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T6 Outlander

Le brûlot de la rébellion flambe : à Boston, des cadavres gisent dans les rues, et en Caroline du Nord, des cabanes s'embrasent dans la forêt. Une ombre plane au-dessus de Fraser's Ridge, communauté dans laquelle Claire et Jamie coulaient des jours heureux. Quand le gouverneur cherche une personnalité charismatique capable d'unir l'arrière-pays et d'apaiser les tensions entre Indiens et colons, tous les membres de la colonie en émoi voient en Jamie l'homme de la situation...

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T6 Outlander

Le brûlot de la rébellion flambe : à Boston, des cadavres gisent dans les rues, et en Caroline du Nord, des cabanes s'embrasent dans la forêt. Une ombre plane au-dessus de Fraser's Ridge, communauté dans laquelle Claire et Jamie coulaient des jours heureux. Quand le gouverneur cherche une personnalité charismatique capable d'unir l'arrière-pays et d'apaiser les tensions entre Indiens et colons, tous les membres de la colonie en émoi voient en Jamie l'homme de la situation...

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Présentation de l'éditeur

Le nouveau volet des aventures de Claire Beauchamp et de Jamie Fraser.


En 1772, à l'aube de la révolution américaine, le brûlot de la rébellion
flambe déjà : à Boston, des cadavres gisent dans les rues, et de nouveaux
foyers de sédition ne cessent de s'allumer ici et là à travers les colonies
d'Amérique. En Caroline du Nord, non loin de Fraser's Ridge où vivent
Jamie et sa famille, la situation est alarmante. Le gouverneur a d'ailleurs
demandé à Jamie, personnalité charismatique, de tenter d'apaiser les
tensions entre Indiens et colons.
Claire peine à faire taire son inquiétude. Venue du futur, elle sait que
l'histoire est en marche. Un pays indépendant, symbole d'espoir, verra le
jour, mais dans un sillon de sang et de larmes. Et surtout, elle sait que dans
quatre ans paraîtra dans la gazette locale un article annonçant la destruction
de Fraser's Ridge et le décès de ses occupants...

A BREATH OF SNOW AND ASHES


© Presses de la Cité (21 novembre 2013)
ISBN : 978-2764802748
La Neige et la Cendre
Le temps correspond à beaucoup de choses que les gens appellent Dieu.
Il préexiste à tout et n’a pas de fin. Il est tout-puissant, car personne ne
peut rien contre le temps, n’est-ce pas ? Pas plus les montagnes que les
armées.
En outre, le temps guérit tout, bien sûr. Donnez à n’importe quoi assez de
temps, et tout se réglera : la douleur sera absorbée, les souffrances seront
effacées, les pertes subsumées.
Poussière tu es, à la poussière tu retourneras. N’oublie pas, homme, que
tu n’es que poussière et que poussière tu redeviendras.
Et si le temps est apparenté à Dieu d’une manière ou d’une autre, alors
la mémoire est forcément le fait du diable.
PREMIÈRE PARTIE
Bruits de guerre
1. Une conversation interrompue

Le chien les repéra le premier. Dans l’obscurité, Ian Murray sentit sans la
voir la tête de Rollo, les oreilles dressées, se relever brusquement contre sa
cuisse. Il posa une main sur la nuque de l’animal, au poil tout hérissé, saisit
le manche de son couteau de son autre main et attendit, respirant lentement.
Écoutant la nuit.
La forêt demeurait silencieuse. Il restait plusieurs heures avant l’aube, et
l’air était aussi figé que dans une église, la brume s’élevant doucement du
sol, tel un voile d’encens. Il s’était allongé sur le tronc d’un tulipier géant,
préférant le chatouillis des cloportes à l’humidité de la terre. Il garda la
main sur son chien, aux aguets.
Rollo émettait un grognement sourd qu’Ian entendait à peine, mais qui se
traduisait par des vibrations dans son bras, mettant tous ses sens en alerte.
Cela ne l’avait pas réveillé (désormais, il dormait rarement pendant la nuit).
Il était resté étendu en silence, fixant la voûte céleste, absorbé par son
habituelle conversation avec Dieu. Le mouvement de Rollo avait dissipé sa
quiétude. Ian se redressa en position assise, balançant ses jambes de l’autre
côté du tronc à demi pourri, le cœur battant.
Sans cesser de grogner, la tête massive de Rollo tourna sur le côté,
suivant un mouvement invisible. C’était une nuit sans lune. Ian distinguait
les silhouettes vagues des arbres et les ombres mouvantes de la nuit, rien de
plus.
Puis il les entendit. Des pas. Assez éloignés mais qui se rapprochaient. Il
se leva et se glissa sans hâte dans les ténèbres sous un sapin baumier. Au
claquement de la langue de son maître, Roba cessa de gronder et le suivit,
aussi silencieux que son loup de père.
La cachette d’Ian dominait une piste empruntée par le gibier. Pourtant, les
hommes qui la suivaient n’étaient pas des chasseurs.
« Des Blancs. » Voilà qui était étrange, très étrange. Il ne les voyait pas,
mais n’en avait pas besoin. Leurs bruits étaient reconnaissables entre tous.
Les Indiens ne se déplaçaient pas en silence, et la plupart des Highlanders
parmi lesquels il vivait savaient marcher dans une forêt comme de
véritables fantômes. Là, il n’avait pas l’ombre d’un doute. Le métal : voilà
pourquoi. Il percevait un cliquetis de harnais, de boutons et de boucles… et
de canons de fusil.
« Tout un tas de Blancs. » Si proches qu’il distinguait presque leur odeur.
Il se pencha un peu en avant, fermant les yeux pour mieux humer un indice.
Ils portaient des fourrures, avec du sang séché dans les poils froids,
probablement le détail qui avait alerté Rollo. Mais ce ne pouvait pas être
des trappeurs… non, trop nombreux. Les trappeurs voyageaient seuls ou par
deux.
Des hommes pauvres… et sales. Ni trappeurs ni chasseurs. En cette
saison, ce n’était pas le gibier qui manquait, pourtant, ceux-ci sentaient la
faim. Et une sueur imprégnée par la piquette.
Ils étaient tout près à présent, à environ trois mètres de là où Ian se terrait.
Roba émit un faible grognement qu’Ian interrompit aussitôt en refermant sa
main sur la truffe du chien. De toute manière, les hommes faisaient trop de
bruit pour l’entendre. Il compta les pas au fur et à mesure que les individus
passaient devant lui, percevant les gamelles et les cartouchières qui
s’entrechoquaient, les gémissements dus aux pieds endoloris et les soupirs
de lassitude.

Ils étaient vingt-trois, plus un mulet… non, deux. Il entendait craquer le


cuir de leurs bâts, le souffle grincheux et laborieux des bêtes surchargées,
presque une plainte.
Les hommes ne les auraient jamais repérés, mais un caprice du vent porta
l’odeur de Rollo jusqu’aux mulets. Un braiment strident déchira la nuit, et
la forêt explosa devant lui dans un fracas de branchages et de cris d’effroi.
Ian courait déjà quand des tirs de pistolets retentirent derrière lui.
– À Dhia !
Quelque chose heurta son crâne, et il s’étala de tout son long. Était-il
mort ?
Non, Rollo poussait son museau inquiet et humide contre son oreille. Sa
tête bourdonnait comme une ruche, et des éclairs aveuglants remplissaient
ses yeux.
– Ruith !
Il remplit ses poumons d’air et repoussa le chien.
– Cours ! Fuis !
Rollo hésita, une plainte grave au fond de la gorge. Ian ne pouvait le voir,
mais sentait son corps massif prendre son élan, revenir, tourner sur lui –
même, indécis.
– Ruith !
Il parvint à se redresser à quatre pattes, implorant son chien qui, enfin,
obéit, détalant comme il avait été dressé à le faire.
Il n’avait plus le temps de fuir lui-même, quand bien même il serait
parvenu à se relever. Il retomba face contre terre, plongea les mains et les
pieds dans le tapis de feuilles et l’humus, et se tortilla frénétiquement pour
s’enfouir.
Un pied s’écrasa entre ses omoplates, mais le terreau humide étouffa le
cri qui s’échappa de son torse. Cela n’avait pas d’importance, ils faisaient
un tel vacarme ! Celui qui l’avait piétiné ne s’en était même pas rendu
compte. Il courait, pris de panique, le prenant sans doute pour un tronc
d’arbre pourri.
Les tirs cessèrent. Les cris continuèrent, mais il ne comprenait plus rien.
Il savait juste qu’il était étendu à plat ventre, une moiteur froide contre ses
joues et l’âcreté piquante des feuilles mortes dans ses narines… Comme s’il
était très saoul, la terre tournait avec lenteur autour de lui. Passée la
première douleur vive, il n’avait plus mal à la tête, mais ne semblait pas
capable de la redresser.
Il pensa vaguement que s’il mourait ici, personne n’en saurait rien. Ce
serait dur pour sa mère de ne jamais savoir ce qu’il était advenu de lui.
Les bruits s’estompèrent, devenant plus organisés. Quelqu’un continuait
de hurler, mais cela ressemblait à des ordres. Ils s’éloignaient. Il lui vint
brièvement à l’esprit qu’il pourrait crier. S’ils se rendaient compte qu’il
était Blanc, ils l’aideraient peut-être. Ou peut-être pas.
Il se tut. S’il était en train de mourir, il n’avait plus besoin d’aide. Dans le
cas contraire, il s’en sortirait tout seul.
« Après tout, c’est ce que j’avais demandé, non ? » pensa-t-il en reprenant
sa conversation interrompue avec Dieu, retrouvant la même quiétude que
plus tôt, allongé dans le creux du tulipier, les yeux fixés sur les profondeurs
des cieux. « Un signe, voilà ce que je voulais. Cela dit, je ne pensais pas
que Tu me l’enverrais si vite. »
2. La cabane du Hollandais

Mars 1773
Personne ne connaissait l’existence de la cabane jusqu’à ce que Kenny
Lindsay aperçoive les flammes, en montant vers le ruisseau.
– Sans la nuit qui tombait, j’aurais rien vu du tout, répéta-t-il pour la
sixième fois. De jour, j’aurais jamais deviné, jamais.
Il essuya son visage d’une main tremblante, incapable d’arracher son
regard de la ligne de cadavres gisant en lisière de la forêt.
– C’étaient les Sauvages, Mac Dubh ? Y sont pas scalpés, mais ch’sais
pas…
Jamie étendit le mouchoir souillé de suie sur le visage bleui d’une fillette,
cachant ses yeux exorbités.
– Non, aucun d’eux n’est mutilé. Tu n’as rien remarqué quand tu les as
sortis, n’est-ce pas ?
Lindsay fit non de la tête, fermant les paupières. Il frissonnait
convulsivement. Tard dans cet après-midi de printemps, l’air était frisquet,
mais tous les hommes étaient en nage.
– J’ai pas regardé.
Mes propres mains étaient glacées. Aussi insensibles que la peau
caoutchouteuse des corps que j’examinais. Leur mort remontait à plus d’un
jour. La rigidité cadavérique était passée, les laissant mous et froids, mais la
fraîcheur de l’altitude les avait préservés jusque-là des outrages de la
putréfaction.
J’avais du mal à respirer, l’air étant encore chargé de l’amertume de
l’incendie. Des volutes de vapeur s’élevaient encore ici et là des vestiges
calcinés de la minuscule cabane. Du coin de l’œil, j’aperçus Roger donner
un coup de pied dans un rondin de bois, puis se pencher pour ramasser
quelque chose en dessous.
Kenny avait frappé à notre porte bien avant l’aube, nous arrachant à nos
lits bien chauds. Nous étions venus en hâte, tout en sachant déjà qu’il était
trop tard. Certains des métayers des fermes de Fraser’s Ridge nous avaient
également accompagnés. Evan, le frère de Kenny, se tenait avec Fergus et
Ronnie Sinclair sous les arbres, échangeant des messes basses en gaélique.
Jamie s’accroupit à mes côtés, le visage inquiet.
– Tu sais ce qui les a tués, Sassenach ? Ceux, là-bas, sous les arbres ?
Il désigna du menton le cadavre devant nous, ajoutant :
– Au moins, je sais de quoi cette malheureuse est morte.
Le vent fit gonfler la jupe de la femme, dévoilant deux pieds fins dans
des sabots en bois. Ses mains étaient étendues le long de ses flancs. Elle
avait été grande, quoique pas autant que ma Brianna. Machinalement, je
regardai autour de moi, cherchant la chevelure flamboyante de ma fille que
j’aperçus entre des branches, de l’autre côté de la clairière.
J’avais retourné le tablier de la femme sur son torse et son visage. Ses
mains étaient rouges, les articulations, gonflées par le labeur, les paumes,
calleuses. Toutefois, à en juger par la fermeté de ses cuisses et sa taille fine,
elle ne pouvait pas avoir plus de trente ans, sans doute beaucoup moins.
Personne n’aurait pu dire si elle avait été jolie.
Je répondis à Jamie en faisant non de la tête.
– Je ne pense pas qu’elle soit morte à cause de l’incendie lui-même.
Regarde, ses jambes et ses pieds sont intacts. Elle a dû tomber dans l’âtre.
Sa chevelure s’est enflammée, et le feu s’est répandu aux épaules de sa
robe. Elle devait se tenir près d’un mur ou de la hotte en bois, si bien que
les flammes se sont propagées, et tout a pris feu.
Jamie hocha la tête sans quitter le cadavre des yeux.
– Oui, c’est logique. Mais les autres alors, Sassenach ? Ils sont un peu
roussis sur les bords, mais aucun n’est aussi brûlé qu’elle. En outre, ils
devaient être morts avant l’incendie, car aucun n’a cherché à s’enfuir de la
cabane. Une maladie mortelle, peut-être ?
– Je ne crois pas. Ils n’ont pas l’air… je ne sais pas. Laisse-moi les
examiner de nouveau.
Je m’approchai de la rangée de corps inertes dont tous les visages avaient
été recouverts, me penchant sur chacun d’eux pour regarder encore une fois
avec attention sous les linceuls improvisés. De nombreuses maladies
pouvaient tuer de manière fulgurante en ces jours sans antibiotiques, sans
aucun moyen d’administrer des solutions autrement que par voie buccale ou
rectale. Une simple diarrhée pouvait vous abattre en vingt-quatre heures.
J’avais déjà vu ce genre de cas assez souvent pour les reconnaître
rapidement. Comme tout médecin, et je l’avais été pendant plus de vingt
ans. Dans ce siècle, je voyais des maux que je n’avais jamais vus dans le
mien, des maladies parasitaires particulièrement affreuses rapportées des
Tropiques à cause de la traite des esclaves. Mais ce n’était pas un parasite
qui avait emporté ces pauvres hères. À ma connaissance, aucune maladie ne
laissait de telles traces sur ses victimes.
Tous les corps, la femme brûlée, une autre beaucoup plus âgée et trois
enfants, avaient été trouvés à l’intérieur de la cabane en feu. Kenny les en
avait extirpés juste avant que le toit ne s’effondre, puis avait couru chercher
de l’aide. Tous morts avant que le feu ne prenne ; donc, tous en même
temps, car l’incendie s’était sûrement déclaré peu après que la femme la
plus jeune fut tombée dans l’âtre.
On avait déposé les victimes en rang ordonné sous les branches d’une
épinette rouge géante, pendant que les hommes creusaient une tombe à côté.
Brianna se tenait devant la plus jeune des filles, la tête baissée. Je vins
m’accroupir près du petit corps, et elle s’agenouilla près de moi, me
demandant avec douceur :
– C’était quoi ? Du poison ?
Je l’observai, étonnée.
– Je crois. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Elle indiqua le teint bleuté de la fillette. Elle avait tenté de lui fermer les
yeux, mais ils saillaient trop sous les paupières, lui donnant une expression
d’horreur. Un rictus d’agonie déformait les traits enfantins, et des traces de
vomi recouvraient la commissure de ses lèvres.
– Mon manuel de scoutisme, répondit Brianna.
Elle releva la tête en direction des hommes, mais aucun d’eux n’était
suffisamment proche pour l’avoir entendue. Elle pinça les lèvres et détourna
les yeux en citant :
– « Ne jamais manger un champignon inconnu. Il en existe de
nombreuses variétés vénéneuses, et seul un expert saura les distinguer les
unes des autres. » Roger a trouvé ceci qui poussait en cercle près de ce
rondin, là-bas.
Elle me montra sa main ouverte.
Des chapeaux humides et charnus, d’un brun clair parsemé de taches
verruqueuses blanchâtres, des lamelles écartées et de fines tiges, si pâles
qu’elles en étaient presque phosphorescentes dans l’ombre des épinettes.
Leur aspect sympathique et terreux masquait leur nature mortelle.
– Des amanites panthères, murmurai-je.
J’en saisis une avec délicatesse. Agaricus pantherinus, du moins c’était le
nom qu’on leur donnerait plus tard, le jour où quelqu’un déciderait de les
nommer scientifiquement. Pantherinus parce qu’elles tuaient rapidement,
comme un félin qui bondit sur sa proie.
Je pouvais voir la chair de poule sur le bras de Brianna, soulevant le fin
duvet roux doré. Elle inclina sa main et laissa tomber le reste des
champignons mortels sur le sol. Elle s’essuya sur sa jupe avec un bref
frisson.
– Qui serait assez sot pour manger des amanites ?
– Des gens qui ne savaient pas. Qui avaient faim, peut-être.
Je saisis la main molle de la fillette et suivis le contour frêle des os de son
avant-bras. Son ventre était gonflé, soit par la malnutrition, soit du fait des
modifications apportées par la mort, mais ses clavicules saillaient comme
des lames de faucille. Tous les corps étaient minces, mais pas au point
d’être décharnés.
Je relevai les yeux vers les ombres bleutées de la montagne au-dessus de
la cabane. Il était encore trop tôt dans la saison pour ramasser du fourrage,
mais la nourriture était abondante en forêt… pour ceux qui savaient la
reconnaître.
Jamie vint s’agenouiller près de moi, posant doucement sa main large
contre mon dos. Elle était froide, mais une ligne de sueur coulait le long de
son cou. Ses épais cheveux auburn étaient sombres sur les tempes.
– La fosse est prête.
Il parlait à voix basse, comme s’il craignait d’effrayer l’enfant. D’un
signe de tête, il indiqua les champignons épars sur le sol.
– C’est ça qui l’a tuée ?
– Je crois, oui. Et les autres aussi. Tu as fait le tour des lieux ? Personne
ne les connaît ?
Il fit non de la tête.
– Ce ne sont pas des Anglais, regarde leurs vêtements. S’ils étaient
allemands, ils se seraient sûrement installés à Salem. Avec leur esprit de
clan, ils ne se seraient pas isolés dans leur coin. Ce sont peut-être des
Hollandais.
Il me montra les sabots en bois sculpté de la vieille femme, craquelés et
tachés par l’usage.
– Aucun livre ni papier n’a subsisté, quand bien même il y en aurait eu.
Rien qui puisse nous indiquer leur nom. Mais…
– Ils n’étaient pas là depuis longtemps.
La voix grave et éraillée me fit redresser la tête. Roger nous avait
rejoints. Il s’accroupit près de Brianna, indiquant du menton les ruines
fumantes de la cabane. On avait ensemencé un potager, mais les rares
plantes visibles n’étaient que des pousses, des feuilles tendres rendues
molles et noirâtres par les gels de printemps. Il n’y avait aucune étable,
aucun signe de bétail, de mule ni de cochon.
– Des nouveaux immigrants, conclut Roger. Pas des ouvriers en servage.
C’était une famille. Ils n’étaient pas non plus habitués au travail en plein air.
La femme a des ampoules plein les mains et des cicatrices toutes fraîches.
Sans s’en rendre compte, il frotta sa propre main contre la toile épaisse de
son pantalon. Ses paumes étaient désormais aussi calleuses que celles de
Jamie, mais, autrefois, elles avaient été celles, lisses et tendres, d’un
universitaire. Il n’avait pas oublié ses douleurs du début.
– Je me demande s’ils ont laissé des gens derrière eux, en Europe,
murmura Brianna.
Elle lissa en arrière les cheveux blonds de la fillette, lui dégageant le
front, puis reposa le fichu sur son visage. Elle déglutit avec peine.
– Ils ne sauront jamais ce qui leur est arrivé.
Jamie se releva.
– Non. On dit que Dieu protège les fous, mais je suppose que même le
Tout-Puissant perd patience de temps en temps.
Il se détourna, faisant un signe à Lindsay et Sinclair, puis ordonna au
premier :
– Cherche l’homme.
Toutes les têtes se tournèrent vers lui.
– L’homme ? demanda Roger.
Puis il jeta un bref coup d’œil vers les restes de la cabane et comprit.
– Ah oui, celui qui a construit la maison pour elles ?
– Les femmes ont pu se débrouiller seules, déclara Brianna.
Roger se tourna vers sa femme avec un petit sourire au coin des lèvres.
– Toi, tu aurais pu, oui.
Brianna n’avait pas hérité que du tempérament de son père. Elle mesurait
un mètre quatre-vingts pieds nus, et possédait des muscles tout en longueur.
– Elles auraient peut-être pu, mais elles ne l’ont pas fait, trancha Jamie.
Il indiqua la carcasse carbonisée de la cabane, où quelques meubles
dessinaient encore des masses fragiles. Tandis que je suivais son regard, le
vent du soir s’infiltra dans la ruine, et un tabouret s’effondra sans un bruit
en un amas de cendres. Un nuage de suie et de poussière de charbon s’étala,
tel un spectre sur le sol.
– Que veux-tu dire ?
Je me relevai à mon tour et m’approchai de lui, observant l’intérieur de la
maison. Il ne restait pratiquement plus rien, hormis le conduit de cheminée
et des fragments de murs, les rondins qui les avaient constitués étant épars
sur le sol comme un jeu de jonchets.
– Il n’y a aucun métal, expliqua-t-il.
Dans l’âtre noirci, on apercevait les restes d’un chaudron fendu en deux
par la chaleur, son contenu vaporisé.
– Aucune casserole à part ça, et c’est trop lourd pour être trimballé. Pas
d’outils. Pas de couteau, pas même une hache… et tu peux voir que celui
qui a bâti cette maison en avait une.
En effet, les rondins étaient bruts, mais leurs encoches et leurs extrémités
portaient clairement des traces de coups de hache.
Fronçant les sourcils, Roger ramassa une branche de pin et se mit à
fouiller dans les décombres pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’outils.
Kenny Lindsay et Sinclair ne s’étaient pas donné cette peine. Jamie leur
avait ordonné de rechercher un homme, et ils s’étaient exécutés aussitôt,
disparaissant dans la forêt, en compagnie de Fergus. Evan Lindsay, son
frère Murdo et les McGillivray se mirent à la recherche de pierres pour
ériger un cairn.
Ses yeux passant de son père à la rangée de cadavres, Brianna me
murmura :
– S’il y a eu un homme, il les aurait abandonnés ? La femme a peut-être
pensé qu’ils ne pourraient jamais survivre seuls ?
Prenant ainsi sa propre vie et celle de ses enfants, leur épargnant une mort
lente causée par le froid et la faim ?
– Il les aurait abandonnés en emportant tous les outils ? Mon Dieu,
j’espère que non !
Je me signai, même si j’en doutais.
– Elle serait partie à la recherche d’aide, tu ne crois pas ? Même avec les
enfants… Il ne reste presque plus de neige.
Seuls les cols les plus hauts étaient encore enneigés. Les sentiers et les
versants étaient détrempés et boueux, mais praticables depuis au moins un
mois.
Roger interrompit mes pensées.
– J’ai trouvé l’homme.
Il parlait très calmement, mais dut s’interrompre pour s’éclaircir la gorge.
– Là… juste là-bas.
En dépit de la pénombre grandissante, j’ai vu qu’il avait pâli. Ce n’était
pas étonnant : la forme recroquevillée qu’il venait de découvrir sous les
restes de bois calcinés d’un mur était horrible à voir. Réduite à un grand
morceau de charbon noir, les mains levées dans la position du boxeur
comme souvent les êtres calcinés. Il était même difficile de se rendre
compte qu’il s’agissait d’un homme. Pourtant, d’après ce que je pouvais en
voir, c’était le cas.
Un cri interrompit nos supputations quant à l’identité de ce nouveau
corps.
– On les a trouvés, milord !
Fergus nous faisait signe depuis l’orée du bois.
Deux autres hommes, cette fois. Étendus sur le sol dans le sous-bois, pas
côte à côte, mais non loin l’un de l’autre, à une brève distance de la cabane.
Tous les deux, apparemment, empoisonnés par les champignons.
Se tenant devant un des cadavres, Sinclair hocha la tête en répétant pour
la quatrième fois :
– Ça, ça ne peut pas être un Hollandais.
Fergus se gratta le nez du bout du crochet qui lui tenait lieu de main
gauche.
– Si, ça se pourrait… dit-il peu convaincu. Des Antilles, non ?
Un des corps était celui d’un Noir. L’autre était blanc, et tous deux
portaient des vêtements insignifiants en homespun élimé, chemises et
culottes. Pas de veste en dépit du froid. Tous deux pieds nus.
Jamie fit non de la tête, frottant par habitude sa main sur ses propres
culottes.
– Non, les Hollandais ont des esclaves sur Barbuda, c’est vrai… Mais ils
sont généralement mieux nourris que ces gens-là.
Il pointa le menton vers le rang silencieux des femmes et des enfants.
– Ils ne vivaient pas ici. En plus…
Je le vis baisser les yeux vers les pieds des morts.
Crasseux autour des chevilles et fortement calleux, les pieds étaient,
somme toute, propres. Les plantes du Noir – étaient d’un rose jaunâtre, sans
traces de boue ni de fragments de feuilles coincés entre les orteils. Une
chose était sûre : ces hommes n’avaient pas marché pieds nus sur le sol
boueux de la forêt.
Fergus, toujours pratique, demanda :
– Vous pensez que d’autres hommes, une fois leurs compagnons morts,
leur auraient volé leurs chaussures… et tout ce qu’ils pouvaient avoir de
valeur… avant de s’enfuir ?
– Oui, peut-être.
Jamie pinça les lèvres, son regard balayant la terre devant la cabane. Elle
était battue par les passages des humains, parsemée de mottes d’herbes
retournées et recouverte de cendres et de bois carbonisé. On aurait dit qu’un
troupeau d’hippopotames s’y était vautré.
– Dommage que Petit Ian ne soit pas là. Il n’y en a pas deux comme lui
pour déchiffrer des traces. Au moins, il aurait peut-être pu nous dire ce qui
s’est passé là-bas.
Il indiqua le bois où on avait retrouvé les hommes.
–… Combien ils étaient et dans quelle direction ils sont partis.
Jamie lui-même était un fin traqueur, mais, à présent, la lumière baissait
vite. Même dans la clairière où se dressaient les vestiges fumants de la
cabane, les ténèbres gagnaient du terrain, se répandant sous les arbres et
s’étalant telle une nappe d’huile sur la terre défoncée.
Il fixa l’horizon, où les lambeaux de nuages se paraient d’or et de rose,
tandis que le soleil se couchait derrière eux. Il secoua la tête.
– Enterrez-les, puis on s’en va.
Il nous restait à faire une autre découverte macabre. Seul parmi les
cadavres, l’homme calciné n’était mort ni empoisonné ni brûlé. Quand ils le
soulevèrent du tapis de cendres pour le transporter dans la fosse, un objet se
détacha du corps, tombant avec un bruit sourd sur le sol. Brianna le ramassa
et le frotta contre un coin de son tablier.
– Tiens, ce petit détail nous avait échappé.
C’était un couteau, du moins ce qu’il en restait. Son manche en bois avait
entièrement brûlé, et la chaleur avait déformé la lame.
Je m’armai de courage et m’avançai dans l’épaisse puanteur âcre de chair
et de peau brûlées. Je me penchai sur le cadavre, touchant son torse du bout
du doigt. Le feu détruit beaucoup de choses, mais épargne les détails les
plus étranges. La plaie triangulaire était très claire, nettement enfoncée dans
le creux entre ses côtes. J’essuyai mes mains moites sur mon tablier.
– Il a été poignardé.
Brianna me dévisageait.
– Ils l’ont tué. Puis sa femme… (Elle regarda la jeune femme étendue sur
le sol, le visage recouvert.)… elle a préparé un ragoût avec les
champignons. Ils en ont tous mangé, les enfants aussi.
La clairière était silencieuse, hormis les chants des oiseaux dans la
montagne. J’entendais les battements de mon cœur, soudain trop à l’étroit
dans ma poitrine. Une vengeance ? Ou simple désespoir ?
On déposa le Hollandais et sa famille dans leur tombe, les deux étrangers
dans une autre.
Le vent s’était nettement rafraîchi depuis le coucher du soleil. Le tablier
de la femme s’envola quand ils la soulevèrent. Devant une telle vision,
Sinclair poussa un cri d’effroi étranglé et manqua de la lâcher.
Elle n’avait plus ni visage ni cheveux. Sa taille fine se rétrécissait sur un
vestige carbonisé. La chair de sa tête s’étant complètement consumée, on
n’apercevait qu’un étrange crâne noir où des dents dessinaient un sourire
d’une insouciance déconcertante.
Ils la descendirent très vite dans la fosse peu profonde, étendirent ses
enfants à côté, puis nous laissèrent, Brianna et moi, construire un cairn, à
l’ancienne manière écossaise, pour – marquer l’emplacement de la tombe et
la protéger des bêtes sauvages. Pendant ce temps, ils creusaient une seconde
tombe plus rudimentaire pour les deux hommes aux pieds nus.
La tâche achevée, tous, blêmes et silencieux, se rassemblèrent autour des
deux monticules. Je vis Roger se rapprocher de Brianna et glisser un bras
protecteur autour de sa taille. Elle fut parcourue d’un frisson qui, je
devinais, n’avait rien à voir avec la fraîcheur de l’air. Leur fils, Jemmy, ne
devait avoir qu’un an d’écart avec la plus jeune des fillettes.
Kenny Lindsay enfonça son bonnet de laine jusqu’aux oreilles et
interrogea Jamie du regard.
– Tu veux bien dire un mot, Mac Dubh ?
Il faisait presque nuit, et personne n’avait envie de s’attarder. Nous
serions obligés de monter un camp, bien à l’écart de la puanteur de
l’incendie, ce qui ne serait pas une mince affaire dans le noir. Mais Kenny
avait raison : nous ne pouvions pas partir sans, au moins, une petite
cérémonie, un dernier adieu aux inconnus.
Jamie fit non de la tête.
– Il vaut mieux que ce soit Roger qui parle. S’ils étaient hollandais,
c’étaient probablement des protestants.
En dépit de la pénombre, je vis le coup d’œil de Brianna vers son père.
Certes, Roger était presbytérien, tout comme Tom Christie, un homme
beaucoup plus âgé dont le visage austère reflétait son opinion sur la
question. Mais personne n’était dupe, y compris Roger : cette histoire de
religion n’était qu’un prétexte.
Roger s’éclaircit la gorge, émettant un bruit de tissu qui se déchire. Ce
son toujours douloureux s’était à présent chargé de colère. Néanmoins, il ne
protesta pas et, fixant Jamie dans le blanc des yeux, il prit place à la tête de
la tombe.
J’avais cru qu’il se contenterait de réciter le Notre-Père, ou un des
psaumes les plus modérés. Mais d’autres paroles lui montèrent aux lèvres :
– « Voici, je crie à la violence, et nul ne répond ; j’implore justice, et
point de justice ! Il m’a fermé toute issue, et je ne puis passer ; Il a répandu
des ténèbres sur mes sentiers. »
Sa voix, autrefois si belle et si puissante, était désormais étranglée,
réduite au spectre râpeux de sa beauté envolée, mais la passion qu’il
exprimait avait encore assez de force pour que tous ceux qui l’écoutaient
baissent la tête, leur visage disparaissant dans l’ombre.
– « Il m’a dépouillé de ma gloire, Il a enlevé la couronne de ma tête. Il
m’a brisé de toutes parts, et je m’en vais ; Il a arraché mon espérance
comme un arbre. »
Son visage était fermé, mais son regard sombre s’arrêta un instant sur la
souche brûlée qui avait servi de billot à la famille de Hollandais.
– « Il a éloigné de moi mes frères, et mes amis se sont détournés. Je suis
abandonné de mes proches, je suis oublié de mes intimes. »
Les trois frères Lindsay échangèrent des regards, et tous se rapprochèrent
un peu plus les uns des autres pour se protéger du vent froid.
– « Ayez pitié, ayez pitié de moi, vous, mes amis ! » Sa voix se radoucit.
Nous l’entendions à peine par-dessus le soupir des arbres.
– « Car la main de Dieu m’a frappé. »
Brianna fit un geste spontané vers lui. Il se racla de nouveau la gorge
dans un bruit explosif et étira le cou. J’entraperçus la cicatrice laissée par la
corde qui l’avait mutilé.
– « Oh ! Je voudrais que mes paroles fussent écrites ! Qu’elles fussent
écrites dans un livre ! Je voudrais qu’avec un burin de fer et du plomb, elles
fussent pour toujours gravées dans le roc… »
Il regarda un à un chaque visage, le sien étant de marbre, puis il prit une
profonde inspiration pour continuer, sa voix se craquelant à chaque parole :
– « Car je sais que mon Rédempteur est vivant. Et qu’Il se lèvera le
dernier sur la terre. Quand ma peau sera détruite, Il se lèvera… »
Brianna frissonna et détourna le regard.
–… « Quand je n’aurai plus de chair, je verrai Dieu. Je le verrai, et Il me
sera favorable ; mes yeux le verront, et non ceux d’un autre. »
Il marqua une pause, et un bref soupir collectif se fit entendre, chacun
laissant échapper le souffle qu’il retenait. Mais il n’avait pas tout à fait fini.
Sans s’en rendre compte, il avait saisi la main de Brianna et la tenait
fermement. Il prononça les derniers mots presque en lui-même, comme s’il
avait oublié son auditoire :
– « Craignez pour vous le glaive : car la colère amène les châtiments par
le glaive. Et sachez que vous serez jugés. » Je tremblais, et la main de Jamie
s’enroula autour de la mienne, froide mais forte. Il baissa les yeux vers moi
et je croisai son regard. Je savais à quoi il pensait.
Tout comme moi, il pensait non pas au présent mais au futur. À un petit
encart qui paraîtrait dans trois ans dans la Wilmington Gazette datée du 13
février 1776 :
« Nous avons la douleur de vous annoncer la mort de James MacKenzie
Fraser et de son épouse, Claire Fraser, dans l’incendie qui a détruit leur
maison dans la colonie de Fraser’s Ridge, la nuit du 21 janvier dernier.
M. Fraser, neveu de feu Hector Cameron de la plantation de River Run,
était né à Broch Tuarach en Écosse. Il était très connu dans toute la colonie
et profondément respecté. Il ne laisse aucune descendance. »
Jusque-là, il nous avait été facile de ne pas trop y réfléchir. C’était si loin
dans le futur et, après tout, celui-ci n’était pas immuable – nous étions
prévenus et prémunis, non ?
Me tournant vers le cairn, je frissonnai encore. Je me rapprochai de Jamie
et posai mon autre main sur son bras. Il couvrit mes doigts des siens et les
serra pour me rassurer. « Non, me disait-il tacitement. Non, je ferai en sorte
que cela n’arrive pas. »
Pourtant, alors que nous quittions cette morne clairière, je ne pouvais me
débarrasser d’une image en particulier. Pas celle de la cabane brûlée, des
corps pitoyables, du pathétique potager stérile. Celle qui me hantait, je
l’avais vue des années plus tôt : une stèle parmi les ruines du prieuré
Beauly, dans les hauteurs des Highlands écossaises.
C’était la tombe d’une noble dame, son nom surmonté par un crâne
grimaçant sculpté dans la pierre, assez semblable à celui sous le tablier de la
Hollandaise. Sous le crâne se trouvait sa devise : Hodie mihi cras tibi sic
transit gloria mundi. « Mon tour aujourd’hui, le tien demain. Ainsi passe la
gloire de ce monde. »
3. Garde tes amis auprès de toi

Nous parvînmes à Fraser’s Ridge le lendemain juste avant le coucher du


soleil, pour découvrir qu’un visiteur nous attendait. Le major Donald
MacDonald, anciennement de l’armée de Sa Majesté, et plus récemment
membre de la cavalerie légère, garde personnelle du gouverneur Tryon, était
assis sur le perron, mon chat sur les genoux et un pichet de bière à ses
pieds. En me voyant approcher, il lança joyeusement :
– Madame Fraser ! À votre service, madame.
Il voulut se lever et laissa échapper un cri étouffé. N’appréciant pas de
perdre son nid douillet, Adso venait de lui enfoncer ses griffes dans la
cuisse.
– Je vous en prie, major, restez assis.
Il s’exécuta avec une grimace, mais, grand seigneur, se retint d’envoyer
Adso valser dans les buissons. Je le rejoignis et m’assis à ses côtés avec un
soupir de soulagement.
– Mon mari s’occupe des chevaux et nous rejoindra dans un instant. Je
vois qu’on vous a bien accueilli ?
J’indiquai le pichet de bière, qu’il tendit aussitôt vers moi avec galanterie,
essuyant le collet avec sa manche.
– Oh oui, madame. Mme Bug a veillé sur mon bien-être avec le plus grand
soin.
Par politesse, j’acceptai la bière qui, en vérité, descendit toute seule.
Jamie avait eu hâte de rentrer, et nous étions en selle depuis l’aube, n’ayant
fait qu’une brève halte vers midi pour nous rafraîchir.
Me voyant soupirer d’aise les yeux mi-clos après avoir bu, le major
déclara en souriant :
– Cette bière est excellente, n’est-ce pas ? Vous la brassez vous-même ?
Je pris une nouvelle gorgée avant de lui rendre le pichet, puis répondis :
– Non, c’est celle de Lizzie. Lizzie Wemyss.
– Ah oui, votre servante, bien sûr. Vous pouvez lui faire mes
compliments.
– Vous ne l’avez pas vue ?
Étonnée, je jetai un œil vers la porte ouverte derrière lui. À cette heure-ci,
j’aurais pensé que Lizzie se trouvait dans la cuisine, préparant le dîner, mais
elle serait sûrement sortie en nous entendant arriver. Je remarquai soudain
qu’aucune odeur de nourriture n’en sortait non plus. Bien sûr, elle ne
pouvait pas deviner à quelle heure nous reviendrions, mais…
– Mmm… non. Elle est…
Le major plissa le front, essayant de se souvenir. Je me demandai
jusqu’où on avait rempli le pichet avant de le lui offrir. Il ne restait plus que
deux doigts de bière à l’intérieur.
– Ah oui ! Elle est allée chez les McGillivray avec son père. C’est ce que
Mme Bug m’a annoncé. Elle est partie rendre visite à son promis, il me
semble ?
– Oui, en effet, elle est fiancée à Manfred McGillivray. Mais Mme Bug…
Il fit un signe vers le petit abri plus haut sur la colline.
–… est au germoir. Une histoire de fromage, c’est ce qu’elle m’a dit, je
pense. On m’a proposé gracieusement une omelette pour mon dîner.
– Ah.
Je me détendis encore un peu, la poussière du voyage retombant à mesure
que la bière faisait son effet. Quel bonheur d’être de retour chez moi, même
si ma sensation de paix était quelque peu assombrie par le souvenir de la
cabane calcinée.
Mme Bug lui avait probablement expliqué la raison de notre absence,
mais il n’y fit aucune allusion, pas plus qu’à ce qui l’amenait à Fraser’s
Ridge. Naturellement, toute discussion sérieuse attendrait l’arrivée de
Jamie. En ma qualité de femme, je n’avais droit qu’à la plus impeccable
courtoisie et à quelques petits potins mondains.
Les commérages me convenaient, mais je devais m’y préparer un peu. Je
ne possédais pas ce don naturel. Histoire de gagner un peu de temps, je
déclarai :
– Ah… je vois que vos relations avec mon chat se sont améliorées.
Malgré moi, je regardai son crâne du coin de l’œil, mais on avait
raccommodé sa perruque avec soin.
Il passa les doigts dans l’épaisse fourrure d’Adso, lui grattant le ventre.
– Je crois que nous sommes parvenus à un accord politique de principe.
« Garde tes amis près de toi, mais tes ennemis plus près encore. »
Cela me fit sourire.
– Très judicieux. Euh… j’espère que vous n’avez pas attendu trop
longtemps ?
Il haussa les épaules, me faisant comprendre que l’attente n’avait pas
d’importance, ce qui était généralement le cas. Les montagnes avaient leur
temps propre, et le sage n’essayait pas de les brusquer. MacDonald était un
soldat aguerri et avait beaucoup voyagé. En outre, il avait grandi à
Pitlochry, assez près des sommets des Highlands pour savoir comment les
prendre.
– Je suis arrivé ce matin de New Bern.
Des clochettes d’alarme retentirent aussitôt à l’arrière de mon crâne. Il
fallait au moins dix jours pour effectuer le trajet depuis New Bern, en
venant d’une traite. Or, l’état de son uniforme froissé et boueux laissait
supposer que tel était le cas.
C’était à New Bern que le nouveau gouverneur royal de la colonie, Josiah
Martin, avait établi sa résidence. Le fait que MacDonald ait parlé de cette
ville au lieu de mentionner une éventuelle étape plus proche indiquait sans
doute que les autorités avaient dicté le but de sa visite. Je me méfiais des
gouverneurs.
Sur le sentier qui menait au paddock, Jamie n’apparaissait toujours pas.
En revanche, Mme Bug venait d’émerger du germoir. Je la saluai de loin, et
elle agita le bras avec enthousiasme, en dépit du fait qu’elle tenait un seau
de lait dans une main, un panier d’œufs dans l’autre, un pot de beurre sous
une aisselle et un grand morceau de fromage sous le menton. Elle parvint à
descendre la pente raide sans dégâts et disparut derrière la maison, se
dirigeant vers la cuisine.
Je m’adressai de nouveau au major.
– Apparemment, ce sera omelette pour tout le monde. Vous ne seriez pas
passé par Cross Creek, par hasard ?
– Mais si, madame. La tante de votre mari vous envoie son bon souvenir,
ainsi qu’une pile de livres et de journaux que j’ai apportés avec moi.
Ces temps-ci, je me méfiais aussi de la presse, même si les événements
dont elle parlait s’étaient produits plusieurs semaines, voire des mois plus
tôt. J’émis quelques sons appréciatifs, priant que Jamie se dépêche afin que
je puisse m’éclipser. Mes cheveux empestaient le brûlé, et mes mains
gardaient le souvenir de la chair froide. J’avais grande envie d’un bain.
– Je vous demande pardon ?
Je n’avais pas entendu les propos de MacDonald. Il se pencha poliment
plus près pour répéter, puis bondit sur place, les yeux lui sortant de la tête.
– Saloperie de chat !
Après nous avoir fait une superbe imitation d’une serpillière mouillée,
Adso venait de se redresser en sursaut, la queue en rince-bouteille, sifflant
comme une bouilloire tout en plantant ses griffes dans les cuisses du major.
Je n’eus pas le temps de réagir avant qu’il ne plonge par-dessus l’épaule de
MacDonald par la fenêtre ouverte de l’infirmerie juste derrière nous,
déchirant son jabot et renversant sa perruque par la même occasion.
MacDonald explosa sans plus de retenue en un tonnerre d’imprécations,
mais le moment était mal choisi pour m’occuper de lui. Sinistre, Rollo
remontait le sentier vers la maison, tel un loup dans le crépuscule, mais
avec un comportement si bizarre que j’avais bondi à mon tour sans m’en
rendre compte.
Il courait vers la maison, s’arrêtait, décrivait un ou deux cercles sur lui-
même comme s’il n’arrivait pas à se décider, repartait à fond de train vers la
forêt, revenait, le tout en émettant des gémissements sourds et en gardant la
queue basse.
– Putain de bordel de merde ! m’exclamai-je. Il s’est passé quelque
chose !
Je dévalai les quelques marches et courus dans le sentier, entendant à
peine le juron stupéfait du major en arrière de moi.
Je découvris Ian à quelques centaines de mètres de là, conscient mais
étourdi. Assis sur le sol, les yeux fermés, il pressait sa tête entre ses deux
mains comme s’il craignait de voir les os de son crâne se dessouder. Quand
je tombais – à genoux à ses côtés, il rouvrit les yeux et me sourit d’un air
vague.
– Tante… dit-il d’une voix rauque.
Il semblait vouloir dire autre chose, mais sans trop savoir quoi. Il ouvrit
la bouche, puis resta les lèvres entrouvertes, sa langue remuant d’un côté
puis de l’autre.
– Ian, regarde-moi.
Je tentais de rester le plus calme possible. Il obtempéra, ce qui était bon
signe. Il faisait trop sombre pour voir si ses pupilles étaient dilatées, mais il
était blême, et je distinguais des traînées de sang noires sur sa chemise.
Des pas précipités résonnèrent dans mon dos… Jamie, talonné par
MacDonald.
– Comment te sens-tu, mon garçon ?
Jamie l’attrapa par un bras. Ian oscilla très doucement vers lui, puis laissa
retomber ses mains, ferma encore les yeux et s’abandonna contre l’épaule
de son oncle avec un soupir.
Ce dernier le maintint redressé pendant que je palpais le corps d’Ian à la
recherche de blessures. L’arrière de sa chemise et sa queue de cheval étaient
imprégnés de sang séché, mais il ne saignait plus. Je ne tardai pas à trouver
l’entaille sur son crâne. Anxieux, Jamie me demanda :
– C’est grave ?
– Je ne crois pas. Il a reçu un sale coup sur la tête qui lui a arraché un
morceau de cuir chevelu, mais…
– Un tomahawk, à votre avis ?
MacDonald était penché sur nous, intrigué.
Le visage enfoui dans la chemise de Jamie, Ian répondit d’une voix
somnolente :
– Non, une balle.
– Va-t’en, le chien !
Jamie repoussa Rollo qui avait enfoncé son museau dans l’oreille d’Ian
qui tressaillit en poussant un râle.
– Il me faut l’examiner à la lumière, mais ça n’a pas l’air d’être trop
vilain. En plus, il semble avoir parcouru une sacrée trotte. Conduisons-le
dans la maison.
Les hommes se relayèrent pour le porter, passant les bras d’Ian par-
dessus leurs épaules. Quelques minutes plus tard, il était allongé à plat
ventre sur la table de mon infirmerie. Là, il nous conta ses aventures, de
manière un peu décousue et ponctuée de petits cris tandis que je nettoyais la
plaie, coupais ses mèches emmêlées et lui appliquais cinq ou six points de
suture.
– Je me croyais mort…
Il serra les dents pendant que je tirais l’épais fil à travers les bords de la
plaie irrégulière.
– Aïe, tante Claire !… Mais, ce matin, quand je me suis réveillé, je me
suis rendu compte que j’étais toujours vivant… même si j’avais
l’impression que mon crâne avait été fendu en deux et que ma cervelle me
coulait dans le cou.
– Il s’en est fallu de peu, murmurai-je en me concentrant sur ma tâche.
Cela dit, à mon avis, ce n’était pas une balle. Tout le monde me regarda,
hébété.
– Quoi, on ne m’a pas tiré dessus ? s’indigna Ian. Comme il levait une
main pour toucher l’arrière de son crâne, je l’arrêtai d’une tape sur les
doigts.
– Cesse de bouger. Non, on ne t’a pas tiré dessus, navrée de te décevoir.
J’ai retiré des éclats de bois et d’écorce de ta plaie. À mon avis, je dirais
plutôt qu’un des tirs a fait tomber une branche d’arbre droit sur ta tête.
– Vous êtes bien certaine qu’il ne s’agissait pas d’un tomahawk, hein ?
insista le major, la mine déçue.
Je fis le dernier nœud et sectionnai le fil en secouant la tête.
– Je ne me souviens pas d’avoir déjà examiné une plaie infligée par un
tomahawk, mais je ne pense pas. Vous avez vu les bords irréguliers de
l’entaille ? En outre, le cuir chevelu est profondément entamé, mais l’os ne
semble pas fracturé.
Jamie déclara avec sa logique habituelle :
– Selon le garçon, il faisait nuit noire. Aucun être sensé ne lancerait un
tomahawk dans l’obscurité vers une cible invisible.
Il tenait la lampe à alcool pour que j’y voie plus clair. Il l’approcha afin
que nous puissions tous constater, outre la cicatrice en zigzag, l’ecchymose
qui se répandait tout autour, dévoilée par la tonsure que je venais de
pratiquer.
Avec délicatesse, ses doigts écartèrent le duvet restant, mettant en
évidence plusieurs écorchures qui parsemaient la zone contusionnée.
– Là, vous voyez ? Ta tante a raison, mon garçon. Tu as été attaqué par un
arbre.
Ian entrouvrit un œil.
– On ne t’a jamais dit que tu avais un talent de comique, oncle Jamie ?
Il referma l’œil.
– Non.
– C’est parce que ce n’est pas vrai.
Jamie sourit et lui serra l’épaule.
– Je vois que tu te sens déjà mieux !
Le major MacDonald les interrompit :
– Un fait subsiste : le garçon a été attaqué par des sortes de bandits.
Pourquoi pensez-vous que ce n’étaient pas des Indiens ?
– Non, répéta Ian. C’en était pas.
Cette fois, il avait l’œil grand ouvert, injecté de sang.
Ne paraissant pas satisfait de cette réponse, MacDonald le questionna
plutôt sèchement :
– Comment peux-tu en être sûr, mon garçon ? Tu as dit toi-même qu’il
faisait noir.
Stupéfait, Jamie regarda le major mais se tut. Ian gémit, puis poussa un
profond soupir et répondit :
– Je les ai sentis.
Il ajouta presque aussitôt :
– Je crois que je vais vomir.
Il se souleva sur un coude et, de fait, régurgita. Cela mit un terme aux
questionnements. Jamie entraîna le major vers la cuisine, me laissant
nettoyer Ian et l’installer le plus confortablement possible.
Une fois un peu plus propre et allongé sur le flanc, un oreiller sous la tête,
je lui demandai :
– Tu peux ouvrir les deux yeux ?
Il le fit, ses paupières clignant à peine devant la lumière. La petite
flamme bleue de la lampe à alcool se reflétait deux fois dans ses yeux noirs,
mais ses pupilles rétrécirent aussitôt, d’un mouvement synchrone.
– C’est bien.
Je reposai la lampe sur la table, puis chassai Rollo qui flairait l’étrange
odeur de la lampe : nous y brûlions un mélange de brandy de mauvaise
qualité et de térébenthine.
– Laisse ça, le chien. Ian, saisis mes doigts.
Je lui tendis mes deux index, et il les entoura de ses mains osseuses. Je lui
fis subir des tests neurologiques, le faisant serrer, tirer, pousser. Pour finir,
j’écoutai son cœur, qui battait avec une régularité rassurante.
– Légère commotion, conclus-je avec un sourire.
Il plissa les yeux.
– Ah oui ?
– Cela veut dire que tu as mal au crâne et des haut-le-cœur. Ça ira mieux
dans quelques jours.
– J’aurais pu vous en dire autant, marmonna-t-il en se rallongeant.
– En effet, mais « commotion », ça sonne quand même mieux qu’un
crâne fêlé, non ?
Il sourit.
– Vous voulez bien nourrir Rollo, tante Claire ? Il ne m’a pas quitté un
instant. Il doit avoir faim.
En entendant son nom, le chien redressa les oreilles et, gémissant, poussa
son museau dans la main pendante de son maître.
– Il va bien, rassurai-je le chien. Ne t’inquiète pas. Puis, à Ian :
– Oui, je vais lui apporter quelque chose. Tu crois que tu pourras avaler
un peu de pain et de lait ?
– Non, dit-il catégorique. Une goutte de whisky, peut-être ?
– Non, répondis-je aussi catégoriquement.
Je mouchai la lampe à alcool.
– Tante…
Je me retournai sur le pas de la porte.
J’avais laissé une seule chandelle allumée à son chevet. Il paraissait si
jeune et si fragile à la lueur de la flamme vacillante.
– À votre avis, pourquoi le major voulait absolument que j’aie rencontré
des Indiens dans la forêt ?
– Je ne sais pas. Mais je suppose que Jamie le sait, lui. Ou le saura
bientôt.
4. Un serpent dans l’éden

Brianna poussa la porte de sa cabane, à l’affût d’un trottinement de pattes


de rongeurs ou du chuintement d’écailles sur le sol. Un jour, alors qu’elle
était entrée dans le noir, elle s’était retrouvée à quelques centimètres d’un
petit serpent à sonnette. Aussi surpris qu’elle, le reptile avait filé entre les
pierres du foyer, mais elle avait retenu la leçon.
Cette fois, elle ne perçut aucun bruit de souris ni de campagnols en train
de détaler, mais une créature plus grosse était passée par là, en
s’introduisant sous la peau huilée qui masquait la fenêtre. Le soleil se
couchait, mais il faisait encore assez jour pour distinguer le panier en herbes
tressées dans lequel elle conservait ses cacahuètes grillées, tombé de son
étagère. Son contenu était mangé, le sol tout autour jonché de cosses.
Elle figea en entendant un bruissement. Il se reproduisit, suivi du fracas
d’un objet métallique s’écrasant sur le sol derrière le mur du fond.
– Sale petite vermine ! Tu es dans mon garde-manger !
Hors d’elle, elle saisit un balai et s’élança dans l’appentis avec un cri de
banshee. Un énorme raton laveur qui mâchait tranquillement une truite
fumée abandonna sa proie et fila entre ses jambes, plus rapide qu’un
banquier ventru fuyant ses créanciers, poussant des cris aigus d’alarme.
Encore palpitante d’indignation, elle reposa son arme et, pestant entre ses
dents, se pencha pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être. Les
ratons laveurs étaient moins destructeurs que les écureuils, qui
mâchouillaient et déchiquetaient sans retenue, mais ils avaient des appétits
d’ogre.
Dieu seul savait depuis combien de temps ce pilleur était là. Assez
longtemps pour avoir léché toute la motte de beurre, décroché une grappe
de poissons fumés des poutres (comment un animal si gros avait-il effectué
une telle prouesse acrobatique ?). Heureusement, les rayons de miel avaient
été stockés dans trois jarres différentes, et il en avait attaqué une seule.
Cependant, les tubercules étaient éparpillés un peu partout, il avait englouti
un fromage frais tout entier et renversé la précieuse cruche de sirop d’érable
qui formait une mare poisseuse sur le sol. Cela ranima sa fureur, et elle
serra tant la pomme de terre qu’elle tenait à la main que ses ongles en
percèrent la peau.
– Saloperie de saloperie de foutu animal abject !
– Qui… ?
Saisie, elle pivota sur ses talons et lança la pomme de terre sur l’intrus.
Qui s’avéra être Roger. Elle l’atteignit en plein front et il chancela, se
retenant au chambranle de la porte.
– Ouille ! Merde ! Ouille, ouille ! Mais qu’est-ce qui se passe ici ?
– Un raton laveur, expliqua-t-elle, laconique.
Elle recula d’un pas, laissant la lumière dévoiler l’étendue des dégâts.
– Quoi ? Il a eu le sirop d’érable ? Saloperie ! Tu l’as eue, au moins, cette
sale bête ?
Se tenant le front d’une main, il baissa la tête pour pénétrer dans
l’appentis, cherchant autour de lui une bête à poils.
– Non, il m’a échappé. Tu saignes ? Où est Jem ? Il ôta la main de son
front et l’examina.
– Je ne crois pas. Aïe ! Tu vises trop bien, ma chérie. Jem est chez les
McGillivray. Lizzie et Mme Wemyss l’ont emmené pour fêter les fiançailles
de Senga.
La colère et le remords cédèrent aussitôt le pas à la curiosité.
– Vraiment ? Lequel elle a choisi ?
Ute McGillivray, avec sa minutie toute allemande, avait sélectionné avec
grand soin les futurs conjoints de son fils et de ses trois filles en fonction de
ses propres critères : la terre, l’argent et la respectabilité venant en premier ;
l’âge, l’apparence physique et le charme figurant en bas de sa liste.
Naturellement, ses enfants ne l’entendaient pas de cette oreille, mais la
force de caractère de Frau Ute était telle qu’Inga et Hilda avaient fini par
épouser des hommes qui avaient son approbation.
Toutefois, Senga était bien la fille de sa mère, à savoir qu’elle avait des
idées bien arrêtées et aucune retenue quand il s’agissait de les exprimer.
Depuis des mois, elle hésitait entre deux prétendants : Heinrich Strasse, un
fringant jeune homme sans le sou originaire de Béthanie – et luthérien par-
dessus le marché ! – et Ronnie Sinclair, le tonnelier. Pour la communauté de
Fraser’s Ridge, ce dernier était aisé et le fait qu’il ait trente ans de plus que
Senga ne dérangeait aucunement Ute.
Le mariage de Senga McGillivray faisait l’objet d’intenses spéculations
depuis plusieurs mois, et Brianna avait entendu parler de paris
considérables sur le choix du promis.
– Alors ? Qui est l’heureux élu ?
Roger retrouva son sourire.
– Mme Bug ne sait pas, ce qui la rend folle. Manfred est venu les chercher
hier matin, mais elle n’était pas là. Lizzie a juste laissé un mot sur la porte
de la cuisine pour lui indiquer où ils allaient, mais elle a oublié de préciser
le nom du futur marié.
Brianna se tourna vers le soleil couchant. Le disque de feu avait disparu
derrière la cime des arbres, mais ses rayons flamboyants illuminaient la
cour à travers les châtaigniers. L’herbe de printemps paraissait aussi douce
et profonde qu’un velours émeraude.
– Il va falloir attendre demain pour savoir, ajouta-t-elle avec regret.
La maison des McGillivray était à huit kilomètres. Il ferait nuit noire
avant qu’ils n’y arrivent, et, même après le dégel, on ne s’aventurait pas
dans les montagnes la nuit sans une bonne raison. La simple curiosité ne
justifiait pas un tel risque.
– Tu veux aller dîner dans la Grande Maison ? Le major MacDonald est
là.
– Ah, lui, marmonna-t-elle en réfléchissant à la question.
Elle avait envie d’entendre les nouvelles apportées par le major, et les
dîners de Mme Bug valaient toujours le déplacement. D’un autre côté, après
ces trois jours sinistres, le long voyage et la mise à sac de son garde-
manger, elle n’était pas vraiment d’humeur sociable.
Soudain, elle se rendit compte que Roger évitait avec précaution de
donner son avis. Accoudé à l’étagère sur laquelle leur réserve hivernale de
pommes s’amenuisait, il caressait un fruit, l’air ailleurs, son majeur lissant
doucement le galbe jaune oranger. Il émettait de vagues bruits, laissant
entendre tacitement qu’une soirée en tête à tête à la maison, sans parents,
relations… ni bébé, avait ses avantages.
Elle sourit à son tour.
– Comment va ta pauvre tête ?
Les derniers rayons du soleil glissaient sur l’arête de son nez, faisant luire
un éclat vert dans ses yeux. Il s’éclaircit la gorge et, timide, répondit :
– Peut-être qu’avec un baiser, ça irait mieux. Si tu en as envie.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et s’exécuta, écartant doucement
l’épaisse mèche brune de son front. La bosse était visible, même si la peau
n’avait pas encore viré au bleu.
– Là, ça va mieux ?
– Pas encore. Essaie encore. Peut-être un peu plus bas cette fois ?
Il posa les mains sur la courbe de ses hanches. Elle était presque aussi
grande que lui. Elle avait déjà remarqué le côté pratique de la chose, mais
elle en eut de nouveau la confirmation. Elle frémit de plaisir, et Roger reprit
son souffle.
– Pas si bas, dit-il de sa voix rauque. Pas encore.
– Ne fais pas ton tatillon.
Elle le baisa sur la bouche dont les lèvres chaudes dégageaient encore
une odeur de cendres et de terre, tout comme elle. Elle s’écarta à peine.
Laissant sa main dans le creux de ses reins, il se pencha par-dessus elle,
faisant courir son doigt le long de l’étagère sur laquelle était répandu le
sirop d’érable. Il le passa délicatement sur les lèvres de Brianna, puis sur les
siennes et l’embrassa encore, en un long baiser sucré.

– Je ne me souviens même plus quand je t’ai vue nue la dernière fois.


Elle le dévisagea d’un air sceptique.
– Ça fait environ trois jours. Apparemment, ce n’était pas un spectacle
mémorable.
Se débarrasser enfin des vêtements qu’elle portait depuis trois jours et
trois nuits avait été un grand soulagement. Même dans le plus simple
appareil et hâtivement débarbouillée, elle sentait encore la poussière dans
ses cheveux et la crasse du voyage entre ses orteils.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire. On ne fait plus l’amour à la lueur du
jour depuis des lustres.
Il était couché sur le flanc, face à elle. Avec douceur, il passa la main sur
la courbe ample de sa hanche et de ses fesses.
– Tu n’imagines pas à quel point tu es belle, en tenue d’Ève, avec le soleil
derrière toi. Toute d’or, comme si tu baignais dedans.
Il ferma un œil, comme ébloui par cette vision. Elle bougea, et la lumière
illumina son visage, son iris projetant un éclat d’émeraude en une fraction
de seconde avant qu’il ne se referme.
– Mmmm.
Elle glissa une main paresseuse derrière sa nuque et l’attira à elle pour
l’embrasser. Elle comprenait ce qu’il voulait dire. C’était une sensation
étrange, presque perverse, mais si agréable. La plupart du temps, ils
faisaient l’amour la nuit, une fois Jem endormi, parlant à voix basse dans la
pénombre, se cherchant sous les couches d’édredons et les chemises de nuit.
Même si Jem dormait toujours comme assommé à coups de masse, il leur
était impossible de ne pas tenir compte du petit corps qui respirait
bruyamment dans le lit gigogne tout côté.
Bizarrement, elle était toujours aussi consciente de Jem, même en son
absence. Être séparée de lui provoquait chez elle une drôle d’impression :
ne pas savoir où son fils était à tout instant, ne pas sentir son corps comme
une extension, très mobile, du sien lui donnait une liberté enivrante, mais
lui procurait un certain malaise, comme si elle avait égaré un objet
précieux.
Ils avaient laissé la porte ouverte afin de mieux profiter de la lumière et
de l’air sur leur peau. À présent, le soleil était pratiquement couché, et bien
que l’air fût encore teinté d’une luminosité de miel, il était devenu plus
froid.
Une brusque rafale souleva la peau couvrant la fenêtre et s’engouffra
dans la pièce, claquant la porte et les plongeant d’un coup dans le noir.
Brianna sursauta. Roger lâcha un grognement et sauta du lit. Il rouvrit
grand la porte, et Brianna inspira une grande goulée d’air, se rendant
compte qu’elle avait retenu son souffle, s’étant sentie brusquement
ensevelie sous terre.
Roger avait dû ressentir la même chose. Il se tenait sur le seuil, appuyé au
chambranle, le vent agitant la toison noire et bouclée sur son corps, les
cheveux toujours retenus sur sa nuque. Brianna fut alors prise d’une envie
d’aller derrière lui, de dénouer le lacet de cuir entourant sa chevelure et de
passer ses doigts dans cette noirceur lisse et brillante, héritage d’un lointain
ancêtre espagnol naufragé parmi les Celtes.
Debout avant même d’avoir consciemment décidé de se lever, elle ôta
avec délicatesse les chatons et les brindilles prises dans les mèches. Il
frissonna, du fait de ses caresses ou de celles du vent, mais sa peau était
chaude.
Elle dégagea sa nuque et l’embrassa, murmurant :
– Tu as un hâle de paysan.
– Et alors, ne suis-je pas cela ?
Sa peau tressaillit sous les lèvres de Brianna, comme un cheval
frémissant. Son visage, son cou et ses avant-bras avaient pâli durant l’hiver,
mais étaient toujours plus sombres que ses épaules et son dos. Il restait une
vague démarcation entre son buste couleur de daim et la pâleur saisissante
de ses fesses.
Elle posa les mains sur ces deux parties charnues, appréciant leur fermeté
et leur rondeur, et l’entendit soupirer. Il se pencha vers elle, les seins de
Brianna s’écrasant contre lui. Elle posa alors le menton sur son épaule, et
contempla le paysage.
Dans la pénombre crépusculaire, les derniers longs faisceaux brillaient
entre les châtaigniers, leurs jeunes feuilles vert tendre se consumant d’un
feu doux. Les oiseaux ne dormaient pas encore, continuant à se faire la
cour. Un moqueur chantait dans la forêt, un concert de trilles, de roulades
fluides et d’étranges hululements qu’il semblait avoir appris du chant de sa
mère.
La fraîcheur du soir tombant lui donna la chair de poule, mais le corps
chaud de Roger contre le sien était réconfortant. Elle enlaça sa taille, ses
doigts jouant oisivement avec les poils de son pubis.
Roger fixait un point à l’autre extrémité de la cour, là où le sentier
émergeait de la forêt. On le distinguait à peine, mais il était désert.
– Qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle doucement.
– Je guette un serpent portant des pommes, répondit-il en riant. Tu as
faim, Ève ?
Il entrelaça ses doigts avec les siens.
– Assez. Et toi ?
Il devait être affamé ; ils n’avaient mangé qu’un en-cas en guise de
déjeuner.
– Oui, mais…
Il hésita et serra davantage ses doigts.
– Tu vas penser que je suis fou, mais… ça t’ennuierait que j’aille
chercher Jem dès ce soir, au lieu d’attendre demain matin ? Je me sentirais
plus tranquille s’il était avec nous.
Ravie, elle resserra sa main à son tour.
– Allons-y tous les deux. C’est une merveilleuse idée.
– Oui, mais… ça fait bien huit kilomètres jusque chez les McGillivray. Il
fera nuit noire avant qu’on arrive.
Cela dit, il souriait. Il se retourna face à elle, son torse effleurant ses
seins.
Une ombre bougea près de son visage, et elle recula promptement. Une
minuscule chenille, aussi verte que les feuilles qu’elle dévorait, se détachait
sur les poils bruns de Roger, se dressant en « S » et cherchant vainement un
refuge.
Roger baissa les yeux, cherchant à voir ce qu’elle regardait.
– Quoi ?
– J’ai trouvé ton serpent. Il doit être à la recherche d’une pomme, lui
aussi.
Elle attrapa la larve adroitement entre deux doigts, sortit et s’accroupit
dans l’herbe pour la laisser ramper sur une tige d’herbe. Elle se fondit dans
la pénombre. En un instant, le soleil avait disparu, et la nature s’était
dépouillée des couleurs de la vie.
Un filet de fumée chatouilla ses narines. La cheminée de la Grande
Maison. Sa gorge se noua au souvenir de l’odeur de brûlé, et son malaise
s’accentua. L’oiseau moqueur s’était tu, et la forêt semblait pleine de
mystères et de dangers.
Elle se redressa et se passa une main dans les cheveux.
– Allons-y.
Roger, ses culottes à la main, la regarda, étonné.
– Tu ne veux pas dîner avant ?
– Non, Allons-y tout de suite.
Plus rien ne paraissait avoir d’importance, honnis récupérer Jem et
former de nouveau une famille.
Roger esquissa un léger sourire, l’étudiant de haut en bas.
– Soit, mais tu devrais peut-être mettre ta feuille de vigne avant. Au cas
où nous rencontrerions un ange brandissant une épée de feu dans la forêt.
5. Les ombres du feu

J’abandonnai Ian et Rollo à l’irrépressible bienveillance de Mme Bug


(qu’il essaie un peu de lui expliquer qu’il ne voulait pas de pain et de lait !)
et m’assis devant mon propre dîner tardif : une omelette bien chaude avec,
non seulement du fromage, mais aussi des morceaux de bacon salé, des
asperges et des champignons sauvages, le tout avec des petits oignons
sautés.
Jamie et le major avaient déjà fini de manger et étaient assis devant le
feu, baignant dans l’odorante fumée de pipe de MacDonald. Apparemment,
Jamie venait d’achever de lui conter la tragédie, car le major plissait le front
en hochant la tête, la mine compatissante.
– Pauvres hères, soupira-t-il. Vous pensez que ce sont les mêmes bandits
que votre neveu a rencontrés ?
– Oui. Je préfère ne pas imaginer qu’il y aurait deux bandes de cette sorte
en liberté dans les montagnes.
Il regarda vers la fenêtre, dont les volets étaient fermés pour la nuit. Tout
à coup, je m’aperçus qu’il avait décroché sa carabine de chasse du fronton
de la cheminée et qu’il était en train d’huiler son canon, l’air absent.
– Dois-je comprendre, a charaid, qu’on vous a déjà rapporté d’autres
méfaits de ce genre ?
– Trois autres au moins.
Sa pipe en argile menaçant de s’éteindre, le major tira dessus, faisant
rougeoyer et crépiter le tabac dans le fourneau.
Une subite appréhension me saisit, et je cessai de mâcher mon morceau
de champignon. La possibilité d’un gang d’hommes armés errant dans la
nature, attaquant des fermes au hasard, ne m’était pas encore apparue.
Jamie, lui, y avait déjà pensé. Il se leva, replaça la carabine sur ses
crochets, caressa le fusil suspendu au-dessus pour se rassurer, puis se
dirigea vers la console, où étaient rangés ses escopettes et le coffret
contenant son élégante paire de pistolets de duel.
Exhalant des nuages de fumée bleutée et tout à fait d’accord avec Jamie,
MacDonald l’observa en train de sortir méthodiquement les armes, les
boîtes de munitions, les moules de balle, les chiffons, les tiges, et tous les
autres outils de son armurerie personnelle.
D’un signe de tête, MacDonald indiqua une des escopettes, une arme
raffinée, avec un long canon et une crosse arrondie incrustée d’ornements
en argent.
– Mmphm… bel objet, colonel.
En s’entendant nommé « colonel », Jamie lui lança un regard torve, mais
répondit néanmoins avec calme :
– Oui, il a de l’allure. Malheureusement, on ne peut rien atteindre avec à
plus de deux pas. Je l’ai gagné dans une course de chevaux.
Il accompagna ces paroles d’un geste contrit, craignant sans doute que
MacDonald pense qu’il avait dépensé de l’argent pour cette arme.
Il vérifia toutefois la pierre, la remit en place et rangea l’escopette.
Saisissant un moule, il demanda, de manière nonchalante :
– Où ?
J’avais repris ma mastication, mais, à mon tour, interrogeai du regard le
major.
Celui-ci sortit la pipe de sa bouche.
– Ce ne sont que des ouï-dire.
Il la remit entre ses lèvres, poursuivant :
– Une ferme à quelque distance de Salem. Totalement brûlée. De braves
gens appelés Zinzer, des Allemands. C’était à la fin du mois de février. Puis,
trois semaines plus tard, un bac, sur le Yadkin au nord de Woram’s Landing.
Le passeur a été tué, sa maison dévalisée. Le troisième…
Il s’interrompit, tira furieusement sur sa pipe, jeta un bref coup d’œil vers
moi, puis de nouveau vers Jamie.
– Parlez sans crainte, mon ami, lui dit ce dernier en gaélique, le ton las.
Elle en a vu des bien pires que vous, et de loin.
J’acquiesçai, plantant ma fourchette dans un autre morceau d’omelette.
Le major toussota.
– Oui, euh… eh bien, sauf votre respect, madame, je me trouvais par
hasard dans… euh… un certain établissement d’Edenton…
– Un bordel ? suggérai-je. Mais, poursuivez donc, major. Il reprit, avec
un débit assez précipité, le teint rouge brun sous sa perruque :
– Ah… euh… bien sûr. Eh bien, donc, une des… euh… jeunes femmes
du lieu m’a raconté qu’elle avait été enlevée par des hors-la-loi qui avaient
débarqué un beau jour chez elle sans prévenir… Elle vivait seule avec sa
grand-mère. Ils ont tué la pauvre vieille et brûlé sa maison avec son corps
dedans.
Jamie avait tourné son tabouret face au feu et faisait fondre des déchets
de plomb dans une louche pour remplir le moule.
– Elle a dit qui ils étaient ?
– Ah. Mmphm.
La gêne du major s’accrut et, après bien des toussotements et
circonlocutions, nous finîmes par comprendre que, sur le coup, il n’avait
pas vraiment cru la fille, ou qu’il avait été trop occupé à profiter de ses
charmes pour s’intéresser à ses propos. Considérant son récit comme une de
ces histoires souvent contées par les putains pour s’attirer la compassion des
clients et ayant pris un autre verre de genièvre, il ne lui avait pas demandé
plus de détails.
– Mais quand j’ai pris connaissance par hasard des autres incendies…
C’est que, voyez-vous, le gouverneur m’a chargé d’ouvrir grandes mes
oreilles dans l’arrière-pays, au cas où il y aurait des signes d’agitation. Je
me suis alors mis à penser que ces événements particuliers n’étaient peut-
être pas une simple coïncidence.
Jamie et moi échangeâmes un regard. Celui de Jamie était amusé, le
mien, résigné. Il m’avait parié que MacDonald, un officier de cavalerie mal
payé qui joignait les deux bouts en louant ses services, ne survivrait pas
seulement à la démission de Tryon, parti occuper un poste plus élevé en tant
que gouverneur de New York, mais parviendrait rapidement à se faire une
place dans le nouveau régime. Il m’avait dit : « C’est un gentleman qui a le
sens de l’opportunité, notre Donald. »
L’odeur martiale du plomb chaud commençait à remplir la pièce,
rivalisant avec celle de la pipe du major, refoulant l’atmosphère
agréablement domestique de la pâte à pain en train de lever, des plats qui
mijotent, des herbes séchées, des balais en jonc et de la lessive de soude qui
flottait d’ordinaire dans la cuisine.
Le plomb fond subitement. Une balle déformée ou un bouton tordu
placés dans la louche disparaissent en un instant, faisant place à une petite
flaque tremblotante de métal terne.
Jamie versa peu à peu le plomb fondu dans le moule, tenant son visage
loin des émanations.
– Pourquoi des Indiens ?
– Ah. Eh bien… C’est ce qu’a dit la putain d’Edenton. Selon elle, ceux
qui avaient brûlé sa maison et l’avaient enlevée étaient indiens. Mais,
comme je vous l’ai raconté, sur le moment, je n’y ai pas prêté beaucoup
d’attention.
Jamie émit un de ses borborygmes écossais laissant entendre qu’il
acceptait son point de vue, mais avec scepticisme.
– Quand avez-vous rencontré cette jeune femme et entendu son histoire,
major ?
– Aux environs de Noël.
MacDonald triturait le fourneau de sa pipe avec un doigt sale, évitant de
relever les yeux. Il reprit :
– Ah, vous voulez dire, quand sa maison a-t-elle été attaquée ? Elle ne l’a
pas précisé, mais, selon moi, ça ne faisait pas longtemps. La jeune femme
était encore… euh… relativement fraîche.
Il s’étrangla, croisa mon regard, puis se remit à tousser.
Jamie pinça les lèvres et baissa la tête, rouvrant le moule pour faire
tomber une nouvelle balle dans l’âtre. Mon appétit s’étant envolé, je reposai
ma fourchette.
– Comment ? demandai-je. Comment cette jeune femme est-elle arrivée
au bordel ?
Le major s’était assez ressaisi pour soutenir mon regard.
– Ils l’ont vendue, madame. Les brigands. Quelques jours après l’avoir
enlevée, ils l’ont vendue à un négociant qui travaillait sur le fleuve. C’est ce
qu’elle a dit. Il a dû la garder auprès de lui quelque temps, sur son bateau,
puis, une nuit, un homme est venu pour affaires, l’a trouvée à son goût et la
lui a achetée. Il l’a amenée jusqu’à la côte, mais je suppose qu’entre-temps,
il a fini par se lasser d’elle…
Sa voix se perdit dans le vague, et il emboucha de nouveau sa pipe,
inspirant fortement.
– Je vois.
Effectivement, je voyais très bien. La moitié d’omelette que j’avais
avalée formait une boule dure dans le fond de mon estomac. « Encore
relativement fraîche. » Cela prenait combien de temps, au juste ? Combien
de temps une femme pouvait-elle tenir, passant de mains en mains, depuis
les planches râpeuses du pont d’un navire au matelas élimé d’une chambre
de location, recevant juste de quoi rester en vie ? Fort probablement, le
bordel d’Edenton lui avait paru un refuge après ce qu’elle avait enduré. À la
fin de ce récit, je n’étais guère en de bonnes dispositions à l’égard de
MacDonald. Sèchement mais avec courtoisie, je demandai :
– Vous vous souvenez au moins de son nom, major ?
Du coin de l’œil, je crus deviner un petit sourire au coin des lèvres de
Jamie, mais je ne quittai pas MacDonald des yeux.
– En vérité, madame, je les appelle toutes Polly, c’est plus simple.
J’allais rétorquer, ou pire, mais fus sauvée par le retour de Mme Bug, un
bol vide à la main.
– Le petit a dîné et s’est endormi, annonça-t-elle.
Son regard alla de mon visage à mon assiette à moitié vide. Elle ouvrit la
bouche en fronçant les sourcils, puis elle aperçut Jamie et sembla
comprendre un ordre tacite de sa part. Elle pinça les lèvres et saisit mon
assiette avec un bref « hmp ! ».
– Madame Bug, dit Jamie. Vous pouvez aller vous coucher maintenant,
mais avant, pourriez-vous dire à Arch de passer me voir ? Et, si ce n’est pas
trop vous demander, de prévenir également Roger Mac ?
Ses petits yeux noirs s’écarquillèrent, puis se plissèrent en se posant sur
MacDonald, soupçonnant bien sûr que, s’il y avait anguille sous roche, il y
était certainement pour quelque chose.
– J’y vais de ce pas.
Devant mon manque d’appétit, elle secoua la tête d’un air réprobateur,
rangea la vaisselle et sortit sans verrouiller la porte.
Jamie s’adressa de nouveau à MacDonald, reprenant leur conversation
comme si de rien n’était.
– Woram’s Landing… et Salem. S’il s’agit des mêmes hommes que Petit
Ian a rencontrés dans la forêt, ils sont à une journée de marche d’ici, à
l’ouest. C’est assez près.
– Assez près pour qu’il s’agisse des mêmes ? Oui, en effet.
– Le printemps vient juste de commencer.
Une brise fraîche filtrait par la fenêtre en dépit des volets clos, agitant les
fils où j’avais accroché les champignons à sécher, petites formes ratatinées
noires qui se balançaient, tels de minuscules danseurs. Je comprenais ce
qu’il avait voulu dire. Durant l’hiver, les pistes dans les montagnes étaient
impraticables. À présent, les cols étaient encore enneigés, mais, plus bas, au
cours des dernières semaines, les versants avaient commencé à verdir et les
fleurs à sortir. S’il existait vraiment une bande de maraudeurs, elle n’arrivait
dans l’arrière-pays que maintenant, après avoir hiverné à l’abri en aval. Le
major avait lui aussi compris.
– Il est sans doute temps de prévenir les gens afin qu’ils se tiennent sur
leurs gardes. Mais avant que vos hommes n’arrivent, pourrions-nous
aborder le sujet qui m’amène ?
Concentré sur le filet brillant de plomb qu’il transvasait, Jamie répondit
sans se retourner :
– Bien sûr, Donald. J’aurais dû me douter que vous n’aviez pas fait un si
long chemin sans une bonne raison.
MacDonald afficha un sourire de requin. Il était temps de passer aux
choses sérieuses.
– Vous avez fait du beau travail sur vos terres, colonel. Désormais,
combien avez-vous de familles installées ?
– Trente-quatre.
– Il reste encore de la place pour quelques-unes, peut-être ?
MacDonald souriait toujours. Nous étions entourés par des milliers de
kilomètres de nature sauvage. La poignée de fermettes dans Fraser’s Ridge
n’en occupait qu’une partie infime et pouvait disparaître du jour au
lendemain. Je songeai un instant à la cabane du Hollandais et frissonnai en
dépit du feu. J’avais encore le souvenir de la puanteur âcre et écœurante de
la chair brûlée. Elle me collait à la gorge, tapie sous les saveurs plus légères
de mon omelette.
– Peut-être, répondit Jamie sur un ton neutre. Vous voulez parler des
nouveaux arrivants d’Écosse ? Ceux de la région de Thurso ?
Le major MacDonald et moi-même tournâmes vers lui un regard ahuri.
– Mince, comment le savez-vous ? Je n’en ai entendu parler pour la
première fois qu’il y a une dizaine de jours !
– J’ai croisé un homme au moulin, hier. Un gentleman de Philadelphie,
venu dans nos montagnes cueillir des plantes. Il arrivait de Cross Creek où
il les avait aperçus.
Un muscle tressaillit près de sa bouche, cachant mal son amusement. Il
poursuivit :
– Apparemment, ils ont provoqué quelques remous à Brunswick. Se
sentant mal accueillis, ils ont décidé de remonter le fleuve sur des barges.
– Des remous ? Qu’ont-ils fait ? demandai-je.
– C’est que, voyez-vous, madame, ces jours-ci, il nous arrive une
multitude de gens en provenance des Highlands. Des villages entiers
s’entassent dans les entrailles des navires. Ils se déversent dans nos ports,
telle une diarrhée. Malheureusement, il n’y a rien pour eux sur la côte, et les
gens du coin ont tendance à les montrer du doigt en ricanant à la vue de
leurs accoutrements de gueux. Si bien que la plupart d’entre eux sautent sur
la première barge venue et prennent la direction de Cape Fear. À
Campbelton ou Cross Creek, il y a au moins des gens qui peuvent leur
parler.
Il me sourit, frottant une trace de boue sur les pans de son uniforme.
– Les gens de Brunswick ne sont pas habitués à voir des Highlanders
miséreux et dépenaillés. Les seuls Écossais qu’ils connaissent sont des
personnes distinguées telles que votre époux et sa tante.
Il pointa le menton vers Jamie qui esquissa une courbette moqueuse.
– Oui, enfin… relativement distinguées, marmonnai-je. Je n’étais pas
prête à pardonner au major sa putain d’Edenton.
– Mais…
MacDonald reprit très vite :
– D’après ce que j’ai entendu, ils ne parlent pas un mot d’anglais.
Farquard Campbell est venu discuter avec eux et les a conduits vers le nord
à Campbelton. Sinon, je ne doute pas qu’ils seraient encore en train de
tourner en rond sur le rivage, sans la moindre idée d’où aller ou quoi faire.
– Qu’est-ce que Campbell a fait d’eux ? demanda Jamie.
– Il les a répartis parmi ses connaissances à Campbelton, mais c’est une
solution à court terme.
Le major haussa les épaules. Campbelton était une petite colonie près de
Cross Creek, centrée autour du prospère comptoir de Farquard Campbell.
La terre tout autour était entièrement occupée, principalement par les
Campbell. Farquard avait huit enfants, la plupart mariés et tout aussi
prolifiques que lui.
Circonspect, Jamie déclara :
– Certes, mais s’ils sont de la côte nord, ce sont des pêcheurs, pas des
agriculteurs.
– Oui, mais ils sont pleins de bonne volonté.
Le major indiqua la porte et la forêt qui s’étendait de l’autre côté.
– Ils n’ont plus rien en Écosse. Maintenant qu’ils sont ici, ils devront bien
s’adapter. L’agriculture, ça s’apprend, non ?
Jamie paraissait dubitatif, mais MacDonald était porté par son élan
enthousiaste :
– J’ai vu bien des jeunes pêcheurs et laboureurs devenir soldats, mon
ami, tout comme vous, d’ailleurs. Cultiver la terre ne peut pas être
beaucoup plus difficile que faire la guerre, tout de même ?
Jamie esquissa un bref sourire. Il avait quitté la ferme familiale à dix-neuf
ans pour devenir mercenaire pendant quelques années en France avant de
rentrer au pays.
– Peut-être, Donald, mais quand vous êtes soldat, vous avez toujours
quelqu’un sur le dos pour vous dire quoi faire, dès votre réveil jusqu’au
moment où vous vous effondrez sur votre couche pour la nuit. Qui va dire à
ces malheureux de quel côté traire une vache ?
Je m’étirai, massant mes reins endoloris par toutes ces heures en selle.
– Toi, je suppose, déclarai-je. Je jetai un regard interrogateur à
MacDonald. Je suppose que c’est là où vous voulez en venir, major ?
MacDonald me fit une gracieuse révérence.
– Madame, votre charme n’est surpassé que par la vivacité de votre
esprit. En effet, c’est en substance ce que je voulais dire. Tous vos gens sont
des Highlanders, colonel, et des fermiers. Ils peuvent parler à ces nouveaux
venus dans leur langue, leur montrer ce qu’ils ont besoin de savoir… les
aider à s’intégrer.
– Beaucoup d’autres gens dans les colonies parlent le gàidhlig, objecta
Jamie. Et la plupart vivent bien plus près de Campbelton.
– Oui, mais vous avez de la place et des terres à défricher, pas eux.
Estimant sortir vainqueur du débat, MacDonald se rassit et reprit sa
chope de bière oubliée.
Jamie se tourna vers moi, le sourcil inquisiteur. Il était indéniable que
nous avions de la place : cinq mille hectares, dont à peine dix cultivés. Il
était également vrai que le manque de travail se faisait cruellement sentir
dans l’ensemble de la colonie, mais encore plus ici, dans les montagnes, où
la terre ne se prêtait pas à la culture du tabac et du riz, le genre de récoltes
généralement réservées aux esclaves.
D’un autre côté…
Jamie se pencha vers l’âtre pour préparer une autre balle, puis se
redressa, lissant une mèche auburn derrière son oreille.
– Le problème, Donald, c’est de les installer. J’ai de la terre, oui, mais pas
grand-chose d’autre. On ne peut pas les catapulter directement d’Écosse en
pleine nature sauvage. Je n’aurais même pas de quoi leur donner une maigre
pitance et les habits auxquels un esclave aurait droit, sans parler des outils.
Comment les nourrir avec leurs femmes et leurs enfants pendant tout
l’hiver ? Comment assurer leur protection ?
– Ah, puisqu’on parle de protection ! Permettez-moi de passer à l’autre
sujet qui m’amène.
MacDonald se pencha en avant, baissant la voix même s’il n’y avait
personne pour nous entendre.
– Je vous ai bien dit que je suis au service du gouverneur, non ? Il m’a
chargé de sillonner la partie occidentale de la colonie en prêtant l’oreille. Il
reste des Régulateurs qui n’ont pas été graciés et…
Il jeta un coup d’œil à la ronde comme s’il s’attendait à ce que l’un d’eux
surgisse.
–… Vous avez entendu parler des comités de sécurité ?
– Un peu.
– Il n’y en a pas encore un de constitué, dans l’arrière-pays ?
– Pas que je sache, non.
Jamie était à court de plomb. Il se pencha pour ramasser les nouvelles
balles dans les cendres, la lueur du feu faisant rougeoyer la couronne de ses
cheveux. Je m’assis près de lui sur le banc et lui tendis ouvert l’étui à
munitions.
– Ah ! fit le major, satisfait. Je vois que je suis arrivé au bon moment,
alors.
Après les mouvements de révolte qui avaient entouré la guerre de
Régulation l’année précédente, plusieurs groupes officieux de citoyens
s’étaient formés, à l’instar d’autres associations semblables dans diverses
colonies. Selon eux, puisque la Couronne n’était plus en mesure d’assurer la
sécurité des colons, il leur incombait de prendre les choses en main.
On ne faisait plus confiance aux shérifs pour maintenir l’ordre, séquelle
des scandales qui avaient inspiré le mouvement des Régulateurs.
Évidemment, toute la difficulté venait de ce que les comités s’étant
autoproclamés, on n’avait guère plus de raisons de se fier à eux qu’aux
shérifs.
Ce n’était pas la seule initiative de ce genre. Les « comités de
correspondance », des associations un peu floues d’hommes qui aimaient
écrire sur tout et n’importe quoi, diffusaient les nouvelles et les rumeurs
dans toutes les colonies. C’était dans ces divers comités qu’éclosaient les
graines de la rébellion… elles avaient déjà commencé à germer, quelque
part dans la nuit froide du printemps.
De temps en temps, mais de plus en plus souvent, je comptais le temps
qu’il nous restait. Nous étions presque en avril 1773. Comme l’avait écrit
Longfellow : « Et le dix-huit avril de l’an soixante-quinze… »
Deux ans. Mais la guerre a une longue amorce, et sa mèche se consume
lentement. Cette dernière avait été allumée à Alamance, et les lueurs vives
du feu qui couvait en Caroline du Nord étaient en train de poindre… pour
ceux qui savaient regarder.
Les balles en plomb rangées dans l’étui en cuir roulaient entre mes doigts
en cliquetant. J’avais serré le poing sans m’en rendre compte. Jamie le vit et
me toucha le genou d’un geste bref. Il reprit l’étui, l’enroula et le rangea
dans la boîte de munitions.
Il se tourna de nouveau vers MacDonald.
– Au bon moment ? Que voulez-vous dire par là ?
– Voyons, qui, à part vous, serait le plus apte à diriger un tel comité,
colonel ? J’en ai déjà fait la suggestion au gouverneur.
Le major tenta de prendre un air modeste, mais n’y parvint pas.
– C’est trop aimable de votre part, major, rétorqua sèchement Jamie.
Il me regarda en biais. L’administration de la colonie devait être encore
plus mal en point que nous l’avions imaginé pour que le gouverneur Martin
tolère non seulement l’existence de ces comités, mais les cautionne
officieusement.
Le gémissement lointain d’un chien me parvint depuis le couloir. Je
m’excusai pour aller vérifier comment se portait Ian.
Je me demandais si le gouverneur Martin avait la moindre idée de ce
qu’il était en train de perdre. Sans doute. Il s’efforçait de tirer le meilleur
parti d’une mauvaise situation en s’assurant que, au moins, certains des
membres de ces comités de sécurité avaient défendu la Couronne pendant la
guerre de Régulation. Il n’en demeurait pas moins qu’il n’avait aucun
moyen de les contrôler, ni même de connaître leur nombre. La colonie
commençait à frémir et à siffler telle une bouilloire électrique, et Martin ne
disposait d’aucune troupe officielle sous ses ordres, hormis quelques soldats
irréguliers, tels que MacDonald… et les milices.
Cela expliquait pourquoi le major appelait Jamie « colonel ». Le
gouverneur précédent, William Tryon, l’avait nommé, contre son gré,
colonel de la milice de tout l’arrière-pays situé au-delà de Yadkin.
– Hmphm… marmonnai-je toute seule.
Ni MacDonald ni Martin n’étaient idiots. En invitant Jamie à organiser un
comité de sécurité, ils savaient qu’il ferait appel aux hommes ayant servi
sous ses ordres dans la milice, sans que le gouvernement ne soit engagé
d’aucune sorte. Pas besoin de leur verser une solde ni de les équiper. En
outre, le gouverneur ne serait pas tenu responsable de leurs actions, puisque
cette organisation était non officielle.
En revanche, le danger pour Jamie, et pour nous tous, était considérable.
Il faisait sombre dans le couloir juste éclairé par le faisceau filtrant sous
la porte de la cuisine derrière moi et par la chandelle dans mon infirmerie.
Ian dormait d’un sommeil agité. Rollo redressa la tête et me salua en
balayant le sol avec son épaisse queue.
Ian ne réagit pas quand je l’appelai, ni quand je posai une main sur son
épaule. Je le secouai doucement, puis plus vigoureusement. Je le vis lutter,
quelque part dans les strates inférieures de son inconscience, tel un homme
emporté par des courants subaquatiques, s’abandonnant à l’appel des
profondeurs, puis soudain accroché par un hameçon, une douleur vive dans
sa chair engourdie par le froid.
Il ouvrit tout à coup les yeux, sombre et perdu, et me fixa, hagard.
– Coucou ! dis-je soulagée de le voir émerger. Comment tu t’appelles ?
Il ne sembla pas comprendre ma question, et je la lui répétai, lentement.
Une vague lueur pointa au fond de ses pupilles dilatées.
– Qui je suis ? demanda-t-il en gaélique.
Il marmonna quelque chose d’autre en mohawk, puis ses paupières se
refermèrent. Je le secouai de nouveau, lui ordonnant avec fermeté :
– Ian, réveille-toi. Dis-moi qui tu es.
Il rouvrit les yeux et les plissa, l’air absent.
Je levai deux doigts.
– Essayons plus simple. Combien de doigts comptes-tu ?
Cette fois, un soupçon de sourire apparut au coin de ses lèvres.
– Il vaudrait mieux qu’Arch Bug ne vous voie pas faire ce geste, ma
tante. C’est très mal élevé, vous savez.
Au moins, il m’avait reconnue, tout comme le signe « V ». Puisqu’il
m’appelait « tante », il devait savoir qui il était.
– Quel est ton nom complet ? questionnai-Je.
– Ian James FitzGibbons Fraser Murray. Mais qu’est-ce qui vous prend
de me demander comment je m’appelle ?
– FitzGibbons ? D’où l’as-tu sorti, celui-là ?
Il grogna et se frotta les yeux, grimaçant tout en appuyant avec douceur
sur ses orbites.
– Je le dois à oncle Jamie, vous n’avez qu’à vous en prendre à lui. C’est à
cause de son vieux parrain, Murtagh FitzGibbons Fraser, sauf que ma mère
ne voulait pas m’appeler Murtagh. Je crois que je vais encore vomir.
Il se souleva et eut un haut-le-cœur au-dessus de la bassine sans toutefois
rendre ses tripes, ce qui était bon signe. Je l’aidai à se rallonger, livide et
moite de transpiration. Rollo se dressa sur ses pattes de derrière, posant
celles de devant sur la table, et lui lécha le visage, ce qui le fit rire entre
deux gémissements. Il tenta faiblement de repousser son chien.
– Theirig dhachaigh, Okwaho.
Theirig dhachaigh signifiait « va-t’en » en gaélique, et Okwaho devait
être le nom mohawk de Rollo. Il semblait avoir de la difficulté à distinguer
les trois langues qu’il parlait couramment, mais il était lucide. Après l’avoir
obligé à répondre à quelques autres questions idiotes et agaçantes, je lui
essuyai le visage avec un linge humide, le laissai se rincer la bouche avec
du vin très dilué dans de l’eau et le bordai.
Au moment où je me tournai vers la porte, il me rappela d’une voix
somnolente :
– Tante ? Vous pensez que je reverrai ma mère, un jour ?
Je m’arrêtai, prise de court. À dire vrai, je n’eus pas besoin de chercher
une réponse. Il s’était déjà rendormi avec cette soudaineté souvent typique
des personnes ayant subi une commotion, respirant profondément.
6. L’embuscade

Ian se réveilla en sursaut, sa main se refermant sur le manche de son


tomahawk. Ou ce qui aurait dû être son tomahawk, mais se révéla n’être
que son fond de culottes. L’espace d’un instant, il se demanda où il se
trouvait. Il se redressa en position assise, essayant de déchiffrer les formes
dans le noir.
Une douleur fulgurante lui transperça le crâne. Il gémit et se pressa les
tempes entre les mains. Quelque part dans l’obscurité, sous lui, Rollo lâcha
un petit « wouf ».
Les odeurs pénétrantes de l’infirmerie de sa tante lui piquèrent les sinus :
un mélange d’alcool, de mèche brûlée, de feuilles séchées et de ces
bouillons infects qu’elle appelait « pénicilline ». Il ferma les yeux, reposa
son front sur ses genoux fléchis et inspira lentement par la bouche.
Il avait fait un rêve. Mais à quoi avait-il rêvé ? Il se souvenait d’une
impression de danger, de violence, mais aucune image claire ne lui revenait
en tête, uniquement la sensation d’être traqué, suivi par une présence dans
la forêt.
Il avait un besoin urgent de soulager sa vessie. Cherchant à tâtons les
bords de la table sur laquelle on l’avait couché, il glissa au sol, les
élancements douloureux dans son crâne le faisant grimacer.
Mme Bug lui avait apporté un pot de chambre. Il l’entendait encore le lui
dire, mais la chandelle s’étant éteinte, il ne se sentait pas la force de se
mettre à quatre pattes pour le chercher.
Une faible lueur lui indiquait l’emplacement de la porte ; elle l’avait
laissée entrouverte. La lumière provenait du foyer de la cuisine au fond du
couloir. En se guidant grâce à celle-ci, il trouva la fenêtre, l’ouvrit, souleva
le loquet du volet et le poussa. L’air frais de la nuit printanière l’enveloppa.
Il ferma les yeux, soupirant d’aise tandis que sa vessie se vidait.
Cela allait déjà mieux, mais la nausée et le mal de crâne ne tardèrent pas
à réapparaître. Il s’assit, étreignant ses genoux et posant sa tête sur son bras,
attendant que le malaise passe.
Il y avait des voix dans la cuisine. En se concentrant un peu, il parvenait à
les entendre distinctement.
C’étaient oncle Jamie et MacDonald. Il y avait aussi le vieil Archie Bug
et tante Claire, dont l’accent anglais s’élevait par intermittence par-dessus
les voix écossaises et gaéliques plus bourrues.
MacDonald demanda :
–… Alors, cela vous dirait-il d’être un agent indien ?
Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Puis, cela lui revint. Bien
entendu, la Couronne envoyait de temps à autre des hommes à la rencontre
des tribus. Ils avaient pour mission de leur offrir des présents, du tabac, des
couteaux… de leur raconter des sornettes à propos du roi, ce Teuton de
Geordie, comme s’il allait venir s’asseoir avec eux autour du feu lors du
prochain Conseil des sages, à la lune du lapin, pour leur parler d’homme à
homme.
C’était risible. Leur dessein était clair : convaincre les Indiens de se battre
aux côtés des Anglais en cas de besoin. Mais pourquoi maintenant ? Qu’est-
ce qui leur faisait penser qu’ils pourraient avoir besoin de renforts ? Les
Français avaient battu en retraite, se retranchant au nord sur leurs territoires
du Canada.
Ah ! Tout à coup, il se souvint de ce que Brianna lui avait raconté à
propos de combats à venir. Sur le moment, il n’avait pas su s’il devait la
croire ou pas. Après tout, elle avait peut-être raison, auquel cas… Non, il
préférait ne pas y penser. D’ailleurs, il préférait ne pas penser du tout.
Rollo s’approcha et se coucha contre lui. Ian poussa un profond soupir et
s’étendit, reposant sa nuque dans l’épaisse fourrure.
À l’époque où il vivait dans le village de Snaketown, il avait vu un de ces
agents indiens à l’œuvre. Un petit gros, avec un regard fuyant et une voix
chevrotante. Comment s’appelait-il déjà ? Les Mohawks l’avaient
surnommé « Sueur rance », ce qui lui allait comme un gant. La puanteur de
sa transpiration flottait autour de lui comme une maladie mortelle. Il ne
connaissait rien aux Kahnyen’kehakas.
Il parlait à peine leur langue et s’attendait visiblement à être scalpé d’un
instant à l’autre, ce que les Indiens avaient trouvé hilarant. Certains d’entre
eux auraient bien essayé, histoire de rire encore un peu, mais Tewaktenyonh
leur avait ordonné de traiter l’étranger avec respect. On avait demandé à Ian
de servir d’interprète, une tâche dont il s’était acquitté sans plaisir. Il
préférait se considérer comme un Mohawk et ne souhaitait pas qu’on
établisse un lien entre lui et Sueur rance.
Oncle Jamie, lui, était de loin mieux qualifié pour ce genre de mission.
Allait-il accepter ? Ian suivait la discussion avec un vague intérêt, mais il
était clair que son oncle voulait se donner le temps d’y réfléchir. Il évitait de
s’engager. MacDonald aurait eu plus de chance en tentant d’attraper une
rainette dans un ruisseau.
Ian passa un bras autour du cou de son chien et s’affala encore un peu
plus sur lui. Il était vraiment dans un piteux état. Si tante Claire ne l’avait
pas prévenu qu’il ne serait pas dans son assiette pendant plusieurs jours, il
se serait cru à l’article de la mort. Or, s’il était réellement sur le point de
passer l’arme à gauche, elle serait restée à ses côtés et ne l’aurait pas laissé
avec Rollo comme seule compagnie.
Le volet était toujours ouvert, et l’air à la fois frais et doux. Une vraie
nuit de printemps. Il sentit Rollo redresser la truffe, flairer quelque chose
puis pousser un long gémissement grave et impatient. Un opossum sans
doute, ou un raton laveur.
Il se redressa et lui donna une tape sur l’arrière-train.
– Vas-y, si tu veux. Je vais bien.
Le chien le huma d’un air peu convaincu et voulut lui lécher l’arrière du
crâne. Il arrêta sur-le-champ quand Ian poussa un cri de douleur, protégeant
ses points de suture de ses deux mains.
– J’ai dit, va !
Avec des gestes doux, il repoussa le chien qui grogna, tourna une fois sur
lui-même, puis bondit au-dessus de sa tête par la fenêtre. Il atterrit de l’autre
côté avec un bruit sourd. Un cri aigu transperça la nuit, suivi de grattements
de terre précipités et d’un fracas dans les feuillages.
Des exclamations de surprise lui parvinrent de la cuisine. Il entendit les
pas de son oncle dans le couloir, puis, l’instant suivant, la porte de
l’infirmerie s’ouvrit tout grand.
– Ian ? appela-t-il doucement. Où es-tu, mon garçon ? Que se passe-t-il ?
Ian se releva, mais un éclair blanc l’aveugla, et il chancela. Son oncle le
rattrapa par un bras et le fit asseoir sur un tabouret. Il répéta :
– Que se passe-t-il ?
La vision du jeune homme s’éclaircit. Il distingua la silhouette de Jamie,
la carabine qu’il tenait à la main, son visage inquiet puis amusé quand il
aperçut la fenêtre ouverte.
– Heureusement, ça ne me semble pas être un putois, lança Jamie en
respirant dehors.
Ian palpa son crâne avec précaution.
– Ce doit être une bestiole quelconque. Soit Rollo est en train de courir
derrière un puma, soit il en a après le chat de tante Claire.
– Il aura plus de chances avec un puma.
Son oncle posa son arme et s’approcha de la fenêtre.
– Tu veux que je ferme le volet ou tu as besoin d’air, mon garçon ? Tu
n’as vraiment pas le teint frais.
– Normal, je ne me sens pas frais du tout. Oui, laisse ouvert, oncle Jamie.
– Tu veux continuer à te reposer ?
Ian hésita. Il était encore agité de haut-le-cœur et avait très envie de se
recoucher, mais l’infirmerie le mettait mal à l’aise avec ses odeurs
puissantes et, ici et là, l’éclat de lames de scalpels ou d’autres objets
mystérieux et douloureux. Oncle Jamie dut deviner ce qui le gênait, car il se
pencha et glissa une main sous son aisselle.
– Allez, viens. Tu serais mieux là-haut dans un vrai lit, si tu ne vois pas
d’objection à partager une chambre avec le major MacDonald.
– Je n’en vois pas, mais je crois que je préfère rester ici. Il indiqua la
fenêtre du bras en évitant de trop remuer la tête.
– Rollo ne tardera pas à revenir.
Oncle Jamie n’insista pas, ce dont il lui fut reconnaissant. Avec les
femmes, tout prenait des proportions démesurées. Entre hommes, c’était
toujours plus simple.
Son oncle l’aida à remonter sur sa table, le couvrit, puis fouillant dans
l’obscurité, chercha où il avait mis sa carabine. Finalement, Ian décida que
de se faire dorloter un peu n’était pas si désagréable.
– Oncle Jamie, tu pourrais me donner un peu d’eau ?
– Hein ? Ah oui, bien sûr.
Tante Claire avait posé une cruche d’eau à portée de main. Ian entendit
un glouglou réconfortant, puis sentit le bord rond d’un bol contre ses lèvres.
Son oncle le soutint d’une main dans le creux du dos. Ce n’était pas
nécessaire, mais Ian ne s’y opposa pas. Ce contact était chaud et agréable.
Jusqu’à présent, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait froid. Il frissonna.
Les doigts de Jamie serrèrent son épaule.
– Ça va aller, mon garçon ?
– Oui. Euh… oncle Jamie ?
– Mmm ?
– Tante Claire t’a déjà parlé de… d’une guerre ? Une qui vient. Contre
l’Angleterre ?
Il y eut un silence. La silhouette massive de son oncle paraissait figée
dans le contre-jour créé par la lumière du couloir.
– Oui.
La main dans son dos disparut.
– Elle t’en a parlé à toi aussi ?
– Non, c’est Brianna qui me l’a raconté.
Ian se tourna laborieusement sur le flanc, puis poursuivit :
– Tu les crois ?
Cette fois, son oncle répondit sans une trace d’hésitation.
– Oui.
En dépit de son ton neutre et sec habituel, quelque chose dans ce « oui »
faisait froid dans le dos.
– Ah.
L’oreiller en plumes d’oie sous sa joue était doux et sentait bon la
lavande. La main de son oncle effleura son visage, puis écarta une mèche de
devant ses yeux.
– Ne t’en fais pas pour ça, mon garçon. On a encore le temps.
Il prit sa carabine et sortit. De là où il était étendu, Ian pouvait voir l’autre
côté de la cour et la cime des arbres qui poussaient en contrebas sur le
versant de Black Mountain et dépassaient du bord de la crête. Derrière
encore, le ciel noir était constellé d’étoiles. Il entendit la porte de la cour
s’ouvrir et la voix essoufflée de Mme Bug s’élevant au-dessus des autres.
– Y sont pas chez eux, monsieur. La cabane est dans le noir, et il n’y a
pas de feu dans la cheminée. Où peuvent-ils bien être à cette heure de la
nuit ?
Il se demanda de qui elle parlait, mais, au fond, cela n’avait pas grande
importance. S’il y avait un problème, son oncle le réglerait. Cette certitude
était si rassurante. Il se sentit comme un petit garçon, en sécurité au fond de
son lit, écoutant la voix de son père au-dehors, bavardant avec un métayer
dans l’aube glaciale des Highlands.
La chaleur l’envahit peu à peu sous l’édredon, et il s’endormit.

Quand ils se mirent en route, la lune venait tout juste de poindre, ce qui
rassura quelque peu Brianna. Même avec le large globe asymétrique qui
s’élevait au-dessus d’un lit d’étoiles, diffusant sa clarté dans le ciel, la piste
était presque invisible. Ils ne voyaient même pas leurs pieds, engloutis dans
les ténèbres absolues de la forêt.
La nuit était noire mais pas silencieuse. Les arbres géants
s’entrechoquaient. L’obscurité résonnait de grincements et de craquements
sinistres. De temps à autre, une chauve-souris passait au-dessus de leur tête,
faisant chaque fois sursauter Brianna. Comme si un morceau de nuit se
détachait et prenait son envol sous son nez.
Alors qu’elle se serrait contre lui après avoir été frôlée une fois de plus
par des ailes de cuir, il lui demanda, reprenant leur jeu d’autrefois :
– Le chat du révérend est un chat tremblant ?
Elle serra sa main.
– Le chat du révérend est un chat… reconnaissant. Merci.
Ils allaient probablement devoir dormir enveloppés dans leurs capes
devant le feu des McGillivray, mais, au moins, ils seraient avec Jemmy.
Il prit sa main dans la sienne, grande et forte, très sécurisante dans le noir.
– Ne me remercie pas. Moi aussi, je veux l’avoir avec moi. Cette nuit est
faite pour être tous ensemble, en famille dans un même lieu sûr.
Elle accueillit cette déclaration avec un faible son guttural, mais ne
voulait pas rompre le fil de la conversation, autant pour conserver ce lien
entre eux que pour tenir les ténèbres à distance.
– Le chat du révérend a été un chat très éloquent. Je veux parler de
l’enterrement de ces pauvres gens.
Roger s’esclaffa, son souffle formant une volute blanche dans l’air.
– Le chat du révérend ne savait plus où se mettre. Ah, ton père !
Elle sourit, sachant qu’il ne pouvait la voir, et dit avec respect :
– Tu t’en es très bien sorti.
– Mmphm. Pour ce qui est de l’éloquence, je n’y suis pour rien. Je n’ai
fait que citer des fragments d’un psaume. Je ne sais même plus lequel.
– Peu importe. Mais ce qui m’intrigue, c’est pourquoi avoir choisi ces
paroles plutôt que d’autres ? Je m’attendais à ce que tu récites un Notre-
Père, ou le trente-troisième psaume, celui que tout le monde connaît par
cœur.
– C’est vrai, j’avais d’abord pensé à ça, mais, le moment venu…
Il hésita. Elle revit les tombes rudimentaires et froides, sentit de nouveau
l’odeur de la suie. Il l’attira plus près, glissa une main sous son coude et
marmonna :
– Je ne sais pas… Pour une raison ou une autre, ça m’a paru… plus
approprié.
– Ça l’était.
Elle n’insista pas dans cette voie, préférant orienter la conversation vers
son nouveau projet mécanique : une pompe-manuelle pour faire monter
l’eau du puits.
– Si seulement je trouvais un matériau adéquat pour la canalisation, on
pourrait avoir l’eau courante dans la maison ! C’est si facile. J’ai déjà
récupéré pratiquement tout le bois nécessaire pour fabriquer une belle
citerne. Il ne me reste plus qu’à convaincre Ronnie de la consolider.
Comme ça, on pourrait au moins se doucher à l’eau de pluie. Mais pour
créer la tuyauterie nécessaire pour relier la pompe à la maison, il faudrait au
moins trois troncs d’arbre… Ça me prendrait des mois, sans parler de la
raccorder au ruisseau. Je ne peux pas espérer trouver des plaques de cuivre.
Même si on en avait les moyens, ce qui n’est pas le cas, en faire venir
depuis Wilmington serait…
Elle effectua un grand geste de sa main libre pour exprimer sa frustration
devant l’ampleur monumentale de la tâche.
Il réfléchit en silence quelques minutes, se laissant bercer par le rythme
de leurs pas sur le sentier caillouteux.
– Dans l’Antiquité, les romains construisaient leurs canalisations en
béton. Pline en a donné la recette.
– Je sais, mais il faut un type de sable particulier, que nous n’avons pas.
Pareil pour la chaux vive, que nous n’avons pas non plus. Quant à…
– Oui, mais tu as pensé à l’argile ? Tu te souviens de ce plat lors du
mariage d’Hilda ? Le grand, rouge et brun, avec les beaux motifs ?
– Oui, pourquoi ?
Ute McGillivray m’a dit que c’était quelqu’un de Salem qui le leur avait
offert. Je ne me souviens plus de son nom, mais, d’après elle, c’est un as de
la « potisserie », ou de je sais plus comment on appelle l’art de fabriquer
des plats et des assiettes.
– Je te parie ce que tu veux qu’elle n’a jamais utilisé ce mot !
– Bon d’accord, mais ça revenait au même. L’important dans tout ça,
c’est que cet homme n’a pas apporté son plat d’Allemagne, mais l’a réalisé
ici. Ce qui signifie qu’on peut trouver dans la région une argile qui résiste
au feu, non ?
– Oh, je vois. Hmm… Ça, c’est une idée !
En effet, une idée si excitante que la discussion à son sujet occupa
pratiquement tout le reste du chemin.
Ils étaient presque au pied de la crête. Il ne leur restait que quelques
centaines de mètres à parcourir quand elle sentit un picotement désagréable
dans le creux de sa nuque. Ce devait être son imagination. Après les
horreurs dont ils avaient été témoins là-haut dans la clairière, les ténèbres de
la forêt lui semblaient ne recéler que des dangers. Elle s’imaginait tomber
dans un traquenard à chaque tournant, son corps tout entier se raidissant
dans l’attente d’une attaque.
Puis elle entendit le craquement sec d’une branche se brisant sur sa
droite. Un bruit que ni le vent ni un animal ne pouvaient avoir provoqué. Le
danger réel a un goût qui lui est propre, aussi acide que du citron pressé,
très différent de la limonade un peu douceâtre de l’imagination.
Elle serra le bras de Roger qui s’arrêta aussitôt, une main sur son couteau.
– Qu’est-ce que c’est ? chuchota-t-il. Où ?
Il n’avait rien entendu.
Pourquoi n’avait-elle pas emporté son fusil ou, au moins, son coutelas ?
Elle n’avait que son canif suisse, toujours dans sa poche, et les rares armes
que la nature mettait à sa disposition.
Elle se cala contre Roger, pointant du doigt l’endroit en gardant sa main
près de son corps pour être sûre qu’il suivait la direction de son geste. Puis
elle s’accroupit, cherchant à tâtons une pierre ou une branche morte, et dit à
voix basse :
– Continue de parler.
– Le chat du révérend est un chat poltron, dit-il sur un ton taquin assez
convaincant.
Tout en fouillant dans sa poche, elle répliqua :
– Le chat du révérend est un chat féroce.
De son autre main, elle trouva une pierre à moitié enfouie qu’elle déterra
: elle pesait lourd dans sa paume. Elle se redressa, tous ses sens concentrés
sur l’obscurité à sa droite.
–… Il arrachera les tripes de quiconque osera…
– Ah, c’est vous ! dit une voix derrière eux.
Elle poussa un cri. Par réflexe, Roger fit un bond sur place, pivota sur lui-
même pour affronter le danger et poussa Brianna derrière lui dans un même
mouvement.
Elle tituba en arrière, se prit le talon dans une racine et tomba lourdement
sur les fesses. De cette position, elle eut une excellente vue de Roger dans
le clair de lune, son couteau à la main, se précipitant entre les arbres en
poussant un rugissement incohérent.
Avec un temps de retard, elle enregistra ce que la voix avait dit, ainsi que
la note de déception qu’elle contenait. Une autre voix très semblable,
chargée d’angoisse, s’éleva dans l’obscurité sur sa droite.
– Jo ? Qu’est-ce que c’est ? Jo ?
Sur sa gauche, un fracas de branchages et des cris lui indiquèrent que
Roger venait de mettre la main sur quelqu’un. Elle hurla :
– Roger ! Roger, arrête ! Ce sont les Beardsley !
En tombant, elle avait lâché la pierre. Elle se releva et essuya sa main sur
sa jupe. Son cœur battait encore à tout rompre, sa fesse gauche lui faisait
mal, et son envie de rire était teintée d’un puissant désir d’étrangler un ou
les deux jumeaux Beardsley. Elle cria :
– Kezzie Beardsley, sors de là tout de suite !
Elle répéta, plus fort. L’ouïe de Kezzie s’était améliorée depuis que
Claire l’avait opéré des amygdales et des végétations, mettant un terme à
ses infections chroniques, mais il était encore un peu sourd.
La silhouette frêle de Keziah Beardsley émergea d’un épais taillis sur le
bord du chemin. Il portait un grand bâton sur l’épaule, qu’il tenta de cacher
derrière lui quand il la vit.
Pendant ce temps, le vacarme continuait dans la forêt, entrecoupé de
jurons tout aussi explosifs. Puis Roger réapparut, tenant par le cou Josiah
Beardsley, le jumeau de Keziah.
Il le poussa sur le chemin pour qu’il rejoigne son frère dans une tache de
lumière, demandant :
– Qu’est-ce que vous fichez ici, petits salopiauds ? Vous vous rendez
compte que j’aurais pu vous tuer ?
Il faisait juste assez clair pour que Brianna distingue la moue plutôt
cynique que cette remarque inspira à Jo, vite remplacée par une mine
contrite plus de circonstance.
– On est désolés, m’sieur Mac. On a entendu quelqu’un approcher et on a
pensé qu’il s’agissait de forbans.
– Des forbans ?
Elle avait de plus en plus envie de rire.
– Où êtes-vous allés pêcher ce terme ?
Jo regarda ses pieds, gardant ses mains croisées dans le dos.
– C’est Mlle Lizzie qui nous a lu ce livre que M. Jamie avait apporté.
C’était dedans. Ça parlait de forbans.
– Je vois.
Elle croisa le regard de Roger et constata que sa fureur cédait elle aussi le
pas à l’amusement.
– Les aventures du capitaine Jean Gow, expliqua-t-elle. Daniel Defœ.
Roger rengaina son couteau.
– Ah oui. Mais pourquoi des forbans rôderaient-ils dans les parages ?
Par une bizarrerie de son audition erratique, Kezzie entendit la question
et répondit avec le même empressement que son frère, bien que d’une voix
plus forte et légèrement monocorde, résultat de sa surdité précoce.
– On a croisé M. Lindsay qui rentrait chez lui, m’sieur. Il nous a raconté
ce qui s’était passé là-haut, près du ruisseau du Hollandais. C’est vrai ce
qu’il a dit ? Ils ont tous été brûlés vifs ?
– Ils sont tous morts, ça, c’est sûr, répondit Roger, d’une voix sombre.
Mais en quoi cela explique-t-il que vous traîniez dans les bois armés de
bâtons ?
Ce fut au tour de Jo de répondre.
– C’est que, vous voyez, m’sieur, les McGillivray habitent une belle
maison, sans compter la tonnellerie, la nouvelle annexe, et tout et tout. En
plus, ils sont au bord de la route. Si j’étais un forban, je les attaquerais bien.
Kezzie ajouta :
– Et puis, il y a Mlle Lizzie avec son papa. Et votre fils, m’sieur Mac. On
ne voudrait qu’il leur arrive du mal.
– Oui, je comprends, ajouta Roger du coin des lèvres. C’est très
attentionné de votre part. Cependant, je doute que des forbans se promènent
dans le coin. Le ruisseau du Hollandais est loin d’ici.
– C’est vrai, m’sieur, convint Jo. Mais, les forbans, ils peuvent bien être
n’importe où, non ?
C’était un fait, ce qui raviva les angoisses de Brianna.
– Ils pourraient, mais ce n’est pas le cas, trancha Roger. Venez donc avec
nous jusqu’à la maison. Nous allons chercher Jem. Je suis sûr que Frau Ute
vous trouvera une petite place au coin du feu.
Les Beardsley échangèrent un regard indéchiffrable. Ils étaient presque
identiques, petits et agiles, avec d’épais cheveux noirs. On ne les distinguait
que grâce à la surdité de Kezzie et à la cicatrice ronde sur le pouce de Jo.
Lire exactement la même expression sur ces deux fins visages était assez
troublant.
Quelle que soit l’information transmise par leurs yeux, ils n’avaient
apparemment nul besoin d’en débattre davantage. Kezzie acquiesça à peine,
laissant son frère répondre.
– Merci, m’sieur. Une autre fois, peut-être.
Sans un mot de plus, ils leur tournèrent le dos et s’enfoncèrent dans les
ténèbres, traînant les pieds dans les feuilles et les cailloux.
Brianna découvrit alors autre chose dans le fond de sa poche.
– Jo ! Attends !
Josiah se matérialisa de nouveau à ses côtés avec une soudaineté
surprenante. C’était un vrai traqueur, contrairement à son frère.
– Oui, m’dame ?
– Oh ! Euh… je voulais dire, oh, te voilà !
Elle inspira profondément pour calmer les battements de son cœur et lui
tendit le petit sifflet qu’elle avait taillé dans un morceau de bois pour
Germain.
– Tiens. Si tu dois monter la garde, il te sera utile. Pour prévenir les gens,
au cas où des intrus apparaîtraient.
Jo Beardsley n’avait sans doute jamais vu un sifflet de sa vie, mais n’osa
pas l’admettre. Il retourna l’objet dans le creux de sa main, s’efforçant de ne
pas avoir l’air étonné.
Roger le lui prit et, le portant à ses lèvres, émit un sifflement strident qui
déchira la nuit. Plusieurs oiseaux, surpris dans leur sommeil, s’envolèrent
des arbres voisins en poussant des cris, imités par Kezzie, les yeux
écarquillés.
Roger tapota l’embouchure avant de lui rendre l’instrument, en
expliquant :
– Tu souffles de ce côté-ci. Pince à peine les lèvres.
– Merci beaucoup, m’sieur, murmura Jo.
Son visage d’ordinaire impassible s’était décomposé en même temps que
le silence. Il reprit le sifflet avec la mine ahurie d’un garçonnet découvrant
le sapin le matin de Noël et, aussitôt, se tourna vers son frère pour lui
montrer son trophée. Brianna se rendit compte alors que ni l’un ni l’autre
n’avaient peut-être jamais connu un matin de Noël, ni reçu aucune sorte de
présents.
– Je t’en ferai un autre pareil, promit-elle à Keziah. Comme ça, vous
pourrez vous envoyer des messages.
Elle ajouta en souriant :
–… Au cas où vous apercevriez des forbans.
– Oh oui, m’dame. C’est ce qu’on fera, c’est sûr ! Tout occupé à
examiner le sifflet que son frère avait déposé dans sa paume, il lui adressa à
peine un regard.
– Sifflez trois fois si vous avez besoin d’aide, leur dit Roger.
Il prit le bras de Brianna, tandis que les deux garçons disparaissaient de
nouveau dans l’obscurité, lançant distraitement derrière eux :
– Oui, m’sieur ! Merci, m’dame !
Ces mots furent sur-le-champ suivis d’un vacarme. Des piétinements de
branches, des halètements et des grognements, le tout ponctué de quelques
trilles stridents du sifflet.
– Lizzie a réussi à leur inculquer quelques bonnes manières, observa
Roger. Elle semble aussi avoir peaufiné leur culture littéraire. Tu penses
qu’ils seront un jour vraiment civilisés ?
– Non, répondit-elle avec une trace de regret dans la voix.
– Vraiment ?
Elle ne pouvait voir son visage dans le noir, mais sa surprise était audible.
– Je plaisantais, dit-il. Tu crois vraiment qu’ils ne changeront pas ?
– Oui. Ce n’est pas étonnant, compte tenu de la manière dont ils ont
grandi. Tu as vu leur réaction devant un sifflet ? Personne ne leur avait
jamais fait de cadeau, ni même donné un jouet.
– Sans doute. Tu penses que les garçons se civilisent de cette manière ?
Dans ce cas, notre Jem va finir philosophe ou artiste. Il est pourri gâté par
Mme Bug.
– Oh, tu en fais autant ! dit-elle en riant. Sans parler de papa, Lizzie,
maman, et de tous les gens du coin.
Roger ne chercha même pas à se défendre de cette accusation.
– Attends un peu qu’il ait de la concurrence. Regarde Germain, ce n’est
pas lui qui risque d’être un enfant pourri, non ?
Germain, le fils aîné de Fergus et de Marsali, était persécuté par ses deux
petites sœurs, que tout le monde avait surnommées « les chattes de l’enfer
». Elles le suivaient partout, l’asticotant et le harcelant sans arrêt.
Brianna rit, quoiqu’un peu contrainte. À l’idée d’avoir un autre enfant,
elle se sentait toujours comme au sommet d’un grand 8, le souffle court et
l’estomac noué, tiraillée entre l’excitation et la terreur. Surtout à cet instant,
le souvenir encore vif et doux de leurs ébats oscillant telle une flaque de
mercure dans son ventre.
Roger dut sentir cette ambivalence, car il n’insista pas. Il lui reprit la
main. L’air était froid, les derniers vestiges de l’hiver s’attardant dans les
recoins. Il demanda :
– Mais alors, comment expliques-tu le cas de Fergus ? D’après ce que j’ai
entendu, il n’a pas véritablement eu d’enfance non plus. Pourtant, il m’a
l’air assez civilisé.
– Ma tante Jenny l’a recueilli quand il avait dix ans. Tu n’as encore
jamais rencontré ma tante, mais, crois-moi, elle aurait pu humaniser Adolf
Hitler. En outre, Fergus a grandi à Paris, pas dans la forêt, même si c’était
dans un bordel. D’après ce que m’en a dit Marsali, c’était même une maison
close plutôt sophistiquée.
– Ah oui ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
– Oh, elle m’a juste rapporté des histoires qu’il lui a racontées. À propos
des clients et des pu… filles.
– Quoi, on ne peut plus dire « putain » ? demanda-t-il amusé.
Elle sentit le sang lui monter aux joues. Heureusement pour elle, il faisait
sombre, car plus elle rougissait, plus il aimait la taquiner.
Elle rétorqua, sur la défensive :
– Je n’y peux rien si j’ai été élevée dans une école catholique. On est
conditionnée dès le plus jeune âge.
En effet, elle ne pouvait se résoudre à prononcer certains mots, à moins
d’être furieuse ou de s’y être préparée mentalement.
– Mais toi ? J’aurais cru qu’un fils de révérend éprouverait les mêmes
difficultés.
Il partit d’un éclat de rire ironique.
– Ce n’est pas tout à fait la même situation. Je me sentais d’autant plus
obligé de jurer et d’en rajouter devant mes copains, pour leur prouver que
j’en étais capable.
Elle perçut là une bonne anecdote à glaner.
– En rajouter dans quel sens ?
Il parlait rarement de son enfance à Inverness, où son grand-oncle, un
prêtre presbytérien, l’avait adopté. Elle adorait entendre les bribes de
souvenirs qu’il laissait parfois échapper.
– Ouille ouille ouille ! Je fumais, je buvais de la bière, je griffonnais des
insanités sur les murs des toilettes. Je donnais des coups de pied dans les
poubelles. Je dégonflais les pneus des voitures. Je volais des bonbons au
bureau de poste. Un vrai voyou.
– Je vois, la terreur d’Inverness, hein ? Tu faisais partie d’un gang ?
– Tu ne crois pas si bien dire ! Avec Gerry MacMillan, Bobby Cawdor et
Dougie Buchanan. Je sortais un peu du rang, non seulement parce que
j’étais le fils adoptif du révérend, mais aussi parce que mon père était
anglais et que je portais un prénom anglais. Si bien que je devais toujours
prouver que j’étais un vrai dur. Ce qui signifie aussi que c’était toujours moi
qui m’attirais le plus d’ennuis.
Brianna était ravie.
– J’ignorais que tu avais été un délinquant juvénile.
– Ça n’a pas duré longtemps. L’été de mes quinze ans, le révérend m’a
fait engager sur un chalutier et m’a envoyé pêcher le hareng. Je ne sais pas
s’il voulait me former le caractère, m’éviter de finir en prison, ou tout
simplement qu’il ne me supportait plus à la maison, mais cette expérience
fut radicale. Si tu veux te frotter à de vrais durs à cuire, prends la mer avec
une bande de pêcheurs gaéliques !
– Merci du conseil, je m’en souviendrai.
À force de retenir son fou rire, elle n’émettait qu’une série de petits
grognements étranglés. Elle parvint cependant à retrouver son sérieux pour
demander :
– Mais tes copains, ceux de la bande, ils ont fini en prison, eux ? Ou bien
ont-ils retrouvé le droit chemin dès que tu ne fus plus là pour les corrompre
?
– Dougie s’est enrôlé dans l’armée, répondit-il avec une pointe de
mélancolie. Gerry a repris le magasin de son père, qui tenait un bureau de
tabac. Quant à Bobby… Il est mort. Il s’est noyé cet été-là en pêchant le
homard avec son cousin, près de la côte d’Oban.
Elle serra sa main avec compassion, leurs épaules se frôlant.
– Je suis désolée.
Elle hésita un instant, puis reprit :
– Oui, mais… il n’est pas vraiment mort, n’est-ce pas ? Je veux dire, pas
encore.
Roger se tut, semblant partagé entre l’humour et la tristesse.
– Tu trouves cette idée réconfortante ? le questionna-t-elle. Ou c’est
encore plus affreux quand tu y penses ?
Elle voulait continuer à le faire parler. Depuis que sa pendaison lui avait
cassé la voix, Roger n’était plus très causant. Prendre la parole en public le
mettait mal à l’aise et lui nouait la gorge. Sa voix était encore éraillée, mais,
quand il était détendu comme présent, il ne s’étranglait pas et ne toussait
pas.
– Les deux, répondit-il. Quelle que soit la manière dont je le prends, je ne
le reverrai jamais.
Il chassa cette pensée d’un haussement d’épaules, puis interrogea Brianna
:
– Tu penses souvent à tes amis d’autrefois ?
– Pas trop, murmura-t-elle.
Le sentier se rétrécissait. Elle glissa son bras sous celui de Roger. Au
prochain virage, la maison des McGillivray serait en vue.
– Il se passe tant de choses ici que je n’ai pas le temps d’y songer.
Ce sujet étant douloureux, elle préféra en changer.
– Tu crois que Jo et Kezzie ne font que jouer, ou bien qu’ils mijotent
quelque chose ?
– Que veux-tu qu’ils manigancent ? Je les imagine mal tapis au bord de la
route pour attaquer des voyageurs, à cette heure tardive.
– Non, non, je les crois quand ils disent qu’ils montent la garde. Ils
feraient n’importe quoi pour protéger Lizzie. Mais c’est que…
Elle s’interrompit. Ils venaient de sortir de la forêt et de déboucher sur la
piste carrossable, bordée d’un côté par un versant escarpé. Dans la noirceur,
il paraissait un gouffre sans fond, un gigantesque tapis de velours noir. De
jour, c’était un enchevêtrement de rhododendrons, d’arbres de Judée et de
cornouillers, tous envahis de troncs noueux de lierre sauvage et de lianes.
Un peu plus loin, la route faisait un virage en épingle à cheveux, puis
descendait en pente douce jusqu’à la maison des McGillivray, une trentaine
de mètres plus bas.
– Il y a encore de la lumière, observa-t-elle surprise.
Le petit groupe de bâtiments – la vieille maison, la nouvelle, la
tonnellerie de Ronnie Sinclair, la forge de Dai Jones et sa cabane était en
grande partie plongée dans l’obscurité, mais des fenêtres du rez-de-
chaussée de la nouvelle demeure des McGillivray filtrait de la lumière
autour des volets en bois. Devant, un immense feu de joie formait une tache
lumineuse dans la nuit.
Roger déclara d’une voix neutre :
– Kenny Lindsay. Les Beardsley nous ont dit qu’ils l’avaient croisé. Il
s’est sans nul doute arrêté chez les McGillivray pour leur communiquer les
nouvelles.
– Mmm… Dans ce cas, on a intérêt à être sur nos gardes. S’ils s’attendent
à être attaqués par des brigands, ils risquent de tirer sur tout ce qui bouge.
– Pas ce soir. Il y a une fête, tu as oublié ? Au fait, qu’est-ce que tu disais
tout à l’heure à propos des Beardsley et de Lizzie ?
– Aïe !
Son orteil venait de buter contre un obstacle invisible. Elle se raccrocha
de justesse au bras de Roger avant de répondre :
– Le problème, c’est que je ne sais pas exactement contre qui ils
s’imaginent devoir la protéger.
À son tour, Roger s’agrippa à elle, par réflexe.
– Que veux-tu dire ?
– Juste que, si j’étais Manfred McGillivray, je veillerais à me montrer très
gentil avec Lizzie. D’après maman, les jumeaux la suivent partout comme
des chiens. Si tu veux mon avis, ce sont plutôt des loups apprivoisés.
– Selon Ian, il est impossible d’apprivoiser des loups.
– Précisément. Allez, dépêchons-nous, avant qu’ils n’éteignent le feu.
L’imposante maison en rondins débordait littéralement de monde. La
lumière se déversait par la porte ouverte et la rangée des fenêtres étroites
tout autour de la bâtisse. Des silhouettes à contre-jour passaient devant et
derrière le gigantesque feu dans la cour. On entendait un violon, sa douce
mélodie s’élevant dans la nuit, portée par le vent avec l’odeur de viande
grillée.
Roger tendit la main à Brianna pour l’aider à descendre les dernières
dizaines de mètres pentues avant la croisée des chemins.
– On dirait que Senga a arrêté son choix ! Tu paries sur qui ? Ronnie
Sinclair ou le jeune Allemand ?
– Ah, un pari ? On parie quoi ? demanda-t-elle en manquant de glisser de
nouveau.
– Le perdant répare le garde-manger, proposa-t-il.
– Conclu. Je mise sur Heinrich.
Ah oui ? Tu as peut-être raison. Je dois quand même te prévenir : selon
les derniers pronostics que j’ai entendus, Ronnie l’emporte à cinq contre
trois. Avec Frau Ute dans la partie, les dés sont pipés.
– C’est vrai. S’il s’agissait d’Hilda ou d’Inga, je dirais que la partie est
jouée d’avance, mais Senga a le tempérament de sa mère. Personne ne lui
dit ce qu’elle a à faire, pas même Frau Ute.
Puis elle ajouta :
– D’ailleurs, où ont-ils été chercher ce prénom, Senga ? Ce ne sont pas
les Hilda et les Inga qui manquent dans la région de Salem, mais je n’ai
jamais rencontré une autre Senga.
– Normal, surtout pour Salem. Ce n’est pas un prénom allemand mais
écossais.
– Écossais ?
– En fait, c’est Agnès, épelé à l’envers. Une fille avec un tel prénom ne
pouvait qu’avoir l’esprit de contradiction, tu ne trouves pas ?
– Tu plaisantes ? Agnès à l’envers ?
– Je ne dirais pas que c’est un prénom courant, mais j’ai déjà rencontré
une ou deux femmes portant ce nom en Écosse.
Elle éclata de rire.
– Les Écossais font ça avec d’autres prénoms ?
– Tu veux dire, baptiser leurs enfants en verlan ?
Il réfléchit un moment avant de répondre :
– À l’école, j’ai connu une fille qui s’appelait Adnil. Il y avait aussi un
garçon d’épicerie dans notre quartier qui livrait les courses aux vieilles
dames… Son prénom se prononçait « Kirry », mais s’écrivait « Cire ».
Elle lui jeta un regard en coin pour vérifier s’il se moquait d’elle, mais il
paraissait sérieux.
– Maman a donc raison à propos des Écossais. Donc, le tien épelé à
l’envers, ça donne…
– Regor, confirma-t-il. On dirait une créature sortie d’un Godzilla, non ?
Une anguille géante, ou peut-être un insecte dont les yeux projettent des
rayons mortels.
Cette idée semblait le séduire, ce qui fit rire Brianna.
– Visiblement, tu y as déjà réfléchi ! Tu préférerais être lequel ?
Quand j’étais petit, le cloporte au regard mortel me plaisait assez. Puis,
quand j’ai travaillé sur le chalutier, il m’arrivait de remonter une murène
dans mes filets. Ce n’est pas le genre de bestiole que tu aimerais croiser
dans une ruelle obscure, crois-moi.
– En tout cas, c’est plus agile que Godzilla.
Elle frissonna au souvenir d’une murène qu’elle avait déjà croisée en
personne. Un mètre vingt de ressorts d’acier et de caoutchouc, rapide
comme l’éclair et la gueule remplie de lames de rasoir. On l’avait remontée
de la cale d’un chalutier dont elle observait le déchargement dans un petit
port du nom de MacDuff.
» Roger et elle étaient adossés à un muret en pierre, contemplant
oisivement les mouettes planant dans le vent, quand un cri d’alarme avait
retenti sur le bateau amarré devant eux. Ils avaient baissé les yeux juste à
temps pour voir les matelots s’agiter frénétiquement à bord.
» Une forme sinueuse noire s’était tortillée hors de la masse argentée des
poissons déversés sur le pont, avait jailli sous le garde-corps et atterri sur
les pavés mouillés du quai, où elle avait semé une panique similaire parmi
les pêcheurs arrosant leurs outils. Elle s’était contorsionnée tel un câble
sous tension incontrôlable jusqu’à ce qu’un homme chaussé de bottes en
caoutchouc, reprenant ses esprits, ne se précipite et la renvoie dans l’eau
d’un coup de pied.
Roger, qui se remémorait vraisemblablement la même scène, observa
avec justesse :
– Au fond, les murènes ne sont pas si méchantes. Après tout, on ne peut
pas leur en vouloir. Arrachées à leurs profondeurs, comme ça, sans prévenir.
N’importe qui se débattrait un peu.
– Oui, n’importe qui, affirma Brianna en pensant à leur propre sort.
Elle entrecroisa ses doigts dans ceux de Roger, cherchant le réconfort de
sa paume fraîche et ferme.
Désormais, ils étaient assez proches pour entendre des bribes de rires et
de conversations s’élevant dans la nuit avec la fumée du brasier. Des
enfants couraient. Elle aperçut deux silhouettes noires et menues, tels des
lutins, filant entre les jambes des adultes rassemblés autour du feu.
Ce ne pouvait pas être Jem. Si ? Non, il était plus petit que cela. En outre,
Lizzie ne le laisserait pas…
– Mej, dit Roger.
– Quoi ?
– C’est Jem, à l’envers. Je me disais que ce serait amusant de regarder
des Godzilla avec lui. Peut-être qu’il aimerait être le cloporte dont les yeux
projettent des rayons mortels. Ce serait drôle, tu ne trouves pas ?
En entendant son ton mélancolique, elle sentit sa gorge se nouer et serra
sa main un peu plus fort, répondant avec assurance :
– Tu lui raconteras des histoires de Godzilla. De toute manière, ce ne sont
que des fables. Je les lui dessinerai.
Cela le fit rire.
– Je t’en prie, non ! Ils vont te lapider pour commerce avec Satan.
Godzilla ressemble à une créature sortie tout droit de l’Apocalypse. Du
moins, c’est ce qu’on m’a raconté.
– Qui t’a dit ça ?
– Eigger.
– Qui… Ah, tu veux dire Reggie ? Qui est Reggie ?
– Le révérend.
Son grand-oncle, et père adoptif. Dans sa voix, on percevait un sourire,
mais teinté de nostalgie.
– On allait voir des films de monstres tous les deux le samedi. Eigger et
Regor… Si tu avais vu la tête des dames du club paroissial, quand
Mme Graham les faisait entrer sans les annoncer ! Elles arrivaient dans le
bureau du révérend et nous trouvaient en train de marcher à pas de géant en
rugissant, écrasant les immeubles de Tokyo construits avec mes cubes et des
boîtes de conserve.
– J’aurais aimé connaître le révérend.
– J’aurais tant aimé te le présenter ! soupira-t-il. Il t’aurait adorée, Bree.
L’espace de ces quelques instants, la forêt et le feu de joie en contrebas
avaient disparu. Ils étaient à Inverness, dans le bureau douillet du révérend,
la pluie clapotant contre les vitres qui étouffaient les bruits de la circulation
dans la rue. Cela leur arrivait souvent quand ils discutaient en tête à tête.
Puis un détail quelconque venait briser ce moment. Cette fois, ce fut une
clameur près du feu, tandis que les noceurs se mirent à chanter et à taper
dans les mains… Le monde de leur propre époque s’évanouit alors sur-le-
champ.
« Si Roger n’était plus là, pensa-t-elle brusquement. Saurais-je faire
revivre notre monde, à moi seule ? »
Une vague de panique l’envahit, rien qu’un court laps de temps. Sans
Roger comme balise, sans rien d’autre que ses propres souvenirs pour
l’ancrer dans le futur, cette époque serait perdue. Elle disparaîtrait dans des
rêves brumeux, lui échappant, ne lui laissant aucun îlot de réalité sur lequel
se tenir.
Elle prit une profonde inspiration, emplissant ses poumons d’air frais
rendu piquant par la fumée de bois, et enfonça ses talons dans le sol tout en
marchant, essayant de se sentir solide.
– Maman, maman, MAMAN !
Une petite forme se détacha de la cohue autour du feu et fonça droit sur
elle, se précipitant dans ses jambes avec une telle force qu’elle dut se
rattraper au bras de Roger.
– Jem ! Te voilà !
Elle le souleva de terre et enfouit son visage dans ses cheveux, qui
sentaient agréablement des odeurs de chèvre, de foin et de saucisse épicée.
Il était lourd… et très vigoureux.
Ute McGillivray se retourna et les aperçut. Son large visage était
soucieux, mais il s’illumina quand elle les reconnut. Elle les accueillit en les
saluant de sa voix forte, faisant pivoter les têtes. Ils se retrouvèrent aussitôt
engloutis dans la foule des convives, assaillis de questions et
d’exclamations de surprise devant leur visite imprévue.
On les interrogea brièvement sur la famille de Hollandais, mais Kenny
Lindsay avait déjà rapporté les détails de l’incendie, ce dont Brianna lui en
sut gré. Les gens prirent des mines de circonstance, les visages navrés,
mais, entre-temps, ils avaient épuisé leur capital d’effroi et de théories
atroces et étaient prêts à passer à autre chose. L’image glacée des tombes
sous les sapins hantait encore Brianna, et elle n’avait aucun désir de raviver
ce souvenir en l’évoquant.
Se tenant par la main, les jeunes promis étaient assis côte à côte sur une
paire de seaux retournés, la lueur des flammes dansant sur leur face béate.
Brianna sourit.
– J’ai gagné ! Tu ne trouves pas qu’ils ont l’air heureux ?
– C’est vrai, convint Roger. Je me demande comment Ronnie Sinclair l’a
pris. Tu le vois quelque part ?
Tous deux observèrent les alentours, mais le tonnelier était invisible.
Puis, Brianna indiqua d’un signe du menton le modeste bâtiment, de
l’autre côté de la route.
– Regarde, il est dans son atelier.
Aucune fenêtre ne donnait de leur côté, mais une lumière pâle filtrait sous
la porte close.
Les yeux de Roger passaient de l’atelier sombre à la liesse autour du feu ;
une bonne partie des relations de Frau Ute était montée de Salem avec
l’heureux élu et ses amis, apportant un énorme tonneau de bière brune qui
contribuait en grande partie à la bonne humeur générale. L’atmosphère était
chargée d’effluves amers de levure et de houblon.
Par contraste, la tonnellerie semblait sinistre et isolée. Brianna se
demanda si quelqu’un autour du feu s’était rendu compte de l’absence de
Sinclair. Roger lui donna une petite tape affectueuse dans le dos.
– Je vais aller lui faire un brin de causette. Il a sans doute besoin d’une
oreille compatissante.
– Ça et d’un bon petit remontant ?
Elle lui indiqua la porte ouverte de la maison, où Robin McGillivray
versait ce qu’elle devinait être du whisky à un cercle d’amis triés sur le
volet.
– Le connaissant, je suis sûr qu’il a le nécessaire chez lui, répondit Roger.
Il s’éloigna, se faufilant au milieu du groupe de fêtards. Il disparut dans le
noir, mais, quelques instants plus tard, elle vit la porte du tonnelier s’ouvrir,
et la silhouette de Roger masqua brièvement le halo de lumière avant de
s’engouffrer à l’intérieur.
– Maman, soif !
Jemmy gigotait comme un têtard, cherchant à descendre de ses bras. Elle
le déposa sur le sol et il fila comme une flèche, manquant de faire tomber
une grosse dame portant un plateau de beignets de maïs.
L’odeur des gâteaux frits lui rappela qu’elle n’avait pas dîné, et elle suivit
Jemmy vers le buffet, où Lizzie, dans le rôle de la presque fille de la
maison, lui servit une généreuse portion de choucroute, de saucisses, d’œufs
fumés et d’une sorte de pâtée à base de maïs et de courge.
– Et toi, où est ton amoureux, Lizzie ? la taquina Brianna. Vous ne
devriez pas être en train de vous embrasser ?
– Oh, lui ?
Lizzie prit l’air de quelqu’un se souvenant d’un détail vaguement
intéressant, mais pas d’une importance capitale.
– Vous voulez parler de Manfred ? Il est… là-bas.
Elle plissa des yeux, puis indiqua une direction avec sa cuillère en bois.
Manfred McGillivray, son promis, se tenait bras dessus, bras dessous avec
trois ou quatre autres jeunes hommes, se balançant d’un côté puis de l’autre
en chantant un air allemand. Ils semblaient avoir du mal à se souvenir des
paroles, chaque phrase se dissolvant en gloussements et en reproches
hilares.
Lizzie se pencha vers Jemmy et lui donna une saucisse.
– Tiens, Schätzchen. Ça veut dire « chéri » en allemand, expliqua-t-elle.
L’enfant se jeta sur la saucisse tel un phoque affamé et mâcha avec
application. Puis il marmonna :
– Chai choif.
… et disparut dans la foule.
Brianna voulut courir après lui, mais elle en fut empêchée par un groupe
agglutiné autour du buffet.
– Jem, attends-moi !
– Ne vous en faites pas, la rassura Lizzie. Ici, tout le monde le connaît, il
ne lui arrivera rien.
Néanmoins, Brianna s’apprêtait à se lancer à ses trousses, quand elle
aperçut une minuscule tête blonde surgir près de celle de Jem. Germain, son
meilleur copain. Il avait deux ans de plus et, pour un gamin de cinq ans,
beaucoup plus d’expérience que les garçons de son âge, grâce en grande
partie aux enseignements de son père. Elle espérait qu’il ne faisait pas les
poches des invités et se dit qu’elle ferait bien de le fouiller plus tard, au cas
où il s’adonnerait déjà à la contrebande.
Germain tenait fermement Jemmy par la main, si bien qu’elle se laissa
persuader de s’asseoir avec Lizzie, Inga et Hilda sur des ballots de paille
placés à quelque distance du feu.
– Et vous, où est votre amoureux ? la taquina à son tour Hilda. Votre beau
diable noir ?
– Oh, lui ? répondit Brianna en singeant Lizzie.
Elles rugirent de rire, produisant un vacarme assez peu distingué.
Vraisemblablement, elles avaient déjà éclusé quelques pintes de bière.
Brianna fit un signe vers l’atelier de tonnellerie.
– Il console Ronnie. Comment votre mère a-t-elle pris le choix de Senga
?
Inga leva les yeux au ciel.
– Aïe, aïe, aïe ! Si vous les aviez entendues, elle et Senga ! Ça a bardé,
croyez-moi ! À tel point que Papa est parti pécher. Il n’est rentré que trois
jours plus tard.
Brianna baissa la tête pour cacher son sourire. Robin McGillivray
n’aspirait qu’à une vie paisible, mais, entre sa femme et ses filles, il n’était
pas prêt de la connaître.
Hilda se pencha légèrement en arrière pour soulager la tension de sa
première grossesse, déjà bien avancée, et fit une moue philosophe.
– Que voulez-vous, elle ne pouvait pas vraiment s’y opposer, meine
Mutter. Après tout, même s’il est pauvre, Heinrich est le fils de son cousin.
– Mais jeune, ajouta Hilda avec un sens pratique. Papa dit qu’Heinrich a
le temps de devenir riche.
Ronnie Sinclair ne roulait pas vraiment sur l’or non plus, sans compter
qu’il avait bien trente ans de plus que Senga. D’un autre côté, il possédait sa
propre tonnellerie et la moitié de la maison qu’il partageait avec les
McGillivray. Ayant déjà marié ses deux aînées à des hommes de bien, Ute
avait visiblement fini par concevoir les avantages d’une union entre Senga
et Ronnie.
Essayant d’être le plus diplomate possible, Brianna demanda :
– Mais, cela ne risque pas d’être un peu… gênant que Ronnie continue
d’habiter avec votre famille après que…
Elle désigna les fiancés, qui se fourraient mutuellement des morceaux de
gâteau dans la bouche.
– Aaah, pour ça ! s’exclama Hilda. Je suis heureuse de ne plus vivre ici !
Inga acquiesça avec vigueur, puis ajouta :
– Mais Mutti n’est pas du genre à se lamenter sur le pain perdu. Elle
cherche une autre femme pour Ronnie. Regardez-la, là-bas.
Ute se tenait devant le buffet, discutant avec un groupe d’Allemandes.
Observant les manœuvres de sa mère d’un air narquois, Inga interrogea sa
sœur :
– À ton avis, laquelle a-t-elle déjà choisi ? La petite Gretchen ? Ou la
cousine d’Archie Bug ? Celle qui louche… Seona ?
Hilda, mariée à un Écossais du comté de Surry, fit non de la tête.
– Elle veut une Allemande. Car elle calcule déjà ce qui arrivera si Ronnie
meurt et que sa femme se remarie. Si c’est une fille de Salem, il sera plus
facile pour maman de la pousser à épouser un de ses neveux ou cousins…
histoire de conserver les terres dans la famille, tu comprends ?
Fascinée, Brianna écoutait les deux jeunes femmes analyser la situation
avec un parfait détachement et se demanda si Ronnie Sinclair se rendait
compte que son destin était en train d’être décidé avec autant de
pragmatisme. D’un autre côté, il vivait avec les McGillivray depuis plus
d’un an. Il devait donc être au fait des méthodes d’Ute.
Remerciant le ciel de ne pas être obligée de vivre sous le même toit que
la redoutable Frau McGillivray, elle chercha Lizzie du regard, ressentant un
élan de compassion pour son ancienne servante. L’année suivante, une fois
mariée à Manfred, Lizzie devrait habiter avec Ute.
En entendant prononcer le mot « Wemyss », elle s’intéressa de nouveau à
la conversation. En fait, les sœurs ne parlaient pas de Lizzie, mais de son
père.
– Tante Gertrude… commença Hilda.
Elle s’interrompit pour roter, son poing devant la bouche, puis reprit :
–… Elle est veuve, elle aussi. Elle serait parfaite pour lui.
Inga se mit à rire.
– Avec tante Gertrude, ce pauvre petit M. Wemyss ne tiendrait pas un an.
Elle fait deux fois sa taille. Si elle ne le tue pas d’épuisement, elle risque de
l’étouffer en lui roulant dessus dans son sommeil.
Hilda plaqua ses deux mains sur sa bouche, non pas parce qu’elle était
choquée mais pour étouffer son fou rire. Elle non plus ne semblait pas avoir
lésiné sur la bière. Son bonnet était de travers, et ses joues d’habitude pâles
s’étaient teintées de rose.
Hilda pointa le menton vers un groupe d’hommes buvant du vin du Rhin.
– Ça n’a pas l’air de lui faire peur. Tu le vois ?
Brianna n’eut aucun mal à repérer M. Wemyss, avec ses cheveux blond
paille aussi fins et ébouriffés que ceux de sa fille. Il était plongé dans une
conversation animée avec une grosse dame en tablier et bonnet, qui lui
martelait les côtes de petits coups de coude affectueux tout en riant.
Au même moment, Ute McGillivray, suivie d’une grande blonde,
s’approcha d’eux, hésitante, les deux mains croisées sous son tablier.
– Oh, qui c’est, celle-là ?
Inga étirait le cou comme une oie. Scandalisée, sa sœur lui donna une
tape.
– Lass das, du alte Ziege ! (Laisse ça, vieille chèvre !) Mutti regarde dans
notre direction !
Lizzie s’était elle aussi mise à genoux, observant la scène.
– De qui parlez-vous ? s’enquit-elle d’une voix de chouette.
Manfred détourna provisoirement son attention en se laissant tomber à
côté d’elle sur la paille, un grand sourire aux lèvres. Il glissa un bras autour
de sa taille et tenta de l’embrasser.
– Comment ça va, Herzchen ?
– Qui c’est, cette femme, Freddie ?
Elle se dégagea avec habileté et pointa un doigt avec discrétion vers la
blonde. Celle-ci souriait timidement, tandis que Frau Ute la présentait à M.
Wemyss.
Manfred cligna des yeux, un peu chancelant, puis répondit avec
obligeance :
– Fraulein Berrisch. C’est la sœur du pasteur Berrisch.
Intéressées, Inga et Hilda se mirent à roucouler. Lizzie fronça les sourcils,
puis se détendit, voyant son père incliner le chef pour saluer la nouvelle
venue. Fraulein Berrisch était presque aussi grande que Brianna.
« Eh bien, cela explique pourquoi elle est encore demoiselle » pensa cette
dernière avec une pointe de sympathie. Les cheveux visibles sous son
bonnet étaient striés de gris. Elle avait un visage plutôt commun, mais un
regard calme plein de douceur.
– Oh, c’est donc une protestante, dit Lizzie.
Son ton dédaigneux indiquait clairement que la Fraulein ne pouvait guère
briguer la main de son père.
– Oui, mais n’empêche, c’est une gentille femme. Allez, viens danser,
Elizabeth.
S’étant désintéressé de la Fraulein et de M. Wemyss, Manfred hissa
Lizzie debout et, malgré ses protestations, la propulsa vers le cercle des
danseurs. Elle se laissa entraîner à contrecœur, mais, une fois en piste,
Brianna la vit rire quand Manfred lui glissa quelque chose à l’oreille. Il était
très séduisant. Ils formaient un beau couple, mieux assorti en apparence que
Senga et son Heinrich, qui était grand mais anguleux, avec un visage taillé à
la serpe.
Inga et Hilda se chamaillant en allemand, Brianna put enfin se consacrer
à son excellent repas. Elle était tellement affamée qu’elle se serait régalée
avec n’importe quoi, mais la choucroute fraîche et acidulée ainsi que les
saucisses, prêtes à exploser sous le jus et les épices, constituaient un festin
rare.
Ce ne fut qu’après avoir saucé les derniers vestiges dans son assiette en
bois avec un morceau de pain au maïs qu’elle jeta un œil vers la tonnellerie,
se disant avec remords qu’elle aurait sans doute dû en garder un peu pour
Roger. C’était vraiment gentil de sa part de s’inquiéter des peines de cœur
de ce pauvre Ronnie. Elle eut un élan de fierté et d’affection pour lui. Elle
ferait peut-être bien d’aller à sa rescousse.
Elle venait de déposer son assiette et de remettre de l’ordre dans ses
jupons, se préparant à entrer en action, quand elle aperçut deux petites
silhouettes sortir en titubant de l’obscurité.
– Jem ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Les flammes se reflétaient sur la chevelure de l’enfant tel du cuivre en
fusion, mais son visage était blême, et ses yeux ressemblaient à deux
grandes taches noires.
– Jemmy !
Il tourna vers elle un regard vide, dit « Maman ? » d’une petite voix
hésitante, puis s’assit brusquement, ses jambes ployant sous lui comme
deux élastiques.
Elle se rendit à peine compte de la présence de Germain à ses côtés, qui
oscillait comme une jeune pousse agitée par la bise. Elle n’avait pas le
temps de s’occuper de lui. Elle saisit son fils, lui releva la tête et le secoua
légèrement.
– Jemmy ! Réveille-toi ? Qu’est-ce que tu as ?
– Le petit est ivre mort, a nighean, dit une voix amusée au-dessus d’elle.
Qu’est-ce que vous lui avez fait boire ?
Robin McGillivray, lui-même pas très frais, se pencha et poussa Jemmy
du doigt. Le garçon n’émit qu’un gargouillis.
Il lui prit un bras, le souleva, puis le lâcha : il retomba, aussi mou qu’un
spaghetti trop cuit.
– Je ne lui ai rien fait boire ! s’indigna-t-elle.
Sa première frayeur passée, elle sentit l’agacement monter en elle.
Jemmy n’était qu’endormi, son torse se soulevant et s’affaissant dans un
rythme rassurant.
– Germain !
Ce dernier s’était effondré, en une masse inerte, et chantonnait Alouette,
totalement absent d’esprit. C’était sa chanson préférée, Brianna la lui avait
apprise.
– Germain ! Qu’as-tu donné à boire à Jemmy ?
–… Je te plumerai la tête…
– Germain !
Elle lui agrippa le bras. Il cessa de chanter et, éberlué, leva les yeux vers
elle.
– Germain, qu’as-tu fait boire à Jemmy ?
Il lui sourit avec une douceur désarmante.
– Il avait soif, m’dame. Il réclamait à boire.
Là-dessus, ses yeux se révulsèrent, et il tomba à la renverse, plus atone
qu’un poisson mort.
– Oh, bon Dieu de bon Dieu !
Inga et Hilda prirent un air choqué, mais elle n’était pas d’humeur à
ménager leur sensibilité.
– Où est Marsali ?
Inga se pencha sur Germain pour l’examiner.
– Elle n’est pas là. Elle est restée à la maison avec les maedchen. Quant à
Fergus, il est…
Elle se redressa, regardant autour d’elle.
– Je l’ai aperçu tout à l’heure.
– Que se passe-t-il ?
La voix rauque derrière elle la fit sursauter. Elle se retourna et vit Roger,
perplexe, le visage plus détendu qu’à l’accoutumée.
– Ton fils est un ivrogne, l’informa-t-elle.
Puis elle sentit l’haleine de Roger et ajouta d’un ton sec :
– Il a de qui tenir, à ce que je vois.
Ne relevant pas la remarque, Roger s’assit auprès d’elle et prit Jemmy sur
ses genoux. Le calant contre ses genoux fléchis, il lui tapota la joue,
doucement mais avec insistance.
– Eh, oh ! Mej ? Eh, ho ! Ça va, mon petit gars ?
Comme par magie, les paupières de Jemmy se soulevèrent. Il adressa un
sourire rêveur à son père.
– Hé, papa.
Béat, il referma les yeux et s’avachit encore, sa joue s’écrasant contre le
genou de son père, qui en déduisit :
– Il va bien.
Cela ne parut pas calmer Brianna.
– Tant mieux. Qu’est-ce qu’il a bu à ton avis ? Du vin du Rhin ?
– Je dirais plutôt de la goutte de cerise. Il y en a un tonneau derrière la
grange.
– Oh, non !
Elle n’en avait jamais goûté elle-même, mais Mme Bug lui avait donné la
recette : « Presser le jus d’un boisseau de cerises, y laisser dissoudre douze
kilos de sucre, verser dans une cuve de cent cinquante litres et la remplir de
whisky. »
– Il va bien, répéta Roger en lui tapotant le bras. C’est Germain que je
vois là ?
– Oui.
Elle se baissa vers l’enfant, mais il dormait paisiblement, lui aussi avec le
sourire.
– Cette goutte de cerise doit être bonne.
Roger se mit à rire.
– C’est infect. On dirait du sirop industriel contre la toux. Cela dit, je dois
reconnaître que ça rend joyeux.
– Tu en as bu, toi aussi ?
Elle le dévisagea d’un œil suspicieux, mais ses lèvres avaient leur couleur
habituelle.
– Bien sûr que non.
Pour le lui prouver, il se pencha vers elle et l’embrassa. Tu ne crois tout
de même pas qu’un Écossais de la trempe de Ronnie Sinclair soignerait son
cœur brisé avec de la goutte de cerise ? Surtout avec du bon whisky sous la
main ?
– Effectivement.
Elle observa la tonnellerie. La faible lueur sous la porte avait disparu,
plongeant le bâtiment dans l’obscurité. Il ne formait plus qu’un rectangle
sombre devant la masse encore plus noire de la forêt au-delà.
Elle se retourna vers Inga et Hilda, mais elles étaient parties aider Frau
Ute. Toutes les femmes étaient occupées à débarrasser le buffet.
– Comment Ronnie réagit-il ? s’inquiéta-t-elle.
Roger souleva Jemmy et le déposa délicatement sur la paille aux côtés de
Germain.
– Pas trop mal. Au fond, il n’était pas vraiment amoureux de Senga. Il
souffre plus de frustration sexuelle que d’une peine de cœur.
– Si ce n’est que ça, il n’aura plus à souffrir trop longtemps. J’ai entendu
dire que Frau Ute a pris la situation en main.
– Oui, elle lui a promis de lui trouver une femme. Disons qu’il voit les
choses avec philosophie, même si le désir lubrique suinte par tous les pores
de sa peau.
– Beurk ! Au fait, tu as faim ?
Elle déplia ses jambes en jetant un œil vers les enfants.
– Je vais te chercher une assiette avant qu’Ute et ses filles n’aient tout
enlevé.
Roger ouvrit grand la bouche et bâilla. Puis il cligna des yeux et lui
sourit, endormi.
– Non, ça va. Je vais prévenir Fergus que Germain est avec nous. Je
trouverai bien quelque chose à grignoter en chemin.
Il lui donna une tape sur l’épaule, se leva, titubant un peu, puis se dirigea
vers le feu.
Les deux garçons dormaient à poings fermés. Avec un soupir, elle les
rapprocha l’un de l’autre, empilant de la paille autour d’eux, puis les
recouvrit de sa cape. Il faisait froid, mais l’hiver était définitivement passé.
L’air n’était plus chargé de givre.
La fête se poursuivait, mais avait pris un tour plus calme. Plus personne
ne dansait. Les convives s’étaient rassemblés en petits groupes. Les
hommes formaient un cercle autour du feu, allumant leurs pipes. Les plus
jeunes s’étaient éparpillés dans la nature. Autour de Brianna, les familles
s’installaient pour la nuit, se creusant des nids dans la paille. Certains
dormiraient dans la maison, d’autres dans la grange. Elle entendait une
guitare quelque part derrière la bâtisse, et une voix lente et mélancolique.
Comme elle aurait aimé entendre de nouveau celle de Roger, telle qu’elle
avait été, si grave et si tendre !
Cela lui fit soudain penser qu’en revenant de chez Ronnie, Roger avait
parlé d’une voix nettement plus assurée. Certes, elle était toujours rauque,
l’ombre de sa résonance d’autrefois, mais elle avait mieux coulé, sans ce
côté étranglé. L’alcool était-il bénéfique aux cordes vocales ?
Fort probablement avait-il juste aidé Roger à se détendre, l’aidant à
vaincre certaines de ses inhibitions. C’était bon à savoir. Sa mère avait
déclaré qu’avec le temps sa voix s’améliorerait, à condition qu’il s’entraîne.
Mais il hésitait encore à s’en servir, craignant la douleur, tant celle
provoquée par la simple élocution, que celle, plus psychologique, du
contraste avec sa voix d’antan.
Elle médita à voix haute :
– Je devrais peut-être préparer un peu de cette goutte de cerise.
Puis elle baissa les yeux vers les deux gamins endormis dans le foin et
s’imagina se réveillant le lendemain matin face à trois gueules de bois.
– Ou peut-être pas.
Elle rassembla assez de paille pour se faire un oreiller, étala son fichu
par-dessus (ils passeraient une bonne partie du lendemain à ôter les brins de
leurs habits). Puis elle s’allongea, enroulant son corps autour de celui de
Jemmy. Si l’un des garçons remuait ou vomissait dans son sommeil, elle le
sentirait et se réveillerait.
Le feu de camp s’était consumé. Il ne restait qu’une frange irrégulière de
flammèches dansant sur le lit de braises. Les lanternes disposées autour de
la cour s’étaient éteintes, ou bien on les avait mouchées. La guitare et le
chanteur s’étaient tus. Sans la lumière et le bruit pour la tenir à distance, la
nuit reprit possession du lieu, étalant ses ailes silencieuses et froides sur la
montagne. Les étoiles brillaient dans le ciel, mais ne formaient que des têtes
d’épingle, à des millénaires de distance. Elle ferma les yeux sur l’immensité
de la nuit, posant les lèvres sur les cheveux de son fils, se nourrissant de sa
chaleur.
Elle tenta de vider son esprit pour se préparer au sommeil, mais, sans
personne pour lui tenir compagnie, l’odeur du bois brûlé qui emplissait l’air
fit resurgir les souvenirs. Ses appels habituels à la bénédiction devinrent des
supplications de clémence et de protection.
« Il a éloigné de moi mes frères, et mes amis se sont détournés. Je suis
abandonné de mes proches, je suis oublié de mes intimes. »
« Je ne vous oublierai pas », promit-elle aux morts. Cela lui paraissait un
engagement pitoyable, si petit et futile. Pourtant, elle ne pouvait rien faire
de plus.
Elle frissonna, se blottissant un peu plus contre Jemmy.
Puis, elle entendit un bruissement de paille, et Roger se glissa derrière
elle. Il gesticula un moment, étala sa propre cape sur elle, puis poussa un
soupir de contentement, pressant son corps contre le sien. Il passa un bras
autour de sa taille, chuchotant :
– Tu parles d’une longue journée, hein ?
Elle marmonna un assentiment. À présent que tout était calme, qu’il n’y
avait plus à entretenir la conversation, à observer, à surveiller, toutes les
fibres de ses muscles semblaient se dissoudre d’épuisement. Seul un fin
tapis de foin la séparait du sol dur et froid, mais cela n’empêcha pas le
sommeil de venir la bercer, telles les vagues se répandant sur le sable,
réconfortantes et inexorables.
Elle posa une main sur la cuisse de Roger, et il contracta le bras par
réflexe, la serrant contre lui.
– Tu as trouvé quelque chose à manger ?
– Oui, si on considère la bière comme une nourriture. C’est le cas de pas
mal de monde ici.
Il rit. Son souffle chaud sentait le houblon.
– Je vais bien, l’assura-t-il.
La chaleur de son corps se diffusait peu à peu entre eux, à travers les
couches de vêtements, dissipant la fraîcheur ambiante. En outre, dormir
avec Jemmy, c’était comme d’avoir une bouillotte contre son ventre. Roger,
lui, était encore plus brûlant. Tel que disait sa mère, une lampe à alcool
chauffe toujours plus qu’une lampe à huile.
Douillettement protégée, elle se nicha contre lui. Maintenant que la
famille était réunie, en sécurité, la nuit ne lui paraissait plus une immensité
glacée.
Roger fredonnait. Elle s’en aperçut soudainement. Ce n’était pas
vraiment un air, juste une vibration de sa poitrine contre son dos. Elle ne
voulait pas risquer de l’interrompre ; ce devait être bon pour ses cordes
vocales. Il s’arrêta de lui-même au bout d’un moment. Espérant l’inciter à
recommencer, elle étira la main derrière elle et lui caressa la jambe,
essayant à son tour un petit fredonnement interrogateur.
Il posa ses deux mains sur ses fesses et les serra.
– Mmnmm.
Cela ressemblait à la fois à une invitation et à de la satisfaction.
Elle ne répondit pas, mais esquissa un mouvement de désaccord avec son
derrière. En temps normal, cela l’aurait convaincu de ne pas insister. Il la
lâcha en effet, mais d’une seule main, l’autre descendant le long de la cuisse
avec l’intention manifeste de retrousser sa jupe.
Elle lui attrapa la main en moins de deux et la plaça sur son sein,
indiquant ainsi que, si elle appréciait l’intention et qu’en d’autres
circonstances elle aurait été ravie de lui rendre ce service, ce n’était pas
l’instant idéal…
D’habitude, Roger était doué pour déchiffrer le langage de son corps,
mais, visiblement, ce don s’était dissous dans le whisky. Ou alors, pensa-t-
elle brusquement, il se fichait pas mal qu’elle en ait envie ou pas…
– Roger !
Il s’était remis à fredonner, un son ponctué de bruits sourds et cahoteux
de bouilloire électrique juste avant le point d’ébullition. Il glissa de nouveau
la main sous sa jupe, sa paume brûlante contre sa cuisse, et remonta
lestement vers le haut… et l’intérieur. Jemmy toussa, tressaillant dans ses
bras. Elle tenta de donner un coup de pied en arrière dans le tibia de Roger
pour le décourager.
– Mon Dieu, ce que tu peux être belle, murmura-t-il dans la courbe de sa
nuque. Oh, si belle. Si belle, mmm…
Ses dernières paroles se perdirent contre sa peau, mais elle crut entendre
« moite ». Les doigts de Roger venaient d’atteindre leur objectif. Elle
cambra les reins, essayant de se dégager.
– Roger ! chuchota-t-elle. Roger ! Il y a des gens autour de nous !
Au même instant, un bébé passa à quatre pattes sous son nez.
Roger marmonna une phrase dans laquelle seul le mot « nuit » et la
phrase « personne ne nous voit » étaient identifiables, puis sa main battit en
retraite, juste pour saisir un pan de la jupe de Brianna et l’écarter.
Il avait repris son chantonnement, s’interrompant juste le temps de
murmurer :
– Je t’aime… Comme je t’aime…
Elle tenta de lui saisir la main.
– Je t’aime aussi. Roger, arrête !
Il obtempéra, mais passa aussitôt une main par-dessus son épaule. Il la
souleva à peine, et Brianna se retrouva plaquée sur le dos, fixant les étoiles,
rapidement masquées par le buste de Roger qui se coucha sur elle dans un
bruissement de foin et de vêtements.
– Jem… commença-t-elle.
Elle tendit un bras vers l’enfant, qui ne semblait pas avoir été dérangé par
le retrait soudain de sa mère. Il s’était recroquevillé en chien de fusil
comme un hérisson en hibernation.
Entre-temps, Roger s’était remis à chanter, si on pouvait l’appeler ainsi.
On aurait plutôt dit qu’il psalmodiait les paroles d’une chanson écossaise
particulièrement salace, au sujet d’un meunier harcelé par une jeune femme
exigeant qu’il lui pile son blé. Ce qu’il faisait.
– Il l’a renversée sur les sacs et là, elle a eu son blé pilé, son blé pilé…
Il lui susurrait dans l’oreille, son poids l’écrasant sur le sol. Les étoiles
tournoyaient tout là-haut au-dessus d’elle.
Elle avait cru que son expression « suinter le désir lubrique par tous les
pores de sa peau » n’était qu’une façon de parler, mais vraisemblablement
pas. Une peau nue rencontra une autre peau nue, puis une forme dure. Elle
retint son souffle, Roger de même. Il glissa en elle, gémissant :
– Oh quel bonheur !
Il marqua un temps d’arrêt, puis poussa un soupir d’extase parfumé
d’effluves de whisky et se mit à aller et venir en elle sans cesser de
fredonner. Il faisait sombre, Dieu soit loué, mais pas totalement noir. Les
vestiges du feu projetaient une lueur sinistre sur son visage et, l’espace d’un
instant, il ressembla au beau diable noir dont Inga avait parlé.
« Laisse-toi aller et prends ton plaisir », pensa-t-elle. Le foin produisait
un froissement régulier, mais il y avait d’autres bruits autour d’eux. En
outre, le sifflement du vent dans les branches noyait presque tous les sons.
Elle était parvenue à surmonter sa gêne et commençait à aimer ça quand
Roger glissa ses mains sous elle et la souleva.
– Passe tes jambes autour de ma taille, chuchota-t-il.
Il lui mordilla le lobe de l’oreille et répéta :
– Passe tes jambes autour de ma taille et martèle-moi le cul à coups de
talons.
À la fois autant excitée que lui et prise du désir de le vider de son souffle
comme un accordéon, elle ouvrit grand les cuisses et les referma en ciseau
autour de ses reins. Il gémit de plaisir et redoubla d’ardeur. La lubricité
l’emportait, elle avait presque oublié où ils se trouvaient.
Agrippée à lui et transportée par sa chevauchée, elle cambra les reins et
se contracta, frissonnant contre la chaleur de son corps, et sous la caresse
froide et électrique du vent sur ses cuisses et ses fesses nues. Tremblante,
elle se laissa fondre, ses jambes nouées autour de ses hanches, jusqu’à
devenir toute molle. Puis, à bout de forces, elle fit rouler sa tête sur le côté
et rouvrit les yeux.
Il y avait quelqu’un. Elle perçut un mouvement dans l’obscurité et se
figea. C’était Fergus, venu chercher son fils. Elle l’entendit murmurer
quelque chose en français à Germain, puis ses pas discrets s’éloignèrent en
faisant à peine craquer la paille.
Elle resta immobile, toujours dans la même position. Entre-temps, Roger
avait atteint le paroxysme du plaisir. La tête baissée, ses cheveux longs
effleurant le visage de Brianna telles des toiles d’araignée, il murmura :
– Je t’aime. Dieu que je t’aime…
Puis il se retira, lentement, avec délicatesse. Dans un souffle, il lui glissa
dans l’oreille :
– Merci.
Il s’affaissa sur elle, chaud, haletant.
– Mais je t’en prie, répliqua-t-elle.
Elle dénoua ses jambes raides et, non sans mal, parvint à désenchevêtrer
leurs deux corps, plus ou moins couverts. Bientôt, ils furent de nouveau
enfouis dans leur nid de paille, Jemmy coincé entre eux.
– Hé ! chuchota-t-elle.
Roger remua.
– Hmm ?
– Quel genre de monstre était Eigger ?
Il rit, d’un son grave et clair.
– C’était une génoise géante. Saupoudrée de chocolat. Elle se laissait
tomber sur les autres monstres et les étouffait de tendresse.
Il rit de nouveau, fut pris d’un hoquet, puis s’enfonça dans la paille.
Un moment plus tard, elle chuchota de nouveau :
– Roger ?
Elle n’obtint aucune réponse. Elle glissa une main au-dessus du corps
endormi de leur fils et la posa doucement sur le bras de son mari.
– Chante pour moi, susurra-t-elle tout en sachant qu’il ne pouvait
l’entendre.
7. James Fraser, agent indien

– James Fraser, agent indien…


Je le répétai en fermant un œil, comme si je le lisais sur un écran.
– On dirait le titre d’un feuilleton télévisé qui se passerait au Far West.
Occupé à retirer ses bas, Jamie s’interrompit pour regarder, circonspect.
– C’est vrai ? Et c’est une bonne chose ?
– Oui, dans la mesure où, à la télévision, le héros ne meurt jamais.
– Dans ce cas, je suis pour.
Il examina le bas qu’il venait juste d’ôter, le huma avec suspicion, le jeta
dans la panière à linge sale et frotta du pouce son talon élimé.
– Il faut que je chante ?
– Chanter ? Ah…
Je me souvins que la dernière fois où j’avais tenté de lui expliquer la
télévision, je m’étais surtout concentrée sur les programmes de variétés.
– Non, je ne crois pas. Tu n’auras pas non plus besoin de te balancer à un
trapèze.
– Me voilà rassuré ! Ce n’est plus de mon âge.
Il se leva et s’étira en gémissant. Les pièces avaient été conçues avec
deux mètres quarante de plafond, mais ses poings frôlaient quand même les
poutres en sapin.
– Bon sang, que cette journée a été longue !
– C’est presque fini.
Je humai à mon tour le corsage que je venais juste de retirer. Il sentait
fort, mais ce n’était pas encore désagréable, une odeur de cheval et de
fumée de bois. Je décidai de l’aérer un peu avant de voir s’il pouvait tenir
encore quelques jours avant d’aller au lavage.
– Même jeune, j’aurais été bien incapable de me balancer au bout d’un
trapèze, déclarai-je.
Il sourit.
– J’aurais payé pour voir ça.
– Qu’est-ce qu’un agent indien, au juste ? À entendre MacDonald, on
aurait dit qu’il t’octroyait une immense faveur en te proposant la charge.
Il ouvrit la boucle de son kilt et haussa les épaules.
– Il en est convaincu.
Il secoua le vêtement, laissant tomber sur le sol une fine pluie de
poussière et de crin de cheval. Puis il ouvrit la fenêtre et l’agita
vigoureusement à l’extérieur, déclarant par-dessus son épaule :
– En fait, ça le serait, si ce n’était pour ta guerre.
– Ma guerre ? rétorquai-je indignée. On croirait que c’est moi qui vais la
déclarer !
Il écarta cette suggestion d’un geste.
– Tu comprends ce que je veux dire. Un agent indien, Sassenach, c’est
exactement ça, un type qui va parler avec les Indiens, leur offrant des
cadeaux et leur bourrant le crâne dans l’espoir qu’ils défendront les intérêts
de la Couronne, quels qu’ils soient.
– Ah ? Et ce Bureau du Sud dont parlait MacDonald, c’est quoi ?
Je jetai un œil vers la porte fermée de notre chambre, mais les
ronflements étouffés qui nous parvenaient depuis l’autre côté du couloir
indiquaient que notre invité s’était déjà abandonné dans les bras de
Morphée.
– Mmphm. Il y a un Bureau du Sud et un Bureau du Nord. Tous deux
traitent des affaires indiennes dans les colonies. Celui du Sud regroupe tout
ce qui est sous la tutelle de John Stuart, un homme d’Inverness. Tourne-toi,
je m’en occupe.
Je lui présentai mon dos avec gratitude. Avec un savoir-faire issu d’une
longue pratique, il dénoua les lacets de mon corset en quelques secondes.
J’expirai à pleins poumons quand les baleines s’écartèrent enfin. Il me retira
ma chemise, massant mes côtes là où les tiges dures avaient pressé le tissu
humide dans ma peau. Je soupirai d’aise.
– Merci.
M’adossant à lui, je demandai :
– Parce que ce Stuart vient d’Inverness, MacDonald pense qu’il sera
naturellement prédisposé à recruter d’autres Highlanders ?
Jamie fit une moue ironique.
– Tout dépend de Stuart, s’il a déjà rencontré des membres de ma famille
ou pas. Mais, en effet, MacDonald le croit.
Il déposa un baiser sur le sommet de mon crâne d’un air distrait, puis ôta
ses mains pour dénouer le lacet de ses cheveux.
J’enjambai mon corset tombé sur le sol et proposai :
– Assieds-toi et laisse-moi faire.
En chemise, il s’installa sur le tabouret, fermant les yeux pour se détendre
pendant que je défaisais sa natte, nouée depuis trois jours. Il l’avait tressée
très serrée pour ne pas être gêné à cheval. Je glissai mes mains dans la
masse chaude, ses mèches libérées retombant en vagues cannelle, or et
argent, tandis que je massais son cuir chevelu du bout des doigts.
Des cadeaux, tu disais ? C’est la Couronne qui les fournit ?
J’avais remarqué que la Couronne avait la fâcheuse habitude « d’honorer
» des hommes fortunés avec des charges nécessitant qu’ils puisent des
fonds importants dans leurs propres caisses.
– En théorie.
Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire, ses épaules se détendant, pendant
que, armée de ma brosse, j’entreprenais de démêler sa chevelure.
– Mmm, ça fait du bien. Voilà pourquoi MacDonald considère qu’il me
fait une faveur : c’est un poste qui permet de réaliser de bonnes affaires.
– Sans parler d’excellentes occasions de corruption. En effet, je
comprends mieux.
Je le brossai quelques minutes avant de demander :
– Tu comptes accepter ?
Je ne sais pas. Il faut que j’y réfléchisse. Tu parlais tout à l’heure du Far
West. Brianna y a déjà fait allusion, racontant des histoires de vachers.
– De cow-boys, corrigeai-je.
– Oui, c’est ça, et d’Indiens. C’est vrai, ce qu’elle dit au sujet des Indiens
?
– Si tu veux parler du fait que la plupart seront exterminés au cours du
siècle prochain, oui, elle dit vrai.
En ayant terminé avec ses cheveux, je m’assis sur le lit en face de lui
pour brosser les miens.
– Ça te préoccupe ?
Il réfléchit longuement à ma question, puis se gratta le torse, là où une
touffe de poils frisés dorés émergeait du col de sa chemise.
– Non, répondit-il enfin. Pas vraiment. Ce n’est pas comme si j’allais les
égorger un à un de mes propres mains. Mais… on y arrive, n’est-ce pas ? Le
temps où je vais devoir marcher sur des œufs si je veux éviter d’être pris
entre deux feux.
– Oui, j’en ai peur.
Je sentis un nœud désagréable se former entre mes omoplates. Je ne
comprenais que trop bien ce qu’il voulait dire. Les lignes de front n’étaient
pas encore claires, mais on était en train de les tracer. Devenir agent indien
pour la Couronne signifiait être perçu comme un loyaliste. Cela ne posait
pas de problème pour l’instant, le mouvement rebelle ne constituant qu’une
frange radicale, avec des poches de mécontentement ici et là. Mais cela
deviendrait très, très dangereux à mesure que l’on approcherait de la prise
du pouvoir par les mécontents et de la déclaration d’indépendance.
Connaissant l’issue des combats, Jamie savait qu’il ne devrait pas trop
tarder avant de rallier les rebelles, mais, s’il s’y prenait trop tôt, il risquait
d’être arrêté comme traître. Ce n’était pas une bonne idée pour un homme
qui avait déjà été inculpé pour trahison et gracié.
– Bien sûr… hésitai-je. En tant qu’agent indien… tu pourrais
éventuellement convaincre certaines tribus à soutenir le camp des
indépendantistes… ou, au moins, à rester neutres.
– C’est une possibilité, dit-il sur un ton morne. Mais, en mettant de côté
la question de savoir si une telle initiative serait honorable ou pas, cela ne
contribuerait-il pas à les condamner ? Je veux dire… est-ce que l’issue
serait la même, si les Anglais venaient à gagner ?
– Ils ne gagneront pas, répliquai-je laconique.
Il me lança un regard agacé, puis déclara sur un ton tout aussi sec.
– Je sais. J’ai de bonnes raisons de te croire sur parole, n’est-ce pas ?
J’acquiesçai, pinçant les lèvres. Je ne tenais pas à discuter du
soulèvement jacobite. Pas plus que je n’avais envie de réfléchir à la
révolution à venir, mais nous n’avions guère le choix.
– Je ne sais pas quoi répondre. On ne peut être sûr de rien, puisque ce
n’est pas encore arrivé, mais, si je devais… euh… formuler une
hypothèse… je dirais que les Indiens s’en sortiraient probablement mieux
sous domination anglaise.
Je lui souris, l’air un peu contrit.
– Crois-le ou non, mais, en général, l’empire britannique a… ou va,
devrais-je plutôt dire… parvenir à gérer ses colonies sans complètement
exterminer les peuples indigènes.
– Exception faite des Highlanders, rectifia-t-il caustique. Oui, je te
crois, Sassenach.
Il se leva et se passa une main dans les cheveux. J’entraperçus la
minuscule cicatrice blanche sur son cuir chevelu, souvenir du passage d’une
balle.
– Tu devrais en discuter avec Roger, conseillai-je. Il en sait beaucoup
plus que moi.
Il hocha la tête avec une légère grimace.
– À propos de Roger, où crois-tu qu’ils sont partis, Brianna et lui ?
– Chez les McGillivray, chercher le petit Jem, répondit-il comme si cela
coulait de source.
– Comment le sais-tu ?
– Quand un homme sent le danger venir, il veut regrouper toute sa famille
autour de lui, non ?
Il leva un bras vers le haut de l’armoire et descendit son épée. Il la sortit à
moitié de son fourreau, puis remit l’arme à sa place, la lame dégagée, la
garde à portée de main.
Il avait monté ses deux pistolets dans la chambre et les avait placés sur le
cabinet de toilette près de la fenêtre. Quant au fusil et à la carabine, ils les
avaient aussi chargés et amorcés, puis suspendus à leurs clous au-dessus de
la cheminée, au rez-de-chaussée. Comme si cela ne suffisait pas, il décrocha
son poignard de son ceinturon et, après avoir fendu l’air d’une arabesque
comique, le glissa sous son oreiller.
– Parfois, j’oublie, dis-je amusée.
Lors de notre nuit de noces, une dague similaire avait pris place sous
l’oreiller, comme bien des fois par la suite.
– Ah oui ?
Il esquissa un sourire.
– Pas toi, jamais ?
Un peu triste, il fit non de la tête.
– Non, mais, parfois, j’aimerais pouvoir.
De l’autre côté du couloir, un cri de surprise nous interrompit, suivi
aussitôt de violents jurons et d’un bruit sourd contre la paroi, comme une
chaussure heurtant le mur.
– Saloperie de chat ! hurla le major MacDonald.
Je me redressai, une main sur les lèvres, tandis qu’un martèlement de
pieds nus faisait vibrer le plancher. La porte du major s’ouvrit brutalement,
puis se referma en claquant.
Jamie s’était lui aussi figé. Il approcha à pas feutrés de la porte et
l’entrouvrit sans faire de bruit. Adso entra tranquillement, sa queue formant
un S arrogant. Sans nous prêter la moindre attention, princier, il traversa la
chambre, bondit avec agilité sur le cabinet de toilette et s’installa dans la
bassine, où il leva une patte arrière et se mit à se lécher les testicules de
manière indolente.
Jamie suivit sa prestation avec intérêt, et observa :
– J’ai vu une fois un homme à Paris qui pouvait faire la même chose.
– Il y avait des gens prêts à payer pour le regarder faire ?
Je présumais que personne ne se livrerait à ce genre d’exhibition en
public pour le simple plaisir. Du moins, pas à Paris.
– En fait ce n’était pas tant l’homme qu’ils voulaient voir, mais sa
partenaire, qui était aussi souple que lui.
Il me fit un regard entendu, ses yeux projetant un éclat bleu à la lueur des
chandelles.
– C’était un peu comme d’observer des vers de terre copuler, si tu vois ce
que je veux dire.
– Fascinant, murmurai-je.
Je me tournai vers la bassine où Adso était passé à un exercice encore
plus déplacé.
– Toi, le chat, tu as de la chance que le major ne dorme pas armé. Il
t’aurait vite transformé en terrine.
– J’en doute. Notre Donald dort toujours avec un couteau sous son
oreiller, mais il sait de quel côté sa tartine est beurrée. Il n’a pas intérêt à
tuer ton chat, s’il veut son petit-déjeuner demain matin.
Derrière la porte, les imprécations s’étaient tues. Avec l’aisance
accomplie du soldat professionnel, le major était déjà de retour au pays des
rêves.
– En effet. En tout cas, tu avais raison à propos de ses efforts pour être au
mieux avec le nouveau gouverneur. Mais je me demande quel est le vrai
mobile derrière sa volonté de te voir prendre du galon toi aussi.
Jamie haussa les épaules, déjà désintéressé du débat sur les machinations
de MacDonald.
– J’avais raison, hein ? Ça veut dire que tu me dois un gage, Sassenach.
Il m’examina de haut en bas d’un air inspiré. J’espérai qu’il ne pensait
plus aux contorsions du couple de Parisiens. Je le regardai, inquiète.
– Ah oui ? Et… euh… quel genre de gage, précisément ?
– Je n’ai pas encore réfléchi à tous les détails, mais, pour commencer, je
pense que tu devrais t’allonger sur le lit.
Cela me parut un début raisonnable. J’empilai les oreillers à la tête du lit,
en profitant pour ôter le poignard, et grimpai sur les couvertures. Puis il me
vint une idée, et je redescendis pour resserrer les cordes soutenant le
matelas jusqu’à faire gémir le sommier.
Amusé, Jamie m’observait.
– Très futé de ta part, Sassenach.
Je remontai à quatre pattes sur notre lit, cette fois bien tendu.
– L’expérience ! Je me suis trop souvent réveillée après une nuit avec toi,
le matelas enroulé autour de mes oreilles, et mes fesses à deux centimètres
du sol.
– Oh, je crois que tes fesses vont aller bien plus haut que ça.
– Pourquoi, tu vas me laisser être sur le dessus ?
J’étais plutôt partagée sur la question. J’étais morte de fatigue et, bien
qu’aimant chevaucher Jamie, j’avais passé plus de dix heures sur une
vilaine carne, et les muscles de mes cuisses nécessaires à ces deux activités
tremblaient spasmodiquement.
– Peut-être plus tard, répondit-il. Allonge-toi, Sassenach, et remonte ta
chemise. À présent, écarte les jambes, voilà, c’est ça… non, encore un peu.
Avec une lenteur calculée, il retira sa chemise.
Je poussai un soupir et calai mes fesses, cherchant une position que je
pourrais garder longtemps sans avoir de crampes.
– Si tu penses à ce que je crois que tu penses, tu vas le regretter. Je n’ai
même pas fait ma toilette. Je suis crasseuse et sens comme un cheval.
Nu, il leva un bras et huma son aisselle.
– Ah oui ? Moi aussi. Ça tombe bien, j’aime les chevaux.
Il avait cessé de faire semblant de prendre son temps, mais marqua un
temps d’arrêt pour vérifier son arrangement, m’inspectant et formulant son
approbation.
– Oui, parfait ! À présent, si tu veux bien lever les bras et t’agripper à la
tête de lit…
– Tu ne vas tout de même pas…
Puis je baissai la voix, regardant malgré moi vers la porte.
–… Pas avec MacDonald dormant à côté !
– Je vais me gêner ! Au diable MacDonald et tous les autres !
Toutefois, il ne bougea pas, m’observant, songeur. Puis, au bout d’un
moment, il soupira, résigné.
– Non, dit-il doucement. Pas ce soir. Tu penses toujours à cette pauvre
famille de Hollandais, non ?
– Oui. Pas toi ?
Il s’assit sur le lit près de moi.
– Je m’efforce de ne pas y penser, mais sans grand succès. Les nouveaux
morts ne veulent jamais rester tranquilles au fond de leur tombe, n’est-ce
pas ?
Je posai une main sur son avant-bras, soulagée de constater qu’il
ressentait la même chose que moi. L’air de la nuit semblait agité par les
allées et venues des esprits. Tout au long de cette soirée chargée d’incidents
et de cris d’alarme, le souvenir de la morne clairière et de la rangée de
tombes m’avait hantée.
C’était une nuit à rester enfermé chez soi, avec un bon feu dans la
cheminée et des voisins non loin. La maison s’étirait, les volets grinçaient
dans le vent. Jamie me dit à voix basse :
– J’ai envie de toi, Claire. J’ai besoin… tu veux bien ?
Les Hollandais avaient-ils passé ainsi leur dernière nuit ? Paisibles et
douillettement blottis dans leurs murs, mari et femme, couchés dans leur lit,
chuchotant, sans aucune idée de ce que l’avenir leur réservait ? Je revis les
longues cuisses blanches de la femme balayées par le vent. J’avais
entraperçu la petite toison frisée, sa vulve sous un halo de poils bruns,
sculptée comme dans du marbre, ses lèvres fermées. Telle la statue d’une
vierge.
– Moi aussi, j’en ai besoin, murmurai-je à mon tour. Viens.
Il se pencha sur moi et tira doucement sur le lacet qui retenait le col de
ma chemise, faisant retomber le lin élimé sur mes épaules. Je voulus
l’enlever, mais il retint ma main et la tint contre ma hanche. D’un doigt, il
baissa un peu plus l’échancrure de ma chemise, puis souffla la chandelle.
Dans l’obscurité fleurant la cire, le miel et la sueur des chevaux, il baisa
mon front, mes yeux, mes pommettes, mes lèvres, mon menton, et ainsi de
suite, avec douceur et lenteur, jusqu’à la plante de mes pieds.
Puis, il se hissa sur un coude et téta mes seins un long moment pendant
que je caressais son dos et ses fesses, nues et vulnérables dans le noir.
Plus tard, nous restâmes confortablement enchevêtrés, juste éclairés par
la faible lueur des braises dans l’âtre. J’étais si épuisée que je sentais mon
corps s’enfoncer dans le matelas et n’aspirais plus qu’à me laisser glisser,
toujours plus bas, dans les ténèbres accueillantes de l’inconscience.
– Sassenach ?
– Hmm ?
Après quelques secondes d’hésitation, sa main trouva la mienne et
s’enroula autour d’elle.
– Tu ne feras pas comme elle, dis ?
– Comme qui ?
– Elle. La Hollandaise.
Arrachée à la lisière du sommeil, j’étais assommée. Au point que même
l’image de la morte enveloppée dans son tablier en guise de linceul me
parut irréelle, guère plus troublante que les fragments de réalité que mon
cerveau balançait par-dessus bord dans un effort vain pour rester à flots,
alors que je sombrais dans les profondeurs.
– Quoi ? Tomber dans le feu ? D’accord, j’essaierai.
Je bâillai, puis parvins encore à articuler :
– Bonne nuit.
– Non, réveille-toi.
Il secoua faiblement mon bras.
– Sassenach, parle-moi.
Dans un effort considérable, je m’extirpai des bras de Morphée et roulai
sur le côté, pour lui faire face.
– Mmm… Parler ? De ?
– La Hollandaise. Si je meurs, tu ne tueras pas toute la famille, hein ?
– Quoi ?
Je me frottai le visage de ma main libre, essayant de comprendre où il
voulait en venir.
– Quelle famille ?… Oh. Tu crois qu’elle l’a fait exprès ? Qu’elle les a
empoisonnés ?
– C’est une possibilité.
Ses paroles n’étaient qu’un murmure, mais elles me ramenèrent
brutalement à la surface. Je demeurai silencieuse un instant, puis tendis la
main, voulant m’assurer qu’il était bien là.
Il y était, grand, solide, l’os lisse de sa hanche chaud et vivant sous ma
paume.
– C’était peut-être un accident. Tu ne peux pas en être sûr.
– Non, admit-il. Mais je ne peux m’empêcher d’imaginer la scène.
Il retomba sur le dos et décrivit sa vision comme s’il s’adressait aux
poutres du plafond.
– Les hommes sont venus. Il leur a résisté et ils l’ont tué, sur le seuil de
sa propre maison. Quand elle l’a vu mort… elle a dû leur dire qu’elle devait
d’abord nourrir ses petits… puis elle a glissé les champignons dans le
ragoût et l’a servi aux enfants et à sa mère. Deux des hommes en ont
mangé, mais je pense que c’était un accident. Elle voulait seulement suivre
son mari. Elle ne pouvait pas le laisser partir seul.
J’aurais aimé lui dire que c’était une interprétation plutôt mélodramatique
de ce que nous avions vu. Mais je ne pouvais pas affirmer non plus qu’il se
trompait. En l’écoutant, il me semblait moi aussi voir la scène, trop
clairement.
– Tu ne sais pas, chuchotai-je enfin. Tu ne peux pas savoir.
« À moins de trouver les autres hommes et de leur demander », pensai-je
soudain. Cependant, je me gardai de le lui dire.
Puis, nous restâmes silencieux. Je devinai qu’il y pensait encore, mais les
sables mouvants du sommeil m’attiraient de nouveau vers le fond, tenaces
et séduisants.
Sa tête se tourna tout à coup vers moi sur l’oreiller.
– Mais si je ne parviens pas à assurer ta sécurité ? La tienne et celle des
autres ? Je ferais tout mon possible, Sassenach, je suis prêt à donner ma vie
pour ça, mais, si je meurs trop tôt… Si j’échoue ?
Quelle réponse pouvais-je lui donner ?
– Ça n’arrivera pas.
Il soupira et baissa la tête, posant son front contre le mien. Son haleine
sentait l’omelette et le whisky.
– J’essaierai, chuchota-t-il.
Je lui fermai les lèvres par un baiser, sa bouche chaude et réconfortante
contre la mienne constituant notre accord tacite.
Je nichai ma tête dans le creux de son épaule, glissai ma main autour de
son bras et humai l’odeur de sa peau, mélange de fumée et de sel.
– Tu sens comme un jambon fumé.
Il ricana et mit sa main dans son endroit habituel, entre mes cuisses.
Je me laissai enfin engloutir par les sables mouvants du sommeil. Peut-
être le dit-il à l’instant même où je m’endormais, à moins que je l’aie rêvé.
Ce n’était qu’un chuchotement.
– Si je meurs, ne me suis pas. Les enfants auront besoin de toi. Reste
pour eux. Je peux attendre.
DEUXIÈME PARTIE
Les ombres s’amoncellent
8. La victime d’un massacre

De lord John Grey


À James Fraser, esquire
Le 14 avril 1773
Mon cher ami,
J’espère que ma lettre vous trouvera, vous-même et toute votre famille, en
excellente santé. Pour ma part, je me porte comme un charme.
Mon fils est rentré en Angleterre afin d’y achever son éducation. Il me
décrit avec ravissement ses expériences (je joins une copie de sa dernière
lettre) et m’assure qu’il va bien. Plus important, ma mère m’a également
écrit pour m’affirmer qu’il s’épanouit, bien que je croie (surtout d’après ce
qu’elle ne me dit pas) qu’il introduit dans son existence paisible un élément
de confusion et de remue-ménage.
Je vous avoue que l’absence de ce même élément dans ma propre maison
se fait cruellement sentir. Vous seriez surpris de constater à quel point, ces
jours-ci, ma vie est rangée et bien ordonnée. Toutefois, cette tranquillité me
pèse et, si je suis au mieux de ma forme physique, mon esprit se languit.
William me manque.
Pour me distraire de ma solitude, je me suis lancé récemment dans une
nouvelle entreprise, la viticulture. Certes, mon vin n’a pas la puissance de
vos spiritueux, mais je peux affirmer sans honte qu’il n’est pas imbuvable
et, en le laissant reposer un an ou deux, j’ai même la prétention de croire
qu’il aura un bouquet agréable. Je vous en enverrai une douzaine de
bouteilles plus tard ce mois-ci, que je confierai à mon nouvel employé, M
Higgins, dont l’histoire vous intéressera peut-être.
Sans doute avez-vous entendu parler d’une rixe odieuse survenue à
Boston il y a trois ans au mois de mars. Je l’ai souvent vue qualifiée dans
les journaux et les placards de « massacre », d’une manière tout à fait
irresponsable, et inexacte d’après tous ceux qui y ont assisté en personne.
Je n’y étais pas moi-même, mais ai parlé à de nombreux officiers et
soldats qui l’ont vécue. S’ils disent vrai (et j’ai de bonnes raisons de les
croire), la presse bostonienne a déformé les faits d’une manière
scandaleuse.
Boston est à tous points de vue un creuset infâme de sentiment
républicain, avec ses soi-disant « associations de marcheurs » paradant
dans les rues en toutes occasions. Ce ne sont que des prétextes à des
rassemblements de foule dans le seul but de martyriser les troupes
stationnées là-bas.
Higgins m’informe qu’aucun homme n’osait plus se montrer seul dans la
rue en uniforme, par peur de ces foules, et que, même quand les soldats
étaient en nombre, la populace les harcelait au point de les contraindre à se
calfeutrer dans leurs quartiers, n’en sortant que quand leur devoir les y
obligeait.
Un soir, une patrouille de cinq soldats fut ainsi molestée, recevant non
seulement des insultes de la nature la plus révoltante, mais des jets de
pierres, de mottes de terre, du fumier et d’autres immondices. La pression
de la plèbe autour d’eux fut telle que les hommes craignirent pour leur
sécurité et déposèrent leurs armes dans l’espoir de faire cesser la pluie
d’imprécations obscènes. Mal leur en prit, car la racaille redoubla ses
outrages. À un moment donné, une balle fusa.
Nul ne peut dire avec certitude si le coup a été tiré depuis la foule ou par
un soldat, s’il s’agit d’un accident ou d’un acte délibéré, mais le résultat…
Vous connaissez suffisamment bien ce genre de situation pour imaginer la
confusion qui s’en est suivie.
Au bout du compte, il y eut cinq morts parmi la populace. Les soldats,
quoique roués de coups et sérieusement malmenés, s’en sortirent vivants,
mais furent ensuite pris comme boucs émissaires dans les tirades haineuses
des agitateurs de la presse, qui présentent l’affaire comme le massacre
gratuit d’innocents plutôt que comme un cas de légitime défense contre une
foule enflammée par l’alcool et les slogans.
J’avoue, comme vous vous en doutez certainement, que mes sympathies
vont plutôt aux soldats. Ils ont été traînés devant un tribunal, où le juge en
a acquitté trois, mais a estimé qu’il serait dangereux, surtout pour sa
propre sécurité, de les relaxer tous.
Higgins et un de ses collègues furent condamnés pour homicide, mais il
fit appel et fut libéré après avoir été marqué au fer rouge. Naturellement,
l’armée l’a réformé et, devenu l’opprobre public, sans aucun moyen de
gagner sa vie, il s’est retrouvé à la rue. Il m’a raconté comment, peu après
sa libération, il avait été sauvagement battu dans une taverne, une
agression qui lui a coûté un œil. De fait, ses jours ont été en péril à plus
d’une reprise. Craignant pour sa vie, il a embarqué à bord d’un sloop dont
le capitaine n’était autre que mon ami, M Gill. Pour le convaincre, il a
affirmé être marin, mais, pour l’avoir vu à l’œuvre, je peux vous assurer
qu’il n’en est rien.
Le capitaine Gill s’en est vite rendu compte et l’a congédié dès leur
arrivée au premier port. Je me trouvais en ville pour affaires et l’ai
rencontré. Il m’a raconté la situation désespérée de Higgins.
J’ai cherché à le retrouver, ayant pitié d’un soldat qui me semblait avoir
fait son devoir honorablement et trouvant injuste qu’il ait à en pâtir. Le
trouvant intelligent et d’un tempérament agréable, je l’ai pris à mon service
où il s’est avéré un très fidèle employé.
Je vous l’envoie avec le vin, dans l’espoir que votre épouse aura la bonté
de l’examiner. Le médecin local, un certain docteur Potts, l’a ausculté et a
déclaré que la blessure à son œil était irrécupérable, ce qui peut être le cas.
Toutefois, ayant déjà bénéficié moi-même des talents de votre femme, je me
demande si elle n’aurait pas quelques suggestions pour traiter ses autres
maux. Le docteur Potts semble impuissant a y remédier. Assurez-la, je vous
prie, que je suis son humble serviteur et lui serai éternellement
reconnaissant pour sa bonté et ses compétences.
Mes sentiments les plus chaleureux à votre fille, à qui j’envoie un petit
présent avec le vin. J’espère que son époux ne prendra pas ombrage d’une
telle familiarité, et que ma longue accointance avec votre famille lui
permettra de l’accepter.
Comme toujours, je reste votre obligé.
John Grey
9. Au seuil de la guerre

Avril 1773
Robert Higgins était un jeune homme mince, si frêle qu’on se demandait
si ses os n’étaient pas simplement retenus par ses vêtements, et si pâle
qu’on imaginait aisément voir à travers. Il avait de grands et beaux yeux
bleus candides, une masse ondulante de cheveux châtains et un air timide.
Mme Bug le prit aussitôt sous son aile, déclarant avec fermeté qu’elle allait
le « remplumer » avant son retour pour la Virginie.
M. Higgins me fut tout de suite sympathique. Ce charmant garçon
s’exprimait avec l’accent doux de son Dorset natal. Je me demandais si la
générosité de lord John Grey à son égard était aussi désintéressée qu’elle le
paraissait.
J’en étais venue malgré moi à apprécier John Grey, après notre
expérience partagée avec la rougeole quelques années plus tôt et son amitié
avec Brianna pendant que Roger était retenu prisonnier par les Iroquois.
Néanmoins, je savais pertinemment qu’il préférait les hommes, surtout
Jamie, mais pas que lui.
Tout en déposant des rhizomes de trilles rouges à sécher, je me dis à voix
haute :
– Beauchamp, tu es trop suspicieuse.
– Ce n’est pas peu dire ! lança une voix amusée derrière moi. Qui
soupçonnes-tu et de quoi, cette fois ?
Je sursautai, envoyant les tiges voler dans tous les sens.
– Ah, c’est toi ! Tu es obligé d’approcher toujours aussi furtivement ?
Jamie déposa un baiser sur mon front.
– Je m’entraîne. Je veux garder toute mon aptitude pour la traque du
gibier. Pourquoi parles-tu toute seule ?
– Pour être sûre d’avoir un bon auditoire.
Il rit et se baissa pour m’aider à ramasser les racines éparpillées sur le sol.
– Qui soupçonnes-tu, Sassenach ?
J’hésitai, mais dire la vérité était encore le plus simple.
– Je me demandais si John Grey sodomisait notre M. Higgins. Ou s’il
comptait le faire.
Il eut un léger mouvement de recul, mais ne parut pas vraiment choqué,
ce qui me laissa penser qu’il avait envisagé la même possibilité.
– Qu’est-ce qui te fait croire cela ?
Je lui repris une poignée de cosses et les étalai sur une bande de gaze tout
en répondant :
– D’une part, c’est un très joli garçon. D’autre part, je n’avais encore
jamais vu un jeune homme de son âge avec de telles hémorroïdes.
Jamie avait tiqué en m’entendant parler de sodomie. Il n’aimait pas que je
sois indélicate, mais, après tout, il n’avait qu’à pas me poser la question.
– Quoi… il te les a montrées ?
– Il m’a fallu être persuasive. Il m’en a parlé d’emblée, mais il n’était pas
franchement ravi à l’idée de se faire examiner.
– Je le comprends. Moi non plus, je n’aimerais pas et, pourtant, je suis
ton mari. Mais pourquoi diable as-tu insisté pour lui ausculter le fondement,
au-delà d’une curiosité morbide ?
Il jeta un coup d’œil méfiant vers le carnet noir ouvert sur la table dans
lequel je rédigeais mes rapports médicaux.
– Tu n’es pas en train de dessiner les fesses de ce pauvre Bobby Higgins,
tout de même !
– Pas besoin. N’importe quel médecin, de quelque époque que ce soit,
sait à quoi ressemblent des hémorroïdes. Les Israélites et les Égyptiens de
l’Antiquité en avaient déjà, après tout.
– Vraiment ?
– C’est dans la Bible. Tu n’as qu’à interroger M. Christie.
Il me dévisagea avec scepticisme.
– Tu discutes de la Bible avec Tom Christie ? Tu es plus courageuse que
moi, Sassenach.
Christie était un presbytérien dévot que rien ne rendait plus heureux que
de vous marteler le crâne avec les Saintes Écritures.
– Pas moi, mais Germain m’a demandé la semaine dernière ce qu’étaient
des « tumeurs ».
– Et alors ?
– Les hémorroïdes sont des tumeurs, elles sont ainsi décrites dans le
Livre de Samuel. « Mais quelle sorte de réparation devons-nous lui offrir,
demandèrent les gens. Ils répondirent : cinq tumeurs en or et cinq rats en or,
selon le nombre des princes des Philistins, car le même fléau a atteint tout le
monde. » Ou quelque chose comme ça. Je cite de mémoire. M. Christie a
fait recopier à Germain un verset de la Bible en guise de punition. Étant de
nature curieuse, le gamin a voulu comprendre ce qu’il écrivait.
– Bien sûr, il n’a pas osé questionner M. Christie. Jamie fronça les
sourcils en se passant un doigt sur l’arête du nez.
– Je crois que je préfère ne pas savoir quelle bêtise Germain a commise
pour mériter un tel châtiment.
– Tu as raison, il ne vaut mieux pas.
Tom Christie payait le loyer de son lopin de terre en étant maître d’école
et semblait avoir sa propre méthode pour maintenir la discipline. À mon
avis, le seul fait d’avoir Germain Fraser comme élève méritait un salaire
supérieur à la valeur du terrain.
Des hémorroïdes en or, murmura Jamie. Ça donne à réfléchir.
Il avait cet air songeur qui lui venait d’habitude quand il s’apprêtait à
inventer une idée monstrueuse susceptible de déboucher sur une mutilation,
la mort ou la prison à vie. Je trouvai son attitude un peu alarmante, mais,
quel que soit le raisonnement qu’il suivait, il l’abandonna provisoirement,
reprenant :
– Oui, bon… Que disais-tu au sujet des fesses de Bobby ?
– Ah, oui ! J’en étais à la raison pour laquelle j’avais besoin d’examiner
ses hémorroïdes. C’était pour décider s’il valait mieux tenter de les réduire
ou carrément les exciser.
Jamie roula des yeux ahuris.
– Les exciser ? Tu veux dire, avec ton petit couteau ?
Il regarda le sac où je rangeais mes instruments chirurgicaux et voûta le
dos, la mine révulsée.
– Je le pourrais, en effet, mais, sans anesthésie, ça risque d’être
douloureux. Une autre méthode était en train de faire école, juste à l’époque
où je suis partie.
L’espace d’un instant, je ressentis une pointe de nostalgie pour mon
hôpital. Je pouvais presque sentir l’odeur de désinfectant, les
chuchotements des infirmières et des aides-soignants, caresser les
couvertures en papier glacé des revues médicales, débordantes d’idées et
d’informations.
Puis les souvenirs s’évanouirent, et je me retrouvai à évaluer qui, des
sangsues ou d’une simple ficelle, serait le mieux à même de restaurer la
bonne santé de l’anus de M. Higgins.
– Le docteur Rawlings conseille les sangsues, expliquai-je. Entre vingt et
trente, selon lui, pour un cas avancé.
Jamie hocha la tête, ne paraissant pas horrifié outre mesure. Bien
entendu, il avait déjà plusieurs fois été traité avec des sangsues et m’assurait
que cela ne faisait aucun mal. Il me questionna :
– Tu en as assez ? Tu veux que je demande aux garçons de
m’accompagner pour aller t’en chercher ?
Jemmy et Germain seraient très heureux d’aller patauger dans les
ruisseaux avec leur grand-père et de revenir avec des colliers de sangsues et
de la boue jusqu’aux sourcils.
– Non. Ou plutôt si, mais ça ne presse pas. Les sangsues ne le
soulageraient que pour un temps. Les hémorroïdes de Bobby sont très
thrombosées, pleines de caillots séchés. Il vaudrait mieux les lui enlever
complètement. Je pense pouvoir les ligaturer, je veux dire nouer un fil très
serré à la base de chacune d’elles. Cela coupera leur irrigation sanguine.
Elles finiront par se dessécher et tomber d’elles-mêmes. C’est très efficace.
– Très efficace, répéta Jamie dans un murmure. Il semblait vaguement
appréhensif.
– Tu l’as déjà fait ?
– Une ou deux fois.
– Ah.
Il pinça les lèvres, imaginant le procédé.
– Et… euh… comment fait-il pour… euh… chier pendant ce temps ? Ça
ne cicatrise sûrement pas du jour au lendemain.
– Son problème, justement, c’est qu’il ne chie pas. Enfin, pas assez.
Je pointais un doigt accusateur vers lui.
– C’est la faute à cette horrible alimentation. Il m’a raconté : pain, viande
et bière. Pas un légume, pas un fruit. À mon avis, la constipation est
monnaie courante dans l’armée britannique. Je ne serais pas surprise si tous
les soldats jusqu’au dernier avaient le trou du cul débordant d’hémorroïdes
comme des grappes de raisin !
Jamie confirma d’un hochement de tête.
– Il y a beaucoup de choses que j’admire chez toi, Sassenach.
Notamment, la délicatesse de ton langage.
Il toussota en levant les yeux au ciel.
–… Mais si tu dis que c’est la constipation qui provoque les
hémorroïdes…
– C’est le cas.
– Eh bien… Je pensais à ce que tu disais à propos de John Grey. Tu ne
crois donc pas que l’état du postérieur de Bobby soit dû à… mmphm…
– Oh. Non, pas directement.
Je marquais une pause avant de m’expliquer :
– C’est juste que lord John a écrit dans sa lettre qu’il voulait que…
comment l’a-t-il présenté, déjà ?… que je suggère un traitement pour ses
autres maux. Bien sûr, il est peut être au courant du problème du Bobby
sans… comment dirais-je… être allé vérifier par lui-même. Mais les
hémorroïdes sont si communes, pourquoi s’en inquiéterait-il au point de me
demander d’intervenir… s’il ne craignait pas qu’elles risquent de gêner sa
propre… euh… progression ?
Le visage de Jamie, qui avait retrouvé son teint normal durant notre
conversation sur les sangsues, rougit de nouveau.
– Sa…
Je croisai les bras sur ma poitrine.
– C’est juste que ça me gêne un peu de penser qu’il nous a envoyé
M. Higgins pour qu’on le… lui prépare, si l’on peut dire.
L’arrière-train de Bobby Higgins me mettait mal à l’aise sans que je
parvienne à en formuler la raison. Maintenant que les mots étaient sortis
d’eux-mêmes, je savais avec précision ce qui me turlupinait.
– L’idée que je suis censée remettre en état ce pauvre Bobby pour ensuite
le renvoyer chez lui se faire…
Je pinçai les lèvres et me penchai brusquement vers mes cosses, les
changeant de côté inutilement.
– Ça m’ennuie, voilà tout, poursuivis je sans relever la tête. Évidemment,
je ferai de mon mieux pour soigner Bobby Higgins. Les perspectives de ce
malheureux ne sont guère reluisantes. Il fera certainement… ce que son
maître exigera. Je suis peut-être injuste envers lui. Je veux parler de lord
John.
– Oui, peut-être.
Je me retournai et trouvai Jamie occupé à tripoter un bocal de graisse
d’oie, l’air très absorbé.
– Sans doute… hésitai-je. Tu le connais mieux que moi. Si tu penses qu’il
n’a pas l’intention de…
Je n’achevai pas ma phrase. Dehors, un cône d’épinette tomba sur
l’auvent en bois avec un bruit sourd.
Jamie releva les yeux vers moi, un sourire contrit au coin des lèvres.
– J’en sais plus sur John Grey que je ne le souhaiterais. Et il en sait
encore beaucoup plus sur moi. Mais…
Il reposa le bocal et se pencha en avant, les mains sur les genoux, me
dévisageant.
– Je suis absolument certain d’une chose. C’est un homme d’honneur. Il
ne profiterait jamais d’Higgins, ni d’aucun autre homme sous sa protection.
Il semblait très sûr de lui. Je fus rassurée. J’aimais bien John Grey.
Cependant… ses lettres, qui nous parvenaient avec la régularité du papier à
musique, me laissaient toujours une vague appréhension, comme un coup
de tonnerre dans le lointain. Elles ne contenaient pourtant rien justifiant une
telle réaction ; elles étaient comme lui, érudites, pleines d’humour et
sincères. En outre, il avait plus d’une bonne raison d’écrire.
Je dis doucement :
– Il t’aime toujours, tu sais.
Il hocha la tête sans me regarder, les yeux fixés quelque part au-delà de la
cime des arbres qui bordaient la cour.
– Ça te gêne ?
Il acquiesça de nouveau :
– Oui. Pour moi. Pour lui, bien sûr. Mais pour William ?
Il fit une moue indécise.
Je m’adossai à ma table de travail.
– Il a sans doute adopté William pour toi. Mais je les ai vus tous les deux
ensemble, souviens-toi. Il ne fait aucun doute qu’il aime profondément cet
enfant.
– Je n’en ai jamais douté non plus.
Il se leva, nerveux, et fit tomber des miettes imaginaires des plis de son
kilt. Son visage était fermé, tourné vers l’intérieur : il ne souhaitait pas
partager ses pensées avec moi.
– Tu ne te…
Je m’interrompis en croisant son regard.
– Non, laisse tomber.
Il pencha la tête sur le côté.
– Quoi ?
– Rien.
Il ne bougea pas, mais son regard s’intensifia.
– Je peux voir à ta tête que ce n’est pas « rien », Sassenach. Que veux-tu
savoir ?
Je pris une profonde inspiration, enfonçant les poings dans les poches de
mon tablier.
– C’est juste que… Je suis sûre que ce n’est pas le cas, c’est simplement
une idée qui m’a traversé l’esprit…
Il soupira, agacé, indiquant ainsi que je ferais mieux de cesser de
tergiverser et de lâcher le morceau. Le connaissant assez pour savoir que je
ne pourrais m’en tirer aisément, je me lançai :
– Tu ne te demandes jamais s’il n’a pas adopté l’enfant, parce que…
William te ressemble tant, et ce, depuis tout petit. Lord John te trouvant
physiquement… attirant… euh…
En voyant son expression, les mots moururent dans ma gorge.
Il ferma les yeux un instant pour m’empêcher de lire au fond d’eux. Il
serrait tant les poings que ses veines saillaient, des phalanges à l’avant-bras.
Il les détendit très lentement, puis, sur un ton ne laissant aucune place au
doute, répondit simplement :
– Non.
Cette fois, il me fixa droit dans les yeux, expliquant :
– Je ne dis pas ça parce que l’idée me serait intolérable.
– Bien sûr.
J’avais hâte de changer de sujet.
– J’en suis intimement convaincu, répéta-t-il.
Ses deux doigts raides tapèrent une fois contre sa cuisse, puis
s’immobilisèrent.
– Moi aussi, j’y ai pensé, reprit-il. Quand il m’a annoncé son intention
d’épouser Isobel Dunsany.
Il se détourna, regardant par la fenêtre. Adso se tenait devant la porte,
guettant quelque chose dans l’herbe.
– Je lui ai offert mon corps, lâcha Jamie abruptement. Sa voix était ferme,
mais je devinais à ses épaules nouées combien il lui coûtait de prononcer
ces mots.
– En guise de remerciements, dis-je. Mais c’était…
Il m’interrompit d’un étrange petit mouvement convulsif, comme s’il
cherchait à se débarrasser d’un joug.
– Je voulais savoir quel genre d’homme il était. En être sûr. L’homme qui
prendrait mon fils comme le sien.
Sa voix trembla, très légèrement, quand il prononça « prendre mon fils ».
Je m’approchai instinctivement de lui, désirant panser d’une manière ou
d’une autre la plaie ouverte que trahissaient ces paroles.
Il resta raide à mon contact. Il ne voulait pas que je l’étreigne, mais il prit
néanmoins ma main et la serra.
– Tu penses que tu as vraiment pu… t’en rendre compte ?
Je n’étais pas choquée. John Grey m’avait parlé de cette offre, des années
plus tôt en Jamaïque. Toutefois, je doutais qu’il ait jamais saisi sa vraie
nature.
Le pouce de Jamie caressa le bord de ma main, frottant doucement
l’ongle de mon pouce. Il baissa le regard vers moi, et je le sentis sonder le
mien. Le sien n’était pas interrogatif, plutôt celui d’un homme qui voyait
sous un nouveau jour un objet qui lui était devenu familier, constatant pour
la première fois avec les yeux ce que le cœur savait depuis longtemps.
De sa main libre, il lissa mes sourcils. Deux de ses doigts s’attardèrent un
instant sur ma joue, puis remontèrent, s’enfonçant dans mes cheveux. Il
reprit enfin :
– Tu ne peux pas être aussi près d’un être, au point de sentir l’odeur de sa
sueur, de sentir les poils de son corps contre les tiens… sans rien voir de
son âme. Dans le cas contraire…
Il hésita. Je me demandai s’il pensait à Black Jack Randall ou à
Laoghaire, la femme qu’il avait épousée quand il me croyait morte.
– Eh bien… c’est terrible, acheva-t-il.
Il y eut un long silence. Un bruissement dans l’herbe au dehors attira mon
attention. Adso venait de bondir et de disparaître. Dans la grande épinette
rouge, un oiseau moqueur poussa un cri d’alarme. Dans la cuisine, un objet
tomba au sol dans un fracas métallique, puis nous entendîmes les va-et-
vient rythmés d’un balai. Tous les bruits domestiques de cette vie que nous
avions créée.
Cela m’était-il déjà arrivé ? D’être couchée avec un homme sans rien voir
de son âme ? Oui, et il avait raison. Un souffle froid m’enveloppa, et mes
poils se dressèrent sur mes bras.
Il poussa un soupir qui sembla monter depuis la plante de ses pieds et
passa une main dans ses cheveux noués.
– John n’a pas voulu. Il m’aimait, c’est ce qu’il m’a dit. Si je ne pouvais
pas l’aimer en retour – et il savait que c’était le cas – alors il ne voulait pas
se contenter d’un simulacre. C’était tout ou rien.
Il s’ébroua tel un chien sortant de l’eau.
– Non. Un homme qui dit ça n’irait jamais sodomiser un enfant pour les
beaux yeux de son père. Je peux l’affirmer avec certitude, Sassenach.
– En effet. Dis-moi…
J’hésitai.
– Si… si… il avait accepté ton offre et que… tu l’avais trouvé…
Je cherchai une formulation adéquate.
–… moins honorable que tu l’espérais…
Alors je lui aurais tordu le cou, là, au bord du lac. Peu m’importait d’être
pendu. Je ne lui aurais jamais confié l’enfant.
Puis il ajouta, en haussant à peine les épaules :
– Mais il ne l’a pas fait, et moi non plus. Je peux te dire une chose : si le
jeune Bobby se retrouve dans le lit de lord John, c’est parce qu’il y sera
entré de son plein gré.
Aucun homme n’est très à l’aise quand quelqu’un lui enfonce les doigts
dans le cul. J’avais déjà eu l’occasion de m’en rendre compte. Robert
Higgins ne faisait pas exception.
Je tentai de le rassurer, usant de mon ton le plus doux :
– Ça ne fera pas mal. Il faut juste que vous ne bougiez pas.
Je l’avais fait grimper à quatre pattes sur la table de l’infirmerie, ne
portant que sa chemise, ce qui amenait la zone d’intervention à hauteur
d’yeux. J’avais placé les pinces et les ligatures sur une table à ma droite,
avec un bol rempli de sangsues fraîches, en cas de besoin.
Il poussa un petit cri quand je nettoyai son anus avec un chiffon imbibé
de térébenthine, mais tint parole et demeura immobile. Puis, je saisis une
pince à longues branches.
– L’intervention va bien aller, l’assurai-je. Mais, pour que ses effets
soient permanents, il va falloir changer radicalement d’alimentation, c’est
bien compris ?
Il émit un son étranglé quand je pinçai une des hémorroïdes et la tirai
vers moi. Elles étaient trois, une présentation classique, à neuf, deux et cinq
heures. Bulbeuses comme des framboises, et de la même couleur.
– Oh ! Ou… oui, m’dame.
Je changeai la pince de main sans desserrer ma prise et pris un fil de soie
passé dans une aiguille posée à ma droite.
– De la bouillie d’avoine. Du porridge tous les matins, sans faute. Vous
allez mieux à la selle depuis que Mme Bug vous en sert au petit déjeuner ?
J’enroulai le fil lâchement autour de l’hémorroïde, puis, avec délicatesse,
glissai l’aiguille dans la boucle, fis un nœud et serrai fort.
– Aaaah… Oh ! Euh… franchement, m’dame, quoi que je mange, c’est
comme de chier des briques recouvertes de piques de hérisson.
– Ça ira mieux, faites-moi confiance.
Je fis un second nœud, puis relâchai l’hémorroïde. Il inspira
profondément.
– À présent, vous feriez bien de manger du raisin. Vous aimez bien le
raisin, n’est-ce pas ?
– Non, m’dame. Il m’agace les dents.
– Vraiment ?
Ses dents ne semblaient pourtant pas pourries. Il faudrait que j’inspecte
plus attentivement sa bouche. Il souffrait peut-être d’une forme bénigne de
scorbut.
– Dans ce cas, nous demanderons à Mme Bug de vous préparer une tarte
aux raisins. Vous pourrez la manger sans difficulté. Lord John a-t-il un bon
cuisinier ?
Je repris ma pince et m’attaquai à la seconde tumeur. S’étant habitué à la
sensation, il n’émit cette fois qu’un léger grognement.
– Oui, m’dame. C’est un Indien, il s’appelle Manoke.
Une boucle, un nœud, une ligature.
– Hmm… Je vous écrirai la recette de la tarte aux raisins pour que vous la
lui transmettiez. Il cuisine des patates douces, ou des haricots ? Les haricots
sont très bons pour ce que vous avez.
– Je crois bien, m’dame, mais milord…
J’avais ouvert grand la fenêtre. Bobby n’était pas plus crasseux que la
moyenne, mais cela ne voulait pas dire qu’il était propre. Au même instant,
j’entendis des bruits sur la route. Des voix et un cliquetis de harnais.
Bobby les entendit lui aussi et jeta un coup d’œil paniqué vers la fenêtre,
bandant les muscles de ses jambes comme s’il s’apprêtait à bondir de la
table, telle une sauterelle. Je le rattrapai par une cheville, puis me ravisai. Il
n’y avait aucun moyen de masquer la fenêtre, à moins de fermer les volets.
Or, j’avais besoin de lumière.
Je le lâchai et attrapai une serviette.
– C’est bon, vous pouvez vous lever. Je vais aller voir qui c’est.
Il ne se le fit pas dire deux fois, sautant de la table et se précipitant sur ses
culottes.
Je sortis sous le porche, juste à temps pour saluer les deux hommes qui
tiraient leurs mules sur le dernier tronçon pentu de route qui menait à la
cour : Richard Brown et son frère Lionel, venant de la colonie qui portait
leur nom, Brownsville.
J’étais étonnée de les voir. Il fallait au moins trois jours de cheval pour
relier Brownsville à Fraser’s Ridge, et les deux communautés faisaient
rarement du commerce ensemble. Dans la direction opposée, Salem était
aussi éloignée, mais les habitants de Fraser’s Ridge s’y rendaient plus
souvent. Les Moraves étaient à la fois travailleurs et excellents troqueurs,
échangeant notre miel, notre huile, nos poissons salés et nos peaux contre
des fromages, de la poterie, des poulets et d’autres petits animaux de ferme.
Autant que je sache, les habitants de Brownsville ne produisaient que de la
pacotille destinée aux Indiens, et une bière médiocre qui ne valait pas le
déplacement.
Richard, le plus petit et l’aîné des frères, effleura le bord de son chapeau
sans toutefois l’enlever.
– Bonjour, madame Fraser. Votre mari est dans le coin ?
Je m’essuyai les mains avec précaution.
– Il est là-haut dans la grande grange, en train de gratter des peaux. Venez
donc dans la cuisine, je vais vous servir du cidre.
– Ne vous donnez pas cette peine.
Sans un mot de plus, il tourna les talons et contourna la maison. Lionel
Brown, à peine plus grand que son frère, mais tout aussi sec et dégingandé,
avec les mêmes cheveux tabac, me salua d’un geste bref et lui emboîta le
pas.
Ils avaient laissé leurs mules, les rênes pendantes, visiblement pour que je
m’en occupe. Les animaux s’éloignaient d’un pas lent, s’arrêtant ici et là
pour brouter l’herbe sur le bord du chemin.
D’un œil torve, je regardai dans la direction qu’avaient prise leurs
propriétaires.
– Hmpf !
– Qui sont-ils ? demanda une voix basse derrière moi.
Bobby Higgins était sorti et lorgnait derrière le porche de son bon œil. Il
tendait à se méfier des inconnus, ce qui n’avait rien d’étonnant après ses
mésaventures à Boston.
– Des voisins.
Je descendis du porche et attrapai la bride d’une des mules juste au
moment où elle s’apprêtait à arracher d’un coup de dents le jeune pêcher
que je venais de planter. N’appréciant pas mon intervention, elle poussa un
braiment strident dans mes oreilles, puis tenta de me mordre.
– Attendez, laissez-moi faire.
Bobby avait déjà saisi les rênes de l’autre mule et se pencha pour attraper
le collier de la mienne.
– Écoute-moi ! lança-t-il à la brailleuse. Hé, arrête ce boucan, ou je te
donne des coups de bâton !
Bobby avait servi dans l’infanterie et non dans la cavalerie, cela sautait
aux yeux. Il avait pris un ton autoritaire, mais ses gestes étaient hésitants. Il
tira en vain sur les rênes. La mule coucha aussitôt les oreilles et lui mordit
le bras.
Il cria et lâcha les deux bêtes. Clarence, ma propre mule, entendit le
vacarme et se mit à braire dans son enclos, saluant les deux nouvelles
venues. Celles-ci partirent sur-le-champ au petit trot dans sa direction, leurs
étriers en cuir se balançant contre leurs flancs.
Bobby n’était pas grièvement blessé, mais les dents de la mule avaient
transpercé la peau. Des taches de sang commençaient à s’étendre sur sa
manche. Pendant que je retroussai celle-ci pour évaluer l’ampleur des
dégâts, j’entendis des pas sous le porche. Alarmée, Lizzie apparut, une
grande cuillère en bois à la main.
– Bobby ! Que s’est-il passé ?
Il se redressa sans délai, affectant un air nonchalant, et écarta une mèche
bouclée de son front.
– Ah, euh… ! Rien, mademoiselle. Quelques petits problèmes avec ces
filles de Bélial. Pas de quoi s’inquiéter, tout va bien.
Sur ce, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et il s’effondra sur le sol,
inconscient.
Lizzie poussa un cri, dévala les marches du perron et s’agenouilla près de
lui, lui tapotant les joues.
– Qu’est-ce qui lui arrive, madame Fraser ?
– Va savoir, dis-je honnêtement. Mais je ne pense pas que ce soit grave.
Bobby semblait respirer normalement. Je soulevai son poignet et pris son
pouls ; il battait à un rythme raisonnable.
– Ne devrait-on pas le transporter à l’intérieur ? À moins que j’aille
chercher une plume brûlée, qu’en pensez-vous ? Ou de l’ammoniaque dans
votre infirmerie ? Ou un peu d’eau-de-vie ?
Lizzie s’agitait au-dessus du jeune homme, tel un bourdon affolé, prête à
s’envoler dans plusieurs directions à la fois.
– Non, attendez, j’ai l’impression qu’il revient à lui.
La plupart des évanouissements ne durent que quelques secondes. Je
pouvais voir sa poitrine se soulever, tandis que sa respiration devenait plus
profonde.
Il battit légèrement des paupières.
– Un peu d’eau-de-vie ne serait pas de refus, murmura-t-il.
Je fis signe à Lizzie, qui fila dans la maison, oubliant sa cuillère dans
l’herbe. Je souris à Bobby et lui demandai :
– Vous n’avez pas l’air très en forme, n’est-ce pas ?
La blessure à son bras n’était qu’une égratignure, et je ne lui avais encore
rien fait justifiant une telle réaction… du moins physiquement. Quel était
donc son problème ?
Il tenta de se redresser en position assise. Comme il ne semblait rien
avoir, en dehors du fait qu’il était blanc comme un linge, je le laissais faire.
– C’est juste que, de temps en temps, je vois tous ces petits points qui
dansent devant mes yeux, comme un essaim d’abeilles, puis tout devient
noir.
– De temps en temps ? Vous voulez dire que ce n’est pas la première
fois ?
– Non, m’dame.
Sa tête ballottait comme un tournesol dans la brise. Je le soutins sous
l’aisselle pour éviter qu’il ne s’effondre de nouveau.
– Milord espérait que vous pourriez faire quelque chose.
– Milord… oh, il sait que vous êtes sujet aux syncopes ?
C’était une question idiote ; si Bobby avait l’habitude de tourner de l’œil
sous son nez, il s’en était forcément rendu compte.
Il hocha la tête, prenant une grande respiration.
– Le docteur Potts me saigne régulièrement, mais ça n’a pas changé
grand-chose.
– Ça ne m’étonne pas. D’un autre côté, ça ne peut pas faire de mal à vos
hémorroïdes.
Il rosit, son teint exsangue retenant juste assez de sang pour colorer ses
joues. Il détourna le regard, fixant la cuillère en bois.
– C’est que… euh… je n’ai parlé de mon derrière à personne.
– Ah non ? Mais…
– C’est juste à cause du voyage à cheval depuis la Virginie. Je n’aurais
rien dit, sauf que, après une semaine passée sur cette putain de selle,
pardonnez l’expression, je souffrais tellement que je n’ai pas pu le cacher.
– Donc, lord John n’en savait rien ?
Il secoua la tête avec vigueur, faisant voler ses boucles châtaines. J’étais
agacée, contre moi-même pour m’être méprise sur les motivations de John
Grey, et contre John Grey pour me faire sentir aussi stupide.
– Allez-vous un peu mieux ?
Lizzie ne revenait toujours pas avec l’eau-de-vie. Je me demandais où
elle était passée. Toujours très pâle, Bobby hocha la tête, stoïque. Il se
releva avec peine et se tint debout, chancelant tout en clignant des yeux,
ayant du mal à retrouver son équilibre. Le « M » marqué au fer rouge sur sa
joue se détachait encore plus, d’un rouge vif sur la peau blême.
Distraite par l’évanouissement de Bobby, je n’avais pas prêté attention
aux bruits provenant de l’autre côté de la maison. À présent, je distinguai
des voix et des pas qui approchaient dans ma direction.
Jamie et les frères Brown apparurent, puis s’arrêtèrent en nous voyant.
Jamie, qui avait déjà le front soucieux, se renfrogna encore plus. En
comparaison, les Brown paraissaient étrangement ravis, de manière sinistre.
Richard Brown fixa Bobby Higgins, puis se tourna vers Jamie.
– Alors, c’est donc vrai ! Vous abritez un meurtrier !
Jamie affecta un ton poli mais glacial.
– Vraiment ? Je l’ignorais.
Courtois, il inclina la tête en direction de Bobby, puis s’adressa aux deux
frères :
– Monsieur Higgins, permettez-moi de vous présenter M. Richard Brown
et M. Lionel Brown. Messieurs, mon invité… M. Higgins.
Il appuya distinctement sur le mot « invité », faisant serrer les dents à
Richard Brown.
– Prenez garde, Fraser. De nos jours, il peut être dangereux d’entretenir
de mauvaises fréquentations.
– Je choisis de côtoyer qui je veux, répliqua Jamie d’une voix sifflante.
Or, je ne me souviens pas de vous avoir choisi. Ah, Joseph !
Joseph Wemyss, le père de Lizzie, approchait en tenant les deux mules
rebelles, à présent dociles comme des chatons. À côté d’elles, il semblait
minuscule.
Bobby Higgins me regarda, affolé, cherchant une explication. Je haussai
les épaules et gardai le silence, pendant que les deux Brown montaient en
selle et s’éloignaient dans la clairière, fulminant, le dos raide.
Jamie attendit qu’ils soient hors de vue, puis soupira, excédé, avant de
marmonner en gaélique. Je ne compris pas les détails mais devinai qu’il
comparait nos deux visiteurs aux hémorroïdes de M. Higgins, au détriment
des premiers.
– Vous dites, m’sieur ?
Higgins avait l’air hébété, mais toujours aussi désireux de bien faire.
– Qu’ils aillent donc couvrir leurs génisses, ces culs-terreux ! résuma
Jamie.
Il croisa mon regard, puis se dirigea vers la maison.
– Suivez-moi, Ben et Bobby, j’ai une ou deux petites choses à vous dire.
Je les suivis à l’intérieur, autant par curiosité que pour être là, au cas où
M. Higgins aurait un nouveau malaise. Il semblait remis, mais encore très
pâle. Comparativement, M. Wemyss, aussi blond et frêle que sa fille,
représentait l’image même de la bonne santé campagnarde. De quel mal
souffrait donc Bobby ? Tout en le suivant, j’observai avec discrétion son
fond de culotte, mais tout paraissait en ordre de ce côté-là. Pas de traces de
saignement.
Jamie ouvrit la voie jusqu’à son bureau, indiquant d’un geste la série de
tabourets et de caisses qu’il réservait à ses visiteurs. Cependant, Bobby et
M. Wemyss préférèrent rester debout. Bobby pour des raisons évidentes,
M. Wemyss par déférence ; il n’était jamais à l’aise assis en présence de
Jamie, hormis à l’heure des repas.
N’étant pas gênée par ces considérations physiques et sociales, je pris
place sur le meilleur tabouret et levai un regard interrogateur vers Jamie,
qui s’était installé derrière la table qui lui servait de bureau.
Il déclara sans préambule :
– Voici la situation : Brown et son frère se sont désignés d’office comme
les chefs d’un comité de sécurité et sont venus pour m’enrôler, moi et mes
métayers.
Il m’adressa un petit sourire en coin.
– J’ai décliné leur offre, comme vous avez sans doute pu le constater.
Mon estomac se noua. Je songeai à ce que MacDonald nous avait dit et à
ce que je savais déjà. Cela avait donc commencé.
M. Wemyss parut perplexe.
– Un comité de sécurité ?
Il se tourna brièvement vers Bobby qui, lui, semblait avoir retrouvé ses
esprits.
– Ils en ont donc déjà organisé un… murmura-t-il.
– Vous avez déjà entendu parler de ce genre de comité, monsieur
Higgins ? demanda Jamie.
– J’en ai déjà croisé un, m’sieur, d’un peu trop près. Bobby effleura son
œil aveugle.
– Ce sont des meutes en furie. Aussi butées que leurs mules, mais en plus
nombreuses… et en plus méchantes.
Il sourit tristement et lissa la manche de sa chemise, là où il avait été
mordu.
L’allusion aux mules me rappela quelque chose. Je me levai d’un coup,
interrompant la conversation.
– Lizzie ! Où est Lizzie ?
N’attendant pas la réponse à cette question purement rhétorique, je me
précipitai vers la porte en criant son nom. Silence. Elle était partie chercher
de l’eau-de-vie. Il y en avait une jarre pleine dans la cuisine, ce qu’elle ne
pouvait ignorer. Je l’avais vue la descendre de son étagère à la demande de
Mme Bug la veille. Elle devait être dans la maison. Elle ne serait quand
même pas partie…
– Elizabeth ? Elizabeth, où es-tu ?
M. Wemyss marchait derrière moi dans le couloir.
Lizzie gisait devant le foyer de la cuisine, masse inerte de vêtements, une
petite main étirée sur le sol comme si elle avait tenté en vain de se rattraper
en tombant.
– Mademoiselle Wemyss !
Pris de panique, Bobby Higgins passa devant moi, se jeta à genoux et la
prit dans ses bras.
– Elizabeth !
M. Wemyss me bouscula pour me devancer à son tour, sa face presque
aussi livide que celle de sa fille.
Je les repoussai avec fermeté.
– Ça vous ennuierait que je l’examine ? Déposez-la sur le banc, Bobby,
s’il vous plaît.
Il la souleva prudemment, puis s’assit sur le banc, la gardant dans ses
bras, grimaçant un peu quand son arrière-train entra en contact avec le bois
dur. Il n’avait qu’à jouer les héros s’il le voulait, je n’avais pas le temps de
discuter avec lui. Je m’agenouillai et pris le pouls de la jeune fille, écartant
les cheveux blonds de son visage de mon autre main.
Un seul regard m’avait suffi pour deviner ce qui lui arrivait. Sa peau était
moite, et la pâleur de son teint, marbrée de gris. Je pouvais sentir les
frissons qui commençaient à agiter son corps en dépit de son inconscience.
– La fièvre est de retour, n’est-ce pas ? demanda Jamie. Il venait de se
matérialiser à mes côtés et tenait M. Wemyss par l’épaule, tant pour le
réconforter que pour le retenir.
– Oui, répondis-je succinctement.
Lizzie avait contracté le paludisme sur la côte quelques années plus tôt et
avait déjà fait quelques rechutes, bien qu’elle n’ait rien eu depuis plus d’un
an.
Soulagé, M. Wemyss soupira et retrouva un peu de couleur. Il savait ce
qu’était le paludisme et croyait en mes compétences pour soigner sa fille. Je
l’avais déjà remise sur pied plusieurs fois.
Je priai qu’il en soit de même aujourd’hui. Le pouls de Lizzie était rapide
et faible sous mes doigts, mais néanmoins régulier. Elle refaisait peu à peu
surface. Toutefois, la fulgurance de cette nouvelle crise était préoccupante.
Avait-elle ressenti des signes avant-coureurs ? J’espérais que mon
inquiétude ne se lisait pas dans mes yeux.
Je me tournai vers Bobby et M. Wemyss.
– Montez-la dans son lit, couvrez-la bien et placez une brique chaude
sous ses pieds. Je vais lui préparer une infusion.
Jamie me suivit dans l’infirmerie, regarda par-dessus son épaule pour
s’assurer que les autres ne pouvaient nous entendre et chuchota :
– Je croyais que tu étais à cours d’écorce du jésuite ?
– Je le suis, crotte !
Le paludisme était une maladie chronique, mais, jusque-là, j’avais pu le
maîtriser à l’aide de faibles doses régulières d’écorce de quinquina.
Toutefois, mon stock s’était épuisé au cours de l’hiver, et je n’avais encore
trouvé personne se rendant sur la côte pour m’en rapporter.
– Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je réfléchis.
J’ouvris la porte d’un placard et examinai les rangées ordonnées de
bocaux en verre. Beaucoup étaient vides ou ne contenaient plus que
quelques miettes de feuilles ou de racines. Mes réserves étaient à sec après
un rude hiver humide avec des grippes, des engelures et des accidents de
chasse.
Les fébrifuges. Je disposais de plusieurs préparations capables de faire
baisser une fièvre normale, mais le paludisme, c’était une autre paire de
manches. Au moins, il me restait de la racine et de l’écorce de cornouiller.
J’en avais ramassé d’énormes quantités à l’automne, en pressentant le
besoin. Je descendis le bocal, puis, après quelques minutes de réflexion,
attrapai aussi un flacon contenant une sorte de gentiane baptisée « herbe
parfaite ».
Tandis que j’émiettais les racines, les écorces et les herbes dans mon
mortier, je demandai à Jamie :
– Mets de l’eau à chauffer, tu veux bien ?
Tout ce que je pouvais faire, c’était traiter les symptômes superficiels tels
que la fièvre et les frissons. « Et le choc », pensai-je soudain. Il fallait aussi
le traiter.
Je lançai à Jamie, déjà sur le pas de la porte :
– Et apporte-moi un peu de miel aussi, s’il te plaît !
Il hocha la tête et fila vers la cuisine, son pas rapide et ferme faisant
craquer les lattes du plancher en chêne.
Je continuai à moudre le mélange tout en envisageant d’autres options.
Une partie de mon esprit n’était pas fâchée de cette urgence : cela retardait
pour un temps la nécessité d’entendre parler des frères Brown et de leur
maudit comité.
Ils me mettaient au plus haut point mal à l’aise. J’ignorais ce qu’ils
voulaient exactement, mais cela n’augurait rien de bon, j’en étais
convaincue. En outre, ils n’étaient pas partis en bons termes. Quant à ce que
Jamie se sentirait obligé de faire en retour…
Des marrons d’Inde. On les utilisait parfois contre la fièvre tierce, comme
l’appelait le docteur Rawlings. M’en restait-il ? J’examinai à toute vitesse
les pots dans le coffre de médecine et m’arrêtai en en voyant un qui
contenait encore deux doigts de boulettes noires desséchées. L’étiquette
disait « hou glabre ». Ce n’était pas un de mes pots : il avait appartenu à
Rawlings. Je ne m’en étais jamais servie, mais ce nom ne m’était pas
inconnu. J’avais lu ou entendu dire quelque chose à propos du hou glabre,
mais quoi ?
J’ouvris le flacon et le humai. La forte odeur astringente, à peine amère,
qui s’élevait des baies, m’était vaguement familière.
Je m’approchai de la table où mon registre noir était toujours ouvert, et
repris les premières pages où Daniel Rawlings, le créateur et propriétaire du
grand cahier et du coffret à médecine, avait inscrit ses notes. Où avais-je
déjà rencontré cette plante ?
Je tournais encore les pages quand Jamie revint, une cruche d’eau chaude
dans une main, un bol de miel dans l’autre. Les jumeaux Beardsley sur ses
talons.
Je ne fis aucun commentaire. Ils avaient tendance à apparaître au moment
où on s’y attendait le moins, comme une paire de diables à ressort.
– Mlle Lizzie est gravement malade ? questionna Jo, anxieux.
Il étirait le cou derrière Jamie pour voir ce que je faisais.
– Oui. Mais ne vous inquiétez pas, je lui prépare un remède.
Je trouvai enfin. Ce n’était qu’une brève note, ajoutée après coup dans le
compte rendu du traitement administré à un patient clairement paludéen. Je
remarquai avec un frisson désagréable que le malheureux n’avait pas
survécu.
« Le marchand qui m’a procuré de l’écorce du jésuite m’a informé que
les Indiens utilisaient une plante appelée « hou glabre », qui rivalise en
âpreté avec l’écorce de quinquina. Elle est considérée essentielle dans le
traitement des fièvres tierces et quartes. J’en ai récolté quelques extraits
pour l’expérimenter et me propose de les faire infuser dès que l’occasion
s’en présentera. »
Je saisis quelques baies séchées et les mordis. Le parfum âcre de la
quinine me remplit aussitôt la bouche, accompagnée d’une salivation
intense. L’acidité me fit monter les larmes aux yeux. Je me précipitai vers la
fenêtre ouverte et crachai dans l’herbe, manquant de m’étrangler par la
même occasion. Dans mon dos, j’entendis les ricanements des Beardsley,
très amusés par ce spectacle inattendu.
– Tout va bien, Sassenach ?
Jamie était tiraillé entre l’hilarité et l’inquiétude. Il versa un peu d’eau de
sa cruche dans un gobelet en argile, puis y ajouta un peu de miel avant de
me le tendre.
– Ça va, répondis-je d’une voix rauque.
J’aperçus Kezzie en train de sniffer le flacon de hou glabre et m’écriai :
– Ne le laissez pas tomber
Mon cri fut accueilli avec un hochement de tête, mais il ne le reposa pas
pour autant, le tendant à son frère. Je pris une autre longue gorgée d’eau
sucrée et déglutis.
– Ces… elles contiennent un produit qui ressemble à la quinine.
Jamie se rasséréna.
– Ça signifie qu’elles peuvent aider la petite ?
– Je l’espère. Malheureusement, il n’y en a plus beaucoup.
Jo releva le nez du flacon, les yeux brillants.
– Vous voulez dire qu’il vous faut plus de ces trucs-là pour Mlle Lizzie,
m’dame Fraser ?
– Oui, répondis-je surprise. Pourquoi, vous savez où en trouver ?
– Oui, m’dame, dit Kezzie en hurlant presque. Les Indiens en ont.
Jamie se tendit.
– Quels Indiens ?
Jo agita une main par-dessus son épaule dans un geste vague.
– Les Cherokees. Là-bas, dans la montagne.
Cette description succincte pouvait s’appliquer à une demi-douzaine de
villages, mais il devait sûrement parler de celui de Tsigwa, car ils tournèrent
tous les deux les talons dans un même mouvement, ayant visiblement
l’intention de se mettre en route sur-le-champ. Tsigwa était la seule
destination pour laquelle l’aller et le retour prendraient moins d’une
semaine.
Jamie rattrapa Kezzie par le col.
– Attendez, les garçons, je viens avec vous. Vous aurez besoin de
marchandises à troquer.
– Oh, nous avons plus de peaux qu’il n’en faut, lui assura Jo. La saison a
été bonne.
Jo était un chasseur hors pair et, bien que Kezzie n’ait pas l’ouïe fine
indispensable pour repérer le gibier, son frère lui avait appris à poser des
pièges. Ian m’avait raconté que leur hutte était remplie presque jusqu’au
plafond de peaux de blaireaux, de martres, de daims et d’hermines.
D’ailleurs, ils en portaient l’odeur en permanence, un léger miasme de sang
séché, de musc et de poils froids.
– C’est très généreux de ta part, Jo, mais je viens quand même.
Jamie me regarda, m’indiquant qu’il avait pris seul sa décision, mais qu’il
sollicitait toutefois mon approbation. Je déglutis, un goût amer au fond de la
bouche.
Je m’éclaircis la gorge avant de répondre.
– Si tu y vas, laisse-moi préparer quelques affaires à troquer et dresser
une liste de ce que tu peux leur demander en échange. Vous ne partez pas
avant demain matin, tout de même ?
Les Beardsley tremblaient d’impatience, mais Jamie demeura immobile,
ne me quittant pas des yeux. Je le sentis me toucher, sans un geste ni une
parole.
– Non, nous passerons la nuit ici.
Il se tourna vers les jumeaux.
– Jo, monte dire à Bobby Higgins de descendre me voir. Je dois lui parler.
Jo Beardsley eut l’air contrarié. Son frère adopta la même expression
suspicieuse.
– Il est là-haut avec Mlle Lizzie ?
Outragé, Kezzie enchaîna :
– Que fait-il dans sa chambre, il ne sait donc pas qu’elle est fiancée ?
– Son père est là-haut aussi, les rassura Jamie. Sa réputation est donc
sauve.
Agacé, Jo ricana. Les deux frères s’échangèrent un regard, puis sortirent
comme un seul homme, bombant leur torse maigrelet, résolus à évincer
cette menace à la vertu de Lizzie.
Je reposai mon pilon.
– Tu vas donc accepter ? Tu vas être agent indien ?
– Je crois bien ne plus avoir le choix. Si je n’accepte pas, Richard Brown
le fera à ma place. Je préfère ne pas courir ce risque.
Il hésita, puis se rapprocha et effleura mon coude du bout des doigts.
– Je te renverrai les garçons le plus vite possible avec les baies. Il se peut
que j’aie besoin de rester un jour ou deux de plus. Pour discuter, tu
comprends ?
Il allait devoir expliquer aux Cherokees qu’il était désormais un agent de
la Couronne britannique et faire le nécessaire pour que le bruit se répande.
Tous les chefs des villages de la montagne descendraient alors pour
parlementer et échanger des présents.
Je hochai la tête, sentant une peur sourde me nouer l’estomac. On a beau
savoir qu’un événement horrible surviendra dans le futur, on refuse toujours
de penser que le futur peut être demain.
– Ne… ne reste pas absent trop longtemps, d’accord ?
Les mots étaient sortis malgré moi. Je ne voulais pas encombrer son
esprit avec mes peurs, mais c’était plus fort que moi.
– D’accord, promit-il doucement.
Sa main s’attarda dans le creux de mes reins.
– Ne t’inquiète pas, je ne serai pas long.
Un bruit de pas retentit dans l’escalier. M. Wemyss avait dû mettre tout le
monde à la porte. Les jumeaux passèrent devant la porte sans s’arrêter,
lançant des regards hostiles à peine voilés à Bobby, qui ne parut guère s’en
émouvoir. Il avait retrouvé ses couleurs et semblait plus stable sur ses
jambes. Il jeta un coup d’œil inquiet vers la table, toujours recouverte du
drap sur lequel je l’avais fait grimper. Je le rassurai d’un signe de tête.
Jamie ne l’avait pas appelé pour ça, je finirais de soigner ses hémorroïdes
plus tard.
Jamie lui indiqua un tabouret, mais je m’éclaircis discrètement la gorge.
Se souvenant alors, il n’insista pas. Il s’adossa lui-même à la table, ne
s’asseyant pas non plus par solidarité.
– Les deux hommes qui sont venus plus tôt, ce sont les Brown. Ils ont
monté une petite colonie dans la région. Tu as dit que tu avais déjà entendu
parler des comités de sécurité, non ? Tu dois donc avoir une petite idée de
ce dont il s’agit.
– Oui, bien sûr. Ces Brown… euh… c’est après moi qu’ils en avaient ?
Il avait parlé avec calme, mais sa nervosité était tangible.
Jamie soupira. Le soleil bas du crépuscule illuminait ses cheveux, faisant
luire ici et là un éclat d’argent parmi les mèches rouille.
– Oui. Ils étaient au courant de ta présence ici. Quelqu’un le leur avait dit,
sans doute un colon qu’ils ont rencontré en chemin. Tu as annoncé à des
gens où tu allais, n’est-ce pas ?
Bobby acquiesça.
Je vidai mon mortier rempli d’écorce pilée et des baies dans un bol et
versai dessus de l’eau chaude pour les faire macérer.
– Qu’est-ce qu’ils lui veulent ? demandai-je.
– Ils ne me l’ont pas énoncé clairement. Mais il faut reconnaître que je ne
leur en ai pas vraiment laissé l’occasion. Je leur ai juste expliqué que, s’ils
voulaient s’en prendre à l’un de mes invités, ils devraient d’abord me passer
sur le corps.
Bobby prit une grande inspiration.
– Merci, m’sieur. Ils… ils savaient, je suppose ? À propos de Boston ?
Ça, je n’en ai parlé à personne, croyez-moi. Le front de Jamie se plissa
encore un peu plus.
– Oui, ils savaient. Ils ont fait comme si je n’étais au courant de rien. Ils
m’ont déclaré que j’abritais sans en être conscient un assassin et une
menace pour le bien public.
Bobby caressa doucement sa marque au fer rouge, comme si elle le
brûlait encore. Il esquissa un faible sourire.
– Pour ce qui est de la première affirmation, c’est vrai. Mais je ne crois
pas être une menace pour qui que ce soit, enfin, plus maintenant.
Jamie ne releva pas cet aveu.
– Le problème, Bobby, c’est qu’ils connaissent ta présence ici. Ils ne
viendront pas te chercher de force… je crois. Sois quand même sur tes
gardes quand tu te déplaces dans les environs de la maison. Je ferai le
nécessaire pour que tu rentres sans encombre chez lord John, en temps
voulu, avec une escorte.
Il se tourna vers moi.
– Je présume que tu n’en as pas fini avec lui ?
– Pas tout à fait.
Bobby me regarda avec appréhension.
– Dans ce cas…
Jamie glissa une main dans son dos sous sa ceinture et sortit un pistolet
caché dans les plis de sa chemise. Je remarquai que c’était celui orné
d’incrustations dorées. Il le tendit à Bobby.
– Garde-le sur toi. Il y a de la poudre et des munitions dans le tiroir de la
crédence. Tu veux bien veiller sur ma femme et ma famille pendant mon
absence ?
– Oh !
Bobby eut un mouvement de surprise, puis il accepta, insérant l’arme
dans ses culottes.
– Bien sûr, m’sieur. Vous pouvez compter sur moi !
Jamie lui sourit, une lueur chaleureuse dans les yeux.
– Cela me rassure, Bobby. Cela t’ennuierait d’aller chercher mon
gendre ? Je dois lui parler avant mon départ.
– Bien sûr, j’y vais tout de suite !
Il sortit le dos droit, une expression déterminée sur son visage de poète.
Quand la porte se fut refermée derrière lui, je demandai à voix basse :
– À ton avis, qu’est-ce qu’ils lui auraient fait, les Brown ?
– Va savoir ! Ils l’auraient peut-être pendu à un croisement de route ou
seulement roué de coups avant de le chasser dans la forêt. Ils veulent
montrer aux gens qu’ils sont capables de les protéger, tu comprends ?
Contre les dangereux criminels et autres maraudeurs.
Il retroussa les lèvres dans une moue cynique.
Je citai de mémoire :
– « Un gouvernement puise ses pouvoirs dans le consentement éclairé des
gouvernés. » Pour que le comité de sécurité trouve sa légitimité, la sécurité
publique doit d’abord être menacée. Les Brown sont malins, ils l’ont
compris tous seuls.
Il me dévisagea, surpris.
– « Le consentement éclairé des gouvernés » ? Qui a dit ça ?
Je lui répondis, sur un ton un peu suffisant :
– Thomas Jefferson. Ou plutôt, il le dira dans deux ans. Il rectifia :
– Tu veux dire que, dans deux ans, il le volera à un certain monsieur du
[1]
nom de John Locke . Je suppose que Richard Brown a dû recevoir une
éducation convenable.
– Contrairement à moi ? À propos, si tu t’attends à ce que les Brown nous
cherchent des noises, pourquoi as-tu donné à Bobby le pistolet le moins
bon ?
– Parce que j’ai besoin d’emporter les meilleurs. En outre, je doute
fortement qu’il ait besoin de s’en servir.
– Tu comptes sur l’effet dissuasif ?
J’étais sceptique, mais il avait probablement raison.
– Oui, en partie, mais surtout sur Bobby.
– Que veux-tu dire ?
– Je serais étonné qu’il tire de nouveau sur quelqu’un, même si sa vie en
dépendait. Il le ferait sans doute pour sauver la tienne. Or, si la situation en
vient là, ils seront trop près pour qu’il puisse les rater.
Il parlait sur un ton détaché, mais j’en eus la chair de poule.
Voilà qui est réconfortant. Mais comment sais-tu quelle sera sa réaction ?
– On a discuté tous les deux. L’homme sur lequel il a tiré à Boston était le
premier être humain qu’il a tué. Il ne veut jamais plus en arriver là.
Il se redressa et, incapable de rester en place, s’approcha du comptoir où
il se mit à ranger les instruments en désordre que j’avais sortis afin de les
nettoyer.
Je vins me placer à ses côtés et l’observai. Une poignée de cautères et de
scalpels trempaient dans une bassine de térébenthine. Il les sortit un par un
et les rangea dans leur boîte, délicatement, côte à côte. Les lames en forme
de spatule des cautères étaient noircies par l’usage ; celles des scalpels
étaient ternies, mais leur tranchant étincelait, tel un fil d’argent brillant.
– Tout ira bien, murmurai-je.
J’avais voulu être rassurante, mais ma phrase résonnait comme une
question.
– Oui, je sais.
Il plaça le dernier cautère dans la boîte, mais ne referma pas le couvercle.
Il demeura debout, les deux mains posées à plat sur le comptoir, les yeux
fixés droit devant lui.
– Je ne voulais pas partir. Je ne l’avais pas prévu ainsi.
J’ignorais s’il s’adressait à moi ou à lui-même, mais je supposais qu’il ne
se référait qu’à sa visite chez les Cherokees.
– Moi non plus.
Je me rapprochai encore un peu et sentis son souffle. Il leva les mains et
se tourna vers moi, me prenant dans ses bras. Nous restâmes ainsi enlacés,
écoutant chacun la respiration de l’autre, les émanations aigres de l’infusion
se mêlant aux odeurs domestiques du linge, de la poussière et de sa peau
chauffée par le soleil.
Il y avait encore des choix à faire, des décisions à prendre et des actions à
entreprendre. Beaucoup. Mais en un jour, en une heure, en une seule
déclaration d’intention, nous avions franchi le seuil de la guerre.
10. L’appel du devoir

Après avoir envoyé Bobby chercher Roger Mac, Jamie tourna en rond,
puis, trop énervé pour attendre, se mit en route à son tour, abandonnant
Claire à ses décoctions.
Au dehors, tout semblait paisible et beau. Hébétée de contentement, une
brebis brune paissait, indolente, dans son enclos, ses mâchoires mastiquant
lentement. Derrière elle, deux agneaux avançaient par petits bonds
maladroits comme des sauterelles laineuses. Le carré de simples était rempli
de verdure et de jeunes fleurs.
Le couvercle du puits était entrouvert. Il se pencha pour le remettre en
place et s’aperçut que le bois avait joué. Il ajouta cette réparation à la liste
des tâches qui l’attendaient, se disant combien il aurait préféré passer les
quelques jours à venir à creuser, répandre du fumier, remplacer des
bardeaux et ainsi de suite, plutôt qu’à ce qu’il s’apprêtait à faire.
Combler l’ancienne fosse des latrines ou castrer des cochons lui
paraissaient des travaux plus enviables que d’interroger Roger Mac sur ce
qu’il savait des Indiens et des révolutions. D’ordinaire, il faisait son
possible pour éviter de discuter du futur avec son gendre, ce genre de
conversation le mettant profondément mal à l’aise.
Ce que Claire lui racontait sur son époque lui semblait souvent
fantastique, baignant dans cette agréable demi-réalité des contes de fées,
parfois macabre mais toujours fascinante par ce qu’il apprenait sur elle à
travers ses récits. Brianna avait plutôt tendance à lui faire partager les petits
détails simples et intéressants de la mécanique, ou des histoires folles
d’hommes marchant sur la lune, très amusantes sans pour autant menacer la
tranquillité de son esprit.
En revanche, Roger Mac avait une manière froide et détachée de raconter
qui lui rappelait les œuvres d’historiens qu’ils avaient lues. Leur
inexorabilité était concrète. En l’écoutant, on avait l’impression que les
diverses vicissitudes qu’il narrait, le plus souvent terribles, allaient non
seulement se produire, mais auraient des conséquences directes sur sa
propre existence.
C’était comme de parler à une diseuse de bonne aventure malveillante qui
se vengerait de ne pas avoir été assez payée en ne vous prédisant que des
événements désagréables. Cette image raviva un souvenir qui resurgit à la
surface comme un flotteur en liège.
C’était à Paris. Il se trouvait avec des amis, étudiants comme lui, dans un
des estaminets puant la pisse près de l’université. Ils étaient déjà
sérieusement éméchés quand l’un d’eux décida de se faire lire les lignes de
la main. Ils se ruèrent tous dans un coin où une vieille femme se tenait
toujours assise, à peine visible dans la pénombre et la fumée des pipes.
Il n’avait pas l’intention de se prêter au jeu. Il ne lui restait que quelques
sous en poche et ne tenait pas à les gaspiller dans ce genre d’inepties
impies. Il le clama haut et fort.
Ce fut alors qu’une main noueuse surgit de l’obscurité et agrippa la
sienne, enfonçant ses longs ongles crasseux dans sa chair. Il poussa un cri
de surprise, provoquant l’hilarité de ses camarades. Ils rirent de plus belle
quand la vieille lui cracha dans la paume.
Elle étala sa salive sur sa peau avec son pouce, se penchant si près qu’il
sentit son odeur de vieille transpiration et vit les poux qui grouillaient sur
les cheveux gris s’échappant du fichu noir. Du bout d’un ongle, elle suivit le
tracé des sillons dans sa paume, le chatouillant. Il tenta de se libérer, mais
elle le retint, lui attrapant le poignet. Elle était d’une force surprenante.
Puis, elle déclara sur un ton malicieux.
– Toi, tu es un vrai chat, un petit chat roux.
Aussitôt, Dubois, un des étudiants, se mit à miauler, faisant rire les
autres. Refusant d’encourager la vieille, Jamie se contenta d’un :
– Merci, madame.
Il tenta de nouveau mais en vain de retirer sa main.
– Neuf, annonça-t-elle.
Elle tapotait des points au hasard sur la paume, puis lui saisit un doigt et
l’agita.
– Tu as un neuf dans ta main.
Puis elle ajouta comme si de rien était :
–… et la mort. Tu mourras neuf fois avant de trouver le repos dans ta
tombe.
Elle le lâcha enfin, déclenchant un chœur de « Ouh la la ! » parmi les
jeunes Français hilares.
Jamie ricana, renvoyant le souvenir dans les profondeurs de sa mémoire
d’où il avait émergé. Bon débarras. Cependant, la vieille ne se laissait pas
congédier aussi facilement et le rappelait au fil des ans, comme elle l’avait
fait dans l’estaminet, lançant sur un ton moqueur à travers la salle bruyante
et enfumée :
– Parfois, mourir n’est pas si douloureux, mon p’tit chat. Mais le plus
souvent, cela fait mal.
– Ce n’est pas vrai, marmonna-t-il.
Il se raidit, conscient qu’il entendait la voix de son parrain et non la
sienne.
« N’aie pas peur, mon garçon. Ça ne fait pas mal du tout, mourir. »
Il trébucha et se redressa de justesse. Il resta immobile un moment, un
goût de métal au fond de la gorge. Son cœur battait fort, sans raison, comme
s’il venait de parcourir des kilomètres au pas de course. Il aperçut la cabane
et entendit les geais qui s’interpellaient dans les branches de châtaigniers.
Mais il voyait encore plus clairement le visage de Murtagh, ses traits
sévères se relâchant dans une expression paisible, ses yeux noirs et caves
s’efforçant de fixer les siens, comme si son parrain le regardait tout en
voyant un autre point loin derrière lui. Il sentit le corps de ce dernier
s’alourdir soudain dans ses bras tandis que la mort l’emportait.
La vision s’évanouit aussi brusquement qu’elle était apparue, il se rendit
compte qu’il se tenait devant une flaque d’eau de pluie, fixant un canard en
bois à demi enfoui dans la fange.
Il se signa, récita une brève prière pour le repos de l’âme de Murtagh,
puis ramassa le leurre et le trempa dans la flaque pour rincer la boue. Ses
mains tremblaient. Ses souvenirs de Culloden étaient peu nombreux et
fragmentés… mais ils commençaient à réapparaître.
Jusqu’à présent, ils ne lui revenaient que par bribes vagues, à la lisière du
sommeil. Il y avait déjà revu Murtagh, comme dans les rêves qui avaient
suivi.
Il n’en avait pas parlé à Claire. Pas encore.
Il poussa la porte de la cabane. Elle était déserte, le feu éteint, le rouet et
le métier à tisser abandonnés dans un coin. Brianna était sans doute chez
Fergus, rendant visite à Marsali. Où pouvait se trouver Roger Mac ? Il
ressortit et tendit l’oreille.
Des coups de hache résonnaient faiblement dans la forêt derrière la
cabane. Ils s’interrompirent, puis il perçut des voix d’hommes se saluant. Il
prit la direction du sentier qui grimpait dans la montagne, à moitié envahi
par les herbes folles du printemps, mais dans lequel on distinguait des
empreintes fraîches enfoncées dans la terre noire.
Que lui aurait dit la vieille chiromancienne s’il l’avait payée ? Avait-elle
menti pour le punir de sa pingrerie ? Ou lui avait-elle dit la vérité pour la
même raison ?
Ce qu’il détestait le plus quand il discutait avec Roger Mac : c’était la
certitude d’entendre toujours la vérité.
Il avait oublié de laisser le canard en bois dans la cabane. Il l’essuya sur
ses culottes, puis se fraya un passage entre les mauvaises herbes pour aller
apprendre ce que le sort lui réservait.
11. Examen sanguin

Je poussai le microscope vers Bobby Higgins, rentré de sa course. Son


inquiétude pour Lizzie semblait lui avoir fait oublier ses propres tourments.
– Vous voyez les petites taches roses ? Ce sont les globules rouges de
Lizzie. Tout le monde en a. Ce sont eux qui donnent la couleur au sang.
– Ça alors ! Je n’aurais jamais cru !
– Maintenant, vous pouvez le croire. Vous remarquez que certains sont
éclatés et que d’autres présentent des minuscules points noirs ?
Concentré, il plissa tout son visage.
– En effet, m’dame. Qu’est-ce qui leur arrive ?
– Ce sont des parasites. Des bestioles qui entrent dans le sang quand on
est piqué par certains moustiques. On les appelle des plasmodiums. Une
fois installés, ils continuent de vivre dans le sang, mais, de temps à autre, ils
se mettent à… euh… se reproduire. Quand ils sont trop nombreux, ils font
éclater les globules. C’est ce qui provoque la crise. Les déchets de cellules
crevées s’enlisent dans les organes, ce qui rend très malade.
– Ah.
Il se redressa, regardant le microscope avec un profond dégoût.
– C’est un vrai massacre, vous ne trouvez pas ?
Je m’efforçai de garder mon sérieux.
– En effet. Toutefois, la quinine… l’écorce du jésuite, ça vous dit quelque
chose ?… aide à l’arrêter.
Sa face s’illumina.
– Tant mieux, m’dame. Tant mieux ! Mais comment vous savez toutes
ces choses-là ? C’est incroyable.
– Oh, j’en connais long sur les parasites, répondis-je avec nonchalance.
Je pris le bol dans lequel j’avais laissé infuser l’écorce de cornouiller et
les baies de hou glabre. Le liquide était d’un beau violet noirâtre et un peu
visqueux maintenant qu’il avait refroidi. Il dégageait aussi une odeur
pestilentielle : j’en déduisis alors qu’il était presque prêt.
– Dites-moi, Bobby. Vous avez déjà entendu parler d’ankylostomes ?
Il me dévisagea, interdit.
– Non, m’dame.
– Mmmm… Vous voulez bien me tenir ceci, s’il vous plaît ?
Je posai un carré de gaze plié sur le goulot d’un flacon que je lui confiai
pendant que je filtrais la mixture violette. Sans quitter le filet liquide des
yeux, je l’interrogeai :
– Ces évanouissements dont vous souffrez, ils sont apparus il y a
longtemps ?
– Euh… depuis six mois, environ.
[1] Philosophe anglais, auteur du Traité du gouvernement civil, en 1690.

(N.d.T.)
– Je vois. Vous n’auriez pas, par hasard, remarqué une irritation… une
sorte de chatouillis ? Ou une rougeur sur la peau ? Notamment au niveau
des pieds.
Il écarquilla ses grands yeux bleus, me scrutant comme si je venais de lire
dans ses pensées.
– Ça alors ! Mais si, justement, m’dame. C’était à l’automne dernier.
– Ah ah ! Dans ce cas, Bobby, j’ai bien l’impression que vous avez été
infesté par des ankylostomes.
Il baissa des yeux horrifiés vers ses pieds.
– Où ça ?
– À l’intérieur.
Je lui repris le flacon des mains et le bouchai.
– Les ankylostomes sont des vers parasites qui pénètrent par la peau, le
plus souvent à travers la voûte plantaire, puis migrent dans le corps jusqu’à
rejoindre les intestins…
Devant sa mine ahurie, je précisai :
– Euh… vos entrailles. Les vers adultes ont de méchants becs crochus,
comme ça…
Je fléchis l’index en guise d’illustration.
– Ils transpercent la paroi intestinale et vous sucent le sang. C’est
pourquoi, quand vous en avez, vous vous sentez faible et perdez souvent
connaissance.
À voir la moiteur qui avait d’un coup envahi son visage, je sentis qu’il
allait remettre ça et le guidai à toute vitesse vers un tabouret, avant de lui
pousser la tête entre les genoux. Me penchant pour être à sa hauteur, je
poursuivis :
– Je ne suis pas sûre que ce soit votre problème. Mais, en examinant les
globules rouges de Lizzie, j’ai pensé aux parasites et… il m’est soudain
venu à l’esprit que vos symptômes correspondaient assez bien à une
infestation par des ankylostomes.
– Ah ? dit-il d’une voix faible.
Son épaisse queue de cheval était retombée en avant, dévoilant sa nuque,
fraîche et juvénile.
– Au fait, vous avez quel âge, Bobby ?
– Vingt-trois ans, m’dame. Je crois que je vais vomir. J’attrapai un seau
dans un coin et le lui donnai juste à temps.
Il se redressa, essuyant ses lèvres sur sa manche.
– Ça y est ? Je m’en suis débarrassé ? Parce que, sinon, je peux vomir
encore.
Je lui adressai un sourire compatissant.
– Désolée, j’ai bien peur que cela ne suffise pas. Si vous en avez
vraiment, ils sont bien accrochés et trop bas, pour qu’un simple
vomissement les déloge. Le seul moyen de s’en assurer, c’est de chercher
les œufs qu’ils éjectent.
Il eut l’air apeuré et s’agita sur son siège.
– C’est pas que je sois terriblement timide, m’dame, vous le savez. Mais
le docteur Potts m’a déjà administré de nombreux clystères à la farine de
moutarde. Ça les a sûrement chassés, non ? Si j’étais un ver et qu’on
m’arrosait avec du jus de moutarde, je lâcherais prise et filerais sans
demander mon reste.
– Oui, on pourrait le croire, mais, malheureusement, cela ne se passe pas
tout à fait ainsi. Rassurez-vous, je ne vous ferai pas un autre lavement. Je
dois d’abord vérifier si vous êtes réellement infesté. Si c’est le cas, je peux
vous préparer un remède qui les empoisonnera à coup sûr.
– Ah.
Il sembla un peu rassuré.
– Mais comment vous allez vérifier, m’dame ?
Il regarda avec méfiance le comptoir où mon assortiment de pinces et de
fils de suture était encore étalé.
– Rien de plus simple, lui assurai-je. Je vais effectuer ce qu’on appelle
une sédimentation fécale afin de concentrer les selles, que j’examinerai
ensuite au microscope à la recherche d’œufs éventuels.
Il acquiesça, n’ayant visiblement rien compris. Je lui souris.
– Tout ce que vous avez à faire, Bobby, c’est un beau caca.
Ses traits reflétaient à la fois le doute et l’appréhension.
– Si ça ne vous fait rien, m’dame, je crois que je vais garder mes vers.
12. D’autres mystères de la science

Tard dans l’après-midi, Roger MacKenzie rentra de l’atelier de


tonnellerie pour trouver sa femme plongée dans la contemplation d’un objet
posé sur la table à la place de son dîner.
– Qu’est-ce que ce truc ? Une sorte de pouding de Noël préhistorique en
conserve ?
Il avança un doigt prudent vers un flacon en verre, carré et verdâtre, son
bouchon de liège recouvert d’une épaisse couche de cire rouge. À
l’intérieur flottait une étrange masse difforme.
– Pas touche !
Brianna poussa le contenant hors de sa portée.
– Tu te crois drôle, peut-être ? Figure-toi que c’est du phosphore blanc,
un cadeau de lord John.
Elle était excitée, cela se voyait au bout rose de son nez et à ses mèches
rousses s’agitant dans les courants d’air. Comme son père, elle avait la
manie de se passer la main dans les cheveux quand elle réfléchissait.
– Et tu comptes faire… quoi, avec ça ?
Il s’efforça de gommer toute trace de sombre pressentiment dans sa voix.
Il avait le vague souvenir d’avoir entendu parler, à l’école, des propriétés du
phosphore. Dans son esprit, soit cela vous faisait luire dans le noir, soit cela
explosait. Aucune de ces deux vertus n’augurait rien de bon.
– Eh bien, voyons… des allumettes ! Peut-être.
Elle se mordit la lèvre supérieure sans quitter le produit des yeux.
– Je sais comment faire… en théorie. Mais, dans la pratique, cela risque
d’être un peu délicat.
– Mais encore ? s’enquit-il prudemment.
– Il s’enflamme quand il est exposé à l’air libre. C’est pourquoi il est
conservé dans de l’eau. N’y touche pas, Jem ! C’est du poison !
Attrapant Jemmy par la taille, elle l’éloigna de la table vers laquelle il
lorgnait depuis un moment avec une curiosité vorace.
– Bah, pourquoi s’inquiéter ? Il lui explosera au visage avant qu’il n’ait
eu le temps de le porter à sa bouche.
Roger saisit le flacon pour le mettre en sûreté, le tenant à bout de bras
comme s’il allait éclater d’une minute à l’autre. Il aurait voulu lui demander
si elle n’était pas tombée sur la tête, mais il était marié depuis assez
longtemps pour connaître le coût des questions rhétoriques malavisées.
– Où comptes-tu le conserver ?
Il contempla avec insistance l’intérieur de leur cabane, dont les seuls
espaces de rangement étaient constitués d’un bahut, d’une étagère pour les
livres et les papiers, d’une autre pour le peigne et les brosses à dents, de la
niche exiguë où Brianna entreposait ses biens personnels et d’un garde-
manger grillagé. Jemmy était capable d’ouvrir ce dernier depuis son
septième mois.
Sans lâcher son fils, qui luttait avec énergie pour s’emparer de ce
nouveau jouet, elle affirma :
– Je pensais le mettre dans l’infirmerie de maman, personne n’ose
toucher à rien, là-bas.
Effectivement, ceux qui ne craignaient pas Claire Fraser en personne
étaient d’habitude terrifiés par les contenus de son antre, avec ses
instruments de torture redoutables, ses mixtures troubles mystérieuses, ses
remèdes nauséabonds. En outre, l’infirmerie possédait des placards trop
hauts pour que même un alpiniste aussi déterminé que Jemmy puisse y
accéder.
– Bonne idée, dit Roger soulagé. Tu veux que je l’emporte tout de suite ?
Avant que Brianna n’ait eu le temps de répondre, on frappa à la porte, et
Jamie Fraser entra. Jemmy en oublia aussitôt le flacon et se jeta dans les
pattes de son grand-père avec des cris de joie.
Jamie le souleva, le retourna la tête à l’envers en le tenant par les
chevilles.
– Ça te plaît, a bhailach ? Roger Mac, je peux te parler un instant ?
– Bien sûr. On s’assied ?
Roger avait déjà raconté à son beau-père ce qu’il savait (hélas, pas grand-
chose) sur le rôle des Cherokees dans la future révolution. Était-il venu
l’interroger de nouveau à ce sujet ? Reposant le flacon à contrecœur, il
poussa un tabouret vers Jamie, qui le remercia d’un signe de tête, balança
Jemmy sur son épaule et s’assit.
L’enfant gigota dans les bras de son grand-père, jusqu’à ce que celui-ci
lui donne une tape sur les fesses, ce qui le calma dans l’instant. Le gamin se
laissa pendre mollement la tête en bas, tel un paresseux, ravi.
– Voilà, a charaid, dit Jamie. Je dois partir demain matin pour les villages
cherokees, et, en mon absence, j’aurais besoin que tu me rendes un service.
– Vous voulez que je m’occupe de la moisson de l’orge ?
Les semis d’hiver n’avaient pas fini de mûrir, et chacun croisait les doigts
pour qu’il fasse encore beau pendant quelques semaines. Toutefois, les
prévisions étaient bonnes.
– Non, Brianna pourra s’en charger. Si tu veux bien, ma fille ?
Il sourit à Brianna, qui haussa ses épais sourcils roux, réplique identique
des siens.
– Pas de problème. Mais que fais-tu d’Ian, de Roger et d’Arch Bug ?
Archie Bug était l’intendant de Jamie, et donc la personne tout indiquée
pour surveiller les moissons en l’absence de son employeur.
– Petit Ian vient avec moi. Les Cherokees le connaissent bien, et il parle
leur langue. J’emmène aussi les frères Beardsley. Ils pourront rapporter les
baies et les herbes dont ta mère a besoin d’urgence pour Lizzie.
– Moi aussi je viens ? demanda Jemmy plein d’espoir.
– Pas cette fois, a bhailach. À l’automne prochain, peut-être.
Il tapota les fesses de l’enfant, puis se tourna vers Roger.
– J’ai besoin que tu te rendes à Cross Creek pour aller accueillir les
nouveaux métayers, si tu le veux bien.
Une vague d’excitation mêlée d’inquiétude envahit Roger. Il se contenta
toutefois de s’éclaircir la gorge et d’acquiescer.
– Oui, bien sûr. Vont-ils…
– Tu emmèneras Arch Bug avec toi, ainsi que Tom Christie.
Un silence incrédule suivit cette dernière précision. Ahuris, Brianna et
Roger se regardèrent, puis elle questionna :
– Tom Christie ? Mais pourquoi diable ?
Le maître d’école était d’une austérité notoire, pas vraiment le
compagnon de voyage rêvé.
Jamie fit une moue ironique.
– Il y a un petit détail que MacDonald avait omis de me donner quand il
m’a demandé de les prendre. Ils sont tous protestants.
– Ah, je vois, dit simplement Roger.
Jamie croisa son regard et hocha la tête, soulagé de constater qu’il avait
été tout de suite compris.
– Moi pas, déclara Brianna. Quelle différence cela peut faire ?
Elle avait dénoué le lacet de ses cheveux et lissait ses mèches entre ses
doigts, le préliminaire au brossage.
Roger se gratta le menton, cherchant comment expliquer de manière
cohérente deux siècles d’intolérance religieuse écossaise à une Américaine
du XXe siècle.
– Euh… tu te souviens du mouvement pour les droits civiques aux États-
Unis ? L’intégration dans le Sud, et tout ça ?
Elle plissa le front.
– Bien sûr. Bon d’accord, alors dans quel camp sont les Noirs ?
Jamie sursauta.
– Que viennent faire les nègres dans cette histoire ?
– Ce n’est pas aussi simple, Brianna, dit Roger. C’était juste pour te
donner une idée des passions que la question soulève. Disons que la
perspective d’avoir un propriétaire catholique risque fort d’émouvoir
sérieusement les nouveaux métayers… et inversement ?
Il interrogea Jamie des yeux.
– C’est quoi… des nègres ? lança Jemmy.
– Euh… des gens à la peau foncée, répondit Roger.
Tout à coup, il se rendit compte du bourbier potentiel dans lequel cette
interrogation le plongeait. Si le terme « nègre » ne signifiait pas
systématiquement « esclave », il n’en était pas loin.
– Tu ne te souviens pas d’eux, dans la maison de ta grand-tante Jocasta ?
Jemmy fronça les sourcils, adoptant pendant un instant troublant la même
expression que son grand-père.
– Non.
Brianna rappela à chacun l’ordre du jour en tapant d’un coup sec sur la
table avec sa brosse à cheveux.
– Revenons au fait. Si je comprends bien, Tom Christie est assez
protestant pour que les nouveaux venus se sentent à l’aise ?
– C’est plus ou moins ça, convint son père.
Il ajouta avec un sourire en coin :
– Au moins, avec ton homme et Tom Christie, ils n’auront pas
l’impression de pénétrer directement dans le royaume de Satan.
– Je vois, répéta Roger.
Cette fois, son ton était un peu différent. Ainsi, ce n’était pas son statut de
fils de la maison et de bras droit du grand chef qui lui valait cette mission,
mais celui de presbytérien, du moins de nom.
– Mmphm, fit-il, résigné.
– Mmphm, ajouta Jamie satisfait.
– Oh, arrêtez avec vos grognements ! s’écria Brianna excédée. Soit Roger
et Tom Christie doivent se rendre à Cross Creek, mais pourquoi Arch Bug ?
Avec une prescience subliminale toute conjugale, Roger se rendit compte
qu’elle était mécontente de devoir rester à la maison à s’occuper des
moissons – une tâche épuisante et pénible dans le meilleur des cas – alors
qu’il partait batifoler avec un groupe de coreligionnaires dans la métropole
ô combien romantique et palpitante de Cross Creek. Population : deux cents
âmes.
– C’est surtout Arch qui les aidera à s’installer et à se construire des abris
avant l’hiver, expliqua Jamie. Tu ne voudrais tout de même pas que je
l’envoie seul pour discuter avec eux ?
Brianna sourit malgré elle. Arch Bug, marié depuis des lustres à la très
volubile Mme Bug, était célèbre pour son mutisme. Certes, il pouvait parler,
mais s’exécutait rarement, limitant sa conversation à quelques « mmph »
aimables.
Roger se frotta la lèvre inférieure avec l’index.
– L’avantage, c’est qu’ils ont peu de chance de se rendre compte qu’Arch
est catholique. D’ailleurs, l’est-il vraiment ? Je ne lui ai jamais posé la
question.
– Il l’est, confirma Jamie. Mais il a quelque peu roulé sa bosse pour
savoir quand il convient de se taire.
– Mmm… ça promet d’être une expédition joyeuse, déclara Brianna.
Quand penses-tu être de retour ?
– Ma foi… dans un mois ? Six semaines ? répondit Roger.
– Au moins, asséna son beau-père, joyeux. N’oublie pas qu’ils sont à
pied.
Roger soupira, imaginant déjà la longue marche, de Cross Creek à
Fraser’s Ridge, flanqué d’Arch Bug et de Tom Christie, deux incarnations
de la taciturnité. Son regard s’attarda langoureusement sur sa femme, tandis
qu’il se visualisait, dormant au bord de la route, seul, pendant six semaines.
– Bon… ben… Je vais… euh… aller en parler avec Tom et Arch ce soir.
– Papa part ?
Ayant compris le gros de la conversation, Jemmy sauta des genoux de
son grand-père et courut s’accrocher à la jambe de son père.
– Moi aussi, je veux aller avec toi, papa !
– Je ne pense pas que…
Roger vit la mine renfrognée de Brianna, puis le flacon verdâtre sur la
table. Il changea d’avis.
– Pourquoi pas, après tout ? Ta grand-tante Jocasta sera tellement
heureuse de te voir. Et puis, pendant ce temps-là, ta mère pourra tout faire
sauter sans s’inquiéter de savoir où tu es passé.
– Elle pourra faire quoi ? s’inquiéta Jamie.
Brianna prit le flacon et le serra contre elle d’un air possessif.
– Ça n’explose pas, ça s’enflamme, précisa-t-elle. Puis, sondant son mari
du regard, elle lui demanda :
– Tu es sûr ?
– Absolument, répondit-il avec une assurance un peu forcée.
Il baissa les yeux vers son fils qui hurlait « On y va ! On y va ! » en
bondissant sur place tel du pop-corn dans une poêle à frire.
– Au moins, j’aurais quelqu’un avec qui converser en chemin.
13. En de bonnes mains

Il faisait presque nuit quand Jamie vint me rejoindre dans la cuisine.


J’étais assise à table, la tête posée sur mes bras. Je sursautai en l’entendant
entrer. Il s’installa en face de moi.
– Ça va, Sassenach ? On dirait qu’on t’a traînée par les cheveux dans une
haie de ronces.
– Ah.
Je tapotai vaguement ma chevelure, en effet plutôt hirsute.
– Oui, ça va. Tu as faim ?
– Bien sûr. Tu as déjà dîné ?
Je me frottai le visage, essayant de me souvenir.
– Non, décidai-je enfin. Je t’attendais, mais je me suis endormie.
me
M Bug nous a laissé du ragoût.
Il se leva et alla inspecter le chaudron. Puis il le raccrocha sur sa tige
articulée qu’il poussa au-dessus du feu pour le faire réchauffer.
– Qu’as-tu fait de beau, Sassenach ? Et comment va la petite ?
Je réprimai un bâillement.
– M’occuper de la petite, voilà précisément ce que j’ai fait de beau, avant
tout.
Je me levai à grand-peine, sentant mes articulations protester, puis
m’approchai de la crédence pour couper du pain.
– Elle n’a pas pu garder la préparation à base de hou glabre. Je ne peux
guère le lui reprocher.
Après qu’elle eut vomi la première fois, j’avais goûté moi-même à ma
mixture. Mes papilles en étaient encore toutes retournées. Je n’avais jamais
rien avalé d’aussi infect. Le hou glabre n’était déjà pas affriolant tel quel,
mais le préparer en sirop avait concentré son aigreur.
Jamie me renifla de loin.
– Elle t’a vomi dessus ?
– Non, ça, c’est Bobby Higgins. Il a des ankylostomes.
Il eut un mouvement de recul.
– Est-ce un truc que j’ai envie d’apprendre pendant que je mange ?
– Non, vraiment pas.
Je m’assis avec la miche de main, un couteau et une motte de beurre
frais. Je tartinai une tranche, la lui tendis, puis m’en préparai une. Mes
papilles gustatives hésitaient encore à me pardonner le sirop de hou glabre.
– Et toi, qu’as-tu fait de beau ?
Il paraissait fatigué, mais plus joyeux qu’au moment de quitter la maison.
– J’ai discuté avec Roger Mac des Indiens et des protestants.
Il mordit dans sa tartine, puis la regarda bizarrement.
– Il y a quelque chose qui cloche avec ce pain, Sassenach ? Il a un drôle
de goût.
– Désolé, c’est moi. Je me suis lavée plusieurs fois, mais je n’ai pas pu
m’en débarrasser tout à fait. Tu ferais sans doute mieux de tartiner ton pain
toi-même.
Je poussai du coude la miche vers lui et lui indiquai la motte d’un geste.
– Tu n’as pas pu te débarrasser de quoi ?
– J’ai essayé de faire avaler le sirop à Lizzie, mais pas moyen. La pauvre
le vomissait à chaque fois. Puis je me suis souvenue que la quinine pouvait
être absorbée par la peau. J’ai donc mélangé la mixture avec de la graisse
d’oie et lui en ai enduit tout le corps. Ah oui, merci.
Je me penchai et mordis dans le morceau de pain beurré qu’il me tendait.
Cette fois, mes papilles s’abandonnèrent de bonne grâce. Je me rendis
compte que je n’avais rien avalé de la journée.
– Ça a marché ?
Il leva les yeux vers le plafond. M. Wemyss et sa fille partageaient une
chambrette à l’étage. Tout semblait calme là-haut.
– Je crois. La fièvre a baissé, et elle dort. On va continuer les
applications. Si, dans deux jours, la fièvre n’est pas revenue, on saura que
ça marche.
– Tant mieux.
– Puis il y a eu Bobby et ses ankylostomes. Heureusement, il me reste un
peu d’ipecacuancha et de térébenthine.
– Heureusement pour les bestioles ou pour Bobby ?
Je bâillai de nouveau avant de répondre :
– À vrai dire, ni pour les unes ni pour l’autre. Mais j’ai bon espoir que
cela fasse son effet.
Il déboucha une bouteille de bière, la passa par habitude sous son nez
puis, ne sentant aucune odeur suspecte, m’en servit un verre.
– Ça me rassure de savoir que je laisse les affaires entre tes mains
expertes, Sassenach. Nauséabondes certes mais compétentes.
– Tu es trop bon.
La bière était excellente. Ce devait être un des brassages de Mme Bug.
Nous la savourâmes en silence, trop épuisés l’un comme l’autre pour aller
chercher le ragoût. Je le dévisageai les yeux mi-clos, ce que je faisais
toujours quand il s’apprêtait à partir en voyage, emmagasinant les souvenirs
pour me tenir compagnie jusqu’à son retour.
Non seulement il était fatigué, mais son front était soucieux. La lueur de
la chandelle brillait sur les os larges de son visage et projetait son ombre,
puissante et audacieuse, sur le mur enduit de plâtre derrière lui. J’observai
sa silhouette noire lever son verre spectral, teinté d’ambre par la lumière.
Tout à coup, il reposa son verre.
– Dis, Sassenach, combien de fois ai-je failli mourir ?
Je le fixai, interdite, puis haussai les épaules et me mis à compter, forçant
mes synapses à travailler malgré eux.
– Eh bien… j’ignore combien d’atrocités ont pu t’arriver avant notre
rencontre, mais, après… tu as été très sérieusement malade dans l’abbaye.
Je lui jetai un bref coup d’œil, mais cette allusion à son séjour à la prison
de Wentworth et aux sévices qui avaient provoqué ladite maladie ne parut
pas l’émouvoir.
– Hmmm… ensuite, après Culloden, tu m’as raconté comment tu avais eu
une terrible fièvre, à la suite de tes blessures, et que tu aurais facilement pu
y rester si Jenny ne t’avait pas forcé… pardon, je veux dire si elle ne t’avait
pas soigné.
– Oui, il y a eu aussi la fois où Laoghaire m’a tiré dessus. Là, c’est toi qui
m’as soigné. Puis, la fois où j’ai été mordu par un serpent.
Il réfléchit un instant avant de reprendre :
– J’ai eu la variole quand j’étais petit, mais je ne crois pas que j’ai failli
en mourir. On m’a dit que c’était un cas bénin. Ça ne fait donc que quatre
fois.
– Tu oublies le jour où je t’ai connu. Tu as presque perdu tout ton sang.
– Non, ce n’est pas vrai, protesta-t-il. Ce n’était qu’une égratignure.
J’arquai un sourcil sceptique et, me penchant au-dessus du feu, versai une
louchée de ragoût dans un bol. Il sentait délicieusement bon le lapin et le
gibier, baignant dans un jus épais aromatisé de romarin, d’ail et d’oignons.
En ce qui concernait mes papilles, j’étais tout à fait pardonnée.
– Comme tu voudras, déclarai-je. Mais attends ! Et le coup sur ta tête ?
La fois où Dougal a essayé de te tuer avec une hache. Ça compte pour du
beurre ?
Il fronça les sourcils.
– Hmm, oui, je suppose que tu as raison. Ça fait donc cinq.
Il prit le bol d’un air renfrogné. Je me mis à manger tout en le regardant
avec tendresse. Il était si grand, si solide, avec un corps si beau. Et si la vie
l’avait quelque peu cabossé, cela ne faisait qu’ajouter à son charme.
– Tu n’es pas quelqu’un de facile à abattre, tu sais ? J’en suis d’autant
plus rassurée.
Il sourit malgré lui, puis leva son verre à ma santé, le portant d’abord à
ses lèvres puis aux miennes.
– Trinquons à ça, Sassenach, tu veux bien ?
14. Le peuple de l’Oiseau-des-neiges

– Des fusils. Dis à ton roi que nous voulons des fusils. Ainsi parlait
Oiseau-qui-chante-le-matin.
Pendant plusieurs secondes, Jamie soupesa la pertinence de lui rétorquer
« comme tout le monde » et décida qu’il pouvait se le permettre.
Le chef de guerre eut un mouvement de surprise, puis sourit.
– En effet, comme tout le monde.
Oiseau était petit, bâti comme un tonneau et jeune pour son titre, mais il
était perspicace, son affabilité ne masquant en rien son intelligence.
– C’est ce que tous les chefs de guerre des villages te demandent, hein ?
Bien sûr. Que leur réponds-tu ?
– Ce que je peux. Pour ce qui est des marchandises de troc, c’est certain ;
pour les couteaux, sans doute ; quant aux fusils, peut-être, mais je ne peux
rien promettre.
Les deux s’exprimaient dans un dialecte cherokee que Jamie ne
connaissait pas très bien. Il espérait avoir bien réussi à transmettre la notion
de probabilité. Il maîtrisait les détails de la langue de tous les jours pour les
questions de commerce et de chasse, mais les conversations qu’il allait
devoir tenir n’avaient rien d’informel. Il regarda Ian qui écoutait avec
attention, et, visiblement, celui-ci n’avait rien à redire. Son neveu se rendait
souvent dans les villages qui bordaient Fraser’s Ridge et chassait avec les
jeunes Indiens. Il pouvait passer de l’anglais à la langue des Tsalagis aussi
facilement qu’il pouvait revenir à son gaélique natal.
Oiseau s’installa mieux à son aise. L’insigne en étain que Jamie lui avait
apporté en guise de présent brillait sur son sein. La lueur du feu éclairait son
visage large et aimable.
– Parle quand même à ton roi des fusils… et explique-lui pourquoi on en
a besoin, hein ?
– Vous tenez vraiment à ce que je le lui dise ? Vous croyez qu’il vous
enverra des fusils pour tuer ses propres sujets ?
L’incursion de colons blancs sur les terres cherokees au-delà de la Ligne
du traité était un point sensible. Il prenait un risque en l’évoquant de but en
blanc plutôt qu’en abordant les autres raisons pour lesquelles Oiseau voulait
des armes : pour défendre son village contre les pillards, ou pour se livrer
au pillage lui-même.
Oiseau répondit par un haussement d’épaules.
– Si nous voulons les tuer, nous pouvons le faire sans fusil.
Il haussa un sourcil et pinça les lèvres, guettant la réaction de Jamie.
Celui-ci supposa que le chef indien ne cherchait qu’à le provoquer et se
contenta d’acquiescer.
– Bien sûr, vous le pouvez. Vous êtes sages de n’en rien faire.
– Pas encore.
Oiseau lui adressa son sourire le plus charmant, répétant :
– Dis-le bien à ton roi : pas encore.
– Sa Majesté sera heureuse d’apprendre que vous tenez son amitié en si
haute estime.
Oiseau éclata de rire, se balançant d’avant en arrière. Son frère Eau-qui-
dort semblait pareillement hilare. Retrouvant son sérieux, le chef déclara :
– Je t’aime bien, Tueur d’ours. Tu es drôle.
– Sans doute, répondit Jamie en anglais. Mais vous n’avez encore rien vu.
Ian pouffa de rire. Oiseau lui lança un coup d’œil sévère. Jamie
interrogea son neveu du regard, qui lui répondit par un sourire contrit.
Eau-qui-dort observait Ian en coin. Les Cherokees les avaient accueillis
tous les deux avec respect, mais Jamie avait remarqué qu’ils paraissaient un
peu tendus en présence de son neveu. Ils le considéraient comme un
Mohawk, ce qui les rendait méfiants. Jamie lui-même devait reconnaître en
son for intérieur qu’une partie d’Ian n’était pas encore revenue de
Snaketown, et n’en reviendrait peut-être jamais.
Il se concentra de nouveau sur Oiseau, profitant de la brèche que celui-ci
venait d’ouvrir. Il se tourna vers lui d’un air compatissant :
– Il est vrai que vous avez eu beaucoup d’ennuis avec des étrangers venus
s’installer sur vos terres. Bien sûr, vous-même, étant un sage, vous ne leur
avez fait aucun mal, mais tout le monde n’est pas aussi avisé, n’est-ce pas ?
Oiseau parut sur ses gardes.
– Que veux-tu dire, Tueur d’ours ?
– J’ai entendu parler d’incendies, Tsisqua.
Il soutint le regard de son interlocuteur, prenant soin de ne pas paraître
accusateur.
– Le roi a entendu dire que des maisons avaient été brûlées, des hommes
tués et des femmes enlevées. Il n’a pas été content.
– Hmp, fit Oiseau en fronçant les lèvres.
Cependant, il ne fit pas semblant de ne pas être au courant, fait en soi
intéressant.
– C’est assez, ces tueries, reprit Jamie. Le roi pourrait envoyer des
hommes pour protéger son peuple. Le cas échéant, il ne voudrait pas que
ses soldats se retrouvent face à des fusils qu’il aurait lui-même fournis.
Soudain, Eau-qui-dort s’énerva :
– Qu’est-on censé faire ? Ils traversent la Ligne du traité, construisent des
maisons, cultivent des champs, nous prennent notre gibier. Si ton roi ne peut
pas garder ses sujets à leur place, de quel droit proteste-t-il quand on défend
nos terres ?
D’un geste de la main, Oiseau lui fit signe de se calmer. Eau-qui-dort
obtempéra, de mauvaise grâce.
– Alors, Tueur d’ours, tu diras tout cela à ton roi, n’est-ce pas ?
Jamie inclina la tête, la mine grave.
– C’est là ma charge. Je vous apporte les messages du roi et je lui
rapporte vos paroles.
Oiseau resta songeur un instant, puis agita la main pour qu’on apporte à
boire et à manger. Dès lors, la conversation revint sur des sujets plus
neutres. On ne parlerait plus affaires ce soir-là.

Il était tard quand ils sortirent de chez Tsisqua pour entrer dans la case
des visiteurs. Jamie évalua que la lune était levée depuis longtemps, même
si elle demeurait invisible. Le ciel était couvert, et le vent chargé d’une
odeur de pluie.
Ian bâilla et trébucha.
– Aïe, aïe, aïe, j’ai tout l’arrière-train endormi.
Par contagion, Jamie bâilla à son tour.
– Ne te fatigue pas à essayer de le réveiller, les autres parties de ton corps
ne vont pas tarder à le rejoindre.
Ian prit un ton railleur.
– Ce n’est pas parce qu’Oiseau a dit que tu étais drôle qu’il faut le croire,
oncle Jamie. Il voulait juste être poli.
Jamie murmura des remerciements en tsalagi à la jeune femme qui les
avait accompagnés jusqu’à leurs quartiers. Elle lui tendit un petit panier,
qui, à en juger par l’odeur, contenait du pain de maïs et des pommes séchés,
puis leur souhaita à voix basse « bonne nuit, dormez bien », avant de
disparaître dans la nuit fraîche et humide.
La hutte sentait le renfermé. Il se tint sur le seuil un instant, goûtant le
mouvement du vent dans les arbres. Il sinuait entre les pins tel un immense
serpent invisible. Quelques gouttes tombèrent sur son visage, et il ressentit
le profond plaisir d’un homme se rendant compte qu’il va pleuvoir et qu’il
n’aura pas à passer la nuit dehors.
En pénétrant dans leur case, il déclara à Ian :
– Demain, quand ils discuteront entre eux de la réunion de ce soir, pose
des questions. Fais savoir, avec tact, que le roi serait ravi d’apprendre qui
s’amuse à brûler des cabanes. Ravi au point, éventuellement, de cracher
quelques fusils en guise de récompense. Si les responsables sont de leur
tribu, ils ne diront rien, mais s’il s’agit d’une autre bande, ils seront peut-
être plus diserts.
Ian acquiesça en bâillant encore. Un feu avait été préparé dans un cercle
de pierres, sa fumée s’élevant en colonne vers un trou dans le toit. On
distinguait un sommier dans un coin, recouvert de fourrures. À côté, on
avait empilé des peaux et des couvertures.
Ian fouilla dans la bourse accrochée à sa ceinture et en sortit un vieux
shilling cabossé.
– On tire le lit au sort, oncle Jamie. Pile ou face ?
– Pile.
Jamie posa le panier au sol et défit la boucle de son plaid, laissant l’étoffe
tomber à ses pieds. Il secoua sa chemise. Le lin était froissé et crasseux. Il
pouvait sentir sa propre odeur. Dieu merci, ce village était le dernier de sa
tournée. Encore une nuit, deux tout au plus, et ils reprendraient le chemin
de la maison.
Ian ramassa la pièce avec un juron.
– Mais comment tu fais ? Tous les soirs, tu dis « pile », et tous les soirs,
ça tombe sur pile.
– Je n’y peux rien, Ian. C’est ta pièce, après tout.
Il s’assit sur le sommier et s’étira langoureusement. Puis il fut pris de
remords.
– Regarde le nez de Geordie.
Ian approcha le shilling de la lumière, plissa les yeux, puis jura. Une
tache de cire, invisible à moins d’y regarder de près, ornait le nez
proéminent et aristocratique de George III, Rex Britannia.
Il releva des yeux suspicieux vers son oncle, qui se contenta de rire et
s’allongea.
– Comment as-tu réussi à la mettre là ?
– Tu te souviens l’autre jour, quand tu montrais à Jemmy comment jouer
à pile ou face ? Il a renversé la chandelle qui a projeté de la cire brûlante
partout.
– Oh.
Ian contempla sa pièce, puis gratta la cire du bout d’un ongle et la rangea
dans sa bourse. Il s’étendit sur le sol et s’enroula dans les fourrures avec un
soupir.
– Bonne nuit, oncle Jamie.
– Bonne nuit, Ian.
Tout au long de la journée, Jamie avait maîtrisé sa fatigue, lui serrant la
bride comme à Gideon. À présent, il lâcha les rênes et se laissa porter, son
corps se relaxant grâce au confort de sa couche.
Il songea avec cynisme que MacDonald allait être aux anges. À l’origine,
il n’avait projeté que de se rendre dans un ou deux des villages cherokees
les plus proches de la Ligne du traité afin d’y annoncer sa nouvelle charge.
Il avait prévu d’y distribuer des présents modestes, tels que du whisky et du
tabac (emprunté à la hâte à Tom Christie qui en avait rapporté une barrique
la dernière fois où il était allé acheter des semis à Cross Creek), et
d’informer les Cherokees qu’ils pouvaient s’attendre à d’autres largesses
lorsqu’il entreprendrait le voyage vers des communautés plus lointaines, à
l’automne.
Il avait été reçu très cordialement dans les deux villages. Cependant, dans
le second, Pigtown, il était tombé sur d’autres étrangers en visite : de jeunes
hommes en quête d’épouses. Ils appartenaient à un groupe différent de
Cherokees, appelé la tribu de l’Oiseau-des-neiges, dont le village principal
se situait plus haut dans les montagnes.
L’un des jeunes hommes était le neveu d’Oiseau-qui-chante-le-matin,
leur chef. Il l’avait convaincu de les accompagner, lui et ses amis, dans leur
village. Jamie avait accepté. Ian et lui y avaient été royalement accueillis en
qualité de représentants de Sa Majesté. Les membres de la tribu de
l’Oiseau-des-neiges, qui n’avaient encore jamais vu un agent indien, étaient
très sensibles à l’honneur qui leur était fait… et prompts à comprendre
quels avantages en tirer.
Jamie estima qu’Oiseau était le genre d’homme avec qui on pouvait
négocier… sur tous les plans.
Cela lui rappela tardivement Roger Mac et les nouveaux métayers. Ces
derniers jours, il n’avait guère eu le temps d’y penser, mais il doutait qu’il y
eut là matière à s’inquiéter. Roger Mac était compétent, même si sa voix
brisée avait sapé un peu son assurance. Quant à Christie et Arch Bug…
Il ferma les yeux, la béatitude de la fatigue absolue l’envahissant et
rendant décousu le flot de ses pensées.
Une journée encore, puis il reprendrait la route afin d’arriver à temps
pour les foins. Ils pouvaient espérer malter une ou deux autres récoltes
avant les grands froids. L’abattage… le temps était-il enfin venu de tuer
cette maudite truie blanche ? Non… cette garce était incroyablement
féconde. Quel genre de cochons sauvages avait le cran de s’accoupler avec
elle ? Les dévorait-elle ensuite ? Cochon sauvage… jambons fumés…
boudin noir…
Il sombrait tout juste dans les premières strates du sommeil, quand il
sentit une main se poser sur ses parties intimes. Propulsé hors de sa
somnolence tel un saumon hors d’un loch, il agrippa les doigts de l’intrus et
les serra fort. Un petit rire étouffé retentit.
Des doigts féminins s’agitèrent dans sa poigne, et une autre main vint lui
tripoter l’entrejambe. Sa première idée fut que sa visiteuse ferait une
excellente boulangère tant elle était douée pour le pétrissage.
D’autres pensées suivirent rapidement cette absurdité, et il tenta de saisir
l’autre main. Elle l’évitait dans le noir, jouant avec lui, lui donnant des
petits coups et le pinçant. Il chercha comment protester en cherokee, mais
ne parvint à prononcer qu’une suite aléatoire de phrases en anglais et en
gaélique, aucune ne convenant pour l’occasion.
Telle une anguille, la première main tentait de se libérer de son emprise.
Hésitant à lui broyer les doigts, il la lâcha provisoirement, mais parvint à
s’emparer d’un poignet.
– Ian ! chuchota-t-il. Ian, tu es là ?
Dans le noir, il ne pouvait voir où dormait son neveu, ni même s’il était
toujours dans la hutte. Il n’y avait pas de fenêtre, et la seule faible lueur
provenait des braises agonisantes.
– Ian !
Il entendit un bruissement sur le sol, puis Rollo éternuer.
– Qu’y a-t-il, mon oncle ?
Jamie s’était adressé à lui en gaélique, Ian lui répondit dans la même
langue. Il paraissait tranquille, ne semblant pas se réveiller à l’instant.
– Ian, il y a une femme dans mon lit !
– Il y en a deux, mon oncle. L’autre doit être assise à vos pieds, attendant
son tour.
Ce morveux avait l’air de trouver ça drôle !
Décontenancé, Jamie faillit lâcher le poignet captif.
– Deux ! Mais pour qui elles me prennent ?
La fille rit de nouveau, se pencha et lui mordilla un sein.
– Bon Dieu !
Ian avait du mal à se retenir de rire.
– Euh… non, mon oncle, ce n’est pas pour lui qu’ils vous prennent, mais
pour le roi. Pour ainsi dire, puisque vous êtes son agent. Ils honorent Sa
Majesté en lui envoyant leurs femmes.
La seconde squaw avait soulevé sa couverture et lui caressait lentement la
plante des pieds avec un doigt. Étant chatouilleux, il aurait hurlé si toute son
attention n’avait été retenue par la première, qui le contraignait à une partie
très peu digne de « laissez sortir le petit oiseau ».
– Ian, dis-leur quelque chose ! gémit-il entre ses dents.
Il se débattait de sa main libre tout en repoussant les doigts trop curieux
occupés à caresser langoureusement son oreille. En même temps, il agitait
les pieds pour décourager les attentions, de plus en plus audacieuses, de la
seconde dame.
– Euh… que me faut-il leur dire exactement ?
La voix d’Ian chevrotait.
– Dis-leur que je suis très touché de l’honneur qu’elles me font, mais…
Argh !
L’intrusion d’une langue dans sa bouche, sentant fortement l’oignon et la
bière, vint interrompre toutes dérobades diplomatiques.
Au milieu de la bataille qui s’ensuivit, Jamie comprit confusément qu’Ian
avait perdu tout contrôle et se tordait de rire sur le sol. Assassiner son
propre fils s’appelait un infanticide, mais quel était donc le terme quand on
trucidait son neveu ?
Dégageant sa bouche non sans mal, il parvint à articuler :
– Madame !
Il saisit les épaules de la squaw et la bascula de l’autre côté du sommier
avec assez de force pour lui faire pousser un cri de surprise, ses jambes
battant l’air. Seigneur, était-elle nue ?
Elle l’était. Toutes les deux. Sa vision s’accoutumant à la faible lumière,
il distingua le reflet des braises sur des épaules, des seins et des cuisses
rondes.
Il se redressa en position assise, protégeant sa vertu en se barricadant à
toute vitesse derrière une montagne de fourrures et de couvertures.
– Arrêtez, toutes les deux ! lança-t-il en cherokee. Vous êtes belles, mais
je ne peux pas coucher avec vous !
– Non ? dit l’une d’elles, interloquée.
– Pourquoi ? questionna l’autre.
– Parce que… parce que… j’ai prêté serment, improvisa-t-il. J’ai juré
que… que…
Il chercha en vain le mot adéquat. Heureusement, Ian vola enfin à sa
rescousse, débitant un flot de paroles en tsalagi, trop rapide pour que son
compagnon les comprenne.
– Oooh ! fit une des filles, impressionnée.
Jamie perçut distinctement une vague appréhension dans l’air.
– Que leur as-tu raconté ?
– Que le Grand Esprit vous avait visité dans votre sommeil et vous avait
ordonné de ne toucher à aucune femme avant d’avoir apporté des fusils à
tous les Tsalagis.
– Avant de quoi ?
– C’est tout ce que j’ai pu trouver dans la précipitation, mon oncle, se
défendit Ian.
Bien que terrifiante, il devait reconnaître que cette inspiration du moment
avait porté ses fruits : les deux femmes ne l’importunaient plus. Elles
étaient blotties l’une contre l’autre, échangeant des messes basses sur un ton
craintif mêlé de respect.
– Soit, maugréa-t-il. Je suppose que cela aurait pu être pire.
Même s’il parvenait à convaincre la Couronne d’envoyer des fusils, les
Tsalagis étaient très nombreux.
– Merci quand même, mon oncle !
La voix d’Ian était encore étranglée tant il se retenait de rire.
– Quoi encore ? demanda Jamie exaspéré.
– Une des squaws est en train de dire à l’autre qu’elle est déçue parce que
vous êtes plutôt bien outillé. L’autre le prend avec plus de philosophie. Elle
dit que vous auriez pu les engrosser et qu’elles risquaient de se retrouver
avec des enfants aux cheveux rouges.
– Et alors ? Qu’est-ce qu’elles ont contre les roux, ces deux-là ?
– Je ne sais pas très bien, mais j’ai cru comprendre qu’elles ne tenaient
pas à avoir des petits marqués à vie de la sorte.
– Eh bien tant mieux ! Au moins, elles ne courent plus aucun danger.
Mais pourquoi ne rentrent-elles pas chez elles à présent ?
– Il tombe des cordes, oncle Jamie.
En effet, les premières gouttes portées par le vent avaient cédé la place à
une grosse averse qui martelait le toit et faisait grésiller les dernières braises
placées sous l’orifice central.
– Vous ne voulez quand même pas qu’elles se trempent jusqu’aux os,
mon oncle ? D’autre part, vous avez dit que vous ne coucherez pas avec
elles, mais pas que vous vouliez qu’elles s’en aillent.
Il posa une question aux deux femmes, qui lui répondirent avec
enthousiasme. Elles se levèrent avec la grâce de deux jeunes cygnes et
grimpèrent de nouveau dans le lit, nues comme des vers. Se blottissant de
chaque côté de lui, pressant leur corps chaud contre le sien, elles se mirent à
le tripoter et à le caresser avec des murmures admiratifs, tout en évitant
avec soin ses parties intimes.
Il ouvrit la bouche pour protester, puis la referma, ne trouvant absolument
rien à dire dans aucune des langues qu’il connaissait.
Il demeura allongé sur le dos, raide comme un piquet, le souffle court.
Son sexe bandait ignominieusement, ayant la ferme intention de rester
dressé toute la nuit pour se venger de cette torture. Des ricanements lui
parvenaient depuis la pile de fourrures sur le sol, ponctués de hoquets
étouffés. Ce devait être la première fois qu’il entendait Ian vraiment rire
depuis son retour.
Rassemblant tout son courage, il expira lentement et ferma les yeux, les
mains croisées sur sa poitrine, les coudes serrés contre ses côtes.
15. Le supplice de la marée

Roger sortit sur la terrasse de River Run, épuisé mais content. Après trois
jours d’un labeur exténuant, il avait retrouvé les nouveaux métayers
éparpillés aux quatre coins de Cross Creek et de Campbelton, avait
longuement discuté avec tous les chefs de famille, les avait équipés tant
bien que mal pour le voyage avec des provisions, des couvertures et des
chaussures, les avait tous regroupés en un même lieu, en dépit de leur
tendance à paniquer et à s’égarer. Ils partiraient le lendemain matin pour
Fraser’s Ridge. Ce n’était pas trop tôt.
Il contempla avec satisfaction les prés qui s’étendaient au-delà des
écuries de Jocasta Cameron Innes. Ils étaient installés là-bas dans un
campement de fortune. Vingt-deux familles, soit soixante-seize personnes
au total, plus quatre mules, deux poneys, quatorze chiens, trois cochons et
Dieu seul savait combien de poulets, chatons et oiseaux de compagnie
enfermés dans des cages. Il avait inscrit tous les noms sur une feuille de
papier (à l’exception des animaux) écornée et froissée dans sa poche. Celle-
ci contenait d’autres listes, griffonnées, raturées et corrigées au point d’être
pratiquement illisibles. Il se sentait tel un Deutéronome ambulant. Il avait à
présent grand besoin d’un remontant.
Heureusement pour lui, Duncan lnnes, l’époux de Jocasta, venait de
rentrer lui aussi de sa rude journée de travail et était assis sur la terrasse en
compagnie d’une carafe en cristal taillé où luisait un superbe liquide ambré.
Duncan l’accueillit avec effusion, le priant de le rejoindre dans un des
fauteuils en osier.
– Comment ça va, a charaid ? Tu prendras bien un petit quelque chose ?
– Volontiers, merci.
Il se laissa tomber dans un siège, qui grinça sous son poids, et accepta le
verre que lui tendait Duncan.
– Slàinte !
Il le vida d’un trait. Le whisky chatouilla les cicatrices dans sa gorge et le
fit tousser, puis l’alcool sembla dégager ses voies respiratoires, si bien que
l’impression vague mais constante d’étouffer disparût peu à peu.
De la tête, Duncan désigna le pré au-dessus duquel la fumée des feux de
camp restait suspendue dans un halo doré.
– Ils sont prêts pour le départ ?
– Plus prêts qu’ils ne le seront jamais, les pauvres, répondit Roger avec
un élan de compassion.
Duncan le regarda, surpris.
– Ils sont comme des poissons hors de l’eau, expliqua Roger.
Il tendit son verre que Duncan offrait de remplir avant d’ajouter :
– Les femmes sont terrifiées. Les hommes aussi, mais ils le cachent
mieux. On croirait que je les emmène comme esclaves sur une plantation de
canne à sucre.
Duncan sourit.
– Ou que tu vas les vendre à Rome pour nettoyer le popotin du Pape. Je
suis sûr qu’avant d’embarquer, la plupart d’entre eux n’avaient jamais
approché un catholique. À voir leur nez pincé, c’est à croire qu’on sent
mauvais. Ils ne boivent même pas une goutte d’alcool, n’est-ce pas ?
– Uniquement pour des raisons médicales et encore, il faut vraiment
qu’ils soient à l’article de la mort.
Roger avala lentement une gorgée du divin nectar et ferma les yeux,
savourant la sensation du whisky s’enroulant dans sa poitrine tel un chat
ronronnant.
– Vous avez déjà rencontré Hiram ? Hiram Crombie, le meneur de la
bande.
Les épaisses moustaches de Duncan frémirent.
– Le petit pète-sec avec un balai dans le cul ? Oui, j’ai déjà eu cet
honneur. Il dînera avec nous ce soir. Tu ferais mieux de boire encore un
petit coup, tu en auras besoin.
– Ce n’est pas de refus, dit Roger en tendant de nouveau son verre. Le
fait est qu’ils ne sont pas franchement hédonistes. On les croirait tous des
[2]
covenantaires endurcis. Des « élus coincés ».
Duncan partit d’un grand éclat de rire.
– Au moins, ce n’est plus comme à l’époque de mon grand-père. Dieu
soit loué !
Il leva les yeux au ciel, puis saisit encore la carafe.
– Votre grand-père était un covenantaire ?
Duncan remplit leurs deux verres tout en répondant :
– Oui. Cette sacrée vieille ordure ! Cela dit, il avait des circonstances
atténuantes. Sa sœur a subi le supplice de la marée.
– Elle a quoi… Oh merde !
Roger se mordit la langue, mais il était trop intrigué pour faire des
manières.
– Vous voulez dire qu’on l’a noyée ?
Duncan acquiesça, le regard rivé au fond de son verre, puis il avala une
grande gorgée qu’il garda en bouche un moment avant de déglutir.
– Margaret, c’était son nom. Elle avait dix-huit ans. Son père et son frère,
c’est-à-dire mon grand-père, avaient pris la fuite après la bataille de Dunbar,
se réfugiant dans la montagne. Quand les troupes sont venues les chercher,
elle a refusé de révéler leur cachette, jurant sur la Bible toujours à portée de
sa main qu’elle ne dirait rien. Ils ont essayé de la faire se parjurer, mais pas
moyen. Dans cette branche de ma famille, les femmes sont plus têtues que
des pierres. Rien ne peut les ébranler. Ils l’ont donc conduite au rivage, avec
une autre vieille covenantaire du village, les ont dévêtues et les ont ligotées
à des pieux plantés dans le sable à marée basse. Puis, tout le monde
rassemblé sur la plage a attendu que l’eau monte. La vieille a été engloutie
la première. Ils l’avaient attachée : plus loin, sans doute pour donner une
chance à Margaret de changer d’avis en voyant l’autre mourir.
Il fit une pause, secouant la tête.
C’était mal la connaître. L’eau est montée, montée. Elle a craché, puis a
disparu sous l’eau. Quand la marée est redescendue, ses cheveux dénoués
lui collaient au visage, cachant ses traits comme un masque d’algues. Ma
mère a tout vu. Elle n’avait que sept ans, mais n’a jamais oublié. Elle m’a
raconté qu’après la première vague, Margaret avait eu le temps de prendre
trois respirations ; puis une autre vague, trois respirations, puis une autre…
Après quoi, on ne vit plus que sa chevelure flottant à la surface.
Il leva son verre un peu plus haut, et Roger en fit autant, presque malgré
lui.
– Mon Dieu, soupira-t-il.
Le whisky brûla de nouveau sa gorge, et il prit une grande inspiration,
remerciant le ciel pour le don de l’air. Trois respirations… C’était du pur
malt provenant de l’île d’Islay, son riche arôme fumé fleurant l’iode et le
varech.
– Qu’elle repose en paix, dit-il d’une voix rauque.
Duncan hocha la tête, avant de se resservir.
– Je suppose qu’elle l’a bien mérité. Sauf qu’eux (il indiqua le pré du
menton) diraient probablement qu’elle n’y était pour rien. Dieu l’a choisie
pour être sauvée, comme il a choisi les Anglais pour être damnés, aussi
simple que ça.
La lumière baissait, et les feux s’allumaient un à un dans le pré, de l’autre
côté des écuries. Roger pouvait sentir l’odeur de leur fumée, accueillante,
mais amplifiant néanmoins la brûlure dans sa gorge.
– Pour ma part, reprit Duncan, songeur, je n’ai jamais connu de cause
méritant qu’on lui sacrifie sa vie.
Il esquissa un de ses rares sourires.
–… mais mon grand-père dirait sûrement que c’est que j’ai été choisi
pour être damné. « Par le décret de Dieu, pour la manifestation de sa gloire,
certains hommes et certains anges sont prédestinés à la vie éternelle ; et
d’autres préordonnés à la mort éternelle. » Il répétait cela chaque foi que
quelqu’un évoquait la mort de Margaret.
[3]
Roger reconnut un passage de la Confession de Westminster . À quelle
date avait-elle été rédigée, 1646 ? 1647 ? Une génération, ou deux, avant le
grand-père de Duncan.
– Il était sans doute plus facile pour lui de se dire que sa mort était la
volonté de Dieu et qu’il n’en était pas responsable. Vous-même, vous n’y
croyez donc pas ? Je veux parler de la prédestination ?
Roger était sincèrement curieux. Les presbytériens de son époque
continuaient de soutenir la doctrine de la prédestination mais, se montrant
un peu plus flexibles, tendaient à mettre la notion de damnation prédestinée
en sourdine et à ne plus considérer le moindre détail de la vie comme étant
écrit à l’avance. Lui-même ? Il n’en savait rien.
Duncan haussa les épaules, celle de droite se soulevant plus haut et le
faisant paraître tout tordu.
– Dieu seul sait ! répondit-il en riant.
Il vida son verre avant de reprendre :
– Non, en vérité, je ne sais pas. Mais je n’irais jamais l’admettre devant
Hiram Crombie, ni devant ce Christie là-bas.
Roger suivit son regard. Dans le pré, deux hommes approchaient,
marchant côte à côte en direction de la maison. La haute silhouette voûtée
d’Arch Bug était facile à reconnaître, tout comme celle de Tom Christie,
plus petite et trapue. Même de loin, il paraissait pugnace. Il effectuait des
gestes secs, ayant l’air de débattre âprement avec Arch.
– Parfois, ça se chamaillait dur sur la question à Ardsmuir, se souvint
Duncan. Les catholiques n’appréciaient pas vraiment qu’on leur dise qu’ils
étaient damnés. Christie et sa petite bande prenaient un malin plaisir à le
leur répéter.
Il réprima un petit rire. Roger se demanda soudain combien de verres de
whisky il avait sifflés avant de venir sur la terrasse. Il n’avait jamais vu le
vieil homme aussi jovial.
– Mac Dubh y a mis un terme une fois pour toutes quand il nous a tous
initiés à la franc-maçonnerie. Mais avant qu’il en arrive là, plusieurs
hommes ont failli y laisser leur peau.
Il inclina la carafe en direction de Roger, l’interrogeant du regard. Devant
la perspective d’un dîner avec Tom Christie et Hiram Crombie, Roger
accepta.
Quand Duncan se pencha pour remplir son verre, un dernier rayon de
soleil illumina son visage buriné. Roger aperçut une fine ligne blanche
traversant sa lèvre supérieure, à peine visible sous les poils, et comprit alors
pourquoi le mari de Jocasta portait une longue moustache, habitude peu
courante en ces temps où la plupart des hommes étaient rasés de près.
Il n’aurait sans doute rien dit sans le whisky et l’étrange complicité entre
eux, deux protestants, étroitement liés à des catholiques et n’en revenant pas
de leur sort ; deux hommes que les hasards malheureux de la vie avaient
laissés livrés à eux-mêmes, et qui se retrouvaient à présent chefs de famille,
tenant le destin d’autres individus entre leurs mains.
Il effleura sa propre lèvre.
– Là, que vous est-il arrivé, Duncan ?
Duncan toucha sa bouche à son tour.
– Oh ça ? Rien. Je suis né avec un bec-de-lièvre. Enfin, d’après ce qu’on
m’a dit, car je ne m’en souviens pas. On me l’a raccommodé quand je
n’avais pas plus d’une semaine.
– Qui vous l’a corrigé ? s’étonna Roger.
Un guérisseur itinérant, m’a raconté ma mère. Elle s’était déjà résignée à
me perdre, parce que, bien sûr, je ne pouvais pas téter. Avec mes tantes,
elles se relayaient pour essorer un linge imbibé de lait au-dessus de ma
bouche, mais, d’après ma mère, je n’étais plus qu’un squelette lorsque ce
guérisseur a débarqué dans le village.
Cette fois, il haussa une seule épaule.
– Mon père lui a donné six harengs et un paquet de tabac à priser pour me
recoudre la lèvre. Après, le guérisseur a donné à ma mère un onguent à
appliquer sur la plaie. Et voilà…
Il marqua une pause avant de conclure :
– Finalement, j’étais destiné à vivre. Mon grand-père a déclaré que le
Seigneur m’avait choisi… Dieu seul sait pour quoi faire !
Roger ressentit un bref malaise, en dépit de l’effet euphorisant du whisky.
Un guérisseur dans les Highlands capable de corriger un bec-de-lièvre ?
Il but une autre gorgée, s’efforçant de ne pas fixer ouvertement le visage de
Duncan, mais ne pouvant s’empêcher de l’étudier du coin de l’œil. Après
tout, ce devait être possible. La cicatrice était à peine visible sous la
moustache, ne s’étendant pas jusqu’au nez. Cela avait dû être une
déformation relativement bénigne et non pas un de ces cas hideux dont il
avait lu la description dans le grand cahier noir de Claire, incapable de
détacher le regard de la page. Rawlings y décrivait un enfant mort non
seulement avec une lèvre fendue, mais aussi sans aucun palais et avec la
moitié du visage manquant.
Dieu merci, il n’y avait pas joint de dessin, mais l’image par sa
description clinique suffisait amplement. Il ferma les yeux et inspira
profondément, inhalant les effluves de whisky par tous ses pores.
Était-ce possible ? Peut-être. La chirurgie existait déjà, sanglante,
rudimentaire et atrocement douloureuse. Il avait vu Murray MacLeod,
l’apothicaire de Campbelton, recoudre avec adresse la joue d’un homme
piétiné par ses moutons. Suturer les lèvres d’un nourrisson était-il beaucoup
plus compliqué ?
Il songea à la bouche de Jemmy, tendre comme un bouton de rose,
transpercée par une aiguille et un fil noir, et frissonna.
– Tu as froid, a charaid ? Tu veux qu’on rentre ?
Duncan s’apprêtait déjà à se lever, mais Roger le retint d’un geste.
– Non, ce n’est rien. Juste un frisson passager.
Il sourit et accepta un autre doigt d’alcool pour faire passer son trouble. Il
sentait sa peau se hérisser. « Et s’il y en avait un autre… comme nous ? »
Il y en avait eu, il le savait déjà. Sa propre ancêtre, Geillis, en était une.
L’homme dont Claire avait retrouvé le crâne, avec ses plombages dentaires,
en était un autre. Mais si Duncan en avait rencontré un troisième, dans un
village isolé des Highlands, un demi-siècle plus tôt ?
« Mon Dieu. Cela se produit-il souvent ? Et que leur arrive-t-il ? »
Avant qu’ils n’aient eu le temps d’arriver au fond de la carafe, il entendit
des pas derrière lui, accompagnés d’un bruissement de soie.
– Madame Cameron.
Il se leva, la tête lui tournant un peu, et baisa la main de son hôtesse.
Les longs doigts sensibles de cette dernière effleurèrent son visage,
comme elle le faisait toujours, confirmant son identité.
– Ah, te voici, Jo ! Tu as passé une bonne journée avec le petit ?
Duncan se leva à son tour péniblement, handicapé par le whisky et son
bras unique, mais Ulysse, le majordome, s’était matérialisé hors de nulle
part juste à temps pour pousser un fauteuil en osier derrière sa maîtresse.
Elle s’y assit sans même tendre une main en arrière pour s’assurer de la
présence du siège, sachant déjà qu’il serait là.
Roger observa le majordome avec intérêt, se demandant qui Jocasta avait
soudoyé pour le récupérer. Accusé, probablement à raison, d’avoir assassiné
un officier de la marine britannique sur la plantation, Ulysse avait été
contraint de fuir la colonie.
Mais alors que le décès du lieutenant Wolff n’avait pas été considéré
comme une grande perte par ses supérieurs, Jocasta ne pouvait se passer de
son majordome. Certes, l’argent ne pouvait pas tout faire, mais Roger était
prêt à parier que Mme Cameron n’avait encore jamais eu à affronter un
obstacle qu’elle n’avait su surmonter avec une enveloppe, des relations
politiques ou de la ruse.
Elle sourit et tendit la main vers son mari.
– Oui, comme je me suis amusée à l’exhiber devant tout le monde ! Nous
avons passé un merveilleux déjeuner avec la vieille Mme Forbes et sa fille.
Le petit nous a chanté une chanson et les a toutes charmées. Mme Forbes
avait également invité les filles Montgomery, ainsi que Mlle Ogilvie, et nous
avons mangé des côtelettes d’agneau avec de la sauce à la framboise et des
beignets de pommes et… oh, c’est vous, monsieur Christie ? Venez donc
vous joindre à nous !
Elle haussa légèrement la voix et fixa un point par-dessus la tête de
Roger.
– Madame Cameron. Votre serviteur.
Christie grimpa les marches qui menaient à la terrasse et fit une élégante
révérence, non moins consciencieuse du fait qu’elle s’adressait à une
aveugle. Arch Bug le suivit et s’inclina au-dessus de la main de Jocasta
avec un aimable roucoulement.
On fit sortir d’autres fauteuils, des chandelles, une seconde carafe de
whisky et un plat d’amuse-gueules préparés comme par magie. En un tour
de main, la terrasse fut transformée en salle de réception, écho plus
distingué des festivités un peu tendues qui se tenaient plus bas dans les prés.
On entendait de la musique au loin, le son métallique d’un pipeau jouant
une gigue.
Roger se détendit, savourant cette brève sensation de détente et
d’irresponsabilité. Pour ce soir du moins, il n’avait pas à s’inquiéter. Tout le
monde était rassemblé, en sécurité, nourri et paré pour le départ du
lendemain.
Il n’avait même pas à se soucier de faire la conversation ; Tom Christie et
Jocasta discutaient avec enthousiasme de la scène littéraire d’Édimbourg et
d’un livre dont il n’avait jamais entendu parler ; Duncan, lui, semblait sur le
point de glisser de son fauteuil d’un instant à l’autre, se réveillant de temps
en temps pour placer une observation ; quant à ce vieil Arch… Tiens ; où
était-il donc ? Ah, là-bas, reparti vers le pré, s’étant sans doute souvenu
d’une instruction de dernière minute qu’il avait oublié de donner à
quelqu’un.
Il bénit Jamie Fraser d’avoir envoyé Arch et Tom avec lui. À eux deux,
ils l’avaient sauvé de nombreuses gaffes, avaient géré des milliers de détails
utiles et atténué les peurs des nouveaux métayers concernant ce nouveau
bond dans l’inconnu.
Il inspira une grande goulée d’air parfumé de l’odeur des feux de bois et
de la viande grillée, et se souvint alors d’un autre petit détail dont le bien-
être dépendait encore de sa seule responsabilité.
Il s’excusa et rentra dans la maison. Il trouva Jem au sous-sol dans la
cuisine principale, confortablement installé sur un banc à haut dossier,
s’empiffrant de pouding arrosé de beurre fondu et de sirop d’érable. Il
s’assit à ses côtés.
– Ne me dis pas que c’est ton dîner, ça ?
L’enfant hocha la tête avec vigueur.
– T’en veux, papa ?
Jem lui tendit une cuillère dégoulinante, et Roger se pencha très vite pour
avaler son contenu avant qu’il ne tombe sur la table. Le gâteau était
délicieux, le sucre et la crème réveillant la langue.
– Mmm… On n’en parlera pas à maman et à grand-mère, d’accord ?
Elles ont cette étrange obsession pour la viande et les légumes.
Jem acquiesça et lui offrit une autre cuillerée. Ils finirent le bol ensemble
dans un silence complice, après quoi l’enfant grimpa sur ses genoux,
frottant son visage poisseux contre sa chemise, et s’endormit.
Les domestiques allaient et venaient dans la pièce, leur adressant des
sourires au passage. Roger sentit qu’il devait se lever. Le dîner serait bientôt
servi… il voyait des plats de canard et de mouton rôtis savamment
présentés, de grandes contenant des montagnes de riz floconneux et fumant
recouvertes de sauce, et un immense saladier plein de légumes verts que
l’on était en train d’assaisonner avec du vinaigre.
Cependant, rempli de whisky, de pouding et de contentement, il traînait la
patte, repoussant sans cesse le moment de se séparer de Jem et de mettre un
terme à ce bonheur paisible de tenir son enfant endormi dans ses bras.
– Monsieur Roger ? dit une voix douce. Je le prends, vous voulez bien ?
Il s’arracha à la contemplation des miettes de gâteau dans les cheveux de
son fils pour découvrir Phaedre, la camériste de Jocasta, accroupie devant
lui, les bras tendus.
– Je vais le baigner et le mettre au lit, monsieur. L’ovale de son visage
était aussi doux que sa voix.
– Oui, merci.
Roger se leva avec précaution, tenant toujours Jem contre lui.
– Il est lourd, je vais le porter.
Il suivit l’esclave dans l’escalier étroit de la cuisine, admirant, d’une
manière purement esthétique et abstraite, son port gracieux. Quel âge avait-
elle ? Vingt, vingt-deux ans ? Jocasta l’autoriserait-elle à se marier ? Elle
devait sûrement avoir des admirateurs. Mais il savait à quel point elle était,
elle aussi, précieuse à sa maîtresse, la suivant partout comme son ombre. Il
voyait mal la possibilité pour elle de concilier une telle dévotion avec une
maison et une famille.
Au sommet des marches, elle se tourna pour lui prendre Jem. Il
abandonna sa charge inerte à contrecœur, mais aussi avec un léger
soulagement. Dans le sous-sol, la chaleur était étouffante, et sa chemise
était trempée là où l’enfant s’était appuyé contre lui.
Il s’apprêtait à s’en aller quand Phaedre le rappela :
– Monsieur Roger ?
Elle semblait hésitante, lui lançant des regards fuyants sous la courbe
blanche de son fichu.
– Oui ?
Des pas résonnèrent dans l’escalier, et il se plaqua contre le mur pour
faire de la place à Oscar qui montait quatre à quatre avec un plat vide sous
le bras, se rendant sans doute dans la cuisine extérieure où l’on faisait frire
le poisson. En passant, il sourit à Roger et envoya un baiser à Phaedre, qui
pinça les lèvres.
Elle fit un petit geste discret du menton, et Roger la suivit dans le couloir,
loin du remue-ménage des cuisines. S’arrêtant devant la porte qui donnait
sur les écuries, elle jeta un œil alentour pour s’assurer de n’être entendue
par personne.
– Je ne devrais peut-être pas vous le dire, monsieur… c’est peut-être rien
du tout. Mais je crois que je dois vous le dire quand même.
Il l’encouragea d’un hochement de tête et écarta ses mèches moites de
son visage. Heureusement, la porte était entrouverte, laissant filtrer un
courant d’air.
– Ce matin, monsieur, on est allés en ville, à l’entrepôt de M. Benjamin,
vous savez ? Celui près de la rivière.
Il acquiesça de nouveau. Elle s’humecta les lèvres.
– Le petit maître Jem, il avait des fourmis dans les pattes et courait
partout pendant que madame parlait avec M. Benjamin. Moi, je l’ai suivi,
pour être sûre qu’il ne lui arriverait pas d’histoires. C’est pourquoi j’étais
avec lui quand l’homme est entré.
– Quel homme ?
– Je ne sais pas, monsieur. Il était grand, aussi grand que vous. Les
cheveux clairs. Il ne portait pas de perruque, mais c’était un gentleman
malgré tout.
À ces paroles, Roger en déduisit qu’il était bien habillé.
– Et ?
– Il a regardé autour de lui, a vu M. Benjamin qui causait avec M’Jo et
s’est mis sur le côté, comme s’il ne voulait pas qu’on le remarque. Puis il a
aperçu M. Jem et a fait une drôle de tête.
Elle serra Jem un peu plus fort.
– Je n’ai pas du tout aimé son air, pour vous le dire en vrai. Je l’ai vu qui
marchait vers M. Jem et je me suis dépêchée d’aller prendre votre fils dans
mes bras, tout comme maintenant. L’homme a semblé surpris, puis a tiré
une mine comme s’il pensait à quelque chose de rigolo. Il a souri à M. Jem
et lui a demandé qui était son papa.
Elle tapota le dos de l’enfant en lui souriant.
– En ville, les gens lui posent tout le temps cette question, monsieur. Et il
répond toujours fièrement que son papa, c’est Roger MacKenzie. Cet
homme, il s’est mis à rire et il a ébouriffé les cheveux du petit. Ils font tous
ça, faut dire qu’il a de si jolis cheveux. Puis il a lancé : « C’est bien vrai, ça,
mon p’tit gars ? Tu en es sûr ? »
Phaedre était une imitatrice née. Elle singeait l’accent irlandais à la
perfection. Roger en eut froid dans le dos.
– Que s’est-il passé ensuite ? poursuivit-il. Qu’a-t-il fait ?
Malgré lui, il regarda dehors, cherchant un danger dans la nuit.
– Il a rien fait, monsieur. Mais il a observé M. Jem sous le nez, puis moi,
et il a souri, sous mon nez ! Je n’ai pas du tout aimé ce sourire, monsieur,
pour vous le dire en vrai. Puis, j’ai entendu M. Benjamin derrière moi
demandant au monsieur s’il voulait quelque chose. L’homme a tout de suite
tourné les talons, et il a filé, comme ça !
Elle serra Jemmy d’un bras et fit claquer les doigts de son autre main.
– Je vois, dit Roger.
Soudain, le pouding forma une masse solide dans son estomac, plus
lourde que du plomb.
– Vous avez parlé de cet homme à votre maîtresse ? poursuivit-il.
Elle prit un air solennel.
– Non, monsieur. C’est qu’il n’avait rien fait de mal, comme je vous l’ai
raconté. Mais ça m’a perturbée. Ça m’a travaillée pendant tout le chemin du
retour, puis je me suis dit que je ferais mieux de vous en causer, monsieur,
si j’en avais l’occasion.
– Vous avez bien fait. Merci, Phaedre.
Il résista à l’envie de lui reprendre Jemmy pour le serrer contre lui.
– Ça vous ennuierait… une fois que vous l’aurez couché, de rester auprès
de lui ? Jusqu’à ce que je revienne. Je dirais à votre maîtresse que je vous ai
prié de demeurer là.
Il lut dans ses yeux noirs qu’elle l’avait très bien compris. Elle acquiesça.
– Oui, monsieur. Avec moi, il ne risquera rien.
Elle esquissa une révérence et monta l’escalier qui menait à la chambre
qu’elle partageait avec Jemmy, fredonnant une berceuse douce et rythmée.
Il inspira lentement, luttant contre l’envie de courir aux écuries, de sauter
sur le premier cheval et de galoper jusqu’à Cross Creek pour y passer toutes
les maisons au peigne fin jusqu’à ce qu’il ait débusqué Stephen Bonnet.
– Et après ? pensa-t-il à voix haute.
Il serra les poings d’instinct, sachant bien ce qu’il ferait, même si son
esprit reconnaissait la futilité d’une telle entreprise.
Il refoula sa rage et son impuissance, les vestiges de whisky battant dans
ses veines et ses tempes. Il franchit la porte et se retrouva dans la nuit. De
ce côté-ci de la maison, on ne pouvait voir les prés, mais il sentait toujours
la fumée des feux de camp et distinguait vaguement une mélodie flottant
dans l’air.
Il avait toujours su que Stephen Bonnet réapparaîtrait un jour. Plus loin
sur la pelouse, le mausolée blanc d’Hector Cameron formait une tache pâle
dans le noir. À l’intérieur, caché dans le cercueil qui attendait l’épouse
d’Hector, Jocasta, se trouvait une fortune en or jacobite, le secret bien gardé
de River Run.
Roger percevait ses os à l’étroit dans sa chair, dévorés par le désir de
traquer et de tuer l’homme qui avait violé sa femme, menacé sa famille.
Mais soixante-seize personnes dépendaient de lui… non, soixante-dix-sept.
Sa soif de vengeance luttait âprement contre son sens des responsabilités…
et, de très mauvaise grâce, il finit par capituler.
Il s’efforça de se calmer, sentant sa cicatrice due au nœud de la corde lui
serrer la gorge. Non. Il devait rentrer à Fraser’s Ridge, assurer la sécurité
des voyageurs. L’idée de les voir partir avec Arch et Tom pendant qu’il
restait pour rechercher Bonnet était tentante. Mais on lui avait confié
personnellement cette mission, et il ne pouvait l’abandonner pour se lancer
dans une quête longue et privée, et probablement vaine.
Il ne pouvait pas non plus laisser Jem sans protection.
Toutefois, il devait en parler à Duncan. On pouvait lui faire confiance
pour adopter les mesures nécessaires à la sécurité de River Run, prévenir les
autorités de Cross Creek et mener l’enquête.
Quant à Jem, il l’installerait sur la selle devant lui, ne le quitterait pas des
yeux jusqu’à ce qu’ils aient rejoint leur refuge dans les montagnes.
– « Qui est ton papa » ? marmonna-t-il.
Une nouvelle vague de rage l’envahit.
– C’est moi, son papa, fils de pute !
TROISIÈME PARTIE
Il y a une saison pour tout
16. Le mot juste

Août 1773
– Tu souris toute seule, me chuchota Jamie à l’oreille. C’était pas mal,
non ?
Je tournai la tête et ouvris les yeux, me retrouvant au niveau de sa
bouche, qui souriait elle aussi. Je suivis le contour de ses lèvres du bout
d’un doigt.
Oui, pas mal. Tu fais exprès d’être modeste, ou bien cette litote vise à
m’extirper des louanges extatiques ?
Son sourire s’élargit encore, et il mordilla mon doigt.
– Oh, c’est de la pure modestie, m’assura-t-il. Si je voulais te rendre
extatique, je ne m’y prendrais pas avec des mots ; n’est-ce pas ?
Une main descendit le long de mon dos en guise d’illustration.
Cela dit, les mots aident, tu sais.
– Vraiment ?
– Oui, à l’instant même, j’essayais de classer par ordre de sincérité « je
t’aime », « je te veux », « je te vénère » et « j’ai besoin de la sentir en toi ».
– J’ai dit ça, moi ?
Il paraissait un peu surpris.
Oui, tu ne t’es pas écouté ?
– Non. Mais je pensais tout ce que j’ai dit.
Sa main se referma sur une de mes fesses, la soupesant.
– Je le pense toujours, d’ailleurs.
– Quoi, même la dernière phrase ?
Je ris tout en frottant doucement mon front contre son torse velu. Il posa
son menton sur le sommet de mon crâne, et me serra contre lui.
– Oh que oui ! Bon, c’est vrai que j’aurais besoin de me ravitailler et de
me reposer un peu avant de remettre ça, mais l’intention y est. Dieu que tu
as un beau derrière dodu ! Rien que de le voir, j’ai envie d’y replonger tout
de suite. Tu as de la chance d’être mariée à un vieillard décrépi, Sassenach,
autrement, tu serais déjà à quatre pattes les fesses en l’air.
Il sentait délicieusement bon la poussière, la sueur sèche et le musc
entêtant de l’homme qui vient d’assouvir son désir.
– Ça fait plaisir de sentir que tu m’as regrettée. Toi aussi, tu m’as
manqué.
Ma bouche était à quelques centimètres de son aisselle. Mon souffle le
chatouilla, et il s’ébroua tel un cheval qui chasse une mouche. Il se déplaça
un peu, me tournant de sorte que ma tête repose dans le creux de son
épaule. Nous soupirâmes d’aise à l’unisson.
En tout cas, la maison tient toujours debout, dit-il au bout d’un moment.
C’était la fin de l’après-midi, et les fenêtres étaient ouvertes. Le soleil bas
derrière les arbres projetait des ombres dansantes sur les murs et les draps,
si bien que nous avions l’impression de flotter dans une tonnelle de feuilles
frémissantes.
– La maison tient toujours debout, confirmai-je. L’orge est pratiquement
rentrée, et personne n’est mort.
Maintenant que nous en avions terminé avec la chose la plus importante,
il était prêt pour entendre ce qui s’était passé à Fraser’s Ridge en son
absence.
Bien évidemment, le petit hic ne lui échappa pas.
– « Pratiquement » rentrée ? Comment cela se fait-il ? Je sais bien qu’il a
plu, mais elle aurait dû être rentrée il y a une semaine.
– Ce n’est pas à cause de la pluie mais des sauterelles.
J’en frissonnais encore. Un nuage de ces satanées bestioles aux gros yeux
ronds avait fondu sur nous dans un vrombissement infernal juste à la fin de
la moisson d’orge. Me rendant dans mon potager, j’avais découvert mes
chers légumes recouverts de corps anguleux armés de pattes griffues et
coupantes, mes laitues et mes choux rongés jusqu’à n’être plus que des
moignons déchiquetés et la belle-de-jour qui recouvrait la palissade pendant
en lambeaux.
– J’ai couru prévenir Mme Bug et Brianna, et nous les avons chassées à
coups de balai. Elles se sont envolées en chœur, ont traversé le bois en
direction du champ de l’autre côté de Green Spring et se sont installées dans
l’orge. On les entendait se goinfrer à des kilomètres à la ronde. On aurait dit
des géants piétinant du riz.
La peau de mes épaules se hérissa. L’air absent, Jamie les caressa de ses
mains chaudes.
– Mmphm. C’est le seul champ qu’elles ont attaqué ?
– Oui. On y a mis le feu. Elles ont toutes grillé vives. Il sursauta et me
regarda.
– Quoi ? Qui a eu cette idée ?
– Moi.
Je n’étais pas peu fière. Rétrospectivement, cela me paraissait encore la
solution la plus sensée. D’autres récoltes avaient été en danger, non
seulement des champs d’orge, mais aussi de maïs en pleine maturation, de
blé, de pommes de terre et de foin, sans parler des potagers qui assuraient la
subsistance de la plupart des familles.
En fait, ma décision avait été avant tout une réaction de fureur, de
vengeance pure et simple pour avoir détruit mon carré de légumes. J’aurais
volontiers arraché une à une les ailes de chaque insecte avant de piétiner
leurs restes. Cela étant impossible, les brûler avait été presque aussi
gratifiant.
Elles s’étaient rabattues sur le champ de Murdo Lindsay. Plutôt long à la
détente, celui-ci n’avait pas eu le temps de réagir quand je lui avais annoncé
ma décision de brûler son orge. Il était resté sur le seuil de sa cabane, la
bouche grande ouverte, quand Brianna, Lizzie, Mme Bug et moi-même nous
étions postées aux quatre coins de son lopin avec des brassées de fagots, les
avions allumés à l’aide de torches, puis les avions lancés de toutes nos
forces dans la mer d’épis bien mûrs.
Les tiges sèches avaient grésillé, puis le feu s’était propagé en rugissant.
Déroutées par la chaleur et la fumée d’une douzaine de foyers simultanés,
les sauterelles avaient bondi dans tous les sens telles des étincelles, leurs
ailes s’embrasant, puis elles avaient disparu dans l’immense colonne de
fumée et les tourbillons de cendres.
Et il a fallu que Roger arrive à ce moment-là avec les nouveaux métayers.
Je me retins de rire de cet événement fâcheux.
– Les pauvres ! La nuit commençait à tomber. Ils se tenaient tous là, à la
lisière du bois, avec leurs balluchons et leurs enfants, contemplant médusés
le brasier, pendant que nous dansions en rond, pieds nus, nos jupes
retroussées, hurlant comme des guenons et couvertes de suie.
Jamie se couvrit les yeux des deux mains, imaginant la scène.
– Oh, mon Dieu ! Ils ont dû croire que Roger Mac les avait conduits droit
en enfer ou à un sabbat de sorcières ! Un fou rire coupable me gonflait les
côtes.
– Oh, Jamie, si tu avais vu leur tête !
N’y tenant plus, j’enfouis mon visage dans sa poitrine. Nous rîmes de
bon cœur un long moment, en étouffant les bruits de nos voix. Une fois
ressaisie, j’expliquai :
– J’ai fait de mon mieux pour les accueillir. Nous leur avons donné à
dîner, puis nous leur avons trouvé où dormir. J’en ai installé autant que je
pouvais dans la maison, et on a réparti les autres dans la cabane de Brianna,
l’écurie et la grange. Quand je suis redescendue tard dans la nuit – après
toutes ces excitations, je ne pouvais pas dormir – j’en ai trouvé une
douzaine qui priaient dans la cuisine. Ils se tenaient en cercle près de la
cheminée, les mains jointes et les têtes baissées avec révérence.
En m’entendant entrer dans la pièce, tous les visages s’étaient tournés
vers moi, leurs traits émaciés et hagards faisant ressortir le blanc de leurs
yeux. Ils m’avaient fixée dans un silence de mort. L’une des femmes avait
lâché la main de son mari et glissé la sienne sous son vieux tablier rapiécé.
On aurait pu penser qu’elle cherchait une arme, et peut-être était-ce le cas,
mais j’étais presque certaine que c’était pour faire le signe des cornes.
Je m’étais déjà rendu compte que la plupart ne parlaient pas l’anglais. Je
leur avais demandé dans mon gaélique hésitant s’ils avaient besoin de
quelque chose. Ils avaient continué à me dévisager comme une bête à deux
têtes, puis, au bout d’un moment, l’un d’eux, un homme ratatiné aux lèvres
fortes, avait répondu non d’un simple signe à peine perceptible.
– Ils se sont replongés dans leurs prières et je suis remontée toute
penaude dans ma chambre.
– Tu es descendue en chemise ?
– Eh bien… oui. Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un debout à cette
heure de la nuit.
– Mmphm…
Ses doigts effleurèrent mes seins. Je devinais exactement ce à quoi il
pensait. Ma chemise de nuit d’été était en lin fin et élimé et, oui, bon
d’accord, à contre-jour, elle était un peu transparente. Mais la cuisine avait
été plongée dans la pénombre, éclairée uniquement par les braises du foyer.
– Je suppose que tu ne portais même pas un bonnet de nuit, Sassenach ?
Songeur, il passa une main dans mes cheveux. Je les avais dénoués avant
de me coucher, et ils pointaient dans toutes les directions, me donnant des
airs de Gorgone.
– Bien sûr que non. Mais je m’étais fait une tresse, tout ce qu’il y a de
plus convenable !
– Oh, je n’en doute pas…
Enfouissant ses doigts dans la masse folle de ma chevelure, il prit ma tête
entre ses mains et m’embrassa. Ses lèvres étaient gercées par le vent et le
soleil, mais agréablement douces. Il ne s’était pas rasé depuis son départ, et
sa barbe courte et frisée était soyeuse.
– Et à présent, ils sont tous installés, je suppose ?
Ses lèvres baisèrent ma joue, puis se posèrent sur mon oreille, titillant
mon lobe.
– Ah. Oh. Oui. Arch Bug les a emmenés le lendemain matin. Il les a
répartis dans différentes familles un peu partout dans Fraser’s Ridge. Ils
sont déjà au travail, à…
Le fil de ma pensée fut momentanément interrompu, et je m’agrippai par
réflexe à un des pectoraux de Jamie.
– Au fait, tu as bien dit à Murdo que je le dédommagerai ? Pour son
champ.
– Oui, naturellement.
Je dus faire un effort pour me concentrer, puis me mis à rire.
– Il m’a dévisagée sans comprendre, l’air hébété, et a répondu : « Oh,
bien sûr, comme monsieur voudra. » Je crois qu’il n’a jamais compris
pourquoi j’avais incendié son champ. Il a dû penser qu’une lubie m’avait
prise, comme ça.
Jamie rit à son tour, une sensation très étrange dans la mesure où il tenait
toujours mon lobe entre ses dents. Sa barbe me chatouillait la nuque, et sa
peau chaude et ferme tremblait sous ma paume.
– Et les Indiens ? demandai-je. Comment t’en es-tu sorti avec les
Cherokees ?
– Bien.
Il bougea soudain et roula sur moi. Il était très grand et très chaud,
dégageant une forte odeur épicée de désir. Les ombres feuillues s’agitaient
sur son visage et ses épaules, diaprant les draps et la blancheur de mes
cuisses, grandes ouvertes.
– C’est fou ce que tu me plais, Sassenach, murmura-t-il dans mon oreille.
Je te vois d’ici, à demi nue dans ta chemise de nuit, tes cheveux dénoués
s’enroulant autour de tes seins… Je t’aime, je te vénè…
– Qu’est-ce que tu disais à propos de te ravitailler et de te reposer ?
Ses mains se réchauffaient sous moi, serrant mes fesses, les pétrissant,
son souffle chaud balayant ma gorge.
– J’ai besoin de la sentir en…
– Mais…
– Maintenant, Sassenach.
Il se redressa brusquement, s’agenouillant devant moi sur le lit. Il avait
un léger sourire aux lèvres, mais ses yeux bleu nuit étaient ardents. Il glissa
une main sous ses lourdes bourses, son pouce caressant lentement son
membre exigeant.
– Retourne-toi et mets-toi à quatre pattes, a nighean. Maintenant.
17. Les limites du pouvoir

James Fraser, esquire


Fraser’s Ridge
À l’attention de lord John Grey
Plantation de Mount Josiah
14 août 1773
Milord,
Je vous écris pour vous informer de ma nouvelle charge, à savoir celle
d’agent indien de la Couronne, affecté au Bureau du Sud sous la direction
de John Stuart.
J’étais assez partagé sur l’offre qui m’avait été faite, mais la raison l’a
emporté sur mes hésitations quand j’ai reçu la visite de deux voisins
lointains, M. Richard Brown et son frère. Je suppose que M. Higgins vous
aura déjà informé sur leur soi-disant « comité de sécurité », dont le premier
dessein fut de l’arrêter.
Connaissez-vous ce genre d’organisations spontanées en Virginie ? Votre
situation est sans doute moins instable que la nôtre, ou que celle de Boston,
où M. Higgins nous a appris en avoir rencontré d’autres. En tout cas, je
l’espère.
À mon sens, tout homme de raison ne peut que déplorer le principe de ces
comités. Leur objectif déclaré est d’assurer une protection contre les
vagabonds et les bandits, et d’arrêter les criminels dans les régions où il
n’y a ni shérif ni officier de police. Sans aucune loi pour encadrer leur
comportement, hormis celle de l’intérêt personnel, rien n’empêche ces
milices irrégulières de devenir pour les citoyens une menace plus grande
que les dangers contre lesquels ils sont censés les protéger.
Cependant, leur attrait est clair, notamment dans des cas tels que le
nôtre, où nous sommes si loin de tout. Le tribunal le plus proche se trouve
(ou se trouvait) à trois jours de cheval. Dans l’agitation constante qui a fait
suite à la Régulation, la situation s’est détériorée peu à peu. Le gouverneur
et son conseil sont en conflit permanent avec l’assemblée. Le tribunal
itinérant n’existe plus, aucun nouveau juge n’a été nommé, et le comté de
Surry n’a plus de shérif, le dernier en titre ayant démissionné après qu’on a
menacé d’incendier sa maison.
Les shérifs des comtés d’Orange et de Rowan sont toujours en poste,
mais leur corruption est un fait si connu que personne ne se repose sur eux,
hormis ceux qui y trouvent leur compte en les soudoyant.
Depuis la fin de la récente guerre de Régulation, nous entendons
fréquemment parler de maisons brûlées, d’agressions et d’autres signaux
inquiétants. Le gouverneur Tryon a officiellement gracié les hommes
impliqués dans le soulèvement, mais n’a rien fait pour prévenir les actes de
vengeance à leur égard. Son successeur est encore moins compétent pour
régler ce genre de problèmes. En outre, ces derniers surviennent dans
l’arrière-pays, loin de son palais de New Bern et sont donc d’autant plus
faciles à négliger. (À sa décharge, le malheureux a certainement d’autres
troubles sur les bras plus près de chez lui).
Les colons d’ici se sont habitués à se défendre seuls contre les dangers
habituels de la nature sauvage, mais l’apparition de ces attaques aveugles
et le risque d’incursion des Indiens (si près de la ligne du Traité) les
rendent nerveux, ce qui explique qu’ils accueillent avec soulagement la
création de toute organisation prête à assumer le rôle de protecteur public.
C’est pourquoi les vigiles de ces comités sont reçus à bras ouverts, les
premiers temps du moins.
Si je vous abreuve de tous ces détails, c’est pour vous expliquer ma
position quant à ma nouvelle fonction. Mon ami, le major MacDonald,
(anciennement membre de la 3e cavalerie) m’a informé que si je déclinais
l’offre, il s’adresserait à M. Richard Brown. Ce dernier ayant l’habitude de
commercer avec les Cherokees, on peut présumer qu’il a leur confiance, ce
qui le prédisposerait à se faire accepter d’eux en tant qu’agent.
Connaissant un peu M. Brown et son frère, cette perspective m’inquiète.
En ces temps troublés, l’influence accrue qu’une telle charge lui conférerait
risquerait d’accroître son pouvoir au point que plus personne ne pourrait
s’opposer à lui, ce qui me paraît dangereux.
Mon gendre m’a fort judicieusement fait observer que le sens moral d’un
homme décroît à mesure que son pouvoir s’accroît, et je soupçonne les
frères Brown d’être suffisamment dépourvus du premier pour ne pas avoir
besoin d’être encouragés. C’est sans doute pur orgueil de ma part que de
considérer que j’en ai plus. Je connais les effets corrosifs du pouvoir sur
l’âme, moi-même j’ai senti son poids sur mes épaules, tout comme vous.
Toutefois, s’il me faut choisir entre M. Brown et moi-même, je préfère me
retrancher derrière le vieil adage écossais : « Mieux vaut le diable que tu
connais que celui que tu ignores. »
Je suis également inquiet des longues absences que mes nouveaux
devoirs m’imposeront. Pourtant, je ne peux en toute conscience laisser ceux
qui vivent sur mes terres être soumis aux caprices et aux dommages
éventuels provoqués par le comité de Brown.
Naturellement, je pourrais créer mon propre comité (je suis sûr que ce
serait votre conseil), mais je m’y refuse. Au-delà des inconvénients et des
dépenses qu’une telle démarche représenterait, ce serait déclarer la guerre
aux Brown, ce qui ne m’apparaît pas prudent, surtout si je dois m’absenter
souvent, laissant ma famille sans protection. En revanche, avec cette
nouvelle charge, j’étendrai ma propre influence et, ce faisant, serai plus à
même de contrôler les ambitions de mes voisins.
Une fois ma décision prise, j’ai informé les autorités que j’acceptais
l’affectation et ai entrepris, le mois dernier, ma première visite chez les
Cherokees en tant qu’agent. Leur accueil a été cordial, et j’espère que mes
relations avec les différents villages le resteront.
Pour en revenir à des questions domestiques, notre petite population s’est
agrandie de nouveaux colons fraîchement débarqués d’Écosse. Bien que
fort souhaitable, cette invasion ne se fait pas sans quelques difficultés les
arrivants sont des pêcheurs habitués à vivre sur la côte pour qui la
montagne regorge de dangers et de mystères, ces derniers étant représentés
par les cochons sauvages et les socs de charrue.
(Pour ce qui est des cochons, je ne suis pas certain de ne pas partager
leurs vues. La truie blanche s’est depuis peu installée sous les fondations de
notre maison où elle se livre à de telles débauches que nos dîners sont
perturbés quotidiennement par des bruits infernaux rappelant les supplices
des âmes en enfer. Ces âmes étant mises en pièces membre après membre
avant d’être dévorées par le démon sous nos pieds.)
En parlant de l’enfer, nos nouveaux colons sont également, hélas,
d’austères fils de covenantaires, pour qui un papiste tel que moi cache
forcément des cornes et une queue. Vous vous souviendrez peut-être de Tom
Christie, qui se trouvait aussi à Ardsmuir. Comparé à ces gens, il nous
apparaît comme l’incarnation même de la compassion et de la générosité
d’âme.
Je n’aurais jamais cru devoir un jour remercier le ciel de m’avoir donné
un gendre presbytérien, mais je ne peux que constater que le Tout-Puissant
nourrit des desseins que nous autres, pauvres mortels, ignorons. Bien que
même Roger MacKenzie soit à leurs yeux un libertin dépravé, ils peuvent au
moins lui parler sans ressentir le besoin de faire des petits signes pour
conjurer le Malin, ce qui est le cas quand ils s’entretiennent avec moi.
Quant à leur comportement à l’égard de mon épouse, c’est à croire
qu’elle est la sorcière d’Endor, pour ne pas dire la grande putain de
Babylone. À leurs yeux, son infirmerie ne recèle que des « enchantements »,
une opinion renforcée depuis qu’ils y ont vu entrer des Cherokees,
joyeusement parés pour l’occasion, venus troquer des objets aussi
ésotériques que des crocs de serpents et des vésicules biliaires d’ours.
Ma femme m’empresse de vous transmettre ses remerciements pour vos
gentils compliments concernant la santé recouvrée de M. Higgins et,
surtout, pour votre offre de lui procurer des produits médicinaux auprès de
votre ami à Philadelphie. Je joins ici sa liste. En la parcourant, je devine
que cela n’arrangera sans doute pas la suspicion de nos pêcheurs, mais que
cela ne vous dissuade pas de lui rendre ce service, car je sens que seuls le
temps et l’habitude calmeront les craintes qu’elle leur inspire.
Ma fille m’enjoint elle aussi de vous faire part de sa gratitude pour le
phosphore que vous lui avez offert. Je ne suis pas certain de partager ce
sentiment, car ses expériences avec la substance en question ont eu jusque-
là des résultats très incendiaires. Heureusement, aucun des nouveaux
métayers n’y a assisté, autrement ils ne douteraient plus un instant que ma
famille et moi-même sommes au mieux avec Lucifer.
Dans une veine plus légère, je vous félicite pour votre dernier cru, qui est
effectivement plus que buvable. Je vous envoie en retour une cruche du
meilleur cidre de Mme Bug ainsi qu’une bouteille d’un whisky de trois ans
d’âge que vous trouverez sans doute moins caustique que celui que je vous
ai fait parvenir la dernière fois.
Votre serviteur J. Fraser
Post-scriptum : On m’a rapporté qu’un homme répondant à la
description de Stephen Bonnet a été vu brièvement à Cross Creek le mois
dernier. S’il s’agit en effet de lui, on ignore ce qu’il était venu y faire et il
semble avoir disparu sans laisser de traces. Mon oncle par alliance,
Duncan Innes, a enquêté dans la région, mais m’a écrit qu’il n’a rien
trouvé. Si vous apprenez quoi que ce soit à ce sujet, je vous saurai gré de
m’en informer aussitôt.
18. Vroum !

Extrait du cahier des rêves


La nuit dernière, j’ai rêvé d’eau courante. D’habitude, cela signifie que
j’ai trop bu avant d’aller au lit, mais, cette fois, c’était différent. Il s’agissait
d’eau chaude s’écoulant du robinet de l’évier à la maison. J’aidais maman à
faire la vaisselle. Elle passait les assiettes au jet avant de me les tendre pour
que je les essuie. La porcelaine était chaude sous le torchon, et je sentais la
buée sur mon visage.
L’humidité faisait friser les cheveux de maman dans tous les sens. Les
assiettes étaient celles du beau service de mariage, avec les grosses roses.
Maman ne voulait pas que je fasse la vaisselle parce qu’elle craignait que je
la casse. Il faut dire que je n’avais que dix ans. Le jour où j’ai enfin eu le
droit de les laver, j’étais si fière !
Je revois encore les moindres détails du vaisselier dans le salon.
L’arrière-grand-père de maman avait peint lui-même le présentoir à gâteaux
(c’était un artiste, disait maman, et ce plat lui avait valu un prix, un siècle
plus tôt), les dizaines de coupes en cristal héritées de la mère de papa, tout
comme le bol à olives en verre taillé ainsi que la tasse et sa soucoupe avec
des violettes peintes à la main et un liséré d’or.
Je me tenais devant, rangeant la vaisselle (sauf qu’on ne la gardait pas
dans ce vaisselier, mais sur l’étagère au-dessus du four), pendant que l’eau
débordait de l’évier, se répandait sur le sol et formait une flaque à mes
pieds. Puis le niveau est monté. J’allais et venais entre la cuisine et le salon
en pataugeant, projetant des éclaboussures qui scintillaient comme le bol à
olives. L’eau montait de plus en plus, mais personne ne semblait s’en
inquiéter. En tout cas, pas moi.
Elle était chaude, brûlante même. Elle dégageait de la vapeur.
C’est tout ce qu’il y avait dans le rêve, mais, quand je me suis réveillée ce
matin, l’eau dans la bassine était si froide que j’ai dû en réchauffer dans une
casserole pour faire la toilette de Jemmy. Chaque fois que je vérifiais l’eau
sur le feu, je repensais à mon rêve et à ces litres et ces litres d’eau courante
et chaude.
Je me demande pourquoi, dans mes rêves, avant m’apparaît toujours de
manière plus vive et détaillée qu’aujourd’hui, et pourquoi je vois des choses
qui n’existent que dans ma tête.
Une autre chose me chiffonne : de toutes ces inventions créées par
l’homme, combien ont été créées par des gens comme moi, comme nous ?
Combien de ces « inventions » ne sont en fait que des souvenirs de choses
que nous avons connues ailleurs ? Et… combien d’entre nous y a-t-il ?

– Avoir l’eau courante n’est pas si compliqué que ça. En théorie.


– Mais non ? Tu as sans doute raison.
Roger ne l’écoutait que d’une oreille, absorbé par l’objet en train de
prendre forme sous son couteau.
– Bien sûr, ce serait une tâche immense et très pénible à accomplir. Mais
le concept est simple. Tu creuses des tranchées ou tu construis des
écluses… ici, ce serait probablement des écluses…
– Vraiment ?
Il arrivait à la partie la plus délicate. Il serra les dents, ciselant de fines
lamelles de bois, un copeau après l’autre.
– Faute de métal, poursuivit Brianna imperturbable. Si on avait du métal,
on pourrait créer une tuyauterie externe. Mais il n’y en a pas assez dans
toute la colonie pour fabriquer les tuyaux nécessaires pour acheminer l’eau
depuis le ruisseau jusqu’à la Grande Maison. Sans parler du chauffe-eau !
Même s’il y en avait, cela coûterait une fortune.
– Mmm…
Sentant sa réponse pas tout à fait adéquate, il ajouta bien vite :
– Mais il y a quand même un peu de métal. L’alambic de ton père, par
exemple…
– Peuh ! Je lui ai demandé où il l’avait trouvé… Il m’a affirmé l’avoir
remporté aux cartes en jouant avec un capitaine. Tu penses que je devrais
parcourir six cent cinquante kilomètres pour parier mon bracelet en argent
contre quelques centaines de mètres de rouleaux de cuivre ?
Encore une lamelle, deux… une entaille infime avec la pointe de la lame
et… voilà ! Le minuscule cercle se détacha de la matrice. Il tournait !
Soudain, il prit conscience qu’elle lui avait posé une question.
– Euh… pourquoi pas ?
Elle éclata de rire.
– Tu n’as pas écouté un mot de ce que j’ai dit, n’est-ce pas ?
– Mais si ! protesta-t-il. Tu parlais de tranchée et d’eau. Ça, j’en suis sûr.
Elle fit une grimace ironique, puis reprit le fil de son discours.
– De toute façon, ce serait la seule manière de procéder.
– Procéder à quoi ?
Il caressa du pouce la petite roue, la faisant tourner sur elle-même.
– Parier. Ils ne me laisseront jamais jouer gros aux cartes.
– Dieu merci, dit-il malgré lui.
– On voit bien que tu es presbytérien ! Tu n’aimes pas les jeux de hasard,
je parie !
– Pourquoi, toi si ?
Il l’avait dit en plaisantant, tout en se demandant confusément pourquoi il
prenait sa remarque comme un reproche.
Elle se contenta de sourire, ses lèvres esquissant une moue suggestive qui
en disait long sur ses activités pernicieuses. Cela le mit mal à l’aise. Elle
avait en effet le goût du risque, quoique jusqu’à présent… Malgré lui, il jeta
un coup d’œil vers la grande tache brûlée au milieu de la table.
– C’était un accident, se défendit-elle.
Oui, bien sûr. Heureusement que tes cils ont repoussé.
– Humpf. J’y suis presque. Encore un essai…
– Tu as dit la même chose la dernière fois.
Conscient d’avancer sur un terrain miné, il semblait incapable de
s’arrêter.
Elle prit une longue et lente inspiration, le dévisageant en plissant des
yeux, comme si elle évaluait la portée avant de déclencher une pièce
d’artillerie de gros calibre. Puis elle parut ravaler les mots qu’elle s’était
apprêtée à dire. Ses traits se détendirent, et elle tendit la main vers l’objet
qu’il tenait.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une petite voiture pour Jem.
Il la lui donna, avant d’ajouter avec une fausse modestie :
– Toutes les roues tournent.
Jemmy, qui courait à quatre pattes sur le plancher avec Adso le chat
(tolérant des enfants en bas âge), redressa brusquement la tête en entendant
son nom.
– Pour moi, papa ?
Le chat profita de ce que l’enfant était occupé par son nouveau jouet pour
bondir par la fenêtre.
Brianna fit courir la voiture sur sa paume et la souleva, faisant tourner ses
roues dans le vide. Jemmy tendit la main.
– Attention, attention, tu vas arracher les roues ! Laisse-moi te montrer.
Roger reprit la voiture et la fit rouler sur les pierres de la cheminée.
– Tu vois ? Vroum, vroum !
– Broum ! répéta l’enfant. Papa, laisse-le-moi, laisse-le-moi !
Roger lui abandonna le jouet en souriant.
– Broum, broum, broum !
Jemmy poussa la voiture avec enthousiasme, puis, la lâchant
accidentellement, la regarda, ravi, filer toute seule de l’autre côté du foyer.
Avec un cri de joie, il courut après.
Sans cesser de sourire, Roger releva les yeux vers Brianna qui observait
son fils avec une expression bizarre. Elle sentit son regard et se tourna vers
lui.
– Vroum ? demanda-t-elle à voix basse.
Une décharge électrique le parcourut, comme un coup de poing dans le
ventre.
– C’est quoi, papa ? C’est quoi ?
– C’est une… un…
À dire vrai, c’était une réplique grossière d’une Austin Minor, mais
même le mot « voiture », sans parler « d’automobile », n’avait aucun sens
ici. Le moteur à combustion interne, avec ses pétarades amusantes, ne
verrait : pas le jour avant au moins un siècle.
Brianna eut pitié de lui et vint à son secours.
– C’est un vroum, chéri.
Il s’éclaircit la gorge.
– Euh… voilà, c’est ça. Un vroum.
– Broum ! dit allégrement Jemmy.
Il s’agenouilla pour la faire rouler de nouveau sur les pierres de la
cheminée.
– Broum, broum !

De la vapeur. Il faudrait la faire fonctionner à la vapeur ou à l’énergie


éolienne. Un moulin à vent conviendrait peut-être pour pomper l’eau dans
le système, mais si je veux de l’eau chaude, cela dégagera de la vapeur de
toute façon, alors pourquoi ne pas l’utiliser ?
Le problème, c’est le contenant. Le bois brûle et fuit. La terre cuite ne
résistera pas à la pression. J’ai besoin de métal, il n’y a rien à faire. Je me
demande ce que dirait Mme Bug si je prenais le chaudron de la buanderie.
En fait, je connais déjà la réponse, une explosion de chaudière ne serait rien
comparativement. En outre, on en a besoin pour laver le linge. Il va falloir
que je trouve une autre solution dans mes rêves.
19. Le repos du faneur

Le major MacDonald réapparut le dernier jour du fanage. Je longeais la


maison avec un énorme panier de pains quand je l’aperçus sur le sentier,
attachant son cheval à un arbre. Il souleva son chapeau dans ma direction et
inclina la tête, puis entra dans la cour, étonné par tous les préparatifs.
Nous avions monté des tréteaux recouverts de planches sous les
châtaigniers, et des femmes chargées de plats allaient et venaient sans cesse
entre la maison et les tables, telle une colonie de fourmis. Le soleil allait
bientôt se coucher, et les hommes ne tarderaient plus à rentrer, crasseux,
fourbus, affamés, mais ravis d’en avoir terminé, pour prendre part au
banquet célébrant la fin des foins.
Je saluai le major d’un hochement de tête et acceptai avec soulagement
son offre de porter mon panier.
Un sourire nostalgique apparut sur son visage tanné quand je lui
expliquai la raison des festivités.
– Ah, je me souviens de la fin du fanage, quand j’étais petit. Mais c’était
en Écosse. Nous avions rarement un temps aussi superbe.
Il leva les yeux vers le bleu intense du ciel d’août. C’était en effet une
journée idéale pour les foins, chaude et sèche.
– C’est vrai qu’il fait un temps merveilleux.
Je humai l’air. L’odeur du foin frais régnait partout… tout comme le foin
lui-même. Il y en avait des meules brillantes dans tous les abris, et chacun
en était couvert, laissant des traînées de brins de paille derrière soi. À cette
fragrance s’ajoutait à présent celle, délectable, de la viande qui cuisait
depuis la veille dans des fours souterrains, ainsi que l’arôme capiteux du
cidre de Mme Bug, dont Marsali et Brianna venaient d’apporter des cruches
fraîches depuis le cabanon construit au bord de la source, où il avait été mis
au frais avec le babeurre et la bière.
Observant toute cette activité avec satisfaction, le major déclara :
– Je vois que je tombe à pic.
– Si vous êtes venu manger, oui, répondis-je amusée. Mais si vous
vouliez parler à Jamie, il vous faudra attendre jusqu’à demain.
Il me dévisagea, perplexe, mais n’eut pas le temps de m’interroger. Je
venais d’apercevoir un autre mouvement sur le sentier. Suivant mon regard,
il fronça les sourcils.
– Tiens, mais, c’est ce garçon avec la marque sur le visage, observa-t-il
sur un ton réprobateur. Je l’ai déjà vu à Coopersville, mais il m’a aperçu le
premier et a fait tout un détour pour ne pas me croiser. Voulez-vous que je
le chasse ?
Il reposa les pains et s’apprêtait à sortir son épée du fourreau accroché à
sa ceinture. Je lui agrippai fermement le bras.
– Vous ne ferez rien de la sorte, major ! M. Higgins est un ami.
Il me regarda stupéfait, puis laissa retomber sa main.
– Comme vous voudrez, madame Fraser, dit-il, dépité.
Il reprit le panier et s’éloigna en direction des tables.
Exaspérée, je levai les yeux au ciel, puis allai accueillir le nouveau venu.
Bobby Higgins aurait très bien pu se joindre à MacDonald pour monter
jusqu’à Fraser’s Ridge. Par choix délibéré de sa part, il était resté ici. Il
semblait s’être familiarisé avec les mules. Il en montait une et en tenait une
seconde par la bride, chargée d’un assortiment prometteur de panières et de
caisses.
– Avec les compliments de lord Grey, madame !
Il esquissa un petit salut et sauta à terre. Du coin de l’œil, je devinai
MacDonald qui nous observait, tressaillant à la vue du geste militaire. À
présent, il savait que Bobby était soldat, et on pouvait lui faire confiance
pour déterrer son passé rapidement. Je réprimai un soupir. Je n’y pouvais
rien, ce problème, si cela en était un, devrait se régler de lui-même.
Refoulant mon inquiétude, je lui souris.
– Vous avez l’air en pleine forme, Bobby. Votre selle ne vous a pas fait
trop mal ?
– Oh non, madame ! Et je ne suis même pas tombé dans les pommes une
seule fois depuis que je vous ai quittée.
Je le félicitai et l’examinai avec discrétion pendant qu’il déchargeait sa
mule avec adresse. Il paraissait en effet en parfaite santé, le teint rose et
frais, si ce n’était cette vilaine marque sur sa joue.
Affectant l’indifférence, il me questionna tout en déposant une caisse
dans l’herbe :
– Le dragon anglais, là-bas, vous le connaissez ?
Je pris soin de ne pas me tourner en direction du major dont je sentais les
yeux rivés sur mon dos.
– Oui. Il… accomplit des choses pour le gouverneur, je crois. Il
n’appartient pas à l’armée régulière. Je veux dire par là qu’il n’est que
demi-solde.
Cela rassura un peu Bobby. Il eut l’air sur le point de prononcer quelques
mots, puis se ravisa et sortit plutôt de sa chemise une lettre cachetée. Il me
la tendit, expliquant :
– C’est pour vous. De la part de milord. Est-ce que Mlle Lizzie est dans le
coin, par hasard ?
Son regard fouillait déjà le groupe de femmes et de jeunes filles
s’affairant autour des tables.
Une sensation désagréable me parcourut l’échine.
– Oui, la dernière fois que je l’ai vue, elle était dans la cuisine. Elle
sortira dans un instant. Mais… vous savez qu’elle est déjà engagée ailleurs,
n’est-ce pas, Bobby ? Son fiancé sera là pour le banquet avec les autres
hommes.
Il soutint mon regard avec un sourire à vous faire fondre.
– Oui, bien sûr, madame. Je le sais très bien. Je voulais juste la remercier
d’avoir été si gentille avec moi lors de ma dernière visite.
– Ah.
Je ne me fiai pas du tout à ce sourire. En dépit de son œil mort, Bobby
était un garçon très séduisant. Qui plus est, il avait été soldat.
– Eh bien… tant mieux.
Avant que je n’aie eu le temps d’en dire plus, j’entendis des voix mâles
venir de l’autre côté des arbres. Ce n’était pas précisément un chant, plutôt
une sorte d’incantation rythmique. Je ne comprenais pas trop les paroles,
mais je reconnaissais un grand nombre de « Ho-ro », et autres interjections
gaéliques. L’ambiance semblait cordiale.
Le fanage était un concept neuf pour les nouveaux métayers, plus
habitués à ratisser le varech qu’à faucher les blés. Cependant, Jamie, Arch
et Roger les avaient encadrés de près, et je n’avais eu à recoudre qu’une
poignée de plaies mineures. Je présumais donc que tout s’était bien passé :
ni main ni pied coupés, quelques altercations mais aucune bagarre, et pas
plus que la quantité habituelle de tiges piétinées ou détruites.
Tous étaient d’excellente humeur quand ils envahirent la cour, débraillés,
trempés de sueur et assoiffés comme des éponges. Jamie se trouvait au
milieu de la mêlée, riant, trébuchant quand quelqu’un le bouscula. Il
m’aperçut, et un immense sourire illumina son visage bronzé. Il me
rejoignit en quelques enjambées et me souleva dans une étreinte exubérante,
sentant fort le foin, le cheval et la transpiration. Il m’embrassa avec fougue
avant de s’exclamer :
– C’est fini, Dieu soit loué ! Bon sang, ce que j’ai soif ! Et non, Roger
Mac, ça ne compte pas comme un blasphème. Il regarda par-dessus son
épaule.
– C’est de la gratitude sincère et un besoin urgent.
– Certes, mais vous n’avez pas encore tout à fait terminé.
– Mmmm ?
Roger venait d’apparaître derrière lui, sa voix si rauque qu’elle était à
peine audible dans le tumulte. Il déglutit en grimaçant.
– Oui, je sais, je sais, maugréa Jamie.
Il jeta un coup d’œil vers son gendre pour s’assurer qu’il ne plaisantait
pas, puis, d’un air résigné, partit se placer au centre de la cour. Le voyant
faire, Kenny Lindsay se mit à hurler :
– Eisd ris ! Eisd ris !
Evan et Murdo l’imitèrent, tapant dans les mains en criant : « Écoutez-
le » assez fort pour que le vacarme se calme et que tout le monde prête
attention.
– Je dis la prière avec ma bouche,
– Je dis la prière avec mon cœur,
– Je dis la prière pour toi seul,
– Ô Main de la guérison, Ô Fils du Dieu du Salut.
Il n’éleva pas la voix, mais tous se turent aussitôt, faisant résonner ses
paroles.
– Toi, Seigneur, Dieu des anges, Étale sur moi ta robe de lin, Prémunis-
moi contre toutes les famines ;
– Libère-moi de toute forme spectrale. Renforce en moi tout ce qui est
bon, Soutiens-moi dans toutes mes épreuves,
– Protège-moi de tous les maux,
– Et refrène en moi toutes les inimitiés.
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance. Je vis quelques-uns
des pêcheurs baisser la tête, sans pour autant le quitter des yeux.
– Que tu sois entre moi et toutes les calamités. Que tu sois entre moi et
toutes les méchancetés. Que tu sois entre moi et toutes les atrocités. Qui
s’approchent de moi dans les ténèbres.
– Ô Dieu des faibles. Ô Dieu des humbles. Ô Dieu des vertueux. Ô
protecteur de nos terres :
– Tu t’adresses à nous Par la voix glorieuse
– De la bouche miséricordieuse
– De ton fils adoré.
Je me tournai vers Roger, qui écoutait en hochant la tête lui aussi.
Visiblement, ils s’étaient mis d’accord à l’avance. C’était sensé : il fallait
une prière dont la forme serait familière aux nouveaux métayers, et qui n’ait
rien de spécifiquement catholique.
Jamie ouvrit grand les bras, et la bise gonfla le lin humide de sa chemise.
Il renversa la tête en arrière, tournant un visage rempli de joie vers le ciel.
– Fais que je trouve le repos éternel, Dans la demeure de ta Trinité,
– Dans le paradis des justes,
– Dans le jardin solaire de ton amour !
– Amen ! lança Roger aussi fort que sa voix le lui permettait.
Des amen retentirent un peu partout dans l’assemblée, puis le major
MacDonald leva la chope de bière qu’il tenait à la main et s’écria :
– Slàinte !
Puis il la vida d’un trait. Dès lors, les festivités purent commencer. Je me
retrouvai bientôt assise sur un fût, Jamie dans l’herbe à mes pieds avec une
grande assiet