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Le Papillon

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Le Papillon

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LE PAPILLON

Lui n’avait jamais aimé qu’elle. S’il avait dû donner un goût à l’amour, c’aurait été
celui de ses lèvres. S’il avait dû lui donner un nom, c’aurait été le sien. Il est de ceux qui
n’auront jamais douté.
D’abord, il avait rêvé d’elle. Il n’avait alors que vingt quatre ans et avait vu en songes
les lignes de celle qui serait son unique rencontre. C’était un rêve dont il se souviendrait
toujours tant il l’avait marqué. Il n’en avait pas oublié le moindre détail. Dès son réveil il
avait su. Il s’était senti à la fois dépourvu, accablé de chagrin par la douloureuse distance qui
sépare les draps du ciel, et rempli de joie, de la joie de n’avoir plus qu’à attendre que la vie
sur son chemin dépose ce visage qu’il saurait désormais reconnaître. Il le savait car ce rêve
n’était pas comme les autres. Il ne s’agissait pas d’une nuée aussi délicieuse que floue et à
laquelle l’arrachement nous fait percevoir la brièveté et la part de folie. Non, ce rêve-là était
d’une autre nature. Il s’en était extirpé avec la certitude d’une véritable rencontre, d’une
préface. C’était comme si cette nuit lui avait fait recouvrer la mémoire. Comme si cette
femme l’avait accompagné depuis bien longtemps déjà et qu’il la connaissait par cœur. Cela
ne lui était jamais arrivé auparavant. Même dans le monde tangible il n’avait pas connu ce
bien-être, cette légèreté du corps et cette vibration de l’esprit uniquement du fait de la
présence de l’autre. Tout, le temps d’une nuit, n’avait été que parfaite harmonie.
Alors il avait pris son mal en patience, comblé de confiance. Il avait terminé ses
études, voyagé, trouvé un travail. Il répondait à ses obligations en attendant sereinement la
réalisation de ce souvenir qui ne s’estompait pas. Jamais d’ailleurs il n’eut d’autre vision de
son visage. Jamais il ne put revivre ce moment de grâce. Mais il avait été si puissant la
première fois, c’était comme s’il s’en était imprégné. Il n’avait besoin d’aucun rappel ni d’être
rassuré. Il savait dès lors que l’on pouvait aimer d’avance.

Elle, avait déjà eu quelques aventures. Rien d’épanouissant. Aucun homme n’avait su
la retenir mais sa confiance en l’avenir était plus forte que n’importe quel échec. Sans savoir
qui l’arrêterait, elle continuait d’avancer. Sa vie était bien remplie et malgré ce petit manque,
c’était une femme heureuse. Depuis toujours elle avait été persuadée qu’on recevait en
conséquence de nos semences. Alors elle souriait et se moquait éperdument de ceux qui la
croyaient naïve. C’était une avocate reconnue. Tous ceux qui la connaissaient bien et l’avaient
vu plaider s’étonnaient de sa transformation lorsqu’elle revêtait la robe noire. C’était avec les
tripes qu’elle défendait ses clients. Pas un dont elle n’eut voulu voir l’innocence proclamée.
Ils étaient nombreux à la vouloir, mais la jolie blonde au verbe acéré ne travaillait pas pour
l’argent. Elle avait refusé beaucoup de dossiers menant à la gloire. Elle n’en avait que faire.

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Aucun de tout cet argent n’était à l’origine de ses éclats de rire. La vie pour elle avait un sens
bien trop grand pour être accessible. Elle en laissait la quête à d’autres. Ce qui lui importait
était de ne pas oublier d’agir au nom du sens, quel qu’il soit. L’idée même d’en reconnaître
l’existence suffisait à aiguiller ses choix. Quant au reste, elle savait la vie trop courte pour
s’épuiser à tenter d’en percer les mystères.

Comme la plus belle des rencontres, ils se trouvèrent sur un quai de gare.
Revenant d’une excursion hors de la ville, Pierre débarquait. En posant le pied à terre,
il sentit une brise s’inviter dans son cou et sous ses manches. La chaleur des premiers rayons
du Printemps caressait son visage. Alors incapable de dissimuler son plaisir, il sourît. C’était
un beau matin, une invitation à comparaitre. Obéissant, il se présentait. Lentement, gaiment, il
avança le long du quai, se distinguant de cette masse volubile pressée de disparaître. Après
quelques pas, il s’arrêta. Il oublia toutes les règles de l’espace public et sortit de son paquet
une cigarette.
Revenant d’une plaidoirie dans la ville, Héloïse courait. Comme souvent, elle était en
retard et craignait pour son train. Son attaché-case à la main, on l’eut cru venue d’un autre
temps. Ses longs cheveux réunis se balançaient au rythme de sa course effrénée. À mesure
qu’elle avançait, sa coiffe se perdait et bientôt toutes les mèches se trouvaient libres. La brise
ne semblait pas l’avoir atteinte. Sans doute n’avait-elle pas pu se glisser sous cet uniforme
strict. Le bruit de ses talons résonnait dans le grand hall. À contre-courant elle tentait de se
frayer un chemin. Au travers de cette même multitude que Pierre avait laissé s’échapper.
L’allure faiblissant, elle longeait les wagons à la recherche du sien. Quand elle y fut parvenue,
elle s’arrêta.
- Pardon !
Pierre était planté là, sous son nez, juste devant sa porte. Il lui tournait le dos et
semblait n’avoir pas entendu cette interjection. Héloïse, haletante, reprit :
- Excusez-moi, vous bloquez l’accès !
Alors seulement il l’entendit mais sans sembler la comprendre. Simplement détourné
de son errance, il se retourna. Et son cœur aussi. Elle était comme une apparition. Tout autour
de lui devint invisible, inaudible. Il ne restait rien de la cohue qui l’avait fait s’arrêter à cet
endroit précis. Elle avait accompli sa tâche, cette cohue détestable qu’il chérissait
soudainement. Elle les avait menés ici même où ils se devaient d’être. Et si les plus grands
instants de notre vie ne devaient leur salut qu’à la collaboration du monde avec notre destin ?

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Pierre était médusé. Il n’avait nul besoin de se pincer. C’était réel. C’était elle. Ses
beaux cheveux blonds et lisses, la discrétion de son nez, l’allongement subtil de ses yeux, ses
lèvres qu’il devinait rieuses, ses pommettes délicates. Il revoyait la femme de son rêve pour la
première fois. Et sitôt il comprit pourquoi il n’avait pas eu ce droit durant d’autres nuits. Le
souvenir intact de celle qu’il attendait se superposa parfaitement à la femme qui lui faisait
face. Il ne put faire autrement que de sourire largement. Un sourire si chaleureux qu’il se
dessina sur la bouche d’Héloïse. Elle-même en fut étonnée. Elle n’avait pas commandé à ses
lèvres de répondre si favorablement à celui qui empêchait son passage. Mais elle souriait
quand même et elle ne put s’empêcher d’aimer Pierre immédiatement.
Le temps demeurait suspendu. Les deux regards s’étaient mêlés l’un à l’autre et il
paraissait impossible de les défaire. Nul n’aurait pu dire si ces secondes avaient duré des
minutes. Ils ne ressentaient aucune gêne dans ce silence. Au contraire, il semblait que c’était
lui leur premier grand rendez-vous. Parce que les mots auraient été trop faibles, ils s’étaient
tus. Dans l’inaudible ils se découvraient. Et se comprenaient. Quiconque aurait su le
chambardement intérieur qui les animait n’aurait plus pu croire que les yeux sont le reflet de
l’âme. Les leurs auraient alors explosé. L’intensité de l’évidence ne laissait pas de place à la
confusion.
Conscient qu’il devait redescendre sur Terre, Pierre fit un pas sur le côté.
- Vous devriez vous dépêcher de finir votre cigarette, le train va partir.
Sa voix était déjà plus posée et, tout en s’adressant à lui, elle n’avait pas bougé.
Quelque chose la retenait. Le regard de Pierre qui la dévorait avec amour. Leurs sourires se
faisaient face. Il brisa enfin son silence.
- Vous avez raison, lui dit-il d’une voix qui présageait déjà de son incapacité à lui dire non.
Elle aurait pu déclarer la plus grande des bêtises, il aurait acquiescé. Et en prononçant ces
mots, il s’approcha d’une corbeille contre laquelle il écrasa sa cigarette et dans laquelle il la
jeta. Alors seulement Héloïse se remit en mouvement. Elle escalada la haute marche du train
et Pierre l’imita.
Elle n’avait pas eu besoin de se retourner pour savoir qu’il la suivait. Et même sans se
voir ils continuaient d’apprendre à s’aimer. Héloïse traversait la voiture. Ses talons ne
résonnaient plus que dans la poitrine de Pierre. Ils étaient les chefs d’orchestre des
percussions de son cœur. Lorsqu’elle s’assit côté couloir, Pierre trouva une place libre sur la
rangée adjacente mais côté fenêtre. L’obstacle que représentait la vieille dame entre eux fut
l’occasion pour lui de reprendre quelque peu ses esprits. Il prenait conscience de la situation.
Tout son corps était en émoi, à la fois submergé par l’excitation de l’inconnu qui se dressait

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devant lui et apaisé par une quiétude profonde et un sentiment de normalité très étrange. Il
n’avait somme toute aucune envie de réfléchir trop. Seulement de la regarder et de lui parler.
Il tourna vite la tête dans sa direction pour s’assurer qu’elle était encore là. Bien qu’ailleurs
elle était toujours avec lui. Et l’évidence de leur complicité fut si forte qu’elle s’imposa même
à la vieille dame qui n’osa pas s’interposer. Elle proposa à Héloïse de lui céder sa place et
celle-ci vint évidemment s’installer aux côtés de Pierre. Alors seulement, comme s’il avait
fallu attendre qu’ils soient côte à côte, et avec une minute de retard, le train se mit en marche.
Héloïse, qui n’avait rien perdu de son sens de l’observation, se fit une réflexion qu’elle
partagea avec son voisin.
- Il y a deux types de fumeurs. Une écrasante majorité qui sent toujours le tabac et une toute
petite part qui, même juste après une cigarette, ne sent rien. J’ignore à quoi cela tient-il. Sont-
ce les phéromones qui se chargent de repousser cette odeur ?
- Dîtes-moi que je suis un des rares !
À ces mots elle se mit à humer l’air, exagérant le gonflement de ses narines. Elle
déplaçait son nez autour de Pierre puis déclara :
- Monsieur, vous l’êtes.
Pierre, qui riait de cette représentation très théâtrale, brandit le poing de la victoire. Et
baissant la voix il rétorqua :
- Ouf, j’ai cru que vous alliez me renvoyer mon ancienne voisine…
- Ah non, je n’aurais pas osé la déranger à nouveau. Seulement j’aurais été forcée d’ouvrir la
fenêtre et de vous asperger de parfum.
Pierre reprit son mime et renifla l’air à son tour.
- Mon Dieu sortez-le donc ! On dirait que quelqu’un a couru pour arriver jusqu’ici. L’odeur
de cet effort me fait vivement regretter celle du tabac froid !
Ce fut au tour d’Héloïse de se mettre à rire. Lui estima qu’il était largement venu le
temps des présentations. Il tendit sa main ouverte vers elle.
- Pierre, président du CNCT.
Elle laissa sa main tendue sans réponse et posa la sienne sur son menton, feignant
d’hésiter.
- Hmmm, président, c’est impressionnant. Vénale comme je suis cela pourrait me suffire.
Mais on m’a toujours appris à me méfier des inconnus. Eclairez-moi je vous prie sur le sens
de cet acronyme.
Il entra volontiers dans le jeu de rôle proposé et si la joie de son visage s’effaça ce
n’était que pour satisfaire son personnage.

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- Ma foi, une inculte. Le CNCT, Madame, est le Comité National Contre le Tabagisme !
Extirpée de force de son interprétation, elle ne put retenir un grand éclat de rire. Cela
fit revenir le vrai visage de Pierre qui ajouta :
- Et ma main qui se meurt…
Alors elle s’empressa de combler la paume béante avec la sienne. Ce fut comme une
secousse sans la brutalité. Ce premier contact physique signait leur entente. Les deux mains se
complétèrent magnifiquement et la douceur de sa peau à elle caressa jusqu’aux orteils de
Pierre. Il eut envie de lui baiser la main mais craignit la ringardise de ce geste. Il se contenta
d’apprécier le moment et tenta le plus discrètement possible de faire glisser son pouce sur le
dos de sa main à elle. Il ne le sut pas tout de suite car elle ne lui révéla que plus tard, mais
cette tendresse n’était pas passée inaperçue. Elle avait tout senti de ce déplacement minuscule
et en avait immédiatement saisi la profondeur. Retrouvant les lignes calmes d’un visage
séduit, elle répondit.
- Héloïse, spécialiste du retard et de la course sur quai.
Il s’était bien sûr demandé mille fois quel était le prénom de son bonheur. Il en avait
supposé tant qu’il était presque sûr qu’il s’agirait de l’un d’eux. Pourtant non, celui-ci jamais
n’était parvenu jusque lui. Il était ravi de cette surprise bien qu’il se serait fichu qu’Héloïse se
soit appelée Germaine, Britney ou même Chanterelle. Mais aucun ne lui allait mieux que le
sien. Elle n’aurait pu s’appeler autrement et il redécouvrait ce prénom auquel il n’avait jamais
accordé d’importance auparavant. Il se demanda s’il en connaissait d’autres et, comme ce
n’était pas le cas, il s’empressa de le lui dire.
- Vous êtes ma première.

C’est le moment que choisit le contrôleur du train pour passer auprès d’eux. Un éclair
de lucidité frappa Pierre qui l’interpela. Bien entendu il n’avait pas de billet pour ce trajet. Il
demanda donc à en acheter un. Comme il n’avait aucune idée de la destination, lorsque
l’agent lui demanda jusqu’où il allait, il répondit jusqu’au terminus. L’affaire se régla
rapidement sous les yeux de sa voisine stupéfaite.
- Vingt-neuf ans, vraiment ?
Pierre avait toujours fait plus que son âge, sans jamais faire vieux. Ce n’était pas tant
ses traits qui le vieillissaient que ce qu’il dégageait. On aurait dit un homme avec une grande
expérience de la vie et qui posait sur ce qui l’entourait un regard très sage.
- Ce ne serait rien que la moitié du votre…

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Elle ne sut que répondre et se contenta de lui adresser des tapes de mécontentement.
Ainsi elle ne dit rien de son âge. Il ne la gênait pas, mais elle voulait voir ce qu’il ferait de ce
détail. Héloïse avait trente huit ans et si elle avait évoqué l’âge de Pierre ce n’était pas tant
pour s’en plaindre que pour exprimer son étonnement. Elle se laissait convaincre par ses
sensations, très peu par les chiffres. Elle s’était sentie entièrement elle-même à ses côtés et
cela seul pour elle comptait. Elle avait tout aimé de ce qu’elle avait perçu de lui. Elle avait
aimé l’attitude totalement désintéressée de ce garçon qui fumait sa cigarette en pleine gare,
laissant le reste des usagers médire sans même les entendre. C’était quelqu’un qui ne se
contentait pas de vivre. Il regardait la vie. Visiblement bien dans sa peau, en bons termes avec
les moments de solitude. Elle avait aimé aussi son naturel, la façon qu’il avait eu de lui dire
immédiatement que, dans ce dialogue, il faudrait être soi. Il n’y avait eu aucune timidité,
aucune illusion. C’était lui en personne. Il ne se cachait pas et elle voyait cela comme un vent
de fraicheur. Elle qui toute la journée se devait de jouer avec les mots, sur les mots, appréciait
cette absence d’espace à l’interprétation.
Pour elle l’âge n’avait rien changé.
Pierre avait toujours su qu’elle était son ainée. Il l’avait si bien vue déjà. Il lui donnait
trente cinq ans et n’avait pas même imaginé que cela puisse être un problème. Comme elle, il
avait aimé être à ses côtés, tout simplement.
Héloïse avait retrouvé son calme et s’intéressa à un autre point.
- Tu achètes souvent tes billets dans le train, toi ?
« Tu », pensa-t-il. Le plus naturellement du monde, le « tu » avait pris place. Il eut dès
cet instant le sentiment de la connaître mieux encore. Elle était soudainement devenue plus
intime. Et elle remarqua bien qu’il avait noté le changement.
- Si j’ai cinquante huit ans et toi vingt neuf, j’ai bien le droit de te tutoyer dédaigneusement.
Tu pourrais être mon enfant. Mon deuxième ou même mon troisième !
- Ah tu vas voir avec quelle insolence la jeunesse va t’infliger le tutoiement réciproque. Pour
le train d’ailleurs… Où va-t-il ?
- Comment ça ? Tu ne sais pas où il va ?
- C’est à dire que je n’avais pas vraiment prévu de le prendre.
- Qu’est ce que tu faisais sur le quai alors ?
- J’arrivais du train du quai voisin. Je rentrais chez moi.
- Et de là tu t’es dit « et si je refaisais un tour ? » ?
- En fait, je ne me suis rien dit du tout. Je n’ai pas vraiment eu le choix. Mais cela me semblait
être la chose à faire. Je suis monté dans ce train pour continuer à parler avec toi.

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Ils parlèrent durant tout le trajet, alternant entre des conversations qu’auraient deux
personnes qui se connaissent depuis toujours et des moments de découverte. Ainsi ils se
racontèrent leur vie et créèrent des liens. Pierre ne lui parla pas de son rêve. Il pensait que
c’était encore trop tôt, même s’il savait qu’il lui dirait bientôt. Lorsqu’ils arrivèrent à leur
destination, puisque là où elle allait il irait, ils allèrent manger puis se promener. Et quand le
soir arriva, Héloïse invita évidemment Pierre à rester chez elle. Ils résistèrent difficilement et
puisqu’ils n’avaient jusque là rien calculé, pourquoi commencer ? Ils s’embrassèrent et Pierre
ne pensa plus à son rêve. Il ne voulait être que là. Puis ils firent l’amour comme si leurs corps
avaient ensemble déjà connu des milliers de nuits. Ils s’étaient trouvés et ils s’endormirent.

Après ce coup de foudre, les choses allèrent très vite. Il ne fallut pas plus de quelques
semaines pour que chacun soit connu de la famille et des amis de l’autre. Et le désir du
premier jour de ne plus se quitter se renouvelait minuit après minuit. Alors Pierre fit ses
cartons et les défit chez Héloïse. Il quitta son poste d’ingénieur et suivit une formation de
fleuriste. Il rêvait depuis longtemps d’ouvrir sa boutique et comme les rêves en ces temps
avaient la part belle, il se lança. Héloïse continua de s’épanouir dans sa vocation. Pierre se
sentait invulnérable avec un défenseur pareil. Elle était pour lui la plus talentueuse des
avocates et aucune cour, jamais, n’aurait osé faire condamner son client.
Les bouquets du début qu’il lui ramenait tous les soirs s’étaient changés en une unique
fleur. Leur maison avait été envahie par les vases et le sol recouvert de pétales perdus. Mais
Héloïse aimait bien trop les fleurs et Pierre les lui offrir pour que la tradition s’évanouisse.
Ainsi il sélectionnait parmi ses plus belles plantes, chaque fois avant de fermer son magasin,
celle qu’il avait envie de voir orner les cheveux de sa blonde. Souvent il ramenait un cosmos.
C’était sa préférée, parce qu’elle se déclinait en de multiples couleurs et surtout parce qu’elle
attirait les papillons.
- Quand un papillon se pose sur une fleur, on dit qu’il se remplit d’amour. Et quand il se pose
sur quelqu’un, il le lui offre.

Ainsi s’écoulèrent trois années parfaites. Leurs sentiments l’un pour l’autre ne
cessèrent de croitre. Ils se suffisaient à eux seuls mais puisque le monde voulait bien de leur
amour alors ils le partageaient.

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Désormais tous deux voulaient un enfant. Ils estimaient avoir suffisamment profité de
leur exclusivité pour accorder de ce précieux temps à un petit être qui catalyserait toute leur
attention. Puis ils se marieraient. C’était dans cet ordre qu’ils voulaient faire les choses.
Le magasin de Pierre marchait bien, pour un fleuriste. Il faut dire que sa joie
communicative rendait ses fleurs superbes et convainquait les clients de revenir. Ses plantes
étaient toujours fraiches et ils passaient avec lui toujours un bon moment. C’était sa force,
avoir su se faire une clientèle très régulière. Ensuite, le bouche à oreille avait fini d’asseoir sa
réputation. Aussi quand quelqu’un cherchait où se procurer de belles fleurs lui indiquait-on
systématiquement son magasin. Pour lui tout allait très bien.
Héloïse travaillait énormément. Avoir la passion comme moteur était épuisant. Elle se
consacrait corps et âme à ses dossiers. La plus petite de ses affaires l’impactait autant que la
plus importante. Elle ne différenciait pas du risque d’incarcération la simple amende. Le
principe de justice était trop important pour elle. Alors elle ne s’étonnait pas que parfois la
fatigue la secoue plus que d’habitude. Mais ce n’était pas l’avis de Pierre qui ne cessait de lui
répéter de prendre des vacances. Pour le rassurer, elle alla voir un médecin qui, comme elle
s’y attendait, et comme lui l’espérait, lui préconisa de prendre du repos. Elle était en
surmenage. Parce qu’il savait que la parole du médecin ne pèserait pas lourd, il y ajouta tout
son poids. Il prépara la fermeture imminente de son magasin pour trois semaines et donna
trois jours à Héloïse pour prévenir ses clients de son indisponibilité. Elle reconnut qu’un peu
de repos lui plairait et obéit. Ainsi ils allèrent voir le Soleil et la mer, là où il y avait trop peu à
découvrir pour refuser de ne rien faire mais assez pour ne pas sombrer dans l’ennui qu’ils
estimaient mortel.
Malgré des premiers jours idylliques, Héloïse restait fatiguée. Elle plaidait sa cause
avec tout son talent auprès de Pierre qui lui accorda un sursis. Peut-être avait-elle raison et
fallait-il laisser à son corps un temps d’acclimatation. Elle ne pouvait éliminer tout ce stress
en un claquement de doigts. Et à part ça, Héloïse restait Héloïse, souriante, heureuse,
amoureuse de la vie et amoureuse de lui. Pourtant, après une semaine et bien que s’efforçant
de le cacher à celui qui la devinait trop bien pour se faire avoir, elle ne put plus rassurer
Pierre. Ce n’était pas une fatigue extrême qui la clouait au lit, mais c’était une fatigue
inhabituelle, qu’elle-même ne se connaissait pas. Sans être une grande sportive, elle avait
toujours été très dynamique, dormait bien, se levait d’une traite. C’étaient de petites choses
qu’il avait remarquées. Héloïse prenait quelques minutes avant de poser pied à terre, proposait
de s’asseoir régulièrement lorsqu’ils faisaient de grandes randonnées et se plaignaient de
crampes qu’elle n’aurait pas dû avoir. Elle n’était pas du genre à s’affoler et lui non plus.

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Mais les détails parlaient à Pierre plus que les évidences. Il la força donc à retourner voir un
médecin, lequel répéta le diagnostic de son collègue. Pas assez convaincant pour qu’il ne
mette un terme à leur escapade, en dépit des objections de sa compagne. C’était si rare qu’il
ne l’écoute pas qu’elle ne put le lui reprocher.
De retour chez eux, il lui fit prendre rendez-vous pour des examens approfondis. Il ne
plaisantait pas du tout et voulait s’assurer que tout allait bien. Comme les examens sanguins
ne révélèrent rien de particulier, Héloïse conforta son idée d’une fatigue passagère. Mais il
refusa d’en rester là et puisque rien d’évident n’apparaissait, il s’en remit aux ondes
électromagnétiques et fit faire une IRM cérébrale à la malade. Cette fois-ci, elle en rit
presque. Elle n’était certes pas dans son meilleur état de forme mais ne voyait pas le rapport
avec son cerveau. En réalité, elle avait très peur du résultat. Parce qu’elle avait toujours pensé
qu’une maladie grave, comme le cancer, se combattait d’autant plus facilement qu’on en
ignorait la présence. Il fallait vivre pour vivre, et non pas craindre.
Cependant sa fatigue avait presque disparu. Et elle exagérait ce regain d’énergie pour
rassurer Pierre qui semblait enfin croire qu’elle avait eu raison. Elle lui sautait dessus au
réveil, se jetait sur lui le soir et venait le voir par surprise à midi. La vie reprit son cours
normal, les deux amoureux sombrèrent à nouveau dans l’insouciance.
Mais peu après, les sourires d’Héloïse se firent plus brefs, plus tristes, plus intenses
aussi. Ses yeux parfois s’embuaient alors qu’ils se regardaient. Elle voulait le voir davantage
encore et le fuir en même temps. Elle se voulait noyée dans ses bras mais suffoquait loin de
lui. Il pouvait toujours percevoir son amour mais il était emprunt de précipitation. Comme si
elle avait eu peur de le perdre et se jetait à corps perdu dans un combat vain. Lorsque cette
dérangeante atmosphère eut pris trop de place, il brisa la glace.
- Tu sais que je t’aime comme au premier jour, n’est-ce pas ?
- Oui, je le sais.
- Tu sais qu’il n’est pas une tentation au monde qui saurait me détourner de toi ?
- Oui, je le sais.
- Tu sais qu’il n’est pas de tentation tout court ?
- Oui, je le sais.
- Tu sais que même les fleurs me parlent de toi ?
En disant cela, il lui sourit et lui tendit une fleur cosmos qu’il avait ramenée pour elle.
Sa préférée parmi ses préférées. Celle qu’elle appelait le Soleil du Cosmos, parce que son
centre était doré comme le plus puissant des astres mais ses rayons, répartis sur huit pétales,
étaient d’une blancheur rosâtre et plongeaient dans un horizon rouge violet qui bordait la

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fleur. Une larme échappa à son attention. Elle glissait sur sa joue comme une perle s’échoue
sur la plage. Héloïse attrapa la fleur et la porta à ses narines, elle en huma la senteur de toutes
ses forces, comme pour n’en laisser rien et l’emprisonner dans sa poitrine. Pierre conclut sa
déclaration d’amour.
- Je ne partirai jamais où tu ne seras pas.
Alors une autre perle naquit au coin du même œil et tout le visage d’Héloïse sombra.
Face vers le sol, elle ne pouvait soutenir le regard de l’homme qu’elle aimait plus que tout. Il
fallut sentir tout le courage que lui demanda ce moment. Elle puisa la force au plus profond de
ses entrailles pour pouvoir prononcer ces quelques mots qui étaient tellement plus. Ils étaient
impossibles à dire, encore plus à redire. Sa voix traduisit une immense douleur à laquelle elle
ajouta l’effort surhumain de s’exprimer suffisamment clairement pour ne pas avoir à revivre
ce supplice.
- Pierre, c’est moi qui vais partir.
S’en suivit l’odieux bruit d’une respiration aux confins du supportable. Il pouvait
entendre la chamade de son cœur à elle, si puissante qu’elle couvrait l’effroi de son propre
effondrement à lui. Car ces mots bien sûr l’auraient achevé s’il n’avait pas compris dans tout
son corps combien elle avait besoin qu’il soit là, tout de suite. Il resserra l’étreinte de sa main
autour de la sienne et l’enferma dans ses bras. Une pluie de perles jaillit sur sa poitrine, où
Héloïse avait réfugié son visage. Chacune d’elles le transperça comme une balle de revolver.
Il avait mal mais il se devait insubmersible. Souvent ils avaient évoqué le courage qu’il fallait
pour pleurer pour de vrai. Les larmes au compte goutte étaient l’expression d’une fêlure dans
le grand barrage intérieur. Qu’il fallait être courageux pour ne pas colmater la brèche et laisser
la pression faire exploser l’immense ouvrage. C’était un travail de longue haleine que l’on
acceptait alors de réduire à néant. Parce que les eaux troubles qu’il renfermait devenaient
nocives et ne la protégeaient plus. Parce qu’elle avait décidé d’être si courageuse à ce
moment-là, lui devait l’être aussi. Et parce que si le courage était de savoir s’effondrer, il
arrivait que l’héroïsme soit de tenir. Il tint aussi bon qu’il la tint dans ses bras. Cela ne dura
non plus les secondes inquantifiables de leur première rencontre mais des minutes qui
pouvaient cacher des heures. Ainsi restèrent-ils, sans ajouter mot à ce drame.

Quand il eut senti que le stade de la douleur avait baissé d’un cran et qu’il avait à
nouveau une marge pour souffrir un peu plus, il voulut lever le voile sur l’infâme mystère à
l’origine de ce crime. Il n’avait aucune envie de briser cette parenthèse qui ressemblait peut-
être à leur dernier échange. Aussi longtemps qu’il la garderait près de lui, ensevelie sous son

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corps, elle ne serait pas partie, ils seraient ensemble. Il avait peur maintenant. Peur que tout
s’arrête et que cette histoire ne soit en réalité que la suite et la fin de son premier rêve.
Finalement vivre ses rêves signifierait y renoncer.
Il n’avait aucune envie mais il le fit.
- Héloïse, comment ça, tu vas partir ?
Alors, après un petit temps qu’il lui fallut prendre pour sortir elle aussi de cette
parenthèse, elle fit glisser sa tête contre le torse de Pierre. Lentement elle sortait de sa
coquille. Et comme on aurait regardé le monde du sommet d’une montagne, comme Pierre
regardait la vie, avec l’attention si spéciale que l’on prête lorsque l’âme s’éveille, elle le
regarda. Ses yeux s’ouvrirent et sa voix se déploya.
- Je suis malade.
- Tu es fatiguée oui, mais ça va mieux, non ? On a même fait…
Il comprit avant de pouvoir finir sa phrase mais c’était déjà beaucoup trop tard.
- Les résultats des analyses n’étaient pas aussi rassurants que les diagnostics des médecins. Le
neurologue n’était pas sûr alors il m’a demandé de faire des examens complémentaires. J’ai
fait une électroneuromyographie. On te colle des électrodes sur la peau, au niveau des
muscles ou des nerfs, qui servent à enregistrer l’activité électrique des fibres musculaires et
nerveuses, dans le but d’affirmer qu’il existe bien « une atteinte des motoneurones de la corne
antérieure de la moelle épinière et pour en apprécier l’importance et l’étendue ». Je
comprends rien à leur charabia. Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Mais j’ai bien
compris que j’étais malade. Ils ont tellement répété ce mot que je l’entends la nuit. J’ai la
maladie de Charcot. Alors je vais partir. Je vais partir d’ici puis je partirai au ciel. Je ne veux
pas que tu endures ça. Je ne veux pas que tu ouvres les yeux sur moi chaque matin avec la
peur de l’état dans lequel tu vas me trouver. Je ne veux pas que tu haïsses la nuit pour ce
qu’elle pourrait me faire en secret. Je ne veux pas que tu relègues ta fatigue au second plan
parce que tu ne crois pas avoir le droit d’être fatigué. Je ne veux pas être le mal qui te ronge.
Je ne veux pas que le visage de ta souffrance soit le même que celui de ton amour. Je ne veux
pas te détruire.
C’était lui désormais qui baissait la tête. Il ne connaissait pas bien cette maladie, il
savait simplement qu’elle était dévastatrice, qu’elle consumait le corps, parfois rapidement,
parfois à petit feu. Il savait aussi que personne ne s’en était sorti. Que la fin était écrite. Mais
la fin était écrite pour chacun de nous, pensait-il. La manière de « partir » d’Héloïse serait
seulement plus originale. Et puis, peut-être qu’elle serait d’une résistance extraordinaire. En
fait, il n’en doutait même pas. Elle était si facile à aimer qu’il ne serait pas surpris si le mal

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tombait lui aussi sous son charme et renonçait soudain à la prendre. Pierre accepterait alors,
dans ces seules conditions, de partager sa moitié. Il était prêt à n’en prendre plus qu’un tiers,
un quart, ou presque rien si cela devait la guérir. Elle était tellement unique à ses yeux qu’il la
voulait unique pour tout. Alors elle serait la première à guérir et un message d’espoir pour des
milliers, des millions, des milliards de gens. Sans compter les progrès incessants de la
médecine. Il devait y avoir beaucoup de recherches sur cette maladie, ils allaient trouver un
traitement, c’était certain.
Pierre dans la tempête n’en demeurait pas moins optimiste. Tout ça, il le dit à Héloïse.
Avec un tel enthousiasme qu’il pensait avoir déjà fait reculer d’un pas le mal en son paradis.
Mais un enthousiasme insuffisant pour la convaincre elle.
- Je ferai tout ce qu’il est même impossible d’imaginer pour un jour rentrer chez nous. Mais
s’il m’était accordé quatre-vingt-dix-neuf pourcents de chance de guérir, je ne verrais que le
un pourcent capable de dommages irréversibles sur toi.
- J’aurais mal, c’est vrai. Mon Dieu que l’idée même de penser à cela me lacère les boyaux.
J’en pleurerais d’avance. Que les journées seraient longues à te regarder passivement souffrir.
Elles seraient trop courtes comme elles l’ont toujours été depuis que je suis avec toi. Il me
serait irrespirable de voir le regard biaisé que tu poserais sur toi-même, la gêne dans tes yeux
quand tu aurais besoin de moi pour les choses les plus simples ou les plus ingrates. Il me
serait impossible de lâcher ta main pour me nourrir, me laver, m’habiller. Comme chaque
battement de paupière me plongerait dans une angoisse obscure. Qu’il serait difficile de ne
pas trouver le courage de m’effondrer. Combien de barrages à reconstruire ? Combien de
cachettes pour ne pas t’infliger ça ? Mais que cette douleur est bénigne comparée à ton
absence. Combien de fois je préfère être l’esclave de tes souffrances plutôt qu’asservi au
néant. Parce que si ce n’est plus toi, c’est lui qui m’accompagnera partout, lui qui remplira
mon monde de malheur. Il avalera toutes les couleurs de la vie. Il ne me laissera plus pour
seul espoir que l’attente de ma mort. Parce que l’enfer après une vie sans toi aura le goût du
paradis. Le goût seulement. Ni la beauté, ni le parfum, ni la mélodie, ni la douceur du
véritable éden. Celui-là c’est ici-bas que je le côtoie, que j’y suis invité par ta seule présence.
Que me restera-t-il à regarder si ce ne sont les souvenirs impérissables de nous ? Parce que le
temps ne t’effacera jamais, parce qu’il ne fera pas son œuvre. Je ne respirerai que pour me
demander encore où tu es, comment tu vas. Cette respiration même à l’origine de la longévité
de mon cauchemar. Cet oxygène qui se coincera dans ma gorge, arrêté par sa rencontre avec
le désespoir et la misère. Plus jamais il n’atteindra mes poumons. Plus jamais rien n’atteindra
mon cœur. Mis à part la folie, plus rien ne m’atteindra d’ailleurs. Alors, mon amour, si nous

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devons souffrir autant, souffrons ensemble, qu’il y ait dans notre supplice le miracle de
l’autre. S’il te plait, ne me tue pas.

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Comme la maladie passait par différentes phases, leur quotidien était à la merci de ses
dictats. La plupart du temps, elle semblait être mieux occupée ailleurs. Héloïse menait une
existence aussi normale qu’une épée de Damoclès l’ayant pris pour cible put le permettre.
Elle défendait toujours aussi ardemment les affligés et son corps se comportait bien. Les
épisodes de fatigue et de crampes se raréfiaient et étaient tout à fait supportables. Elle ne
perdait pas de poids mais se soumettait régulièrement aux examens infligés par le neurologue
et à un traitement neuroprotecteur permettant de ralentir la progression des symptômes. Point
d’extraordinaire rebondissement. La maladie l’habitait toujours et les espoirs d’une guérison
inexplicable étaient balayés par le corps médical qui ne se voulait pas rassurant par
complaisance mais factuel par devoir. Héloïse ne faisait pas exception à la règle la plus
cruelle de la maladie : l’imprévisibilité. Si l’on pouvait décrire le cheminement que suivrait sa
santé, on ne savait en dire plus que « tôt ou tard ». L’espérance de vie moyenne d’une
personne atteinte de la maladie de Charcot était de trois à cinq ans. Cependant, comme il
n’existe pas de certitude en matière de santé, cela pouvait monter jusqu’à dix ans. Voire plus.
Le spécialiste lui rapporta des cas chez lesquels la dégénérescence des motoneurones avait été
très lente et n’avait commencé à avoir de réelles conséquences sur le patient que vingt cinq
années après l’établissement du diagnostic. Il n’entendait pas par là nourrir les espoirs du
couple mais illustrer l’absence de règle générale.
Ainsi leur fallait-il vivre, ballotés entre l’illusion d’une normalité à laquelle ils
voulaient croire et les durs rappels à la réalité. Plus que jamais la vie ne tenait qu’à un fil et
s’il était évident qu’ils ne pouvaient dès lors plus s’offrir le luxe de l’omettre. Se projeter loin
dans l’avenir prenait un sens nouveau. Ce n’était plus le risque d’oublier de vivre mais la
chance d’ignorer la mort. Et si cela ne perturbait pas Pierre plus que cela, c’était devenu une
obsession secrète chez Héloïse.
Lui ne changea rien si ce ne fut l’intensité de se présence dans l’instant. Pas un jour ne
passait sans qu’il n’eut en tête la maladie de sa compagne. Elle ne laissa rien paraître du
changement qui l’animait. Son esprit tourmenté ne trouvait jamais de répit. De grandes
questions revenaient incessamment la hanter. Qu’allait-il advenir de Pierre ? Combien de
temps serait-il berné par l’apparente lenteur de la maladie à frapper fort ? Il refusait de s’y
préparer, de lui faire face. Pourtant elle lui serait infligée, cette réalité, peut-être plus tôt que
tard. Elle voulait qu’il soit armé, qu’ils en discutent, mais son refus était catégorique.
- Puisque cela doit arriver, puisque je souffrirai de toutes façons, pourquoi veux-tu
absolument que cela commence dès à présent ? Imaginer ta mort ne m’aidera pas à la rendre

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plus tendre. M’imaginer sans toi ne me rendra pas moins seul. Tu es là, c’est tout ce qui
m’importe.
Elle ne savait que répondre à ces arguments éclairés par l’amour qu’il lui portait. Cet
amour dont les bienfaits étaient indescriptibles serait le même à l’origine de sa souffrance. Cet
amour qui l’avait épanoui, elle craignait qu’il le tue. Et elle se demanda s’il était possible de
désaimer.
Puisque Pierre la trouvait adorable, elle allait se rendre détestable. Héloïse ne
parvenait plus à profiter de ses jours de bonne santé. Elle était obnubilée par l’idée que la
grande échéance approchait et qu’elle n’aurait alors plus les ressources pour offrir à Pierre des
moments de joie. Lui, fidèle à ce qu’ils s’étaient promis après l’annonce de sa maladie,
savourait chaque instant. Un jour de plus n’était pas un pas vers l’effroi, c’était un jour de
moins pour son martyr. Et elle ne pouvait plus supporter que son optimisme rende la chute
encore plus vertigineuse. Elle devait le faire fuir pour le protéger. Alors elle chercha comment
s’y prendre. Elle était maligne, il l’était plus encore. Elle se dit d’abord qu’elle allait le mettre
à l’épreuve. C’était une chose de se voir au chevet de sa belle, c’en était une autre de l’être
vraiment. Petit à petit, elle amena à leur quotidien des symptômes de sa maladie. Au début
des crampes insurmontables et une fatigue extrême. Mais Pierre était parfait. Doux, sensible,
prévenant. Il demeurait patient et rassurant. Aussi se dit-elle qu’il connaissait ces symptômes.
Il les avait déjà affrontés ensemble et ils avaient fini par les laisser tranquilles. Ils n’étaient
plus de nature à inquiéter un homme déjà confiant. Elle dut donc innover et lui faire
apercevoir l’étape supérieure de sa dégénérescence. Ainsi devint-elle sujette à des sautes
d’humeur terribles durant lesquelles elle adressait à Pierre des horreurs qu’elle n’avait jamais
dites auparavant parce qu’elle n’en pensait rien. Elle remarqua la surprise de son compagnon.
Sa gêne d’abord, son incompréhension et son incapacité à faire face ensuite. Chaque fois
qu’elle le flagellait de reproches, il se taisait et encaissait. Puis, après plusieurs fausses crises,
elle retrouva dans son regard toute la sagesse qui lui donnait cet air si mûr malgré son jeune
âge. Pierre avait un don inouï pour l’analyse. Lorsqu’un obstacle se dressait et que son
optimisme ne suffisait à le surmonter, il s’isolait pour prendre du recul. Ensuite il apparaissait
de nouveau, toujours avec un plan qui faisait mouche. Là, ce fut pareil. Il n’était plus
décontenancé. Il avait assimilé l’idée qu’une nouvelle phase avait débutée. Héloïse parlait
sous l’influence du mal qui la rongeait. Forcément il serait amené à être l’exutoire de son mal-
être. Ainsi soit-il. C’était ce à quoi il s’était destiné en restant auprès d’elle. Plus déstabilisant
encore pour elle, preuve de l’amour inconditionnel qu’il éprouvait, il faisait son possible pour
agir sur les défauts qu’elle mettait en avant. Plus elle était dure, plus il était parfait. Bien sûr

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elle se haïssait de jouer ainsi avec lui. Son seul moteur était de lui offrir des lendemains plus
beaux.
De son côté, sans rien laisser paraître, Pierre était triste. Il voyait l’étau se refermer. La
paix fut de courte durée. Il savait que quand cette maladie enclenchait sa progression, elle
était dévastatrice. Il était devenu incollable à son sujet tant il l’avait étudiée. Il avait lu tous les
articles la concernant, s’était renseigné sur tous les essais en cours, en quête d’un infime
espoir. Mais rien. Pas un patient n’avait survécu à l’ouragan Charcot. Il était triste et il avait
peur. Pourtant il se gardait si bien de le montrer qu’Héloïse persista dans son œuvre. Elle ne
mangeait plus que la moitié de ses repas habituels. Alors elle maigrissait. Elle feignait aussi
des crises respiratoires et des chutes soudaines dont elle était incapable de se relever seule.
Elle en arrivait même, de rares fois car cela lui était insupportable, à accompagner ses insultes
de gifles et de coups. Lui se tenait droit, fort, impassible. À chaque revers il se répétait « je
t’aime, je t’aime, je t’aime ». Non pour s’en convaincre mais pour l’excuser.
Héloïse se retrouvait peu à peu prise à son propre jeu. Elle ne supportait la souffrance
qu’elle s’infligeait qu’au nom de la délivrance de Pierre. À pousser le vice toujours plus loin,
elle en était tombée doublement malade. Ce n’était plus sa véritable maladie qui l’atteignait
mais la folie qu’elle avait bâtie autour. Son corps s’affaiblissait sous les sévices de son auto
mutilation. Bientôt elle ne sut plus qui était la cause de ses défaillances. Elle avait envie de
rire, de sourire et de l’embrasser, mais elle se retenait. Et le mur, le roc dressé devant elle, lui,
ne faiblissait pas. Il était au-delà de toutes ses espérances. Elle se trouvait accablante de
médiocrité. Plutôt que de profiter de sa chance, plutôt que d’aimer et d’être aimée, elle gâchait
tout.
Et Pierre n’était pas sa seule victime. Proche de sa famille, elle n’était pas parvenue à
leur cacher sa maladie. Au départ, elle avait pensé que tant que les symptômes se feraient
rares, elle ne dirait rien. Puis elle avait réalisé l’ampleur de l’égoïsme que cachait cette bonne
intention. Elle s’était mise à leur place. À la place de sa sœur, de son frère, de son père et de
sa mère. Elle les avait toutes essayées, pas une depuis laquelle elle n’aurait voulu être tenue
au courant. Alors, puisqu’elle aurait aimé savoir, eux aussi. Cela avait été d’une grande aide.
Héloïse détestait mentir, à ses proches plus qu’à quiconque. Et tous s’étaient montrés aussi
vaillants qu’anéantis. Et désormais elle les inquiétait à leur tour. Car Pierre ne s’était pas
voulu prévenant à leur égard, il avait promis d’être honnête et de les informer du moindre
changement. Ils savaient qu’Héloïse n’en ferait rien. C’était sur lui qu’ils comptaient pour
suivre l’avancement de la maladie.

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Autant elle savait pourquoi elle faisait subir tout ça à son compagnon, autant elle
n’avait nullement l’intention d’éloigner sa famille ou ses amis. Ils étaient unis et bien que leur
vie changerait à sa disparition, ils avaient tous au moins une raison de continuer à vivre. Un
enfant ou un époux. Ils n’étaient pas seuls. Pierre quant à lui honorerait sa fidélité jusqu’à sa
propre fin. Il ne s’autoriserait plus le bonheur et passerait à côté d’une vie encore bien à
remplir. Ce n’était pas juste. Alors elle les informa, tous, de l’immonde subterfuge qu’elle
avait mis sur pieds. Au début ils ne la crurent pas, pensant qu’elle essayait encore de les
rassurer. Mais après une semaine passée auprès d’eux ils furent à la fois soulagés de la savoir
bien, de la voir manger, marcher, courir, et effarés par ce qu’elle faisait. Parce que Pierre ne
méritait pas ça, parce qu’ils l’aimaient tous et avaient conscience de son absolu dévouement.
Parce que ce plan diabolique ne lui faisait pas de bien pour autant. Elle n’était plus que
l’ombre d’elle-même, ne riait plus, ne chantait plus. Quel était donc le sens de sa vie dans ces
conditions ? C’était mourir avant l’heure. Ils tentèrent tout pour la convaincre. Elle balaya
tous leurs efforts d’un revers de manche.
- La seule chose qui me fera retrouver le goût de la vie est de savoir Pierre à l’abri des
événements qui s’annoncent. J’agirai en ce sens autant qu’il le faudra.
S’il était impossible de se dresser contre leur fille, sœur et amie lorsqu’elle avait une
idée en tête, ils n’en étaient pas dupes pour autant. C’était une illusion que de croire qu’il s’en
irait. À part répandre le malheur son plan n’apportait rien. Ils ne parvinrent qu’à lui imposer
de ne plus cesser de se nourrir. Si elle mettait sa santé physique en péril, ils révèleraient tout à
Pierre. Et ils la surveillèrent de si près qu’elle fut obligée de manger à nouveau. L’appétit
retrouvé fut un soulagement immense pour Pierre. C’était le signe qu’Héloïse allait mieux.
Peut-être même qu’une phase difficile se terminait, que le mal allait attendre encore avant de
frapper ou même reculer. Une telle effusion de joie s’empara de lui qu’elle songea à tout
arrêter. Son sourire immense, ses yeux écarquillés, ses câlins. Toute la magie d’un infime
espoir qui faisait renaitre la vie. Elle le regardait et se demandait combien de fois encore elle
tomberait amoureuse de lui. Et elle pouvait y consacrer toute son énergie, il lui était
impossible de ne pas trahir ce sentiment. Ses yeux émerveillés lui souriaient quand bien
même le reste de son corps tentait de lui être hostile. Et Pierre, qui ne regardait qu’eux et se
fichait du reste, se nourrissait de cette évidence. Il avait repris des forces pour une éternité
supplémentaire.
À l’étincelle qu’il avait perçue dans son regard il répondit par ses lèvres. Habitué à ses
rejets récurrents et ne désirant pas la brusquer, lorsqu’il voulait embrasser la femme qu’il
aimait, il prenait soin d’être le plus doux et léger possible. Il approchait lentement sa bouche

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de la sienne et, avant de sentir le contact se faire, il fermait ses yeux. Il prenait une grande
inspiration et lui déposait un baiser. Dans l’obscurité de ses paupières rabattues, il avait le
champ libre pour plonger dans le passé. Il revoyait leurs embrassades enflammées, leurs
moments de caresses, leurs éclats de rires. Toute leur complicité jaillissait de sa mémoire. Et
toujours, lorsqu’il décrochait ses lèvres et rouvrait ses yeux, refermant ainsi la porte au nez de
ce qui était condamné à n’être plus que des souvenirs, la rosée envahissait son regard. Il
s’éloignait discrètement et cherchait un lieu sûr où s’abandonner à ses larmes. C’était la plus
grande douleur qu’Héloïse eut jamais connue, elle qui ne manquait rien de tout cela.
Mais cette fois-ci, il sentit la réciprocité de ce baiser. Il la sentit si profondément en lui
qu’elle le percuta de bonheur. Il se risqua alors à un second baiser, un troisième, un quatrième
et tant d’autres qui furent tous acceptés et rendus. Il avait tellement peur de laisser ses envies
diriger son corps et de rompre ce partage dont il aurait su se contenter qu’il n’osa aller plus
loin. Ce fut donc à l’initiative d’Héloïse qu’il se retrouva allongé sur le canapé. Elle cédait
enfin à des semaines, des mois de supplications. Depuis si longtemps elle rêvait de
l’embrasser à nouveau, de sentir son corps contre le sien, de lui dire et de lui montrer combien
elle était folle de lui. Ce fut tant de souffrance silencieusement vécue par chacun d’eux, une
telle torture que le secret avait rendue plus vive encore. C’était tellement de choses qui
s’évanouissaient en ces gestes si simples. Ils ne purent s’empêcher de pleurer tout en laissant
ces envies viscérales s’assouvir. Se retrouver nus l’un contre l’autre se révélait soudain
comme un remède à tous leurs maux. Ils étaient tels deux aimants que l’on avait retenus face à
face sans pouvoir succomber à ce pour quoi ils étaient faits. Alors, quand ils furent relâchés
ils se jetèrent l’un sur l’autre avec toute la puissance de la passion. Tant de frustrations
volaient en éclats. Ils consumèrent leur amour sans cesser de se le déclarer. Ils rattrapaient
leur manque de l’autre. Ils passèrent des heures les doigts entrelacés et les lèvres mêlées.
Leurs ébats étaient aussi lourds que libérateurs. Ils ne sourirent ni ne rirent, comme à leur
habitude. L’essentiel était ailleurs. Ils se dirent tout ce qu’ils avaient tu, dans le langage de
leurs corps.
Exténuée par l’abondance et l’expression d’émotions si fortes, Héloïse s’endormit
dans les bras de Pierre. Ereinté lui aussi, il ne put cependant se résoudre à la rejoindre dans
son sommeil. Il s’obstina à garder les yeux ouverts, de peur de les rouvrir sur une autre réalité.
Et toute la nuit il veilla sur elle.
Ce ne fut qu’au petit matin que les choses reprirent leur apparence d’antan. Héloïse,
dos à son compagnon, se sentant comblée, se risqua à un sourire. Pierre, qui n’avait pas failli

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et veillait encore sur elle, n’en manqua rien. Fou de joie, prenant l’allure d’un enfant de cinq
ans qui viendrait réveiller ses parents, il sauta sur le lit en la pointant du doigt.
- Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! Ton sourire, je l’ai vu ! Je le vois encore ! Tu es guérie !
Il dansait, ivre d’elle, l’attrapa, la porta et la fit danser avec lui. Toute la chambre
retrouvait ses couleurs. L’orage était passé.
- Bon, aujourd’hui, tu viens avec moi ! Ça fait trop longtemps que tu n’es pas venue à la
boutique. Et si tu devenais ma conseillère clientèle pour la journée ? Ou pour la vie hein ! Moi
je serai le patron complètement sous le joug de son employée. De chef je n’aurai que le titre.
C’est toi qui décideras de tout. Oh la tête des clients quand ils me verront ramper devant toi.
M’agenouiller. T’appeler « ma reine ». « Mon impératrice » ! Alors, c’est d’accord ? Tu
viens ?
Elle était ahurie devant tant d’énergie. Finalement, elle ne s’habituerait jamais à
l’explosion de vie qui bouillonnait chez Pierre. Elle lui demandait parfois d’où venait ce don.
Il lui répondait toujours « Mais, ma chérie, il me vient de toi ! ».
- À une seule condition : j’exige que…
Il la coupa net.
- Accordée ! Accordée ! Accordée ! Une condition, deux conditions, mille conditions !
Accordées !
Elle rit et posa un doigt sur ses lèvres pour le faire taire. Puis reprit.
- À une seule condition donc, que tu me laisses composer les bouquets et emballer les fleurs !
Elle eut un rictus victorieux en voyant son visage se décomposer. Bouche grande
ouverte il se laissa tomber en avant, la tête dans l’oreiller. De là elle l’entendit marmonner
d’une voix étouffée :
- Adieux mes chers clients, adieu ma bien-aimée boutique…
- Alors c’est entendu ! Habille-toi et on y va !
Héloïse adorait composer les bouquets des clients. Elle s’imaginait créatrice de grand
talent, exposant à la face du monde l’artiste cachée au fond d’elle. Seulement, elle n’avait pas
du tout le sens des couleurs, ni de la répartition. Il lui arrivait même de ne pas mélanger les
fleurs, au nom d’une idée de génie qu’elle avait eue. Elle était capable de dire au client, dont
la déception était évidente, « regardez bien, c’est comme si vous regardiez différents champs
depuis le ciel. Les fleurs se côtoient mais ne se mélangent pas. C’est magnifique n’est-ce
pas ? ». Aussi voulait-elle toujours participer au choix des fleurs. La catastrophe était plus
grande encore. Son conseil préféré, c’était d’allier le mimosa à la tulipe, deux fleurs aux
besoins en eau totalement différents. Et encore, ce n’était pas le plus grave. Le hasard voulait

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qu’il lui arrive de faire une composition correcte. Mais les emballages… C’était une
catastrophe. Deux fois sur trois ils se délitaient dans les mains du client. Une fleur écrasée par
ci, une autre étouffée par là. Un tour, deux tours, trois tours de film protecteur. Des rubans en
pagaille. Et pour faire tenir le tout elle était obligée de multiplier les autocollants. Sa fibre
artistique était proche de zéro. Pierre le lui avait toujours dit. C’était une comédienne hors
pair, capable de grandes prouesses verbales. « Mais diable pourquoi ne veux-tu pas laisser tes
mains en dehors de tout ça ? » lui demandait-il parfois désespéré devant l’une de ses œuvres.
Autrement dit, Héloïse allait beaucoup rire et Pierre soupirer.

C’est exactement de cette manière que se déroula la journée. Bien que les soupirs de
Pierre ne furent qu’une comédie qui parvint mal à dissimuler l’excitation dont il était empli.
Héloïse prenant quant à elle son rôle très au sérieux réalisa de véritables prouesses. Jamais il
ne l’avait vue aussi mauvaise. Et les clients ne s’offusquaient jamais. Les habitués
certainement savaient qu’elle était la compagne de Pierre, les autres n’osaient probablement
pas opposer leur mécontentement à l’expertise d’une professionnelle.

Ainsi resurgit la lumière. Durant des mois même leurs ombres disparurent. Pierre
regoûtait aux plaisirs de se sentir aimé, plus aucun reproche ne lui fut fait. Héloïse jouissait de
son droit à s’émerveiller et à ne plus être un fardeau. Tous deux se sentirent redevenir
insouciants.

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Durant les deux dernières semaines, Héloïse avait été prise à nouveau de crises de
fatigue et de contractions musculaires. Leur intensité était grandissante et cela l’handicapait
beaucoup. Parfois, alors qu’elle marchait, une jambe se bloquait et elle restait plantée là,
impuissante. D’autres fois, elle en tombait. Quand Pierre ou quelqu’un la voyait, elle
prétextait une excuse. Tantôt elle trébuchait, tantôt elle s’évanouissait parce qu’elle n’avait
pas eu le temps de manger. Même son métier fut un problème. Lorsque, face à la cour, en
plein réquisitoire, il lui devenait subitement impossible de continuer à parler, la vague d’yeux
qui s’abattait sur elle agissait comme une double peine. Au silence religieux qu’inspiraient ses
célèbres prises de parole succédait un brouhaha de commérages dont elle captait parfois
quelques bribes. « Malade », « droguée », « Alzheimer précoce », « manque de sérieux ».
Tout et n’importe quoi qui puisse divertir cette assemblée en quête de sensationnel, quitte à le
créer de toutes pièces et surtout indifférente aux conséquences. Car Héloïse souffrait, non pas
que l’on s’emballe à son sujet, mais que la qualité de son travail fut remise en cause. Certains
de ses clients lui avaient même confié avoir été approchés par des confrères souhaitant les
récupérer. L’un d’eux s’était ainsi laissé convaincre. La plupart restait mais s’interrogeait sur
les soudains problèmes d’élocution de leur avocate.
Cela non plus, elle ne le mentionna pas auprès de Pierre. Elle qui avait consacré tant
d’efforts à lui faire croire qu’elle allait très mal, maintenant que les difficultés apparaissaient
vraiment, faisait tout son possible pour les lui cacher. Les phénomènes étaient encore
suffisamment espacés pour créer l’illusion. Et elle passait le plus de temps qu’elle pouvait à
l’abri de ses regards attentifs. Si bien qu’elle devait entretenir un difficile jeu d’équilibriste.
Elle se cachait dans son bureau pour faire des siestes, prenait des rendez-vous secrets avec des
kinésithérapeutes pour essayer d’apaiser son corps, apprenait ses plaidoiries à la perfection
pour que leur récitation ne soit plus qu’une mécanique inébranlable. Sa vie devenait une
organisation millimétrée. Elle laissait de moins en moins de place à l’imprévu, de peur de ce
qu’il pourrait provoquer. Elle ne respectait pas son accord avec son entourage, celui selon
lequel elle devait leur dire dès que des symptômes se manifesteraient. Mais Héloïse gagnait
du temps, espérant qu’une accalmie intervienne rapidement.
Un soir où elle était sortie avec ses amis, alors qu’ils la virent arriver par la vitre du
bar, l’un d’eux la prit à part.
- Ça va Hélo ?
- Oui ça va ! Et toi alors ? Je sais, j’ai honte, ça fait un moment qu’on ne s’est pas vues…
J’avais tellement de boulot. Mais je suis si contente de te voir !
Son large sourire ne suffit pas à dissiper les doutes de son amie.

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- Je veux dire ta santé, ça va ? J’ai vu que tu boitais un peu en arrivant.
Elle avait en effet mal à la jambe mais ne s’était pas rendue compte que sa démarche
en pâtissait.
- Ah bon ? Je suis tombée hier en voulant jouer les bricoleuses. Je me suis fait un peu mal à la
jambe, ça doit être pour ça.
Son amie, imperturbable, lui fit les grands yeux.
- Tu me prends pour une conne ? On se connaît depuis quoi, trente ans, et tu crois que je ne
vois pas quand tu mens ? Hélo si c’est la maladie je veux le savoir. Si je peux faire quoi que
ce soit pour t’aider tu dois me le dire. Je sais que ce n’est pas facile d’en parler, je sais que tu
ne veux pas nous inquiéter. Mais c’est peine perdue, on s’inquiète. Même quand tu vas bien
on s’inquiète. Heureusement qu’il y a Pierre sinon je t’aurais déjà installée chez moi ! Et si tu
me dis rien, c’est à lui que je demanderai. Alors parle.
Gênée et soulagée, elle avoua tout en mesure. Cependant plus qu’elle eut souhaité,
dépassée par son besoin de soulager un peu sa charge mentale.
- Okay, okay, c’est bon. J’ai quelques petites douleurs en ce moment mais rien de bien
méchant. La jambe qui me fait mal, qui se bloque et parfois c’est ma bouche qui m’empêche
de prononcer un mot. Mais ça dure juste un instant et après ça part. Et puis c’est rare.
- Rare comment ?
- J’en sais rien moi, rare comme rare. De temps en temps quoi.
- Et ça fait combien de temps que tu as ce genre de gênes ?
- Quelques semaines…
- Combien de semaines ?
- Quatre ou cinq…
- Quatre ou cinq ?? Ce ne sont plus des semaines Héloïse. Quatre semaines c’est déjà un
mois ! Tu as vu le médecin ? Qu’est-ce qu’il dit ?
- Qu’est-ce que tu veux qu’il dise. Il peut rien dire, il en sait pas plus qu’avant. Ca va, ca
vient. C’est comme ça avec cette maladie. Tu ne sais pas quand elle frappe, tu ne sais pas
combien de temps, tu ne sais pas où, tu ne sais pas pourquoi. Tu ne sais rien. Personne ne sait
rien. Tout le monde attend. Alors on t’observe, on fait des examens, on note les résultats et on
les range dans un dossier. On se dit que ce sont des chiffres en plus pour enrichir les
statistiques. « Tiens celle-là les premiers symptômes c’est diagnostic plus six mois, celle-là un
an, celle-là deux, ça nous fait une moyenne à tant. » On comble le vide quoi. Faut bien dire
des choses en attendant qu’on meure. Parce que c’est la seule chose qu’on sait en fait. À la fin

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les chiffres sont les mêmes. Battements par minute : zéro. C’est juste l’heure du décès qui
diffère. Mais bon tout le monde finit par mourir. Malade ou pas malade. Allons-y gaiement !
Sortit ce qui avait besoin de sortir. Le ton sarcastique de sa voix traduisait sa fatigue
nerveuse et son ras-le-bol. Son amie ne manqua pas de le relever et la prit dans ses bras.
- Ça va aller ma belle. On sera tous tellement là pour toi que tu mourras étouffée d’amour et
tu regretteras presque ce maudit Charcot.
Cela la fit sourire.
- Et si vous veniez dîner avec Pierre bientôt. Demain même ! Sinon on va encore faire des
plans en l’air ! Venez demain, allez !
- Alors on ne parle pas de tout ça hein ? Assez de maladies partout ! D’accord ?
- D’accord !
- Pas la moindre évocation hein !
- Promis, juré, craché.
Après tout, sa revendication était légitime. Depuis le diagnostic Héloïse avait toujours
parlé de sa maladie sans gêne. Elle y voyait aussi une manière de la désacraliser. Et puis,
comme elle le disait, elle était malade, c’était un fait, elle n’allait pas faire semblant du
contraire. Mais lorsqu’elle allait un peu moins bien elle voulait penser à autre chose, sortir de
son quotidien et utiliser un champ lexical plus léger.
Bien sûr la réalité était toute autre. Héloïse craignait que la dégradation de son état de
santé ne soit révélée à Pierre. Elle avait également honte de dire à son amie qu’il n’en savait
rien. Ainsi poursuivait-elle son périlleux jeu d’équilibriste.

Le lendemain, peu avant de se rendre chez son amie, et alors que Pierre s’adonnait à
une de ses activités favorites, à savoir trouver un défaut dans la tenue d’Héloïse pour le seul
plaisir de la voir se déshabiller, elle se retrouva sur l’autre penchant de la balance. Pierre, dans
son dos, remontait la fermeture de sa robe. Il couvrait en même temps son cou de baisers et lui
disait comme elle était belle. Mais concentrée sur sa mission, elle ne le récompensa pas de son
sourire habituel.
- Bon, ce soir, je ne suis plus malade, d’accord ? On s’amuse et on pense à autre chose !
Mais Pierre n’avait aucune envie d’être sérieux. Tout en l’embrassant encore il lui
répondit.
- Hmmm moi je pense déjà à autre chose…
Elle se retourna, lui attrapa le visage de ses deux mains, l’embrassa pour gagner son
attention et lui répéta ses volontés en articulant bien.

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- Pas de maladie ce soir. Tu m’entends ?
Elle ne put obtenir mieux qu’une imitation parfaite de son ton de voix.
- Pas de maladie ce soir. Je t’entends.
Elle n’eut autre choix que de s’en satisfaire et ils montèrent en voiture.

- Tonton Pipi !!!


C’était comme ça que le fils de Charlotte, l’amie d’Héloïse, appelait Pierre. En ouvrant
la porte il lui sauta dans les bras. Il faut dire qu’il était rare pour lui de croiser un adulte
partageant ses centres d’intérêt. Et puis qu’il s’appelle Pipi l’avait beaucoup amusé. Alors ils
étaient devenus très bons amis. Pierre le prit dans ses bras et le lança en l’air plusieurs fois,
imitant le bruit d’une balle rebondissante. Le petit Lucas était hilare et aux anges.
- Alors ça y est vous deux, ça commence déjà ! Dites donc vous êtes en avance, qu’est-ce qui
vous arrive ? Pierre tu as vraiment mauvaise influence sur ma copine !
Charlotte débarqua en chaussons et s’exclama.
- Olala mon Dieu qu’elles sont belles ! Vous êtes trop gentils, merci beaucoup ! Chéri,
apporte-moi un grand vase s’il te plait !
Alors Héloïse lui tendit le grand bouquet que Pierre avait confectionné pour elle.
- Pas la peine de me remercier, tu t’en doutes. Regarde la qualité de l’emballage… Je ne suis
pour absolument rien dans la réalisation de ce bouquet. C’est du Tonton Pipi tout craché !
Pierre qui continuait de se chamailler avec Lucas intervint.
- Ah ça tu peux me remercier ! Ta chère copine trouvait l’idée merveilleuse de saupoudrer les
fleurs de farine parce que « ça manquait de blanc »… Si je l’avais laissée faire tu aurais eu de
quoi faire un gâteau caché dans les fleurs.
Héloïse se défendit.
- Concept absolument futuriste qui mériterait d’être étudié !
Alors le mari de Charlotte, Daniel, arriva avec un vase.
- Et voilà le travail ! Quels esclaves nous sommes… Les enfants, la cuisine, le ménage et la
livraison de vases. J’espère que vous repartirez tôt elle m’a épuisé !
- Ah il ne fallait pas être cuisinier hein ! Et puis tu m’as charmée comme ça, tu ne me
garderas que comme ça !
- Mon Dieu quelle misère de vie !
La vie battait son plein en ce début de soirée. Tous allèrent s’installer dans le salon,
autour de la table avec les apéritifs. Charlotte et Daniel étaient de bons vivants. Ils aimaient
bien manger et surtout bien boire. Lui avait travaillé dans de nombreux établissements

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prestigieux d’où il trouvait toujours le moyen de ramener des bouteilles hors de prix. Pierre et
Charlotte, qui n’y connaissaient rien, s’enthousiasmaient proportionnellement à ce qu’ils
devinaient du coût de la bouteille. Ce soir-là, elle leur parut très chère. Ils la trouvèrent donc
excellente. Charlotte était parfaitement franche avec son mari. Quand elle n’aimait pas, elle le
disait. Et la bouteille sortie n’était pas à son goût.
- J’ai connu des cubis meilleurs que ça…
Elle avait le don de l’exaspérer par ce genre de petites phrases. Il se prit la tête dans les
mains et soupira.
- Je me demande parfois ce qui m’a pris de t’épouser !
- Tu m’as épousée parce que je ne te coûte pas cher en vin !
Les deux invités rirent. Pierre aimait beaucoup Charlotte et Daniel. Ils étaient les
premiers amis d’Héloïse qu’il avait rencontrés et leur naturel l’avait immédiatement mis à
l’aise. Alors que souvent on lui avait d’abord posé la question de son âge ou de ce qu’il faisait
dans la vie, sa rencontre avec le couple avait été toute autre. Déjà ils se disputaient au sujet de
la nourriture. Avant même de lui dire bonjour, Daniel lui avait présenté, de manière
totalement partiale, deux plats.
- Bon, regarde. Là tu as du homard flambé au calva et là une pauvre langoustine sans saveur
avec un beurre à l’ail qui emporte tout le goût. Mange.
Pierre s’était retrouvé debout, à peine entré chez eux, avec une première fourchette qui
lui arrivait à la bouche. Puis une deuxième.
- Alors ? Verdict ?
- Le homard au calvados bien sûr !
- Enfin quelqu’un qui a du palais dans ce monde ! Bravo et bienvenu ! Je l’aime bien lui !
Alors Charlotte avait dévisagé Pierre, dépitée.
- Tu n’as vraiment pas compris lequel tu devais te mettre dans la poche toi !
Comme Héloïse lui avait souvent parlé du fait que Charlotte était persuadée d’avoir
une voix au pouvoir apaisant et hypnotique, il rebondit immédiatement.
- Je préfère le homard mais je préfère largement ta voix !
- Oh mais il est absolument formidable celui-là !
Ainsi avait-il réussi à faire l’unanimité dès le départ, avant de réussir un triplé avec le
petit Lucas. Ce même Lucas qui avait envahi les genoux de Pierre de toutes ses petites
voitures.
- Lucas, laisse Pierre un peu tranquille. Il ne peut même pas manger. Tu veux qu’il meure de
faim ?

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Tout penaud, le petit s’activa à retirer toutes ses voitures et ordonna à Pierre de vite
manger quelque chose. Il voulut lui tendre un bol mais le fit tomber par terre. Il se fendit et
alors des pleurs retentirent.
- C’est malin ça, tu as réveillé ta sœur. Fini la soirée tranquille !
En disant ça, Charlotte jeta un regard à Daniel qui, en se levant, murmura vers Pierre.
- Chanceux !
Il disparut un instant et revint avec la petite Zoé dans les bras. Elle pleurait encore.
Héloïse se leva pour l’embrasser, c’était sa filleule. Et comme une odeur de brûlé que
personne avait senti se fraya un chemin jusqu’aux narines de Daniel il s’exclama en tendant
Zoé à Héloïse.
- Oh merde ! Tiens tu me la prends s’il te plaît ? Je crois que ca brûle en cuisine !
- Ah oui tu ne veux vraiment pas qu’on reste longtemps !
Elle prit le bébé dans ses bras mais il continuait de pleurer. Elle le berça un peu et lui
parla pour la rassurer mais elle avait un peu peur qu’un de ses bras se bloque et qu’il arrive
quelque chose à Zoé. Comme elle sentait la présence toute proche de Pierre qui scrutait la
petite, elle lui demanda s’il voulait la prendre.
- Je vais vous montrer comment on s’occupe d’un bébé !
À peine Zoé fut-elle arrivée dans les bras de Pierre qu’elle cessa de gémir. Mieux, elle
se mit même rapidement à sourire, succombant aux chatouilles qu’il lui faisait et aux
bruitages qui les accompagnaient. Charlotte était stupéfaite.
Pierre, lui, était ailleurs. Il était dans sa bulle, accompagné de la petite Zoé. À côté de
lui, Lucas le tirait par la manche pour capter à nouveau son attention. Et Héloïse observa la
scène avec beaucoup d’amertume. Elle avait toute sa vie rêvé d’avoir des enfants. Alors,
quand elle avait rencontré Pierre et qu’il lui avait très vite fait part de son envie d’être papa,
elle avait été définitivement conquise. C’était le seul défaut qu’elle aurait pu lui trouver et
qu’elle avait si souvent trouvé chez les hommes. Pas chez Pierre. Lui qui était plus jeune
pourtant. Il avait la fibre paternelle et un véritable don avec les enfants. Elle en voyait encore
la preuve ce soir. Ils l’adoraient et lui les adorait aussi. Sa grande maturité lui conférait le sens
des responsabilités et son âme légère lui permettait de replonger en enfance, avec délectation,
dès lors qu’il était à leur contact. Bien sûr la maladie d’Héloïse avait bouleversé tous leurs
plans. Il avait bien tenté de l’en convaincre mais c’était inenvisageable pour elle. Elle ne
pouvait pas faire subir un tel drame à son enfant. Lui donner la vie et la quitter par la suite.
L’abandonner. Certes à son père qu’elle savait aurait été absolument parfait, mais
l’abandonner quand même. Et bien que renoncer à ce qu’elle considérait comme le sens

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ultime de la vie provoquait en elle une profonde tristesse, c’était indiscutable. C’eut été être
d’un égoïsme horrible. Evidemment Pierre avait compris son point de vue. Il le partageait
d’ailleurs. Il pensait qu’il était difficile d’assumer de mettre au monde un petit être en sachant
d’avance qu’on lui rendrait la vie plus dure. Malgré tout il avait espéré. Il avait espéré car il
gardait toujours au fond de lui la possibilité d’une guérison. Il avait quelques fois simplement
envie d’être très basique. Il aimait cette femme plus que tout et elle l’aimait aussi. Il n’y avait
rien au monde qu’il eut désiré davantage que de créer de cet amour magnifique un enfant qui
l’aurait été tout autant. Il regardait souvent Héloïse et se disait que la vie parfois se trompait
complètement. Elle laissait toutes leurs chances à des monstres et en privait les personnes les
plus merveilleuses. Mais il s’était fait une raison.
Héloïse s’en voulait, bien sûr. Elle ne pouvait pas le forcer à la quitter, elle avait
d’ailleurs échoué, et même s’il la rassurait tant que possible, lorsqu’elle le voyait ainsi,
complètement gâteux et dans son élément avec un bébé et un enfant autour de lui, elle ne
pouvait s’empêcher elle aussi de se dire que c’était un gâchis énorme. Tandis qu’elle
l’observait, Charlotte, qui était sa meilleure amie et comprenait bien ce qui se passait, l’attira
contre elle. Il était inutile de lui dire ces mots qui ne la réconforteraient pas. Inutile de
chercher à illuminer ce qui appartenait déjà au passé. Elle avait mal à cette plaie qui ne
cicatriserait jamais totalement et avec laquelle elle n’avait d’autre choix que de cohabiter. La
plupart du temps elle s’en accommodait. Parfois c’était plus compliqué.
Le lendemain, Héloïse resta à la maison toute la journée. La soirée de la veille l’avait
atteinte. Elle en oubliait qu’aucun symptôme ne l’avait gênée. Elle avait dit à Pierre qu’elle
travaillerait depuis chez eux. Alors il était rentré tôt pour profiter de sa présence. Il l’avait
trouvée allongée sur le ventre, en t-shirt et petite culotte, regardant un documentaire sur les
papillons. Héloïse adorait s’allonger par terre. Cette position la rendait enfantine, calme,
sereine. Elle voulut se lever mais Pierre l’en défendit. Il se hâta d’ôter sa veste et ses
chaussures, jeta son sac et s’allongea à côté d’elle. Ensemble ils découvrirent avec merveille
l’attacus atlas, le plus grand papillon de nuit, avec une envergure allant jusqu’à trente
centimètres. Ce géant, privé de bouche, ne mange pas et compte uniquement sur le stockage
des graisses accumulées au stade de chenille. Devenu imago, il ne lui reste alors plus que
quatre à huit jours de vie. Les deux enfants restèrent scotchés devant l’écran des heures
durant, ne se levant que pour chercher à boire ou à manger. Puis ils se laissèrent aller à l’une
de leurs nombreuses discussions nocturnes.
- Si tu devais être un papillon, tu serais un papillon de jour ou de nuit ?

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- Quelle question ! De jour bien sûr ! J’irais butiner dans de grands champs de cosmos. Quand
j’aurais fini de manger, j’étendrais mes grandes ailes au Soleil. Elles seraient magnifiques.
Tous les papillons du monde me les envieraient. Toutes les chenilles rêveraient de devenir
belles comme moi. Mais ma beauté attiserait la curiosité des chercheurs qui essaieraient de
m’attraper. Alors j’irais me réfugier chez mon fleuriste préféré. Je rentrerais dans sa boutique,
ferais trois tours autour de lui pour qu’il me reconnaisse, puis je m’installerais sur son épaule.
Et là seulement je saurais que plus rien ne peut m’arriver. Peut-être même que je t’offrirais un
baiser, et tu te transformerais en papillon toi aussi. En un magnifique papillon, mais un peu
moins beau que moi.
Elle marqua un court silence puis lui demanda :
- Et toi, si tu devais choisir, tu préfèrerais être père ou te transformer en papillon ?
Alors qu’il allait lui répondre, elle lui murmura de ne rien en faire, se blottit contre lui,
lui dit qu’elle était fatiguée et qu’elle l’aimait plus que tout.

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Comme la veille, Héloïse avait voulu rester chez eux. Avant de quitter sa boutique,
Pierre fit un immense bouquet de cosmos. Elle ne s’en lassait pas et cela faisait un moment
qu’il n’en avait pas réuni autant. L’effet était immédiat. Toutes ces couleurs et senteurs
transportaient en un instant dans les champs. Il ouvrit la porte avec énergie et plein de joie.
Comme il ne trouva pas Héloïse dans la pièce principale, il l’appela. Sans réponse. Il fit un
rapide tour de la maison. Sans succès. Sans doute était elle sortie. Il se servit un verre d’eau et
s’assit à table. En son centre, cachetée de la fleur qu’il lui avait ramenée la veille, se trouvait
une enveloppe, toute blanche. La main tremblante, il s’en saisit et l’ouvrit.

« Mon amour,
Comme je t’aime. Comme je me déteste. Comme ce quai de gare aura changé ma vie. Comme
j’ai remercié le ciel pour mon retard ce jour-là et chaque jour depuis.
Il n’est aucune douleur plus horrible que celle qui tue mais laisse vivre. Il n’est pas de
supplice plus grand que de laisser l’être aimé au nom même de l’amour. Il n’est rien de plus
odieux que de soutenir sa propre main pour garder le fil de ces lignes assassines. Et une partie
de moi déjà s’en est allée sous les coups de cette démoniaque trinité.
Je sais que tu croiras d’abord mourir. Je sais que tu ne comprendras pas. Qu’il m’est
insoutenable de devenir ton bourreau, d’avoir touché ton cœur, de l’avoir conquis et de
désormais l’arracher à ta poitrine pour le déchirer à mains nues. Tes jours vont devenir des
nuits et aucune éclaircie ne viendra troubler ton cauchemar.
Pourtant tu te réveilleras. Et le Soleil de l’aube te couvrira d’une chaleur nouvelle. Tu
renaitras.
Mon destin, aussi cruel puisse-t-il paraître, n’en demeure que le mien. Je ne puis le partager
avec ton sourire. Non, ceux là ne vont vraiment pas ensemble.
Je te demande pardon.
Qu’il fut difficile de trouver un contrepoids à ce que je te fais endurer. Si je m’étais trouvée à
ta place, je serais morte. Mais tu es bien plus fort que moi. Et ce contrepoids, le voilà. Ce sont
toutes les joies encore à vivre qui te tendent les bras. Toutes celles que je ne pourrais
t’apporter. Si tu m’aimes, et je sais combien cette hypothèse est inutile, accueille-les. Cours
vers ta destinée.
Surtout, ne t’inquiète pas pour moi. Tout l’amour que tu m’as donné suffira à me faire sourire
jusqu’à l’éternité. Cette éternité d’où je veillerai sur toi et où nous nous reverrons.

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Lorsque mon corps sera trop fatigué, lorsqu’il me restera juste assez de forces pour partir, je
me confondrai avec le vent et viendrai caresser ton visage. Je contemplerai ton bonheur et il
fera le mien.
Mon amour, merci. Toi seul es la raison de mon existence. J’étais, puis je suis devenue. Etre
ton amoureuse a fait de moi la plus chanceuse des femmes. Tu m’as donné la vie en me
laissant être à ta hauteur. Quel honneur me fit ton regard chaque fois qu’il s’arrêtait sur moi.
Tu m’as fait me sentir belle dans mes états les plus déplorables. Tu as fait disparaître
l’inquiétude des lendemains. Tu m’as traitée comme une reine alors même que tu es le roi.
Mon Dieu, que je t’aime.
Mon amour, prends soin de toi. »

Une douleur atroce le prit dans la poitrine. Il se leva maladroitement, renversa la


chaise sur laquelle il était assis et s’effondra sur le sol. Ce fut le début de la nuit. Mais cette
obscurité là avait l’immense avantage de l’inconscience. Il ne ressentait rien. Lorsqu’il rouvrit
les yeux et que les traits des visages autour de lui redevinrent nets, il paniqua. La force
physique lui manquait pour pouvoir s’enfuir, mais clairement son esprit était ailleurs. Ses
yeux coururent d’un visiteur à l’autre, empressés. Il la cherchait. Il la voulait si fort. Aucun de
ses parents ne put le tranquilliser. Pourtant son cœur en avait grand besoin, fragilisé qu’il
était. Mais le repos n’avait de sens au milieu de la détresse. Ce furent les mots d’Héloïse seuls
qui parvinrent à ses oreilles et non les tentatives d’apaisement des infirmiers ayant accouru.
Pierre s’agitait et manqua de tomber de son lit. Ses gémissements fragiles ne trouvaient leur
traduction que dans le torrent de larmes qu’il murmurait. S’il en avait eu la force, ils auraient
été des hurlements envahissant les couloirs de l’hôpital, se frayant un chemin jusqu’au bout
du monde et rappelant à lui la seule à pouvoir le soigner.
Comme il ne se calmait pas, le personnel soignant l’attacha, pour sa propre sécurité.
Usé, vidé, il se résigna. Toujours les larmes s’écoulaient de son regard plongé dans le lointain.
Aussi ailleurs qu’il était malheureux, Pierre ne dit pas un mot. Même le chagrin de son
entourage, d’ordinaire si pudique, ne l’atteignait pas. Il n’en voyait rien. Il n’était pas là. Sa
mère s’assit à son chevet et caressa ses cheveux. Sans doute se sentait-elle utile en ce geste
mais lui ne ressentait plus rien. Un médecin vint le voir, lui posa quelques questions mais
n’eut pour seule réponse que le silence chaotique d’un homme dévasté. Il n’eut pas plus de
retours le lendemain, ni le surlendemain, ni le jour suivant, celui de la sortie de Pierre.
Il fallut à son père et son frère bien de la force pour manipuler cet être inerte. Pierre
était une marionnette inanimée, se laissant balloter. Il fut installé dans la voiture et ramené

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chez ses parents, à plusieurs centaines de kilomètres. Bien sûr ils avaient deviné. D’abord, ils
avaient cru à un simple accident. Mais l’absence d’Héloïse était anormale. Alors ils avaient
craint qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Ils l’avaient appelée, en vain, et les pompiers,
prévenus par un voisin alerté par le bruit sourd du corps claquant de tout son poids le sol,
n’avaient trouvé personne d’autre dans la maison. C’est en appelant ses parents qu’ils avaient
appris qu’elle était partie, eux-mêmes ne sachant pas où. Ils rappelèrent d’ailleurs souvent le
père de Pierre pour prendre des nouvelles de son fils. Il était en vie. Du moins respirait-il.
Mais il paraissait inconsolable. Et son amour pour Héloïse restait tellement intact que
quiconque commençait à lui en dire du mal recevait en échange un regard noir qui le
décourageait de continuer. Eux n’espéraient rien d’autre que de ranimer Pierre, cherchant à
transformer sa peine en colère, sa langueur en révolte.
Ce n’est qu’une semaine plus tard qu’il sortit de son mutisme. Alors qu’il s’était isolé
au fond du jardin et que son frère, Adrien, était venu le rejoindre, le regard toujours aussi
vague, il se confia.
- Comment est-ce que je vais faire ?
- J’en sais rien. Il va te falloir du temps. Mais tu vas y arriver.
- Je n’arrive même pas à lui en vouloir. Je comprends tout de ses raisons. Pourtant elle se
trompe. Je ne suis pas idiot, j’ai bien compris ce qui m’attendait à ses côtés. J’avais
parfaitement conscience de ce à quoi je renonçais. Mais jamais, ô grand jamais, je n’ai douté.
J’y étais largement gagnant. Parce qu’elle est à la base de tout. Tous ces bonheurs dont elle
m’aurait privé, je ne les aurais de toutes façons jamais connus sans elle. Je lui ai répété un
milliard de fois mais cette foutue maladie a étouffé ma voix.
Son frère hésita.
- Peut-être… Peut-être qu’elle va se rappeler tout ça et revenir.
Pierre tourna la tête et le regarda d’un air navré par la naïveté de cette idée.
- Non, elle ne reviendra pas. Mais moi j’irai la chercher.

La force d’y croire lui redonna de l’énergie. Il commença par essayer de l’appeler
mais, soit son portable était éteint, soit elle en avait changé. Quant à ses parents, ils
maintenaient ne rien savoir du lieu de sa retraite. Mais Pierre n’en croyait pas un mot. Il
n’attendit pas un jour pour répondre à l’inquiétude des siens. En revanche il ne put négocier
d’emmener Adrien. La peur d’un nouvel arrêt cardiaque était trop grande. Ainsi tous deux
prirent la voiture.

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Durant tout le trajet, Pierre trépignait d’impatience. Il était de plus en plus nerveux et
voulait que son frère roule plus vite et ne s’arrête plus. Si bien que lorsqu’il sortit pour se
soulager, Pierre s’assit à sa place.
- Tu déconnes là ! T’es pas en état de conduire !
- Mais si t’inquiète pas. Allez monte ou je pars sans toi.
Pierre dépassait largement les limites de vitesse. Son frère le sommait de ralentir mais
la trêve ne durait qu’un instant. Aussitôt son pied, téléguidé par son excitation, retrouvait le
plancher.
Trois heures plus tard, durant lesquelles Pierre ne s’était pas arrêté une fois, ils
arrivèrent devant le portail des parents d’Héloïse.
- Pierre, reste calme s’il te plait. Pour toi, pour ton cœur, pour nous et pour eux. Peut-être
qu’ils ne savent vraiment pas où est Héloïse. D’accord ?
Mais il avait déjà quitté la voiture et claqué la porte. Adrien sortit à son tour mais resta
à distance. Cela ne le concernait pas mais il voulait garder un œil sur son frère au cas où il ne
parviendrait plus à se tenir. Il continuait de demander à Pierre de garder son calme, tandis que
celui-ci harcelait la sonnette. Alors le père d’Héloïse apparut et, lorsqu’il reconnut Pierre,
l’invita aussitôt à entrer.
- Pierre ! Comme je suis heureux de voir que tu t’es remis. Mais je crains que tu n’aies fait
tout ce chemin pour rien.
- Où est-elle ? Je vous en supplie, dîtes-moi où elle est.
- Elle n’est pas ici, Pierre.
- Alors où ? Où ! Je veux juste la ramener à la maison…
- Je n’en sais rien. Elle refuse de nous le dire. Probablement se doutait-elle que tu la
chercherais et peut-être qu’elle craignait qu’on t’aide à la trouver. Mais je t’en prie, entre, s’il
te plait.
Pierre le suivit à l’intérieur, l’air décidé. Il ignora la présence de la mère d’Héloïse et
scandait son nom. Puis il emprunta les escaliers.
- Pierre arrête, elle n’est pas là je te dis !
Sa femme le pria de le laisser faire. Et quelques secondes plus tard, il redescendit. La
voix affaiblie et chargée de chagrin, il continuait à l’appeler. Le père d’Héloïse s’était assis
dans le canapé d’où sa femme s’était levée. Elle attendit Pierre au pied de l’escalier et le prit
dans ses bras.
- Je te jure que nous ne savons pas où elle est. Allez assieds-toi un instant.
Pierre s’exécuta.

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- Je vous demande pardon. Je suis désolé. Mais qu’est-ce que je suis censé faire ? Attendre ?
Attendre sans me battre, sans lui faire retrouver la raison ? Qu’est-ce que je vais devenir moi,
sans elle ? Et elle alors ? Qui prendra soin d’elle ? Elle nous tue tous les deux. Ça fait
tellement mal. Mourir d’accord, mais pas comme ça. Pas sans elle. C’est de la torture.
- Je ne sais pas quoi te dire. Je ne suis pas capable d’imaginer ta peine alors que la notre déjà
paraît insurmontable. Mais tu verras que le temps adoucira la douleur.
- Le temps, le temps, toujours le temps. Tout le monde me répète la même chose. Mais il n’y
changera rien votre temps. Il n’est pas mon allié, il est mon meurtrier. Je ne veux pas d’une
seule de vos secondes pas plus que de vos années d’espérance. Je veux rétablir les choses, être
là pour elle et l’aimer. L’adorer dans l’épreuve plutôt que l’exécrer dans l’enfer. Je me fous
du temps ! Je ne l’ai pas, le temps. Pas plus qu’elle. Pas plus que ses jambes avant que de
fléchir, que ses bras avant que de pendre ou sa tête avant de tomber. Mais si j’étais là je
pourrais la porter, je pourrais la servir et la regarder. Elle n’aurait besoin de rien et je ne la
laisserais pas souffrir.
- Mais c’est toi qui souffriras. C’est de ça dont elle veut te protéger.
- Foutaises ! Et là, je ne souffre pas ? Je n’ai jamais autant souffert. Et ne me parlez pas
d’avenir. Il n’en est pas d’existant dans ces conditions. Y penser me fait vomir. À quoi bon
survivre sans espoir. Toute cette souffrance ne cessera de croitre tant que je ne serai pas avec
elle.
- Pierre, ma fille va mourir, n’est-ce pas ?
- Quand bien même ? Est-elle morte déjà ? Me demande-t-on d’enterrer une vivante ? Est-ce
un deuil possible ?
- Qu’est-ce que tu feras quand cela arrivera ?
- Je voyagerai à travers le monde, à la recherche des plus belles fleurs et des plus beaux
papillons. Je voyagerai le cœur léger de la savoir au plus bel endroit imaginable. Et je me
réjouirai de l’y rejoindre un jour.
- C’est beau ce que tu dis. Mais tu ne te rends pas compte. Tu es si jeune et déjà tu te
condamnes à l’errance. Tu deviendras fou, Pierre.
- Et alors ? La folie n’est pas le comble du malheur. Peut-être même serais-je assez fou pour
l’avoir auprès de moi à chaque instant. Alors la folie serait la chose la plus douce de l’univers.
- Tu ne comprends pas Pierre.
- Je comprends très bien. Mais je ne suis pas d’accord.

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- En te faisant ses adieux, Héloïse te donne de l’avance. Qu’elle te quitte de cette manière ou
par sa mort inéluctable, la peine sera la même et il te faudra réagir. Plus elle te l’inflige tôt,
plus tu pourras profiter de ta reconstruction. Elle veut qu’il ne soit pas trop tard pour toi.
- Pas trop tard ? C’est trop tard depuis toujours. J’ai rêvé d’elle trop tard. Ce rêve s’est réalisé
trop tard. Et depuis ce jour il est déjà trop tard pour espérer m’en extirper.
Alors le père interrompit cette conversation.
- Il est inutile de parler. Tout est beaucoup trop récent. Mais Pierre, ne fous pas ta vie en l’air.
Reste dîner avec nous. Fais venir ton frère et dormez ici cette nuit.
- Merci mais je préfère rentrer. Lorsque vous verrez Héloïse, dîtes-lui que je l’aime. Et que je
l’attends.
Il retourna à la voiture où son frère avait repris possession de la place de conducteur.
Alors qu’il s’apprêtait à s’asseoir, il entendit la mère d’Héloïse lui demander :
- Pierre, tu ne nous as pas dit, comment va ton cœur ?
- Je n’en sais rien, il est parti.

Il s’installa et la voiture s’en alla. Pierre demanda à Adrien de le déposer chez lui, et
tout le voyage se fit en silence.
Avant de pousser la porte, il prit une grande inspiration. Puisqu’Héloïse n’était pas
chez ses parents, peut-être était elle rentrée. Non pas qu’il crut réellement à cette possibilité
mais chaque moment d’espoir était une échappatoire à ses tourments. Le prix de la
désillusion, pourtant affligeant, valait bien le délice de cette pensée. Ainsi chaque porte,
chaque coin de rue, chaque levé de rideau deviendrait une source de rêve.
Derrière cette porte, rien. Il retrouva la maison dans l’état de son départ. Le bouquet de
cosmos fanait dans sa solitude, à terre, s’offrant volontiers aux piétinements de l’existence.
Du coin de l’œil il aperçut la lettre encore dépliée. Incapable, il demanda à son frère de la
remettre dans l’enveloppe et de la garder avec lui. Elle serait soit un mauvais souvenir, soit
coupable de crime. Dans tous les cas oiseau de mauvais augure. Seule l’odeur des lieux ne lui
rappelait rien. Il n’avait encore jamais connu le parfum des murs transpirants les scènes
auparavant vécues ici. C’était une rencontre qu’il n’oublierait pas tant elle deviendrait sa
compagne la plus fidèle.
Pierre indiqua la chambre à son frère en lui disant de s’y installer. Il dormirait lui sur
le canapé. Et il alla prendre sa douche. Adrien avait soigneusement replié la lettre et la plaça
dans sa poche. Il ramassa les fleurs et les jeta dans la poubelle. Comme s’il avait entendu les
pensées de son frère, il ouvrit la fenêtre. Puis le frigidaire. Et il se mit à cuisiner. Il ne pouvait

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rien montrer mais lui aussi était frappé par le chagrin. D’abord, il avait cru voir son frère
mourir à l’hôpital, puis il devait constater sa descente aux enfers sans pouvoir rien y faire.
Pierre était son grand frère. Il avait six ans de plus que lui. Un écart d’âge qui l’avait toujours
tenu à une distance suffisante pour qu’il ne cesse jamais d’être son héros. Inspiré par la vision
du monde et la joie qui irradiait de son frère, il avait revêtu les mêmes lunettes et savait
comme cela lui rendait la vie plus facile. Le voir ainsi était tellement inhabituel qu’il était
dépourvu de réaction. Comment rendait-on son âme à un fantôme ?

Dès le lendemain, Pierre voulut rouvrir sa boutique. Adrien ne l’en dissuada pas. Il
pensait même que cela était une bonne idée. Et les deux frères se retrouvèrent à réceptionner
et préparer les fleurs ensemble. Guère de monde ne se présenta. En fin de matinée, le premier
client apparut. C’était un habitué.
- Bonjour Pierre !
Et il comprit seulement comme il allait être difficile de faire semblant. Le sourire étant
trop dur à étirer et l’enthousiasme trop profondément enfoui, il répondit du mieux qu’il put.
- Bonjour Monsieur Bardier. Comment allez-vous ?
- Comme un jour d’anniversaire de mariage ! Prêt à me faire engueuler parce que je n’ai pas
assez bien fait les choses ! Pourtant quarante deux ans que ça a l’air de lui plaire quand
même !
- Oh félicitations à vous deux. C’est une belle prouesse.
Mais des félicitations n’allaient pas avec un ton aussi monotone. Il poursuivit sans
plus d’effort.
- Alors vous aimeriez lui offrir des fleurs ?
- Voilà ! Mais… Si cela est possible…
Il jeta un coup d’œil autour de lui, comme pour vérifier quelque chose.
- Oui ?
- Emballées par vos soins. La dernière fois c’était votre femme et le bouquet s’était
complètement défait.
La dernière fois, il s’en souvenait parfaitement. C’était quand Héloïse en avait eu
assez de fuir Pierre. Quand ils avaient froissé leurs draps de larmes et d’amour et avaient
scellé leur réconciliation à la boutique.
Pierre se réfugia dans l’atelier et demanda à son frère de s’occuper du client. Adrien ne
connaissait rien aux fleurs mais il semblait avoir plus d’aisance en la matière qu’Héloïse. Et

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heureusement pour lui, l’acheteur était piètre connaisseur lui aussi. Alors il fit illusion et
sembla rendre Monsieur Bardier satisfait.
Dans l’arrière boutique, il retrouva son frère, assis et pleurant.
- Merci.

Trois jours passèrent de cette manière. Un Pierre spirituellement absent et un frère à la


rescousse. Il était entendu qu’Adrien reparte le lendemain. Son travail le rattrapait. Alors, le
soir venu, il voulut s’assurer des bonnes dispositions dans lesquelles il laissait Pierre livré à
lui-même.
- Ca va grand frère ?
- Ça ira mieux demain, lui mentit-il.
- Qu’est-ce que tu comptes faire ?
- Pour le savoir encore faudrait-il que j’arrive à penser. Tout n’est que néant dans ma tête.
Mais la marche automatique semble fonctionner, alors ne t’inquiète pas.
- Ça me manque.
- Qu’est-ce qui te manque ?
- Ton sourire.
- Moi aussi.

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Pierre arrivait tôt à la boutique et rentrait tard le soir. Il en avait modifié les horaires.
C’était autant de temps qu’il n’avait pas à passer avec lui-même. Sans le distraire, cela le
maintenait actif. Mécanique, il recevait les livraisons chaque matin, procédait au tri et à la
préparation des fleurs, assemblait quelques bouquets puis arrangeait la mise en scène en
devanture et disposait le reste dans la boutique. Ces gestes qu’il maitrisait si bien, il avait eu à
cœur de ne jamais les priver de passion afin de ne pas tomber dans une routine ennuyeuse.
Exactement ce dans quoi il était, à la différence qu’il ne percevait même pas l’ennui. La
nourriture n’avait plus de goût alors il ne mangeait presque rien. Même les fleurs n’avaient
plus d’odeur. Il était un cadavre qui vendait des cadavres. Et le fonctionnement de son
magasin ne tenait plus qu’à la solide réputation qu’il avait construite. Ainsi les clients
réguliers devinrent irréguliers, ne trouvant plus la chaleur habituelle qui émanait de Pierre et à
laquelle ils étaient autant attachés qu’à la marchandise. Mais les autres continuaient d’affluer,
guidés par les avis dithyrambiques qu’on trouvait un peu partout.
Il n’y avait qu’au moment de rentrer chez lui qu’un semblant de lumière, comme un
rayon de Lune, animait son regard. S’il devait la trouver là il lui faudrait immédiatement avoir
fière allure. La porte de sa prison se refermait et le reflet d’un peut-être dans ses yeux
s’évanouissait. Chaque soir il appelait les parents d’Héloïse, chaque fois il obtenait la même
réponse. Il tentait parfois sa chance auprès de Charlotte, sans plus de succès. Et chaque fin de
semaine, ses parents venaient lui rendre visite. Ils restaient jusqu’au dimanche, s’assurant
ainsi que leur fils était vivant et lui préparaient ses seuls vrais repas. Eux voulaient se réjouir
de le voir travailler et ne pas lâcher complètement prise mais, comme Adrien, ils ne
reconnaissaient pas leur fils. Depuis sa naissance il n’avait jamais montré la moindre faiblesse
dans sa gaieté, alors être spectateurs, qui plus est en tant que parents, d’une telle tristesse, et
se trouver désarmés constituait une véritable épreuve. Et ils n’en oubliaient pas non plus la
fragilité nouvelle de son cœur. Mais comme tout le monde, ils pensaient que le temps
arrangerait les choses. S’il était à la hauteur des sentiments éprouvés, cela durerait. Mais
optimistes eux aussi et pleins de confiance en la combativité de leur fils, ils espéraient une
remise de peine.
Alors quand, un samedi de grand soleil, Pierre leur annonça qu’il avait eu une idée, ils
furent ravis. Il existait encore en son sein une dynamique créative. Cette observation suffit à
les réjouir, qu’importe si le sourire de leur fils n’était pas encore revenu.
- Je me disais, puisque la boutique marche bien, que j’aimerais en profiter pour me rendre
utile. Vous l’avez vu, ces derniers temps ont été difficiles et très lentement je me hisse hors de
cet état de stupeur. Je crois que pour m’y aider, il me faut des objectifs, des sources de

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motivation. C’est pourquoi je voudrais dédier une semaine de recettes à la recherche contre la
maladie de Charcot. Je voudrais que l’impact soit le plus important possible, que l’on fasse
entendre l’existence de cette maladie moins rare que ce que l’on croit. Enfin bref j’aimerais
promouvoir son combat. Pour ça, si vous êtes d’accord, j’aurais besoin de votre aide. Pour
tout organiser bien sûr, et puis pour faire venir des journalistes et médias en tous genres. Je
me demandais si tu accepterais, papa, de passer quelques coups de fil ?
Le père de Pierre était un ancien journaliste de presse écrite, passionné par son métier
et fort d’un réseau solide.
- Bien sûr ! C’est une idée magnifique et ta mère et moi nous ferons tout ce que tu voudras.
J’appelle tout de suite quelques amis pour leur parler de ton projet.

L’idée de Pierre était ailleurs. Bien entendu la cause le touchait au plus haut point,
mais elle n’était qu’un moyen. Il espérait qu’une large diffusion atteindrait Héloïse. Ensuite, il
était évident qu’elle retrouverait toute sa raison. Afin d’être le plus impactant possible, il
jugea judicieux de proposer à sa famille de se joindre aux festivités. Elle ne pouvait cesser de
voir ses proches et il serait difficile pour elle de les savoir en lien avec lui alors qu’elle devait
chasser chaque jour l’envie de l’appeler. Bref, Pierre se voulait vicieux, calculateur,
qu’importe.
Il avait voulu que l’annonce ait lieu dès le lundi suivant mais s’il voulait faire les
choses correctement l’empressement était un rival. En effet, le weekend il était impossible de
joindre tous les protagonistes nécessaires au bon déroulement de la récolte de fonds. La
presse, la radio, la télé avaient besoin d’un minimum de recul pour s’organiser et dépêcher du
personnel. Quant aux fleurs, il en faudrait énormément. Bien davantage que les quantités qu’il
écoulait habituellement. Aussi son fournisseur devait être en mesure de s’adapter. Il fut donc
convenu de retarder d’une semaine le lancement. Et puisque la date était connue, il appela
aussitôt la famille d’Héloïse ainsi que tous ses amis. L’idée ravit à l’unanimité et son plan prit
forme.
Le vendredi, Adrien rejoignit le reste de sa famille chez son frère et lui sauta au cou.
- Qu’est-ce que je suis heureux de te voir comme ça !
Au compte-gouttes arriva l’entourage des deux familles qui venait autant soutenir la
cause que soutenir Pierre qui, bien que machiavélique en cette période, n’en demeurait pas
moins, quelque part, humain, et fut touché de voir tant de monde l’épauler. Son père avait fait
des merveilles et des reporters de grandes chaines étaient présents. Il allait passer au journal
de treize heures qui serait relayé de bien des manières, notamment à la radio. Bien sûr les

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ondes locales avaient fait le déplacement tout comme d’assez nombreux éditorialistes.
Suivirent naturellement quelques politiques et élus locaux venus profiter de la lumière pour
redorer leur blason et leur engagement associatif.
Les premiers entretiens avec les journalistes commencèrent et Pierre se présenta
d’excellente humeur. Au service de la cause il devait rayonner. Et ce changement radical, face
micros et caméras, n’échappa à personne qui connaissait son mal-être. Tous furent dupés par
ce sens du déguisement. Tel un prestidigitateur, sa misérable figure était entrée dans son
chapeau et il l’avait fait disparaître. Sourire jusqu’aux oreilles, dents blanches exhibées, rires
de circonstance. Tout sonnait vrai. Rien ne l’était. Il présenta le projet « Des fleurs contre
Charcot » dans ses grandes lignes.
- L’idée est de démocratiser la connaissance de la maladie de Charcot qui est une
dégénérescence neurologique. Le malade va progressivement perdre la transmission
d’informations entre le cerveau et les muscles qui ne sont donc plus sollicités, ne se
contractent plus et s’atrophient. Peu à peu le patient va perdre ses facultés de marche, de
parole, de déglutition et de respiration, jusqu'à sa mort. Mille nouveaux cas sont diagnostiqués
chaque année. C’est un nombre relativement faible et facilement balayé car l’espérance de vie
moyenne d’un patient est de deux à cinq ans. Ainsi il y a à peine plus de gens vivant avec
cette maladie, mille sept cents, que de nouveaux cas. Alors bien entendu, on peut se demander
pourquoi s’intéresser à une maladie qui a si peu de chance de nous toucher quand d’autres
sont monnaie courante. Je crois simplement qu’il ne faut pas apporter de hiérarchie. Nulle
comparaison n’est possible. Il ne s’agit pas aujourd’hui de taire les autres maux mais
seulement de mettre en avant celui-ci. C’est également une manière de dire à toutes les
personnes concernées, que ce soit les malades, les accompagnants, l’entourage, que nous nous
allions à leurs difficultés. Parce que la maladie de Charcot est terrible de par l’inexorabilité de
son issue. Il se peut que vous viviez avec un certain nombre de mois ou d’années pour les plus
chanceux sans que rien ne semble changer puis, quand elle décide de se mettre en action, on
ne peut rien faire d’autre que de constater l’évolution des symptômes. L’âge moyen de début
de maladie est de cinquante neuf ans. Ce qui n’est pas si vieux quand on sait que l’on meurt
en moyenne entre quatre vingt et quatre vingt cinq ans aujourd’hui dans notre pays. S’il existe
sept essais cliniques en cours, c’est bien loin d’être suffisant. Je suis quelqu’un d’optimiste et
intimement convaincu que la recherche peut faire des miracles. Seulement, pour ça, il faut de
l’argent. C’est l’autre objectif de cette opération. En récolter un maximum pour soutenir la
recherche et nourrir l’espoir de milliers de gens.
- Alors dites nous en plus sur cette récolte de dons ? Comment peut-on participer ?

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- C’est très simple, n’importe qui peut participer. La totalité des fleurs du magasin est
accessible, dans la limite de quinze par personne, et le prix est libre. Vous donnez absolument
ce que vous voulez. Vous choisissez vos fleurs, vous pouvez même faire vos propres
bouquets, puis vous passez en caisse. Rien de plus normal. Sauf que l’intégralité des recettes
sera reversée à la recherche. Et ce pendant une semaine. Il en est de même pour toutes les
boissons et collations disponibles sur place. Pour les gens qui souhaitent simplement donner,
une grande boite est prévue à cet effet, à l’extérieur du magasin. Pour celles et ceux qui ne
seraient pas sur place et voudraient se renseigner sur cette maladie, je vous invite à vous
rendre sur la page internet dédiée depuis laquelle vous pourrez également faire un don. Et
enfin nous organisons une grande tombola, seul tarif imposé de la semaine, cinq euros le
ticket, dont le gagnant sera dévoilé vendredi après-midi.
D’abord silencieux, comme s’il attendait une suite qui ne venait pas, le journaliste prit
les devants.
- Et que gagnera-t-il ?
- C’est une surprise ! Non, il sera au moins récompensé par une année de fleurs offertes.
Chaque grande occasion de sa vie, pendant douze mois, sera accompagnée de beaux
ornements floraux. Mais nous nous gardons le droit d’y ajouter un prix supplémentaire en
fonction du succès de la manifestation.
- Dernière question. On sait que souvent les gens s’intéressent à des causes parce qu’ils en
sont victimes, directement ou via leur entourage, est-ce votre cas ou cela vous vient-il
d’ailleurs ?
Pierre pensa combien il aurait aimé répondre que cela lui venait d’ailleurs, qu’il en
avait entendu parler et qu’il avait été touché. Ou qu’il avait voulu que son existence ait une
utilité et avait choisi celle-ci. Ou encore que oui, il était victime de la maladie de Charcot.
Directement victime, via personne d’autre. Lui, pas elle. Il laissa le naturel recouvrir son
visage d’un épais voile puisqu’à cet instant attiser la pitié était le geste juste.
- Je ne déroge pas à la règle mais ne suis qu’une victime collatérale. La femme de ma vie s’en
est allée aux bras de ce rival plus fort que moi.

L’opération attira un monde fou. Il ne fallut que quelques heures pour que la réserve
de fleurs soit vidée. Les journalistes interrogeaient les passants, les parents, les commerçants
voisins. Le maire de la ville paradait. Il se fit filmer un bouquet à la main, serrant la main à
Pierre et photographier la main au-dessus du tronc à dons. Il déclara être fier d’être à la tête
d’une agglomération aux initiatives de ce genre. Une récupération politique qui en agaçait

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plus d’un mais faisait la part belle à l’objectif de l’organisateur : être vu. Même derrière la
tombola l’idée était claire. Si Héloïse participait, il en verrait le nom et la ferait évidemment
gagner. Bien loin de lui les soucis d’honnêteté. Il était à l’initiative du mouvement, il pouvait
bien s’octroyer ce droit. Alors chaque fin de journée il passait en revue chaque achat de billet,
assis près du téléphone, aux aguets de la moindre sonnerie. Mais rien. Ni le premier soir, ni
aucun autre.
Pourtant nul doute qu’Héloïse avait eu vent des événements. Si la machine médiatique
l’avait manquée, ses parents ou ses amis auraient rattrapé le coup. Sur l’autre plan, bien
superflu, c’était un immense succès. Une masse de gens chaque jour plus importante s’était
rendue à la boutique de Pierre. Il avait dû tripler le nombre de fleurs commandées et son
fournisseur, lui-même pris à la gorge par l’emballement populaire, n’eut d’autre choix, pour
son image, que d’offrir une partie des fleurs. Ainsi les bénéfices dépassèrent toutes les
attentes. Une voiture offerte par un concessionnaire de la ville fut ajoutée au lot gagnant de la
tombola. Une somme considérable fut récoltée et la transmission du chèque des mains de
Pierre à celles du directeur de la recherche fut immortalisée et fit la une du quotidien local,
avec pour légende : « Le fleuriste qui fait pousser l’argent ».

Le piège tendu par Pierre se refermait sur un vide béant. Aussitôt qu’il put il cessa de
jouer la comédie. Il redevint livide et infréquentable. Un défilé d’indésirables se présenta à lui
pour le saluer avant de repartir. Il ne s’adressa réellement qu’à la sœur d’Héloïse.
- Comment va-t-elle ?
- Je n’ai quasiment aucune nouvelle. Un message de temps en temps pour me dire qu’elle va
bien.
- D’accord.
Il savait bien qu’elle mentait. Il savait bien que tous lui mentaient d’ailleurs. Où
étaient ses parents ? Héloïse n’avait pas coupé les ponts avec eux. Au début peut-être, pour les
protéger du harcèlement de Pierre, mais plus maintenant. Cela faisait deux mois qu’elle était
partie et ils avaient forcément revu leur fille, sœur et amie pour qui la ligne d’horizon était
une ligne d’arrivée. Cette idée lui était odieuse. Il était horriblement jaloux de ces moments
qu’il n’avait pas le droit de passer avec elle.

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À sa solitude répondait, loin de là, celle d’Héloïse. Depuis son évasion en catimini,
elle aussi n’avait eu de cesse de se morfondre. Il était souvent difficile de se rappeler pourquoi
elle avait fui sa liberté pour se réfugier en cellule. Pire, la réalité physique de sa déchéance
n’était plus un argument évident. Ses raideurs volatilisées, elle n’avait plus rien derrière quoi
se cacher. Si ce n’est ce fameux lendemain. Celui auquel elle devrait faire face tandis que
Pierre embrasserait sa femme et ses enfants.
Héloïse avait trouvé refuge dans une location à l’autre bout de la France. La moindre
de ses décisions allait à l’encontre de ses envies. La paire qu’elle et lui formaient était si
inséparable qu’il fallait bien des centaines de kilomètres pour repousser l’attirance. Et même
là, elle n’était pas sûre d’être à l’abri. Il eut fallu prendre l’avion et s’envoler au bout du
monde mais c’était condamner ceux qui lui restaient et la maintenaient hors de l’eau. Aussi
savait-elle que tout au fond, elle était incapable de réduire à néant la possibilité qu’il la
retrouve. Tout en ayant le sentiment de faire ce qu’elle devait, elle laissait volontairement
cette brèche la nourrir. C’était sa porte, son coin de rue, son levé de rideau. Sa source de rêve.
Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait révélé à sa famille l’endroit de sa détention.
C’était au cours du plan de Pierre pour l’atteindre. Ce plan terrassé avait été à un rien de le
réparer. S’il l’avait su. Parce qu’elle n’avait ni la force ni l’envie de ne pas l’épier, parce
qu’elle avait besoin d’être certaine qu’aussi fatigué soit-il, chaque jour il se réveille, elle
demandait en permanence de ses nouvelles. Bien avant le bal médiatique elle avait donc eu
vent de son initiative. Elle y avait cru jusqu’à le voir à la télé. Elle seule avait su qu’aucune de
ses intonations n’était sincère. Ce rire n’était pas le sien. Ce sourire encore moins. Mais
surtout elle avait vu les abysses au fond de ses yeux. C’avait été un coup de poignard. S’il
était parvenu à se contenir devant cette foule, c’était parce qu’elle avait endossé sa lourde
charge. Même séparés, ils s’aidaient. Alors quand il évoqua, le regard profondément ancré
dans la caméra, sa défaite à lui face à sa maladie à elle, c’en fut trop. L’envie la submergea de
débarquer au milieu de ce spectacle et d’y apporter une fin heureuse. Pour y résister elle eut
besoin de soutien. Rapidement. Elle appela sa mère. Quelques heures plus tard elle était là,
avec son père. Ainsi ne furent-ils pas présents à la séance d’au revoir chez Pierre. Il avait
deviné son besoin d’eux auquel il ne voulut pas faire obstacle. Lui aussi, à sa manière, l’aidait
encore.
D’abord, elle était partie. Elle avait pris un taxi, craignant que le symbole du train
l’empêche d’aller au bout de sa démarche. Elle s’était assise derrière le chauffeur, là où il
verrait le moins son état. Puis le paysage avait défilé, emportant avec lui autant de souvenirs

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encore trop chauds pour les regarder. Arrivée à destination, elle avait défait sa petite valise,
rangé ses vêtements et les photos de lui et d’eux dont sa mélancolie aurait besoin.
Puis elle avait appelé ses parents, son frère, sa sœur, ses amis et tous ceux qui devaient
savoir. Finalement ils l’apprirent avant même le principal intéressé. Elle leur annonça qu’elle
était partie, évoqua rapidement ses raisons et les rassura, ce n’était pas eux qu’elle
abandonnait. Non, eux auraient le privilège de la voir dépérir. Seulement elle insista sur le
courage qu’il leur faudrait afin de résister aux assauts de Pierre. Ainsi refusa-t-elle de leur dire
où elle se trouvait, attendant que la tornade s’éloigne et qu’ils rallient sa cause. Car elle se
doutait que tous ne pouvaient pas y adhérer immédiatement. Son frère et ses parents ne la
comprirent d’ailleurs pas et tentèrent de la raisonner, parfois durement, soulignant l’égoïsme
de son attitude, son non droit à penser pour un autre et comme Pierre allait se trouver assailli
par les flammes. Sa seule réponse fut de le savoir. Elle n’essaya pas de se justifier tant il était
recevable de ne pas comprendre. De ne jamais comprendre peut-être. Mais elle leur fit
promettre, à tous, de ne pas la trahir. Ils promirent.
Désormais, pareille à une adolescente après son premier grand chagrin d’amour,
Héloïse était inconsolable dans les bras de ses parents. Et son père demanda :
- Comment va-t-on faire maintenant ?
- Comment va-t-on faire quoi ? demanda sa femme alors qu’Héloïse restait hermétique à leurs
paroles.
- Pour Pierre enfin ! Tu imagines ? Il va continuer de nous appeler, de venir nous voir et
demander encore et encore où est Héloïse, comment elle va, ce qu’elle fait… Et il faudra
qu’on le regarde dans les yeux, qu’on essuie ses larmes en lui mentant. Mais c’est horrible. Je
ne sais pas si j’y arriverai. Tu y arriveras toi ?
- Alors ne lui mentez pas, intervint Héloïse qui à chaque évocation du prénom de Pierre
sursautait. Dîtes-lui que vous ne pouvez rien dire, que je vous en ai donné l’ordre.
- Ce sera trop difficile de le voir. Ce qu’il faudrait c’est qu’il n’ait plus le cœur à venir. Ma
chérie nous ne devons plus lui répondre. Quand il nous appellera, nous raccrocherons. Quand
il viendra, nous ne lui ouvrirons plus la porte. À force il cessera de s’infliger ça.
- Mon Dieu ce que tu nous demandes Héloïse… J’espère que tu sais ce que tu fais.
C’était une gifle de plus dans le visage lacéré de Pierre. Il était victime mais traité
comme un malpropre. Il se retrouvait soudain à l’autre bout de la Terre, la tête à l’envers,
sautant de toutes ses forces vers la chute mais toujours ramené dans le jardin de ses peines.
Héloïse allait chaque jour marcher sur la plage. Elle y contemplait ce qu’elle pensait
être la frontière entre le paradis et l’enfer. Au loin tout était paisible, calme. Mais à mesure

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qu’elle se rapprochait du rivage, comme si son anxiété montait, la mer s’agitait. Jusqu’à ce
que son silence se fracasse sur les récifs et la plage. Même le cri déchiré des mouettes avait
quelque chose de cauchemardesque. Et sur cette plage, elle se trouvait. Elle avançait alors
vers l’immense étendue, trempait ses pieds et, les yeux fermés, continuait sa transition
jusqu’avoir de l’eau jusqu’au cou. Elle les rouvrait et alors ne pouvait plus voir que le paradis.
L’enfer avait disparu.
Aussi elle courait sur la plage à la recherche du vent sur son visage. C’était un moyen
de profiter de ses jambes qui fonctionnaient encore. Tant qu’elle pouvait courir, tout, de ce
côté, allait bien. Sa survie désormais consistait à se focaliser sur sa santé. Sur son travail
aussi. Héloïse ouvrit un cabinet sous une autre identité. Ainsi ne dirait-il rien de sa présence
ici. Elle perdait le crédit qu’aurait apporté son nom mais s’en fichait. Tout ce temps qu’elle y
consacrait n’était pas tourné vers le fleuriste. Il était donc béni.

Pierre tendait à chasser tout visiteur de chez lui. Il tolérait son frère et ses parents,
parfois, mais ne voyait plus ses amis. Il continuait, dans l’ombre, de reverser l’intégralité de
ses recettes à la même recherche. L’argent mettrait du temps à lui manquer tant il n’en faisait
rien. Il mangeait peu et n’importe quoi. Il ne sortait pas, ne s’offrait rien. Seules ses factures
et ses impôts étaient à payer. Les premières baissèrent drastiquement. Il avait de la marge
pour les seconds. Ainsi poursuivait-il sa chute.
Les parents d’Héloïse ne lui répondaient plus. Il avait appelé tous les jours depuis qu’il
était rentré de convalescence. Il continuait à s’imposer ces longues sonneries interminables,
jusqu’au bip de fin. De temps en temps, ne prêtant guère attention au numéro, une voix
répondait. Pierre n’avait pas le temps de finir son premier mot que la conversation lui était
refusée. Il était retourné les voir, les rideaux avaient été tirés. Ce fut pareil avec le frère et la
sœur d’Héloïse. Alors il alla voir Charlotte. Elle seule acceptait encore de lui ouvrir sa porte.
Elle seule ne lui mentait pas. C’était son amie avant tout, il le comprenait. Il entrait et parlait
peu. Même Lucas et Zoé ne lui arrachaient plus un vrai sourire. Un soupçon, oui, qui aidait
seulement à se faire une idée de la beauté qu’avait pu connaître son visage. Charlotte était un
reste de lien entre Héloïse et lui. Le dernier. Comme il ne voulait pas le perdre, il s’interdisait
tout emportement qui pourtant lui caressait les lèvres. Il avait envie d’hurler cette injustice, il
la murmurait à peine. Il ne sonnait chez elle que pour entendre qu’elle allait bien. Jusqu’au
jour où il prit conscience que de l’autre côté, le message qu’adressait Charlotte à Héloïse à
son sujet ne pouvait être qu’accablant. Pour qu’elle n’eut plus à affronter ces nouvelles il
cessa de lui rendre visite. Il n’eut plus personne pour lui dire si Héloïse était encore vivante.

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Pierre commença à boire. L’ébriété le rendait sarcastique et le sarcasme parvenait à
animer les expressions de son visage. Aussi crut-il bon de commencer à boire dès le matin
afin d’être présentable pour sa clientèle. Une clientèle qui l’avait déjà largement abandonné.
Les avis et la réputation avaient suivi la courbe de son bonheur. Il ajoutait à ce désastre
l’odeur de l’alcool et les comportements inappropriés. La boutique se vida au rythme des
bouteilles. Comme il ne l’avait plus que pour lui, rien ne l’empêchait d’y boire encore un peu
plus. Pierre se saoulait à longueur de journées. Comme celle-ci où il fut tellement éméché
qu’il en perdit la raison. Tout sourire, il rentra chez lui sans avoir oublié de ramener à sa belle
ses plus jolies fleurs. Redécouvrant son absence, il se mit à hurler ces mois de murmures. Il
frappa chez les voisins, partout dans le quartier, pour demander où était passée Héloïse. On lui
envoya la police à qui il crut devoir signaler une disparation. Agressif, il fut amené au poste et
passa la nuit en cellule de dégrisement. Ses maux de tête n’entamèrent pas sa honte. C’était la
première fois qu’il avait affaire à la police. Il demanda pardon pour son comportement et
rentra chez lui. Il se jeta sur une bouteille et se rendormit.
Le sang imbibé nuit et jour, il alternait entre le goulot dans sa boutique désertée et le
verre chez lui. Comme le monde l’avait fait avec lui, il répétait leurs infamies. Il ne répondait
plus à sa famille. Quand ils venaient à lui, il laissait la porte close et, entre deux sommations
de s’en aller, ajoutait :
- Mais ne vous inquiétez pas hein, ça va passer ! C’est juste une question de temps !
Ses parents appelèrent ceux d’Héloïse puisque celle-ci avait changé de numéro. Il n’y
avait qu’elle pour le sauver. De la même manière qu’ils avaient effacé l’existence de Pierre,
ils en firent autant celle de ses parents. Et malgré des dizaines de messages, jamais aucune
réponse ne leur parvint.
Pierre ne sortait plus de son terrier que pour se ravitailler en alcool, à cause duquel il
se détruisait à grande vitesse. Grâce à lui il n’était plus un fantôme. Loin de là. Une alternance
perpétuelle de fourberies caustiques et de violence de plus en plus radicale. Pierre n’hésitait
pas, au moindre regard suspicieux, à en venir aux mains. Il multiplia les bagarres, blessant
même des femmes et repoussant des enfants. Il multiplia aussi les passages au commissariat et
commença à paraître au tribunal. Des juges il obtint d’abord toujours la clémence jusqu’à ce
que, au nom de sa propre sécurité et de celle d’autrui, il se retrouve contraint à se faire
soigner. C’est ainsi que, moins d’un an après son célibat forcé, Pierre alla en centre de
désintoxication. Il n’opposa aucune résistance à ce qu’il jugea être une occasion de se divertir.
Au départ très virulent à l’encontre du personnel, il fut rapidement maté. Sédatifs, liens, tout

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était fait pour le calmer. Au bout de deux semaines de sevrage, Pierre ne ressentait plus aucun
manque. Mais il continuait à être agressif. On pensait que l’envie d’alcool en était à l’origine.
Mais Pierre ne voulait pas sortir, il ne voulait plus être seul, livré à lui-même. Ici on le
regardait, on s’occupait de lui. Alors une nouvelle fois il fit semblant. Semblant de trembler,
d’être fou, il se ruait sur chaque produit contenant potentiellement de l’alcool, mais toujours
lorsqu’il était observé. Il découvrit les goûts infâmes du parfum, du désinfectant et bien
d’autres mixtures. Si bien qu’à chaque entretien on jugeait nécessaire de le garder. Il refusait
toute visite. Les visages familiers lui rappelaient les raisons de son naufrage et il ne supportait
pas de mêler les gens qu’il aimait à des pensées obscures. Il se contentait de les appeler pour
leur dire qu’il allait bien, qu’il allait mieux. Comme sa voix était redevenue celle qu’ils lui
connaissaient, ils le crurent. Et c’était vrai. Son visage commençait à réapparaitre à mesure
que la crasse de gnôle s’en allait. Il se rendait aux activités organisées par le centre : les
ateliers cuisine, poterie et les séances de sport. Puis, un jour, après deux mois sur place, il
accepta de participer à une séance de thérapie de groupe. C’est ainsi qu’il fit la connaissance
de Michel.
- Bonjour, je m’appelle Michel mais ici tout le monde m’appelle Pastis. Je me présente pour
les nouveaux parce qu’entre récidivistes on se connaît déjà ! Et puis vous Laurence… C’est à
se demander si on ne ferait pas mieux de se tutoyer ! Enfin vous l’aurez compris, j’ai de la
bouteille !
Les trois-quarts des pensionnaires rirent. Michel était un personnage charismatique. Il
avait capté l’attention dès lors qu’il était entré dans la salle. Lorsqu’il se mettait à parler,
l’auditoire devenait plus accroché encore et buvait ses paroles. Il détonnait et cela attisa la
curiosité de Pierre. Ici les gens étaient tous fous ou un peu comme lui, absents. Depuis qu’il
était arrivé c’était la première fois qu’il entendait quelqu’un parler normalement. Entre les
alcooliques qui braillaient, les absents qui ne disaient mot et les médecins qui les prenaient
pour des demeurés, il ne pouvait que remarquer le courant d’air frais qu’était Michel.
Laurence était la psychologue qui animait les réunions. C’était la quatrième fois que
Michel passait par ce centre. Et il en avait connu d’autres. La première fois il était venu de
son plein gré puis pour obtenir des remises de peine. Laurence lui demanda :
- Bonjour Michel. Puisque tu es ici à ton aise, est-ce que tu accepterais de dire aux autres
pourquoi tu es là ?
- Bien sûr ! Comme je vous disais, on m’appelle Pastis. Mais ça c’est plutôt récent. Avant on
m’appelait Michel aux bulles. Tout simplement parce que j’ai grandi dans une famille de la
haute bourgeoisie. Presque tous les jours je participais à des réceptions somptueuses. Dans ce

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milieu là, qui dit réception dit champagne ! Et comme quand on porte des toasts on boit du
champagne, je me suis mis à porter des toasts à tire-larigot et à quatorze ans je suis tombé
dedans. Oui Messieurs Dames, addict au champagne ! Mais pas du champagne dégueulasse
hein, je vous parle de bouteilles à trois chiffres. C’est pour ça que j’ai l’alcool heureux : j’ai
l’alcool riche !
- Si c’était pour dire n’importe quoi on s’en serait bien passés Michel. Ici on dit les choses
avec honnêteté dans le but de faire avancer tout le monde.
- Oh bah merde si on peut plus déconner…
- Quelqu’un d’autre souhaite-t-il se présenter ?

La séance reprit calmement, Michel régalant l’assemblée de ses interventions.


Plusieurs fois Laurence menaça de le renvoyer mais il apportait quelque chose au groupe,
même s’il n’était pas sérieux. En faisant rire il détendait les gens et les aidait à s’ouvrir. Pierre
ne souhaita pas raconter son histoire. Il était attiré par Michel et attendit la fin de la séance
pour aller le voir. Il l’interpela :
- Je ne comprends pas, pourquoi vous restez là ?
Michel se retourna vers lui.
- Pardon ? T’es qui toi d’abord ?
- Pierre. Je suis nouveau, pas récidiviste. Pas encore en tout cas. Je me serais bien contenté de
votre histoire de bulles mais puisque c’était des conneries, je me demandais ce que vous
faisiez encore là. Je veux dire, vous avez l’air sobre. Et puis vous êtes dynamique, sociable…
Enfin pas le profil type de celui qui reste ici quoi.
- Bon déjà tu vas me dire tu. C’est pas l’endroit pour faire des courbettes. Ensuite t’as tout dit.
Je suis sociable, je parle beaucoup et le pire c’est qu’on m’écoute. C’est bien ça le problème.
Ici ça va, je suis tranquille. Mais dehors ca finit toujours par me retomber dessus. Alors je
reste là tant qu’on me garde.
- Ça te retombe dessus ?
- T’es curieux toi. T’as de la chance, ici on a le droit d’être curieux. Mais fais gaffe, dans
d’autres types de centres c’est très mal vu. On va dire que quand t’es doué pour attirer
l’attention, tu plais à des gens qui ont besoin de tes qualités. Alors on te propose des plans
bien payés et moi je sais pas dire non à l’argent. Mais les plans qui se passent comme prévu,
c’est rare. Tout le monde pense que je suis alcoolique, que dalle. C’est pas d’alcool dont je ne
peux pas me passer, c’est d’argent ! Bon après l’argent faut bien en boire une partie. Tu joues
aux échecs ?

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- Un peu.
- Bah voilà tu vas finir par servir à quelque chose. Allez viens tu vas me divertir.
Pierre n’avait plus pratiqué depuis des années mais avait pris des cours et participé à
des compétitions. Il avait même gagné plusieurs tournois. Il lui fallut quelques coups pour se
remémorer les stratégies qu’il avait apprises mais une fois lancé, son adversaire ne faisait plus
le poids. Ils jouèrent quatre parties, il les remporta toutes. Michel devint furieux.
- « Un peu » ? Mais tu te fous de moi en plus ! Tu sais pas qui je suis moi, on m’appelle
Michel le Fou. Pas parce que je suis fou, enfin un peu, mais parce que je gagne toutes mes
parties avec un coup du fou. T’as eu de la chance. Tu sais pas jouer et j’ai pas su m’adapter.
J’ai du mal avec les nuls.
Pierre s’étonna lui même en sentant un rictus se dessiner. Michel qui était plus
gueulard que vraiment méchant, et qui aimait bien qu’on le traite normalement, poussa un
soupir et l’invita à boire un verre dans sa chambre. Il déplaça son armoire, fouilla à l’intérieur,
fit mine de faire des mouvements très calculés puis se releva, ouvrit la porte du petit
réfrigérateur qui se trouvait dans toutes les chambres, et en sortit une bouteille de limonade.
- Alors, toujours partant pour le verre ?
- T’es vraiment con Michel le con ! Toujours partant.
Son insolence fit sourire Michel.
- Tu m’as l’air intelligent, plutôt vif et pas moins sobre que moi. Alors laisse-moi te retourner
la question. Qu’est-ce que tu fous ici toi ?
- Tu veux vraiment savoir ? C’est sans doute pas aussi intéressant que toi.
- Si c’est trop chiant je te ferai signe. Allez parle.
Pierre ne remarqua qu’à ce moment-là combien il avait plus échangé en quelques
heures que depuis plus d’une année. Et voilà qu’on lui demandait de raconter sa vie et qu’il
s’apprêtait à le faire. Il ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour Héloïse. De cœur à cœur il
lui dit qu’elle avait peut-être eu raison, que finalement, avec le temps, sans se refermer
vraiment les plaies faisaient moins mal. Et avec toute la passion de son amour encore brulant,
il raconta à Michel comment il avait atterri ici. Ce dernier ne lui avait pas fait le moindre
signe. Il avait eu l’air attentif du début à la fin et quand il comprit que le récit était terminé, les
yeux écarquillés il dit :
- Putain mais quelle salope !
Cette réflexion mit fin à l’ère de privation que Pierre traversait. Il ne put retenir son
éclat de rire. Comme aurait explosé l’orage après des mois de sècheresse, son sang coulait un
peu mieux dans ses veines. Ce fut une véritable libération. Il n’était en aucun cas d’accord

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avec Michel, mais sa spontanéité le claquait de fraicheur. Il en avait besoin, lui qui était terré
dans l’ombre et à qui personne n’osait plus faire de blague, de peur d’être inapproprié. Il se
rendit compte que Michel le traitait comme n’importe qui. De là, les deux hommes se lièrent
d’amitié. Petit à petit, sous les brimades de son compagnon d’infortune, il retrouvait le sens de
la répartie. Et s’il ne passait pas une heure sans que son présent face écho à Héloïse, Michel
lui épargnait des minutes entières de cette régression. Pour cela il aurait voulu passer tout son
temps avec lui. Alors quand ce dernier lui annonça qu’il allait bientôt sortir, Pierre fit une
demande d’évaluation. Comme son comportement était irréprochable et qu’il ne présentait
plus le moindre signe de dépendance ni danger pour autrui, il put partir.
Il invita Michel à s’installer chez lui. Souhaitant se réinsérer, il lui proposa même de
l’aider à la boutique. Ce qu’il accepta. Le charme du camelot happait les passants. Il n’hésitait
pas à s’aventurer dans la rue pour convaincre les gens qu’ils avaient besoin de fleurs. Les
caisses, sans se remplir, s’ouvraient à nouveau. Pierre reversait la moitié à son collègue.
Aussi, soucieux du tort qu’il avait causé à sa famille, il les convia tous.
- Je savais que tu y arriverais, furent les premières paroles de son frère quand ils se virent.
Ses parents ressentirent trop de joie pour le lui dire, mais ils étaient immensément
soulagés. C’était l’impuissance avec laquelle il avait regardé Héloïse disparaître qu’il leur
avait fait subir. Et comme son amour trop grand pour le lui reprocher, c’était dans leur
situation exactement la même chose. Ils rencontrèrent Michel qui se fit intelligemment discret
et le quittèrent pour se réunir tous les quatre au restaurant. Cependant, en bons protecteurs, ils
ne purent s’empêcher de l’interroger sur sa nouvelle fréquentation.
- Quand même, le loger chez toi… Tu ne le connais pas si bien. Tu l’as quand même
rencontré dans un centre pour alcooliques.
- Moi aussi j’y étais dans ce centre, non ? Je ne suis pas quelqu’un de mauvais pour autant.
Alors tu vois, c’est pareil pour lui.
- Mais toi c’est arrivé une fois, c’était un accident après une épreuve extrêmement difficile.
Lui y est passé plusieurs fois. Ce n’est plus à cause de sa vie qu’il y retourne, c’est parce qu’il
est incurable. Il va recommencer à faire des bêtises et je ne veux pas que tu sois dans les
parages à ce moment-là.
Pierre s’attendait à cette réaction de leur part. Adrien prit son parti. Puisqu’il avait
participé à remettre son frère sur les rails il ne pouvait que l’estimer. Mais il nota dans les
propos de sa mère un point qui était vrai. Il n’avait aucune connaissance de la vie de Michel.
Depuis l’invention des soirées champagne, il ne lui avait pas reposé la question.

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Le sujet fut écarté et le reste de la soirée et du weekend plus légers. Finalement, ils se
résolurent à se réjouir de ce que leur enfant se redresse.
Mais ils avaient eu raison. Michel sortait beaucoup. Il aimait faire la fête et ramenait
souvent du monde chez Pierre. Des filles, en majorité, et de la cocaïne en même temps.
Autant dire que l’alcool cohabitait avec l’hémoglobine depuis sa sortie de cure. La vision de
ces gens dans un état déplorable ne tentait absolument pas Pierre d’y revenir. Et Michel
rétorquait avec une grande autorité et de la condescendance lorsque Pierre le prévenait de ses
abus et de ce qui l’attendait s’il continuait. Ce n’était pas un gamin qui allait lui apprendre la
vie.
Malgré tout, Pierre continua de le loger. C’était une compagnie qui, bien que pour de
mauvaises raisons, occupait une place conséquente dans son esprit. Il s’était convaincu
d’avoir un rôle à jouer auprès de la convalescence de Michel. Du moins s’en servait-il pour
rester ancré dans le présent. Il savait qu’il n’avait aucune chance de soigner cet homme mais
cela ne lui importait guère.
Tout bascula quand ce dernier commença à vouloir imposer sa griffe dans le
commerce de Pierre. Il se rendit compte que son local devenait une plaque tournante de trafic.
Des camions qui n’avaient rien à voir avec ses fournisseurs habituels débarquaient dans la
nuit, ce qui expliquait les innombrables expéditions nocturnes de Michel. Il avait fini par le
suivre après avoir vu sur son téléphone qui trainait un message rappelant un rendez-vous à
deux heures du matin. Devant le magasin était stationnée une camionnette habillée de
quelques bouquets de fleurs. Une couverture idéale pour les noctambules curieux. Abasourdi
il avait découvert que la cave attenant à son local et dont il ne s’était jamais servi était remplie
de ces livraisons illégales. Il ne put s’empêcher d’intervenir, seul au milieu d’une huitaine de
bras qui s’activaient pour terminer rapidement le travail.
- Qu’est-ce que tu fous Michel ? Il y a quoi là-dedans ?
Surpris dans un premier temps, Michel fut rassuré de voir ce visage.
- Oh punaise tu m’as fait peur ! J’ai cru que c’était les flics. T’en fais pas, viens voir, je vais te
montrer.
Devant tant de sérénité, Pierre fut désarçonné et suivit Michel qui avait donné pour
consignes aux autres de continuer. Les deux hommes arrivèrent dans la cave. Michel attrapa
une caisse, l’ouvrit, la débarrassa de l’épaisse couche d’emballage et en sortit une bouteille de
vin.
- Tu vois, pas de quoi s’affoler non plus. On va revendre ça des fortunes au marché noir et je
peux te dire qu’avec tout l’oseille qu’on va se faire, quand elle va vouloir revenir ta chérie, tu

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l’auras déjà oubliée depuis longtemps. Tu pourras avoir toutes les filles que tu veux. C’était
une surprise. Je ne voulais rien te dire, même pas t’impliquer, pour que tu sois tranquille.
J’aurais viré l’argent sur un compte et quand il aurait atteint le million je t’en aurais donné la
carte. Tu m’as aidé comme un frère, c’est la moindre des choses. Toi et moi c’est à vie
maintenant.
Circonspect, Pierre mit de côté l’idée répugnante selon laquelle il lui était possible
d’oublier Héloïse. Il imaginait trop souvent la scène de son retour pour savoir qu’aucun
scénario ne prévoyait qu’il la répudie. Dans chaque cas il l’accueillait et ses bras grands
ouverts, en se refermant sur elle, se refermaient sur les années marquées par le manque qui
disparaissaient aussitôt.
Il sortit une autre bouteille de la caisse, puis une autre. Il ouvrit une nouvelle caisse
qu’il examina de la même manière. Du vin, encore et toujours du vin. Il n’y connaissait rien
mais certains grands noms de domaines associés à des étiquettes anciennes l’aiguillaient sur
leur rareté et leur valeur. Il était perturbé. Il avait été tellement certain en observant la scène
qu’il découvrirait de la drogue ou des armes que ce type de trafic lui paraissait d’une gravité
relative. Michel, qui devina son hésitation, reprit :
- Si tu veux que j’arrête, je renvoie tout. Demain ou après demain matin la cave est libérée.
Mais moi je serai obligé de partir avec les caisses. C’est une opportunité unique. Ecoute-moi,
chaque bouteille que tu vois a déjà un acheteur. Le délai d’entreposage est on ne peut plus
court. Ici on vérifie l’état de la bouteille, on individualise les commandes et on réexpédie
aussitôt. Et ça, c’est mon boulot. Toi tu restes fleuriste, tu n’as connaissance de rien. Tout ce
qui se passe au sous-sol t’est étranger. En gros tu continues de vivre comme si de rien n’était
et tu touches l’oseille.
Pierre ne comprenait pas sa réflexion. Ces magouilles ne faisaient partie ni des valeurs
transmises par son éducation, ni de celles acquises par l’expérience. Elles représentaient le
contraire de ce qu’il défendait. Et pourtant, en lui vendant ce projet avec tout le bagout dont il
avait été doté à la naissance, Michel avait allumé une petite flamme au sein de Pierre. Son
éducation, ses valeurs étaient tout ce qui lu avait permis d’être heureux jusqu’alors. Mais
puisqu’elles ne suffisaient plus à l’animer, puisque son regard s’était éteint et avec lui la
perspective, puisque, au fond, cet être était mort, peut-être pouvait-il apprendre à s’épanouir
autrement. Et bien qu’illégal, il ne s’agissait là que de vin.
- Au moindre risque, à la moindre alerte, on arrête tout. C’est d’accord ?

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Michel, heureux de cette réponse qui lui facilitait les choses, lui qui n’aurait eu aucune
intention de délocaliser si facilement sa combine, attrapa les épaules de son complice et les
secoua.
- Un seul mot et je fais tout disparaître ! Mais crois-moi, ça n’arrivera pas. Prépare-toi à
accueillir une nouvelle vie Pierre !

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Les parents d’Héloïse avaient vendu leur maison et déménagé près de son nouveau
lieu de vie. Naturellement ils souhaitaient être là pour l’aider à affronter sa double peine. Elle
continuait de travailler, même si les clients ne se bousculaient pas. D’autant qu’elle n’était pas
particulièrement en recherche. Le souvenir de ses plaidoiries ponctuées de blocages
musculaires la hantait. Elle avait délaissé les affaires qui jadis la touchaient tant, ne s’estimant
plus capable de les défendre correctement. Parfois elle acceptait d’étudier des cas, en tant que
conseillère. Elle donnait son avis sur les axes d’approche à suivre, les failles, les vices de
procédure… Son investissement s’arrêtait à ce coup d’œil distant qui lui permettait, malgré
tout, de compenser un peu l’ennui dans lequel la plongeaient les fraudes fiscales, sa principale
source de revenus.
Une photo d’elle et Pierre trônait sur son bureau. C’était à la fois une source de
tristesse mais également une illumination durant les journées compliquées. Et un remède
presqu’infaillible aux avances des clients. Toujours aussi belle, Héloïse faisait l’objet de
nombreuses convoitises. Et les hommes qui entraient dans son cabinet rarement incarnaient la
loyauté. Même l’alliance qu’elle portait, reçue des mains de Pierre en gage de leur dessein
commun, ne les rebutait pas. Cela semblait être une motivation supplémentaire. Pire, quand
l’insistance était trop lourde et que l’homme face à elle ressemblait plus à un animal qu’à un
être humain, que plus aucun scrupule ne l’atteignait, elle sortait la carte de sa maladie.
- Je suis malade. J’ai la maladie de Charcot. Je vais mourir. Ça peut arriver n’importe quand.
Pendant qu’on couchera ensemble par exemple. Et si ça ne vous traumatise pas vous n’en
seriez pas moins d’abord soupçonné de meurtre, donc à découvert et fusillé par le regard
désapprobateur de votre chère épouse. Mieux ! Je pourrais avoir une crampe en plein ébat,
rester bloquée ou me mettre à parler comme une débile. Pas certaine que ça vous excite.
En général, arrivée à ce stade, le client finissait presque toujours par partir. Mais son
dégoût était tel quand cette image ne les réfrénait pas et que les pervers se révélaient qu’elle
se désolidarisait d’elle-même du dossier.
C’était seulement quand elle retournait la photo et frappait ses soupirants de l’amour
qui en émanait qu’elle parvenait systématiquement à leur faire retrouver raison.

En dehors du travail, il n’y avait guère beaucoup plus de raisons d’être heureuse. Tous
les liens qui subsistaient au départ entre elle et Pierre s’étaient distendus puis rompus. Il
n’appelait plus personne, ne rendait plus visite à Charlotte et lorsque cette dernière l’appelait,
il ne répondait pas. Elle était prise à son propre piège. Quant aux parents de Pierre, elle n’osait
pas leur demander de ses nouvelles. Elle avait d’ailleurs appris très tardivement, après une

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maladresse de son frère, l’arrêt cardiaque qui avait failli coûter la vie à Pierre. Toutes les
secondes des jours qui avaient suivi, la culpabilité l’avait regagnée. Sa souffrance, son
malheur ne la quittaient pas depuis sa décision. Mais elle répondait à la voix qui la disait
coupable par l’argument qu’elle avait toujours avancé, qui était à l’origine de son départ,
l’avenir. Elle, n’en avait pas.
Ne lui restait pour seul réconfort qu’une santé qui tardait à se dégrader. Sérieuse à cet
égard, et de toutes façons assaillie de rappels par ses proches, Héloïse obéissait strictement à
ses obligations médicales. Et lorsque le mal frappa de nouveau à sa porte, les neurologues ne
purent y opposer quelque autre explication que l’évolution naturelle de la maladie, contre
laquelle ils étaient désarmés. C’était le plus difficile à admettre pour Héloïse. S’il avait fallu
se battre, multiplier les efforts, affronter les effets indésirables de quelque thérapie que ce soit,
elle l’aurait fait. Ils l’auraient fait. Parce qu’un soupçon d’espoir aurait suffi à ne pas les
séparer. Mais l’attente insupportable des dommages personnels et collatéraux qui arriveraient
inexorablement ne pouvait se partager. C’était l’amour lui-même qui lui ordonnait de se
défaire de son partenaire, de le laisser à la dérive pour finalement s’échouer sur une terre où il
serait sauvé. Traumatisé, peut-être, mais vivant.
Tout allait donc mal pour Héloïse, qui courbait l’échine et affrontait courageusement
son chemin de croix.
Le premier tournant advint alors qu’elle trainait dans une librairie. Comme à son
habitude, elle arpentait les rayons sans idée précise de ses envies. Au gré des titres gravés sur
la tranche, elle attisait son intérêt. Tirant le livre à elle, perturbant l’équilibre de toute une
rangée, selon la couverture elle se laissait tenter, lisait la lodiciquarte pour affiner sa sélection,
enfin ouvrait l’œuvre au hasard de ses doigts et lisait un passage. C’était seulement après cette
étape qu’elle choisissait ou non de rentrer accompagnée d’une nouvelle histoire.
Ses yeux s’arrêtèrent sur un livre dont la reliure traduisait l’ancienneté. Il y était écrit
« Le fleuriste et la mort ». Un tel titre ne put la laisser indifférente. Souvent elle croyait au
hasard des découvertes, parfois elle reconnaissait l’inévitable rencontre. C’est ce qu’elle se dit
en se hissant sur la pointe de ses pieds pour atteindre le roman solidement installé. Le bout de
ses doigts fins s’efforçait à l’ôter de son écrin, mais il résistait. C’est alors que tout son corps
contracté, tel un arbre tendu de tout son être vers le ciel, tout à coup s’effondra. Le bruit suffit
à attirer sur elle tous les regards. On se précipita pour l’aider à se relever, pensant à une
mauvaise chute. Mais Héloïse tenait à peine debout alors même qu’on la soutenait. On crut
qu’elle s’était cassée quelque chose et aussitôt les pompiers furent appelés. De son côté,

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Héloïse, spectatrice de son sauvetage, ne pensait qu’au livre qui lui avait valu cette chute. Elle
implorait :
- Le livre, le livre, s’il vous plaît ! Il me faut ce livre.
Un homme chercha mais ne vit aucun ouvrage mis en évidence. Il lui demanda le titre.
- « Le fleuriste et la mort », dit-elle d’une voix rassurée, comme si son sauveur était lui plutôt
que ceux qui la tenaient debout.
Cette scène parut irréelle, comme greffée à l’intérieur d’une autre. Tout le monde
s’ameutait autour de la blessée, une véritable agitation s’était dispersée dans la librairie.
Chacun tentait d’apporter son aide. Mais au milieu de tout ce grabuge, comme si elle n’était
absolument pas concernée, Héloïse discutait avec cet homme qui avait enfin trouvé le livre et
le lui tendait.
- Très bon choix. Un livre qui n’a pas eu le succès qu’il aurait mérité.
- Vous l’avez lu ?
- Il y a bien longtemps, quand il ne dénotait pas encore du reste des reliures.
- C’est mon amoureux qui me l’envoie. Il est fleuriste. Et moi je suis la mort.
L’homme ne sembla pas étonné par cette réponse. Il acquiesça d’un regard tendre.
- Vous n’avez pas le plus mauvais rôle dans cette histoire. Mais je vous laisse la découvrir. Je
vous l’offre, vous le lirez à l’hôpital.
Il sonna ainsi la fin de la parenthèse. Elle eut juste le temps de le remercier par un
sourire et sa silhouette disparut derrière le cercle de personnes qui se resserrait sur elle. Elle
n’entendit qu’une phrase à la fois lointaine et parfaitement claire, dominant de charisme tous
les bruits alentours.
- Aussi longtemps que vous serez parmi nous, vous serez la vie.
Pierre aurait ressemblé à cet homme. Cette réflexion, ironiquement, ne lui parvint que
lorsqu’il ne fut plus visible. Littéralement, ce livre était une rencontre. Il fut dispensé de
toutes les épreuves de sélection habituelle. Et elle l’aimait déjà.
Sa main ne s’en défaisait pas alors que les pompiers la conduisaient à l’hôpital. Ils lui
demandèrent ce qui s’était passé et naturellement elle répondit :
- C’est Charcot qui me rend visite.
Le pompier avait ri, peut-être par politesse. Elle n’en fut pas moins déposée au service
des urgences ou elle expliqua plus scientifiquement son cas. On fit venir un neurologue qui lui
demanda d’avertir de cet incident le confrère qui la suivait. Enfin ses parents, avertis, vinrent
la chercher. Héloïse avait encore du mal à marcher et on lui prêta des béquilles.

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- Ça peut être temporaire, le temps que les muscles se détendent et retrouvent un
fonctionnement normal.
Ça ne serait pas temporaire. Héloïse le pressentait, de plus en plus intimement, les
jours passant et son besoin d’assistance non. Cette fois elle en était certaine, plus rien ne serait
comme avant. La maladie avait amorcé sa marche en avant. Elle pensa à toutes ses courses sur
la plage, comme elle était heureuse de les avoir faites. Elle pensa à Pierre, beaucoup plus. S’il
était là, tout serait plus facile. Il se chargerait de la faire se sentir inchangée. Et il lui
apporterait des fleurs. Toutes celles qui ornaient sa maison n’avaient pas l’odeur des mains de
celui qui les lui offrait chaque soir. Elle n’en avait pas le rayonnement non plus. Cette nuit-là,
il aurait été héroïque de ne pas pleurer. Elle ne fut que courageuse.

Quand elle eut rendez-vous avec son neurologue, elle voulut s’y rendre seule. Nul
besoin de confronter un proche à l’absence de nouvelles rassurantes. En entrant dans son
bureau, elle vit le regard du spécialiste se poser sur les deux cannes qui lui permettaient
d’avancer. Il la fit asseoir, elle lui expliqua, il lui demanda quand la chute s’était produite et,
après sa réponse, marqua une pause.
- Les chances que vous remarchiez normalement sont faibles. Le délai durant lequel vos
muscles auraient dû se rétablir est passé. Et aucune amélioration, d’après ce que vous me
dites, n’est survenue. Dans ces conditions il semble à peu près certain de pouvoir affirmer que
les béquilles vous suivront partout. Et espérons le plus longtemps possible. Vous savez
comment évolue la maladie de Charcot et il n’existe pas d’observation, à ce jour, de retour en
arrière. Néanmoins, vous ne présentez aucune autre raideur musculaire ni même de fatigue
particulière et vous n’avez pas perdu de poids. Il se peut alors tout à fait que seules vos
jambes soient impactées dans un premier temps, qui peut durer longuement.
C’était la stratégie habituelle de tous les médecins qu’elle avait côtoyés. Ils se
débarrassaient rapidement des mauvaises nouvelles pour ensuite faire germer une pensée
positive. Rien de plus logique, se dit-elle. Et cela fonctionnait puisqu’Héloïse s’arma de ce
dernier point pour revoir le verre à moitié plein.

Ce à quoi elle avait du mal à se faire, c’était cet objet, la paire de béquilles. Un
véritable problème puisqu’ils seraient dorénavant un trio inséparable. Non seulement ce
n’était pas pratique, il fallait toujours que l’endroit où elle ait envie de se rendre ne se montre
pas coopératif. Au cinéma, par exemple, ses deux aides se glissaient toujours mal entre deux
fauteuils. Elle les avait dans les pattes et aussi tout le monde pouvait bien l’apercevoir. Deux

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grandes antennes dépassaient de chaque côté de son siège, comme pour signifier « tolérance,
présence d’une handicapée ». Ça, c’était lorsque les gens comprenaient. Ou se soumettaient
au message diffusé. Autrement, il arrivait qu’on lui fasse des reproches et qu’on lui demande
de « coucher ces choses qui gênent ». C’eut été une formalité si les voisins ne râlaient pas eux
aussi d’avoir deux perches dans les pieds. Il était très difficile de satisfaire tout le monde. Les
rangées de devant toujours vaquaient à leurs occupations, puis s’impatientaient à leur tour
lorsqu’elles entendaient dans leur dos des gens discuter. Sa rangée était la plus commode en
général. Comme ils la voyaient arriver, ils avaient l’explication et n’osaient rien dire. Les
rangées de derrière étaient les plus pénibles, de loin. Perdant parfois son calme ou n’ayant pas
envie de céder à leurs polémiques, Héloïse les faisait taire en brandissant sèchement les deux
raisons de ces perturbations et en lançant aux mécontents :
- Tenez ! Prenez-les et mettez-les où vous voulez. Vous n’oublierez pas de me les rendre à la
fin du film ou je serai obligée d’emmerder la séance suivante !
Ensuite, il y avait l’effet spectacle que suscitaient les béquilles. La démarche qu’elle
avait, la façon de les utiliser la distinguait évidemment des habituels blessés, condamnés
temporaires à la curiosité publique. Et puis elle ne portait ni attelle, ni plâtre. Aucun élément
explicatif. Or, elle apprit à cette période, sur le terrain, que les gens, privés d’explication, se
retrouvaient à la fois voyeurs et lâches. Partout où Héloïse arrivait, une ola de regards se
braquait sur elle. Dans les bons jours elle se convainquait d’être un mannequin sur un podium,
irradiant de sa superbe. Le reste du temps, c’est-à-dire presque toujours, elle devait faire avec
cette pression indésirable. Et lorsque, de surcroit, elle croisait une de ces paires d’yeux,
aussitôt celle-ci se cherchait un refuge.
- Au moins si vous me regardez, regardez-moi vraiment, pensait-elle.
C’était ce contraste qui la dérangeait. Comment pouvait-on être autant attiré et
désintéressé par un même objet ? Elle appelait ça l’effet hypermétrope, cette faculté à
parfaitement voir de loin puis de manière de plus en plus floue en se rapprochant. Le
pourcentage de la population atteinte par cette hypermétropie avoisinait les cent pour cent,
notamment à l’approche d’une personne à la rue. De loin, tout le monde la repère, la dévisage,
bref la voit parfaitement bien. Puis les pas se succèdent, la distance diminue et l’obstacle se
rapproche. Miraculeusement il disparaît alors. Cette personne n’existe plus. La sécurité de la
distance disparaît et alors la gêne l’emporte. C’était un peu son cas à elle aussi. Pourtant elle
s’estimait heureuse de ne pas susciter le dégoût et la crainte, comme ses compères des
trottoirs. Dans son malheur, elle n’attirait l’œil que par curiosité, bizarrerie. Alors la voix d’un
enfant demandant à ses parents « elle a quoi la dame ? » lui parvenait, mais très rapidement

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elle retombait dans l’oubli. Et pour ne pas médire, elle avouait attirer également l’empathie,
qu’elle apprenait à distinguer de la pitié. Mais les deux types partaient d’un bon sentiment et
cela pouvait s’avérer pratique, comme dans les transports quand on lui cédait une place.
Pourtant à choisir elle aurait voulu qu’on ne la remarque pas. Pouvoir fendre l’air, traverser la
masse tout en étant invisible était un luxe qu’elle n’avait pas suffisamment mesuré. Tout ce
qu’elle demandait était de se fondre dans la foule, qu’on ne remarque pas quand elle avait les
cheveux sales, une tâche sur sa chemise ou un bouton sur le front. Mais elle ne pouvait rien
cacher. Ses deux gardes du corps, d’abord, prévenaient de leurs claquements sur le sol leur
arrivée. Et la lenteur de ses déplacements laissait tout le temps à chacun de trouver le meilleur
site d’observation. Ensuite elle entrait dans une allée de dissection à rayons x. Un groupe de
taille variable prenait le temps de l’analyse. Enfin, le scanner terminé, elle pouvait reprendre
sa route jusqu’au prochain examen. Ses parcours étaient ponctués de points relais de ce genre.
Certes, tout ceci était surmontable, mais bien fatigant. Il lui arrivait, par anticipation et par
manque de force morale, de ne pas sortir de chez elle, s’oubliant dans le repos de l’inexistence
enfin retrouvée.
Enfin, il était un aspect beaucoup plus superficiel de la chose qui la contrariait tout
autant. Qu’elle trouvait ces deux objets laids. D’une laideur pareille à une journée de fin
d’automne que la pluie et le froid s’assurent de rendre morose. Puisqu’on embellissait tout,
puisque tout élément de notre quotidien était soumis à des designers qui recherchaient le
meilleur moyen de rendre la plus inutile des choses « belle », pourquoi diable les béquilles
étaient-elles exclues de ce circuit ? Ce bâton à usage médical n’était pas moins visible que le
couvercle d’un Tupperware qui avait pourtant droit, lui, à une infinie déclinaison de formes et
de couleurs. Et puis quitte à manger, dormir, se laver accompagnée, Héloïse aurait mieux
aimé ne pas craindre de poser son regard sur ces dames qui lui rappelaient sa situation, ses
difficultés et qui en plus étaient moches.
Soit, elle était donc décidée à y remédier et se mit à chercher un artisan capable et
désireux de satisfaire à sa requête. Point de spécialiste de la cane d’éclopés. Elle se renseigna
auprès de soudeurs, décorateurs et autres corps de métier. Pas un ne fut intéressé, pas un autre
ne l’enchanta. Elle voulait qu’une âme s’empare de ses fidèles accoudoirs, que plus que des
accessoires ils prennent l’apparence de ce qu’ils étaient réellement, un prolongement d’elle-
même. Il leur fallait être à son image.
- Et pourquoi pas Pedro ? Il a du temps maintenant qu’il est à la retraite et je suis sûr qu’il
adorerait ce projet. Je pourrai lui en parler si tu veux.

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Pedro était un très vieil ami des parents d’Héloïse, de son père avant tout. Cet émigré
espagnol était issu d’une famille de luthiers. De père en fils et filles, ils avaient exercé cette
profession depuis huit générations. En Espagne leur réputation n’était plus à faire.
D’innombrables musiciens illustres étaient entrés dans la boutique historique de la famille. Il
était admis de tous que les instruments à cordes possédaient une âme, celle-là même qui les
rendaient uniques.
Pedro avait quitté l’Espagne à contrecœur, après s’être épris d’une Française qui
l’avait fait céder. Il se consola d’avoir abandonné ses montagnes en exportant le savoir-faire
familial. Lui aussi avait pour clientèle de nombreux musiciens professionnels. Son nom,
Aliguel, inscrit en grand sur sa façade, parlait pour lui. Mais depuis peu ce vieil homme avait
pris sa retraite, fier d’avoir transmis sa passion à ses deux filles et de leur céder la place.
Héloïse trouva l’idée parfaite. Il la connaissait bien, saurait cerner ses envies et, pour
avoir vu son travail, elle était en totale confiance.
Son père, qui avait pour habitude de s’isoler pour téléphoner, sortit dans le jardin.
Héloïse resta suspendue à la conversation qui se tenait de l’autre côté de la fenêtre.
- C’est entendu, Pedro serait ravi de relever le défi. Il m’a aussi dit être très touché d’être
l’élu ! En revanche il faudra que tu ailles le voir. Une première fois pour qu’il prenne tes
mesures et t’entende, sûrement au moins une autre afin de valider l’évolution de son travail. Il
a même proposé que tu restes sur place si tu le souhaites. Je lui ai dit que je ne savais pas si tu
pourrais compte tenu de ton suivi. Mais bon, tu verras ça avec lui !
Cela ne posait aucun problème. Ce serait la première fois qu’elle quitterait son
nouveau lieu de résidence auquel elle avait du mal à s’attacher. Se reconstruire une vie sociale
était d’autant plus délicat qu’elle n’y accordait pas une grande importance. Elle savait
pourtant combien cela l’était. Tous ses amis étaient ailleurs, tous ses plaisirs aussi. Ce coin de
France ressemblait autant à un pays étranger que l’aurait été le franchissement de la frontière.
À cela il fallait ajouter la gêne inspirée par son handicap et sa situation matrimoniale. Pas
d’enfants ni de mari pour faciliter les rencontres et multiplier les occasions. Quand elle y
pensait posément, le trouble l’envahissait. Son présent était aux antipodes de son passé. Mais
tel était son vœu le plus cher. Lui vint alors une pensée des plus sombres. Aussi fort qu’elle
désirait son bonheur, elle ne voulait rien en voir. La vision de Pierre avec une autre serait une
déchirure impossible à guérir. Il fallait aimer d’un amour incomparable pour souhaiter à sa
moitié ce qu’on ne saurait supporter.

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Héloïse prépara son voyage. Son père l’accompagna. Parce qu’elle ne pouvait plus
conduire, d’une part, et parce qu’il en profiterait pour voir son vieil ami. Durant la longue
route alternèrent phases de conversations ordinaires et de silence. Le père d’Héloïse était
songeur, hésitant. Il avait envie de demander à sa fille comment elle se sentait, pour de vrai. Il
savait qu’elle était du genre à embellir la vérité et à soigner les apparences afin de soigner
aussi ceux qu’elle chérissait. Mais lui ne savait que trop bien quelle fatalité l’attendait. Il le
savait sans savoir. C’était comme connaître et reconnaître l’existence d’un moment précis,
encore à venir mais inévitable, car il ne se voilait pas la face, sans la moindre idée de ce qui se
passerait après. Par refus d’y songer. Par incapacité. Alors chaque jour était pour lui un
cadeau. Mais il atermoyait toujours avant de parler franchement avec sa fille. Il avait peur que
cette réalité abordée de façon solennelle prenne une gravité supplémentaire. Et que cela
n’aboutisse qu’à l’affrontement de deux tristesses qui se nourriraient l’une de l’autre. Mais en
faisant transpirer tout ce qu’il ressentait à travers les pores de sa peau, il espérait aussi
qu’Héloïse puisse à son tour se délester des poids ancrés en son for intérieur. Qu’elle ait au
moins un complice, un exutoire, une victime. Il refusait de laisser sa fille être à la fois
prisonnière et geôlière. S’il était une clé, une seule, qu’il avait en sa possession, il ne se
priverait pas de la faire tourner. Cependant, il estima qu’une telle discussion méritait un cadre
plus propice et plus brave. Protégé par son état de conducteur, l’échange aurait eu lieu côte à
côte, parallèlement. L’affrontement lui serait épargné par la route. Or il voulait s’imprégner
du regard de sa fille. Il voulait agir avec la manière et s’engager pleinement. Sans filet, pareil
à un grimpeur, mains nues, face à sa paroi. La gravir, avec l’amour pour moteur et la peur
pour vérité. Sans regarder vers le bas, sans savoir où se trouve le sommet. Y aller, quoi qu’il
advienne. Ne plus avoir le choix. Etre engagé.
Un trajet en voiture, c’était un voyage. Alors, répondant aux souvenirs de ses voyages
avec ses deux filles, il demanda :
- Tu veux bien ouvrir la boîte à gants s’il te plait ? Là, dans la pochette verte, c’est le
troisième disque je crois.
- Road trip ?
- Oui voilà ! À toi l’honneur !
- Oh non pitié, pas ça…
- Obéis donc à ton père. C’est moi qui conduis, c’est moi qui décide !
C’était une compilation que leur père passait en boucle lorsqu’il prenait sa voiture.
Grand ou petit trajet. Sa sœur, sa mère et elle l’avaient tellement entendue qu’elles ne
pouvaient plus l’entendre. Mais cela faisait quelques années maintenant et Héloïse était prête

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à souffrir pour faire plaisir à son père. Elle inséra le disque, la première chanson commença.
Tout à coup tout lui revint. Les paroles, l’ordre des musiques, les images de son père baissant
la vitre, montant le son, passant sa tête par la fenêtre et hurlant à qui voulait ou ne voulait pas
l’entendre de sa terrible voix, ivre de joie. Assise sur le siège passager, résignée car incapable
de priver son mari de tant de plaisir, sa mère tentait de s’enfuir dans un sommeil impossible.
De temps à autre, discrètement, elle diminuait d’un ou deux crans le volume. Son geste
malhabile, systématiquement repéré par le chef d’orchestre, était immédiatement rectifié. Et
tout l’habitacle gagnait cinq à dix décibels. Alors elle jetait un regard dans le rétroviseur
central où elle croisait le soutien de ses deux filles accablées.
Cette fois, c’était Héloïse qui était assise à la place de la principale victime, là où le
regard de son père vaquait régulièrement pour s’assurer d’être accompagné. Prise au piège,
elle se surprit à redécouvrir ces chansons, à les aimer même. Peut-être était-ce dû au parfum
de nostalgie qui les embaumait. Il ne s’agissait plus uniquement de musique. Il s’agissait
d’histoires et d’images. À corps perdus les deux voix se déchainèrent sur tout l’album. Dix
sept chansons qui défilèrent, marquées par quelques larmes malhabiles. Les rôles inversés,
l’homme ému démasqué, Héloïse l’embrassa sur la joue, posa la tête quelques instants sur son
épaule et monta le son, comme pour ne pas laisser le chagrin l’emporter sur la fête. Ils
reprirent à tue-tête jusqu’à leur arrivée chez Pedro, au cœur du Massif Central.
Lorsque ce dernier vint les accueillir, en entendant leurs voix cassées, il les
réprimanda en souriant.
- Vous n’avez pas honte. Faire la fête alors que vous êtes ici pour travailler. Et toi Pascal, tu
crois vraiment que tu as encore l’âge pour ces folies ?
Le père d’Héloïse répondit en exagérant un timbre éraillé.
- Il nous fallait bien ça pour te supporter vieil ermite !
Pedro dirigea son attention vers l’objet de leur présence et s’insurgea, avec son
dramatisme habituel.
- Seigneur quelle immondice. Ma pauvre chérie, nous allons te débarrasser de ces baguettes à
déprime.
Héloïse adorait entendre Pedro. Avec sa voix grave et son accent ibérique il était à lui
seul un vieux grimoire plein de charme et de magie. C’était un homme qui adorait la vie. Il
aimait manger, rire, partager et ne se souciait que de l’essentiel, et de ses instruments. Quand
il travaillait, il se métamorphosait. Ses yeux rieurs se détachaient du monde extérieur, ses bras
gesticulants se figeaient de dextérité et s’il parlait, ce n’était plus qu’à la matière. C’était

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comme une bulle qui se dressait autour de lui. Pour y pénétrer il fallait abandonner toute son
agitation et prêter allégeance à la concentration.
Pour l’instant le travailleur passionné était de repos. Il convia ses invités à déposer
leurs affaires et à passer à table. Sa femme et lui avaient, en s’épousant, lié à jamais leurs
deux cuisines. Tous succombaient.
- Tu comprends pourquoi je tenais absolument à t’accompagner ! avoua Pascal à sa fille, la
fourchette déjà à mi-chemin entre son assiette et sa bouche.

Ce ne fut qu’une fois le repas terminé, le café servi et tandis que le père d’Héloïse
s’oubliait dans le sommeil que Pedro lui proposa de l’emmener dans son atelier. Elle le suivit,
impatiente. C’était un véritable musée. Entre les matériaux bruts étaient parsemés des pièces
plus ou moins avancées. Violons, violoncelles, altos, contrebasses, guitares… Tout au fond de
la grande salle, dans un coin isolé, quelques pièces terminées dont une harpe.
C’était l’ambiance, d’abord, qui happait l’esprit. On se sentait immédiatement
transportés dans un autre univers. Baigné de sérénité, de simplicité. Ici, la matière partageait
quelques uns de ses secrets. Elle s’offrait aux âmes réceptives. Pedro se définissait comme un
traducteur. Il dessinait le bois, l’associait au métal, l’ornait de verre, le liait de crin, l’habillait
de vernis jusqu’à la rencontre avec le musicien. La musique d’un instrument, c’était son
langage. Alors il ne faisait mouche que quand celui-ci était compris de l’artiste. Et le couple
formé s’en allait raconter son histoire.
Aussi il y avait toutes ces odeurs, à la fois distinctes et unies, comme si l’une n’allait
pas sans l’autre. En fait, ce qui marquait, c’était la cohérence du lieu. Point d’artifices. Les
œuvres de Pedro n’avaient nul besoin de paillettes pour briller. Héloïse réalisa toute la
panoplie nécessaire à la réalisation d’un tel travail. Il fallait, bien au-delà de l’adresse et du
savoir-faire, un nez. Elle regardait l’artisan gonfler ses narines au passage d’un instrument. Il
aurait senti la différence entre la fragilité et l’erreur.
Toutes ces couleurs également. Du sombre ébène au clair épicéa, un défilé de teintes
lumineuses. Toutes à effleurer à peine pour ne pas en perdre les nuances. À la palette des sens
venait s’ajouter la finesse d’un œil virtuose.
Mais le toucher régnait en maitre. Il suffisait à Héloïse de suivre les mains calleuses de
Pedro pour en saisir la force. Lui, semblait-il, ne se rendait plus compte de ces gestes. Il les
avait répétés si souvent qu’ils étaient une seconde nature. Mais comment d’aussi grosses
mains étaient-elles capables de tant de finesse ? C’était bien l’évidence d’une certaine forme
de surnaturel dans la création.

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Quand le tour des lieux fut fait, Pedro demanda à Héloïse :
- J’aimerais que tu me montres, parmi tout ce qui t’entoure, l’élément qui t’attire le plus. Quel
qu’il soit et aussi spontanément que possible.
Héloïse ne parut pas déconcertée par la demande. Au contraire, et elle se laissa aussitôt
aller à une image qu’elle avait trouvée prenante. Sur le vieil établi massif de l’atelier, elle
avait repéré un morceau de bois foncé aux nervures presque blanchâtres. Un cadre de sciure
s’était formé sous le travail du ciseau à bois qui était resté posé sur ce bloc de bois. C’était
une scène qui la faisait voyager. Elle croyait vivre dans une autre époque, où l’électricité
n’avait pas sa place, et découvrait un moment abandonné. L’homme, privé de continuité par
une intervention quelconque, avait dû délaisser sa tâche. Figés dans le temps, comme en
suspens, les éléments attendaient le retour de leur maître. Seuls ils ne pouvaient rien, séparés
ils n’exprimaient rien. Mais là, de cette manière, ils révélaient à la fois un passé et un futur. Si
elle avait eu avec elle un appareil photo, elle aurait immortalisé cette image.
- Voilà. C’est cet alliage que je choisis. Il me parle. Chaque élément est beau mais surtout ils
me paraissent inséparables. Je n’aimerais pas que l’on pose ce ciseau ailleurs ni que l’on
souffle la sciure. J’aime que l’on devine tes mouvements amorcés et le privilège qui m’est
offert de voir cet état d’entre-deux. Invisible et pourtant existant. Une tranche parmi
d’innombrables pour arriver à un état de grâce. Et puis je t’imagine revenir, approcher tes
mains et appuyer sur lecture. Le film de la création reprend, la matière se transforme, sans
résistance, parce que les choses sont bien faites. Voilà, c’est ça qui m’attire le plus.
Généralement, quand il faisait faire cet exercice, on lui montrait un instrument
terminé. Ou bien les regards parcouraient la réserve de matériau, se dirigeait vers un bois
qu’ils trouvaient beau ou un crin qu’ils trouvaient doux. Rares étaient ceux à s’intéresser à
l’établi. Pedro réfléchit.
- Hmmm, c’est embêtant.
Héloïse, confuse, s’excusa.
- Pardon… Mais pourquoi ?
Pedro approcha son visage du sien et s’exclama très fort.
- Parce que je déteste qu’on m’emmerde pendant que je travaille ! Mais vous êtes,
mademoiselle, une espèce rare. Je crois que ton choix est clair. Au-delà des apparences, tu as
besoin de comprendre et de suivre le processus de création. Tu n’es pas de ceux qui
rencontrent et découvrent. Tu es de ceux qui connaissent déjà. Alors tu vas devoir rester avec
moi. Quelle emmerdeuse !

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Et elle se retrouva tout à fait dans cette analyse. Le parallèle avec la plus belle chose
qu’elle ait connue, Pierre, était une évidence. Elle n’avait jamais appris à le connaître
puisqu’elle l’avait reconnu à la seconde même où il eut terminé de lui présenter son visage.
Cette scène, à jamais gravée dans sa mémoire, pareille à ce suspens sur l’établi, mêlait passé
et futur. Même si, regrettait-elle, ce futur était désormais passé.

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Pierre prenait grand soin de ne pas afficher autant de changements qu’il aurait pu.
Comme le lui avait promis Michel, les affaires tournaient parfaitement. Tellement bien qu’il
ne voyait rien. S’il n’était pas tombé sur le téléphone de son colocataire quelques semaines
plus tôt, il n’aurait sans doute rien su de ce qui se déroulait au « Papillon », son magasin de
fleurs.
Petit à petit, une clientèle réapparaissait. Ce n’était pas la même qu’auparavant. Elle ne
lui avait pas pardonné les effluves alcoolisés, quand il daignait encore lui adresser la parole.
Monsieur Bardier était l’un des rares anciens à revenir. Pierre n’en voulait à personne d’avoir
déguerpi loin de ce terrier à boissons, il aurait fait pareil. Alors il était touché de voir ce vieil
homme franchir le pas de sa boutique, sans afficher la moindre hostilité. Chaque fois Pierre
lui offrait des fleurs, ou un pot, ou un vase. Quelque chose qui marque sa reconnaissance.
Ainsi Pierre justifiait-il auprès de ses proches son retour à la rentabilité à un sursaut de
fréquentation. Il leur indiqua qu’il ne versait plus qu’une part fixe et considérablement réduite
de ses bénéfices à la recherche contre la maladie de Charcot. Ce qui était faux, il continuait à
tout leur verser. Mais le commerce de vins semblait inépuisable. De nouvelles marchandises
arrivaient aussitôt la cave vide. Et il ne fallait pas une semaine pour que tout soit expédié.
Alors les poches de Pierre se remplissaient à toute allure. D’abord, il refit la décoration de sa
maison. C’était une dépense raisonnable, qui n’attirerait pas les soupçons, et aisément
justifiable. Ce changement l’aidait à ne plus voir déambuler le spectre d’Héloïse qui l’invitait
à la suivre. Même imaginaire, il ne lui résistait pas. Pour y remédier il changea donc le
canapé, les fauteuils, les tables, les chaises, tout. Il fit même repeindre les murs dont le
parfum ne changea pas pour autant. L’odeur d’une vie antérieure, le musc du bonheur, était
plus fort que la toxicité de la peinture. Et puis ces changements permirent également à Michel
de prendre davantage ses marques dans cet espace qu’il occupait au même titre que lui. Du
moins c’est ce que se dit Pierre, alors que ce dernier était déjà probablement plus à l’aise que
lui-même depuis le premier jour.
Qu’importe, cette petite révolution ravit tout le petit monde, à nouveau régulièrement
convié. Ses parents s’étaient habitués à la présence de Michel et à sa personnalité aussi.
Finalement leur fils ne buvait plus, travaillait dur et allait de l’avant. Depuis qu’il était là.
Alors plus que de se faire une raison, ils se mirent à l’apprécier. Finaud, l’intéressé savait s’y
prendre. Personne ne lui résistait.

Un après-midi, alors que la famille se promenait, Adrien s’adressa à son frère.

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- Pierre… J’aimerais te demander quelque chose. J’aimerais me rapprocher de toi, te voir plus
souvent. Alors je me demandais si ça te gênerait que je m’installe près de chez toi.
Pierre n’avait pas prévu ça. Le fond de l’idée le séduisait bien sûr. Il avait toujours
adoré son frère et le voir venir aurait dû être une joie sans faille. Pourtant la faille était
énorme. S’il venait, il se rapprocherait dangereusement de son secret. Mais comment l’en
dissuader. C’aurait été à la fois illogique et bouleversant. Il n’avait pas le temps de réfléchir
plus, Adrien aurait compris. Et ses parents, présents, rendaient l’instant plus fort encore en se
taisant. Il les sentit tous les trois suspendus à ses lèvres muettes.
- Ce serait génial ! Mais il faudrait que tu trouves un travail d’abord, non ?
Tout gain de temps était accueilli comme une bénédiction.
- Il pourrait travailler avec toi, à la boutique !
Alors qu’ils se taisaient quand il avait besoin de leurs paroles, ils s’enthousiasmaient
sans limite quand il aurait préféré qu’ils restent spectateurs.
- C’est que… Je ne sais pas…
Adrien, de toute sa gentillesse et s’efforçant à cacher sa déception, acheva de meurtrir
son frère de remords en le rassurant.
- Bien sûr. Ne t’inquiète pas, je comprends tout à fait. Et puis travailler en famille, ce n’est
pas forcément une bonne idée. Et être aux ordres d’un tel tyran, mon Dieu mais sauvez-moi !
Qu’il mentait mal. Que cela le rendait bon.
- Ce n’est pas ça, idiot ! C’est simplement que, même si la boutique marche bien, je n’aurai
pas les moyens de te rémunérer correctement. Bien trop peu pour que tu puisses payer un
loyer.
- On l’aidera ! S’écria son père.
- Ou il pourrait vivre chez toi ! Lui asséna sa mère, l’enfonçant encore un peu dans la
délicatesse de sa situation.
- Chez moi ? Mais il y a Michel. La question ne se serait pas posée autrement. Même si je
pense qu’il nous faut à tous les deux garder notre indépendance.
- Et bien, demande à Michel de déménager.
Cela lui vint le plus naturellement du monde. Même son mari s’en étonna.
- Isabelle, tout de même…
- Peut-être en a-t-il assez de vivre en colocation mais n’ose pas le dire. Et si c’était un
soulagement pour lui ?
Pierre s’engouffra dans cette ouverture.

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- Maman, Michel n’est pas du genre à ne pas oser dire les choses. S’il avait voulu partir il me
l’aurait dit. Et il n’y aurait pas eu d’histoire. Mais ça, je ne peux pas le lui demander. Après
tout ce qu’il a fait, ce serait injuste.
Sa mère prit son air désapprobateur. Rien ne semblait trop déplacé si cela permettait
de réunir ses deux fils. Mais elle n’en dit davantage. Adrien en rajouta une couche.
- Ah non, ça c’est hors de question. Enfin, tu n’y penses pas ! Et je suis totalement d’accord
avec Pierre, c’est important que l’on vive chacun chez soi. Me rapprocher de lui ça ne voulait
pas dire vivre en concubinage ! Et si je rencontre quelqu’un ? Je ne compte pas rester seul !
Il avait eu envie de détendre l’atmosphère, il fit tout le contraire.
- Oh dîtes, effacez-moi ces têtes d’enterrement. Il a raison le p’tiot ! Beau comme son frère, il
va faire des ravages dans la ville ! Il lui faut une garçonnière à lui ! Bon, et tout ça ne règle
pas le problème du travail. Il faut d’abord répondre à cette question.
Pierre bottait en touche, misérable de ne pas pouvoir savourer cette discussion comme
il l’aurait aimé. Tous réfléchirent. Adrien, Isabelle et son mari, Antoine, à la manière de
franchir l’obstacle, Pierre à la manière d’en amener un autre. Et ils se quittèrent en se fixant
pour objectif d’avoir trouvé une solution au prochain rendez-vous. Un sursis supplémentaire
lui était accordé.
De retour chez lui, Pierre s’empressa d’aller voir Michel.
- Michel, on a un problème.
Le ton grave de son collaborateur l’alarma instantanément. Il raccrocha.
- Accouche merde !
- C’est mon frère, il veut venir s’installer dans la ville.
Un soupir de soulagement souffla sur toute la pièce. Michel porta la main à son cœur
qui allait pouvoir ralentir.
- Putain tu m’as fait peur ! Faut pas faire un truc pareil, j’ai failli y rester moi ! Faut pas jouer
avec mon petit cœur, je suis plus tout jeune. Bordel tu m’as flanqué une de ces trouilles…
Il se laissa tomber dans le canapé, reprit une grande inspiration qu’il exhala
longuement les yeux clos, puis reprit.
- Bon, et alors ? Quel est le problème ? C’est super, non ? Tu t’entends bien avec ton frère.
- S’il vient on devra arrêter les ventes, ce sera trop risqué. Hors de question qu’il apprenne un
truc pareil.
Cette fois Michel avait bel et bien un problème. Il tenta de le balayer d’entrée.
- Dis-lui tout ! Qu’il bosse avec nous et il prendra sa part, comme ça il pourra se payer un bel
appartement.

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- Tu déconnes j’espère ?
- Pas du tout ! Imagine toi, à vingt sept piges, on t’offre un job de rêve. T’as rien à faire et
l’argent coule à flots. Franchement…
- Tu crois que c’est un objectif de vie pour les gens normaux ça ? Tu crois qu’on a tous envie
d’être alcoolique, drogué, hors la loi ? De mener une existence inavouable, honteuse au seul
nom du pognon ? Tu t’es convaincu que ce que tu faisais était bien, tant mieux pour toi, ça
soulage ta conscience. Mais ce qu’on fait c’est de la merde. C’est déplorable. Les gens
travaillent toute leur vie, du matin au soir, pour s’offrir le droit de se reposer pour avoir la
force de continuer. Et en plus ils paient pour ça. Ils paient des impôts, des cotisations, des
assurances… Nous on se remplit les poches avec des produits qu’on vole à je ne sais qui et on
devrait regarder tout ça avec le sourire. Des accidents de vie, d’accord, ça existe. Ça n’excuse
pas, ça explique. Mais mon frère, lui, c’est un type super. Jamais je ne lui proposerai un truc
pareil. Que la mienne soit pourrie c’est déjà assez. C’est clair ?
C’était la première fois que le ton montait entre les deux hommes. Michel n’avait pas
l’habitude qu’on l’invective, encore moins venant d’une personne plus jeune. Il se considérait
comme le maître et s’il concédait, toujours volontairement, quelques semblants d’égalité, ce
n’était que pour mieux régner. En revanche, il était homme à mal encaisser la menace.
- Attention mon grand. On ne me menace pas. On me pointe encore moins du doigt. Personne
ne t’a forcé à vivre cette vie. Si t’étais pas content fallait ouvrir ta gueule avant de la vouloir
grande aujourd’hui. T’as choisi, tu assumes. Alors tu te démerdes avec ton frère. C’est ton
problème, pas le mien.
Il s’était levé pour lui tenir tête et n’avait pas détaché son regard du sien tout du long
de sa riposte. Pierre aurait eu moins peur d’un coup que du tranchant de ces paroles. Michel
avait la mâchoire serrée, les yeux haineux et le corps imposant. Dans un dernier geste avant
de claquer la porte derrière lui, il brandit son index contre la poitrine de Pierre en répétant :
- C’est clair ?

Jusqu’alors, Pierre n’avait été le témoin que de la part belle du bandit. Celle qui les
rendait aimables, presque enviables. Désormais il en découvrait la part sombre. Celle qui
faisait peur et présentait au grand jour toute la violence dont il était capable. Et Pierre resta
sidéré dans ce salon, quand bien même le claquement de la porte eut retenti depuis plusieurs
secondes déjà. Comme un sort, le doigt de Michel l’avait statufié. Il lui fallut encore du temps
pour faire exécuter à son corps l’ordre de s’asseoir. Michel s’était-il laissé emporter par la
colère, trop fier pour accepter qu’on ose le réprimander, ou était-il vraiment à craindre ?

68
Il ne rentra ni le soir, ni la nuit. Pierre ne trouvait pas le sommeil. Il réfléchissait à la
priorité, empêcher son frère de venir. La suite, il la découvrirait tôt ou tard.

Michel réapparut le lendemain soir. Il avait retrouvé ses yeux espiègles et les plis de sa
peau déchainée s’étaient détendus. Pierre continua de vaquer à ses occupations, l’air
indifférent, l’intérieur transpirant : qu’allait-il lui tomber dessus cette fois-ci ? Des mots ? Des
coups ? Ce furent des excuses.
- Ecoute, désolé pour hier, je me suis un peu emporté. Je comprends que tu ne veuilles pas
mêler ton frère à nos affaires. J’ai réfléchi à tout ce que tu as dit et, tu as raison. C’est vrai
qu’on vole et qu’on ne trime pas, qu’il est injuste que nous menions grand train quand la
plupart des passagers sont débarqués le dix du mois. Mais c’est justement la confrontation
avec cette injustice qui m’a fait devenir comme ça. J’ai grandi à la campagne, dans un patelin
tellement petit que tu le traverserais sans t’en rendre compte. Tellement petit qu’on a juste des
panneaux qui indiquent l’entrée dans le village. Pas d’indication de sortie. De toutes manières,
c’est le village que t’es pas censé trouver. La sortie tu la devines. Quand tu n’as plus rien
autour de toi, des étendues interminables de champs, sur des kilomètres, avec quelques
vaches, quelques chevaux et beaucoup de moutons, je vais te dire, tu te doutes que tu n’es
plus au village. Enfin bref, passons. C’est là-dedans que j’ai grandi. Comme mes parents, mes
grands-parents, arrière-grands-parents et au-delà. Tous agriculteurs. Et je ne te parle pas là de
riches propriétaires ou même propriétaires tout court. Mon père a continué d’exploiter la
ferme que louait déjà mon grand-père. Quelques poules, une vingtaine de moutons, un grand
champ de céréales et pour principal garde-manger, un potager. Tout petit je partageais ma
chambre avec mon frère, ma sœur et nos deux cousins. On a vite déserté les bancs de
l’enseignement quand on a compris que nos parents avaient plus besoin d’argent que de
bonnes notes. De toutes façons c’était trop compliqué de nous y rendre, on était tous les jours
à la bourre et, quand on rentrait le soir, il y avait toujours un travail qui nous attendait. Alors
les devoirs… Et puis nos parents ne pouvaient pas nous aider. Ma tante était partie avec un
homme de la ville, pharmacien, instruit. Pas sûr qu’elle en était amoureuse mais il lui offrait
une vie agréable. Et puis elle pensait à ses enfants. Dès qu’elle pourrait, elle ferait venir nos
cousins. Puis on s’est retrouvés en âge de partager les tâches, donc plus de travail encore.
Mon grand-père travaillait encore aux champs à quatre vingt trois ans, jusqu’à la veille du
grand départ. Littéralement mort de fatigue, usé par la vie. Il n’aura connu de repos que le
sommeil éternel. Un homme bon qui avait su rester doux malgré les coups. Très amoureux de
sa femme, très amoureuse de lui. Ils disaient que c’était ça le bonheur, rien d’autre. Enfin le

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bonheur quand un enfant de cinq ans devine la souffrance derrière le sourire, il est bien
maigre. Elle l’aidait tant bien que mal, mais elle n’avait pas sa force. Et elle se posait
sûrement trop de questions. Heureuse mais pas au point de souhaiter le même destin à ses
garçons. Elle a rendu l’âme quelques années avant le vieux. Mon oncle, lui, s’est noyé. Sans
jamais foutre un pied dans l’eau. Noyé dans l’alcool. Il se levait à quatre heures trente ou cinq
heures puis s’octroyait une heure pour ne pas voir passer le reste de la journée. Une heure de
fond de café absorbé par l’alcool, absorbé par mon oncle. Puis il ne cessait plus. Il faisait son
travail, pas le choix, mais bourré. Ivre mort même. Mais pas mort malheureusement. Le soir,
quand on dormait, il venait dans la chambre. Le moindre prétexte était bon pour déverser son
malheur sur ses fils. Ce qu’ils prenaient… C’était inhumain. Deux petits corps comme ça,
totalement dévoués à leur sort, désavoués par leur père. À la lumière de l’entrebâillement de
la porte, comme dans les histoires qu’on raconte aux gamins pour leur faire peur, on entendait
ses grosses pattes écraser chaque marche de l’escalier. Il essayait d’être discret, ça rendait la
chose plus minable. Avec mon frère on se précipitait sur notre sœur. On la tournait et on lui
racontait des blagues dans l’oreille pour qu’elle entende rien. On lui faisait des chatouilles
aussi. On n’a jamais vraiment su si elle riait ou si elle pleurait. Puis un jour mon grand frère
n’en a plus pu d’être témoin de ça. Il avait exactement le même âge que le plus grand de mes
cousins, celui qui prenait pour l’autre aussi en général. Mon oncle évitait d’abimer les deux,
fallait qu’ils puissent bosser quand même. Conscience professionnelle. Alors un soir sur trois
mon frère se couchait à la place de la victime du jour. Trop inconscient le bourreau se
contentait de se diriger vers le lit. Il aurait pu s’y trouver sa mère qu’il l’aurait cognée quand
même. Sa seule intelligence c’était de reconnaître quand personne ne répondait à sa violence.
Le silence ne lui plaisait pas mais il fallait que la douleur soit silencieuse, nuance. On avait
essayé de remplacer le corps fragile de nos cousins par des coussins, des vêtements, mais ils
encaissaient sans se plaindre et ça ne lui procurait pas le même soulagement. C’était même
pire après. Qu’on ait voulu lui échapper le rendait plus furieux encore. Bref mon frangin se
glissait sous les draps et attendait que ça passe. Moi j’entendais ses pas, puis ses mains à sa
ceinture, le cliquetis de l’attache qui se défait, le glissement de la ceinture dans les passants.
Puis le choc du fouet qui s’écrase sur la peau. Ils se réhaussaient juste assez pour n’être pas
touchés au visage. Puis les pas repartaient, la porte se refermait, l’obscurité revenait et les
sanglots arrosaient la nuit. Des sanglots mêlés de haine, seule à pouvoir surpasser le mal.
Mais que nous étions frêles comparés à cet ogre. Et puis, bien sûr, la solidarité nous imposait
le silence. Qu’il les frappe pourvu qu’il ne les tue pas. Maintenant je comprends que tout le
monde savait, je comprends les disputes qui explosaient entre mon grand-père et lui, je

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comprends la distance de mon père avec son frère. Tout ça je ne comprenais pas. Je ne
comprenais pas non plus pourquoi tous les pères n’étaient pas pareils. Et pourquoi on ne me
frappait pas, moi. Alors j’ai suivi l’exemple et chacun n’a plus subi les sévices qu’une fois sur
quatre. C’était presque le paradis. Un jour, on n’a pas réussi à cacher nos séquelles. Notre
mère nous a surpris, torses nus, lacérés. Elle a hurlé. Elle a pleuré. Elle est allée chercher
notre père. Il est venu, nous a regardés et, sans rien dire, est reparti. Depuis la fenêtre on l’a
suivi se frayer un chemin à travers champs. Droit sur notre oncle. Un combat à sens unique. Il
s’est acharné sur lui. Je ne sais pas s’il a su qu’il était mort ou non, mais il a fini par s’ôter de
dessus son corps et rentrer à la maison. Son frère couché, immobile, au milieu du champ.
Aucun de nous n’a dû travailler ce jour-là. On a tous été réunis dans la pièce principale et on
nous a annoncés que notre oncle était mort. Pas une larme ne coula. Sur aucune joue. Seul le
silence parlait pour eux et nous unissait tous. On n’a jamais reparlé de cet incident. Quelques
jours plus tard notre tante est venue chercher nos cousins. On s’est dit au revoir. Une larme a
coulé. On ne les a jamais revus. Après ça la maison nous est devenue étrangère. On attendait
que le drame habituel se produise mais rien ne venait. C’en était presque dérangeant. Puis le
soulagement. C’était bizarre de réussir à s’endormir. Encore plus de redécouvrir nos corps
d’enfants. Marqués mais rétablis. Et la vie a repris. Notre mère travaillait comme domestique
chez le propriétaire de la ferme. Un homme d’affaires ni bon ni mauvais. Dans son rôle. À sa
place. Nous à la nôtre. Mon père, les soixante quinze années de sa vie, n’aura pas pris un jour
de congés. De cinq heures du matin à vingt heures le soir, sans exception à part la messe
dominicale. Encore, si cela avait fait sa fortune, pourquoi pas. Mais il avait beau se tuer à la
tâche, notre mère à la sienne, on n’avait pas plus d’argent. Un peu de viande, une fois par
semaine. Du chocolat, à Noël. Un vêtement, à nos anniversaires. Mais de l’amour, tous les
jours. Et puis c’est mon frère qui nous a abandonnés. Je crois qu’il était découragé par nos
perspectives d’avenir. Il a laissé la maladie le dévorer pour en finir le plus vite possible. Je lui
en ai voulu. Terriblement. J’ai perdu la face. C’était mon binôme. Quand j’y repense, toute
cette énergie qu’il a dépensée pour encaisser la torture, pour épargner un bout de chair à nos
cousins, toute cette force qu’on lui a volé, qui l’aurait rendu combattif et avec laquelle il
aurait terrassé cette merde. Tu vois, ça se joue à pas grand-chose la déroute. Malgré tout ce
qui s’était passé avant, je filais droit. Bien élevé, aimé. Pauvre mais entouré. Résistant aux
tempêtes, jusqu’à la tornade. À sa mort j’ai dit assez. Assez d’avoir faim, de voir les mains
blessées de mon père, le dos courbé de ma mère et de ne plus entendre le rire de ma sœur. Elle
qui était si belle détonnait complètement dans cet environnement. On aurait dit une reine à qui
un malheur est arrivé. La colombe et les corbeaux. Je me suis mis à voler. De la nourriture,

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des cadeaux. Alors j’ai pris des gifles pour ça. C’était la première fois que mon père utilisait
la force sur moi. Je n’ai pas compris. J’essayais de les aider, de leur apporter ce qui manquait,
de remplir les assiettes. Ce n’était pas bien apparemment. Mais j’ai continué de faire des
cadeaux à ma sœur, en secret. Je me suis fait attraper plusieurs fois et la réputation de la
maison a été touchée. Ça, c’était sacré. La valeur d’un homme se mesurait à la réputation de
sa famille. Quand les seules places que vous accordait l’église étaient un banc au dernier rang,
c’était mauvais signe. Nous étions répudiés. En découlent des conséquences désastreuses. Au-
delà de l’exil social, c’est une atteinte sévère aux affaires. Plus personne ne voulait acheter les
produits des voleurs. Nous ne vivions presque plus que sur les services de notre mère. Alors
j’ai volé davantage pour compenser les pertes. Mon père, intraitable, ne touchait à rien qui
venait de mes mains sales. Ma mère, faible, mangeait le minimum. Seule ma sœur me
gratifiait d’un sourire pour chaque petit cadeau. J’avais l’impression de la rendre heureuse, de
lui faire oublier son quotidien. Et le jour de mes seize ans mon père m’a demandé de partir.
En moins d’une demi heure j’avais regroupé tous mes effets personnels, embrassé ma mère et
ma sœur et franchi pour toujours le pas de la porte, dans un sens qui me parut effrayant. Livré
à moi-même, ne sachant faire autre chose que cultiver et voler mais ne voulant plus jamais
voir le Soleil se lever, je choisis de ne garder qu’une seule de mes compétences. J’ai
vagabondé jusqu’à la ville, j’ai rencontré les gens qui acceptaient de me regarder. Pas les
meilleurs, souvent les plus intéressés. Mais au moins je servais à quelque chose et je n’étais
pas réprimandé pour ça. Voilà. L’alcool, la prison sont devenus ma famille et ma maison.
Alors pourquoi, ou plutôt comment, comment font les gens avec des parcours chaotiques pour
garder espoir, rester dans le droit chemin ? J’en sais rien. Je les admire. Moi j’ai renoncé. J’y
ai consacré du temps au droit chemin, je n’y ai pas récolté grand chose d’autre que du blé, de
l’orge et des légumes. Point d’argent, point de répit et encore moins de reconnaissance. Si
encore on nous valorisait. Si on plaçait en inspiration suprême l’acharnement au travail du
paysan, ce serait comme une récompense, ça nous rendrait fiers. Mais on ne jure plus que par
le niveau d’études et la taille de l’entreprise. Pourtant combien d’ouvriers agricoles seraient
capables de merveilles si on leur offrait une formation ? Pas besoin d’aller à l’école pour
apprendre le sens des responsabilités, l’engagement à sa tâche, le respect, la politesse. Enfin
tout ce qui fait un bon travailleur quoi. Mais on ne veut pas de nous. Tu me diras mon propre
père n’a plus voulu de moi. C’est peut-être moi le problème. Sans doute. Alors je fais
comment ? Soit je me sacrifie, soit je fréquente d’autres problèmes. Bon, je n’ai pas le
courage de la première option alors je traîne avec les lâches, la solitude chevillée au corps.

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Qu’on ne s’y méprenne pas, aussi infréquentable puis-je être, je ne suis jamais parvenu à
voler le bonheur. Personne, d’ailleurs.

Il se tut. Ils se turent. Pierre avait imaginé beaucoup de choses, pas celle-ci. Il se
demanda combien de faces composaient cet homme. Le bandit gentil, le bandit méchant et
maintenant l’homme blessé. Pierre n’était pas du genre méfiant, il pouvait se faire avoir, mais
le plus habile des boxeurs aurait été frappé par la transparence de ce récit. Il la lui étalait, sa
vie. Ce n’était pas une question à laquelle il répondait. C’était une explication, aujourd’hui
une excuse, qu’il présentait quand bon lui semblait. S’il avait dû traverser ne serait-ce que la
moitié du chemin de Michel, Pierre n’aurait probablement pas été plus enclin à raconter son
parcours tous les jours. Un récit douloureux, qui vous replonge dans votre histoire, un récit
qui attise la pitié de votre auditoire mais ne vous en donnera jamais l’amitié, de par la crainte
qu’il inspire aussi. Pourtant un récit qui ne vous quitte pas puisque vous êtes ce récit, vous en
incarnez chaque page. Il n’était qu’un bon livre pour certains, tout au plus.
Michel prit place sur une chaise, comme épuisé par les seize années qui l’avaient mené
là. Pierre tenta tant bien que mal de rassembler ses esprits.
- Je suis désolé.
- Oh non je t’en prie pas ça. Le monde entier a toujours été désolé.
- Je veux dire, je suis désolé pour les propos que j’ai tenus hier.
- Tu n’as tenu que des propos cohérents avec ton histoire. J’ai réagi de manière cohérente
avec la mienne. Seulement parfois la rencontre des deux est délicate. Alors pour ton frère, s’il
vient, on s’arrangera. Parce qu’en fait ton frère c’est ma sœur. Et j’aurais réagi exactement de
la même manière.
- Tu n’as plus de nouvelles d’elle ?
- Aucune. Je crois que j’aurais bien trop honte de lui décrire mon existence. Plus encore de lui
mentir. Je lui ai écrit des lettres au début de mon bannissement. Probablement interceptées par
la garde paternelle. Je n’en sais rien. Je pense à elle tous les jours. J’imagine toutes les vies
possibles, en espérant un scénario dans lequel elle aurait échappé à la paysannerie. J’imagine
un homme beau, intelligent, gentil que le destin aurait placé sur le chemin de terre qui menait
à notre ferme. Il aurait frappé pour demander sa route, elle lui aurait ouvert. Un coup de
foudre immédiat. Lui pour cette perle perdue dans la boue, elle pour cette fin de calvaire. Mes
parents n’auraient jamais demandé mieux qu’un avenir meilleur pour leur fille. Leur idylle
aurait été encouragée, soutenue. De notre côté du moins. Je l’imagine du sien aussi. Alors ils
sont tous les deux quelque part, amoureux. Peut-être avec un enfant. Peut-être même que cette

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union aura permis de sortir mes parents de l’isolement, de se refaire, de regagner les louanges
qu’ils méritent et que je leur ai enlevées, voleur que je suis. J’espère qu’ils vont bien, tous les
trois.

Cet échange, ou plutôt cette confession, rapprocha les deux hommes. Pierre percevait
toutes les similitudes de la distance qui séparait Michel de sa famille et Héloïse de lui-même.
Dans les deux situations l’amour souffrait de l’ignorance. Alors il se demanda comment s’en
sortait sa moitié. Il se voulait optimiste, considérant que son éloignement la conforterait, aussi
fausses ses idées furent-elles, lui donnant ainsi la sérénité nécessaire à son combat. Il était une
épine qu’elle avait ôtée de son pied. Mais il ignorait qu’en l’enlevant elle avait à jamais dit
adieu à la bonne santé de ses jambes. Il ne pouvait se résoudre à la voir gênée, atteinte. Pour
lui, c’étai certain, elle allait bien. Et il demeurait persuadé que lorsque son état de santé
approcherait trop grandement de la fatalité, on le préviendrait. C’était l’ultime espoir que
nourrissait son âme. Héloïse serait trop honteuse pour renouer le contact. Elle se serait
estimée pareille à la pire des espèces si elle avait dû un jour rompre le silence et par-là même
la reconstruction de Pierre. Quelle immonde personne serait celle qui infligerait le meurtre,
guetterait la résurrection et assassinerait une seconde fois. Lui l’implorerait pour que de sa
pointe aiguisée elle le tue, encore et encore. Chaque centimètre du pieu enfoncé dans sa chair
serait un bout de lui qui renaitrait. Il vivait comme un fantôme, il saurait mourir comme un
vivant. Mais non, elle ne le ferait pas. Alors ce serait son père, sa mère, Charlotte ou peu
importe qui, le moment venu, décrocherait son téléphone et lui demanderait, la voix hésitante,
pleine de l’appréhension de la réponse, de venir à son chevet. Il répondrait « j’arrive » et
serait déjà là. Rien n’aurait changé. Elle voudrait dire tant, il la ferait se taire, lui offrirait une
fleur et, à cette odeur, elle irait mieux. S’écouleraient des temps aussi longs que le permettrait
son corps, toujours trop courts. Mais lumineux. La vie enterrerait la mort, puis la mort
stimulerait la vie.
Malheureusement il lui fallait attendre. Attendre avec une impatience indécente que sa
belle plie. Un désir fou enfoui et inavouable.

Soudés par un lien d’intimité nouvelle, Pierre et Michel reprirent leur vie commune.
Comme il s’était ouvert et n’avait pas été repoussé, Michel avait étrangement changé de
comportement. Il essayait d’organiser ses soirées ailleurs, de garder discrètes les substances
dont il s’empoisonnait et, bien sûr, de trouver le moyen de tenir à distance Adrien.

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- J’ai bien une idée mais… Un peu radicale. Pas sûr qu’elle te plaise pourtant elle marche à
tous les coups.
- Tu m’inquiètes déjà. J’ai envie de te dire non d’entrée et de t’écouter ensuite. C’est
possible ?
- Tout est possible ! Même que tu dises finalement oui. Bon, si ton frère s’installe, on n’attend
pas. Qu’il n’ait pas le temps de se procurer des repères ni de s’attacher à son quartier. Encore
moins de s’enticher d’une femme, là ce serait la catastrophe ! Alors rapidement, lettres
d’intimidation. « Tu es ici chez nous », « rends l’appartement », « rentre chez toi ou ça finira
mal », bref tu peux même aider à la rédaction, t’as compris le topo. S’il résiste, possible,
même probable, j’envoie des gars chez lui. Cambriolage de nuit, sans violence. Histoire de lui
prouver que les menaces ne sont pas que des paroles en l’air. Tellement traumatisant comme
accueil qu’il voudra repartir. Il s’obstine ? Pneus crevés, inscriptions sur sa porte, accidents
évités de justesse. La totale. Là, normalement, il part.
- En fait j’aurais dû m’arrêter au simple non. Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu savoir ce qui
se cachait derrière ton esprit machiavélique !
- Oh je suggère hein. Puis t’as pas mieux j’imagine ?
- Et après, même s’il part, il passe sa vie à avoir peur et à se demander qui lui en veut et
surtout pourquoi !
- Ah mais non ! Ça ce serait le plan anti nuisance nocive. Papa Michmich pense toujours à
tout. Pour ton frère on fait attention à bien soigner le post traumatisme. Il aura certainement
porté plainte donc il y aura une enquête. Pour ce genre d’affaires les flics se mobilisent. Ça les
intéresse. C’est là que nous on s’occupe de faire trainer des éléments qui aboutissent à une
conclusion claire : il y a eu confusion d’identité. Un homonyme ou un gars qui se ferait
appeler pareil, par le même surnom, ou qui aurait eu la même veste un mauvais jour. Bref, on
a plein de possibilités. C’est comme un catalogue où tu choisis ce qui te plait ! Du sur-
mesure !
- T’es fou. Je t’aime bien hein, mais t’es fou. Et t’as déjà fait des trucs pareils toi ? Je clarifie,
c’est non. Mais je suis curieux.
Le geste de la main de Michel en dit davantage qu’une réponse bien formulée.
- Du sur-mesure je te dis. On devrait m’appeler le couturier plutôt que Pastis ! Ça m’aurait
peut-être détourné de la gnole d’ailleurs. J’aurais sombré dans le costume. T’imagines ?
Il eut un rire grave à l’évocation de cette image.
- Et c’est qui tous ces gars que tu connais ?

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- Attends Pierre, tu crois quand même pas que je suis allé en prison pour avoir fréquenté les
apôtres ? Et tu ne penses pas qu’en prison j’étais enfermé avec Mandela ?
- Et ils feraient un truc comme ça pour toi ?
Il rit encore plus fort.
- Pour moi ? Ce serait extraordinaire ! Même ceux qui t’en doivent une ils te la rendent
rarement. Pour l’argent.
- Et après tu t’en sors toujours ? On ne remonte pas jusqu’à toi ?
- Ça dépend combien tu paies. Au début clairement pas assez. Ça m’a valu plusieurs retours
en cellule. Mais j’ai appris et maintenant je sais que plus tu dépenses, moins t’as d’emmerdes.
Faut mettre les moyens là où ça compte.
- Et… Tu as déjà tué ?
Sans l’ombre d’une gêne, Michel répliqua en serrant les dents et d’un ton effrayant.
- Pose pas trop de questions gamin si tu veux continuer à pouvoir t’endormir sous le même
toit que moi.
Pierre devint pâle et pensa qu’encore une fois il allait avoir droit à une vague
déferlante. Mais Michel semblait trop bien lancé dans sa course à l‘éclat de rire le plus
bruyant pour rester sérieux.
- Merde tu devrais voir ta tronche ! Punaise qu’est-ce que c’est bon de trainer avec un bleu !
Mais non je n’ai jamais tué personne. Il y a bien des affaires qui tournent mal et parfois ça
dégénère. Question de survie aussi. Quand tu te fais dépasser dans la truanderie, que tu
commences à côtoyer des corps sans âme et que ta tête est mise à prix… Bon bah là on peut
dire que c’est de la légitime défense. Mais tuer, sciemment, jamais. Et grâce à Dieu aucun
innocent n’a souffert de mes agissements. Tu vois bien, mon truc c’est le commerce. Et
attention, pas question de toucher à la dope ou aux armes. Je suis trop fin, je fais dans le
gourmet. Et généralement les receleurs sont des pourritures. Alors si je vends à des pourris et
que je réinjecte leur monnaie dans l’économie, c’est un peu comme si je rendais l’argent,
non ? Ah ma mère m’a toujours dit que j’étais un homme bien, elle avait raison !
Une fois de plus il grimpa un barreau supplémentaire sur l’échelle du rire. Quant à
Pierre, il ne savait pas si ses questions étaient malsaines ou non, mais il était fasciné. Les
criminels, on les regardait à la télé, au cinéma, on les lisait dans des livres ou les journaux, on
en entendait parler au café du coin. Mais on ne les connaissait pas. Alors toutes les questions
que n’importe qui se poserait, toutes ces zones d’ombre mystérieuse qui planent au-dessus du
hors-la-loi et à laquelle on ne peut répondre qu’avec les limites d’un esprit honnête, il voulait

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les lui poser. Aussi, il éprouvait une étrange excitation à l’idée d’être l’ami d’un gars d’en
face, de l’autre rive.
- Et toi alors, jeune éphèbe, n’as-tu jamais succombé à la tentation de l’interdit ?
Pierre songea.
- Une fois je suis monté dans un train sans payer, volontairement !
- Volontairement qu’il a dit ! Moi qui te croyais pur ! Et ensuite ? Course poursuite à travers
les wagons ? Bousculade avec les passagers ? Bagarre avec la sécurité ? Débarquement en
gare sous des yeux circonspects confondus aux larges fenêtres ? Menottes ? Ah les menottes
ça fait toute la différence ! Alors ? Les menottes, le gyro et les barreaux ? Fais-moi rêver,
canaille !
- Tiens-toi prêt. Me voilà embarqué à bord, avec ce sentiment de transgression qui éveille les
sens. En état d’alerte permanent, je me fraie un chemin malgré les regards qui semblent
deviner ma faute. La température monte. Là, sur ma gauche, une place libre. Je m’y réfugie.
Tête baissée, regard fuyant mais sentiment de toute puissance. Je prends peu à peu conscience
de ma stature. Je relève la tête, réponds aux yeux indiscrets et les renvoie à leur médiocrité.
Ma prestance s’impose. Je prends confiance. Si bien qu’il ne faut pas deux passages au
contrôleur pour que je l’interpelle. « Eh vous ! » « Oui Monsieur » « Est-ce qu’il serait
possible de vous acheter un billet s’il vous plait ? ». Alors ?
- Et moi qui y ai cru. Quelle naïveté affligeante. Pierre tu es à la fois meilleur et pire que ce
que je pensais. D’une droiture admirable et d’un ennui sidérant.
- J’ai une idée !
Michel fut coupé dans son élan, lui qui s’apprêtait à dérouler son plan de moqueries. Il
tendit l’oreille.
- Avec tout le fric qu’on se fait, chaque fois que mon frère trouvera un logement qui
l’intéresse, je le prendrai.
- Comment tu vas savoir ?
- Il me demandera probablement si je peux aller le visiter ou l’accompagner. Et puis je
tâcherai de ne pas passer à côté de l’information, impatient que je suis de le voir emménager !
- Tu vois quand tu veux. Chaque Homme a du vice en lui, même toi.
- T’en penses quoi ?
- Ça se tient mais c’est fragile. C’est le genre de scénario qui, sur la longueur, s’épuise. Ça
sent l’erreur. Et là je t’explique pas le merdier pour expliquer à ton frère chéri d’amour
pourquoi tu l’empêches de s’installer.
- Hmmm… On part là-dessus et on continue à réfléchir.

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Pedro savait désormais qu’il avait en face de lui une sensibilité à part. Cela rendait sa
mission plus difficile mais nettement plus intéressante. Pourtant il n’en savait toujours pas
suffisamment.
- Qu’est-ce qu’elles représentent ces béquilles pour toi ?
- Tu veux dire celles-ci ou celles que j’imagine ?
- Celles-ci d’abord.
- Elles représentent la maladie, tout simplement. Chaque fois que je les vois je me rappelle
que je suis incurablement malade. Elles sont un poids, un signal sonore et visuel de mon
passage, la raison suffisante à me considérer autrement, une entrave à ma sociabilité et à
l’accès à l’authenticité des gens. Pas toujours mais presque. Elles sont tout ça à la fois. Je n’ai
pas l’impression qu’elles me fassent marcher, plutôt qu’elles me ralentissent. Je ne les
considère pas comme une aide précieuse mais comme un boulet que je traîne. Quand je dois
sortir, que je n’en ai pas envie, que j’hésite, elles sont celles qui me font choisir le lit plutôt
que la rue. La décadence plutôt que le courage. Elles me tirent vers le bas. Elles me ramènent
à ma condition. Quand je passe devant une vitrine ou un miroir, c’est simple, je ne vois
qu’elles. J’ai l’impression que je pourrais faire tous les efforts du monde, me maquiller,
m’habiller joliment, même mettre une mini jupe avec des talons hauts, on ne me regarderait
pas parce qu’on les verrait elles. Pire, plus aucun homme ne se retourne sur moi. Avant je
détestais ça, j’avais le sentiment d’être un bout de viande constamment soumis au jugement
du consommateur. Maintenant je le regrette. J’étais vulnérable mais j’étais une femme. Je ne
sais pas s’ils me trouvent laide ou sans attrait. Comme si toute ma féminité s’était envolée et
que je n’étais plus désirable. Juste une éclopée sur laquelle on ne maintient pas le regard,
parce que quand même, ça ne se fait pas… Je les déteste. J’aimerais les balancer loin de moi,
les briser en mille morceaux, les perdre ou me les faire voler. Mais je ne peux pas. Je suis
dépendante d’elles et je crois qu’elles le savent. Il n’y a aucune intention de leur part de faire
équipe. Elles jubilent de mon malheur. Il faut dire que c’est leur raison d’être. Si je guérissais
elles finiraient au placard. Alors elles mettent toute leur ferraille à me mener la vie dure.
Parfois, de désespoir, j’essaie de me hisser d’une pièce à une autre. J’ai mal, je ne me sens
plus, mais j’essaie. Et alors je me rends compte que je ne sais plus marcher. J’ordonne des
mouvements à mon cerveau qu’il n’exécute plus. Je lui crie dessus, il n’en fait rien. Je lui
susurre des mots doux, il reste de marbre. Et mes jambes aussi. Je finis par tomber, parce que
de rage je persiste. Par terre, du coin de l’œil, je les aperçois. Mesquines. Affreuses. Et je
pleure. Je pleure comme si j’avais perdu un être cher mais parce que j’avais gagné deux
tortionnaires. Je n’en peux plus.

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Pedro était très attentif. Il prenait le temps de la réflexion, comme s’il cherchait les
indices qui lui permettraient d’entamer son travail de la bonne manière.
- Et les nouvelles, qu’en attends-tu ?
- Tout l’inverse. J’aurais aimé te dire « qu’elles soient invisibles ». C’est impossible. Alors
j’aimerais qu’elles me ressemblent. Qu’elles soient une partie de moi que je trouve belle.
Comme on aimerait ses pieds, son nez ou sa poitrine, je veux aimer mes béquilles. Que cette
confiance jaillisse et s’impose aux autres. Que la gêne éprouvée ne soit plus une brèche
perverse dans laquelle ils se glissent. Mais que la sérénité de mes gestes soit si proche de la
normalité qu’ils ne me remarquent plus. Je voudrais que chacune soit un prolongement de
mes membres. Comme si mes bras n’avaient pas cessé de croitre, comme si ces poignées
avaient épousé mes mains. Je ne veux plus qu’elles me fassent mal. Je veux qu’elles soient
douces. Qu’elles soient naturelles. Que mes paumes s’y déposent comme un oiseau dans son
nid. Qu’elles s’y sentent bien, et à l’abri. Que l’idée de les chercher n’en soit plus une.
Qu’elles me fassent me lever pour elles. Que je me sente nue lorsque j’en serai dépourvue.
- Ça ne va pas être simple. Et ça me plait. Depuis que je te connais, depuis que tu es toute
petite, tu as toujours été d’une grande sensibilité. J’ai d’abord pensé que tu serais trop fragile
pour ce monde. Mais c’était sans compter sur cette immense détermination. On pouvait
penser que tu te fichais de ce qu’on te disait, des conseils et des avertissements. Ce n’était pas
ça. Tu étais d’un tel enthousiasme pour tout que tu ne supportais pas qu’une réflexion lui
fasse barrage. Alors tu passais outre, décidée à prouver que tout pouvait toujours bien finir.

Pedro lui posa encore bien des questions, en même temps qu’il lui demandait de le
suivre au travers de l’atelier. On aurait dit un conseiller en vente dans un magasin de
vêtements. Il prenait des échantillons de matières et les posait à côté d’Héloïse, comme on
l’aurait fait avec une robe. Il les lui faisait prendre, sentir et recueillait ses impressions.
Pascal, qui s’était réveillé de sa sieste, tenta de faire irruption. En ouvrant bruyamment
la porte, il demanda :
- Je ne vous dérange pas ?
Ce à quoi son ami lui répondit très sérieusement par l’affirmative et le congédia. Ils
restèrent ainsi plus de trois heures à échanger. Trois heures au bout desquelles Héloïse fut
autorisée à sortir. Pedro, lui, demeura seul dans son espace.
Lorsqu’elle rejoignit le jardin, son père et Alice, l’épouse de Pedro, étaient allongés
sur des transats.
- Alors ma chérie, tu es parvenue à te dépatouiller des griffes de cet ours ?

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- Oui ! Mais l’ours a préféré rester dans sa tanière !
- Oh et croyez-moi il n’en sortira que pour vous dire au revoir. Le voilà lancé sur un nouveau
projet, la lumière du jour ne lui sera bientôt plus familière.
- À propos d’au revoir, Alice proposait que nous ne repartions que demain soir. Comme ça on
pourrait se balader demain, si ça te tente.
- Je pense que je vais rester. Pedro dit que je dois être là pour la fabrication des cannes. Enfin
que ce serait mieux. Et puis je crois que ça me fera du bien de changer d’environnement,
d’être entourée par les montagnes.
En bon père, Pascal posa tout de même ses conditions.
- Ta mère sera furieuse si je prends des vacances sans elle. Pire que Pedro sur ton dos ! Je
repartirai demain, après la balade. Mais s’il y a le moindre problème je veux que tu promettes
de nous prévenir.
Ainsi fut-il convenu qu’Héloïse séjournerait le temps nécessaire, tandis que son père,
malgré tout rassuré de la savoir entre des mains de confiance, rentrerait. Et comme l’avait
annoncé Alice, Pedro ne surgit qu’au moment de passer à nouveau à table. Il avait l’air très
excité par ses premières inspirations, impatient d’en dire plus à Héloïse. Il s’assit à côté d’elle
et ne fit plus attention au reste du monde. On avait beau lui parler, il ignorait. Héloïse pouvait
être en train de répondre, il la coupait. L’artiste avait enclenché son imperméabilité à ce qu’il
appelait les banalités de la raison. Tout à coup son ami, sa femme et tout ce qui ne le liait pas
à sa mission lui était étranger. Il avala son repas et quand il n’eut plus rien à demander à
Héloïse, sans l’ombre d’une salutation, partit se réfugier dans sa caverne. La nuit tomba et la
maisonnée tenta de s’endormir, bercée ou brusquée par les manifestations de joie ou de dépit
de l’inventeur en ébullition.

Le lendemain, Héloïse et son père partirent se promener. Cela faisait des années
qu’elle n’était pas revenue et Pascal l’emmenait sur les traces de ces chemins qu’elle avait de
si nombreuses fois foulés. Il ne cessait de lui demander :
- Et là, et là ? Tu reconnais ? Tu te souviens ?
Mais quatre fois sur cinq il eut été plus optimiste de demander à un enfant ce qu’il
pensait de la conjoncture économique. Pourtant, de temps en temps, au détour d’un virage, à
la découverte d’un point de vue, quelque chose lui apparaissait. Il était clair que cet
environnement ne lui était pas tout à fait étranger. Ce qu’elle reconnaissait avant tout, plus
que les scènes marquantes que lui décrivait son père, c’était un arbre, un oiseau ou une
rivière.

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Ils marchèrent ainsi deux heures durant. Enfin, ils arrivèrent où tous deux se
souvinrent. C’était un petit arbre qui paraissait vieux depuis toujours. Son tronc ressemblait à
un amas de serpents entremêlés qu’un charmeur aurait fait se dresser vers le ciel. Par un
maléfice sûrement, tout aurait été figé. Ici, sur les hauteurs, face à l’horizon, s’était joué dans
un autre temps un spectacle mystique. Et les années passant, à force de brûlures au Soleil,
l’animal s’était changé en bois. Les branches s’étendirent, les serpents muèrent une dernière
fois pour arborer une écorce de liane et des milliers de feuilles vertes enfouirent à jamais le
souvenir apocalyptique dans cette terre à présent fertile. L’horreur devint beauté.
Héloïse laissa son père lui raconter cette légende parce qu’elle aimait l’entendre de lui.
Chaque mot la replongeait un peu plus dans cette enfance innocente où l’obscur ne durait pas
et où la mort était terrassée par la découverte permanente de la vie. Sous l’arbre se trouvaient
deux bancs de chaque côté d’un petit dolmen. Le conte supposait qu’il était la tombe du
charmeur de serpent. Touché par un grand malheur, il se serait laissé figer avec ses danseurs,
se rendant ainsi victime de son propre sort. Son père s’assit. Elle s’allongea. L’épais feuillage
de l’arbre abritait encore un beau mystère. Il offrait à ses visiteurs un moment de répit dans
une journée écrasante de chaleur. Il était d’une densité opaque. Pourtant, Héloïse se rappela.
Lorsqu’elle venait jusqu’ici malgré la fraicheur automnale, lorsqu’elle et sa sœur s’étendaient
toutes les deux sur cette pierre qu’elles avaient longtemps craint d’être hantée, c’était comme
si les rayons de lumière transperçaient la carapace de l’édifice et venaient parsemer leurs
corps de petits points chauds. Cela les rassurait. On leur avait toujours dit que la lumière était
protectrice, que le Soleil était le gardien de leurs jours, la Lune l’ange de leurs nuits, et que
l’un jamais n’allait sans l’autre. C’était ici qu’elles liaient leurs âmes et ouvraient leurs cœurs,
se confiant l’une à l’autre à l’abri de la morale. Elles parlaient, se taisaient et s’endormaient.
Héloïse ferma les yeux. Le silence se fit, laissant aux esprits le repos nécessaire à l’accueil.
Enfin, la musique commence. Les caresses du vent dans les cheveux de l’arbre descendent par
le tronc et un grand frisson parcourt le spectateur. Le ciel envoie ses premiers musiciens. Sur
une branche proche, dans les airs, traversant, au loin perchés, les oiseaux accordent leurs
chants. Toute la nature s’harmonise. Et la conscience d’Héloïse s’envole. Ailleurs, une main
vient effleurer la sienne. Guidée par la douceur ambiante, les doigts à fleur de peau remontent
sur son bras. Elle n’en connaît que trop bien la texture. Un feu ardent s’enflamme en elle alors
que les gestes de Pierre continuent de la bercer. Le rapport même à l’existence disparaît. Nul
besoin d’autre repère que celui de ce chemin qu’il dessine sur son corps. Tant que ce doigt ne
la laissera pas, elle saura être au bon endroit. Celui-ci point ne l’abandonne. Il esquisse sur
son torse la présence de leur amour. Il apporte sur son cou l’ivresse de leurs retrouvailles. Il

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efface sur ses lèvres tout ce temps passé sans l’autre. Son souffle glisse au creux de son
oreille. Son odeur parvient à ses poumons. La fleur de ses entrailles s’ouvre. Elle est arrosée à
nouveau. Héloïse la laisse pousser. La sensation est trop intensément bonne pour la contrarier.
Elle s’abandonne, totalement, à l’évidence de Pierre. De ses pieds à son crâne, en passant par
ses genoux, ses coudes et jusqu’au bout de ses cheveux, c’est toute son énergie qui la traverse.
Une chaleur singulière qui rafraichit son corps, qui la plonge dans un état de bien-être si
profond qu’aucun être ne saurait l’en extirper. Dans les abysses de l’euphorie, Héloïse est
guérie. Elle n’y marche pas mieux, elle n’a pas besoin d’y marcher. Elle ne redoute plus
d’être assaillie, elle est protégée. La puissance qui l’enveloppe est si grande que ses yeux
même clos ne peuvent l’éviter. Jamais la nuit n’aura tant fait pâlir le jour. Le voile qui
s’abaisse l’élève au-dessus de tout. S’il lui fallait basculer dans un puits sans fond, ce serait
celui-ci. La chute la ramène à ce bout de doigt qui lentement panse les plaies qu’il découvre.
Jusqu’à les refermer toutes. De libération la larme éclot, renfermant en son creux toute la
frustration de cette solitude insensée. Tous les pourquoi de ces sévices que sont les matins
sans lui se perdent. Qu’ils se taisent, puisqu’il est là. Le doigt de Pierre poursuit la lente
descente de la perle précieuse. Elle accompagne ce convoi de la libération qui glisse vers sa
destinée. Il s’assure que celle-ci, à mille lieues de sa belle, rejoigne un terreau fertile. Peut-
être y poussera-t-il un autre amas de lianes dressé vers le ciel. Et si la fable ne disait pas tout ?
S’il n’avait jamais été question de mauvais sort ? Si dans cette pierre figée gisait l’éternité
d’un amour intransgressible ? On aurait appelé tombe le berceau d’un combat remporté à
deux. Cet arbre était en fait le symbole de l’interdit éventré. Les lianes emmêlées scellaient un
nœud indéfaisable, serrure ultime d’une prison où se jettent les âmes libres. Héloïse aurait
donné sa vie pour y être condamnée à perpétuité.
Pourtant il était une condition sine qua non à cette admission. Il fallait accepter de
renoncer à tout autre être cher. L’amour ultime ne s’encombrait pas de détour et refusait
d’être partagé en plus de deux parts. C’était un, ou tous les autres. Héloïse aurait choisi
l’égoïsme de ce partage autant de fois qu’il lui aurait été demandé. Mais une autre main se
mêla à la sienne. Fusse-t-elle évidemment emplie d’amour, celui-ci lui paraissait bien plus
banal. Mais tellement plus réel que Pierre ne s’y opposa pas. Il rebroussa chemin, lui
murmura des mots tendres, s’arrêta dans son cou, marcha à travers le champ de sa poitrine,
traina les pieds le long de son bras et se nourrit de toute la résistance qu’opposait Héloïse à
son départ pour longer le couloir de ses doigts fins aussi longtemps que possible. Le vent qui
les avait réunis les sépara. Deux phalanges amoureuses échappèrent l’une à l’autre. Les
regrets chassèrent l’insouciance. La tristesse éborgna la joie. Et la nuit redevint sombre. La

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chute sans fin l’entrainerait à sa perte. Plutôt que de mourir, Héloïse préféra souffrir. Et elle
rouvrit les yeux.
Il lui aurait fallu un temps pour se recentrer. Pour rassembler tous les morceaux d’elle
qui s’étaient envolés dans ce ciel chaud. Il lui aurait fallu une minute, juste une petite minute,
pour accepter son sort, revêtir l’armure et reprendre les armes de cet épuisant combat. On ne
la lui offrit pas.
- Héloïse.
C’était maintenant que son père avait choisi pour l’achever. Elle n’eut pas la force de
relever son visage et de faire face à cette voix qui pleurait déjà. Elle n’eut pas l’envie
d’encourager la brise qui l’avait bercée à devenir tempête. Elle eut juste la place, quelque part,
d’encaisser ces coups que personne ne devinait mais la faisait saigner à l’intérieur. Trop
abattue pour lui demander de se taire, elle ne put dire à son père combien le besoin qu’il avait
de se confesser se traduisait par une exécution sanglante. Elle écouta douloureuse.
- Je… Je ne sais pas par où commencer. Je ne sais pas comment le formuler. J’ai peur de te
faire du mal plutôt que de nous faire du bien. Mais au fond de moi je veux que tu saches.
Lorsque tu es née, tu as donné à la vie de ta mère et moi un sens nouveau. Nous étions jeunes
et encore dans la promesse de nous dédier l’un à l’autre. Alors tu es arrivée comme un
accident. À la seconde où j’ai appris la grossesse de ta mère, ma vie s’est trouvée sens dessus
dessous. À la seconde où tu es née, tout est rentré dans l’ordre. Il ne sera plus grande joie que
celle ressentie à chacune de vos naissances. Bien sûr tu étais la première alors j’ai dû
apprendre. Apprendre à comprendre tes besoins, tes envies et même ma place au milieu de
notre trio. Mais quelle facilité ce fut de t’aimer. Ce petit sourire qui dégageait déjà une telle
force. Oh tu pleurais beaucoup aussi. Dès qu’on te laissait seule. Dès que la porte se refermait.
Dès que tu ne voyais plus le visage familier d’un de tes parents au moins. Tu pleurais. Mais
sitôt nous réapparûmes que ce désarroi devenait joie et ta petite bouille rayonnait à nouveau.
Tu étais comme ça, heureuse parmi les gens que tu aimais. Ensuite ton frère et ta sœur sont
nés. Tu as immédiatement semblé comprendre quel serait ton rôle. Jamais tu n’as été jalouse.
Nous avons eu moins de temps pour toi seule et tu as appris à l’occuper autrement. Tu as
aussi vite compris que le sourire te faisait des alliés, des amis. Nous n’en avons plus eu
l’exclusivité. Dès lors, tu t’es mise à sourire à tous. Et comme le monde entier te souriait en
retour, tu as délaissé les pleurs. Au début, avec ta mère, on s’en est même inquiétés. On
demandait au médecin si c’était normal. « Est-ce qu’une si petite fille ne devrait pas pleurer
de temps en temps ? ». Je me souviens qu’il nous répondait toujours « Vous me demandez un
médicament pour la rendre malheureuse, de temps en temps ? ». Tu étais juste heureuse. Tout

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le temps. Je crois que pour cela nous t’avons un peu délaissée. Tu semblais n’avoir jamais
besoin d’être réconfortée. Comme si ce tout petit corps abritait déjà une femme libre et
indépendante. Et responsable. Tu t’occupais de tes cadets parfois mieux que nous ! C’était ton
sourire, encore, qui guérissait leurs petits maux. Toi seule pouvais arrêter leurs sanglots
instantanément. Il nous a suffit de te faire dormir avec eux pour rattraper nos heures de
sommeil. Avec toi, ils ne pleuraient jamais. Et nous non plus. Tu es et seras toujours notre
Soleil.
Sa voix semblait s’évanouir dans ce futur incertain. Tout son être exprimait à travers
cette extinction l’angoisse que provoquait l’évocation de l’avenir. Plus que jamais elle eut
voulu lui imposer de se taire. Mais son sourire n’était que le reflet de sa gentillesse et face à
ce cœur ouvert elle était incapable de se révolter. Elle aurait souhaité qu’il se mette à pleuvoir
ou que le brouillard la fasse disparaître, qu’une nuée épaisse garde ses oreilles imperméables
à ces paroles. Aucun de ses vœux ne fut exaucé. S’il était une pluie ce n’était que de coups.
Par un amour confus pour cet homme qui l’avait fait naître dans un monde où le goût du
paradis était celui-là même qui permettait à l’enfer d’être, elle accueillait en silence
l’effondrement des vestiges qui la maintenaient debout. Il continua.
- J’ai appris à te connaître. À voir dans le noir de ta pupille comment se sentait ton cœur. Mais
désormais je vois moins bien. J’ai peur de voir ce que tu me montres, de ne pas vouloir le
comprendre pour me protéger. Assez. Je ne veux plus me préserver au détriment de ma fille.
Que je t’aime. Que je veux être sûr que tu ne gardes pour moi aucune résistance. Je suis ton
père et veux te rendre un peu de ce sourire que tu distilles sans compter. Quelle que soit la
nature de ta pensée, je veux te dire que tu peux me la partager. Dans l’espoir je saurai être un
compagnon joyeux et dans la grisaille je te promets de faire tourner le phare. Ainsi même les
flots tumultueux, s’ils te mettent à mal, ne te feront pas chavirer. Mes yeux toujours te
chercheront et s’il faut à la mer me jeter pour te secourir, j’y laisserai jusqu’à mon dernier
souffle pour que la bouée te parvienne. Vraiment, quel que soit le temps que couve ton ciel,
fais-le mien. S’il te plait. Je sais aussi que bien des appels du pied s’écraseront contre ta
volonté de m’épargner. Ne m’épargne pas. Il n’est de plus grande souffrance que celle de
savoir que tu as mal seule. Il ne serait de plus grande joie que de savoir la gaieté t’envahir.
Pour autant je suis prêt à côtoyer chacune. Tu te dis certainement, comme à ton habitude,
qu’il vaut mieux une âme effondrée que deux âmes en peine. Mais je sais le caractère
unilatéral de cette pensée. Tu ne supporterais pas de laisser quelqu’un s’exclure. Accepte ne
pas avoir le monopole de cette bonté. Sois altruiste, donnes-en, autant que possible. La joie
est indivisible, seulement exponentielle. Le fardeau, lui, se partage avec chaque pilier sur

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lequel tu te reposes. Je veux être un pilier. Deux piliers. Mille piliers. Pour te montrer la voie
cachée dans la pudeur, je vais commencer. Tu n’as pas l’habitude de m’entendre et cela va te
faire bizarre. Arrête-moi si c’est trop long, trop lourd. Le jour où tu nous as annoncés ta
maladie, je n’en ai pas immédiatement saisi l’ampleur. Je la connaissais mal. Je voyais que les
gens perdaient leur mobilité et que le fauteuil devenait leur quotidien. Mais je pensais qu’il
était la condamnation finale. Aussi pénible fut-elle, il ne prive pas de vie. Alors, quand j’ai
compris, l’ordre que tu avais mis dans mon existence a disparu. On avait piétiné la
chronologie naturelle des choses avec un mépris déconcertant pour toutes les victimes. C’était
une injustice affreuse. Pourquoi ma fille ? Pourquoi pas une autre famille ? Comme je
pourrais être abominable pour changer le cours des choses. Au pire, pourquoi pas moi ? Je ne
puis accepter que tu partes avant moi. Je n’ai que trop de doutes quant à ma résilience, à mes
chances de m’en remettre. Que ton frère, ta sœur et ta mère ne voient plus en moi qu’un
fantôme qui répond par habitude. Je crois que le vin aura le goût de l’eau. Que nulle saveur ne
sera plus la même. Pourvu qu’une saveur résiste. J’ai peur de ne savoir trouver dans mes
souvenirs de toi que la lâcheté d’accabler le sort. De ne pas être à la hauteur de ton
enthousiasme, d’être berné par le prosaïsme de cette situation et de ne pas honorer ton unicité.
On me demandera de me réjouir de cette allégresse vécue quand la facilité voudra que je me
morfonde en pensant à ce qui n’est plus. Pourtant je sais la mort inévitable. Je la sais au bout
de chaque chemin. Mais pas dans ce sens. J’ai vu mes parents mourir. Ils ont vu leurs parents
mourir. Je veux une tristesse normale, rien d‘exceptionnel. À quel Homme peut-on demander
de créer une vie mais aussi de la regarder partir ? Impuissant et sans le droit à l’oubli. Mais
mon Dieu pourquoi penser à ça ? Quand je te vois là, étendue au Soleil, je voudrais savoir
occulter tout le reste. Tu es belle, tu es radieuse, tu es ici. Ce soir peut-être, en rentrant, j’aurai
un accident. Personne n’y pourra rien, pas même le responsable, s’il y en a un. Un petit
accident, comme ta naissance, qui remettrait tout en ordre. Le sens de la vie, sa fragilité et
surtout sa chronologie. Tout serait plus facile. Plus facile pour moi. Qu’il est difficile de
s’apitoyer sur son sort mais que cela est plus dur encore de se concentrer sur celui d’un autre.
Effacer son malheur, se réjouir de ce qu’on a déjà. Mettre en pratique les belles leçons de vie
que l’on se plait tant à enseigner. Qu’il est laborieux d’être sage. Comme je n’en ai pas envie.
C’est toi ma fille, c’est toi qui as besoin de moi. Et au nom de cela je ne m’effondrerai pas. Je
t’aime ma chérie. Je t’aime.

Les yeux embués, Héloïse s’attendait à recevoir l’étreinte de son père. Mais elle ne
vint pas. De toute sa pudeur, de toute sa gêne, il resta à distance, ne la forçant pas à tomber

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dans le dramatisme de son monologue. La beauté de cette réserve l’éblouit. Il y avait quelque
chose d’héroïque et de noble dans sa retenue. Il avait été difficile pour lui de s’exprimer en
ces termes, de mettre son cœur à nu, elle le savait. Sans doute avait-il été plus dur encore de
ne pas tout évoquer, de ne pas parler de mort, de ne pas parler de deuil. De ne pas fondre. Le
juste équilibre que son père avait été capable de trouver l’émut profondément. Elle était triste
de le savoir si tourmenté. Héloïse connaissait l’amour des siens pour elle et imaginait bien que
sa maladie les faisait souffrir, eux aussi. Mais tant que les mots ne sortaient pas, il était plus
facile de croire à une douce peine. Pourtant elle ne lui en voulait pas. Ni de l’avoir séparée de
sa vision avec Pierre, ni de lui avoir présenté son affliction. Elle s’en voulait à elle, de ne pas
leur dire comme elle avait peur, comme elle se sentait seule et comme elle n’était pas prête à
mourir. Elle ne voulait pas leur avouer que son sacrifice seul lui permettait d’entrevoir la fin.
Puisqu’une vie sans lui n’en était pas une. Puisque son absence lui faisait perdre la raison.
Elle vomissait de ce manque d’amour. Le silence de sa chambre le soir la tétanisait. Elle
espérait toujours que la respiration lente et profonde de Pierre viendrait le rompre. Elle croyait
qu’il finirait par se retourner bruyamment dans le lit, emportant avec lui les oreillers, le drap,
la couette. Alors elle lui taperait sur la tête afin de le sortir de ses rêveries. Par habitude il
comprendrait et, sans une complainte, il lui rendrait sa part. Mais rien de cela ne se produisait.
Héloïse, désormais, avait tout pour elle et personne pour le lui prendre.

Elle se redressa et s’assit sur le bord de la pierre. Elle regarda son père qui détournait
le regard, comme un timide petit garçon qui se sentirait à découvert. Elle lui tendit les bras et
il se jeta dedans.
- Moi aussi je t’aime papa. Et je te promets que je te dirai tout.
Elle ne savait pas ce qu’il en serait. Elle ne pouvait affirmer qu’il lui serait convenable
de déverser chacune de ses crises. Mais elle le lui promit, parce que cela lui faisait du bien.
Puis elle ajouta :
- Je suis si fatiguée. Je ne sais pas si j’arriverai à tout redescendre.
- Monte sur mon dos de vieux canasson. Le cheval de traie va te ramener à bon port.
- Tu es fou ! Tu vas te casser le dos !
- Saute je te dis, où je t’abandonne ici.
Avec toute la légèreté qu’elle put rassembler, elle grimpa sur son dos. Il se saisit des
deux béquilles et en fit comme un banc pour sa fille qu’il maintenait en y entrelaçant ses bras.
Il se jura de ne pas laisser Héloïse poser pied à terre. Et il tint parole. Aussi était-il si fatigué

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en arrivant qu’il s’allongea aussitôt. Il interpella Pedro que sa femme avait forcé à sortir
prendre l’air :
- Mon vieil ami, inventeur fou, rends-moi les jambes de mes vingt ans que je puisse encore
porter mes enfants !
Celui-ci usa d’un regard plein de douceur à son égard et, compatissant, lui répondit :
- Il me faudrait pour ça les bras de mes vingt ans, que je puisse encore porter tous mes outils.
Les deux hommes se regardèrent amusés, se moquant d’eux-mêmes. Alice embrassa
chacun de leur front et, tout en disparaissant dans la maison, avertit Pascal.
- Je te préviens, toi tu passes la nuit ici. Je ne te laisse pas conduire dans cet état !
Héloïse s’assit entre les deux hommes et les embrassa à son tour.
- Elle a raison.

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L’étau autour de Pierre se resserrait. Adrien multipliait les entretiens et était en attente
de plusieurs réponses. Des postes qui lui permettraient sans difficulté de rejoindre la ville de
son frère. Aussi lui confia-t-il qu’il commençait à regarder les appartements. Pierre se réjouit
que son frère ne trouve pas grand-chose d’attrayant sur le marché.
Parallèlement, les affaires étaient florissantes. L’argent entassé dans les caisses donna
des idées nouvelles à Pierre. Il décida d’étendre son activité à la livraison et à la réalisation de
compositions pour des événements. Très sélectif, il n’acceptait ni les séminaires d’entreprises
ni les mariages. Les premiers pour leur caractère dépourvu de sens, à l’opposé de ce qu’il
voyait en ses fleurs. Les seconds par peur. Peur de n’être pas préparé à la confrontation avec
le bonheur d’autrui. Peur de s’y voir. Peur de tout gâcher. Il fallait aux gens heureux des
fleuristes heureux. Lui était devenu un homme d’affaires, fidèle à ses valeurs mais séparé de
sa nature. Ce qu’il aimait le plus, c’était réaliser des décors entiers, plonger une salle, un lieu,
dans un autre univers. Tout avait commencé un jour où une femme était venue volontairement
lui rendre visite. Il faut dire que sa boutique avait de quoi attirer l’attention. Sa façade était
intégralement couverte de verdure et la devanture mise en scène. Il y avait une petite table de
jardin avec trois chaises et une machine à café engloutie par de grandes plantes tropicales
mais astucieusement accessible. Une cascade artificielle ruisselait sur le mur. Il en émanait un
petit bruit qui plongeait le passant éveillé bien loin de tous ses soucis. Il était même venu un
jour un homme qui, après plus d’une heure auprès de la cascade, était allé remercier Pierre.
- Je suis passé. D’une humeur détestable. Et mon oreille a entendu comme une invitation au
calme. J’ai suivi la source, je suis arrivé là. Et maintenant je suis reposé. Je broyais du noir et
je vois tout en rose.
Chacun pouvait s’y installer, client ou non, et se servir. Cela avait plus d’une fois
donné lieu à des scènes qu’Héloïse adorait. C’avait été son idée bien sûr. Elle aimait voir des
inconnus s’arrêter là, suspendre leur journée le temps d’un rayon de Soleil, se perdre dans un
jardin sorti de nulle part et simplement respirer le moment. Elle aimait à penser qu’ils se
souviendraient de cette parenthèse, ses instants de vie favoris. Ainsi y avait-il tous les
passagers possibles. Du vieux du village qui s’estimait chez lui à la personne pauvre qui
profitait d’un café gratuit. Parfois les deux en même temps. Et alors la magie opérait. Il y
avait également des jeunes amoureux. Des premières histoires qui s’écrivaient en partie ici, à
l’abri des regards et des rumeurs chéries que colportaient avec un enthousiasme pervers la
première âme ennuyée. Et toujours l’endroit avait été respecté, sans qu’aucune consigne ne
fût prescrite.

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Ainsi s’était présentée cette femme.
- Bonjour Monsieur ! Si vous saviez comme je suis heureuse de vous retrouver. Comme votre
magasin a changé, en bien ! Vous ne vous rappelez sans doute pas de moi…?
Embarrassé, Pierre, qui n’avait aucune idée de l’identité de son interlocutrice, ne
voulut pas s’engager dans un jeu dangereux. Il préféra jouer cartes sur table.
- Bonjour Madame ! Je vous prie de m’excuser mais je dois reconnaître qu’avec un tel succès,
il m’est impossible de tout retenir ! Mais rafraichissez-moi la mémoire !
- Il y a plus de deux ans, je crois que vous n’étiez ouvert que depuis peu, je suis venue ici.
J’étais sur le chemin du retour de vacances et me suis trouvée prise d’une grande envie de
fleurs. Quelques minutes à peine plus tard, je passai devant votre magasin. « Le Papillon »,
quel beau nom. J’entrai et vous demandai un grand bouquet de coquelicots. Après un bref
échange vous me stipuliez leur nature très fragile et la possibilité qu’ils ne supportent pas bien
le voyage. Je m’en remis donc à vos conseils et vous quittai, un brin déçue, les bras chargés
de glaïeuls néanmoins superbes. Je repris la voiture. Arrivée chez moi, je me gare, ouvre le
coffre et en sors le fameux bouquet. Tenez-vous bien ! Au moment où je me retourne, un
couple passe et le mari se retrouve le visage plongé dans les champs de mon bouquet ! Alors
sa femme s’esclaffa. Et même ma victime semblait réjouie d’être aveuglée par ses fleurs
préférées. De là nous entamâmes une discussion qui, au détour de multiples péripéties,
déboucha sur la création de bijoux. Tout juste diplômée d’un CAP d’art et techniques de la
bijouterie-joaillerie, je m’enfonce dans le sujet répondant naïvement aux questions bien loin
d’être innocentes du Monsieur. Sa femme m’écoutait et paraissait volontairement appuyer ma
vision du travail. Je la pensais aimable, voilà tout. Et bien non ! Figurez-vous que ce
Monsieur était en réalité le directeur d’une entreprise de joaillerie et qu’à la suite de cette
rencontre, il me proposa de venir faire un essai ! Cela fait donc plus de deux ans que je
travaille pour lui et ne changerais pour rien au monde. Et c’est à vous que je le dois. Alors,
d’abord, merci !
Pierre se surprit à sentir ses lèvres se trémousser. C’était une joie pure qui le piquait. Il
était ravi et touché par ce témoignage. Et bien sûr il pensa aussitôt à Héloïse qui aurait été
complètement chamboulée par cette histoire. Il en aurait entendu parler des semaines durant.
Son âme romantique et avide d’histoires de ce genre aurait dansé des heures entières. Il
l’imaginait parfaitement ne plus cesser de lui parler de ça. Mais l’air avec lequel elle l’aurait
fait aurait été si adorable qu’il ne s’en serait jamais lassé. Puis il eut envie de rentrer à la
maison pour tout lui raconter. Puis se souvint. Et l’excitation retomba.

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- Quelle belle nouvelle ! Les glaïeuls, je vous l’avais dit ! Ils sont sous-estimés mais leur
pouvoir de séduction est bien réel. Un beau bouquet apporterait de la lumière à une cave. Je
suis malgré tout certain qu’ils ne sont pas la seule cause de votre réussite. Alors bravo à
vous ! Et vous disiez « d’abord, merci ». J’imagine que vous êtes donc venue me remettre la
moitié de vos salaires sous la forme d’un bijou d’une rareté folle ? Un glaïeul contre un
diamant ! Combien y en avait-il dans le bouquet ?
La femme rit.
- Moi qui pensais vous réjouir je vais surtout vous décevoir ! Je ne vous apporte rien, je vous
réclame du travail ! Je m’explique. Nous organisons bientôt un défilé de présentation de notre
nouvelle collection. Le scénario de départ a été abandonné et nous nous sommes retrouvés
autour d’une idée commune, celle de valoriser nos pierres dans un environnement qui leur est
familier, la nature. Mais quelle nature sans fleurs, sans arbres, sans plante ! Ainsi nous aurions
besoin de quelqu’un capable de réaliser ce projet dans un délai assez restreint, presque
contraignant. Il s’agit de confectionner un décor entièrement végétal. Si possible sans artifice,
que tout soit réel. Nous aimerions reproduire une allée voutée au cœur d’un bois, féérique,
que vous puissiez y apporter votre sensibilité. Mais vous pouvez également nous soumettre un
tout autre projet. Enfin, si vous acceptez.
Pierre était décontenancé, un aveugle l’aurait ressenti. Alors elle ajouta :
- Je ne devrais pas vous le dire mais votre prix serait certainement le notre…
- Oh ce n’est pas une question d’argent. Je n’ai jamais fait ce métier pour ça. Je l’ai fait…
Il l’avait fait pour elle. Il ne pouvait le dire.
- Je l’ai fait par amour. L’amour des fleurs, de leur pouvoir sur nos existences. Non, ce n’est
pas ça. Je n’ai jamais participé à un tel projet, je ne sais pas si j’en suis capable. Choisir les
plantes, leur apporter le meilleur, les associer, les mettre en valeur, ça oui. Mais créer un
décor de a à z, avec toute la logistique que cela implique…
- Justement, c’est l’occasion de vous découvrir des compétences nouvelles ! Moi, quand je
vois le goût avec lequel vous avez décoré votre boutique, je n’ai pas de doute. Et je ne vous
parle pas de votre terrasse. Vous pouvez vous en inspirer d’ailleurs ! Elle est magnifique, avec
ses airs d’ailleurs. J’y verrais bien défiler notre collection !
C’est exactement ce qu’aurait pensé Héloïse. Que c’était un défi à relever. Et elle non
plus n’aurait pas douté de sa réussite. Mais ils auraient été tous les deux à se lancer et ce
n’était pas pareil. Pourtant il en avait envie. Pour elle, pour lui, pour se changer les idées,
aussi. Et puis s’il faisait semblant d’hésiter, il n’avait qu’à se fier à son intuition qui lui
montrait déjà la voie à suivre. Ces années de fleuriste lui avaient quand même permis

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d’acquérir un petit réseau et ses relations avec ses fournisseurs étaient excellentes et de pleine
confiance. Quant à la partie tropicale, s’il en avait fait parvenir de loin, il s’était entêté à
assurer leur reproduction jusqu’en devenir tout à fait maître. Aussi fourmillait-il déjà d’idées.
Il avait l’image du décor qu’il voulait mettre sur pieds.
- Bon. C’est d’accord.
- Vous ne savez pas combien cela me fait plaisir que vous acceptiez. J’en suis là grâce à votre
conseil avisé et s’il m’est possible de vous en remercier de cette manière, c’est formidable ! Je
suis certaine que le projet va vous plaire.
Pierre et la femme discutèrent ensuite des modalités pratiques. Le lieu, la superficie, la
date et le prix. Il s’assura également de n’avoir pas à créer les tenues des mannequins qui
défileraient et se trouva soulagé de cette inquiétude. Dès le lendemain il se rendit à Paris dans
les bureaux du joaillier. Il rencontra le directeur avec lequel il s’entendit très bien et fut
emmené aux ateliers où on lui montra le processus durant lequel la pierre passait de l’état
sauvage à l’état précieux. Il admira le travail de ces mains passionnées et apprécia leur savoir-
faire. Il ressentait le respect du matériau et donc celui du futur acheteur. Il n’y avait pas de
duperie, c’était important pour lui. Puis on l’emmena à côté de Paris, là où se tiendrait la
cérémonie. Une immense serre majestueuse au milieu d’un grand jardin, telle serait son
terrain de jeu. Au fond de lui il trouva idiot de reconstituer un milieu naturel au sein même de
ce milieu. Il n’en dit mot. La somme avancée lors de l’entame des négociations étant bien au-
delà de ce qu’il avait prévu de demander sans y croire, l’aspect financier avait trouvé une
place toute nouvelle dans son intérêt pour ce projet. Il n’en revenait pas que l’on puisse verser
une telle rémunération à la nature et ne se priverait pas de la remercier pour en être le
bénéficiaire.
Pierre était venu accompagné de Michel. Il prit des photos du lieu, des mesures, nota
les réponses aux questions qu’ils avaient. Alors Michel lui murmura :
- C’est tout comme quand on prépare un braquage !
Le regard qu’il eut pour réponse lui suffit à se taire et à comprendre qu’il serait seul à
s’amuser de ces similitudes. Qu’il était sûrement le seul à comprendre également. Michel
continua son inspection de son côté, se passionnant à imaginer la manière dont il dépouillerait
le décor de ses trésors et les invités de leurs parures.
Lorsqu’ils eurent toutes les informations nécessaires, les deux hommes rentrèrent chez
eux. L’un non mécontent de retrouver sa quiétude, l’autre encore irradiant des lumières des
grandes villes qu’il avait eu pour habitude de côtoyer. Il y trouvait une exaltation certaine qui
faisait vibrer tout son corps. Au fond, malgré les débordements que cela lui inspirait, il y était

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dans son élément naturel. Voir du monde, charmer, briller : c’était son domaine d’expertise.
Et cela ne manqua pas de frapper Pierre qui voyait bien son ami quelque peu flétrir loin de
l’agitation permanente. Michel était un mondain pur. Les apparences et la sophistication
étaient tout pour lui. Elles n’étaient pas seulement le symbole de l’enfance qu’il avait voulu
fuir, il s’y était trouvé. Alors Pierre qui, bien que ne voulant pas perdre sa compagnie,
préférait encore le voir heureux, lui supposa de passer plus de temps dans les métropoles. D’y
chercher du travail, une copine, de s’y construire une vie. Mais Michel lui expliqua qu’il ne
savait pas résister aux tentations. Que le vice faisait partie inhérente de sa personne et que
l’émulation collective des brigands qu’il finissait toujours par rencontrer aurait raison de lui.
Et puis il lui dit apprécier sa vie ici. C’était la première fois qu’il n’avait pas honte de ce qu’il
trafiquait, sans pour autant en être fier, et jamais il n’avait été aussi sage.
- Mais si tu veux que je foute le camp, tu me dis hein ! Et je suis sérieux, je comprendrais.
- T’es bête parfois. C’est juste que j’ai vu comment tu étais et tu avais l’air plus réveillé que
d’habitude.
- Les gens me font vivre mais leurs attentes me tuent.

Le sujet fut clos et les deux amis se mirent au travail. Michel avait très envie d’aider
Pierre. Ils réfléchirent ensemble à la manière dont ils voulaient agencer le décor. Ce dernier
avait un esprit très pratique et il connaissait les codes de ce genre de rassemblement. Son aide
était réelle. Pierre s’occupait seul de la partie florale, se contentant de montrer des photos et
des croquis à son collègue dont l’avis remplaçait désormais celui d’Héloïse. Il aimait la façon
que Michel avait de n’être en aucun point comparable à elle. Ainsi, il n’était pas de scènes qui
le mettaient à mal, lui procurant l’impression désagréable qu’il cherchait à occuper une place
qui ne serait jamais disponible. Aussi Pierre se convainquait-il d’être responsable de la santé
de Michel et de ses excès. D’un malade il était passé à un autre, poursuivant l’illusion qu’en
guérissant autrui ce serait un peu de sa plaie à lui qu’il panserait. Mais pas un jour sans que le
spectre radieux de son antique lanterne ne resplendisse. Et ces draps qui furent les leurs. Et
ses affaires qu’il avait rassemblées, écartées et qui diffusaient à l’ouverture du placard un
concentré des odeurs de ses cheveux, sa peau, son parfum. L’ouvrir était un vrai supplice. Il
ne pouvait s’empêcher de vérifier qu’elle était encore là, gravée dans le textile, baignant dans
les airs. Mais chaque fois qu’il succombait à ce besoin, il atténuait la puissance de cette
illusion. Et la rendait plus que jamais temporaire.
Alors se préoccuper des autres était le meilleur remède à son désarroi. Un anti douleur
qui calmait ses pulsions mais ne le guérirait pas. Il était tombé malade, lui aussi. D’un autre

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genre tout aussi incurable que celui de sa belle. Elle avait voulu le prévenir de bien des
malheurs, elle l’avait condamné. D’un mal elle en fit deux. Et dans sa léthargie il lui était
impossible de le lui reprocher. Il avait longtemps espéré voir se réaliser les promesses des
ruptures amoureuses, selon lesquelles la colère qui suit la destruction précède la renaissance.
Point de colère, pas l’ombre d’une renaissance. Quelques lignes sur une feuille blanche,
coupables chéries d’un cœur qui s’emballe puis s’arrête. Mais que la science ramène à la vie.
Qu’elle croit ranimer. Mais si ce cœur repart, il ne battra plus. Lorsque Pierre posait la main
sur sa poitrine, il entendait le silence. Chaque pulsation lui semblait vide, pareille à une bulle
que l’on perce indéfiniment et qui toujours éclate. Il se demandait d’où pouvait bien venir la
chaleur de son sang pompé dans de la glace.
Un ami hors-la-loi, un frère menaçant, une forêt éphémère : autant de grains de sables
venus enrayer la mécanique infernale de son épuisement. Diversion de sa destinée. C’était
quelque part l’instinct de survie. Chaque seconde qui leur était consacrée brusquait le cycle
inarrêtable de son envie d’elle.

Son frère le prévint de son arrivée. Il avait été retenu à l’entretien final d’accession à
un poste qui, en plus de lui permettre d’habiter où il souhaitait car réalisable à distance, le
rémunérait si bien qu’il devenait difficile de freiner sa course au logement. Adrien avait
même revu ses exigences à la hausse. Il avait tapé dans l’œil d’un géant du numérique qui
avait perçu dans les résultats de ses tests un très grand potentiel. Ainsi une partie de l’esprit de
Pierre fut happé par l’imminence du danger. Les manigances qui se tramaient à la cave
n’étaient éparses que lorsque les flux de camions repartaient en d’inconnues contrées. Pierre
était hésitant. Il voulait à la fois être omniscient et tout à fait ignare. L’ignorance assurait sa
sécurité. Mais le savoir exaltait ses sens. Il se mêlait de temps à autre au ballet des petites
mains qui faisaient le vide et le plein de la caverne. Au milieu de cette danse il se sentait
quelqu’un d’autre. Il saisissait instantanément la perche que lui tendait la comédie
dramatique. Chef de réseau, cerveau corrompu. Il eut rêvé trouver le charisme nécessaire à
l’imitation des sommations de Michel. Celui-ci devenait une légende lorsqu’il ordonnait aux
manutentionnaires « allez les gars, on se dépêche. On boucle l’affaire rapidement et on rentre
dormir ». Pour lui s’exprimer ainsi relevait du pur génie. Le fait même d’utiliser ce ton. Et il
se disait qu’en tant que bras droit lui aussi était un puissant et par conséquent sujet à
roublardises. Pourtant aisément ramené à sa réalité d’être foncièrement gentil. Une paire
d’yeux d’un de ces membres braquée sur lui et son regard s’enfuyait tantôt vers le ciel tantôt
dans le sol.

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Cette semaine-là, une opportunité s’offrit à lui. Michel lui annonça son absence.
- Je dois partir quelques jours. On a un petit problème avec le transporteur.
- Un problème ?
- T’inquiète, pas grand-chose. Il voit bien que les camions se remplissent vite et que les
voyages sont plus fréquents. Alors il veut revoir sa part dans tout ça. Si on gagne plus, il veut
gagner plus aussi. On doit se mettre à table et discuter quoi.
- Tu pars quand ?
- Cet après-midi.
- Et tu rentres…?
- Après-demain. Je vais en profiter pour flamber un peu ! Mais en toute discrétion, promis.
- Flamber discrètement, concept intéressant ! Je peux venir ?
Michel, qui continuait jusqu’alors de vaquer à ses occupations, s’interrompit.
- Venir où ?
- Ben, avec toi. Enfin derrière toi plutôt. Mais je crois que j’ai envie d’en voir davantage.
- Tu crois ou t’es sûr ?
- Je suis sûr.
- Bon okay, mais on est bien d’accord que c’est ton choix ? Moi je n’ai pas besoin de toi et je
ne t’incite pas à venir.
- Majeur et vacciné.

Dans l’après-midi, Pierre alla visiter un appartement pour son frère. À deux rues à
peine de chez lui. Il eut du mal à lui trouver des défauts tant le bien était charmant. Des
poutres, de la vieille pierre, un grand espace à vivre, deux chambres et un balcon filant. Au
quatrième et dernier étage, baigné de lumière. Alors il tenta d’une part de faire peur à l’agent.
Il le laissa penser que son frère les solliciterait sans cesse, qu’il aimait la réactivité et que tout
soit impeccable. Aussi demandait-il le profil du voisinage, afin de s’assurer qu’il pourrait y
organiser des fêtes sans déranger tout en n’étant lui-même pas contraint de se plaindre de
leurs nuisances à eux. Bref, le locataire que l’on préfère éviter. Quant à son frère, qu’il
s’empressa d’appeler à sa sortie de la visite, il tenta de le décourager.
- L’emplacement est idéal, c’est vrai, et l’appartement est grand. Cela dit beaucoup moins
lumineux que ce que je pensais. J’ai peur que l’hiver soit long. Et les habitants n’ont pas l’air
soignés. La cage d’escalier est très sale. Peut-être suis-je passé à un mauvais moment cela
dit ! Mais je ne sais pas, on ne s’y sent pas aussi bien que j’aurais cru. Il faudrait que tu te
fasses ton propre avis.

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- Dommage, il avait l’air super sur le papier. Mais je te fais confiance. Je viens à peine de
débuter les recherches, je trouverai sûrement autre chose. Ne nous précipitons pas !
L’affaire semblait pliée. Et elle fut définitivement enterrée par l’agence qui leur
annonça avoir trouvé un locataire. Vérité ou résultat du travail de sape de Pierre, peu lui
importait. Pour le moment il était tranquille.

Michel et lui prirent le train. Non sans une nuée soudaine de souvenances amères.
Parmi les gens, sa silhouette. Venant des quais, sa voix. Et chaque fracas de talon sur le sol le
faisait se retourner. Aux aguets, à l’affut du moindre signe. Pierre sans le savoir mais en le
désirant si fort créait toutes les conditions favorables à l’espérance et à la désillusion. Il était
son propre moteur à l’entretien de son malheur. Alors le trajet fut difficile. Sans cesse se
rejouait dans ce wagon leur rencontre. Ses pensées le martyrisaient, broyant son être. Son
futur était aussi noir que son passé fut beau. Son présent n’existait pas. Pierre était sa propre
marionnette. Il agitait les ficelles qui le faisaient courir vers le mur, rebondissait et
recommençait indéfiniment, jusqu’à ce que le rideau tombe. C’est Michel qui le fit tomber sur
ce piètre spectacle.
- Eh oh bonhomme, prépare-toi on arrive. Bon tu me suis, tu dis bonjour, tu réponds aux
questions, si on t’en pose, mais surtout aucune initiative. Et si vraiment tu as une pensée qui te
vient et dont il faut que tu te délestes, tu me la souffles à l’oreille. Dans le meilleur des cas
personne s’en rend compte, dans le pire ça alourdit l’atmosphère et c’est très bien aussi. Ils
croiront qu’on est très sérieux. Compris ?
Ils prirent un taxi qui les mena jusqu’au pied d’un hôtel particulier des beaux quartiers.
Rien de lugubre. Pierre qui s’attendait à un rendez-vous dans un parking souterrain ou aux
abords d’une usine désaffectée murmura.
- Attends mais il est plus riche que nous cet homme ?
- Beaucoup plus ! Et beaucoup plus puissant aussi. Il pourrait nous écraser comme des
mouches.
- Et on est censés refuser de le payer mieux ? Je croyais que c’était ces gens-là qui dictaient
leur loi.
- On doit réussir à le payer le moins possible davantage. Un peu pour lui montrer qu’on a
confiance et qu’on est réglos. Pas trop pour lui faire croire qu’on n’a pas besoin de lui et que
derrière nous se cache un visage bien plus terrifiant. Tout ça c’est de l’intox.
- Et moi je suis qui dans cette histoire ?
- T’es le fleuriste !

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Michel sonna à la grille et la double porte s’ouvrit. Ils suivirent l’allée qui les guida
jusqu’à la porte de la maison, déjà ouverte et où les attendait un majordome qui les débarrassa
de leurs effets personnels. Puis ils furent invités à se rendre dans un grand salon où les
attendaient plusieurs personnes. Il ne fallut pas être averti pour deviner laquelle en était la
plus illustre. Pierre demeura dans les pas de Michel qui se rendit directement vers cette
femme. Elle était grande, belle avec un air à la fois gentil et incorruptible. Elégante elle se
leva et arqua les lèvres en guise de salutations. Elle était tout l’opposé de ce qu’avait préparé
Pierre.
- Est-ce que vous avez faim ? demanda-t-elle.
- Alors moi je meurs de faim oui !
Il en fallait vraiment beaucoup pour déstabiliser le naturel de Michel. Pas
impressionné pour un sou, il n’attendit pas même d’y être convié pour s’asseoir à table. Pierre
avait du mal à discerner le naturel du jeu de posture. Peut-être était-ce les deux réunis. Quand
bien même, il s’efforça de suivre la tendance, bien que ralenti par l’éducation qu’il avait
reçue. Homme, femme, délinquante ou non, il n’avait pas pour habitude de s’asseoir à la table
des autres avec autant de nonchalance. Pourtant leur hôte ne montra pas de signe
d’agacement. Elle s’assit à son tour.
- Tant mieux. Moi aussi. Et je déteste avoir faim. Cela me rend exécrable et hostile à toute
contrariété ! Bien que je n’en attende guère de cette rencontre.
La femme déployait son assurance. La chaleur de son accueil et sa consilience
n’étaient en réalité que le fait d’une confiance absolue. Et tout le repas se déroula dans la
bonne humeur. Les personnes qui entouraient la cheffe s’étaient retirées pour certaines au
moment de passer à table. Les autres se joignirent à eux. Il n’y avait point d’impression de
crainte ou de respect outre mesure. Il eut pu être un déjeuner ordinaire, entre amis. Seul le
cadre rappelait que l’argent était un convive important. Des fresques, des dorures, des
lustres… Tout était somptueux. En grand contraste avec le ton de la discussion, très familier.
Les discussions allaient bon train et se faisaient entre voisins ou vis-à-vis. On parla même à
Pierre de fleurs. Si bien qu’il en avait totalement oublié la raison de leur venue, qui ne fut
évoquée qu’à la suite du diner.
Il n’y eut plus que Michel et elle qui conversèrent. Ils évoquèrent le succès de leur
collaboration et la grande perte que serait une mésentente. Elle pouvait fournir davantage de
camions afin d’accroitre l’efficacité de l’affaire, à condition qu’elle y trouve un intérêt.
Financier bien sûr. Des nombres et des pourcentages volèrent en tous sens pour qu’enfin les
deux protagonistes se serrent la main. C’était la seule scène qui collait à ce que Pierre avait

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prédit. Point de discorde ni de menaces. Finalement le gangster était tendre. Tous se saluèrent
puis se séparèrent.
- C’était bien facile ! Et délicieux ! Je partirai négocier avec toi chaque fois que tu le
souhaiteras !
Mais Michel avait l’air soucieux.
- Ça ne va pas ?
- Je ne sais pas. C’était trop amical. Un bonnet pareil aurait dû se prévaloir d’exigences bien
plus hautes. Sa part change à peine mais elle nous confie tout ce dont nous avons besoin. Ce
n’est pas logique. Ou bien elle a flashé sur toi et tu vas devoir donner de ton corps, ou alors
quelque chose m’échappe. Enfin, nous verrons plus tard ! Mon ami, allons voir des femmes si
tu sais encore à quoi cela ressemble !

Michel emmena donc Pierre dans un club où il avait ses entrées. Il y retrouva des amis
et surtout de nombreuses femmes qui se pavanaient pour lui. Il était l’homme que l’on
regardait en entrant. Parce qu’il parlait plus fort que tout le monde, parce que sa table était
plus grande, parce que foule s’y amassait et qu’il y défilait d’innombrables bouteilles.
La dépendance de Pierre à l’alcool était trop lointaine pour être menaçante. Il ne se
priva pas de se joindre à la fête. Un verre après l’autre, il tenta de suivre le rythme effréné du
maitre des lieux. Seulement il ne pouvait rivaliser avec les mélanges que celui-ci
s’administrait. Entre deux lignes de cocaïne il ingurgitait toute sorte de pilules que le whiskey
accompagnait. Tous deux furent rapidement mis dans deux mondes différents. Mais toujours
cette force protectrice irradiait de Michel. Il ne perdait jamais le contrôle et plusieurs fois
invita Pierre à imiter ses excès. Il refusa, d’abord, puis, l’ébriété aidant, succomba. Il avala un
comprimé sans rien demander, empli de confiance et surtout désinhibé. Alors le canapé se
voulut plus confortable, la musique plus prenante et les femmes autour de lui plus désirables.
Il se prit au jeu du pouvoir et de la mainmise jusqu’à inspirer la ligne blanche qu’on lui
présentait.
Envahi par la musique, il se leva et, sans leur demander, tendit chacune de ses mains
vers deux femmes. Elles se levèrent et il les entraina au milieu de la salle. Sa conscience avait
quitté son corps qui se déhanchait sans pudeur. Les deux femmes, aussi peu sobres que lui,
restaient collées à Pierre. Il faisait voyager ses mains sur elles. Plus rien n’avait d’importance,
il s’abandonnait au plaisir d’être un gourou et s’amusait sans le savoir de l’emprise qu’il
exerçait. Il en attrapa une qu’il embrassa. Puis la seconde. Mais elles n’étaient qu’accessoires
dans la connexion qui le liait à la mélodie. Chaque note parcourait son corps d’une manière

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différente. Il se découvrait une souplesse que seul le pouvoir de la drogue savait expliquer.
Les néons tournoyaient, la musique l’attrapait. Il ne montra bientôt plus d’intérêt que pour une
seule de ses danseuses. Délaissant la deuxième sans autre forme de procès, s’en détournant
comme on s’éloignerait d’une source après avoir étanché sa soif. Il n’en garda qu’une. Une
seule pouvait revêtir l’unique visage capable d’attirer sa bouche. Il lui murmurait son prénom
dans l’oreille et elle acquiesçait, le plus naturellement du monde, ignorant qu’elle alimentait
ainsi un fantasme malsain. S’en moquant, peut-être, faisant de lui son échappatoire à elle.
Alors ils se soutenaient l’un l’autre dans leurs travers. Lui n’arrêtait plus de l’embrasser et de
lui parler de choses qui n’avaient pour elle aucun sens. Elle recevait ses baisers l’air heureuse
d’être l’objet de tant d’attention, pleine de ses secrets ou simplement bernée de substances.
Sur l’épais canapé Michel n’y prêtait pas d’égard, bien trop encombré lui-même par
qui comblerait un besoin bien différent et pourtant si proche. Tous deux étaient les témoins de
la puissance du malheur. Il pouvait atteindre de la même manière une existence obscure et une
vie de bonheur. Un drame terrassait autant qu’une série noire. L’enfer avait pour vertu de ne
pas comparer les cas, il ne faisait pas de manières, pas de distinction. Tous ses élus étaient
logés à la même enseigne, celle d’une solitude profonde que l’extérieur creusait davantage.
Ainsi chacun fit de ses fantasmes sa réalité, le temps qu’agiraient leurs libérateurs. Michel
caressait sa réussite sociale et la fascination qu’il suscitait, sachant éperdument combien celle-
ci était un leurre mais ayant depuis toutes ces années appris à s’en contenter. Pierre profitait
de ce corps palpable et coopératif pour donner forme à ses secrets les moins cachés. Dans la
magie du délire il n’avait pas de doute à se trouver en présence d’Héloïse. Et rien autour ne le
priverait de ces retrouvailles. Elle était si belle danseuse, si souple et si légère. Il vivait chaque
instant d’une intensité folle, n’ayant pour seule conscience que le caractère éphémère de cette
offrande. Alors il l’embrassa, encore, lui dit combien elle lui avait manqué et qu’il
l’attacherait, s’il le fallait, pour ne plus souffrir de la regarder partir. Il déversa sur son épaule
des océans de haine, de mal et d’amour. Tout ce qu’il avait su retenir succombait à la pression
déchainée. Et la pauvre fille lui souriait. Elle n’écoutait rien de ses complaintes, il ne voyait
rien de sa distance. Deux paires de bras étrangères unissaient deux mirages. Et leur naufrage
continua jusqu’à la première chambre d’hôtel qu’ils trouvèrent. Ils firent l’amour à un autre et
se contemplèrent sans se raisonner. Pierre ne cessait plus de dire « je t’aime » à ce corps
messager, indifférent aux errances de sa partenaire. Il continua à rattraper le temps perdu,
n’omettant aucune seconde de sa souffrance. Il lui effleurait les poignets et promenait ses
doigts dans sa paume, comme elle aimait tant. Il tentait de revivre ce rêve qui avait fondé tous
ses espoirs. Il accepterait que ce ne soit qu’un rêve. Il n’accepterait pas que ce ne soit rien. Le

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corps épuisé par cette imagination débordante, Pierre s’épancha sur le lit aux côtés de sa belle,
incarnée par une femme qui avait abandonné sa quête impossible depuis longtemps et sombré
dans les bras de Morphée. Il tourna son visage vers le sien. Et soudain il changea d’apparence.
Les effets de la soirée s’estompaient mais trop lentement pour que tout lui revienne. La
pauvre fille souffrit de ce flou cérébral, coincée entre le retour de la réalité et le cri d’un
homme qui s’accroche à son rêve. Ne pouvant supporter ce qu’il voyait, accusant cette
inconnue de lui avoir volé sa nuit et de s’être nourrie de ces mots qui ne lui étaient pas
destinés, fou de rage, pleurant de hargne, il la frappa deux fois au visage. Réveillée de la plus
affreuse des manières, celle qui croyait avoir trompé l’ennui goutait désormais l’enfer.
Tétanisée, tremblante de peur, elle releva d’un geste pudique le drap sur sa poitrine. Du sang
coulait de son nez et l’effroi changea ses traits en ceux d’une petite fille aussi vulnérable que
le sort d’un escargot sorti en ville par un temps de pluie. Elle rentrait sa tête dans sa coquille,
priant de toute son incrédulité qu’un Dieu, qu’importe, que quelque chose la sauve. Son
regard la fit épargnée. Il eut fallu qu’elle touche à l’horreur pour que l’homme en plein délire
retouche terre. Son visage à lui aussi devint subitement blême. Il se rendit compte en une
seconde de tout ce qui s’était produit ces dernières heures. Pétri de honte, horrifié par son
acte, ne parvenant à y répondre que par la lâcheté, il rassembla ses affaires et s’enfuit sans
même une dernière considération pour ce cœur qu’il brisait un peu plus.
Il était midi et il appela sans succès, à de nombreuses reprises, Michel. Il courut à la
gare et prit un billet pour le premier train qui le ramènerait chez lui. À la nostalgie cruelle que
lui évoquerait toujours ce moyen de transport s’ajoutait ce jour-là la couleur du sang séché sur
ses mains. Se grattant aussi fort qu’il le pouvait pour effacer ces stigmates, il pleura encore.
Arrivé, il se précipita devant l’armoire à reliques, l’ouvrit et emplit ses poumons du baume
qui jadis étreignait son quotidien. Son cœur battit au rythme d’un soldat que le front appelle.
Il attrapa le long manteau beige d’Héloïse, s’agenouilla et s’efforça de calmer la course folle
de sa panique, le visage plongé dans les linges. Il lui fallait inspirer de plus en plus fort pour
retrouver l’essence de la quiétude. Il regrettait d’avoir dû attendre la perte de l’être cher pour
saisir le pouvoir de ce parfum. Il aurait humé Héloïse toute la nuit pour l’avoir au fond de lui
tout le jour. Il aurait capturé cet élixir dans le secret de leurs moments et l’aurait comparé à
celui des fleurs. Il se serait alors rendu compte de leurs affinités. Les fleurs sentaient Héloïse.
Héloïse sentait les fleurs. L’une était la reine et l’autre le champ. Le jour il travaillait au
domaine, le soir il rentrait au royaume. Une vie au service d’une essentielle.
Ces pensées l’apaisèrent. Il resta tapi dans ce sanctuaire jusqu’à ce que la serrure
l’extirpe de sa méditation.

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- Pierre ? T’es là ?
Alors Pierre sortit de sa tanière.
- Bon sang ça te dit rien de répondre quand on t’appelle ? J’ai fait le tour de tous les hôtels
pour savoir si quelqu’un t’avait vu !
- Pardon, je n’ai pas entendu mon téléphone. J’ai essayé de t’appeler aussi.
- À midi ! Je dormais tiens, à bout de forces, vidé par l’énergie de la jeunesse. Je n’ai plus
l’âge pour ça. Fort heureusement j’ai tout le reste ! Bon, qu’est-ce qui t’est arrivé toi ? Je t’ai
vu partir en charmante compagnie, pensant que tu reviendrais, mais non.
- J’ai déconné. C’est tes trucs aussi, ça m’a retourné le cerveau.
- Ahah ! Tu n’avais pas l’air de t’en plaindre pourtant !
- Non, c’est vrai. Au début ça va. Ensuite c’est mieux encore. Mais après… Après c’est
terrible. Sublimer la réalité c’est enlaidir le réel. Qui veut revenir à la laideur ?
- Personne, c’est bien le problème et la raison de l’addiction. Faut faire gaffe. On est tous
différents face à ça. Plus ta vie est merdique, plus tu y retournes facilement. Et le pire, c’est
qu’une fois que tu y as goûté, tu ne connaitras plus d’équivalent. Alors même quand tu
résistes, quand tu tiens des mois, des années, il peut suffire d’un détail, d’une embuche et te
voilà reparti pour un tour. Moi c’est ce qui m’arrive toujours. Puis de toutes façons je n’ai
personne pour qui rester sobre alors c’est une raison de moins de me retenir. Mais toi fais
gaffe.
- Pas de risque à ce niveau là, je n’y toucherai plus tu as ma parole.
- Ben merde t’as eu une sacrée descente on dirait.
- J’ai déconné. J’ai paniqué et j’ai déconné. Je m’en suis pris à cette pauvre fille qui n’avait
rien demandé. J’ai disjoncté, complètement.
- Merde tu déconnes ? Tu ne l’as pas tuée au moins ?
- Non, bien sûr que non ! Je l’ai giflée, deux fois. Giflée ou cognée, je ne sais même plus. Je
n’étais pas moi-même, c’était horrible. Et tu l’aurais vue. Une enfant. Un bébé. Traumatisée.
Putain c’était affreux. Plus jamais.
- C’était pas une des filles de notre table au moins ?
- Si, je crois bien que si…
- Merde. Toutes ces filles, elles bossent pour le club. Des danseuses, des serveuses, des
entraineuses. Enfin bref, ce n’est pas le problème. Mais ce club il appartient à la femme chez
qui on a diné. Celle-là même qui, si elle savait, nous éjecterait d’une pichenette. Et il est de
notoriété publique qu’elle tient à ses filles. Bosser là-bas, pour elles, c’est le graal. Elles
savent qu’elles seront traitées comme des salariés ordinaires et que personne n’osera les

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prendre pour des objets. Tu danses, tu touches, tu couches avec, tout ce que tu veux, mais
selon les principes de consentement mutuel… Alors à moins qu’elle t’ait supplié de la battre,
tu n’étais pas dans les clous. Bon écoute, on verra bien. Peut-être qu’elle dira rien. Et puis
elles étaient toutes défoncées, elle se souviendra plus qui était dans son lit. Tu le sauras la
prochaine fois. Ailleurs oui, dans ce club non.
Mais Pierre ne voulait pas de prochaine fois. Il était lui-même profondément heurté
par ses agissements qu’il répudiait. Il avait honte de s’être laissé entrainer dans ces bas fonds
et d’avoir à ce point perdu ses nerfs. Il n’arrivait pas à comprendre comment cela s’était
produit. Bien sûr il assumait ce sentiment de trahison envers Héloïse. Il pensait l’avoir
trompée, lui qui se considérait encore dans une relation avec elle, aussi spirituelle fut-elle.
Héloïse l’avait hissé au meilleur. En son absence elle délivrait le pire.

Son téléphone sonna. C’était une pépinière qu’il avait contactée pour les besoins du
défilé. Ses fournisseurs la lui avaient conseillée. Pierre avait besoin de bois de hêtre, réputé
d’excellente qualité dans les Vosges. Son interlocuteur l’invitait à se rendre sur place pour lui
présenter diverses espèces de tailles variées, afin qu’il choisisse les plus adaptées. Cette
nouvelle chassa ses idées noires et lui en apporta une toute autre. Il savait que la ferme dans
laquelle avait grandi Michel se trouvait là-bas. Aussi, à la suite de son récit, l’envie lui était
venue de l’aider à renouer avec sa famille. Mais il avait fini par renoncer, de peur que Michel
n’en ait pas envie. Il ignorait ce que cela pourrait provoquer en lui. Pierre suspectait de la joie,
une grande émotion. Mais comme il l’avait dit, il ne pourrait supporter de leur avouer le
malfrat qu’il était devenu. Il aurait eu honte de n’avoir pas su se redresser ni voulu leur
prouver qu’il était capable, aussi, de faire des choses bonnes. Et puis même si chassé, il avait
accepté son sort sans emporter avec lui sa petite sœur. Peut-être lui en voulait-elle. Peut-être
n’avait-elle aucune envie de le revoir. Néanmoins, l’occasion qui se présentait à lui était trop
belle pour ne pas daigner y prêter attention. Et l’éprouvante solitude de Michel ne pouvait
trouver de repos que dans la compagnie ne fut-ce que de sa sœur, si ses parents n’étaient plus
de ce monde. Pierre ne se voulait pas un héros ou un saint au service des âmes troubles. Il
n’était qu’un ami véritable cherchant à faire un cadeau agréable.
Aussi n’avoua-t-il rien de ses projets à Michel et s’activa-t-il à récupérer toutes les
informations qui pourraient lui être utiles.

101
Quelques huit jours s’étaient écoulés dans le massif montagneux. Héloïse avait
retrouvé un peu de quiétude. Du moins le voile d’hystérie dans lequel l’avait enrobée sa
récente rencontre avec Pierre s’était subtilement affiné. Elle ne le voyait plus assis à table
avec eux, il ne tenait plus sa main, elle avait à nouveau besoin de ses béquilles. Par deux fois
Pedro l’avait convoquée. Il rusait comme il pouvait afin de l’associer à l’ouvrage tout en lui
réservant la surprise. Puis un matin, alors que la pluie battante s’acharnait sur le toit de la
maison, alors qu’on devinait les arbres s’engourdir, Héloïse se réveilla morose. Elle avait fait
un rêve étrange. Impossible était-il pour elle de s’en défaire. Ce songe la bouleversait. Elle
n’existait plus pour Pierre. Elle avait tout fait pour qu’il la regarde. Mais il était resté d’une
froideur pétrifiante face à elle. Elle l’avait supplié pour un regard. Lorsqu’elle attrapait sa
main, la sienne glissait sur sa peau. Elle ne faisait désormais plus partie de sa vie. À ses côtés,
invisible, Héloïse paniquait. Malgré ses dires, en dépit de ce qu’elle s’évertuait à se faire
croire, le plus sincère de ses espoirs était qu’il ne l’oublierait pas. L’oubli lui faisait plus mal
encore que son sort. Pierre qui avait toujours réagi à sa voix, s’était toujours arrêté pour
l’écouter, gardait exprès une main libre prête à la recevoir, ne la perdait jamais longtemps de
vue, lui qui l’aimait de cette manière, là, ne l’aimait plus.
C’est ainsi que débuta cette journée. Héloïse s’assît au bord de son lit. Dans la
pénombre elle ne put trouver ses béquilles. Le mur était vide. Héloïse y déposait pourtant ses
cannes chaque soir avant de se coucher. Elle regarda par terre et tout autour d’elle mais ne les
trouva pas. Comme elle savait qu’à cette heure il n’était déjà plus de dormeur, elle appela
Alice. Celle-ci frappa et ouvrit la porte sitôt l’autorisation reçue.
- Alice, tu n’aurais pas vu mes béquilles ?
- Ah non. Elles ne sont pas dans un placard ou sous ton lit ou dans la salle de bains ?
- Je… Je ne sais pas et je ne peux pas aller vérifier. Excuse-moi, est-ce que…
- Bien sûr.
Alice avait un sourire en coin qui n’échappa pas à Héloïse. Décidément tout était
insensé ce matin. C’est sans quitter ce rictus qu’elle entreprit exagérément la recherche des
objets perdus.
- Oh non, elles ne sont pas sous le lit ! Oh non, elles ne sont pas dans l’armoire ! Rien à
signaler dans la salle de bains ! Je me demande où elles peuvent bien se cacher !
- Alice, pourquoi tout est bizarre aujourd’hui ? Moi, les béquilles, toi. Que se passe-t-il ? Est-
ce que je rêve encore ?
Alice la rejoignit sur le lit. Elle lui fit un câlin et la rassura.
- Mais non tu ne rêves pas. Je vais demander à Pedro, il les a peut-être prises pour modèle.

102
- Alors ça je n’espère pas !
Alice ria brièvement.
- Idiote, tu vois ce que je veux dire !
Puis elle se rendit sur le pas de la porte d’où elle pouvait appeler son mari sans faire
grésiller les oreilles d’Héloïse.
- Pedro ! Viens par ici, Héloïse ne retrouve pas ses béquilles !
Elle retourna à sa place et attendit d’entendre les marches grincer. Pedro apparut dans
l’encadrure de la porte, n’y laissant passer que sa tête.
- Bonjour Mesdemoiselles, vous avez fait appel à mes services ?
Héloïse continuait de trouver tout cela anormalement théâtral. Elle se pinça
discrètement, chercha autour d’elle la présence de médicaments quelconques qui pourraient
expliquer son état. Rien.
- Oui, excuse-moi. Je ne trouve pas mes béquilles, pourtant je suis certaine de les avoir posées
dans la chambre hier soir. Tu ne les aurais pas vues ?
Alice secoua tendrement les épaules de sa voisine. Quant à Pedro, qui prit soudain un
air exagérément perplexe, il lui dit :
- Hmmm non, je n’ai pas vu de béquilles dans cette maison. En revanche, j’ai trouvé ça…
En même temps qu’il finissait sa phrase, il fit monter sur scène une grande boite
longiligne. Il entra lui aussi dans la chambre et déposa l’objet sur les genoux des deux
femmes, prenant soin de présenter l’ouverture vers l’intérieur du lit. Le visage d’Héloïse
s’illumina. Elle fixait Pedro, les yeux écarquillés et l’air d’un enfant à qui l’on apporte un
cadeau précautionneusement emballé. Toute l’attention était rivée sur elle. Et comme elle
l’avait fait dans l’atelier, elle caressa à pleines mains l’étui sur ses jambes. Il avait tout de
l’emballage luxueux d’un bonbon. La sobriété et la finition l’auréolaient de pureté. Les lignes
de cuir se promenaient sur la coque tels des rubans. La poignée délicate s’enfilait dans des
annaux dorés. Cet or que l’on retrouvait sur les boutons de pression qui tenaient cet écrin
hermétique. Ses doigts filaient sur cette coque blanche brillante. Elle en suivait chaque
contour, chaque courbe, comme si elle n’avait eu que quelques instants pour tout en retenir.
Héloïse voulait être capable de reconnaître cet étui dans le noir, aussi prenait-elle tout le
temps nécessaire à sa découverte. Elle en savourait chaque détail. La douceur des lanières de
cuir lui donna des frissons. Elle se dit déjà que Pedro était un orfèvre. La précision de son
travail était inouïe. Il y avait juste ce qu’il fallait, où il fallait. Alors elle revoyait les gestes
maitrisés de l’artiste qui tannait le cuir. Elle sentait à nouveau les odeurs des matériaux qu’il
lui avait présentés.

103
Lorsqu’elle eut terminé de se familiariser avec cet écrin, elle se prépara à en découvrir
le joyau. D’un hochement de tête il l’invita à continuer. Ses doigts rendus agiles par la
perfection de la chose, Héloïse défit simultanément les deux attaches. Doucement elle releva
le capot, joliment longé de jointures en cuir qui garantissaient l’étanchéité et l’isolation de
l’intérieur. Là, dans leur lit de cuir, flottantes dans la suédine et le velours, à l’abri des
secousses et de la violence du monde, les deux sœurs attendaient de voir le jour. Ces trésors
asymétriques étaient de fausses jumelles. Pedro avait bien compris que le clonage de l’une sur
l’autre ne satisferait pas la porteuse. Héloïse fut subjuguée. Pedro avait malicieusement tenu
hors de sa vue tout indice qui aurait pu la conduire à deviner les formes finales. Il n’avait
sollicité sa présence que pour confirmer ses intuitions, guider ses gestes et finalement se faire
confiance. Le relief parsemé évoquait son caractère et tous les appuis qu’il lui fallait pour ne
pas tomber. Les teintes des différents bois se fondaient si bien l’une à l’autre qu’on aurait pu
croire qu’il ne s’agissait que d’un morceau. L’œuvre donnait l’impression d’une branche
détachée d’un même arbre puis séparée en deux. Il y avait pourtant dans chaque élément mille
gestes que la nature ne savait prodiguer. À leur extrémité la plus fine, les deux cannes étaient
habillées d’un bois sombre et robuste prêt à planter la terre. Il accrocherait Héloïse au sol
comme les racines font résister un tronc face aux vents. Une pièce de cuir rare protégeait la
pointe des coups répétés. Elle assourdirait aussi les pas entrepris, offrant à la meneuse le gré
de n’être pas attendue. Puis la l’instrument s’élargissait à mesure que le ton s’éclaircissait.
Jusqu’à l’assise des mains où semblait jaillir la lumière. Un morceau de bois blanc éclaté
révélait au ciel toutes les nuances de son seing. Tel le bouquet final d’un feu d’artifices, les
veines du bois fulminaient en striures d’une sphère parfaite dans laquelle avait été sculptée la
forme de ses mains agrippées. Chaque pommeau était un coussin sur mesure que l’on se
plaisait à rejoindre comme son lit au bout d’une journée trop dure. Tout du long de chacune
des deux oeuvres, l’artiste avait gravé des morceaux d’existence. Parfois des mots. Parfois le
dessin d’un visage où le symbole d’un trait de caractère. Parfois rien, laissant l’expression de
la matière se suffire à elle-même. Vers le haut de la canne gauche, Pedro avait figé la
silhouette d’un berger. C’était le guide d’Héloïse, celui qui assurerait chacun de ses pas,
n’ayant pour seule mission que de la conduire sauve à sa destination. Sur la canne droite, il
avait reproduit l’esquisse volontairement floue d’un visage. Floue non pas pour le rendre
incertain, au contraire. Un flou qui lui donnait de l’allure, du mouvement. Qui le rendait réel,
presque vivant. Ses traits étaient ceux de Pierre. Il n’y avait eu aucune hésitation à le rendre
éternel. Puisqu’Héloïse avait voulu prolonger son être au moyen de ces deux bras de bois, ils
ne pouvaient remplir leur rôle sans en évoquer le résident permanent. La gravure le

104
représentait avec deux yeux suffisamment rapprochés pour s’offrir un face à face. Il ne
raterait rien de son quotidien et ne manquerait pas de la prévenir des dangers. Les entailles
fines de ce visage à la fois présent et au-delà rendaient évidents sa beauté et son sourire. Sur
cette même canne, un papillon s’envolait d’une fleur, l’air de vouloir se poser sur ce même
visage. La fleur était éclatante de couleurs vives. Exactement celles du cosmos préféré
d’Héloïse. Elle était à son avis plus efficace qu’un Soleil pour changer la face d’un jour
ténébreux. Les ailes du papillon se contentaient de teintes pastelles que ses contours noirs
mettaient en valeur. Le visage de Pierre n’avait pas besoin de couleurs. Elles se devinaient.
Sur l’autre branche, une liane tournoyait du pied à la tête. Enveloppant sous elle tout
un tas de références personnelles. On y trouvait notamment une couronne d’épines, symbole
d’humilité, un lion, totem de force et de courage, une balance, référence à cette vocation qui
orchestrait ses actes. Chaque coup de scalpel était emprunt d’un amour nuancé de souffrance.
Non pas une souffrance repoussante, mais celle de la sueur nécessaire à l’obtention de ses
désirs. La beauté de l’œuvre ne devait pas cacher la difficulté de vivre. La saveur d’un plaisir
se trouvait décuplée par un chemin d’accession sinueux.
Enfin, une plume n’aurait pas pesé plus lourd que chaque canne. Dans ses mains elles
dansaient avec la légèreté d’un oiseau dans le vent. Elles suivaient simplement le moindre
mouvement de ses bras sans aucun effort. Ainsi pouvait-elle continuer d’être habile, les
oublier et ne pas plier sous la fatigue. Pedro avait bien retenu qu’elles ne devaient pas être un
poids. Alors il avait commencé par les rendre aériennes.
Héloïse ignorait si la foule saurait lire la poésie de ces fresques, mais elle, ne voyait
que ça. Ses attentes étaient submergées. Et comme Pedro ne voulait pas que fête se change en
drame, il intervint.
- Allez essaie-les ! Rends-leur la vie dure que l’on évalue le travail du bûcheron ! Mieux vaut
que tes nouvelles gambettes claquent ici plutôt que dans les escaliers !
Héloïse se dressa sur ses pattes arrières. Elle empoigna sa nouvelle escouade et se mit
à marcher.
- Si vous saviez comme je me sens différente. Elles n’appuient plus sur mes mains, je ne les
sens même pas. Pourtant je les vois m’accompagner et j’aime ce que je vois. Pedro, je ne sais
pas comment te dire merci. Je ne sais pas comment te faire comprendre l’importance de ce
que tu as fait pour moi.
- Moi je sais ! Danse avec moi ! Alice, envoûte-nous de ta superbe voix !
Toute aussi excitée que son mari, Alice entonna un classique de son répertoire, un air
gai et entrainant sur lequel le Gepetto moderne fit valser ses créatures. Le temps d’une

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chanson furent abrogées toutes les souffrances. Héloïse n’eut d’yeux que pour son partenaire,
héros de ce jour et détonateur d’une nouvelle ère. Toute la matinée elle gambada, retrouvant
la joie qui lui avait été si propre. Bien des entraves se chargeraient de pâlir ses joues. Elle ne
voulut pas y penser.
Pedro, qui savait que ce jour il aurait terminé son travail, avait de son côté convié ses
filles et la famille d’Héloïse pour le déjeuner. Tous répondirent présents et, délestée de deux
boulets, Héloïse redoubla de détermination pour aider ses hôtes à dresser une grande et belle
table sous la verrière. Anaïs et Jeanne, les filles de Pedro et Alice, arrivèrent en premier.
Héloïse ne les avait pas revues depuis des années.
Puis la famille d’Héloïse arriva à son tour.
Pedro semblait ému. Rares étaient les fois où l’on avait pu le voir montrer son
émotion. Héloïse ne se souvint pas même d’une. Elle lui rendit son sourire, rassembla les
deux guides en une main et tendit l’autre. Ensemble ils redescendirent les escaliers. D’un
geste théâtral, Pedro fit s’ouvrir brusquement les portes battantes du salon et annonça l’entrée
tant attendue. Héloïse, gonflant sa poitrine d’assurance et tenant à faire durer le spectacle, tel
un mannequin de carrière, défila. Bien que cette démonstration l’emporta sur l’objet central, il
ne fit pas de doute que celui-ci suscitait l’intérêt. Ce n’était pas un objet anodin. Ce n’était pas
un accessoire non plus. Non, on ne le regardait pas comme un beau sac à main, plutôt comme
un bijou qu’Héloïse portait à chaque bout de doigts. Par-dessus tout, ce que constatèrent
d’abord ses parents, c’était sa nouvelle façon de se déplacer. Leur fille était
incomparablement plus à l’aise, plus souple, plus elle. Ils s’étonnèrent à reconnaître sa
démarche, le balancement léger de ses hanches et la légère différence de hauteur de ses
épaules. Et tandis que les applaudissements résonnèrent, Héloïse tendit ses béquilles à Anaïs
et Jeanne qui, en bonnes professionnelles, s’intéressaient particulièrement aux méthodes de
confection. La sœur d’Héloïse fut la première à venir la voir.
Puis ce fut au tour de ses parents de venir la voir. Son père semblait plus fort depuis
qu’il avait osé lui avouer ses craintes. Apaisé par la promesse de sa fille de lui dire quand ça
n’irait pas. Il put lui dire sereinement qu’il l’aimait et comme il trouvait ses nouvelles
béquilles absolument fabuleuses. Sa mère fut plus émue. C’était surtout l’impression de revoir
sa fille marcher normalement qui la chamboulait. Un mélange de tristesse, donc, et de joie
pour ce travail réussi. Elle tut tout ce qu’elle pensait de la première partie.
- On dirait que tu marches sans canne. C’est fantastique !

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- Il faut que tu les aies en mains, maman, que tu les touches, que tu en voies tous les détails.
Pedro est digne de la réputation qu’il porte. C’est un magicien, vraiment. Tu n’as pas idée de
l’énergie qu’il y a consacré. Cet homme est fou et ses mains seules parlent cette folie.
Alors elle se tourna vers lui, la fraicheur de l’idée jaillissante.
- Pedro ! Tu devrais enseigner ton art. Pourquoi ne deviens-tu pas professeur ? Ou formateur ?
- Ma chérie, aussi longtemps que la descendance incarnera ce savoir-faire, il m’est impossible
de le divulguer. Il existe bien des professeurs doués, mais le secret de la méthode Aliguel ne
doit être révélé que si le feu s’éteint. Il incombe désormais à mes filles et à la famille en
Espagne d’agir en conséquence. S’il n’est plus de porteur de flambeau chez nous, alors
seulement nous trouverons un élu !
Une main timide se logea sur l’épaule d’Héloïse. C’était celle de son frère. Du sourire
crispé qu’il essayait de détendre transparaissait toute la complexité de leur relation. Dans leur
enfance il avait cru que sa sœur lui volait sa place. Puis il avait dû se faire à son illumination.
Héloïse était belle et confiante. En elle tout autant qu’en la vie et en chacun. Lui n’avait pas
cette aisance. C’était un garçon réservé, mal dans sa peau et solitaire. Tout le contraire. Ils ne
se comprenaient pas. Elle, de bonne intention, cherchait à changer la nature de leur relation.
Lui fuyait ce rapprochement. Il était parti très tôt de chez ses parents. Et très loin. Il donnait
peu de nouvelles et se contentait d’acter sa présence aux incontournables. Sa relation avec son
autre sœur était moins austère, bien que tout aussi distante. Bien sûr l’apparition de la maladie
n’était pas pour rien dans les récents changements. Il avait même été surpris par tant d’affect.
Loin des siens il avait pris pour habitude de ne plus trop y penser. Ils étaient sa famille, il se
sentait redevable de quelque chose, mais rien de plus. Aussi l’annonce de sa condamnation
n’avait pas eu autant d’impact que la manière dont il avait vu sa sœur y réagir. C’était à cela
qu’il avait reconnu la bonne intention de toutes les démarches qu’elle avait entreprises à son
égard. Il les avait toujours balayées d’un revers de manche, insensible à l’hypocrisie et à la
manipulation. Il n’en était rien. Sa sœur n’avait pas choisi son caractère, elle était née avec,
comme lui et le sien. Ainsi comprit-il ses erreurs. Mais en frère coupable il ne savait comment
agir. Et dorénavant il voyait les secondes s’égrainer, le rapprochant toujours un peu plus du
moment des adieux qui le terrorisait. De la peur des regrets qui l’envahirait et de la pression
du temps qui passe qui l’accablerait. Cette main sur son épaule pétrifia Héloïse. L’hésitation
de son geste se traduisait par une main douce, une invitation à se retourner. Sans déranger, il
montrait qu’il était là et qu’il aurait aimé qu’elle se retourne. Le contact direct avec ses doigts
fit sentir à Héloïse ses tremblements. Une joie inquantifiable à la découverte de l’auteur de ce
geste. Tout se passa en silence. Les pourquoi, les comment et finalement les pardons. En un

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contact se résolut une vie de quiproquos. Une place pour elle naquit dans son cœur et lui
retrouva celle qui avait toujours été la sienne. Ce fut comme un soulagement pour Héloïse qui
comblait de cette manière un manque. Renouer avec son petit frère était une priorité rendue
plus urgente par sa condition. Enfin elle atteignait ce but. Malgré les rejets, elle le connaissait
aussi bien que quelqu’un avec qui l’on grandit et partage le même toit ses quinze premières
années. Sans parler, juste par familiarité. Savoir de l’autre ses habitudes et ses signes
d’humeur. Lire l’invisible. Elle reconnut alors tout le courage engagé pour venir blottir sa
main sur l’épaule de celle qui était en partie responsable de son exil. C’était son tour et elle ne
s’en priva pas. Ne pouvant s’engager à corps perdu comme elle l’aurait fait avec sa sœur, de
peur de l’effrayer, elle embrassa d’abord sa main et s’approcha lentement de lui. Elle se lova
délicatement contre lui, toute consciente de la valeur de ses gestes à lui, aussi pudiques furent-
ils. La tête contre son torse, ne lui imposant ainsi pas de croiser son regard, elle lui confia
combien il lui avait manqué, chaque jour. Lui se sentait dépassé par un trop-plein d’émotions,
intimement convaincu de son besoin d’exploser mais fort d’une vie d’efforts à se retenir. Son
regard, gardé ouvert pour ne pas craquer, tomba sur ses parents et son autre sœur qui s’étaient
réunis pour ne rien manquer de cette scène qu’une tribu entière avait espérée observer un jour.

Cette réunion privée avait permis à la famille d’artisans de débattre autour de l’œuvre.
Les deux jeunes expertes étaient unanimes sur la qualité du travail de leur père. Bien que
conscientes de leur propre talent, elles ne s’étaient jamais considérées comme étant à sa
hauteur. Par respect, peut-être. Tout comme Pedro s’était toujours cru indigne de représenter
ses parents, alors même qu’il estimait les autres de sa génération tout à fait aptes. C’était un
complexe traditionnel et déterminant à l’entretien de ce don. L’arrogance était le plus grand
ennemi des mains, leur avait-on transmis à tous.
Ses filles le louèrent de compliments et de questions techniques. Tout ce qui relevait
de la sensibilité était inexplicable. C’était sans doute la première leçon donnée à un Aliguel.
La plus grande part de réussite provenait avant tout de l’échange entre l’artisan et le client. À
lui de se connecter à ses besoins et à ses envies. Ainsi les motifs les intéressaient
habituellement moins que la manière. Cette fois-ci il semblait évident qu’ils parleraient à tous.
Ils exprimaient ensemble une cohérence très puissante. Que l’on s’y identifie ou non, on y
percevait Héloïse. Les deux sœurs s’entendirent sur le fait qu’il s’agissait de la plus belle
pièce réalisée par leur père. Qui plus est en deux parties différentes. Techniquement, le travail
de passage d’un bois à l’autre rendu absolument imperceptible était presqu’incroyable.
Spirituellement, c’était indescriptible de pertinence.

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Tous souhaitaient le féliciter mais n’avaient pas le vocabulaire de ses filles pour le
faire. Alors ils se rangeaient de leur côté, approuvant parfois sans comprendre leurs dires.
Jusqu’à ce que Jeanne s’étonne de ce qu’elle crut être une anomalie.
- Mais, c’est drôle, je n’arrive pas à trouver ta signature. Tu l’as cachée ou je suis aveugle ?
- Ce sont les seules pièces qui sortiront de cette maison sans mes initiales ! Généralement
elles sont un gage de qualité et d’authenticité. Et puis c’est une partie de notre héritage qui
voyage à travers le monde. Mais dans ce cas, ma présence serait outrancière. Il s’agit
d’Héloïse uniquement, pas de moi.
Cette réponse sembla satisfaire l’ensemble de l’assemblée. Sauf la principale
intéressée qui s’en offusqua.
- Il est hors de question que ta signature n’apparaisse pas Pedro. Il s’agit de moi, de ce qui
m’est cher et donc de toi. Ce sont tes mains qui ont façonné ces bijoux et je refuse de prendre
le risque qu’un jour ils tombent entre celles d’un ignare qui ne saura y reconnaître ta patte. Je
veux que le monde entier sache qui est l’auteur de cette histoire. Et ce n’est pas négociable.
C’est ça ou je reprends mes deux poubelles !
- Tu viendras avec moi avant de repartir pour me dire où tu veux que je pose mon sceau.

Tous prirent place à table au-dessus de laquelle l’averse matinale avait décidé de
prolonger les festivités. Anaïs, après avoir échangé avec sa sœur, prit la parole.
- Hélo, on a quelque chose à te proposer. Enfin on voudrait ta permission pour faire une
proposition à une amie à nous, Caroline.
Sa sœur, impatiente, la brusqua.
- Allez ! Tais-toi donc ! Enfin parle !
- Bon. Caroline est une amie à nous…
Elle s’interrompit pour invectiver sa sœur.
- Une amie quand même ! Donc le prénom ça compte, on appelle par leur prénom les gens qui
comptent. Tu sais vraiment pas y faire c’est dingue.
Jeanne se tut intelligemment. Et Anaïs se reconcentra.
- Caroline est joaillière. On la connaît vraiment bien et on a l’habitude de travailler avec elle.
Elle nous commande souvent des supports. Avec Jeanne, on est presque certaines qu’elle sera
intéressée par tes cannes. Elle pourrait en prendre des photos parées de bijoux. Bien sûr, si on
te propose ça c’est qu’on se porte garantes de son travail. Ce qu’elle fait est sublime. Même
Papa tolère nos mélanges, c’est dire… Mais on ne lui en parlera que si tu es d’accord.

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- Vous voulez dire que vous voulez exposer ma discrétion à la face du monde ? Que l’on ne
m’interrompe plus à cause de mes béquilles mais pour mes béquilles ? Qu’elles ne soient plus
miennes mais que je sois la leur ? La victime de leur splendeur ?
Jeanne et Anaïs se regardèrent un peu gênées.
- Avec grand plaisir ! J’ai toujours rêvé d’être une star ! Si je peux le devenir malgré moi et
grâce à Charcot, c’est toujours ça de bon à prendre !
- Ouf ! Alors c’est tranché. Je pense qu’on organisera une rencontre, des photos ne seraient
pas assez parlantes !
Michel avait tenté de rejoindre l’aventure vosgienne. Lancé par l’escapade parisienne
et se sentant désormais totalement acteur du projet, il voulait en suivre chaque étape.
Difficilement Pierre était arrivé à bout de cet homme que le caractère ne faisait pas souvent se
taire. Il avait basé son argumentaire sur la nécessité de garder quelqu’un de disponible au cas
où son frère s’approcherait de trop près et le manque de place dans la voiture s’il ramenait des
échantillons.
À force d’usure et de diplomatie, Pierre était aussi parvenu à localiser la ferme de
Michel. Il connaissait les noms du village, Montacourt, et de famille, Quénaud. Le détour
avant la pépinière n’était pas grand. Il partit donc de bonne heure, avec dans l’idée de se
rendre directement au village et de se renseigner. Il pourrait poursuivre ses investigations
après son rendez-vous.
Aussi l’excitation était-elle palpable lorsque Pierre arriva devant le panneau du village.
Il ne lui fallut pas vingt mètres de plus pour comprendre que la tâche serait aisée. Il y avait là
six bâtiments tout au plus. Des tracteurs travaillaient et des chats veillaient sur le hameau. Pas
âme qui vive dans les parages. Pierre gara sa voiture et entama son tour des propriétaires.
Personne. Alors il s’octroya le droit de marcher à travers champs. Le conducteur du tracteur le
vit mais ne s’interrompit pas. C’était pour Pierre une sorte d’autorisation de passage.
- Bonjour Monsieur ! Excusez-moi, je n’ai trouvé personne au village et je cherche la ferme
de la famille Quénaud.
- Quénaud vous dîtes ? Vous faîtes erreur. Personne ne s’appelle comme ça ici.
- Vous êtes sûr ?
- Soixante ans dans ce village. S’il y avait un rat qui se faisait appeler Quénaud par ses
congénères, je le saurais.
- Alors c’est peut-être un autre nom. Une famille qui vivait là, avec les grands-parents, les
deux fils et cinq petits-enfants, une fille et quatre garçons. Plus tard un des fils et ses deux

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enfants sont partis alors que les grands-parents étaient déjà morts. Puis ça a été au tour d’un
des deux jeunes garçons de les laisser, mort, et l’autre est parti.
- On n’a jamais eu cette famille ici Monsieur.
- Alors à côté peut-être ? Dans les environs.
- Regardez donc un coup autour de vous. S’il y avait une ferme on le saurait, non ?
Pierre repartit bredouille. Il jeta un dernier coup d’œil en ville et rencontra une vieille
femme. Sa réponse fut la même. Il allait donc se rendre à la pépinière et tenterait de réfléchir
après.
Bien que contrarié, il sut se concentrer le temps de son rendez-vous. Comme le lui
avaient dit ses fournisseurs, Pierre trouva les plantes de belle qualité. Le contact avec le
gérant était bien passé et ils s’entendirent sans réserve sur les conditions du marché. Il
sélectionna les espèces qu’il voulait, en définit le nombre et versa un acompte. Il prit
également suffisamment de petites plantes pour encombrer juste ce qu’il fallait de la voiture et
porter du crédit à l’impossibilité d’emmener Michel avec lui.
Comme il était encore tôt, Pierre regarda sur une carte les hameaux les plus proches de
Montacourt. Il se rendit partout où la route le menait entre chaque étape. Toujours rien. Pas la
moindre trace de la famille de Michel. Ce n’était pas la nouvelle qu’il espérait lui annoncer.
Ce n’était même pas une nouvelle qu’il pouvait annoncer. Il eut l’idée de se rendre aux
archives cantonales. Mais là non plus, aucune information. Alors Pierre entra dans un café et
essaya de trouver un moyen de flairer une trace mais rien ne lui vint. C’était à son tour
d’abdiquer, pour cette fois.

- Dis donc t’es chargé ! Tu expérimentes la forêt d’intérieur ?


Pierre n’était pas peu fier de la remarque.
- Je te l’avais bien dit ! Je voulais les avoir sous le nez pour visualiser comment les exploiter.
D’habitude je compose, mais dans un vase… Si j’avais le temps je ferais une maquette. Ce
serait plus sûr. Mais là…
- Et pour le gros ?
- On devrait être livrés sur place dans deux jours. Il faudra qu’on commence à mettre en place
pour nous rendre compte.
- Et ton frère ?
- Tu m’y fais penser, je dois le rappeler.

- Oui, c’est moi. Je n’ai pas pu te rappeler plus tôt.

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- Je voulais te dire que j’allais passer une dizaine de jours à l’hôtel. Ce sera plus simple pour
les recherches d’être sur place. Et puis avec ton chantier je n’ai pas envie de te prendre du
temps.
- Ça ne me dérange pas du tout, tu le sais bien. Et si besoin je peux demander à Michel de
nous dépanner.
- La chambre est réservée. Je m’occupe de tout !

Cela faisait beaucoup à gérer pour Pierre. La présentation de la collection devait se


tenir dans neuf jours. Il était absolument obligé de travailler de nuit pour respecter les délais.
Les organisateurs lui mettaient une pression relative, conscients de la brièveté du temps alloué
mais néanmoins anxieux à l’idée de n’être pas prêts le jour j. Alors Pierre ne dormait presque
pas. Il faisait de ses nuits un espace de téléportation. Il se couchait quelque part et se réveillait
ailleurs. Ne perdant ainsi pas la moindre minute précieuse. Il voyageait essentiellement entre
le lieu du défilé et chez lui.
Sur place Pierre avait reçu la plupart de ses colis. Enhardi d’une armée d’intérimaires,
il dressait peu à peu le tableau. Et sous la serre naissait un morceau de forêt. Des arbres
façonnés occupaient une grande partie de l’espace. Tout était véritable. De la mousse formée
sur le sol aux branchages tombés. Une odeur de bois humide embaumait la salle. Lorsque le
Soleil perçait, il décorait la scène d’un jeu d’ombres spectaculaires, lui même vivant.
Pour aller plus loin, Pierre avait étudié la possibilité de faire venir de véritables
animaux, qui ne souffriraient pas de l’effervescence du moment. Il avait ainsi pu récupérer
quelques lapins intrépides et des oiseaux chanteurs qui toléreraient une soirée close. Enfin,
bien sûr, il préparait un immense lâché de papillons. Ceux-ci pourraient batifoler et venir se
poser sur les fleurs qui partout orneraient la petite clairière où défileraient les mannequins. Et
puisqu’une cascade aurait pris trop de place, il s’était résolu à ne garder qu’un cours d’eau qui
ondulait à travers la scène. Des enceintes feraient jaillir le son de cette source d’eau qui, au
loin, quelque part, chutait. Cependant il ne s’était pas entendu avec les responsables pour faire
défiler pieds nus les modèles. Puisqu’il avait opté pour une herbe véritable, il voulait que des
pieds véritables la foulent. On le lui refusa. Et, travail d’orfèvre, il s’assurait que chaque fleur
de cosmos soit au centre d’un soin particulier afin que, le jour venu, lui n’ait d’yeux que pour
elles.
Plus le temps passait et plus il semblait qu’une serre avait poussé au-dessus d’un
véritable écrin de nature. Ce jardin était une parcelle de vie. De toutes parts survenait
l’enthousiasme pour ce moment à venir. Le directeur de la maison de joaillerie lui avoua

112
même sa crainte que le décor ne l’emporte sur ses bijoux. Il était ébahi par ce qu’avait pu
réaliser Pierre en si peu de temps.
- Votre vie va changer, lui disait-il.
« Ma vie a déjà connu son ultime rebondissement », pensait Pierre.
Il était, malgré la tristesse de ne pas partager cette aventure avec celle qui inspirait
chacune de ses idées, fier de ce qu’il produisait. Lui-même s’asseyait parfois au milieu de ce
petit bois, contre un arbre. À l’exception de la brise qui danse entre les obstacles pour toujours
vous atteindre, il ne manquait rien. Il était parvenu à habiter le lieu d’une âme certaine. Les
arbres semblaient heureux. Les animaux aussi. Ainsi se laissait-il bercer par la nostalgie
jusqu’à ce que le monde le ramène à la vie et qu’il rejoigne alors l’orée du bois.
- C’est fabuleux ce que vous avez fait.
Caroline était venue voir la version définitive du cadre qui accueillerait ses prouesses.
- Avec une enveloppe pareille il m’était impossible d’échouer.
- Je ne parle pas que de ça. Je parle de votre goût, de votre capacité à marier les éléments, à
construire un ensemble naturel. Je n’aurais pu concevoir de si belle chose. C’est dingue que
vous vous contentiez d’être le fleuriste d’une petite ville. Je veux dire, avec votre talent, vous
pourriez faire tellement plus.
- Tellement plus d’argent vous voulez dire.
- Non. Tellement plus de projets de ce genre qui vous permettraient de vous exprimer
davantage et de faire profiter au plus grand nombre de votre don. Vous seriez convoités,
croyez-moi.
- Mais alors je n’aurais plus le temps d’arroser mes propres fleurs.
Caroline sourit et se tut. Elle avait compris que les désirs de Pierre étaient ailleurs. Ils
ne se trouvaient ni dans le succès, ni dans la reconnaissance. Elle ignorait néanmoins que son
seul désir résidait dans l’attente. L’attente que quelque chose d’inespéré se passe. L’attente
que le destin de sa vie resurgisse et s’offusque de ce qu’il ait pris le mauvais aiguillage. Remis
sur la bonne voie, il reprendrait sa marche jusqu’au prochain arrêt. Jusqu’à la prochaine gare.
Où monterait une passagère particulière. D’un coup d’œil attentif sur le quai, il lui suffirait
d’apercevoir le bout de sa jambe disparaître dans le wagon pour la reconnaître. Il ne ferait pas
d’annonce. Il courrait hors de sa cabine et fendrait de toute son impatience le long couloir. Il
s’arrêterait subitement, les yeux braqués sur ce haut de tête qui dépasserait du siège. Essoufflé
il s’approcherait jusqu’à s’arrêter à son niveau, S’agenouillerait. Entendant ce souffle que
l’angoisse aurait alourdit encore, devinant une présence, la passagère singulière aurait tourné

113
son visage vers lui. Et la suite serait sans importance puisqu’ils seraient unis. C’était son seul
désir. Il n’en dit rien.
- Après l’événement, j’aimerais, si vous le voulez bien, vous inviter à diner. Pour vous
remercier. Pour vous découvrir.
La pauvre ne savait pas ce qu’elle faisait. Elle se heurtait à un mur qu’une armée de
pioches n’aurait pas égratigné. Qui plus est à un instant délicat où la présence d’Héloïse était
si forte. Mais Caroline ne savait rien de son histoire.
- Il me tarde déjà de rentrer chez moi. Ce lieu est seul à expliquer ma présence. S’il n’est plus,
je ne suis plus. Plus ici, mais ailleurs. Là où mes mains sont demandées. Pardonnez-moi.
- Je ne vous en dis pas plus, mais il y aura une surprise, un bouquet final. Je crois que cela
vous plaira.
Caroline n’insista plus. Elle reprit le tour des lieux et disparut avec l’amas de voix qui
la réclamaient. Pierre en profita pour rentrer chez lui, exténué par ce marathon dont il voyait
enfin le bout.
Il y retrouva Michel, inarrêtable de questionnements et débordant d’excitation. Il était
impatient d’assister au dénouement de tous ces préparatifs, de côtoyer tout ce beau monde,
d’être associé à ce succès, d’exagérer son importance, d’être pris en photo, de répondre aux
interviews, de faire la fête et d’en être le roi. Bref, exalté par les mondanités approchantes et
les excès que cela autorisait.
Pierre n’osa pas briser cette déferlante optimiste en lui annonçant la terrible nouvelle.
Il n’avait encore jamais trouvé le bon moment. Ou plutôt le courage. Aussi était-il vrai qu’une
part de lui ne renonçait pas, mais comment lui annoncer que sa famille avait disparu. Il
s’imaginait voir tous ses espoirs anéantis, qu’on lui annonçait le déménagement d’Héloïse à
l’autre bout du monde et la promesse d’un hasard heureux trahie. S’il n’en disait mot, il était
pour Pierre évident que Michel, quelque part, attendait aussi son heureux hasard. Tout ce qui
l’en éloignerait lui ferait mal et il connaissait déjà suffisamment bien la douleur. Il faudrait
pourtant bien que Pierre évoque le sujet s’il voulait trouver une nouvelle piste. Mais pas ce
soir.
Après le repas, Michel sortit et Pierre céda à l’appel des souvenirs. Il n’avait plus
regardé de photos d’elle depuis son départ. Il n’avait toujours pas besoin d’aide pour se
rappeler du moindre pli de son corps. Ce dont il avait envie était de se droguer au bonheur
impalpable. Un voyage au plus près de l’Eden dont le retour était extrêmement difficile. Il se
sentait seul, ce soir-là. Plus encore que d’habitude. Une solitude que l’occupation
paradoxalement exacerbe. Lorsque la diversion s’évanouissait, il ne restait alors plus que

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l’évidence de la chose : l’absence du plaisir véritable, celui de partager sa joie. Il suffisait de
ne pas le pouvoir pour la faire disparaître. Même le fait le plus anodin pouvait se transformer
en miracle s’il était vécu avec la bonne personne. Michel, aussi important fut-il, n’était pas
Héloïse. Il ne lisait pas sur son visage la fierté. Il ne sortait pas grandi de leurs échanges. Il ne
s’était pas démené pour lui. Il n’avait pas été fébrile au moment de lui demander son avis. Il
n’avait pas eu hâte de l’entendre. Il n’avait pas d’influence sur lui. Il ne voulait pas être sa
marionnette. Il ne voulait pas l’enlacer, le prendre dans ses bras et le faire danser. Il n’était
pas plus heureux de le rendre heureux que de réussir. Il ne vivait pas pour lui. Michel n’était
pas Héloïse.
Afin que l’air ne devienne pas trop vite irrespirable, il s’installait d’habitude dans le
canapé, où les passages répétés de son nouveau colocataire avaient créé un couloir habitable.
Dans la chambre il suffoquait en quelques instants lorsqu’il pensait à Héloïse plus fort que
d’habitude. Car seule son apparence y manquait. Le reste partout était imbibé. Il allait
jusqu’entendre sa voix l’encourager à croire. C’était le luxe de l’hallucination que de pouvoir
choisir les mots qu’il entendait. Cette fois-ci, tel un vieux grimoire ensorcelé qui le cloua au
sol dès qu’il l’eut saisi, l’album le fit rester sur place.
Chaque photo le transportait avec une précision effarante. Il se souvenait de chaque
moment dans les moindres détails. La discussion, la date, le contexte. Ainsi c’était comme s’il
revivait une journée entière de leur vie commune. Pierre était parfaitement lucide, il savait
que son existence n’était plus qu’un vagabondage pitoyable. Il eut aimé se convaincre qu’il
n’avait traversé rien d’autre qu’un épisode banal qu’il pouvait surmonter aussi bien que le
faisait le commun des mortels. Mais il n’y parvenait pas. Il n’y croyait pas. Au plus profond
de lui l’animait l’assurance qu’Héloïse et lui étaient une histoire à part. Il se voulait plus fort
que ce qu’on attend normalement des gens, qu’ils guérissent. Plus fort, selon Pierre, c’était
maintenir ce lien, coûte que coûte. S’il acceptait que le quotidien revête le cours habituel des
choses, il reconnaissait l’insignifiance d’Héloïse. Aussi fort fut leur amour il n’en demeurerait
pas moins d’une fadeur surmontable. C’était inenvisageable. Dépérir signifiait vivre sous le
joug délicieux d’Héloïse, soit, à son avis, ce qui se rapprochait désormais le plus du bonheur.
Qu’elle le torture lui apportait plus de plaisir que de l’oublier. Ils s’étaient rendus comme ça.
Ses pérégrinations animiques continuèrent ainsi à alimenter le mécanisme pernicieux
auquel il obéissait. Et le défilé de joie entrecoupé d’adieux se termina en drame lorsqu’il n’eut
plus de page à tourner. Sous ses doigts le vide était pareil à celui qui touchait son cœur. Sa
tête, elle, en revanche, était bien trop pleine, prête à exploser. Chaque pensée était comme un
démon qui s’agitait et le cognait. « Ouvre donc tes yeux, remarque son absence ». Il ouvrait

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les yeux à cette voix irrésistible. Il remarquait son absence. Il pleurait et lui hurlait de se taire.
Il refermait les yeux. Alors la voix résonnait à nouveau. « Regarde sur le lit, tu ne l’y verras
plus. » Il regardait le lit où il ne l’y verrait plus. Il refermait les yeux. « Et tous ces vêtements
qu’elle n’enlèvera plus ». Il n’ouvrait plus les yeux, croyant tromper le malin. Il n’avait le
choix qu’entre l’horrible et l’affreux. Un jeu auquel il s’était risqué et qui menaçait de le
rendre fou. Les sommations diaboliques résonnaient dans sa tête, provoquant une migraine
atroce. Pierre ressemblait à ce qu’il était, un homme délirant, se frappant le crâne contre les
murs. Il cherchait aveuglément une issue à cette geôle qu’était devenue sa propre chambre.
Tantôt antre de bonheur, tantôt huis clos maudit.
Il se précipita dans les toilettes pour vomir et laissa pendre sa tête sous l’eau froide de
la douche. Lorsque l’eau eut fini de remplacer la sueur, il se traina jusqu’au salon. Il attrapa
son téléphone pour y regarder l’heure. Il avait déliré pendant six heures. Une douzaine
d’appels manqués de son frère. Presque tout autant de messages qui le sommaient de le
rappeler. Jusqu’une bribe d’explication qui suffit à affoler Pierre d’une toute autre manière
: « Rappelle-moi au plus vite ! Il se passe des choses bizarres devant ton magasin ! ». « Pierre
si tu ne me rappelles pas rapidement je préviens la police ». « C’est fait. Je les attends.
Rejoins-nous dès que tu as ce message ». Puis, après une longue pause, il avait reçu « T’es où
Pierre putain ? Je suis devant ta porte, ouvre ! »
Pierre n’avait même pas remarqué que la lumière du jour transperçait ses fenêtres. Il
paniqua et appela aussitôt Adrien.
- Mais tu étais où ?
- Désolé je me suis endormi. C’est quoi cette histoire ?
- Tu es chez toi ?
- Oui.
- J’arrive.
Il ne fallut pas dix minutes à Adrien pour sonner à la porte. Pourtant interminables
pour Pierre qui ne savait même plus quel scénario imaginer.
- Bordel Pierre !
- Je dormais je te dis !
- Moi, je n’arrivais pas à dormir alors je suis allé faire un tour. Je suis passé à côté de ton
magasin et j’ai vu des gars qui faisaient des allers-retours entre deux camions et ta cave. J’ai
d’abord cru que tu devais être là ou que c’était normal puisqu’il y avait des fleurs sur les
camions. Mais ils sortaient des caisses. Ils ne rentraient rien. Et puis j’ai reconnu Michel. Il

116
leur disait de se dépêcher. J’ai essayé de t’appeler mais tu ne répondais pas. Alors j’ai appelé
les flics.
- Mais merde pourquoi t’as appelé les flics bon sang ! Tu ne pouvais pas aller voir Michel
plutôt !
- Ecoute j’ai paniqué. Ça m’avait quand même l’air suspect. Il était presque trois heures du
matin. Deux camions, Pierre ! Il n’y a pas la place pour deux chargements dans ton magasin.
Et tu m’as toujours dit que ta cave ne te servait à rien. Je me suis dit que Michel devait te
cacher quelque chose. Et puis au pire je me serais gouré, et alors ? Valait mieux ça, non ?
- Non ! Et ensuite ?
- J’ai dit aux flics de venir au plus vite, qu’il se passait des trucs bizarres. Mais je n’ai pas eu
l’impression qu’ils me prenaient au sérieux. Ils m’ont dit qu’ils enverraient une voiture. Alors
je suis allé vers Michel, je lui ai demandé ce que c’était ce bordel. Il m’a dit que c’était
simplement des retours d’accessoires que tu avais reçus par erreur.
- Et ensuite ?
- Ensuite je lui ai dit que je n’étais pas au courant, que j’avais essayé de te joindre, que tu
répondais pas et que j’avais peut-être un peu paniqué et prévenu la police. Que j’étais désolé
et qu’il suffirait de leur expliquer. Il m’a gueulé dessus, il a dit que c’était sur toi que ça allait
retomber. Mais il a continué ses affaires, il a dit aux autres de se magner, qu’il fallait qu’ils se
barrent au plus vite. À peine deux minutes après ils relevaient les hayons, Michel est monté
dans un des camions et ils sont partis.
- Et ensuite ?
- Les flics sont arrivés au moins quinze minutes après. Je n’ai pas arrêté d’essayer de
t’appeler. Mais il n’y avait plus de camions, plus d’hommes, plus rien. La porte de la cave
était fermée. Je leur ai donné les plaques des deux camions et ils m’ont dit qu’on devait venir
les voir aujourd’hui si quelque chose avait disparu. Je t’ai cherché partout, jusque chez toi.
C’est quoi cette histoire Pierre ?
Pierre prit son téléphone. Il tenta de joindre Michel. En vain. Tandis que son frère lui
réclamait des explications.
- J’en sais rien merde ! Tu vois bien que j’essaie d’appeler Michel pour qu’il m’explique ! Je
n’ai jamais rien eu dans cette cave je vois pas ce qu’ils auraient pu prendre.
- Alors tout ça tu dois le dire aux flics. Parce que je n’ai pas rêvé, ils en ont sorti de la
marchandise de ta cave. Beaucoup de marchandise !
- Ça le regarde. Ecoute, il a rien pu me voler puisque je n’avais rien. Alors de quoi veux-tu
que je me plaigne ?

117
- T’es con ou quoi ? Si t’as rien dans tes caves c’est qu’il y mettait quelque chose. Et c’est ta
cave, alors comme il m’a dit, c’est sur toi que ça va retomber ! Il faut faire une déposition.
- C’était sûrement une erreur, comme il t’a dit.
- Et alors il s’est enfui ? Oh Pierre tu me prends pour un imbécile ? Si tu as quelque chose à
me dire c’est maintenant.
- Mais non, bien sûr que non ! Tu vois bien que je dormais ! Mais s’il a fait des conneries je
n’y peux rien et je ne veux pas le foutre dans la merde. Il m’a beaucoup aidé tu comprends. Je
ne peux pas lui faire ça.
- Tu ne peux pas lui faire ça ? Et lui il a hésité à utiliser ta cave tu crois ? Il n’a pas trouvé de
local disponible ailleurs alors il a pris ta cave. Et puis il t’a rien dit parce que c’aurait été trop
bête de te déranger avec ça ! Il n’a pas réussi à trouver de logement non plus, vivre gratos
sous un bon toit, tous frais payés, ça doit vraiment le déranger le pauvre. Mais il doit vouloir
faire un effort, pour toi, pour t’aider. Putain mais Pierre réveille-toi ! Il t’a utilisé tout ce
temps pour mener à bien ses combines. Tu dois faire quelque chose !
Pierre hésitait à tout avouer. Pour que le calme revienne, pour que son frère ait ses
réponses. Mais lui avouer c’était aussi le rendre complice. Et si les camions étaient retrouvés
il n’était pas question qu’Adrien y soit mêlé.
- Ecoute Adrien, je ne sais pas ce qu’il a foutu dans cette cave. Mais on va lui laisser une
chance. Il va sûrement revenir et nous expliquer. Je lui dois bien ça. Au moins le bénéfice du
doute. Et s’il ne revient pas, si je n’ai pas de nouvelles, alors j’irai au commissariat. Ça te va ?
- Non. Pas du tout. Tu te fais avoir et tu ne t’en rends même pas compte. De toutes façons tu
ne te rends plus compte de rien. Alors toi tu as peut-être laissé tomber ta vie mais moi je ne te
laisserai pas tomber. Fais ce que tu veux mais arrête de faire de la merde. Tu crois qu’on ne
s’inquiète pas pour toi ? Tu crois que les parents ne sont pas morts de trouille ? Ils font bonne
figure parce qu’ils t’aiment, parce qu’ils veulent te préserver, parce qu’au fond ils y croient et
parce qu’ils pensent que ça te ferait trop de mal. Mais toi, tu y penses au mal que tu leur fais ?
Tu devrais lire les messages qu’ils m’envoient pour savoir comment tu vas. Tu devrais voir
leurs visages les jours qui suivent une rencontre avec toi. Des rencontres de plus en plus rares
d’ailleurs. Tu crois que tes projets et ta boutique de fleurs qui marchent bien ca nous suffit ?
On le voit bien Pierre. On le voit bien que tu n’es plus comme avant. Tu ne fais jamais de
blagues, tu te forces à sourire, tu ne t’intéresses à personne. Sauf quand ton frère veut
emménager dans ta ville. Là tu t’éveilles. Pourquoi ? Pour m’empêcher de venir ? C’était ça la
raison de tes balbutiements, hein ? Punaise Pierre je ne sais pas ce que tu as foutu mais tu as
intérêt à t’en dépêtrer. Chaque fois que tu tombes c’est Papa et Maman qui tombent aussi.

118
Héloïse elle est partie, okay ? C’est horrible ce qui s’est passé. Je ne peux même pas imaginer
ta douleur. Je n’ai jamais vu des gens s’aimer autant. Je n’ai jamais trouvé un sort aussi
injuste que le votre. Je suis désolé, infiniment désolé. Mais Pierre tu dois continuer à vivre.
Elle l’a fait pour ça Héloïse. Alors puisque tu l’aimes au point de foutre en l’air les soixante
années qu’il te reste, aime la aussi suffisamment pour honorer son geste, non ? C’est trop
dur ? T’es trop lâche ? Alors essaie au moins ! Que sa décision ne soit pas vaine, qu’à la peine
d’avoir dû partir loin de toi ne s’ajoute pas celle de savoir à quoi tu ressembles depuis. Elle en
mourrait. Et tu mourrais ensuite. Puis ses parents mourraient. Nos parents mourraient. Pire, ils
vivraient comme tu vis là, dénués de tout. Et moi alors ? Tu y as pensé à moi ? Je devrais
survivre, seul dans le meilleur des cas, avec deux boulets chevillés au corps dans le moins
bon. Mais je n’ai pas envie de ça. Je suis jeune. J’ai envie de me construire une vie. La plus
belle possible. Et dans la plus belle il y a toi. Toi et tes sourires. Des vrais sourires. Toi et ta
joie de vivre. Toi quoi. Si tu arrêtes, si tu abandonnes, tu entraines tout ce monde avec toi. Tu
n’as pas le droit d’être aussi égoïste.
Les larmes de Pierre n’avaient pas la même couleur que d’habitude. Le chagrin n’avait
pas de place au milieu de ces gouttes de honte et de culpabilité. Le discours d’Adrien le
paralysait de médiocrité. Il n’osa même pas le regarder ni le prendre dans ses bras. Il ne se
sentait pas digne de la pitié et du réconfort de son petit frère. Il eut voulu mourir, là, sur le
champ, et que le monde omette qu’un jour il existât. Il aurait voulu que ses parents ne le
mettent pas au monde. Il aurait souhaité que son frère le haïsse, lui tourne le dos et s’en aille.
Que sa déchéance lui soit indifférente et son absence une facilité pour se construire. Il
entendait pourtant tout le contraire. Et cette déclaration d’amour rendait sa condition plus
minable encore.
C’est son frère qui lui offrit ses bras et recueillit l’épave de ce garçon brisé.

119
Avant de quitter ses montagnes, Héloïse souhaita retourner auprès de l’arbre à la
pierre. C’était aussi une bonne occasion de mettre à l’épreuve les compétences de ses cannes.
Elle s’étonnait encore que derrière une telle légèreté se cache pareille robustesse. Chaque
béquille agissait comme un ressort, la propulsant loin et sans effort. Ainsi avala-t-elle
aisément la distance qui la séparait de l’arbre. Il faisait un temps magnifique et, comme dans
son enfance, des pointillés lumineux tachetaient son corps. Héloïse chercha sur la table la
position qui lui offrirait le plus de chaleur. Elle regardait vers le ciel. Le vent était très léger,
secouant chaque feuille avec un calme bienveillant. Une douce mélodie émanait de ce ballet
qui retranscrivait parfaitement son état d’esprit. Héloïse était, ce jour, apaisée. Elle était forte,
solide. Et avait toute confiance en la pierre qui la soutenait en épousant ses formes. Elle se
demanda comment un élément si dur pouvait être aussi confortable. Puis elle se laissa
entrainer où son esprit avait vaqué lors de sa dernière visite. Elle invoqua Pierre.
- Mon amour, c’est moi. Je suis venue te dire de ne plus t’en faire. Désormais les choses
seront un peu plus faciles. Non pas que tu me manqueras moins, quand bien même le manque
serait assez fort pour seoir à ce que je ressens, mais Pedro m’a aidé à obtenir une victoire sur
la maladie. Tu ne le sais peut-être pas, je ne te l’ai pas dit, mais ça y est, mes jambes ont des
envies d’ailleurs. Une partie d’elles déjà s’en est allée. Ce fut très dur de lui dire au revoir.
Tout le monde s’est rendu compte de leur départ mais, plutôt que de me soutenir, ils ont
préféré se morfondre de pitié. Que c’est insupportable ce projecteur en permanence braqué sur
moi. Je préfèrerais tant les encouragements et l’admiration que tu m’aurais apportés. Et puis,
j’étais fatiguée. Chaque nuit tombant mettait en exergue le lourd tribut supporté par mes bras.
La douleur profonde au creux de mes paumes, les torsions de mes poignets, la raideur de mes
avant-bras, l’inflammation de mes épaules. Je ne sais pas ce qui m’usait le plus de la maladie
ou de ses conséquences indirectes. Mais j’étais à bout de forces. À bout de moral. Me lever,
me déplacer et même me coucher étaient des épreuves. Si bien que j’ai voulu me laisser aller,
plusieurs fois. Je ne devrais pas te dire ça. Je ne l’ai d’ailleurs dit à personne. Quelle autre
souffrance que celle de ne pas avoir de confident. Il me faudrait un complice, quelqu’un qui
ne m’aime pas et serait à même de recevoir toutes mes complaintes. Un exutoire humain.
Mais je finirais par m’y attacher, je le sais bien. Et alors je n’aurais plus le courage de lui faire
porter le poids de mes secrets. Donc je les tais. Mais j’ai peur. Comme j’ai peur. Je tente de
refouler ces pensées qui me brûlent mais elles me suivent, partout, tout le temps, comme une
ombre. Il est une partie de moi qui surnage et se veut partenaire de la vie sociale. Il en est une
autre qui, sans cesse, craint la prochaine étape. Je vis avec une boule au ventre et une plaie au
cœur. Ni l’une ni l’autre ne sont passagères. C’est peut-être ça le plus difficile. Il n’est pas de

120
lumière en perspective. Il ne m’est pas d’horizon agréable. Cette blessure, je n’essaie même
pas de la soigner. Cette boule, j’y consacre toute mon énergie. En vain. C’est un combat
inégal. Quelle infamie que de me demander de monter sur le ring, tous les jours, prendre des
coups que je ne peux pas rendre. La durée du combat ne dépend que de ma capacité à
encaisser. L’issue, elle, ne fera l’objet d’aucun scrutin. Et moi, pieds et poings liés, je n’ai pas
le droit d’abdiquer. Alors quand ? Quand est-ce que la marche à quatre pattes ne suffira plus à
satisfaire la monstruosité du mal qui me ronge ? À quel feu me mangera-t-il ? Est-ce que cela
sera aussi brutal et rapide que l’abandon de la démarche chaloupée ? Est-ce que la maladie se
contentera de mes jambes ou est-ce qu’elle ne voudra pas goûter à mes bras ? À ma bouche ?
Quand ? Dans une heure, dans un mois, une année ? Comment ? Dans la douleur, le calme, la
pitié ? Combien de temps encore avant que je ne m’allonge à nouveau sous un arbre, avec le
cadeau merveilleux de toute l’éternité pour te parler. Il n’est que ma voix tendue vers ton
oreille qui puisse soulager mes maux. Je ne me noie pas parce que je t’imagine. J’imagine que
ton rayonnement a secoué le monde et que ton envie la plus enracinée de me pleurer n’a pas
su résister à ses secousses. J’imagine les nœuds que tu défais de tes doigts agiles, les fleurs
que tu portes à ton nez et la joie que cela te procure. J’en imagine une autre prendre mon relai,
et je ne peux que l’aimer. Parce qu’elle prend soin de toi. Parce que tu l’as choisie et que tu
n’aurais pas fait de mauvais choix. Malgré tout je te retrouve ici, sans te demander ton avis. Je
t’extirpe quelques instants de ta renaissance pour te dire que tu trônes encore au sommet de
mes pensées. Qu’il n’est rien de toi, ni de nous, qui se soit dissipé. Tout est clair. Mais je me
perds. Je voulais te rassurer, te faire part de cette petite victoire, de ces nouvelles jambes que
Pedro m’a greffées. Un sursis, peut-être. Un confort évident. Elles m’ont permis de voler
jusque toi, seule. C’est idiot mais elles agissent comme un rempart aux attaques du monde. À
la curiosité de mon état a succédé celle pour mes béquilles. D’où viennent-elles, quelles sont
ces cannes qui donneraient envie de se blesser ? Ils aimeraient les essayer mais n’osent
demander. Ils se sentent jaloux plutôt que bien lotis. Et cela me chauffe le cœur que
d’inspirer, enfin, un sentiment de ce genre. Je retrouve un pouvoir. Possiblement illusoire,
mais qu’importe. D’une certaine manière c’est une maitrise qui me revient. Or, je n’ai plus la
mainmise sur rien. Alors si c’est un mirage, il me fait du bien. Et puis, tu as vu ? Tu es gravé
sur cette belle aventure. Ton visage m’accompagne en tous lieux et me donne la force de
resplendir. Eux aussi, passants et voyeurs, te rencontrent ainsi. Tu es le veilleur sur mes
remparts.

121
- Je peux ?
Un frisson parcourut le corps d’Héloïse, aussi brusquement que l’était la fin de son
entrevue avec Pierre. Elle n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour reconnaître sa sœur. Sans
un mot elle se poussa sur le côté et tapota auprès d’elle, l’invitant à la rejoindre.
- Comme quand on était petites.
- Oui, sauf que je ne crois plus que cet endroit soit hanté. J’en suis certaine. Mais hanté par de
bons esprits. Tu ne trouves pas étrange que nous ayons pu avoir peur de venir ici tout en nous
y sentant si bien ?
- C’est vrai. On avait peur jusqu’à ce qu’on se retrouve collées l’une à l’autre. Je croyais que
c’était ta promiscuité qui me rassurait. Ce n’était peut-être pas que ça.
- Je dirais que c’est un arbre à souhaits. Mais à souhaits immédiats. Si tu te concentres
beaucoup, tu peux rencontrer quelqu’un.
- Oh alors je vous ai interrompus. Excuse-moi.
Héloïse sourit. À l’inverse d’avec son frère, sa sœur et elle s’étaient toujours
comprises. Elles n’avaient jamais cessé d’être proches. Et si Héloïse ne partageait pas plus ses
tourments avec sa sœur qu’avec les autres, elle savait qu’elle n’avait pas besoin d’en dire
beaucoup pour être cernée. Les deux se connaissaient par cœur, elles se ressentaient. Alors il
n’était pas surprenant qu’elle évoque ainsi Pierre.
- Comment allait-il ? Tu veux me raconter ?
- Il est toujours aussi beau et tendre. Il ne me répond pas parce qu’il ne veut pas me mentir ni
me faire mentir. Il me laisse penser ce que je veux de lui. Alors je te dirais qu’il va bien, qu’il
a su comprendre et surpasser les événements avec toute l’élégance dont il a le don. Il
m’écoute et me donne du courage. Je peux tout lui dire, il ne perd pas pied.
- Et toi, tu ne perds pas pied ?
- Je peux en perdre un peu, non ? Puisque j’en ai quatre ! J’essaie, mais c’est difficile. Si je
m’inquiète vous vous inquiéterez aussi et je ne veux pas. Mais percevoir le positif en toutes
circonstances, ça m’épuise. Parfois je me sens ragaillardie de lâcher prise. C’est comme si je
n’étais plus forcée d’être un roc invincible. Il est bon d’être humaine, faible, fatiguée. Ça
repose de montrer ses fêlures et de laisser un peu aux autres le poids du soin.
- Tu vas mal ?
- Je vais vers la mort, esseulée. Mais je ne vais qu’en partie mal parce que j’ai choisi une
partie de mon sort, la solitude. Enfin, tu vois ce que je veux dire.
- Je le vois tous les jours oui. J’aimerais tant pouvoir t’offrir un peu de paix.

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- Tu le fais déjà. Tu ne peux pas faire plus. Continue de me traiter comme ta sœur en me
réclamant les robes que je te vole. C’est tout ce dont j’ai besoin.
- Et toi continue de me voler mes robes !
- Tu te souviens de l’ensemble vert que tu avais perdu ?
- Non ? Non !
- Si !
- Je te déteste !
- Je t’aime trop.

Elles restèrent ainsi longuement, main dans la main, mêlant à l’inévitable tristesse de
savoir ces moments comptés la joie d’être deux sœurs. Puis il fallut partir. L’étreinte avec
Pedro fut à la hauteur de sa reconnaissance. Et lui ne put s’empêcher d’être ému. Il lui
renouvela tout l’honneur que cela avait été pour lui d’être choisi et combien cette œuvre était
et resterait, de loin, la plus significative de sa vie.
- Va et rayonne !
- Partout sur mon passage je chanterai les louanges de la maison Aliguel ! « Demandez
Pedro ! Sortez-le de la retraite ! »
- Ah non, surtout pas, interrompit Alice. Même retraité il arrive à ne pas arrêter alors ne me
complique pas la tâche !
Jeanne et Anaïs lui donnèrent rendez-vous à Paris afin de sceller le sort médiatique de
cette aventure montagnarde.

Ainsi, trois jours plus tard, après s’être parfaitement adaptée à ses nouvelles dames de
compagnie et en avoir observé le succès, Héloïse remonta, non sans une grande excitation, de
sa chaude ville pour fouler le sol pavé et pressé de la capitale. Elle y retrouva d’abord, à sa
demande, ses deux amies dans un café. Héloïse était aussi enthousiaste que stressée. Au fond,
elle craignait qu’un regard expert et exigeant émette un jugement négatif sur ce qu’elle aimait
ces jours-ci le plus au monde. Non seulement cela aurait contrarié ses désirs d’unanimité mais
aussi avait-elle peur qu’une connaisseuse puisse entamer son propre avis. Elle en fit part à ses
acolytes qui la rassurèrent immédiatement.
- Nous on a aucun doute sur le fait que ça va lui plaire. C’est impossible de ne pas ressentir la
beauté, même sans connaître ton histoire. Techniquement c’est de l’art, fais-nous confiance.
Cependant elle peut ne pas s’y retrouver. Ça c’est très subjectif, si elle ne trouve pas de

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cohérence, d’accord avec ses bijoux, elle ne voudra pas forcément les associer à tes cannes.
Mais c’est totalement indépendant de leur splendeur. D’accord ?
- D’accord…
- Allez, on y va ! On va être en retard et on déteste être en retard !

Les trois femmes se mirent en marche jusqu’un bel immeuble à quelques pas à peine.
Un portier leur ouvrit et l’hôtesse reconnut immédiatement les deux sœurs.
- Vous pouvez monter, Caroline vous attend.
Tout était beau, spacieux et lumineux. Le vestibule était immense et de grands
tableaux ornaient les murs. Des représentations de bijoux qui dessinaient une frise
chronologique de l’histoire de la marque. Et le grand escalier était si beau qu’Héloïse insista
pour l’emprunter. Elle y croisa un homme qui ne put s’empêcher de souligner la beauté de ses
cannes. Cela la mit en joie et la remplit de confiance.
Comme dans un film, sans s’annoncer, les deux sœurs poussèrent d’un geste énergique
les portes du bureau de Caroline. Elles y entrèrent d’un pas décidé, la tête haute, marchant
côte à côte et prenant soin de dissimuler leur trésor : Héloïse. Si bien que cette dernière ne
voyait pas la femme assise à son bureau au fond de la pièce. Elle entendit néanmoins sa voix.
- Mesdames bonjour !
- Bonjour ! Nous sommes ici dans une démarche purement commerciale. Notre but, vous
vendre un objet que le monde entier s’arrache. Un objet, que dit-on, un trésor. Une pièce
unique, rare et, comble du luxe, encore méconnu. Vous ne le savez pas mais vous le voulez. À
tout prix. Alors ce sera cher, bien entendu. Mais quelle indécence que de parler de chiffres !
Peut-on réellement estimer la valeur de ce qui n’en a pas ?
- Bon sang vous êtes incorrigibles ! En plus vous gâchez ma vue ! Ecartez-vous, monstres
d’inhumanité, que je salue déjà mon invitée !
Alors les deux femmes s’écartèrent et les deux étrangères se découvrirent. Héloïse
avait rougi, intimidé par la théâtralité de la présentation et se sentant soudainement objet de
convoitises. Elle soutenait à peine le regard de son vis-à-vis qui, lui, ne se dérobait pas. Mais
elle s’aperçut rapidement de la bonté qui s’en dégageait. Une femme au tailleur beige et parée
de bijoux en or s’avançait vers elle. Elle lui tendit les joues pour l’embrasser, ce qui finit de
détendre Héloïse. Tout à coup, ce n’était plus formel.
- Bonjour ! Moi c’est Caroline. J’espère que ces deux vipères ne t’ont pas raconté trop de
bêtises sur moi. Elles sont aussi talentueuses que vicieuses !
Tout de même un peu intimidée, Héloïse se présenta.

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- Bonjour, Héloïse ! Je dois dire qu’elles ne m’ont parlé de vous qu’en bien ! Mais elles ont
oublié de me dire comme vous êtes belle. Et, mon Dieu, j’adore tous vos bijoux !
- Oh mais je crois qu’on va très bien s’entendre toutes les deux ! Et tu veux que je te dise un
secret ? Plusieurs ne sont même pas de la maison ! Bon allez, venez, on va s’asseoir !
Caroline amena les trois femmes dans une pièce attenante, beaucoup moins solennelle,
avec de gros fauteuils et un canapé. Héloïse avait remarqué que Caroline n’avait prêté aucune
attention à ses cannes. Elle se demandait si cela était un mouvement volontaire ou un échec
cuisant. Anaïs prit la parole.
- Bon, tu sais pourquoi nous sommes là. Vraiment il ne s’agit pas de prôner le travail de notre
père. Enfin ce serait une conséquence très heureuse mais pas la raison première de notre
présence. On a juste pensé à toi et à ton défilé. Tu nous en as tellement parlé qu’on aimerait
que son succès, certain, soit le plus retentissant possible. Aussi s’agit-il de notre part
uniquement d’une proposition. L’idée nous est venue si naturellement qu’elle ne pouvait être
que bonne. Enfin tu nous diras. Bref, notre père a créé des cannes pour Héloïse, à sa demande,
et le résultat nous a vraiment stupéfaites. Je ne pense pas qu’un tel objet n’ait jamais été
présenté quelque part et comme les méthodes de travail de la maison s’accordent parfaitement
aux tiennes, il se pourrait qu’elles te plaisent. Alors voilà, si tu penses pouvoir les exploiter à
ton avantage, Héloïse serait prête à s’en séparer le temps d’une soirée !
- Tant d’engouement me rend impatiente ! Faites-moi voir ça, jeune femme !
Héloïse ramassa ses deux béquilles d’un geste ample et souple qui décrivait déjà toute
la légèreté de l’affaire. Le silence se fit et Caroline examina attentivement la paire. Elle les
regardait, les touchait, les comparait. Elle en prenait une, puis les deux, puis l’autre. Elle les
éloignait, les passait à la lumière. Elle sortit d’une armoire des parures et les posa à côté des
cannes. Aucune expression ne trahissait ses pensées. De marbre, la professionnelle jaugeait
avec sérieux ces objets qu’on lui présentait. Les deux sœurs ne parurent pas surprises par
l’absence d’indices et respectèrent ce silence. Héloïse, moins inquiète que curieuse, observait
les visages et la manière qu’avait Caroline de passer chaque moitié au peigne fin.
Enfin, après de longues minutes, la joaillière se leva.
- Est-ce que je peux te demander de marcher avec s’il te plaît ?
Comme la mine de Caroline était toujours aussi sérieuse, Héloïse ne répondit rien. Elle
s’exécuta, non sans une certaine gêne de se sentir épiée. Elle fit plusieurs allers-retours
jusqu’au retour soudain du sourire sur le visage de la créatrice. Jeanne prévint l’assemblée.
- Elle va parler !
- Ah tais-toi donc ! lui rétorqua Caroline avant de poursuivre.

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- Ces béquilles sont absolument splendides. À la hauteur de l’enthousiasme avec lequel vous
me les avez vendues ! Effectivement vous me connaissez bien et je crois qu’elles pourraient
parfaitement s’inscrire dans la ligne de notre collection. Il y a juste quelques points dont
j’aimerais vous parler. D’abord, est-ce que vous accepteriez que nous incrustions des
diamants dans le bois ? Je parle évidemment d’emplacements déjà existants. Aucune
perforation, aucune gravure, rien ne sera fait sur le bois, vous pouvez me faire confiance.
J’aimerais seulement y mêler directement certaines de nos pièces qui permettraient de faire un
lien direct avec la collection et aussi de mettre en valeur les cannes qui ne seront pas à portée
de mains des spectateurs. Enfin, j’aimerais étudier avec toi, Héloïse, la possibilité de te faire
défiler. Les béquilles sont magnifiques, c’est certain, mais ne prennent tout leur sens, à mon
avis, qu’en ta possession. Parce qu’elles sont à ta mesure bien entendu, mais parce que tu les
fais vivre. Et puis tu es vraiment très belle ! Tu rendrais un grand service à nos bijoux en
acceptant de les porter ! Il faudra qu’on te trouve la bonne tenue et la parure adaptée. Mais
qu’en penses-tu ?
L’intéressée fut prise de court. Elle rougît d’autant plus que les deux sœurs la
suppliaient d’accepter. Mais Héloïse avait peur. Peur de ne pas savoir faire, de décevoir et de
succomber à sa timidité. Voyant l’hésitation, Caroline tenta de la rassurer.
- Il te suffira de marcher comme tu l’as fait là. Devant un peu plus de monde, sans doute sous
quelques flashs, mais vraiment juste ça. Et puis tu te sentiras tellement belle une fois habillée
et parée que tu ne verras plus cette foule devant ton passage !
Héloïse avait voulu ces cannes aussi pour cela, reprendre confiance en elle,
s’affranchir de son image d’handicapée, se sentir bien et s’affirmer. Ou du moins ne pas subir.
Elle avait là l’occasion d’apparaître en tant que femme, belle et élégante et de remercier
Pedro. Alors elle accepta. Le défilé arrivait à grands pas et Caroline ne perdit pas une minute.
Elle profita de la présence de sa nouvelle muse pour lui faire essayer un tas de tenues
différentes autour de bijoux qu’elle avait déjà présélectionnés. Aussi emmena-t-elle Héloïse
avec elle à l’atelier pour décider des ornements qui habilleraient les cannes.
Les derniers jours de répétition furent éreintants pour la jeune femme. Les heures
d’essayages lui demandaient beaucoup d’énergie et l’empêchaient de rentrer chez elle. Non
pas qu’elle eut grandement envie de retrouver son exil mais juste un endroit familier et garni
de repères. Ici elle dormait à l’hôtel et lorsqu’elle n’était pas entre les mains des couturiers, on
la faisait se déplacer avec des béquilles d’une banalité écrasante car les siennes aussi faisaient
l’objet de recherches particulières. Enfin, quand elle les récupérait et pouvait quitter les
locaux, la peur de mal faire la gagnait et Héloïse continuait de marcher, encore et encore, se

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prenant même à exiger de ses jambes quelques pas autonomes. Un ou deux, pas plus, juste le
temps de virevolter et de faire décoller ses soutiens mobiles.
Héloïse rêvait également de l’étendue médiatique de l’événement. Elle s’imaginait une
portée nationale, une couverture telle que pas une zone blanche n’ignorerait son existence.
Non pas pour resplendir, non pas pour devenir vedette, non. Pour arriver jusqu’aux yeux de
Pierre. Mais là encore ces pensées la fatiguaient nerveusement. Parce que plusieurs volontés
s’affrontaient. La première était celle de l’insouciance, l’expression la plus pure d’une envie
viscérale. Atteindre Pierre, lui montrer toute sa beauté et sa bonne santé. Le rassurer, lui
donner des ailes et, tout simplement, regagner ses pensées et désirs. Pourtant, s’il la voyait si
bien peut-être cela lui ferait-il mal. Il aurait été abandonné au nom de la maladie et ne
découvrirait qu’égratignures superficielles. Une démarche à peine entamée et même des pas
sans assistance. Il lui en voudrait, se dirait que depuis tout ce temps qu’elle allait bien lui se
faisait un sang d’encre. Il penserait également que son absence lui était bénéfique, qu’elle
retrouvait des couleurs et même de l’éclat. Il la trouverait belle, radieuse, sans lui. S’en
réjouirait-il ? Sans doute. Autant qu’il le regretterait et s’interrogerait sur les sources de cette
joie retrouvée. Un homme ? Il en mourrait. Une guérison ? Il agonirait de la haine de n’avoir
pas été prévenu, rattrapé et embrassé pour la célébrer. Apparaître, c’était à la fois lui dire « je
suis en vie » mais aussi « je vis sans toi ». C’était lui demander de choisir entre la
bienveillance et l’égoïsme d’un véritable amour. Et elle était incapable de savoir lequel des
deux l’emporterait, la rendant ainsi incertaine d’avoir pris la bonne décision. Elle tentait de se
mettre à sa place mais cela ne faisait que renforcer ses doutes. Parce qu’elle aussi devait
choisir entre la bienveillance, l’épargner, et l’égoïsme d’un véritable amour, le regarder, lui
seul, à travers l’objectif, opposant au risque de le heurter le délice de le toucher. Mais ce qui
lui faisait le plus mal, c’était de savoir sa préférence impossible, trop embarrassée qu’elle était
à l’idée d’avoir fait perdre leur temps à toutes les personnes qui s’étaient affairées autour
d’elle. Alors, résignée dans une angoisse grandissante, elle accepta de ne savoir pas qui du
bien ou du mal frapperait son élu.

Toute la journée il avait essayé de joindre Michel. Toute la journée il s’était heurté à
un mur. Pierre imaginait la panique dans laquelle il avait été plongé en apprenant l’arrivée
imminente de la police et comprenait qu’il décide quelques temps de garder le silence. Il
devait vouloir rester discret et introuvable. Pourtant rien ne l’empêchait d’allumer son
téléphone et de constater les nouvelles rassurantes de Pierre. Si lui-même n’était pas inquiété,
pourquoi le serait-il ? Ou bien il craignait que Pierre ne l’ait dénoncé, lui aussi pétri

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d’angoisse. Il ne s’alarma donc pas outre mesure de ce silence tout en espérant le même de la
part de la police. Ce qui le rendait nerveux était surtout de voir débarquer des agents à sa
porte, venus lui réclamer des explications. Il était inenvisageable de trahir son ami et alors le
début des ennuis commencerait. Le défilé avait lieu dans deux jours et Pierre était supposé se
trouver dès aujourd’hui dans la capitale afin de terminer la mise en place et de pouvoir réagir
au moindre imprévu, mais il prévint qu’il n’arriverait que très tôt le lendemain.
Toute la journée il eut l’impression d’être épié et suivi. Mais personne ne sonna à sa
porte ni ne lui posa de question étrange. Entre deux phases paranoïaques il s’occupait à régler
les détails de sa mise en scène. La nuit vint et il convia son frère à la passer chez lui. Il
n’aurait pas été surpris d’être dérangé en pleine obscurité, principalement par un retour en
trombes de Michel, associant soulagement, angoisse et incapacité à être discret.
Tôt le lendemain, après une nuit calme, Pierre prit le train. Il laissa le soin du logement
à son frère qui devait faire des visites.
Durant le voyage, il se demanda si l’effervescence autour de la présentation des bijoux
de la célèbre maison de joaillerie suffirait pour arriver aux oreilles d’Héloïse. Il avait compris
peu à peu que ses clients étaient des acteurs majeurs du marché du bijou et qu’il participait de
façon notoire à une démonstration très attendue. Il ne s’agissait pas d’une exhibition fortuite
comme aurait pu l’être jugée sa semaine caritative au profit des malades de Charcot mais bien
d’un défilé de premier plan auquel souhaitaient participer toutes celles et ceux ayant le besoin
de se montrer. Seulement après cette prise de conscience avait-il cru possible de faire passer
un message. Sans savoir lequel tant il pouvait en être lus. C’était dire que tout allait bien, qu’il
avait continué sa vie et de quelle manière. Un pied de nez. C’était aussi dire qu’il avait
comblé le manque de sa belle par une plongée profonde dans le monde des fleurs, au point de
ne plus faire que cela, palliant ainsi aux pensées les plus tristes et faisant vivre le souvenir de
leur lien le plus indéfectible. C’était lui ramener encore un bouquet dans les bras. C’était lui
donner rendez-vous, lui faire comprendre qu’il existait encore, au même endroit, dans la
même boutique. C’était lui dire qu’il avait figé sa vie, ou bien qu’il l’avait continuée à
l’identique pour qu’Héloïse ne soit pas dépaysée à son retour. Ou lui marteler que ses choix
n’avaient toujours été que les siens. Autant de déclarations d’amour que de désaveux. Autant
de raisons d’espérer que d’anéantir toute retrouvaille.
À cet instant de leur vie comme à tous ceux passés, Pierre et Héloïse restaient unis par
la pensée permanente de l’autre. Et par cette passion si grande que le bonheur de l’autre était à
la fois source de joie et de destruction. L’appartenance l’emportait sur la liberté.
L’individualisme était devenue leur prison. Quand les couples vieillissant s’éprennent de

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moments à eux, les amants séparés ne rêvent qu’à se confondre dans l’éternité. S’ils avaient
dû renoncer à tout pour être ensemble, cela leur aurait paru comme une double offrande. Tout
du long de leur séparation ils n’avaient cessé d’être les mêmes, cheminant entre troubles et
souvenirs, réjouis par l’arrière-plan flou d’une volonté parfaitement claire. Et comme un
caillou dans la chaussure, la maladie était venue enrayer la mécanique. Subitement ils avaient
oublié que toujours ils s’étaient aimés de la même manière et devaient désormais composer
avec un ingrédient nouveau et troublant, le doute. Chaque question qu’ils se posaient
s’ajoutait à une série d’obstacles créés par leur seule imagination. Ils vivaient sous l’emprise
de la définition la plus simple de l’enfer. Renoncer à un bonheur connu et à portée de mains
au nom d’une longévité toute relative comparée à l’éternité qui les attendrait. Bien des gens
autour d’eux souffraient de ne savoir que faire, de n’avoir jamais goûté ou su reconnaître le
bonheur. Quand le discours d’Héloïse et Pierre consistait jadis à les encourager dans cette
quête, il était devenu tout autre. Ils leur conseillaient désormais de fuir ce cadeau que l’on
s’épuise à ouvrir puis que l’on vous retire des mains, sans crier gare. D’une joie à l’autre ne
changeait que la date de péremption, toujours inconnue. La fatalité, elle, se pourvoirait
inéluctablement de son plus beau drame.
Le train atteignit son terminus, Pierre foula le quai frappé de l’indissociable souffrance
de son souvenir le plus heureux, pressant parfois le pas pour y échapper, trainant de temps à
autres les pieds pour s’y noyer. Aujourd’hui il avait à faire et s’empressa de quitter cet éden
infernal. Il retrouva sa forêt et constata que ses ordres donnés à distance avaient été
parfaitement exécutés. Comme il voyait tout le monde s’agiter à l’approche de l’échéance, il
se sentit coupable d’être prêt et peaufina quelques détails, histoire de donner l’impression
d’un professionnalisme extrême.
À la fin de la journée, on éteignit toutes les lumières afin de plonger la serre dans
l’atmosphère du jour j. C’était la première fois que toute l’équipe apercevait l’exact rendu
final, au détail près des papillons que l’on gardait en des lieux confortables jusqu’au dernier
moment. Caroline et le directeur étaient présents, ainsi que Jeanne et Anaïs. Ces dernières
n’avaient jamais rencontré Pierre. Elles en avaient entendu parler mais trop peu pour le
reconnaître. Et alors qu’ils étaient capables de sentir la présence de leur autre moitié dans le
néant le plus total, Pierre ne ressentit pas ce rapprochement que lui offrait les deux sœurs,
accompagnées quelques heures à peine auparavant par Héloïse. Rien ne permit à aucune des
deux parties de faire un lien. Ils se parlèrent pourtant beaucoup, comme inconsciemment
attirés par la révélation d’un détail qui changerait le cours des choses, mais pas le moindre
indice ne filtra. Puis la soirée se termina sur une franche poignée de mains entre le directeur et

129
Pierre. Le premier félicita également Caroline pour cette trouvaille. Ils estimèrent la tâche du
fleuriste brillamment exécutée et la part majeure qu’occuperait son travail dans le succès
certain de la présentation du lendemain. Tel un prince, Pierre se fit reconduire jusqu’à son
hôtel.

Toute la matinée il resta dans sa chambre, un œil au repos et l’autre éveillé. Il avait
mal dormi, n’ayant en tête qu’inquiétudes au sujet de Michel. Il appela son frère, rien de son
côté non plus. Conscient de son penchant pour l’effet de surprise, il n’écarta pas de le voir
apparaître au tout dernier moment, quand le show commencerait. Si tout allait bien, il se
présenterait. Il avait suffisamment bassiné Pierre avec cette soirée pour qu’il n’y ait pas de
doute quant à son envie d’en être. Michel avait compris beaucoup plus rapidement que son
ami la teneur des festivités. Au-delà d’un spectacle il s’agissait d’un rassemblement. Pas avec
n’importe qui. Il allait avoir là l’occasion de briller auprès de personnes influentes et n’avait
nul doute qu’il saurait les étourdir comme il le faisait avec tout le monde. Cette cérémonie
devait être la sienne, le début d’une nouvelle ère dans une nouvelle catégorie. Alors pour sûr,
il serait là.
Pierre se rendit sur les lieux du show. Une fois de plus, il n’huma rien du parfum qui
l’enivrait pourtant si facilement lorsqu’il ouvrait les placards chez lui. Il ne perçut pas le
passage de sa belle. Sous ses pas ceux d’Héloïse. Elle venait de partager ce même sol. Toute
la matinée, elle avait participé aux répétitions générales. Elle avait multiplié les allées et
venues sur ce podium fait pour elle par des mains qui ne pensaient qu’à elle. Réalisant le rêve
de Pierre, elle avait demandé à pouvoir y défiler pieds nus. C’était tout ce qu’il espérait, qu’un
mannequin au moins comprenne son idée. Au milieu de cette nature sous cloche, de cet oasis,
il lui paraissait totalement dément d’écraser l’herbe verdoyante de semelles épaisses et
d’enfoncer la vie renaissante d’un coup de talons pointus. Il en avait timidement fait la
suggestion mais les partenariats avec les marques ne pouvaient rendre ce souhait concret.
Pourtant, s’il avait su. S’il avait su que le seul mannequin qui défierait la loi de l’argent au
nom de la loi de la nature serait son amour, il aurait exulté. Et en même temps, qui d’autre ?
Qui d’autre pour le comprendre sans lui parler, sans le voir. C’était la première chose
qu’Héloïse avait faite en découvrant le décor. Instinctivement elle avait ôté ses souliers,
s’était promenée dans ce bois et y avait trouvé un peu de repos. Sous le même arbre que celui
où s’était arrêté Pierre. Bien sûr le lieu lui avait fait écho. Il résonnait ici la patte d’un artiste
qu’elle connaissait. Mais elle s’était bien gardée de dissiper ses doutes, fébrile à l’idée de
passer pour une folle et plus réticente encore à s’entendre dire qu’un autre était capable de lui

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rappeler Pierre. Non, seul Pierre rappelait Pierre. Et au nom de cette identité elle avait laissé
les brins d’herbe caresser la plante de ses pieds. L’évidence avait frappé Caroline qui,
l’observant ainsi tant à son aise, comprit que sa muse ne serait jamais aussi parlante que de
cette manière. Elle ne lui fit donc jamais revêtir ses chaussures. Enfin, Caroline avait regardé
défiler Héloïse. Mais malgré sa liberté accordée, quelque chose n’allait pas. Une entrave
persistait sur son chemin. Héloïse ne suivait pas la ligne de marche. Du point A au point B
elle empruntait chaque fois un itinéraire différent.
- Héloïse, est-ce que tu pourrais essayer de marcher droit ? Exactement comme tu le ferais
dans la rue.
- Je ne peux pas. Il y a trop de ces fleurs que j’aime tant. Il m’est impossible de marcher
dessus. Tu dois me croire folle, je le suis peut-être, mais il est une raison à cela qui serait bien
longue à expliquer.
Caroline grommela à voix basse une phrase qui aurait éveillé Héloïse, aurait dissipé
tous ses doutes.
« Elle est aussi spéciale que Pierre celle-là, ils sont faits pour s’entendre ». Lui aussi avait fait
remarquer la fragilité de la fleur et la bêtise d’en parsemer le chemin des mannequins. Il
revendiqua, pour dissimuler son rapport vicié aux cosmos, que les passages répétés rendraient
l’herbe sale et le rendu global entaché. Du champ de fleurs ne subsisterait qu’une mare de
boue. Il avait proposé de dessiner au sol une fine allée de sable blanc, si fin qu’il ne collerait
pas et si compact qu’il ne ferait pas tituber les jambes. C’était la seconde idée qu’on lui avait
refusée. Pourtant, quelques semaines plus tard, il avait été surpris avoir été entendu et en avait
plaisanté avec Caroline.
- Je vois que vous avez fini par réfléchir !
- Vous avez surtout de la chance, notre mannequin phare refuse d’écraser des fleurs.
Ce fut là le deuxième et dernier caprice d’Héloïse. Et on y satisfit. On ordonna la
livraison du sable ciblé par Pierre et on fit faire un chemin épargnant les fleurs. Et finalement
cette solution conquit tout le monde puisqu’on borda le petit sentier de hautes herbes escortant
les modèles jusqu’à la scène centrale et donnant une toute nouvelle allure à leur petit voyage.

Quand tout fut en place, Pierre donna le feu vert à sa famille pour le rejoindre. Il leur
fit faire le tour de son ouvrage et leur montra leurs places. Puis les invités arrivèrent peu à
peu. Ce fut le signal pour libérer les animaux. La forêt dès lors se para d’une couleur
nouvelle. On y avait apporté la vie, elle y avait cousu une âme. Si la plupart s’en détourna
rapidement, le temps d’une photo, et s’en retourna aux mondanités, Pierre, lui, demeura à

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l’écart de cet attroupement. Il regardait avec émotion ce petit monde prendre ses marques,
entre attirance pour tout le confort qu’il leur avait soigneusement préparé et prudence pour la
proximité de cette espèce étrange et menaçante. Puis, quand ils comprirent, chacun à leur
rythme, que l’Homme ici n’avait rien d’un prédateur, ils prirent leurs aises. Au grand dam de
certains qui les aurait voulus dans leurs bras, les animaux restèrent où ils étaient encore le
mieux, au sein de ces troncs, venant parfois laper l’eau ruisselante. Enfin libéra-t-on les
papillons. Une nuée d’ailes battantes envahît la salle et se dispersa petit à petit. Moins timides,
ils se posèrent partout. Les plus gourmets sur les fleurs à butiner, les plus impatients dos à dos
avec leur conquête et les plus téméraires sur une épaule ou un cheveu. Leurs vols finirent de
réjouir Pierre. Tout était conforme à ses intentions, qu’importe la propension de la foule à voir
la beauté ailleurs que dans l’or et les diamants. Il n’était aucun désarroi à constater la primeur
de fines bulles montantes le long du cristal sur la finesse d’un microcosme à la recherche de
son équilibre.
Pierre jeta même un œil curieux à l’assemblée grandissante et s’assura élégamment
que ses parents et son frère se trouvaient bien, puis il sortit humer l’air rafraichi de la nuit
tombante. Il observa cette comédie du bon côté de la rive, celui où personne ne s’intéresserait
à lui et d’où il pourrait tout voir. Du moins ce qu’il avait envie de voir. Évidemment les yeux
rivés sur le bois, à l’abri des silhouettes éparses, il n’était nulle autre apparition permise que
celle d’Héloïse. Il avait été guidé par l’espoir d’être vu et de ne pas la décevoir. Tous les
éléments suffisants à son bonheur étaient ici réunis. Jusqu’au spectre de sa propre présence
qu’elle intégrerait aussi facilement que lui intégrait le sien. Il la voyait déambuler, amie des
arbres et des lapins, perchoir à oiseaux et butin de papillons. Il arriverait derrière elle et
porterait lentement à ses narines son parfum préféré. Elle l’inhalerait, emplissant ses poumons
de bonheur, puis ses yeux clos découvriraient le double miracle. La beauté du cosmos, le
mystère que ses couleurs, quelles qu’elles soient, dessinent, et les traits inimitables de la main
qui la tient. Un frisson parcourrait son corps, si fort qu’il s’immiscerait sur la peau de Pierre.
Aveugle mais lucide, un sourire de soulagement, abandonnant subitement toute sa peine, ses
forces la quitteraient. Sans inquiétude aucune, elle se laisserait plier puisque cette main, la
sienne, si proche, jamais ne la laisserait choir. Une étreinte familière s’emparerait d’elle et lui
redonnerait vigueur. Il la serrerait si fort contre lui qu’elle envisagerait de se laisser partir de
cette manière inégalable. Pour ne plus jamais avoir à penser à lui au passé. Pour un regard, un
baiser, le souffle rare elle lui offrirait sa nuque. Il s’y engouffrerait, rattrapant des heures
d’errance à la recherche de ce parfum soyeux, la contemplerait, ne croisant qu’yeux clos
l’invitant à ne pas s’y attarder. Suivant les indications il se laisserait guider jusqu’à cette

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bouche. À son tour il éteindrait son regard pour ne laisser parler que le sens du toucher. Ce
contact suprême l’emporterait loin de ce monde, tandis qu’Héloïse rallumerait le sien pour
tout avoir de ce geste simple qu’elle ne réservait qu’à lui. Cela durerait aussi longtemps que la
patience de l’un s’accommoderait de l’impatience de l’autre. Leurs lèvres ivres d’un commun
accord, se détacheraient dans le seul but de se retrouver encore. Lui lèverait le voile devant
ses yeux, elle abaisserait le sien le temps de graver à jamais ce baiser dans sa mémoire. Dans
ce bonheur béant ils ne parvenaient pas à se regarder. Le sort se jouait d’eux, les punissant
d’avoir voulu aller à son encontre.
Les lumières se turent, rendant la serre inexistante et l’image d’Héloïse avec.
Neurasthénique, pas à pas, Pierre s’éloigna du début des festivités. Il était attiré par la nuit,
unique confidente et gardienne muette de ses secrets.
Il ne vit donc rien de l’arrivée des proches d’Héloïse sous le toit de verre. Pas plus
qu’il n’entendit la sonnerie assourdie de son téléphone. Son père, sa mère, son frère. Tous
l’appelèrent. Car eux n’avaient rien manqué de ces apparitions et s’inquiétaient d’où pouvait
s’être réfugié Pierre. L’imminence du début du défilé les contraignait à ne plus bouger. Seul
Adrien sut s’échapper à la recherche de son frère. Il l’appela, scanda son nom, fouilla les
environs de fond en comble, alerta les habitants puis revint s’informer auprès des passants,
des organisateurs et de la sécurité. Le temps filait, quand bien même Adrien fut mis sur une
piste par un vigile qui avait aperçu un homme se diriger vers la pénombre. Il y pénétrait,
sachant ces lieux propices aux vagues à l’âme de son frère. Alors le son de sa voix parvint
jusqu’à Pierre et le sortit de son spleen.
- Pierre, il faut que tu viennes. Vite.
L’alerte dans sa voix était encore différente de celle qu’il lui avait trouvée quelques
jours plus tôt. Il y décelait un soupçon de tristesse terrible, une nuance qui le bouleversait et
lui faisait craindre le pire. Son visage s’assombrit et dans un bout de souffle il parvint à
répondre.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- La famille d’Héloïse est dans la salle.
Son cœur s’arrêta net, une seconde, le temps de mourir et de renaitre. Il avait espéré
ces mots à chaque conversation. Il avait prié pour que ce genre d’appel le frappe à tout instant
de son quotidien. Il se sentait enfin au coin de la bonne rue. Il n’eut pas besoin de répondre à
son frère. Un regard suffit à transmettre son trac. Puisqu’elle était si proche, il se mettait
soudainement à trembler. Une peur inexplicable et indéfinissable le tétanisa. Adrien lui
attrapa la main.

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- Ça va aller, viens.
Pierre se laissa promener comme une feuille morte sous le vent. Plus rien ne répondait
si ce ne fut une image statique d’Héloïse, comme s’il avait besoin de se préparer à la
reconnaître. Aussi devinait-il à l’horizon la bulle de verre. Une ferveur s’en dégageait. Un
halo de lumière aussi. À mesure qu’il se rapprochait la présence d’Héloïse se faisait sentir.
Elle, en coulisses, attendait innocemment le signal de son passage. Le défilé touchait à
sa fin, elle était le clou du spectacle. L’illumination se mua en un éclairage crépusculaire.
Faune et flore, à l’instar des humains, se turent différemment et se tournèrent vers l’allée de
sable. Tous les mannequins avaient disparu de la scène. Un piano fit son apparition. Le
retentissement des premières notes invita Héloïse à se lancer. Elle prit une grande et profonde
inspiration, à mille lieues de deviner le drame qui allait se jouer. Le voile de soie se fendit et
sa silhouette à quatre jambes fit son apparition.
À peine fut-elle apparue qu’une énergie à part gagna la salle. Des chuchotements
d’admiration s’unirent. Éblouie, hagarde, Héloïse avançait comme on le lui avait bien appris
ces derniers jours. Elle suivait sans réfléchir le tracé qui lui était destiné. Il était bien son seul
repère ici, parmi ce monde qu’elle découvrait, dans lequel l’éblouissement des flashs
l’emportait sur tout autre. Héloïse se sentait faible. Plus elle avançait, moins les flashs la
gênaient. Elle parvenait maintenant à distinguer les visages des premières rangées. Elle ne put
s’empêcher de se demander s’ils l’étaient sincèrement, fascinés, ou savaient devoir l’être. Puis
elle se retourna vers ses propres démons et chercha à comprendre pourquoi les cannes de
Pedro ne lui apportaient pas là la force dont elle avait besoin. Héloïse était inexplicablement
attirée par le devant de la scène, par une gravité plus déterminée que son intuition qui lui
sommait de s’enfuir.
Pierre, tiré par son frère, se trouvait dans un état similaire. Le petit joyau brillant au
milieu de la nuit noire était la Lune, il était la marée. À tout mètre gagné son discernement se
précisait. Et la mélodie qu’il entendait légèrement renforçait le pouvoir de la bulle sur lui. Son
frère se taisait, ne lâchant pas la main de son frère, totalement inerte mais à travers laquelle il
pouvait ressentir l’intensité de son pouls.
Bientôt il devina la scène qui se jouait. Il ne voyait que sa silhouette et pourtant il
captait son malaise. Alors qu’il n’était plus qu’à quelques foulées de la paroi de verre, son
esprit s’éclaircît encore un peu. Il distingua nettement la forme unique de cet être scruté de
tous. Le refus d’y croire, le caractère désespéré qu’il avait très profondément enfoui mais
secrètement nourri, ralentirent l’évidence. Pas les battements de son cœur.

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Héloïse quittait les herbes hautes et commençait à reprendre toute la mesure de
l’endroit quand elle vit une nuée de papillons autour d’elle. Au même moment elle croisa le
regard de ses proches qu’elle fit défiler un à un pour se ressourcer. Dans l’élan engendré, elle
continua à dévisager les spectateurs et tomba sur le père de Pierre. Il lui parut une
hallucination et elle invoqua de toutes les forces qui lui restaient le retour de sa raison. Ce ne
pouvait être lui. Pas maintenant, pas de cette manière. Soit elle rêvait, soit le coucher du jour
lui jouait des tours. Mais aucune de ses intentions ne parvint à l’extraire de ce tourbillon.
Désertée par son corps mais maintenue par la mécanique bien apprise, les quatre pieds sur la
marque, Héloïse ferma les yeux, leva ses bras vers le ciel, joignit ses mains au-dessus de sa
tête et, au doux souvenir de ses années de danse, s’éleva sur une pointe et entreprit la
pirouette répétée.
Pierre avait le visage scotché à la paroi. Elle était le seul rempart qui l’empêchait de
s’écrouler. La réalité était pareille à sa vie depuis qu’Héloïse l’avait quitté. Il la voyait, tous
les jours, mais elle demeurait inaccessible, comme de l’autre côté d’un sas qui lui refusait
l’entrée. Mais cette fois-ci, il savait. Et Pierre regardait la femme de sa vie. Celle qui l’avait
quitté sans un mot, l’avait forcé à entendre sa voix lointaine charger cette missive d’armes
dévastatrices. Celle qu’il aimait encore, et davantage chaque jour. Ses yeux capturaient
chaque microseconde. Ce nez, cette bouche, ce grain de peau. Devant lui, plus belle que
jamais mais aussi plus fragile, plus abimée, sa belle pour lui dansait. Une fois de plus, le
destin les réunissait. Sous une pluie de fleurs et de papillons.
« Regarde-moi » pensait-il. « Regarde-moi et rends tout cela réel. ». Puis le passage du
temps fut ralenti. Le piano se frayait un chemin depuis son emplacement. Il gagnait le corps
d’Héloïse avant de retrouver la terre et sa destination finale. Il montait comme le lierre sur la
fine paroi de verre et le transperçait, pénétrant le bout des doigts de Pierre jusqu’à son âme
entière. Il n’y avait rien d’autre que cette voix mélodieuse et la belle danseuse. Il la vit, à son
tour, entreprendre la pirouette répétée.
Héloïse, aveugle, dans son monde de petite fille, se sentit tournoyer lentement. Le
visage du père, ce décor, les cosmos, les papillons. Tout eut le temps de se remettre en ordre
et de trouver sens. C’est alors qu’elle sut que quelque part, proche, se trouvait l’homme gravé
sur ce totem dressé vers Dieu. De toutes les émotions existantes, d’amour, de passion, de peur
et de culpabilité, elle tressaillit aussi lentement qu’elle rouvrait les yeux. Son corps à petit feu
brûlait. La jambe qui la rendait si gracieuse se mourrait. Héloïse entamait inéluctablement sa
descente aux enfers. Son regard comme son corps se rapprochèrent du sol. Et dans le
mouvement rotatif qu’elle avait amorcé, sa paupière, avant de se refermer, lui offrit un

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spectacle meurtrier. De ses deux iris elle concentra toute la lumière sur le fond de la salle, sur
une masse humaine échouée. Dans un dernier sursaut, ses yeux se rouvrirent amplement. Et
deux amants séparés se retrouvèrent.
Héloïse poussa un cri dans lequel la joie se faisait étrangler, et s’effondra lourdement.
Pierre y répondit en hurlant son nom. Ses larmes redoublèrent, son inquiétude aussi. Toute la
salle fut sidérée. Entre le jeu de scène et celui qui venait d’ailleurs. Dans l’incompréhension
totale naquit une forme étrange de chaos. Et une main sèche vint écraser plus encore
l’organisme de Pierre contre le rideau de fer sans pour autant le sortir de son urgence. Il
entendit une voix grave le prévenir de son état d’arrestation et se débattit aussi bien qu’il le
put. Non pour s’enfuir, au contraire, pour s’enfermer. S’enfermer de l’autre côté, où la plus
belle des choses sur Terre venait de toucher le fond. C’était là qu’il voulait être. Mais nul cri
de rage et de désespoir, nulle menace n’opposa suffisamment ses revendications aux bras
fermes des policiers qui passaient les menottes à la détresse.
Dans ce cauchemar Adrien seul avait voix à la protestation. Il prenait le relai d’un
homme que la douleur faisait se taire. Il hurlait aux policiers de cesser, d’épargner leur frère.
Il leur implorait juste un instant qui sauverait deux vies. Mais la loi n’eut que faire de pareille
romance. Aussi rapidement qu’ils avaient enchainé leur proie, ils l’isolèrent dans leur
véhicule. Résigné, Pierre ne quittait pourtant pas du regard l’endroit de la chute où la vision
du corps d’Héloïse était obstruée par l’amas formé autour d’elle. Il ne répondit à aucune
interjection, aucune explication, aucun réconfort. Il ne vit rien de ses parents accourant vers
lui, ne voulut rien savoir et laissa, impuissant, le départ du véhicule l’arracher au seul endroit
où il devait être. Abandonné, il abandonnait à son tour.

La voiture de police croisa celle des secours. Les lumières des gyrophares se
reflétaient sur la serre et ce vacarme fit paniquer les animaux. Ils se terrèrent dans la première
cachette que leur offrait le mini bois, ne pouvant fuir au loin de ces sources d’angoisse.
Certains s’aplatissant de tout leur corps contre les vitres. Les oiseaux chanteurs ne chantaient
plus. Il s’écriaient, battaient follement des ailes pour ne tourner qu’en rond. Ce coin de
paradis retrouvait sa forme première, celle d’une prison dorée.
La porte s’ouvrit, les pompiers s’immiscèrent dans un sens, les animaux qui le purent
dans l’autre, sans savoir que ce monde-là, pourtant leur mais étranger, ne ferait pas plus de
cadeaux que celui des Hommes. Les petits être ailés n’hésitèrent pas et s’essayèrent à des
envolées sans limite, doux terrain de jeux et de découvertes. Les lapins, eux, s’arrêtèrent à
l’orée du vrai bois, se retournèrent et semblèrent se demander s’ils faisaient le bon choix.

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Seuls les papillons continuaient de tournoyer dans la salle. Héloïse fut allongée sur une
civière et évacuée vers l’hôpital. Toute sa famille prit le même chemin. Celle de Pierre était
restée, ne sachant où aller, ne sachant qui appeler. Adrien ne leur dit rien de ce qu’il pensait
être la seule raison possible de cette arrestation.
C’est ainsi que les deux familles échappèrent à la gêne. Aucun membre n’eut à décider
entre la salutation et l’ignorance. Chaque tribu retournait vers son camp, ravalant ses pas vers
l’autre, s’éloignant un peu plus d’une trêve, cependant liées, une fois de plus, par l’épreuve.

Sous le chapiteau la foule était perdue. Elle se décidait difficilement sur la marche à
suivre, sur le spectacle véritable. Le bouquet final avait fait l’effet d’une bombe. On parlerait
probablement davantage de la maison de joaillerie que quiconque l’eut espéré. Mais de quelle
manière. Il revenait désormais aux journalistes d’en faire une soirée pleine de
rebondissements, un drame de gala, ou une catastrophe, un gala dramatique.
Caroline prit le micro et invita l’assemblée à rester. Ils pourraient découvrir les bijoux
de plus près. Elle réinstaura le calme en décrivant un individu suspecté de repérer les pièces
les plus précieuses et interpellé par précaution. La promesse d’un bon dîner et du champagne
l’emporta rapidement sur la crise. Bientôt personne ne s’aperçut même de la traque pathétique
que l’on organisait dehors pour retrouver les animaux. Et le destin terrible de deux amants ne
perturba plus en rien la civilisation.

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À l’hôpital on rassura rapidement les proches d’Héloïse. On leur expliqua que la vie
suivait son cours, et la maladie avec. Charcot avait frappé, à nouveau, et semblait intensifier
les combats. L’atrophie musculaire condamna définitivement les jambes de la malade qui
présentait dorénavant des difficultés à utiliser correctement ses mains.
On le lui expliqua, à elle aussi. Mais son esprit était aussi lointain que sa santé. Murée
dans le silence, fermée à toute discussion, Héloïse ressassait les détails de cet acte manqué. Ils
se limitaient à un nez qu’elle ne connaissait que trop bien et pouvait reconnaître parmi mille,
même écrasé contre une cloison de verre, à une bouche médusée qui même inerte criait son
nom, à deux yeux aussi beaux que malheureux. Le sort déchainé s’acharnait. Dès lors
primerait sur tout cet échec cuisant. Héloïse ne pensait plus avoir été privée de sa vie mais
avoir fait l’objet d’une erreur. Jamais le bonheur qu’elle avait connu n’aurait dû croiser son
chemin. Sa destinée avait toujours été celle d’une femme malade qui aurait dû transformer
cette condamnation en chance, croquant à pleines dents une existence éphémère. Mais elle lui
avait été ôtée, cette option, par un quai de gare qui lui avait vendu une réalité toute autre, qui
lui avait fait miroiter les vieux jours à deux.
Ces retrouvailles en somme avaient sonné pour elle comme des adieux. Elle avait
compris qu’ils ne se reverraient jamais, que son départ presque deux années plus tôt avait
scellé leur histoire. Si si proches un dernier obstacle encore avait fait son apparition, ce ne
pouvait être sans raison. D’ailleurs, leur échange n’avait exprimé aucune joie. Comme si déjà
leurs cœurs savaient l’impossibilité d’une réunification. Ils n’avaient eu face à eux que
l’incarnation humaine de toute la souffrance qu’ils avaient engendrée. La fatigue d’un espoir
destructeur écrite en toutes lettres pour Pierre. La culpabilité intraitable dans celle d’Héloïse.
Des messages qui gâchaient le bonheur de se revoir. C’était une douleur telle avec laquelle ils
cohabitaient depuis si longtemps que même une seconde de relâchement ne leur semblait plus
possible. Ils avaient appris à être ensemble au travers de cette torture permanente, elle était
devenue le ciment de leur relation. Il leur faudrait une vie, une nouvelle, pour réapprendre à
s’aimer doucement.
Héloïse passa une nuit supplémentaire à l’hôpital. On la lui avait accordée sans raison
médicale, par humanité, pensant qu’il lui fallait au moins ce délai pour assimiler la nouvelle.
Fut un temps Pierre s’était trouvé dans l’exacte même situation. Fantomatique, indolore,
inanimé. Il ne s’en était jamais remis. C’était son tour. Par solidarité, par équité, par évidence.
Son frère et son père l’assirent sur le bord de son lit. Ils tentèrent de lui donner ses
cannes encore incrustées des diamants maudits. Une tension dont elle ne vit rien se propagea
partout lorsqu’ils constatèrent ses mains incapables de se refermer sur les pommeaux. Alors

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ils la prirent sous les bras, la redressèrent mais firent un autre constat amer, confirmation
terrible du diagnostic que tous voulaient faussé par le choc émotionnel, ses jambes étaient
d’un autre monde. La mère d’Héloïse quitta immédiatement la pièce, éclatant en sanglots à
l’abri des couloirs. Vite rejoint par son autre fille. À l’intérieur de la chambre, Pascal taisait
son naufrage. Il était une détresse silencieuse. Alors son frère tentait tant bien que mal de
sauver les apparences, de ne pas rajouter de bois au brasier de cet enfer. Il s’écroulerait mais
plus tard, quand il s’en octroierait le droit. Pour l’heure, devant sa sœur, il se voulait vaillant
et le cœur battant. Il respirait exagérément pour calmer les ardeurs de ses émotions, ne
laissant rien filtrer de la douleur d’asseoir sa petite sœur dans un fauteuil. Il lui embrassa la
joue et prit la place de son père, derrière elle, tandis que lui ouvrait grand les vannes de
l’insupportable. Il la poussa jusque dans le couloir où sa mère eut un nouveau sursaut
d’horreur. Elle ne verrait plus jamais sa fille debout. Sans s’arrêter, afin de lui éviter une
scène aussi traumatisante dont elle n’avait nul besoin, il la poussa jusqu’à la voiture. Dans son
absence Héloïse rendait tout cela plus difficile encore. Tous auraient égoïstement voulu
qu’elle leur parle, les rassure, leur dise qu’il y avait pire et même qu’elle plaisante. Mais son
regard vide et ses traits placides aggravaient le ton de la situation. Il n’y eut pas un mot
pendant tout le voyage. Par réflexe, on la ramena chez elle, sans savoir si c’était ainsi qu’elle
se sentait dans cette ville nouvelle. Ses parents ne voulaient rien d’autre que désamorcer la
bombe menaçante, s’essayant à des théories très rationnelles qui supposaient qu’aucun lieu ne
serait plus adéquat que celui où Héloïse vivait et où elle devrait réapprendre à se déplacer. On
lui imposa donc de réagir au plus vite, elle qui n’avait d’autre ambition que d’attendre une
mort libératrice.
Puis elle se mit à parler de nouveau, n’évoquant jamais son état, comme s’il la
dépassait ou, au contraire, qu’il n’était rien. Elle demandait si quelqu’un avait des nouvelles
de Pierre. Personne n’était en mesure de lui répondre. Il faut dire qu’aucun d’entre eux n’avait
attaché d’importance à l’arrestation qui se jouait en dehors, tant ils étaient obnubilés par la
santé de leur fille et sœur. Ils n’avaient pas salué la famille de Pierre, n’avait entendu que des
rumeurs qui leur laissaient croire que c’était lui qui avait été emporté. Sans preuve, sans
explication. Ils crurent la protéger en lui décrivant comme Pierre avait quitté les lieux sans
s’en approcher. Ils ne purent cependant nier qu’il était à l’origine de ses pieds nus, de l’odeur
de fleurs et du ballet de papillons. Héloïse se tut de plus belle.

Pierre avait été entendu dans une histoire de trafic de vins volés. Suite à l’appel de son
frère et à leur rencontre avec lui, les policiers avaient, par précaution, transmis à la centrale le

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numéro des plaques minéralogiques des deux véhicules suspectés. Identifiés et arrêtés, on y
avait trouvé la marchandise en question et l’incapacité des différents acteurs à fournir la
moindre facture ou preuve de provenance légale des bouteilles. Parmi les interpellés, Michel.
Il aurait rapidement reconnu mais minimisé son rôle dans l’affaire, attribuant son
orchestration à un certain Pierre, propriétaire du magasin de fleurs et d’une cave qu’il avait
transformée en lieu de stockage. Il aurait avoué à la police avoir rencontré Pierre dans un
centre de désintoxication où ce dernier lui aurait parlé pour la première fois de ses projets
illicites, indiquant n’avoir plus rien à perdre et sa nécessité de trouver une diversion à son
alcoolisme.
Pierre ne put se résoudre à les croire. Pourtant les détails se multipliaient avec une
précision toujours plus accablante. Il n’y avait que Michel pour en savoir tant. Aussi,
revancharde, la femme que Pierre avait offensé en giflant l’une de ses filles, avait œuvré à
semer de fausses preuves à son encontre que la police se féliciterait de trouver. Ainsi tout
poussait à faire de lui le coupable idéal.
S’entama dès lors un bras de fer judiciaire qu’il n’avait ni la force ni l’expérience de
faire durer. Des cris de son innocence il concéda rapidement sa complicité. Si bien qu’il put
s’évertuer à amoindrir sa responsabilité, tout était contre lui.
Durant le procès, le plus difficile fut d’être confronté à Michel. Ou plutôt Laurent. Ne
voulant d’abord pas y croire, l’évidence le somma de cesser sa cécité. Il apprit au fur et à
mesure du procès quelle était la vie véritable de celui qu’il avait fait entrer chez lui et dont ses
proches s’étaient méfiés dès le départ. Rien de ce qui était sorti de sa bouche n’avait été vrai.
De son prénom à son histoire personnelle. Il n’était pas plus de Michel que de ferme
vosgienne ni de petite sœur. Laurent était de ces malfrats qui avaient choisi la voie du crime
par affinités. C’était dans sa nature. Il aimait créer le trouble et l’adrénaline que cela
engendrait. La tare n’était pas assez importante pour le pousser à faire couler le sang. Il se
contentait d’arnaques et braquages que l’usage d’une arme simplifiait naturellement. Il
remplissait son égo démesuré de ces moments d’intimidation et de toute puissance. Pierre
tombait d’aussi haut que Laurent chutait de son piédestal. Il perdit tout le crédit obtenu. Tout
comme Pierre perdait toute raison de tenir bon. Cette rencontre avait, à sa manière, redonner
un souffle à son désintérêt pour les matins. Il avait pensé être quelqu’un qui comptait, avait
cru l’aider et lui apporter un semblant d’affection. Il avait une source d’inspiration, non pas
criminelle mais de combativité, de courage. Et s’il ne fut pas blessé par cette perte, Pierre
souffrit d’avoir été d’une naïveté enfantine. Il serait désormais enfermé dans la plus sombre
signification de la solitude. Finalement, peu importait l’endroit de cette détention. Alors

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quand le verdict fut prononcé et que Pierre fut condamné à deux années d’emprisonnement, il
reçut la nouvelle comme si on lui annonçait la météo. Il se détacha même de toute la
culpabilité qu’aurait dû faire naitre la déception causée autour de lui. Ses parents, en larmes,
son frère, trahi. Il les regarda à peine au moment d’être emmené dans le fourgon pénitentiaire.

Héloïse ne reprit jamais le travail. Elle ne voulut pas non plus adapter son quotidien à
sa nouvelle hauteur, alors tout devint difficile. Ce combat de tous les jours, elle le laissa filer,
comme un guerrier qui, soudainement, au milieu du champ de bataille, réalisait qu’il ne savait
plus ni pour qui ni pour quoi il se battait.
Elle avait gardé ses béquilles qui avaient pourtant fait l’objet d’offres lunaires. Suite
au défilé, sa chute avait fait s’envoler les intérêts pour la marque. Les informations nationales
avaient commenté l’événement. Si bien que et les Aliguel et le joaillier avaient profité de cette
vague, non sans peine. Caroline et son directeur s’étaient plusieurs fois démenés pour joindre
Héloïse, lui exprimer leur désolation et leur soutien. Mais aucune lettre ni appel ni visite
n’avait trouvé réponse. On lui avait fait parvenir un diamant spécialement taillé pour ses
cannes qu’elle avait aussitôt rangé dans un tiroir. Seul Pedro avait eu l’honneur de se voir
ouvrir la porte. Parce qu’une lueur de discernement persistait et le rendait différent, lui le
créateur qu’elle avait béni et devant qui elle se sentait honteuse, avait eu droit à quelques
mots.
- Je te demande pardon. Je t’ai fait travailler jours et nuits et voilà que le fruit de cet ouvrage
est chaque soir un peu plus couvert de poussières.
- Héloïse, j’aurais alloué le double ou le triple de ce temps à cette tâche, quand bien même
elle n’aurait été utile que quelques heures. Je me disais même que, peut-être, je pouvais te
fabriquer un beau fauteuil…
Alors elle se força à sourire à cet homme bon.
- Merci Pedro, mais ce n’est plus la peine.
- Pourquoi dis-tu cela ? Je te le promets cent fois plus beau que tes cannes !
- Parce que tes prouesses me remplissent d’espoir. Je ne veux plus espérer. Je veux que tout
s’accélère.

Les étapes de sa maladie qu’elle redoutait tant, contre lesquelles elle concentrait toute
son énergie, Héloïse les attendait désormais impatiemment. Comme on ne lui avait pas dit que
Pierre avait été arrêté, elle admettait que ses démons lui avaient dit vrai. Il s’était détourné
d’elle, à sa demande. Et malgré l’inévitable pincement au cœur qu’avait été ce face à face, sa

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raison l’avait rapidement rattrapé. Il était parti, réponse cohérente à son départ à elle des
années plus tôt. C’est ainsi qu’elle comprit combien, au fond d’elle-même, seule l’idée de
leurs retrouvailles avait vécu. Sous les hésitations, les dilemmes, les interrogations, derrière la
fausse joie d’imaginer son bonheur, la vision qui lui faisait le plus de bien et lui permettait de
tenir était celle d’un Pierre sentimentalement anéanti mais survivant grâce à ce même espoir
partagé. Elle n’avait jamais douté, sans se l’avouer, qu’il n’était qu’une seule fin possible et
qu’elle serait commune. L’anéantissement de ce rêve marquait la fin de sa lutte.

Dans le parloir, Pierre recevait la visite de ses proches. De ce qu’il en restait. Cloitré
dans les mêmes dispositions que sa moitié, il avait laissé disparaître volontiers tous ses amis
qui, lassés de ce silence, avaient fini par prendre le large. Ainsi ses parents et son frère
composaient la totalité de son existence. Alors il se déplaçait jusqu’au lieu des visites, il
prenait place, face à eux, leur disait bonjour et au revoir, feignant de les écouter entre les
deux. Son regard était si dénué de vie qu’il n’avait jamais eu le moindre problème avec ses
nouveaux voisins. On le disait fou plus qu’humain et la folie n’était pas au goût des autres
prisonniers. On l’aurait probablement assassiné s’il avait été menaçant, mais il semblait ne
rien voir d’autrui alors cette forme de démence, tant que distante, était tolérée.
Un jour il demanda néanmoins à Adrien de lui faire parvenir la lettre à cause de
laquelle il se trouvait là. Dans sa cellule, il la lut et relut, imaginant qu’à nouveau son cœur
s’arrêterait de battre mais que cette fois-ci personne ne se préoccuperait de le relancer.
Cependant les mots qui l’avaient dévasté étaient restés enracinés en lui et de les relire ne les
faisait pas resurgir. Son cœur fonctionnait depuis grâce à l’énergie du défibrillateur, non plus
du fait de ses respirations. Il n’était qu’un pendule mécanique qu’une altération extérieure
seule aurait pu contrarier. Il n’y avait que le culot de la formulation introductive qui le faisait
toujours trembler un peu. « Mon amour ». Bientôt il ne lut plus rien d’autre que ces deux
mots. Parce qu’il entendait exactement sa voix et son intonation. Parce qu’en fermant les yeux
il la voyait, qu’elle luit disait « Mon amour, bonjour », « Mon amour, comment vas-tu »,
« Mon amour, bonne nuit ». Toutes ses phrases commençaient ainsi. Son meurtre aussi.
Les mois en prison s’écoulèrent. Pas un jour sans que Pierre ne relise ces lignes. Pas
une nuit sans qu’il ne pense à elle. Il revivait chacun de leurs moments, créait sa vie sans lui
et écrivait ses matins. Il voulut que sa chute ne lui fût pas fatale, que son corps s’en relevât. Il
avait croisé dans cet ultime regard qu’elle lui avait adressé toutes ses implorations. Il y avait
vu sa confession et sa solitude s’en aller. Pierre avait toujours été plus lucide quant à l’état
d’Héloïse. Il n’avait jamais réellement imaginé qu’elle ait refait sa vie. Il avait fait confiance à

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ce qu’il connaissait d’elle, tout. Et ses premières intuitions lui décrivaient son malheur, sa
culpabilité mais son obstination. Il la savait imputrescible. Ce qui ravageait son âme était
l’ignorance. Où était-elle et, par-dessus tout, comment allait-elle. C’était de ne pas savoir qui
de la vie ou de la mort l’animait qui était sa plus grande torture. Dorénavant, depuis sa chute,
tout le poussait à croire que la distance qui la séparait de la fin du chemin était bien courte. Il
avait vu sur son visage qu’il ne s’était pas agi de maladresse. Il avait reconnu le doigt vicieux
de la maladie de Charcot pointé sur sa belle. Il avait entendu son rire grave résonner dans la
serre et lui interdire de s’approcher. Ce nouvel incident avait pris la pôle position dans la
hiérarchie de ses souvenirs. Le corps accablé de la femme qu’il aimait et cette distance
infranchissable. Il se serait précipité, jeté à terre et blotti contre elle en attendant les secours. Il
serait resté à son chevet, aurait poussé son fauteuil et ne l’aurait plus jamais quittée. Tout cela
se serait produit si la poigne de Michel, grimé en policier, ne s’était pas abattue sur lui. Il se
détestait pour cette candeur et pour n’avoir pas eu la force de se défaire de cette étreinte. S’il
avait pu la toucher il serait encore avec elle.
Elle l’avait vu, puis plus rien. Tous les matins il espérait une lettre qui réduirait à néant
le pouvoir de la précédente. Ou une visite qui chasserait le spectre omniprésent de la paroi de
verre contre laquelle il avait dû écraser son visage pour se rapprocher un peu du sien. Mais il
n’en fut rien. Pourtant il ne pouvait se résoudre à croire que leur échange de regard n’avait pas
réveillé l’envie de se prendre dans les bras. Il craignait alors que son absence ne soit que le
fait de sa mort. Cela lui semblait à la fois l’unique explication plausible à ce silence et le plus
horrible des présages. Mais comme il s’était tu jusque là, il se tut encore.
Pierre était sorti de prison depuis plusieurs mois lorsqu’Héloïse décida de retourner sur
les lieux de son bonheur. Bien sûr leur échange n’avait pas réveillé son envie de le prendre
dans ses bras. On ne réveillait pas un volcan déjà actif. Mais enfin l’un des deux trouvait le
courage de rompre la promesse tacite de ne pas perturber le deuil de l’autre.
Seule, dans son fauteuil électrique, Héloïse avait trouvé le chemin jusqu’à leur ancien
appartement. Elle avait franchi chaque coin de rue. Elle avait lu un nom étranger sur la boîte
aux lettres, en avait frissonné de déception, mais avait sonné malgré tout. Une petite fille était
venue à sa rencontre, surveillée de près par le regard protecteur de sa mère.
- Bonjour ! Ma maman est occupée mais elle m’a dit de venir vous demander qui vous étiez.
Des trémolos dans la voix, effrayée par la réponse, ne sachant laquelle espérer, Héloïse
répondit.
- Je suis une amie de Pierre, est-ce qu’il est là ?
La petite fille courut chercher sa mère et revint agrippée à ses jupons. Héloïse se lança.

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- Excusez-moi, je cherche Pierre.
- Vous devez faire erreur Madame, il n’y a personne qui se prénomme ainsi ici.
- Vous en êtes certaine ?
Elle avait conscience de la bêtise de sa question mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne
se serait pas pardonnée de n’avoir pas insisté.
- Écoutez, je connais quand même les noms de mes enfants et de mon mari ! Vous faites
erreur je vous dis.
Elle lui tourna le dos et rentra chez elle avec sa fille. Héloïse observa la bâtisse. Sous
ce toit était emprisonné ses derniers instants de bonheur. Elle scruta les fenêtres ou tout indice
qui trahirait la présence de Pierre. Elle n’arrivait pas à chasser de son esprit l’idée qu’il avait
peut-être menti sur son prénom, voire changé d’identité, et qu’il était le père de cette enfant.
Et la torture de l’amour la frappa encore, écartelée entre le désir de son bonheur et le refus de
le partager.
Puis son courage la mena jusqu’à la devanture du temple de leur amour, ce royaume
que Pierre avait bâti en l’honneur de sa reine. Le choc fut d’une brutalité presque fatale. De
son endroit préféré sur Terre il ne restait que les murs. Les couleurs gaies avaient fondu pour
laisser la place à une neutralité renversante. De cette odeur de champs et de Soleil il ne
demeurait pas davantage. Il régnait là celle du sang de la viande fraichement découpée. Le
fleuriste était devenu boucher. La terrasse si accueillante n’était plus. Le trottoir était plus
large et plus de gens pouvaient y passer sans s’arrêter.
Héloïse entra. Elle ne reconnut rien. Elle ne pouvait pas admettre qu’ici naquirent des
bouquets et éclatèrent des rires. Elle eut envie de pleurer quand le boucher l’interrompit.
- Bonjour Madame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
« Que vous partiez, pensa-t-elle, que vous disparaissiez de cet endroit qui n’est pas le
votre, où vous n’avez rien à faire et que vous avez saccagé. Ce qui me ferait plaisir ? Que
vous enleviez le voile affreux dont vous avez couvert ma vie. Rendez-moi mon amour,
rendez-moi mes fleurs et ma maison. Gardez mes jambes, mes bras, même ma voix, mais
rendez-moi le reste, puisque vous voulez tant me faire plaisir. »
- Vous êtes installé depuis longtemps ?
- Bientôt huit mois ! Vous êtes nouvelle dans le coin ?
Elle avait envie de lui dire que de nouveau et d’indésirable il n’y avait que lui.
- Non. Mais à mon dernier passage il était ici une merveilleuse boutique de fleurs.
- Merveilleuse ? demanda-t-il en riant. Alors ce devait être il y a bien longtemps ! Je n’ai
racheté qu’une ruine abandonnée où les fleurs paraissaient avoir été délaissées depuis des

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siècles. Ça a été un sacré ménage pour faire table rase et rendre l’endroit propre ! Mais si vous
vouliez des fleurs, il y a le supermarché pas très loin.
Héloïse quitta l’endroit. Elle parcourut les rues, nourrie d’un ultime espoir qui mourait
à mesure qu’elle s’enfonçait dans cette ville changée. Il ne se dégageait plus que l’austérité et
la misère. La joie de vivre des habitants n’avait-elle pas survécu au cataclysme de leur
séparation ? C’était ce que se demandait Héloïse en constatant amèrement le terne paysage
urbain. Elle eut même l’immense chagrin d’apercevoir un homme à la rue. Presque nu, sale,
recroquevillé sur lui-même, entouré de cadavres de bouteilles vides, le visage dans ses mains,
il était couché, à même le sol, dos au monde. Un monde qu’Héloïse ne reconnaissait pas, qui
n’aurait jadis jamais permis une déchéance aussi profonde.
Elle se rendit bien malgré elle au supermarché où elle trouva vêtements, nourriture et
des fleurs en plastique qui la firent haïr davantage encore le boucher. Elle vola sans scrupule
les quelques fleurs des champs qu’elle trouva aux balcons accessibles ou dans le parc
municipal et en fit un joli bouquet. Elle retourna auprès de l’homme encore endormi et déposa
tout ce qu’elle lui avait acheté puis repartit en silence.

Ce retour aux origines eut un impact irréversible sur Héloïse. Il piétina son cœur et
toute chance qu’elle se donnait de revoir Pierre. La maladie avait senti le recul de son
adversaire et ne se priva pas d’en profiter. Elle asséna des coups de plus en plus fréquents et
violents à Héloïse dont le monde, jour après jour, lui était enlevé. Elle ne bougeait plus ses
doigts et avait fait son retour chez ses parents. Les muscles de sa bouche s’étaient atrophiés
d’autant plus vite qu’Héloïse refusait de les utiliser. Si bien qu’elle aurait voulu sortir de son
silence elle ne l’aurait pas pu. Il ne restait plus que sa pensée de fonctionnelle. Héloïse était
nourrie par une sonde et sous assistance respiratoire. Elle n’avait pas eu le courage de
s’opposer à la volonté des siens de se battre jusqu’au bout. Le seul signe de vie qu’elle leur
offrait était les apparitions régulières de larmes au coin de ses yeux.
Un jour de grand soleil printanier, après un repas vécu de loin avec toute sa famille, sa
sœur s’aperçut de son regard fixé sur les champs. Avec son frère elle l’y mena. Jamais depuis
sa chute Héloïse n’avait été aussi communicative. Excités, agités, son frère et sa sœur
tentaient de saisir la moindre de ses envies. Ils l’allongèrent au milieu des herbes. Ses yeux
obnubilés oscillaient entre sa fleur préférée, si proche et inaccessible pour elle, et le regard de
sa sœur. Lorsque celle-ci comprit, elle en cueillit une.
Comme s’il avait enfin appris à la comprendre, son frère la délesta du masque
respiratoire et répondit au regard effrayé de son autre sœur.

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- Je crois qu’elle aimerait la sentir.
Alors, complice, elle caressa le visage d’Héloïse avec ce cosmos parfait. Elle en
dessina lentement les traits et l’amena sous ses narines. Un papillon se posa sur l’arête de son
nez. Héloïse loucha pour mieux le voir, puis elle regarda son frère et sa sœur d’un air apaisé.
Elle sourît, prit une profonde inspiration afin de s’étourdir de ce parfum et ferma les yeux.
Elle ne les rouvrit plus.

À sa sortie de prison, Pierre avait convaincu ses proches de son besoin d’isolement. Il
leur avait partagé son envie de partir loin, dans un monastère au Népal, afin de se reconstruire
et de revenir plus fort. Comme l’espoir l’avait fait tenir lui, il faisait tenir sa famille.
Il n’était cependant jamais parti. Il avait sciemment renoué avec les démons de
l’alcool, avait erré au gré de son ivresse puis était revenu chez lui lorsqu’il s’était trouvé à
court d’argent. Il avait vendu sa maison et vécu lamentablement dans sa boutique. Puis il avait
dû la vendre, elle aussi.
Alors il s’était retrouvé dehors, sans rien. Il avait bu, encore et encore, s’était
recroquevillé sur lui même, avait tourné le dos au monde et fermé les yeux. Il ne les avait
jamais rouverts.

Il fallut cinq années à la maladie de Charcot pour les tuer tous les deux.

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