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La Tragédie de Maître Hauchecorne

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LA FICELLE (25 novembre 1883)

La situation initiale : Dans cette étape, la situation est stable ;


il n’y a aucun problème, aucun événement perturbateur. Le
lecteur découvre les lieux Goderville, le marché, le village), les
personnages (Maître Hauchecorne, Maître Malandain, les
paysans).
L’événement perturbateur : En fait. L’événement perturbateur
est sans conteste l’accusation de Maitre Hauchecorne par le
maire et Maître Malandain. C’est l’événement qui introduit une
modification dans la situation initiale et perturbe le cours normal
de la vie protagoniste. Mais, la préparation de cette perturbation
se fait en amont avec le ramassage de la ficelle, le voyeurisme
de Maitre Malandain. L’évocation des ressentiments de chaque
personnage pour l’autre.
Les péripéties : La propagation de la nouvelle de l’accusation
de Maître Hauchecorne, les tentatives de ce dernier de
convaincre ses accusateurs de son innocence, les plaisanteries
et l’incrédulité des interlocuteurs… constituent la trame de
l’action déclenchée par l’accusation. Il y a une mise en abyme
c’est Maître Hauchecorne qui, en racontant son histoire, semble
écrire la nouvelle « La Ficelle », concurrençant ainsi le
narrateur. D’ailleurs les termes appartenant au champ lexical de
la narration foisonnent.
Le faux événement équilibrant : En effet, il n’y aura pas dans
ce nouveau retour à une situation d’équilibre : l’innocence de
Maître Hauchecorne ne sera jamais prouvée ; les gens ne
croiront pas le pauvre paysan. Ce soi-disant événement
équilibrant, qui aurait pu ramener à la situation initiale, donne
lieu à un rebondissement. L’histoire repart au moment même où
elle semble finir.
Situation finale : L’histoire prend fin avec la mort de Maître
Hauchecorne. Cette fin tragique, qui ne correspond pas à un
retour à l’état d’équilibre initial, dénote le pessimisme de
l’auteur. La cruauté de la société. Sur le plan esthétique, c’est
une fin inattendue, imprévisible qui caractérise l’écriture de la
nouvelle. C’est ce qu’on appelle une chute.

Résumé de La Ficelle
Un paysan normand, Maître Hauchecorne allait au marché de
Goderville. Chemin faisant, il ramassa un bout de ficelle, devant
les regards de son ancien ennemi, Maître Malandain, bourrelier
de son état. Pendant que Maître Hauchecome déjeunait dans
l’auberge de Jourdain, le crieur public annonça. En roulant son
tambour, que maître Houlbrèque avait perdu son portefeuille.
Un gendarme le pria de le suivre à la mairie. Le maire l’accusa
d’avoir ramassé le portefeuille perdu en prenant à témoin
Maître Malandain. Ce dernier soutint sur un ton péremptoire
que son ancien ennemi était coupable. Ce dernier, qui en fut
indigné, nia en jurant. La nouvelle se répandit comme une
traînée de poudre. Alors, les gens se mirent à taquiner le
pauvre paysan et à se moquer de lui. Ils refusaient d’admettre
son innocence et le traitaient de malin. Or. Un valet rapporta le
portefeuille qu’il avait trouvé. Maître Hauchecorne s’en réjouit et
se met en devoir de raconter à tous les passants son innocence
qui éclata au grand jour. Mais les gens refusaient de le croire :
ils l’accusaient d’être de mèche avec le valet qui avait rapporté
le porte-monnaie. Obsédé par cette histoire et profondément
blessé dans son amour-propre, le pauvre paysan mourut en
répétant qu’il était innocent.
Guy de Maupassant est un écrivain et auteur français né le 5
août décédé le 6 juillet 1893 à Paris. Œuvres principales :
Contes de la Bécasse (1883), Bel-Ami (1885), Le Horla (1887),
Pierre et Jean (1888), ...
Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s’en venaient vers le bourg ;
car c’était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque
mouvement de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la
charrue qui fait en même temps monter l’épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés
qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles
de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets
d’un petit dessin de fil blanc, gonflé ée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à
s’envoler, d’où sortaient une tête, deux bras et deux pieds. Les uns tiraient au bout d’une corde une
vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l’animal, lui fouettaient les reins d’une branche encore
garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d’où sortaient des
têtes de poulets par-ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d’un pas plus court et plus vif
que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épinglé sur leur
poitrine plate, la tête enveloppée d’un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d’un bonnet.
Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d’un bidet, secouant étrangement deux hommes assis
côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs
cahots. Sur la place de Goderville, c’était une foule, une cohue d’humains et de bêtes mélangés. Les
cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes
émergeaient à la surface de l’assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une
clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé par la robuste poitrine d’un
campagnard en gaieté, ou le long meuglement d’une vache attachée au mur d’une maison. Tout cela
sentait l’étable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine
et bestiale, particulière aux gens des champs. Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d’arriver à
Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de fi celle. Maître
Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il
se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince,
et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le
bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d’un licol, autrefois, et ils
étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d’une sorte de honte
d’être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de fi celle. Il cacha brusquement sa
trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit t semblant de chercher encore
par terre quelque chose qu’il ne trouvait point, et il s’en alla vers le marché, la tête en avant, courbé
en deux par ses douleurs. Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les
interminables marchandages. 3 Les paysans tâtaient les vaches, s’en allaient, revenaient, perplexes,
toujours dans la crainte d’être mis dedans, n’osant jamais se décider, épiant l’œil du vendeur,
cherchant sans fin à découvrir la ruse de l’homme et le défaut de la bête. Les femmes, ayant posé à
leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les
pattes, l’œil effaré, la crête écarlate. Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l’air
sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui
s’éloignait lentement : — C’est dit, maît’ Anthime. J’vous l’donne. Puis, peu à peu, la place se
dépeupla, et l’Angelus sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les
auberges. Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine
de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets, chars à bancs, tilburys, carrioles innommables,
jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le
nez par terre et le derrière en l’air. Tout contre les dîneurs attablés, l’immense cheminée, pleine de fl
amme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. Trois broches tournaient,
chargées de poulets, de pigeons et de gigots ; et une délectable odeur de viande rôtie et de jus
ruisselant sur la peau rissolée, s’envolait de l’âtre, allumait les gaietés, mouillait les bouches. Toute
l’aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît’ Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin qui
avait des écus. Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses
affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les
verts, mais un peu mucre pour les blés. Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la
maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux
fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main. Après qu’il eut terminé son roulement, le
crieur public lança d’une voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps : — Il est fait assavoir
aux habitants de Goderville, et en général à toutes — les personnes présentes au marché, qu’il a été
perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre — neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir
noir, contenant cinq cents francs et des papiers d’affaires. On est prié de le rapporter — à la mairie,
incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs de
récompense. Puis l’homme s’en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de
l’instrument et la voix affaiblie du crieur. Alors on se mit à parler de cet événement, en énumérant
les chances qu’avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille. Et le
repas s’acheva. On fi nissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil. Il demanda :
— Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici ? Maître Hauchecorne, assis à l’autre bout de la table,
répondit : — Me v’là. Et le brigadier reprit : — Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la
complaisance de m’accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler. 4 Le paysan, surpris,
inquiet, avala d’un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers
pas après chaque repos étaient particulièrement diffi ciles, il se mit en route en répétant : — Me v’là,
me v’là. Et il suivit le brigadier. Le maire l’attendait, assis dans un fauteuil. C’était le notaire de
l’endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses. — Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce
matin, ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de
Manneville. Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur
lui, sans qu’il comprît pourquoi. — Mé, mé, l’ai ramassé çu portefeuille ? — Oui, vous-même. —
Parole d’honneur, je n’en ai seulement point eu connaissance. — On vous a vu. — On m’a vu, mé ?
Qui ça qui m’a vu ? — M. Malandain, le bourrelier. Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de
colère : — Ah ! i m’a vu, çu manant ! I m’a vu ramasser c’te fi celle-là, tenez, m’sieu le maire. Et,
fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde. Mais le maire, incrédule, remuait la
tête. — Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme
digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille. Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour
attester son honneur, répétant : — C’est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m’sieu le
maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l’répète. Le maire reprit : — Après avoir ramassé l’objet,
vous avez même encore cherché longtemps dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s’en était
pas échappée. Le bonhomme suffoquait d’indignation et de peur. — Si on peut dire ! … si on peut
dire… des menteries comme ça pour dénaturer un honnête homme ! Si on peut dire ! … Il eut beau
protester, on ne le crut pas. Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affi
rmation. Ils s’injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauchecorne. On ne
trouva rien sur lui. Enfin n, le maire, fort perplexe, le renvoya, en le prévenant qu’il allait aviser le
parquet et demander des ordres. La nouvelle s’était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut
entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où n’entrait aucune indignation.
Et il se mit à raconter l’histoire de la fi celle. On ne le crut pas. On riait. Il allait, arrêté par tous,
arrêtant ses connaissances, recommençant sans fin son récit et ses protestations, montrant ses
poches retournées, pour prouver qu’il n’avait rien. On lui disait : — Vieux malin, va ! Et il se fâchait,
s’exaspérant, enfi évré, désolé de n’être pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son
histoire. 5 La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins à qui il montra la place où il
avait ramassé le bout de corde ; et tout le long du chemin il parla de son aventure. Le soir, il fit t une
tournée dans le village de Bréauté, afin n de la dire à tout le monde. Il ne rencontra que des
incrédules. Il en fut malade toute la nuit. Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Marius
Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymonville, rendait le portefeuille et son
contenu à maître Houlbrèque, de Manneville. Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l’objet
sur la route ; mais, ne sachant pas lire, il l’avait rapporté à la maison et donné à son patron. La
nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée
et commença à narrer son histoire complétée du dénouement. Il triomphait. — Ç’qui m’faisait deuil,
disait-il, c’est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c’est la menterie. Y a rien qui vous nuit
comme d’être en réprobation pour une menterie. Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait
sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l’église le
dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant, il était tranquille, et
pourtant quelque chose le gênait sans qu’il sût au juste ce que c’était. On avait l’air de plaisanter en
l’écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos. Le mardi
de l’autre semaine, il se rendit au marché de Goderville, uniquement poussé par le besoin de conter
son cas. Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. Pourquoi ? Il aborda un
fermier de criquetot, qui ne le laissa pas achever et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre,
lui cria par la fi gure : « gros malin, va ! » Puis lui tourna les talons. Maître Hauchecorne demeura
interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l’avait-on appelé « gros malin » ? Quand il fut assis à
table, dans l’auberge de Jourdain, il se remit à expliquer l’affaire. Un maquignon de Montivilliers lui
cria : — Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta fi celle ! Hauchecorne balbutia : — Puisqu’on
l’a retrouvé, çu portafeuille ! Mais l’autre reprit : — Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve, et y en a un
qui r’porte. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfi n. On
l’accusait d’avoir fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice. Il voulut protester.
Toute la table se mit à rire. Il ne put achever son dîner et s’en alla, au milieu des moqueries. Il rentra
chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par la confusion, d’autant plus atterré qu’il était
capable, avec sa fi nauderie de Normand, de faire ce dont on l’accusait, et même de s’en vanter
comme d’un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa
malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l’injustice du soupçon. Alors il recommença à
conter l’aventure, en allongeant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles,
des protestations plus énergiques, des serments plus solennels qu’il imaginait, qu’il préparait dans
ses heures de solitude, l’esprit uniquement occupé de l’histoire 6 de la fi celle. On le croyait d’autant
moins que sa défense était plus compliquée et son argumentation plus subtile. — Ça, c’est des
raisons d’menteux, disait-on derrière son dos. Il le sentait, se rongeait les sangs, s’épuisait en efforts
inutiles. Il dépérissait à vue d’œil. Les plaisants maintenant lui faisaient conter « la Ficelle » pour
s’amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond,
s’affaiblissait. Vers la fin de décembre, il s’alita. Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans
le délire de l’agonie, il attestait son innocence, répétant : — Une ‘tite fi celle… une ‘tite fi celle… t’nez,
la voilà, m’sieu le maire.

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