Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage
elles glissent dans l’heure bleue
un rayon vif de souvenirs
l’humus de chaque vie où se pose
légère une aile
qui va au cœur
mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes
elles sont les mâts de voyages immobiles
un jardin de vent où se cognent les fruits
d’une saison déjà passée
qui s’en retourne vers demain
mes forêts sont mes espoirs debout
un feu de brindilles
et de mots que les ombres font craquer
dans le reflet figé de la pluie
mes forêts
sont des nuits très hautes
Hélène Dorion, Mes forêts, éd. Bruno Doucey, 2023
Explication linéaire « Mes forêts sont de longues traînées de temps »
Mes forêts est un livre d’Hélène Dorion, poète québécoise. Elle-même préfère le mot « livre » à
celui de « recueil » car elle souhaite que le lecteur entre dans son univers, comme s’il marchait
au sein d’une forêt. Le poème que nous allons étudier est au seuil du livre, avant même la
première partie « L’Ecorce incertaine ». Il entre en écho avec quatre autres poèmes qui
commencent tous par « mes forêts sont ». Hélène Dorion évoque les liens entre la composition
de son recueil et une écriture symphonique. Ce premier poème est donc une ouverture, qui crée
des échos et nous invite à entrer dans la lecture.
Lecture expressive : [Link]
Question : Nous pourrons nous demander comment ce premier poème nous invite à entrer dans
le livre « mes forêts ».
Mouvements de l’explication : L’anaphore « mes forêts sont » structure le poème en quatre
mouvements, quatre strophes, de plus en plus courtes, qui opèrent un mouvement vers une
émotion de plus en plus intérieure.
Premier mouvement : les forêts, tout d’abord en lien avec l’univers / Deuxième mouvement : les
forêts font appel aux souvenirs / Troisième mouvement : les forêts sont mises en relation avec
l’écriture de l’intime / Quatrième mouvement : les deux derniers vers acceptent la part de
mystère du moi et invitent le lecteur à l’accepter également avant d’entrer dans le livre.
Premier mouvement : mes forêts en lien avec l’univers
- Univers singulier dans l’écriture : Vers libres, sans
ponctuation ;
Mes forêts sont de longues traînées de temps - « mes forêts » : la nature et l’intime sont associés. On
comprend dès le seuil du livre que les forêts
associeront l’écriture de la nature à celle de l’intime ;
- Les premiers mots de ce premier poème reprennent
le titre. Le lecteur est ainsi invité à entrer dans un
univers. L’emploi du verbe être au présent semble
préciser le titre mais l’emploi des métaphores semble
davantage nous inviter à déployer notre imaginaire ;
- L’emploi du déterminant possessif « mes » nous fait
entendre une voix singulière, celle d’Hélène Dorion
qui précise peu à peu son écriture de l’intime ;
- Ce premier vers est long (11 syllabes), ce qui entre en
écho avec l’expression « longues traînées de temps »
(+ assonance en « on »). Métaphore qui représente le
temps de manière horizontal ;
elles sont des aiguilles qui percent la terre
- La verticalité entre cependant en jeu avec le terme
déchirent le ciel « aiguille » : violence dans ce mot, que l’on trouve
avec des étoiles qui tombent également avec les termes « perce », « déchirent »,
comme une histoire d’orage « orage » (+ allitération en « r ») ;
- Eléments du cosmos (ciel, étoiles) qui inscrivent les
forêts dans un paysage de chaos ;
- La thématique du temps présente dès le premier vers
se développe alors avec les termes « l’heure bleue »
elles glissent dans l’heure bleue (période entre le jour et la nuit), « souvenirs » et relient
un rayon vif de souvenirs les forêts à une histoire plus personnelle ;
l’humus de chaque vie où se pose - « L’heure bleue » ici évoquée est un temps
légère une aile intermédiaire qui permet le déploiement de
qui va au cœur l’imaginaire. Associée au terme « glissent », l’heure
bleue semble déployer une impression de douceur
(opposition à la précédente strophe), que l’on
retrouve dans les termes « légère », « une aile » ou
encore « cœur » ;
- Personnification avec « elles glissent » : les forêts
semblent être à l’origine des souvenirs, à l’origine de
l’expression de l’intime (métaphore : « humus de
chaque vie ») ;
- Ce passage à l’intime apparaît également dans
l’évolution des images : en lien avec l’univers au
début du poème, les forêts sont évoquées ensuite
avec les termes de la nature : « aiguilles », « terre »,
« humus »,
Ce premier mouvement fait appel à notre imaginaire. Les
forêts convoquent des métaphores en lien avec l’univers et
peu à peu avec l’intime, elles allient la violence à la douceur.
Le silence inscrit dans la mise en page elle-même entre
« légère » et « une aile » est comme une respiration, celle que
le lecteur s’apprête à prendre avant d’entrer dans ces forêts
comme dans son propre univers intérieur.
Deuxième mouvement : mes forêts, une plongée dans les souvenirs
mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes Cette deuxième strophe, un quintil, plus courte que la
elles sont les mâts de voyages immobiles précédente semble opérer une entrée plus précise dans
un jardin de vent où se cognent les fruits l’univers intime ;
d’une saison déjà passée - Elle s’ouvre par « mes forêts sont », structure du
qui s’en retourne vers demain
poème qui crée un rythme lancinant ;
- L’espace intime est souligné par le terme « greniers »,
qui évoque les souvenirs, le lien avec son passé, nos
proches disparus, évoqués par les « fantômes » ;
- Hélène Dorion souligne le lien entre la poésie et le
voyage dans l’imaginaire, dans l’âme même, comme
l’évoque l’oxymore « voyages immobiles » ou encore
la métaphore du « jardin de vent » : (« jardin de vent » :
âme. Les « fruits qui se cognent » correspondraient
alors aux souvenirs qui s’entrecroisent en chacun
d’entre nous, à nos émotions qui entrent en collision
les unes avec les autres. (« Emotions » et
« mouvement » ont la même étymologie latine :
« movere »)
- A cette évocation de l’intime viennent ici s’ajouter les
éléments naturels de la forêt elle-même : la
verticalité (les « mâts »), les fruits ou encore le vent et
la saison passée ;
- La violence est présente comme si elle était
inséparable de l’expression de son moi intérieur ou de
la nature elle-même : « fantômes », « se cognent » ou
encore le paradoxe temporel présent ici dans les deux
derniers vers ;
- L’antithèse présente entre les termes « passée » et
« demain » en fin de vers font écho au contexte
d’écriture de Mes forêts, créé durant le confinement,
dans un moment de doute pour chacun et de repli sur
soi-même.
Troisième mouvement : mes forêts, une écriture qui associe le moi à la nature
mes forêts sont mes espoirs debout - Le déterminant possessif « mes » est répété dans le
un feu de brindilles premier vers. Cette troisième strophe s’ouvre sur
et de mots que les ombres font craquer l’évocation de l’âme de la poète (« mes espoirs
dans le reflet figé de la pluie debout ») ;
- L’adverbe « debout » évoque non seulement la
posture morale de celle qui écrit (contre les
« ombres », contre « le reflet figé ») mais également la
verticalité des arbres, thème naturel que l’on retrouve
dans « brindilles »,
- L’antithèse entre le feu (soulignée par les brindilles
qui craquent + allitération en « r ») et la pluie entoure
l’évocation de l’écriture : « mots ». Cette évocation de
l’écriture est soulignée par l’emploi du rejet « et de
mots.
L’écriture poétique apparaît dans cette strophe comme
l’expression d’un moi personnel qui s’entrecroise avec
l’expression de la nature.
Quatrième mouvement : mes forêts, une entrée dans le mystère du « moi »
mes forêts - Changement de rythme : l’expression « mes forêts »
sont des nuits très hautes constitue un vers en soi. Impression de conclusion du
poème liminaire. On s’apprête à tourner la page ;
- Le poème se clôt sur une syllepse (l’expression « très
hautes » est associée aux nuits et non aux forêts) ;
- Cette syllepse souligne l’idée de seuil présente dans
ce premier poème. Le lecteur s’apprête à faire son
entrée dans le livre.
- Les « nuits très hautes » évoquent une forêt de
contes, liée au rêve et au mystère. Ainsi, le lecteur
accepte cette part de mystère et d’envoutement au
seuil de sa lecture.
Ainsi, le premier poème du livre nous invite à entrer dans une lecture singulière. L’écriture
d’Hélène Dorion est mystérieuse et envoutante. Ce premier poème entre en écho avec les autres
textes qui commencent par « Mes forêts sont », et en particulier le dernier poème. Celui-ci débute
par « Mes forêts sont de longues tiges d’histoire », résonnant ainsi avec « Mes forêts sont de
longues traînées de temps ». L’univers du livre Mes forêts associe la nature à l’intime, une nature
douce et violente, dans laquelle le lecteur est invité à cheminer, à la rencontre non seulement de
la poète mais également de lui-même. Comme l’écrit Hélène Dorion, dans les derniers vers du
livre :
et quand je m’y promène
c’est pour prendre le large
vers moi-même