Le mythe des races dans Les travaux et les jours d’Hésiode
Le mythe des cinq races tourne autour de la question des rapports entre hybris et Dikè,
entre l’orgueil et la justice, entre la démesure et la mesure : Parmi ces cinq races, il y a celles
qui vivaient en harmonie avec la justice, le cosmos, et d’autres qui étaient vouées à l’hybris, à
l’arrogance démesurée.
1- L’âge d’or (âge de Cronos) :
- Hésiode l’appelle aussi l’âge de Cronos.
- Il n’y avait pas de femmes. Il n’y avait pas de naissance et de mort à proprement parler. Les
hommes sont mêlés aux dieux, vivent avec eux, sans avoir besoin de travail. Ils ne
connaissent pas la fatigue. Aucune maladie, aucune souffrance. Tous les biens étaient à eux. Il
n’y avait aucun mal. L’existence était idyllique : le blé pousse tout seul, les viandes sans
doute sont rôties et cuites. On passe son temps avec les dieux dans les banquets, à manger, à
écouter les muses qui chantent.
(Il s’agit d’une époque où les hommes vivaient dans la sérénité et la douceur, loin du labeur et
des travaux pénibles qui vont naître de la punition que Zeus leur inflige en leur envoyant
Pandore, en cachant les semences sur la terre et en les obligeant à la cultiver et à travailler
pour vivre).
- A cette époque, les hommes vivaient encore en communauté, en bonne entente avec les
dieux.
- Ils sont justes et fidèles à Dikè. Ils ne connaissent pas l’hybris.
- Ils disposaient de trois privilèges :
a- Ils n’ont nul besoin de travailler (un Eden).
b- Ils ne connaissent ni la souffrance, ni la maladie, ni la vieillesse.
c- Ils meurent « aussi peu que possible », sans douleur ni angoisse « comme pris par
leur sommeil » (Ils n’ont pas peur d’une mort qui advient en un clin d’œil. Quand ils meurent,
ils deviennent des démons =anges. Gardiens, ils restent avec les vivants).
- Cette race correspond aux bonnes divinités favorables au cosmos.
Extrait :
« D’or fut la première race d’hommes périssables que créèrent les Immortels, habitants de l’Olympe.
C’était aux temps de Cronos, quand il régnait encore au ciel. Ils vivaient comme des dieux, le cœur
libre de soucis, à l’écart et à l’abri des peines et des misères : la vieillesse misérable sur eux ne pesait
pas : mais, bras et jarret toujours jeunes, ils s’égayaient dans les festins, loin de tous les maux.
Mourant, ils semblaient succomber au sommeil. Tous les biens étaient à eux : le sol fécond produisait
de lui-même (αὐτομάτη) une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de
leurs champs, au milieu de biens sans nombre ».
2- L’âge d’argent (la race d’argent) :
- Cette race est fabriquée par les dieux de l’Olympe.
- Elle ne vieillit pas. Les hommes vivaient comme des petits enfants.
- Une jeunesse durable.
- C’est une race souveraine qui vit paisiblement, depuis l’âge de l’enfance, en parfaite
symbiose avec la divinité. Mais à partir de l’adolescence, les hommes se lancent dans des
guerres intestines et refusent d’une manière ingrate de faire honneurs aux dieux de l’Olympe.
- Ils leur manquent de Dikè.
- Zeus se décide de les faire disparaître car ils ne reconnaissent pas la juste hiérarchie des
êtres.
- Ils devinrent des démons mais, contrairement aux premiers, ils sont enfouis dans les
ténèbres.
- Cette race correspond aux divinités ténébreuses et chaotiques.
Extrait :
« Puis une race bien inférieure, une race d’argent, plus tard fut créée encore par les habitants de
l’Olympe. […] L’enfant, pendant cent ans, grandissait en jouant aux côtés de sa digne mère, l’âme
toute puérile, dans sa maison. Et, quand […], ils atteignaient le terme qui marque l’entrée de
l’adolescence, ils vivaient peu de temps et, par leur folie, souffraient mille peines. Ils ne savaient pas
s’abstenir entre eux d’une folle démesure. Ils refusaient d’offrir un culte aux Immortels ou de sacrifier
aux saints autels des Bienheureux, selon la loi des hommes qui se sont donné des demeures ».
3- L’âge de bronze :
- Ils ne savent rien faire d’autre que se battre.
- Ils possèdent des armes de bronze et vivent dans des maisons de bronze : rien de chaleureux
ni de confortable n’entoure leur vie.
- Ils habitent des lieux à leur image : métalliques, durs, froids et vides.
- C’est le début de la chute inexorable de l’humanité. Les hommes commettent la mauvaise
hybris et se lancent dans des guerres de destruction et d’extermination. Les hommes vont être
condamnés sévèrement par les dieux et deviennent périssables et éphémères.
- Cette race correspond aux Géants : elle est vouée à la mort anonyme. A force de se battre
entre eux, les hommes de bronze finissent par s’anéantir les uns les autres de sorte que Zeus
n’a pas besoin d’intervenir pour en débarrasser le cosmos.
Extrait :
« Et Zeus, père des dieux, créa une troisième race d’hommes périssables, race de bronze […] Ceux-là
ne songeaient qu’aux travaux gémissants d’Arès et aux œuvres de démesure. Ils ne ne mangeaient pas
le pain; leur cœur était comme l’acier rigide »
4- L’âge des héros :
- Elle s’adonne, elle aussi, à la guerre ; mais, à la différence des hommes de bronze, ils la
pratiquent dans la justice, Dikè, dans l’honneur, et non dans cette hybris que constitue la
violence pure.
- C’est la race des héros valeureux et exemplaires. Ce sont des personnages héroïques et
justes qui sont au service d’un monarque protecteur, équitable et impartial.
- Achille, Hector, Ajax, Thésée, Héraclès, Ulysse ou Jason, ces hommes de l’âge héroïque,
sont des soldats mais ce sont avant tout des hommes d’honneur, soucieux de respecter les
dieux et de trouver finalement leur place au sein de l’ordre cosmique.
- Ces héros sont des « demi-dieux ». Ils ne meurent pas vraiment. Les plus valeureux d’entre
eux, quand ils ont fait leur temps, sont installés par Zeus dans un lieu magnifique « l’île des
bienheureux » où, sous l’égide de Cronos qui a été libéré et pardonné par le maître de
l’Olympe, ils vivent sans avoir besoin de travailler, sans souci, sans maladie ni douleur, sur
une terre d’abondance.
Extraits :
- « Ceux-là périrent dans la dure guerre et dans la mêlée douloureuse, les uns devant les murs de
Thèbes aux sept portes […]; les autres au-delà de l’abîme marin, à Troie ».
- « A d’autres enfin, Zeus […] a donné une existence et une demeure éloignées des hommes, en les
établissant aux confins de la terre ».
5- L’âge de fer :
- Il s’agit de notre humanité.
- c’est une race qui va connaitre une déchéance inéluctable. Elle connaitra les
maux, les guerres et les catastrophes. (La boîte de Pandore, le déluge).
- Cette période est la pire de toutes : les hommes ne cessent de peiner et de souffrir.
- Il n’est pas une seule joie qui, pour eux, ne soit accompagnée aussitôt d’une peine, pas un
bien qui n’implique, comme le revers d’une médaille, un mal.
- Cette humanité vit dans l’hybris, dans cet orgueil prométhéen qui n’est plus limité, comme
celui des hommes de bronze, à la brutalité guerrière, mais qui contamine toutes les
dimensions de l’existence humaine.
- Habitée par la jalousie, l’envie et la violence, cette race détestable ne respecte ni l’amitié, ni
les serments, ni la justice.
- Elle est l’antipode du bel âge d’or. Il s’agit d’une déchéance.
Extrait :
« … Car c’est maintenant la race du fer. Ils ne cesseront ni le jour de souffrir fatigues et misères, ni la
nuit d’être consumés par les dures angoisses que leur enverront les dieux. Du moins trouveront-ils
encore quelques biens mêlés à leurs maux. Mais l’heure viendra où Zeus anéantira à son tour cette race
d’hommes périssables: ce sera le moment où ils naîtront avec des tempes blanches. […] Nul prix ne
s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien: c’est à l’artisan de crimes, à l’homme toute
démesure qu’iront leurs respects; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus. […] De
tristes souffrances resteront seules aux mortels; contre le mal il ne sera point de recours ».
Synthèse :
Comment et pourquoi l’humanité est-elle passée de l’âge d’or à l’âge de fer ? D’où vient ce
déclin, cette déréliction ?
Le mythe de Prométhée et de Pandore nous dit que c’est parce que les hommes ont cessé de
vivre dans Dikè pour entrer dans l’hybris qu’ils sont sortis de l’âge d’or. Le partage de
Prométhée était injuste. Les humains sont désormais de réelles menaces contre l’ordre
cosmique.
Chez Hésiode, la métaphore métallurgique traduit une échelle de valeurs représentatives des
différents âges de l’humanité. Elle témoigne d’une vision pessimiste de la condition humaine.
Elle met en exergue une déchéance progressive depuis l’âge d’or. Ce poète grec brosse un
tableau dysphorique de l’existence tout en déplorant, d’une manière nostalgique, cette perte
irrémédiable et irrévocable du paradis.