FRANCOPHONIE
1 PRÉSENTATION
francophonie, ensemble des États et des populations dont le français est langue maternelle,
véhiculaire ou officielle.
Inventé par le géographe Onésime Reclus en 1880, pour désigner un ensemble linguistique
alors en expansion, le terme de francophonie est réapparu au début des années 1960, lorsque a
pris corps le projet de fonder sur l’usage commun de la langue française une communauté
politique.
2 LES FRONTIÈRES MOUVANTES DE LA FRANCOPHONIE
Du seul point de vue linguistique, l’ensemble francophone apparaît disparate et ses contours
ne sont pas aisés à définir. En effet, si le français est parlé par plus de 200 millions de
personnes dans le monde, le nombre de locuteurs l’utilisant quotidiennement se réduit à
environ 110 millions. Le poids de la francophonie varie tout autant selon qu’on mesure son
audience au nombre de pays utilisant le français comme langue officielle — une trentaine
d’États, ce qui le place au deuxième rang mondial derrière l’anglais, mais devant l’espagnol
— ou que l’on rapporte le nombre de locuteurs à la population mondiale : la langue française
demeure certes une des grandes langues du monde, mais elle n’est parlée que par 2,2 p. 100
de la population mondiale, contre 17,3 p. 100 pour le mandarin ou 8,4 p. 100 pour l’anglais.
La situation linguistique même diffère d’un pays francophone à l’autre. Tandis que le
monolinguisme prévaut en France, le français doit ailleurs composer avec une ou plusieurs
langues nationales. Langue maternelle pour les Français, les Suisses, les Belges, les
Luxembourgeois et les Canadiens francophones, ce n’est en revanche qu’une langue de
l’administration, du pouvoir et des élites, maîtrisée par guère plus de 5 p. 100 de la
population, dans la quinzaine de pays d’Afrique francophone qui l’ont érigée en langue
officielle. Entre ces deux extrêmes, le paysage francophone est plus nuancé dans la zone
caraïbe ou dans les îles de l’océan Indien (Réunion, Maurice, Seychelles, Madagascar) où le
français participe à l’inventivité de la langue créole, la langue du quotidien, et demeure
d’usage courant comme langue de communication ; au Maghreb, où malgré l’arabisation, il
demeure la langue des élites modernes et d’une fraction non négligeable de la population ; au
Liban, où la moitié de la population le parle malgré la progression de l’anglais venu
concurrencer le vieux bilinguisme arabe-français. La chute des régimes communistes et
l’ouverture des frontières ont, par ailleurs, révélé la persistance, voire la vitalité, de groupes
francophones dans les pays d’Europe de l’Est (Roumanie, Pologne, Bulgarie, Albanie,
Macédoine) et dans la péninsule indochinoise (Viêt Nam, Laos et Cambodge).
Une partie de ces pays ont rejoint — ou souhaitent rejoindre — la francophonie
institutionnelle, dont les frontières ne recoupent pas nécessairement celles de la francophonie
linguistique : tandis que l’Égypte en est membre et qu’Israël s’en est rapproché, la
communauté des pays « ayant le français en partage » ne compte dans ses rangs ni la Suisse ni
l’Algérie.
3 HISTOIRE DE LA FRANCOPHONIE
Concept récent, la francophonie rend compte d’une double réalité historique : l’expansion du
français liée à la constitution d’un empire colonial à partir de la fin du xixe siècle, puis la
nécessité, avec la décolonisation, de repenser les liens entre l’ancienne métropole et ses
colonies désormais émancipées, tout en résistant à la diffusion de l’anglais et du modèle
anglo-saxon.
Au cours des siècles précédents, le français a déjà connu des phases d’expansion et de recul.
Langue des élites politiques et culturelles européennes aux xiie et xiiie siècles, après le latin,
et même langue officielle de l’Angleterre, concurrencé durant la Renaissance par l’italien, le
français est, au siècle des Lumières, la langue des cours et, jusqu’à début du xxe siècle, celle
de la diplomatie, statut qu’elle perd avec le traité de Versailles (1919). La réalité de son déclin
est alors partiellement masquée par l’extension géographique de l’Empire colonial français.
Lorsqu’en 1962, la revue Esprit redonne vie au terme de francophonie, c’est pour célébrer la
vitalité d’une langue qui s’enrichit des apports de cultures diverses réunies au sein d’un
ensemble alors en quête d’identité et de structures, après l’échec de la Communauté française
telle qu’elle avait été promue par le général de Gaulle. Des dirigeants tels que le Tunisien
Habib Bourguiba, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Cambodgien Norodom Sihanouk
ou le Nigérien Hamani Diori expriment le souhait de voir naître une nouvelle communauté
politique, s’inspirant du Commonwealth formé par les pays de l’ancien Empire britannique et
capable de faire poids égal avec celui-ci. Mais faute d’une possible parité entre partenaires,
l’organisation institutionnelle de la francophonie bute pendant longtemps sur les accusations
de « néocolonialisme » qu’un tel projet suscite. La francophonie n’en cristallise pas moins les
aspirations des uns à redéfinir les rapports entre Nord et Sud, des autres à défendre une
identité culturelle et politique perçue comme menacée. Les balbutiements de la francophonie
institutionnelle coïncident ainsi avec l’arrivée au pouvoir au Québec du Parti libéral ; la
langue devient un véritable enjeu dans le débat sur l’autonomie de la province francophone.
Les premières structures internationales concernent le domaine éducatif : la Conférence des
ministres de l’Éducation des pays ayant en commun l’usage du français (Confemen) voit le
jour en 1960, et l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française
(Aupelf) en 1961.
Un pas décisif est franchi avec la création, en 1970, de l’Agence de coopération culturelle et
technique (Acct), première organisation intergouvernementale. En 1986, la réunion à
Versailles du premier sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant en
commun l’usage du français marque une nouvelle avancée de la francophonie politique.
4 INSTITUTIONS DE LA FRANCOPHONIE
Rassemblant 51 pays — et 4 États observateurs en 2000 —, la communauté des États « ayant
le français en partage » forme aujourd’hui l’ensemble linguistique le mieux structuré. Depuis
la réorganisation de 1991, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) — cette
appellation est adoptée en 1998 — s’est dotée d’un Conseil permanent, constitué de 15
représentants personnels des chefs d’État et de gouvernement, qui assure la préparation et le
suivi des sommets, lesquels se réunissent tous les deux ans pour définir les orientations de la
francophonie. Une conférence ministérielle, réunissant annuellement les ministres des
Affaires étrangères ou de la Francophonie, veille par ailleurs à l’exécution des décisions des
sommets.
Depuis 1997, un secrétaire général, élu pour quatre ans par les chefs d’État et de
gouvernement, assure la présidence exécutive du Conseil permanent et dirige l’Agence
intergouvernementale de la francophonie (AIF), « opérateur » principal de la francophonie.
Les autres « opérateurs » sont l’Assemblée parlementaire de la francophonie (APF) qui émet
des avis auprès du Conseil permanent et œuvre dans le domaine de la coopération
interparlementaire ; l’Association internationale des maires et responsables des capitales et
métropoles partiellement ou entièrement francophones (AIMF) qui rassemble une centaine de
villes dans le monde et favorise une coopération dans tous les domaines de l’activité
municipale ; l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), qui fédère plus de 430
établissements de 45 pays et 350 départements d’études françaises et filières francophones ; et
TV5, télévision internationale francophone diffusée dans plus de 100 pays.
À travers ces institutions, l’organisation francophone mène une politique de coopération
multilatérale très active dans le domaine de l’éducation, de la recherche et de la culture : de
l’alphabétisation à la création de chaînes télévisées francophones, de la mise en réseau de
l’information scientifique et technique au financement de projets favorisant le développement
de sites francophones sur Internet. Cette coopération s’étend aussi au domaine de l’économie,
avec par exemple la mise en place d’un centre d’information économique de la francophonie.
Enfin, les missions de l’Agence internationale de la francophonie se sont progressivement
étendues à la prévention des conflits dans l’espace francophone et à la promotion de la
démocratie et des droits de l’homme.
À côté de ces institutions intergouvernementales, des institutions nationales contribuent à la
diffusion et à la défense de la langue française. Mentionnons notamment l’Alliance française,
institution pionnière créée en 1883 et présente dans le monde entier, dont les programmes
permettent de faire mieux connaître la culture et la langue françaises à l’étranger. Le Haut
Conseil de la francophonie, créé en 1986 et rattaché à la présidence française, a pour mission
de « préciser le rôle de la francophonie et de la langue française dans le monde moderne », ce
qu’il fait notamment à travers des rapports annuels.
5 ENJEUX DE LA FRANCOPHONIE
Le projet francophone a dû, depuis ses origines, faire face à deux difficultés majeures, mises
en exergue par ses détracteurs, et dont la solution, encore partielle, conditionne l’avenir de la
francophonie.
D’une part, l’ambiguïté première liée au passé colonial n’a pas été totalement levée. Le
soupçon de néocolonialisme ressurgit lorsque la France (mais aussi le Canada) assigne à
l’organisation francophone la tâche de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme
parmi ses membres — sans aller toutefois jusqu’à accepter le principe de sanctions envers les
partenaires défaillants en la matière. Il est indiscutable que la francophonie a permis à la
France de maintenir son rang sur la scène mondiale et au sein des instances internationales.
Mais l’évolution récente témoigne d’une réévaluation réelle du rôle que peut jouer la
francophonie dans un cadre planétaire bouleversé par la mondialisation.
Ainsi a été créé à Alexandrie, en 1990, un institut universitaire de langue française de 3e
cycle, l’université Senghor, où sont enseignées des disciplines intéressant directement les pays
en développement (nutrition et santé, gestion de projets, institutions financières,
environnement). La volonté affichée de développer la concertation entre pays francophones
lors des négociations commerciales multilatérales s’inscrit dans la même perspective.
Rapprochant des pays des deux hémisphères, aux niveaux de développement contrastés,
l’organisation francophone peut faire entendre une voix originale dans la nécessaire
redéfinition des rapports Nord-Sud.
C’est l’un des atouts dont elle dispose pour déjouer les pronostics de ceux qui, la présentant
comme une citadelle assiégée face à la diffusion de l’anglo-américain, et du modèle politique,
économique et culturel qui lui est associé, lui prédisent un irréversible déclin. L’autre atout
réside, paradoxalement, dans l’« exception culturelle » dont elle est porteuse. Aux pays qui
souhaitent résister à l’uniformisation mondiale, la communauté francophone propose un
modèle attractif, en plus d’un réseau diplomatique alternatif. Car elle réaffirme
opportunément, contre le primat de l’économie, que l’usage commun d’une langue crée des
solidarités, fonde une identité forte étayée par des valeurs partagées : la démocratie et les
droits de l’homme, mais aussi la laïcité et la recherche d’un développement respectueux des
aspirations humaines et des fondements socioculturels des sociétés.
D’autre part, la francophonie s’efforce de consolider sa dimension — et sa visibilité —
politique. La création, en 1997, d’un secrétariat général, et le choix de l’ancien secrétaire
général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Boutros Boutros Ghali, comme secrétaire
général de la francophonie participe de cette démarche. Dans les années qui suivent,
l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) obtient le statut d’observateur à
l’Assemblée générale des Nations unies, auprès de l’Union européenne (UE) et de
l’Organisation de l’unité africaine (OUA), ainsi qu’à la Commission économique pour
l’Afrique de l’ONU. En octobre 2002, lors du sommet de la francophonie qui se tient à
Beyrouth (Liban), l’ancien président sénégalais Abdou Diouf succède à Boutros Boutros
Ghali.