrepreneuriat informel découle du rapport entre l’opportunité et l’esprit
d’entreprise. D’après Simen (2019), ce constat dépasse la représentation des entrepreneurs
informels comme étant soit une nécessité, soit une opportunité (Edgcomb et Thetford, 2004 ;
Minniti et al., 2006 et Pernovic, 2005). Selon l’auteur, il s’agit d’un entrepreneur où la nécessité et
l’opportunité coexistent dans l’acte de créer (Samallbone et Welter, 2004 ; Aidan et al., 2006 ;
Williams, 2007).
Compte tenu de la logique perçue du fonctionnement du secteur informel par les autorités
publiques, et leurs attitudes vis-à-vis de sa légitimité et légitimation, la gestion de l’économie
informelle, hésite entre éradication et naturalisation.
D’après les travaux de (Cling et al., 2012), trois approches dominantes sont utilisées en ce qui
concerne les origines et les causes de l’informalité (Roubaud, 1994 ; Bacchetta et al., 2009) :
→ Une approche « dualiste », faisant du secteur informel comme une composante résiduelle de ce
marché n’entretenant pas de lien avec l’économie formelle, entant que prolongement du modèle
de marché du travail dual (Lewis, 1954 ; Harris-Todaro, 1970). Cette économie de subsistance
trouve justification dans l’incapacité de l’économie formelle à d’offrir des emplois en nombre
suffisant. En ce sens, le secteur informel représente l’ensemble des activités économiques
rurales, agricoles ou artisanales, de subsistance et non capitalistiques, et qui finiront par
disparaître, car à long terme, l’industrie finira par absorber tout l’emploi qui y existe (Lewis,
1954). Il est ainsi considéré comme une composante résiduelle du marché de travail et
indépendante de l’économie formelle, comme un résidu dans le processus de modernisation de
l’économie (Treillet, 2013), comme un choix temporaire en attendant de trouver un emploi
mieux rémunéré (Harris-Todaro, 1970). Cette thèse dualiste est remise en cause par les faits et
par Kannappan (1985), avec l’incapacité du secteur formel, logiquement le plus capitalistique et
le mieux structuré, de générer une situation bien plus avantageuse que celle retirée d’un emploi
dans l’informel. Kannappan (1985) cite le cas de travailleurs dans l’informel notamment dans le
domaine des transports, de la restauration et du petit commerce de détail n’ayant rien à envier
aux autres travailleurs des grandes entreprises du secteur capitalistique. Ainsi, le travailleur
autonome du secteur informel reste indépendant de l’emploi dans le secteur formel, car il réalise
des activités aussi rémunératrices que ce qu’un travailleur formel peut recevoir.
2. Cadre méthodologique
Malgré les nombreuses études effectuées dans le domaine du secteur informel au Maroc, la
question de la dynamique entrepreneuriale dans le secteur reste moins étudiée. Cette réalité nous
conduit à inscrire cette étude dans la l’exploration interprétative, via une étude qualitative.
Notre esquisse de modèle se base sur trois propositions de recherche :
P1 : L’intention entrepreneuriale dans le secteur informel s’explique seulement par les mêmes
motivations d’opportunité et de nécessité que dans l’économie formelle.
P2 : L’intention entrepreneuriale dans le secteur informel s’explique également par des
motivations d’opportunité et de nécessité propres à l’économie informelle.
P3 : La persistance dans l’économie informelle s’explique également par des motivations
d’opportunité et de nécessité propres à l’entrepreneur.
Pour répondre à la problématique posée par cette étude, nous avons fait le choix d’opter pour
démarche qualitative, axée sur le « récit de vie » comme stratégie d’accès au réel (Senseau, 2005).
La méthode des récits de vie3 implique l’analyse et la compréhension de situations à partir du vécu
des entrepreneurs informels. En s’inscrivant dans l’interactionnisme symbolique, cette méthode
met donc l’entrepreneur informel, au cœur de la démarche du compréhension du phénomène de
l’économie informe, et le considère, entant qu’acteur social enquêté, comme « un véritable
observatoire du social, à partir duquel se font et se défont les interactions et actions de tous » (Le
Breton, 2004 : 20). A cet effet, « les récits de vie sont dotés d’un fort pouvoir d’intelligibilité car ils
permettent de faire émerger le sens que les acteurs accordent à leurs actions en stimulant
notamment leur capacité réflexive » (Chaxel et al., 2014, p.1).
Mais l’une des limites opposables au procédé narratif, c’est qu’il tend « à unifier le parcours, à lui
donner une forme de trajectoire, à le rendre cohérent » (Bidart, 2006 : 3). Le récit articule et mobilise
ainsi des arguments de justification aux étapes vécues, avec le risque de « se faire l’idéologie de sa
propre vie » (Bourdieu, 1986, p. 2). En conséquence, l’usage de telle méthode nous vise l’élaboration
de cartes cognitives (Damart, 2006) de projection des représentations mentales que ces
entrepreneurs enquêtés font de leur persistance dans la sphère informelle. Mais seulement à
essayer de comprendre les motivations essentielles expliquant cette persistance. D’autant plus que
l’analyse vise l’entrepreneur informel entant qu’individu appartenant à plusieurs groupes ou
entités, et dont l’histoire personnel ne peut se réduire à l’unique lien avec l’activité économique
créée. Ce qui risque de remettre en cause l’objectivité du chercheur et nous impose une prise de
conscience d’une telle dérive potentielle et l’obligation de gérer la subjectivité inhérente.
Dance ces conditions, nous ne cherchons pas une unique reconstitution de l’histoire du projet
entrepreneurial des individus interrogés, mais un récit de ses trajectoires les plus marquantes,
pouvant servir à atteindre les objectifs de la recherche.
3
Le recueil de récits de vie (ou méthode biographique) est une méthode initiée par les sociologues américains
de l’École de Chicago dans les années 1920 et développée notamment lors de l’enquête de Thomas et
Znaniecki sur les paysans polonais (Thomas et Znaniecki, 1998).
Avec ce choix méthodologique, nous cherchons dons à mettre l’accent sur les représentations et
perceptions des porteurs de projets dans le cadre du secteur informel, tant lors du lancement de
leur projets que tout au long de la période de leur maintien dans l’informalité.
Pour tenter de retracer les logiques derrière le choix du statut informel par les entrepreneurs au
moment du lancement de leur projets et la persistance dans l’informalité tout au long de
développement de tels aventure, nous avons procédé au recueil d’informations sur le contexte et
le vécu des entrepreneurs informels au Maroc.
Comme le préconise Pailot (2003), à travers le recueil des discours sur les mondes vécus par les
entrepreneurs enquêtés, les arguments développés dans l’entretien lors de l’interaction d’entrevue,
nous cherchons à développer la trace d’une production de sens socio-symbolique et/ou psycho-
affectif en liaison avec leur environnement et leur passé social (évènements scolaires, familiaux,
religieux, professionnels, etc.).
Pour étudier les raisons qui poussent les certains individus à entreprendre dans l’économie
informelle, discuter des mobiles qui les poussent à persister dans l’informalité ou à quitter le secteur
informel, nous avons opté pour un échantillonnage de 15 individus par choix raisonné (Thietart et
al., 1999). Cette méthode est fondée sur notre jugement. Ainsi, nous avons opté au ciblage des
individus ayant investi dans des activités avec un réel potentiel d’évolution dans le temps, ayant
démarré depuis au moins cinq (5) années, et pour qui la question de quitter ou de rester dans
l’informalité se pose avec plus d’acuité.
Notre guide d’entretien a été structuré en 4 thèmes (Figure 2), en fonction des caractéristiques de
l’entrepreneurs informel, des motivations à entreprendre dans l’économie informelle, des mobiles
poussant à rester dans l’informel, ou à sortir de l’informalité.
Caractéristiques de
l’entrepreneurs informel
Figure 2 : Séquence du questionnement des entrepreneurs informels, élaboré par les auteurs
Dans cette recherche, l’analyse de données a été réalisée simultanément à leur recueil. Les résultats
des premiers entretiens ont constitué les premiers éléments du modèle développé au cours du
processus de notre recherche et ont servi à compléter le guide d’entretien en évolution. Les récits
de vie ont été enregistrés et retranscrits intégralement. Cela nous a permis d’obtenir des données
exploitables formant un volume de 197 pages environs. Pour l’analyse des récits de vie, nous avons
respecté trois (3) exigences : traduire les faits tels qu’ils se sont déroulés dans l’environnement de
l’entrepreneur informel interviewé ; reconstruire le parcours de vie de l’entrepreneur avec une
perspective temporelle ; séparer dans le discours des entrepreneurs interviewés les éléments
descriptifs des éléments explicatifs.
3. Résultats et discussion
La population des entrepreneurs informels interrogés présente des profils très variés tant lors du
lancement de leur projet qu’au moment de leur entretien (tableaux 2 et 3).
Technicien ou
Sans niveau Qualification technicien Universitaire
Niveau de formation
spécialisé
3 7 4 1
Durée d’expérience Néant De 2 à 4 ans De 5 à 7 ans 8 ans et plus
professionnelle au lancement du
0 8 5 2
projet
Nombre d’années chômées Néant De 2 à 4 ans De 5 à 7 ans 8 ans et plus
avant le lancement du projet 3 2 4 6
Artisanat BTP Restauration Commerce
Branche d’activité
4 2 3 6
Tableau 2 : Profil des entrepreneurs informels enquêtés au lancement de projets, d’après les
résultats de l’étude
Au-delà de 60
Moins de 45 ans 45 à 60 ans
Age ans
2 7 6
Durée d’expérience De 5 à 7 ans De 8 à 10 ans Plus de 10 ans
professionnelle dans l’économie
6 7 2
informelle
De 2 à 4 De 5 à 7 8 ans et
Nombre d’années chômées Néant
ans ans plus
avant le lancement du projet
3 2 4 6
Disposition formaliser l’activité Oui Non
informelle dans moins de 5 ans 6 9
Disposition formaliser l’activité Oui Non
informelle dans plus de 5 ans 10 5
Tableau 2 : Profil des entrepreneurs informels enquêtés au moment de l’enquête, d’après les
résultats de l’étude
Un tel profil correspond au modèle légaliste, œuvrant pour encourager les entrepreneurs à
renoncer à l’informalité graduellement et via des motivations diverses, plutôt que les contrariés ou
les contraindre de le faire.
L’étude Eurobaromètre de la Commission Européenne (2014) indique que les principales raisons
invoquées pour expliquer l’exercice d’une activité non déclarée sont, outre l’intérêt bien compris
de deux parties (50 %), la difficulté de trouver un emploi déclaré (21 %), le niveau trop élevé des
impôts et cotisations (16 %), l’inexistence d’autres sources de revenus (15 %) et l’invocation d’une
pratique courante dans le secteur ou la région qui rend difficile une alternative (14 %).
Comme susmentionné, l’entrepreneuriat informel, de part sa nature même, est plus compatible
avec la logique d’opportunité, beaucoup plus qu’avec celle de la nécessité. En respect d’une telle
posture épistémologique, nous étude empirique sera plus focalisée sur la dimension « PULL ». Nous
faisons ainsi le choix raisonné d’écarter la logique « PUSH ».
Items Effectif %
Développer son indépendance 9 60%
Favoriser l’accomplissement personnel 7 47%
Concrétiser son goût d’entreprendre 5 33%
Motivations générales
Augmenter son revenu 15 100%
d’entrepreneuriat
Accomplir une mission sociale 10 67%
Améliorer son statut social et son pouvoir 6 40%
Développer son autonomie 0%
Profiter d’une conjoncture socio-économique favorable et
7
d’une réglementation moins contraignante 47%
Motivations propres Tirer profit de la dérégulation et de la réduction des
10
à l’entrepreneuriat dépenses sociales 67%
informel Profiter des atouts du dispositif de l’auto-entrepreneur 9 60%
Expérimenter une affaire sans contrainte 11 73%
Alignement sur les pratiques frauduleuses des pairs 12 80%
Tableau 4 : Motivations de lancement de projets dans l’informalité, d’après les résultats de
l’étude
De l’analyse des résultats ci-dessus, il en résulte que le lancement de projets dans un cadre informel
s’explique comme suit :
En fait, le choix d’entreprendre dans l’informalité trouve ses raisons dans la conjugaison de toutes
ces motivations, dont le dosage reste très différencié d’un entrepreneur à l’autre en fonction des
traits de son profil personnel (âge, niveau de formation, expériences, pressions sociales et familiales,
écosystème global, politique économique, …).
Certes, les facteurs ci-dessus à l’origine de lancement de projets dans l’économie informelle
expliquent en partie le niveau de disposition de l’entrepreneur à quitter cette sphère et engager
une démarche de formalisations de ses activités. Cependant, il existe d’autres causes spécifiques
poussant ou freinant la démarche de formalisation des activités de ce secteur (tableau 5).
Items Effectif %
Motivations à court Saisir l’opportunité attrayante d’auto-emploi et de création de revenu 10 67%
terme Profiter du soutien mutuel et communautaire 8 53%
Motivations à moyen Saisir l’opportunité attrayante d’auto-emploi et de création de revenu 7 47%
et long terme Profiter du soutien mutuel et communautaire 5 33%
Tableau 5 : Motivations de persistance dans l’informalité, d’après les résultats de l’étude
Après la création de projets dans le cadre de l’économie informelle, se pose alors la question des
motivations de persistance dans l’informalité tant dans le court que le moyen et long terme :
Lutter contre le secteur informel ne doit pas poursuivre le but illusoire de l’éradiquer – ce qui serait
financièrement impossible eu égard à l’ampleur des moyens à déployer, et économiquement et
socialement très risqué eu égard à l’ancrage et à l’ampleur socio-économique dans les sociétés –,
mais de le réduire au maximum. Il est donc fondamental de s’appuyer sur une analyse pointue des
comportements et des pratiques de ses acteurs, notamment les entrepreneurs informels, ce qui
suppose un ciblage des contrôles et des enquêtes, pour définir les politiques les plus efficaces. Elles
doivent concilier la prévention, la répression et l’accompagnement et s’interroger sur les facteurs
économiques et structurels qui, dans un pays donné, peuvent avoir une incidence sur le
développement de telle économie.
D’un point de vue macro-économique, si l’on considère que l’économie informelle, dont
l’entrepreneuriat informel, se nourrit de la crise et du chômage, toute politique permettant à la fois
de relancer la croissance, de faire baisser le chômage, de favoriser la création et la compétitivité
d’entreprises formelles, d’assainir l’activité économique par la bonne gouvernance, …, devrait avoir
un effet positif. Une approche ultra-libérale consisterait également à mettre en avant les effets
pervers d’une sur-réglementation présumée du marché du travail, de l’augmentation de la fiscalité,
ou de la mise en place de la prohibition, pour réclamer un allègement des cotisations ou de la
réglementation du marché du travail.
Conclusion et perspectives :
L’économie informelle occupe une place importante dans les pays en développement. Toutefois,
l’une des caractéristiques de ce secteur est l’absence de réglementation et la non conformité aux
obligations fiscales. Ces éléments ont été régulièrement évoqués lors de nos entretiens. D’un point
de vue fiscal, décider d’investir dans l’économie informelle est motivé par : la facilité d’accès aux
activités (du fait des coûts réduits), l’utilisation des ressources locales, la propriété familiale des
entreprises, l’échelle restreinte des opérations, l’utilisation de techniques de production simple, le
nombre réduit de travailleurs, un marché qui échappe à tout règlement et qui est ouvert à la
concurrence.
Les entrepreneurs informels sont essentiellement des jeunes, des femmes, des fonctionnaires…
ayant pour objectif : la recherche de revenu complémentaire, l’auto-emploi et la création, à moyen
ou long terme d’entreprises. Les conditions d’activités sont précaires.
Comme William (2009), nous avons mis en évidence quatre types d’entrepreneurs informels : ceux
qui sont complètement dans l’informel et qui souhaitent y rester ou formaliser leurs activités et
ceux qui sont légalement enregistrés mais qui ont des activités informelles qu’ils veulent maintenir
ou faire évoluer vers la formalisation. Pour lutter contre l’entrepreneuriat informel, William et Nadin
(2012) ont identifié quatre voix possibles : laissez faire, l’éradication, la déréglementation ou la
facilitation de la formalisation. Ils considèrent que la première option n’est pas viable car ne rien
Comme William et Nadin (2012) nous pensons que seule la facilitation de la formalisation est une
option viable avec des variantes. Cela dans la mesure où si les gouvernements veulent légitimer
l’entrepreneuriat informel plutôt que l’éradiquer, la facilitation de la formalisation est l’approche
dominante des politiques publiques aujourd’hui (Renooy & al., 2004, William, 2006 ; William &
Ronney, 2009). Nous pensons que les gouvernants devraient travailler à renforcer les capacités des
entrepreneurs informels afin de rendre leurs activités viables.
Nos résultats révèlent que les motivations des entrepreneurs informels varient en fonction du
secteur d’activité et du degré d’activité informelle et du fait qu’il se considère en transition vers la
formalisation de leur activité ou non. Ceux qui évoluent dans le social ont besoin de légitimer pour
mener à bien leurs activités. Le point de départ de cette communication était de décrire la
dynamique de l’entrepreneuriat informel. En d’autres termes, on cherchait à comprendre les raisons
ou motivations qui incitent les entrepreneurs à évoluer dans l’économie informelle à y rester ou à
transiter vers la formalisation des activités.
Pour cela, l’enquête réalisée auprès de 40 entrepreneurs informels nous a permis de décrire les
raisons pour lesquelles les entrepreneurs travaillent de manière informelle au Sénégal, pourquoi ils
souhaitent y rester ou évoluer vers la formalisation de leurs activités. Les données collectées nous
permettent d’affirmer que :
- les principales raisons qui poussent à investir dans l’économie informelle sont le coût
relativement réduit d’entrée dans le secteur et le fait d’échapper aux tracasseries
administratives et marginalement aux obligations fiscales.
- ceux qui y investissent le plus sont des jeunes, chômeurs et femmes (généralement exclus
du marché du travail).
Toutefois, tous les entrepreneurs ne sont pas dans cette logique d’accumulation. Surtout les
femmes qui, elles, sont dans une logique de survie (Simen & Dally, 2014). Ces résultats fournissent
des indications permettant de comprendre les particularités de la réalité vécue par les
entrepreneurs informels et peuvent cependant déboucher sur des pistes de réflexion.
Les entrepreneurs informels évoluent dans différents secteurs d’activités et de plus en plus ils
investissent l’économie sociale. Ainsi, ils disposent de solutions innovantes pour les enjeux sociaux
auxquels les populations font face. Ils imaginent des solutions financièrement soutenables en
contribuant de façon positive et durable au bien-être des populations.
La lutte contre l’économie non déclarée doit donc combiner une meilleure sensibilisation et
prévention, un renforcement et une application effective des sanctions, davantage de ciblage des
contrôles et une meilleure articulation des dispositifs entre eux. Selon le CES (2014), à un moment
où le redressement des comptes publics est considéré comme une priorité par les décideurs
politiques, l’équité impose que les efforts soient justement répartis et en particulier, que nul ne
puisse s’y soustraire par des comportements légalement répréhensibles.
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