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GUIDE TOURISTIQUE

Enjeux interculturels d'un métier de rencontres

Stéphanie Pryen

Presses Universitaires de France | « Ethnologie française »

2007/4 Vol. 37 | pages 699 à 708


ISSN 0046-2616
ISBN 2130560876
DOI 10.3917/ethn.074.0699
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Guide touristique
Enjeux interculturels d’un métier de rencontres

Stéphanie Pryen
Université de Lille III, CLERSÉ/IFRÉSI-CNRS, GRACC

RÉSUMÉ
À partir d’un travail d’observation participante, lors d’une formation en France destinée à une vingtaine de guides touristiques
étrangers, nous interrogeons ici leurs manières de rendre compte de leur métier et de ce qu’il leur apporte. Ces guides disent
combien la rencontre interculturelle peut contribuer à relativiser les différences pour envisager un monde commun. Ce
travail permet ainsi de déconstruire en partie l’image prégnante du tourisme prédateur, sans voiler pour autant le caractère
construit de l’« authenticité ».
Mots-clés : Tourisme culturel et ethnique. Rencontre interculturelle. Altérité. Guides touristiques.
Stéphanie Pryen
Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques
Université de Lille III
Groupe de recherche sur les actions et les croyances collectives
Institut fédératif de recherches sur les économies et les sociétés industrielles/CNRS
2, rue des Canonniers
59800 Lille
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Les expériences touristiques sont extrêmement diver- rapprochement des cultures, par la possibilité de ren-
ses. De Phileas Fogg, voyageur tourné vers la perfor- contre qu’il construit ? Évidemment, la réponse ne peut
mance, accompagné de Passepartout engagé dans la être univoque. Elle dépend des configurations territo-
découverte, à Robinson Crusoé le villégiateur, les for- riales, socio-économiques, des appartenances, à chaque
mes explorées par Jean-Didier Urbain [1993] sont mul- fois spécifiques. Difficile d’espérer trouver cette gram-
tiples. Nous aimerions apporter notre contribution à la maire universelle qu’Yves Winkin [op. cit.] appelle de
recherche sur ces formes touristiques, en cherchant à ses vœux pour lire la relation du touriste à son double,
saisir ce que peut être l’expérience de certains de leurs le guide. Car la relation d’enchantement coconstruite
« doubles » (pour reprendre la formule d’Yves Winkin par le touriste et son guide, par le guide et ses touristes,
[2001]) : les guides travaillant dans les niches de tourisme prend nécessairement sens dans un cadre donné : celui
ethnique. Ces dernières se développent, notamment en du pays et de son histoire économique ; celui de ses
raison d’arguments marketing pour suivre (et devancer) rapports aux pays d’où viennent les touristes 1 ; celui du
la fuite en avant du touriste cherchant à se distinguer. cadre d’exercice du travail et de la relation d’emploi plus
Le tourisme culturel est promu pour expérimenter la ou moins stable, sécurisée, ou précaire.
distance culturelle et ouvrir plus largement les horizons Pour ouvrir une première fenêtre sur ces larges ques-
d’altérité [MIT, 2002 : 84]. tions, nous nous proposons d’interroger le point de vue
de ceux qui, originaires du pays visité, ont pour mission
de guider sur ces territoires et ces identités. Se sentent-ils
dépossédés ? Ou participent-ils à cette dépossession
■ Les enjeux de la rencontre touristique parce qu’ils seraient passés « de l’autre côté », complices
de cette nouvelle économie puisque participant aux
Ce tourisme participe-t-il à construire de la différence bénéfices qu’elle procure ?
culturelle ? N’éloigne-t-il pas et ne creuse-t-il pas les
différences, du fait de la folklorisation des identités à
laquelle il participerait ? Ou permet-il au contraire le

Ethnologie française, XXXVII, 2007, 4, p. 699-708


700 Stéphanie Pryen

• Dans la vie du groupe de guides étrangers Mali : quatre jeunes hommes interviewés parmi les
Cet article se fonde sur un travail de recherche portant neuf présents : Moïse, 26 ans, cuisinier puis guide durant
sur les guides de randonnée étrangers, accompagnant six années, depuis un an gère les circuits. Apileme, une
par la marche des groupes français dans la découverte trentaine d’années, animateur de développement local
d’un paysage, d’une culture, et d’une expérimentation pour le TO. Amono, 29 ans, guide depuis quatre ans.
identitaire spécifique. J’ai pu participer durant dix jours Niamanou, 24 ans, guide depuis 2004.
à une formation organisée dans un petit village pyré- Maroc : Hassan, berbère, 27 ans, muletier, puis cuisi-
néen, Arrens-Marsous, par un tour-opérateur 2 (TO) nier, avant d’être guide. Mohamed, berbère, 32 ans,
pour une vingtaine de guides travaillant avec lui dans guide depuis quatre ans.
différents pays (Algérie, Guinée Conakry, Mali, Maroc, Mauritanie : tous les Mauritaniens présents dans les
Mauritanie, Mongolie, Népal). Présente à toutes les Pyrénées travaillent pour la Somasert, Société maurita-
activités de formation (théoriques, échanges d’expérien- nienne de service et de tourisme. Trois hommes inter-
ces, secourisme) ou de convivialité (vie collective en viewés parmi les neuf présents : Mahmoud, 32 ans,
gîte, soirées et repas « ethniques » préparés par les gui- guide depuis 1998, chef de produit depuis peu. Moha-
des), l’observation participante aux différentes dimen- med Hassan, 40 ans, guide depuis 1998. Moïchine, une
sions de la vie du groupe a pu ainsi compléter les quinze trentaine d’années, guide depuis 1999.
entretiens réalisés durant des moments laissés libres. Mongolie : Meg, femme de 30 ans (la seule parmi les
Quelques atouts ont sans doute joué en ma faveur : guides), responsable d’agence depuis deux ans, guide à
ne pas avoir partie liée avec le TO ; avoir été touriste au partir de l’âge de 20 ans.
Maroc, au Ladakh (proche du Népal) et au Mali (« Tu Népal : Krishna, homme de 35 ans, guide depuis douze
sais bien, comment c’est, à Yendouma, tu es venue, tu ans. Pradip, homme de 28 ans, guide depuis dix ans.
connais ») ; être une femme dans un milieu quasi exclu- Nous déroulerons notre analyse du matériau ainsi
sivement masculin. J’ai été chargée, pour des raisons de recueilli en quatre temps 3, cherchant tout d’abord à saisir
commodité, de conduire l’un des minicars de neuf pla- comment les guides rencontrés sont entrés dans le
ces, ce qui n’a pas été sans me procurer un statut spé- métier. Nous nous arrêterons ensuite sur leur rapport
cifique : la sociologue-touriste à ses heures guidait les au territoire. Le troisième temps nous permettra de
professionnels du tourisme ; une femme conduisait huit décliner quelques-unes des dimensions de leur rôle,
pour enfin interroger les apports de ce métier de leur
hommes ; une locale blanche emmenait huit étrangers point de vue.
aux tenues traditionnelles dans les villages et les mon-
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tagnes pyrénéens.
Ce travail porte donc sur un type de guides : ceux
qui travaillent de manière suffisamment ténue avec un ■ Un choix en creux,
TO particulier pour, dans une logique de fidélisation et un apprentissage sur le tas
de construction d’une « culture d’entreprise », avoir
bénéficié d’un séjour de formation en France – TO qui À part Hassan et Meg, tous sont entrés dans le métier
ne promeut pas n’importe quelles valeurs dans les séjours de guide sans projet préétabli. La vocation n’est pas
qu’il propose. Nous éviterons donc de généraliser ce présente dans les discours des guides rencontrés. C’est
que nous trouverons à l’ensemble de ceux qui exercent plutôt l’idée de choix en creux, dans un contexte de
cette activité, groupe professionnel bien loin d’être développement de l’économie touristique mis au regard
homogène, exerçant dans des pays gérés par des législa- de carrières moins attractives, qui est récurrente. Ce qui
tions très diverses, dans des cadres d’emploi plus souvent n’empêche pas ensuite de trouver dans ce métier un
précaires, avec des TO aux valeurs diverses et dans des ensemble de satisfactions et d’apports ; tous disent aimer
conditions structurelles de rapports aux touristes très ce métier, y trouver du plaisir, même s’ils l’éprouvent
variées. Un autre point aveugle renvoie aux pratiques comme difficile. Quelques remarques peuvent être faites
elles-mêmes, qui ne peuvent être abordées ici que par sur ces trajectoires.
le biais de nos propres souvenirs de sociologue en vacan- Certains ont poursuivi de longues études (maîtrises),
ces, et par les comptes rendus des guides interviewés. d’autres sont sortis du système scolaire au niveau du
primaire. Les interviewés diplômés espéraient trouver
des emplois dans la fonction publique. Découragés par
• Quinze entretiens individuels la corruption, la faiblesse des rémunérations et les pers-
Algérie : Ahmed, 65 ans. Guide depuis 1966, directeur pectives d’évolution limitées, le développement touris-
d’une agence de voyages depuis le milieu des années tique rapide leur a ouvert des possibilités d’emploi plus
1980, travaillant avec le TO depuis quatre ans. Abdallah, favorables.
de la même génération, dans le tourisme depuis les Le plus souvent, l’apprentissage du métier de guide
années 1970, guide et chauffeur. s’est fait sur le tas, en accompagnant un guide expéri-
Guinée Conakry : Cellou, 24 ans. Guide depuis cinq ans. menté lors d’un séjour, ou, pour les précurseurs du

Ethnologie française, XXXVII, 2007, 4


Guide touristique 701

développement touristique, premiers guides de leur pays. C’est en effectuant ce détour que Mahmoud a pu
pays (comme en Mauritanie ou en Mongolie), au apprendre à aimer son paysage quotidien, qu’il n’avait
contact des chameliers ou des cuisiniers connaissant le même jamais eu l’idée de « regarder ». Le goût ne serait
terrain. donc pas nécessairement le dégoût du goût des autres
Selon les pays, les contextes d’emploi et les disposi- [Bourdieu, 1979] ; il pourrait se construire et s’éprou-
tions légales diffèrent. En Mauritanie, les compétences ver comme une découverte même tardive par l’appren-
linguistiques semblent privilégiées dans un pays arabi- tissage au contact d’autrui, l’autre permettant de sortir
sant, ce qui peut expliquer en partie que tous les guides de soi, permettant de déconstruire le regard ordinaire
mauritaniens interviewés soient diplômés (niveau maî- et quotidien ; permettant semble-t-il de véritables
trise). Au Mali, des liens privilégiés ont été construits transformations identitaires. « Mais maintenant, on voit la
avec un village particulier, Yendouma. Cela a sans doute dune d’un autre œil. C’est juste un exemple, mais mainte-
des conséquences sur les relations avec les villages envi- nant on prend goût quoi. Même nous qui étions toujours
ronnants du fait des réseaux d’emploi ainsi créés, passés à côté sans faire attention, on apprécie les paysages, on
excluant donc d’autres réseaux des territoires voisins, prend des fois des photos [rires] ; ça n’avait jamais été le cas.
même si les effets du tourisme sont censés rejaillir sur J’apprécie mon village, l’oasis. Je l’apprécie beaucoup mainte-
toute la population locale. Il faut souligner que de nant. […] il faut voir ça avec les touristes, avec quelqu’un
manière générale les situations sociales de ces guides, si qui n’a pas les mêmes notions, pour pouvoir l’admirer
elles sont sans doute parmi les plus privilégiées du fait différemment. »
d’une certaine fidélisation à un TO, restent précaires, Marcel Mauss nous a appris combien les rapports au
saisonnières et soumises aux aléas, sans assurances socia- corps ne sont pas « naturels ». Alors que la marche
les. La maladie et l’accident peuvent bouleverser de apparaît pour le touriste comme consubstantielle aux
manière cruciale les trajectoires, et pèsent sur leur rap- paysages traversés et naturellement pratiquée par les
port à l’avenir. habitants du pays, elle a pourtant été un obstacle en
début de carrière pour certains des guides rencontrés.
Et s’ils finissent par apprendre, la marche peut toutefois
■ Relation enchantée rester pour eux quelque chose de difficile, et de peu
au territoire coconstruite plaisant (sensation assez fortement perçue chez les
Mauritaniens). D’autres, comme les deux Népalais, ont
appris à prendre grand plaisir à cette manière d’aborder
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Pour certains, l’attachement à leur territoire est préa-
lable à l’exercice de leur métier. C’est le cas des Touaregs les territoires, alors que cela leur était étranger avant
du désert algérien : c’est l’amour du désert qui les a l’entrée dans le métier de guide. Dorénavant, « the
conduits à ne pas s’en éloigner. Le choix du métier est mountains are like friends », nous dira Pradip ; « we feel
finalement assez secondaire ; l’essentiel est de vivre cet them. We know them ».
attachement quasi charnel au désert. Pour Ahmed, c’est Certains ont acquis précocement des dispositions à
quelque chose de l’ordre de l’indicible, mais relevant de la marche. Enfants, les jeunes garçons dogons étaient
la dimension identitaire : « Je suis dans le désert : je suis envoyés seuls durant de longues semaines aux pâturages
moi-même. Je quitte le désert : c’est fini. » avec les bêtes ; ou étaient chargés d’aller chercher, par-
Pour les Maliens, l’attachement aux falaises de Ban- delà les falaises de Bandiagara, les herbes pour produire
diagara est très fort, avec un sentiment ancré de devoir l’engrais organique. La marche fait partie de leur mode
familial et d’attachement aux villages. Le « guidage » de vie. Pour les Berbères marocains, l’ancrage territorial
peut constituer le moyen de rester proche de sa famille, est fort : pour Mohamed, sa première réponse au ques-
de l’aider économiquement, sans emprunter la voie de tionnement relatif à sa trajectoire est : « Je suis de la
l’exode. Lorsqu’ils n’encadrent pas les circuits, les guides montagne. » La marche est de l’ordre de l’évidence
peuvent ainsi veiller sur leurs parents et aider aux travaux incorporée : « parce que c’est notre truc, on est de la mon-
ordinaires de la vie de maraîchers. tagne, donc… ». Cette activité est culturellement liée au
Mais les guides ne sont pas tous issus des régions collectif et à un certain rapport au temps, semble nous
visitées par les touristes. C’est le cas des Mauritaniens dire Hassan lorsqu’il évoque le fait qu’aller au souk en
rencontrés. À part Mahmoud, ils ne connaissaient pas seulement dix minutes en prenant un moyen de loco-
le désert. C’est au contact des chameliers que les guides motion mécanique serait assez dénué de sens : « Q.
apprendront et intégreront les données de terrain (iti- Qu’est-ce que tu aimes dans la marche ? R. Regarder à
néraires) et culturelles. L’idée que leurs paysages puis- gauche, regarder à droite. Faire bouger les pieds [sourire]…
sent faire l’objet d’une admiration (qu’elle soit on ne marche pas tout seul. Chez nous, c’est difficile de
esthétique, existentielle ou autre) n’est pas nécessaire- trouver quelqu’un qui marche tout seul, y’a toujours
ment évidente. Ainsi, plusieurs entretiens ont été assez quelqu’un à côté, soit trois, soit quatre, avec l’ambiance, la
exemplaires de la manière dont le détour par le regard tou- discussion, entraînant, on sent pas comment on marche, avec
ristique a pu construire le regard de l’autochtone sur son propre la chaleur entre les amis. »

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702 Stéphanie Pryen

■ Un rôle aux dimensions multiples représentation infériorisante ou infantilisante de leur


culture, le métier de guide constitue l’occasion de retra-
Le premier rôle du guide est sans doute de mener à vailler ces représentations. Mohamed trouve ainsi une occa-
bien la mission qui lui est confiée : guider et accompa- sion pour réhabiliter la culture berbère ; le guide en
gner le groupe sur le circuit proposé dans la brochure, aurait alors même le devoir. « Au Maroc, nous sommes des
que le client a acheté. Il faut bien sûr être garant de la Berbères, on a une marginalisation de notre culture, depuis
réussite du voyage, de la sécurité des participants. Au- longtemps, c’est pourquoi je disais tout à l’heure : un devoir.
delà, les guides parlent de l’ambiance qu’il faut savoir Parce qu’on essaie de transmettre une vraie histoire qu’on a.
entretenir, du traitement égalitaire à proposer à chacun, Parce qu’en fait c’était détourné, entre parenthèses, “falsifié”,
de l’animation du groupe qui nécessite des qualités rela- politiquement, il y a longtemps, depuis des siècles et des
tionnelles. On aurait sans doute pu avoir davantage siècles. »
d’éléments, notamment par l’observation, sur les ques- Hassan parlera des compétences des habitants de ses
tions de la « bonne distance » [Hughes, 1996] à villages, qui au premier regard risqueraient d’être dis-
construire avec les clients : comment laisser penser à qualifiés : remplir son rôle de guide, c’est, en s’adressant
chaque autre qu’il est unique, alors qu’il s’agit d’une à ses clients, chercher à « leur faire comprendre que ce type-là,
routine renouvelée à l’arrivée de chaque nouveau de gens qui habitent dans des endroits très isolés, ils sont
groupe de touristes ? compétents, il a quand même plein de choses à dire sur lui ».

• Représenter et transmettre la culture • Le guide et sa « mission » d’éducateur


Pour les Mauritaniens, l’idée d’être ambassadeur de Dans la quasi-totalité des entretiens, nous avons
son pays est très présente, au cœur d’un fort sentiment entendu la volonté d’« éduquer les touristes » et, en
d’appartenance et de fierté nationale : sans doute qu’une regard, les populations locales. En pays dogon, l’éduca-
rhétorique commune a pu être construite, du fait de tion des jeunes est apparue de manière récurrente : il
formations partagées, d’une culture d’entreprise pré- semble important de leur faire comprendre combien le
gnante, d’un fort attachement national et religieux. métier de guide est difficile, pour les convaincre de ne
L’enjeu est important pour eux : les touristes qu’ils pas marcher sur leurs traces précocement, en abandon-
prennent en charge apprennent à connaître leur pays nant trop vite leur scolarité. Au-delà de ce qu’on pour-
avec eux pour seul intermédiaire 4 ; c’est donc ce contact rait analyser comme une façon de gérer la concurrence
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qui donnera la tonalité du rapport au pays. à l’entrée sur le marché de l’emploi, nous avons entendu
Pour tous ceux qui ont eu à souffrir d’une la volonté de participer au développement de la jeunesse

1. Un temps de formation au
secourisme, par les sapeurs-
pompiers d’Arrens-Marsous,
dans leurs locaux (photo de
l’auteur).

Ethnologie française, XXXVII, 2007, 4


Guide touristique 703

de leur région, en l’incitant à poursuivre ses études, pour marché élargi d’échanges de biens et dans des échanges
lui ouvrir un éventail plus large d’opportunités. de solidarité plus étendus. Tous soulignent que c’est
Autre point éducatif que nous avons entendu de l’emploi local qu’il s’agit de développer, pour éviter
manière récurrente : les guides veulent travailler à éviter l’exode qu’eux-mêmes (les Dogons surtout ; les Népalais
que les habitants (surtout les enfants) ne prennent l’habi- également) n’auraient pas aimé vivre (ou ont vécu à un
tude de « quémander » et s’inscrivent ainsi dans une logi- moment donné de leur histoire, comme Apileme). Et
que de passivité. Cela se joue à la jonction de l’éducation tous soulignent que le tourisme doit être encadré pour faire
du touriste et de l’éducation des jeunes enfants. Aux profiter les populations locales de ses bénéfices : dans
touristes, il s’agit de leur permettre de faire le don qui l’idéal, bien sûr, il faut que le tourisme profite à tous.
sans doute les aide à justifier leur présence au cœur des Le métier de guide permet en outre des apprentissages
villages ; mais en cadrant ce don (donner aux écoles, inattendus. Les touristes ont parfois des attentes en fonc-
aux dispensaires ; aux actions de développement local). tion de ce qu’ils imaginent être les traditions locales :
Les touristes doivent être éduqués à respecter les tradi- dans le désert, les veillées s’organiseraient par exemple
tions locales ; c’est le rôle du guide que de les rappeler à autour des conteurs. Les guides mauritaniens ont
l’ordre si nécessaire. Jean-Didier Urbain [2005] faisait le répondu à ces attentes, réinventant ainsi la tradition.
constat d’un certain mouvement d’alphabétisation du Certains se sont alors formés aux contes, alors même
touriste : ce dernier serait en demande de recommanda- que cette pratique leur était étrangère (en en faisant
tions, d’informations relatives aux territoires traversés et parfois une dimension de leur métier, certains sont invi-
aux cultures rencontrées. Sans doute que ce processus tés aujourd’hui à faire des « tournées » dans des festivals
d’alphabétisation est plus clairement à l’œuvre dans ces en France). Ce faisant, ils participent avec les touristes
niches économiques d’un tourisme encore marginal à la coconstruction de l’authenticité 5. D’autres guides,
prônant des valeurs et des pratiques d’équité et de déve- selon le même processus, se sont formés à la calligraphie.
loppement durable (participation à des projets de Des compétences, plus gestionnaires, peuvent être
développement ; passage dans des campements commu- acquises au cours de l’exercice du métier, conduisant
nautaires ; accent mis sur l’emploi local ; fiches techniques alors parfois à des évolutions de carrière (chef de produit
insistant sur le respect de la culture d’accueil et sur le respect touristique, gestion d’une agence, organisation de trans-
de l’environnement). Les guides, de leur côté, cherchent ports). La relation aux touristes, à qui il faut commenter
à développer cette éthique dans leur métier, indépendam- le voyage, permet également d’apprendre et d’améliorer
ment voire contre leur employeur : Hassan comme Cellou l’expression française.
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ont par exemple décidé d’abandonner la collaboration
avec une agence ne mettant pas en œuvre des principes
qui s’organisent autour d’oppositions structurantes que • Représentations de l’altérité
nous pouvons repérer : ne faire que passer/rester ; ne faire La rencontre avec les touristes permet aux guides de
que croiser/rencontrer ; user des paysages et des ressources revenir sur un certain nombre de représentations qu’ils
locales/faire profiter les populations des retombées éco- pouvaient se faire de l’altérité. Moïchine a changé son
nomiques. Ces oppositions structurantes se retrouvent
évoquées par les Dogons ou les Mauritaniens : 4 × 4 ou regard sur les Européens en venant en France et en décou-
quads/marche ; rapidité/lenteur. vrant l’accueil qu’ont pu lui réserver les héritiers de l’his-
Par suite, exercer ce métier en lien avec un TO qui se toire coloniale. Cellou est comme d’autres passionné par
situe dans cette ligne conduit à s’alléger d’une partie de cet échange culturel et témoigne également de cette trans-
ce rôle éducatif : les guides délèguent les prescriptions formation des représentations chez les populations locales
normatives à adresser aux « clients ». Ils peuvent renvoyer (et réciproquement, il parlera de celles des touristes évo-
la responsabilité au TO si les clients ne répondent pas suf- luant du fait de leurs rencontres avec les populations loca-
fisamment aux normes de comportement envers les popu- les). « À vrai dire, c’est l’échange culturel qui m’intéresse
lations et les territoires, ou si les touristes se plaignent des beaucoup plus dans ce métier-là. Maintenant qui est devenu pres-
attentes prescrites une fois sur le « terrain » : « À vous de que une passion, tu vois. Tu découvres plein de nationalités dif-
mieux construire les fiches techniques pour prévenir les clients ! » férentes ; comme des personnes d’une même nationalité, mais qui
voient pas forcément les choses de la même façon. Alors que nous
on avait une idée, voilà tout ce qui est blanc, tu m’excuseras du
mot, tout ce qui est blanc, comme on le dit, ils pensent la même
■ Un métier d’apprentissages identitaires chose, alors que c’est pas forcément vrai […] on les met tous dans
un même panier. Mais y’a de grandes différences. »
• Autonomie
Le tourisme permet aux guides d’accéder à une relative
autonomie économique et monétaire. Il s’agit de gagner • « Penser plus loin »
de l’argent ; c’est autre chose que gagner sa vie. C’est Tous ont dit leur intérêt porté à la rencontre avec
sortir de l’économie d’autosuffisance pour entrer sur un l’autre. L’échange avec les touristes permet de « penser

Ethnologie française, XXXVII, 2007, 4


704 Stéphanie Pryen

plus loin », selon la jolie expression de Hassan, et, tou- Meg détaille avec précision en quoi c’est l’activité
jours selon lui, « de faire éloigner ma connaissance ». Il per- elle-même qui conduit au décentrement – ce qui fait à
met de s’ouvrir à d’autres manières de penser, à d’autres la fois l’intérêt, mais aussi la difficulté du métier : « Ça
manières de faire. Le « territoire » de pensée et d’action permet aux gens qui exercent le métier de guide de revoir sa
du guide est selon lui plus étendu que le territoire associé culture. D’apprendre, de prendre, je sais pas comment dire,
aux métiers traditionnels : « Je serais agriculteur, première- d’apprendre la capacité de voir sa culture différemment.
ment, peut-être que je peux pas contacter les clients, je peux C’est pas toujours évident de pouvoir expliquer sa culture,
pas contacter les Français, qu’ils me racontent ce qui se passe parce que pour toi c’est quelque chose qui existait depuis tou-
sur la France ou ce qui se passe sur les pays européens. Donc jours, faut que tu saches expliquer. […] Donc quelque part,
peut-être je peux pas émettre l’idée de partir du Maroc vers un c’est une relecture, de ta vie, de ton histoire, de ton
autre pays. Donc ça c’est… je peux pas le mettre dans ma pays. Donc c’est un métier très difficile. »
tête, avec les moyens que j’ai, je peux pas penser loin. Donc Sans doute peut-on rapprocher cette conscience fine
voilà, y’a un territoire. Chaque métier a un territoire. de ce mouvement qui s’opère de ce que Northrop Frye,
Voilà, maintenant je travaille comme guide, j’aimerais bien cité par T. Todorov, nomme la transvaluation : « ce retour
voyager. » vers soi informé par le contact avec l’autre » [Todorov, 1986 :
19]. Il s’agit de l’importation des autres, plutôt que de
l’exportation de soi, et cela semble être ce que nous
• Une relecture de sa propre culture disent les guides. Sans doute ceux-ci participent-ils à ce
L’activité de guide permet d’ouvrir ses horizons, et que ce processus s’opère pour les touristes à qui ils pré-
pour certains de relire sa propre culture. Le jeune Dogon sentent leur propre culture, leur permettant, par le
conclut l’entretien sur ce que lui apporte le tourisme : voyage et la traduction, de tourner vers soi un regard
« Oui oui ! apprendre, ça a été très intéressant pour moi ! dans critique, n’impliquant pas la glorification de l’autre [id. :
le sens où tout ce qui a été validé par ma société, ou la société 21] mais un mouvement d’aller et retour entre soi et
malienne, c’était l’idéal. Après j’ai vu que non. Donc notre l’autre. T. Todorov se situe certes au niveau de ce qui
société fonctionne avec ses coutumes, avec ses mœurs. Donc y’a pourrait constituer un projet philosophique, ou politi-
des choses qui sont à prendre, et d’autres à laisser, dans notre que. Pour autant, même si c’est un idéal décalé des
coutume. Donc au profit de ce que l’autre nous enseigne. Donc pratiques, les guides témoignent de ce que le tourisme
tout ça, c’est des leçons que j’ai pu tirer du tourisme » culturel peut sans doute ouvrir comme pistes sur ce
(Niamanou). chemin.
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2. Rencontre avec les conser-


vateurs de La falaise aux vau-
tours, dans la vallée d’Ossau,
espace muséographique spé-
cifique dédié aux rapaces ; les
guides étrangers s’exercent au
dispositif de manipulation des
caméras à distance, permet-
tant d’observer les oiseaux
nichés dans la falaise (photo
de l’auteur).

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Guide touristique 705

3. Le groupe rassemblé
devant l’espace muséogra-
phique, pour une photo qui
paraîtra dans la presse locale
(document de l’auteur).
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• Une posture relativiste rapport à sa culture : « Donc il faut ça, il faut que les
L’échange culturel ouvert par le tourisme permet hommes se rencontrent, pour quand même pouvoir corriger
également de saisir en quoi nous sommes semblables. certains, surtout l’orgueil. Moi, si je n’ai jamais quitté le
Cette idée de monde commun a parcouru plus ou Mali, je me dirais : “Ah les Dogons, on a une culture authen-
moins explicitement les entretiens ; et a été sans cesse tique, donc il faut conserver ça, donc il faut rejeter les autres,
réactivée durant les différents temps de la formation. parce que moi je pense que notre culture est la meilleure.” Or,
Des liens entre les différents mondes ont été tissés par- il n’y a pas de culture authentique, bonne, dans la culture
fois de manière surprenante, notamment grâce aux vau- il y a des choses à conserver, et d’autres à laisser tomber. Donc
tours de la vallée d’Ossau, dont les professionnels pour faire cela, pour favoriser cela, il faut aller vers les
pyrénéens ont pu nous révéler les migrations résonnant autres, voilà. » Meg conclura le court entretien que
fortement avec la composition du groupe : des Pyré- nous aurons eu ensemble avec cette idée : « Vaut mieux
nées au Mali en passant par la Mauritanie. Ce monde chercher des trucs qui te rapprochent plutôt que des trucs qui
commun a ému visiblement les guides lorsque nous t’opposent. […] quand tu découvres que tu es identique à
avons visité le musée du Lavedan, petit espace d’arts et l’autre, tu n’es plus dans le jugement. »
traditions populaires des Pyrénées. Les objets tradition-
nels ont interpellé les visiteurs par leur proximité avec
ceux que leurs familles et eux-mêmes utilisent. Le
jeune conservateur a en effet pris le parti de retracer ■ Ouvertures
leur histoire en soulignant combien elle était le fruit de
rencontres entre les peuples, pour finalement être per- Nous avons pris le métier de guide comme une petite
çue comme « purement » pyrénéenne. En levant le porte pour ouvrir des questionnements larges renvoyant
voile sur la construction de l’authentique, ce conserva- au rapport à l’autre, à la rencontre interculturelle, à la
teur a conduit Niamanou à conforter son constat de manière dont cette rencontre peut ou non faire bouger
l’intérêt de l’ouverture culturelle. Ce dernier fait expli- les appartenances, peut produire de la résistance, du
citement référence à cette visite et à l’effet que ce repli, de l’assignation ou, au contraire, de l’ouverture
propos a eu sur lui pour faire le lien avec son propre par une relecture de soi.

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706 Stéphanie Pryen

pas réversible : les paysans dogons ne sont pas prêts à


visiter nos villes et nos villages et à entrer dans nos
maisons pour jeter un œil sur nos modes de vie – et
nous ne sommes sans doute pas disposés à recevoir des
regards ethno-touristiques aussi intrusifs sur nos propres
modes de vie.
Par ailleurs, les guides ont pu aussi témoigner du
caractère construit de la rencontre. Il s’agit bien d’abord
d’un métier, d’une ressource économique. Le guide sera
un bon professionnel s’il réussit à coconstruire, avec le
touriste qui souvent ne demande que cela, l’enchante-
ment de la relation par la dénégation de sa dimension
économique : « Tout doit se passer comme si les rapports
étaient directs, personnels et transparents » [Winkin, 2001 :
222]. Un bon guide est celui qui parvient à faire vivre
une relation singulière au touriste, qui, rarement dupe,
sait que celle-ci sera renouée de la même manière avec
le groupe suivant, mais tient pourtant à croire qu’elle
aura été spécifique pour lui.

• Une activité économique et culturelle


Pour autant, ces niches économiques sont aussi des
lieux où peut commencer à se penser autrement la redis-
tribution des ressources produites par cette activité de
masse, et le partage plus juste de ses retombées écono-
miques. Les réflexions au niveau des États, des différen-
tes institutions internationales 6, des réseaux de TO 7,
autour du développement et des différentes chartes
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posent ces questions dans ces termes : tourisme équita-
ble, durable, solidaire.
Et le tourisme constitue aussi une expérience cultu-
relle. Nous avons pu entendre que le regard du guide
pouvait se modifier profondément à l’occasion du par-
4. Rencontre avec le conservateur et visite du musée du Lavedan, tage de l’expérience du regard du touriste – comme le
petit espace d’arts et traditions populaires des Pyrénées, près tourisme peut constituer sans aucun doute une forte
d’Arrens-Marsous (photo de l’auteur).
expérience identitaire pour celui qui voyage [MIT,
2002]. Il offre parfois les conditions pour revisiter sa
propre culture, la relire avec un nouveau regard, per-
• Une réciprocité improbable mettant d’accéder au relativisme culturel, permettant de
Le tourisme prend des formes multiples, il s’éprouve « penser plus loin ». La rencontre touristique peut être
dans des circonstances très diverses, ne permettant pas propice, dans certains cadres et sous certaines formes, à cer-
toujours, et même sans doute trop peu souvent, d’expé- taines conditions structurelles telles que le cadre juridique
rimenter la rencontre de l’autre. Les enjeux économi- de l’exercice du métier, à la découverte de ce que nous
ques ne permettent pas de parler d’hospitalité, car avons en commun, dans un monde marqué de plus en
celle-ci se définit par la gratuité et par la réciprocité plus par le repli sur soi et le séparatisme social [Maurin,
[Gotman, 2001]. Cette dernière n’est sans doute pas 2002].
absente de l’expérience touristique : elle peut s’exercer Les guides rencontrés, qui travaillent certes dans une
de manière immédiate, par les dons, la reconnaissance, niche spécifique, nous ont largement montré qu’ils
la rencontre ; de manière différée en envoyant des pho- n’étaient pas figés passivement par le regard du touriste
tos aux personnes rencontrées ou en aidant les projets dans une identité folklorisée ; ils ne font pas que mettre
locaux ; les guides, quand ils viennent en France (pour en scène leur propre culture pour répondre aux besoins
des tournées de conteurs, ou via la formation du TO), de l’individu moderne qui, en s’appuyant sur les ressorts
peuvent quant à eux s’organiser un véritable tour de exotiques, se tiendrait debout en excluant l’autre de la
France en recevant l’hospitalité de tous leurs « amis tou- modernité [Véran, 2005]. Sans doute un risque existe
ristes ». Mais l’expérience touristique elle-même n’est de reconstruire une ethnicité « divertissante », en

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Guide touristique 707

réponse au tourisme de masse, qui marquerait la fin du soi et les autres, et donc à l’intérieur de soi-même […] » [id. :
dialogue et le gel artificiel d’une ethnicité marchandisée, 129]. La frontière n’est pas seulement une séparation
réifiée, muséifiée [MacCannell, 1986 : 181-184]. Cette mais un lieu de passage dont le franchissement appelle
activité produisant une rencontre spécifique n’échappe la constitution d’un monde « à proprement parler inouï »
pas toujours au « piège de l’exotisme qui fige le différent dans [id. : 133, in Gotman, 2001 : 241]. Sans doute les inter-
l’étrange » [Anne Gotman citant les propos du critique actions concrètes produisent-elles moins nettement et
littéraire Kobayashi Hideo, 2001 : 143], qui réduit et moins heureusement ce monde « inouï », car les ajuste-
évacue l’altérité en la réduisant à un stéréotype. ments sont souvent complexes, les compromis instables
Mais la rencontre touristique ne peut pas se lire uni- et précaires avec les touristes, les difficultés (pourtant
quement avec une telle grille unidimensionnelle ; le routinières) sans cesse renouvelées pour chaque nouveau
guide nous dit aussi vivre une expérience identitaire plus groupe ; les résistances, les impasses, ou simplement la
complexe, et sans doute contribue-t-il à la faire vivre à fatigue, viennent brouiller les enjeux ; les cadres de la
son double, le touriste. Ces apprentissages identitaires
ne conduisent pas nécessairement au repli sur soi, mais rencontre organisée y sont plus ou moins favorables (rap-
peuvent intégrer l’acceptation de l’altérité, pour un ports inégalitaires creusés entre pays riches et pays pau-
retour réflexif et critique sur soi. « Le bon commerce avec vres, formes d’emploi plus ou moins précaires et
autrui, selon Ohji et Xifaras, est donc une capacité à se laisser instables, type d’organisation touristique et modalités de
questionner, altérer, déranger, voire déloger » [Gotman, 2001 : la visite…). Ces interrogations sur les cadres et les formes
241]. Les auteurs de l’ouvrage Éprouver l’universel [Ohji devraient sans doute être au cœur des réflexions des
et Xifaras, 1999] sont cités par Anne Gotman pour envi- politiques pour penser et accompagner le développe-
sager les conditions d’une véritable rencontre qui soit plus ment de cette activité. Quoi qu’il en soit, les guides ont
qu’un échange stéréotypant ; on retrouve sans doute témoigné que la rencontre touristique pouvait être une
quelque chose de l’idée de transvaluation : « Non pas rame- entrée féconde pour questionner le rapport à l’altérité
ner à soi, inclure, mais se partager soi-même, se scinder…, autrement que sur le mode de la séparation, de l’hosti-
“bouger” dit Kobayashi ; modifier le tracé des frontières entre lité, ou/et de la prédation. ■
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Notes Nous remercions l’équipe qui nous a accueillie 5. Comme le mythe de Tahiti, ou les tra-
avec une grande ouverture à notre projet, tout ditions hmong en Guyane, ou l’authenticité
spécialement Gérard et Emmanuelle ; et nous bretonne relèvent aussi de processus de
1. Il est frappant d’entendre, par exemple, remercions vivement la vingtaine de guides construction liés au marché économique et
un jeune Dogon démarrer l’entretien par la présents à Arrens-Marsous pour leur accueil et touristique et aux attentes de ce marché occi-
narration du périple de Marcel Griaule, comme leur confiance. dental [Géraud, 2000 ; Gossiaux, 2004 ; Sher-
si c’était en empruntant le détour par l’ethno- man, 2005].
logue français des années 1930 qu’il pouvait 3. Pour une restitution plus complète de
ce matériau, voir le rapport mis en ligne sur le 6. Élaboration d’un Code mondial éthique
parler à l’étranger de son propre pays. du tourisme (Organisation mondiale du tou-
site du CLERSÉ.
2. La Balaguère est un producteur de risme, Santiago du Chili, 1999), charte qui
voyages de randonnée. C’est par la marche que 4. C’est, notons-le au passage, un élément engage les États et les acteurs privés et publics
la découverte des territoires et des populations diffusé par le tour-opérateur pour responsabi- « à contribuer au développement de l’éthique dans le
est promue : « L’esprit Balaguère. Chaque pas liser ses guides : « Vous êtes parfois la seule per- tourisme et à privilégier un tourisme respectueux des
nous rapproche » ; ses mots-clés : Terroir, Décou- sonne physique que nos clients rencontrent : vous êtes équilibres écologiques, économiques et socioculturels.
verte, Respect, Rencontre, Partage, Solidarité. donc porteur de l’image de notre marque » ; du point Le tourisme doit contribuer au développement local ».
de vue des guides, ils sont pourtant avant tout [Link]
Le TO s’inscrit dans une démarche de dévelop- pdf/francais/[Link]
pement de tourisme éthique et durable, en porteurs de l’image de leur pays, et, en cela, le
étant à l’initiative par exemple des « chemins terme « ambassadeur » que les Mauritaniens 7. Les TO valorisent le secteur du tourisme
solidaires » ou de la charte Agir pour un Tou- utilisent semble plus pertinent de leur point de solidaire et construisent des « chartes éthiques du
risme Responsable (ATR) avec d’autres TO. vue. voyageur ».

Références bibliographiques Bachimon (dir.), Le tourisme local. Une culture de l’exotisme, Paris,
L’Harmattan : 93-120.
GOSSIAUX Jean-François, 1995, « La production de la tradition.
BOURDIEU Pierre, 1979, La distinction. Critique sociale du jugement, Un exemple breton », Ethnologie française, 2 : 248-255.
Paris, Éditions de Minuit.
GOTMAN Anne, 2001, Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fonde-
GÉRAUD Marie-Odile, 2000, « L’image de soi au miroir de ments sociaux de l’accueil de l’autre, Paris, PUF.
l’autre. Une ethnographie des pratiques touristiques dans un vil- HUGHES Everett Cherington, 1996, Le regard sociologique. Essais
lage Hmong de Guyane française », in Rachid Amirou, Philippe choisis, Paris, EHESS.

Ethnologie française, XXXVII, 2007, 4


708 Stéphanie Pryen

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Paris VII, 2002, Tourismes 1. Lieux communs, Paris, Belin, coll. VÉRAN Jean-François, 2005, « La dialectique de l’ethnicité : sup-
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Paris, Payot. ble » : 206-224.

ABSTRACT
Tourist guide : an inter-cultural and ethnic relationships profession
Based on active observation during a training course organized in France for some twenty foreign tourist guides, this article
questions their ways of living and reporting their profession and what it brings them. These guides bring testimony of how intercultural
relationships can give access to relativism and to the experience of a common world. This work allows a partial deconstruction of
the strong idea of predatory tourism, without hiding the planned features of authenticity.
Keywords : Cultural and ethnic tourism. Inter-cultural relationships. Tourist guides.
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ZUSAMMENFASSUNG
Reiseleiter : Ein Beruf mit interkulturellen und ethnischen Erfahrungen
Auf der Grundlage einer partizipativen Beobachtung im Rahmen einer, für circa zwanzig ausländische Reiseleiter bestimmten,
beruflichen Weiterbildung in Frankreich, stellt dieser Artikel das jeweilige persönliches Verständnis ihres Berufs dar und beschäftigt
sich mit der Frage was dieser Beruf dem Einzelnen persönlich bringt. Die Reiseleiter betonen in erster Linie, dass die interkulturellen
Erfahrungen ihnen dabei helfen Unterschiede zu relativieren und die Vorstellung von einer gemeinsamen Welt erleichtern. Die hier
vorliegende Arbeit ermöglicht es, das vorherrschende Image des ignoranten Touristen zu relativieren ohne dabei die Konstruiertheit
der « authentischen » Perspektive zu verschleiern.
Stichwörter : Kultureller und ethnischer Tourismus. Interkulturelle Begegnung. Andersartigkeit. Reisführer.

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