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Rapport d'activité 2023 du Conseil constitutionnel

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SOMMAIRE

Entretien
4
Laurent
Fabius
Président du Conseil constitutionnel

LES MEMBRES DU CONSEIL


La composition du Collège 12
Une institution collégiale 13

Les 65 ans 14
de la Constitution
65 ans de stabilité et de révisions 16

Christophe
Prochasson 18 Pr Stephan
Harbarth 21
Directeur d’études de l’EHESS

Président de la Cour constitutionnelle


fédérale d’Allemagne

2
3

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Les décisions 24
du Conseil
Le contrôle de constitutionnalité a priori 26
La question prioritaire de constitutionnalité 44
Autres catégories de décisions 58

Le Conseil en mouvement
ANIMER LE DIALOGUE AVEC LA DOCTRINE

Prix de thèse 64
La revue Titre VII 64
Rencontre avec les agrégés de droit public 65

DIFFUSER LA CULTURE CONSTITUTIONNELLE

Portail QPC 360° 66


Les audiences « hors les murs » 68
La démarche Découvrons notre Constitution s’enrichit 72

FAIRE RAYONNER LE CONSEIL À L’INTERNATIONAL

Rencontres internationales 74

Esther Hayut
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

76
Présidente de la Cour suprême d’Israël
4
5

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Entretien Laurent
Fabius
Président du Conseil
constitutionnel

Monsieur le Président, pouvez-vous retra-


cer en quelques mots l’activité du Conseil
constitutionnel pour la période octobre
2022-octobre 2023 ?
Bien qu’elle ne soit pas terminée au
moment où je m’exprime, il est acquis que
2023 sera la deuxième année la plus chargée
de l’histoire du Conseil constitutionnel en
nombre de décisions contentieuses rendues
qui sont d’ores et déjà 493. Cete intensité
juridictionnelle tient notamment à l’impor-
tance du contentieux des élections que nous
avons eu à traiter.
S’agissant du contrôle de constitutionna-
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

lité des lois, le nombre des saisines a priori


– 11 – a été conforme à ce que l’on connaît
habituellement en début de législature avec,
fait notable, des recours très fournis et un
nombre important d’articles de loi contes-
tés. En revanche, en contrôle a posteriori, le
nombre des questions prioritaires de consti-
tutionnalité (QPC) a diminué cette année
avec 49 décisions. J’y reviendrai.
Cete période a été marquée en particulier Le Conseil constitutionnel a fait l’objet de
par les décisions du Conseil constitutionnel critiques. On a entendu notamment un cer-
relatives à la réforme des retraites. Quelles tain nombre de commentaires sur la quali-
leçons en tirez-vous ? fcation juridique des membres du Conseil.
Le Conseil a eu à prendre trois décisions Que répondez-vous ?
relatives à la réforme des retraites. Deux dans Durant cette période, on a effective-
le cadre de propositions de référendums ment beaucoup commenté la Constitution,
d’initiative partagée (RIP), qui n’ont pas été plusieurs de ses articles et aussi le rôle du
jugées recevables. La troisième à propos de la Conseil constitutionnel. Du point de vue de
loi elle-même reculant l’âge l’éducation civique, ce n’est
légal de départ en retraite pas une mauvaise chose,
que le Conseil a validée, Laurent Fabius, diplômé de l’ENA, a mais j’avoue que j’aurais
été membre du Conseil d’État, maire,
à l’exception de cavaliers préféré que l’intérêt porté
ministre de divers départements
sociaux qu’il a annulés. ministériels, Premier ministre et à nos mécanismes consti-
Je ne reviens pas sur président de l’Assemblée nationale. tutionnels s’inscrive dans
les arguments échangés à Au plan international, il a aussi présidé un contexte plus apaisé.
cete occasion. On sait les la COP21/Accord de Paris. À propos des membres
choix qui ont prévalu et qui Michel Pinault est diplômé de l’ENA, du Conseil, on a lu ou
ont conduit à valider l’es- il a été président de section au Conseil entendu un certain nombre
sentiel de la loi. Ce qui m’a d’État, secrétaire général du Conseil d’observations injustes.
d’État, membre du comité exécutif
frappé, au-delà de ces argu- Le mode de nomination
du groupe AXA, président de la
ments, c’est notamment la Commission des sanctions de l’Autorité des conseillers est connu.
confusion fréquente entre des marchés fnanciers. Je n’y reviens pas. Pour
le droit et la politique Corinne Luquiens est diplômée de autant, il n’est pas inutile
chez une partie des com- l’IEP de Paris et titulaire d’un DES de de rappeler quelques
mentateurs et de l’opinion droit public. Elle a été administratrice à données précises sur les
publique. On peut avoir la commission des lois de l’Assemblée personnes, puisque leur
des opinions diverses sur la nationale, puis secrétaire générale de qualifcation juridique a été
l’Assemblée nationale.
pertinence d’une loi défé- parfois malheureusement
rée, on peut l’estimer plus Jacques Mézard a été avocat, mise en cause. C’est ce
ou moins opportune, plus bâtonnier, président d’agglomération, résumé factuel qui figure
sénateur, membre de la commission
ou moins justifée, mais tel des lois constitutionnelles et de la dans le tableau ci-contre.
n’est pas l’ofce du Conseil législation du Sénat, ministre. Si les neuf membres du
constitutionnel. La tâche du Conseil constitutionnel ont
François Pillet a été avocat, maire,
Conseil constitutionnel est, bâtonnier, sénateur, vice-président de eu des formations et des
quel que soit le texte dont la commission des lois du Sénat. expériences profession-
il est saisi, de se prononcer nelles diversifiées, toutes
Alain Juppé est diplômé de l’ENA.
en droit. Mon prédécesseur Il a été inspecteur des fnances, député, et tous ont activement pra-
et ami Robert Badinter utili- maire, ministre de divers départements tiqué le droit au cours de
sait volontiers à ce sujet une ministériels, Premier ministre. leur parcours.
formule : « une loi inconsti- Jacqueline Gourault a été maire,
tutionnelle est nécessaire- sénatrice, membre de la commission Au-delà de ces débats,
ment mauvaise, mais une loi des lois du Sénat, plusieurs fois quelles sont les décisions
mauvaise n’est pas néces- ministre. du Conseil qui vous sont
sairement inconstitution- Véronique Malbec a été magistrate, apparues les plus mar-
nelle ». Cete formule déf- procureure générale près plusieurs quantes au cours de cete
nit bien l’ofce du Conseil cours d’appel, secrétaire générale du année ?
ministère de la justice.
– qui, je le répète, est de Elles sont nombreuses
juger non en opportunité François Seners, diplômé de l’ENA, a avec comme point commun
politique mais en droit – et été juge administratif, conseiller d’État le fait qu’elles ont concer-
et secrétaire général du Conseil d’État.
je la fais totalement mienne. né souvent les libertés

6
7

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
puisque notre ofce est bien entendu de les Dans le domaine du travail, nous avons
protéger. Il est difcile d’opérer un choix. jugé en des termes inédits que les disposi-
Pour les saisines a priori, je relèverai tions du Préambule de la Constitution de
d’abord, même si ce n’est pas spectaculaire, 1946 impliquaient l’existence d’un régime d’in-
le renforcement de la règle du contradic- demnisation des travailleurs privés d’emploi
toire avec la mise en œuvre de notre nouveau (décision n° 2022-844 DC, 15 décembre 2022).
règlement de procédure. Un an après son Le Conseil a par ailleurs censuré la disposition
entrée en vigueur, le bilan est positif. Dans la du budget de la sécurité sociale prévoyant de
phase écrite, le Conseil constitutionnel a pu ne pas indemniser les arrêts de travail pres-
notamment s’appuyer sur des contributions crits par téléconsultation par un médecin dif-
significatives : présidents des assemblées, férent du praticien habituel du patient (déci-
présidents de groupes. Dans la phase orale, sion n° 2022-845 DC, 20 décembre 2022).
de multiples demandes d’auditions nous ont Dans le domaine de la production d’éner-
été adressées auxquelles nous avons le plus gie, nous avons veillé à l’équilibre entre
souvent fait droit. Nous avons choisi d’être indépendance énergétique de la Nation et
ouverts au dialogue. J’ai d’ailleurs convié au protection de l’environnement. Nous avons
Conseil à l’automne dernier les membres des jugé que les dispositions visant à favoriser la
commissions des lois. Ce type de rencontres, production d’énergies renouvelables poursui-
dans le respect de l’ofce de chacun, est utile vaient l’objectif de valeur constitutionnelle
et il sera renouvelé. de protection de l’environnement (décision
Sur le fond, nous nous sommes pro- n° 2023-848 DC, 9 mars 2023), ou encore
noncés dans des domaines très divers. En que l’accélération de la fabrication de nou-
matière de sécurité, nous avons veillé à veaux réacteurs nucléaires contribuait à la
l’équilibre entre la prévention des ateintes sauvegarde des intérêts fondamentaux de la
à l’ordre public et la préservation des liber- Nation – indépendance énergétique et pro-
tés telles que le droit au respect de la vie tection de l’environnement – par la réduction
privée. Quand cet équilibre était respecté, des émissions de gaz à efet de serre (déci-
le Conseil a jugé conformes plusieurs pra- sion n° 2023-851 DC, 21 juin 2023). Nous avons
tiques comme le traitement par algorithmes censuré, comme cavalier législatif, le durcis-
des images collectées au moyen d’un sys- sement des peines en cas d’intrusion dans les
tème de vidéoprotection ou de caméras ins- centrales nucléaires.
tallées sur des drones, à l’occasion de mani- En matière de droit de propriété, le
festations présentant un risque particulier Conseil a maintenu l’état du droit relatif à
d’ateintes graves à l’ordre public comme les la responsabilité du fait des dommages cau-
jeux Olympiques (décision n° 2023-850 DC, sés par le défaut d’entretien d’un bâtiment
17 mai 2023). Toutefois, nous avons précisé en ruine (décision n° 2023-853 DC, 23 juillet
que le préfet devait metre immédiatement 2023) en censurant l’article 7 de la loi anti-
fn à un tel système de surveillance lorsque squat qui prévoyait une exonération absolue
les conditions qui en justifaient l’autorisa- de responsabilité du propriétaire en cas d’oc-
tion n’étaient plus réunies. Inversement, cupation illicite. Certains commentateurs ont
lorsque cet équilibre n’était pas respecté, afrmé – non sans mauvaise foi – que désor-
nous avons procédé à des censures. Cela a mais, tout occupant illicite d’un logement
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

été le cas pour le recours aux enquêtes sous pourrait obtenir réparation du propriétaire
pseudonyme par la voie des communications si le bien occupé est mal entretenu. Tel n’est
électroniques – en mode « infltré » – sans nullement l’efet de notre décision. Ce que
l’autorisation du procureur de la République nous avons dit, en des termes inédits, c’est
ou du juge d’instruction (décision n° 2022- qu’il est loisible au législateur d’aménager
846 DC, 19 janvier 2023). De même, nous un régime de responsabilité de plein droit,
avons censuré certaines attributions des mais qu’il ne peut en résulter une ateinte
assistants d’enquête, faute de contrôle suf-
sant des ofciers de police judiciaire.
disproportionnée aux droits des tiers vic- d’une garde à vue, elle ne pouvait pas être
times d’obtenir l’indemnisation de leur préju- efectuée hors la présence de son avocat, de
dice. Cela laisse donc la possibilité au légis- représentants légaux ou de l’adulte appro-
lateur de réformer l’état actuel du droit pour prié (décision n° 2022-1034 QPC, 10 février
aménager la répartition des responsabilités 2023). En matière de droit au logement, si
entre le propriétaire et l’occupant illicite. nous avons admis le pouvoir donné au préfet
S’agissant des saisines a posteriori, c’est- de faire évacuer par la force l’occupant irré-
à-dire du traitement des QPC, là aussi l’éven- gulier d’un domicile, nous avons assorti notre
tail des branches du droit concernées a été décision d’une réserve : le préfet ne peut
large. Concernant l’usage d’Internet, il nous ordonner une telle mesure sans prendre en
est revenu de veiller à l’équilibre entre liber- compte la situation personnelle ou familiale
té d’expression et de communication et res- de l’occupant (décision n° 2023-1038 QPC,
pect de l’ordre public. Ainsi, nous avons jugé 24 mars 2023).
conformes à la Constitution les dispositions Le Conseil constitutionnel est souvent
permettant à l’administration d’enjoindre amené à connaître des questions de socié-
aux moteurs de recherche de déréférencer té. Ce fut le cas cete année en particulier
les adresses électroniques dont le contenu dans le domaine de la bioéthique. Dans une
présente un caractère manifestement illi- première afaire concernant la fn de vie, le
cite (décision n° 2022- Conseil constitutionnel
1016 QPC, 21 octobre

« Le Conseil
a jugé conformes à la
2022). Dans le domaine Constitution les disposi-
des médias, nous avons tions de la loi permetant
jugé que les journa- au médecin de refuser
listes ne disposaient pas constitutionnel est d’appliquer des direc-
d’un droit dérogatoire tives anticipées manifes-
qui leur permettrait de souvent amené à tement inappropriées ou
demander l’annulation non conformes à la situa-
d’un acte d’investigation connaître des questions
»
tion médicale du patient,
à laquelle ils sont tiers et considérant qu’elles ne
ce, notamment, afin de de société méconnaissaient ni le
ne pas porter atteinte principe de sauvegarde
au secret de l’instruction de la dignité humaine,
(décision n° 2022-1021 ni la liberté personnelle
QPC, 28 octobre 2022). En matière de sécuri- (décision n° 2022-1022 QPC, 10 novembre
té, nous avons jugé que le régime dérogatoire 2022). Dans une autre afaire relative à l’ac-
des contrôles d’identité prévu à Mayote était cès aux origines, nous avons considéré que
justifé par les caractéristiques et contraintes la possibilité qu’un tiers donneur puisse être
particulières propres à ce département, sous contacté par la Commission d’accès aux
réserve que la mise en œuvre des contrôles données non identifantes et à l’identité du
s’opère en se fondant sur des critères excluant tiers donneur pour les personnes nées d’une
toute discrimination (décision n° 2022-1025 assistance médicale à la procréation n’était
QPC, 25 novembre 2022). S’agissant du pla- pas contraire au droit au respect de la vie
cement ou du maintien en détention provi- privée, dans la mesure où la communication
soire des mineurs, nous avons décidé qu’il de ces informations était subordonnée à son
pouvait être prononcé à la condition que le consentement, et sous la réserve que, en cas
juge vérife qu’une telle mesure n’excède pas de refus, l’intéressé ne soit pas soumis à des
la rigueur nécessaire. Nous avons précisé que demandes répétées (décision n° 2023-1052
la prise d’empreintes ou de photographies QPC, 9 juin 2023).
sans le consentement du mineur n’était pas Comme évoqué plus haut, le contentieux
autorisée dans le cadre de l’audition libre, lié aux élections législatives de 2022 a été
et que, en tout état de cause, dans le cadre fourni et a connu deux phases diférentes.

8
9

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Où en est-on en ce qui concerne le système
d’information et de suivi des questions prio-
ritaires de constitutionnalité (QPC) ?
Comme je m’y étais engagé, le site d’infor-
mation QPC 360° fonctionne depuis le 1er jan-
vier 2023. Il est apprécié par ses utilisateurs
et monte en régime, même si des progrès
dans les remontées d’information depuis les
diverses juridictions sont encore à accom-
plir. Une « Letre de la QPC » a vu le jour
dont le premier numéro a été publié début
juillet 2023. Je me suis rendu moi-même à
Bordeaux auprès de l’École nationale de la
magistrature pour détailler aux futurs magis-
trats les mécanismes de la QPC. Je recom-
mencerai en 2024. Plus largement, une action
systématique est et sera menée auprès de
toutes les parties prenantes pour informer et
former davantage sur la procédure QPC, qui
constitue un progrès de la démocratie et de
la justice.
Statistiquement, on observe un tassement
récent du nombre des QPC déposées et des
QPC transmises. Mais il est encore trop tôt
pour dire s’il s’agit d’un phénomène conjonc-
turel ou plus profond. Cete évolution sera
bien sûr analysée et suivie de très près.

Vous avez placé votre présidence sous le


double signe de l’ouverture et de la juri-
dictionnalisation. La période 2022-2023
marque-t-elle des avancées à ce titre ?
Une première phase, avec une centaine de Avec le collège qui m’entoure, nous
recours liés aux résultats proprement dits des continuons efectivement dans cete double
élections, dont le traitement s’est échelonné direction. S’agissant de l’ouverture nationale
sur toute l’année pour s’achever en février et internationale du Conseil, outre de très
2023. Une seconde, avec 440 recours liés aux nombreux contacts avec les cours constitu-
règles de fnancement de la campagne élec- tionnelles étrangères et en plus de la pour-
torale. Le Conseil a été saisi de la situation suite de nos audiences délocalisées, je veux
de près de 6,8 % des candidats, contre 4,6 % mentionner la réalisation avec le ministère
il y a cinq ans. Rendant environ 30 décisions de l’éducation nationale de modules d’infor-
par semaine de mars à juillet 2023, il a pro- mation sur nos institutions, disponibles sur
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

cédé à cet examen selon sa grille d’analyse le site « Découvrons notre Constitution » à
constante et a prononcé, au total, des sanc- partir d’octobre 2023. Ces modules sont à
tions d’inéligibilité d’un an ou de trois ans, en destination des élèves de diférents niveaux.
fonction de la gravité des manquements com- Ils seront certainement utiles pour ce large
mis, à l’égard de 345 candidates ou candidats. et important public. Je signale également
Pour 85 autres cas, il a été jugé qu’il n’y avait une initiative originale, la mise en œuvre
pas lieu à prononcer d’inéligibilité. L’année d’une bande dessinée chez l’éditeur Glénat
2023 a connu, au total, une forte intensité du
contentieux électoral.
intitulée « Dans les couloirs du Conseil consti- Là où l’urgence des multiples crises que
tutionnel », qui sera publiée dans les mois qui nous connaissons – climatique, sécuritaire,
viennent. Autre avancée concrète à noter, sanitaire, économique... – pourrait conduire
de nature tout à fait diférente : les travaux la société à se concentrer sur le seul court
importants qui vont concerner, sous la direc- terme, leur étendue nous incite à intégrer
tion de l’architecte en chef des monuments aussi le long terme. Cete notion sera d’ail-
historiques, les abords, l’entrée et le rez-de- leurs au cœur des discussions du « Sommet
chaussée du Conseil afn d’assurer à la fois un de l’avenir » qu’organise le Secrétaire général
meilleur accueil des publics et une sécurité des Nations Unies en septembre 2024. Déjà,
satisfaisante. Quant à la juridictionnalisation, plus de 50 constitutions nationales garan-
nous poursuivons les avancées signifcatives tissent une forme de protection des généra-
des dernières années : je signale notam- tions futures. Le juge constitutionnel devient
ment la pratique inaugurée en juillet dernier en quelque sorte aussi un juge de l’avenir,
concernant l’information relative au traite- avec toutes les questions que cela comporte.
ment du déport et de la récusation de tel ou Ce sera le thème de la rencontre inter-
tel membre du collège, nationale que nous orga-
afn que la transparence nisons au Conseil en

« Le juge
sur ces sujets soit pleine- février prochain. Je ne
ment efective. peux mieux m’exprimer
à ce propos que mon
Quels seront pour l’acti- constitutionnel devient collègue Michel Pinault :
vité du Conseil les évé- « le concept de droit
nements significatifs en quelque sorte aussi des générations futures
probables de l’année est passionnant par la
2023-2024 ? un juge de l’avenir, avec richesse de ses poten-
En plus de notre tialités. Il permet au
activité contentieuse toutes les questions que juge de voyager dans le

»
habituelle et de la pour- temps tout en statuant
suite des audiences cela comporte aujourd’hui. C’est un outil
en région, je citerai juridictionnel puissant et
plusieurs aspects mar- à la légitimité difficile-
quants : le traitement ment contestable. C’est
des contentieux des élections sénatoriales aussi un outil qui peut blesser la main du juge
de septembre 2023 ; la tenue du congrès qui le manie si celui-ci s’en sert en outrepas-
de l’Association des cours constitutionnelles sant son ofce juridiquement et en prenant
francophones à Paris (13, 14 et 15 juin 2024) ; des décisions se substituant à celles relevant
et, bien entendu, la célébration des 65 ans normalement des autorités démocratique-
de la Constitution (octobre 2023) ainsi que, ment chargées d’édicter la loi et de l’appli-
ensuite, celle des 50 ans du droit de saisine quer ». Ce sont là les paroles… d’un sage.
parlementaire (2024).
J’y ajoute la réunion exceptionnelle à Le 4 octobre 2023 marque le 65e anniver-
Paris d’une Conférence internationale des saire de la Constitution de la Ve République.
juges sur le thème de « L’environnement et Il est prévu que le Président de la République
les droits des générations futures » (7 février s’exprime à cete occasion depuis le Conseil
2024). Je suis en effet convaincu que ce constitutionnel. Que vous inspire cet anni-
thème de la prise en compte des générations versaire ?
futures qui concerne de nombreux domaines C’est un honneur pour le Conseil d’ac-
– environnement, santé, génétique, nouvelles cueillir le Président de la République lors de
technologies, etc. – va prendre de plus en cette manifestation, le 4 octobre, date de
plus d’importance et que le juge ne pourra la « Nuit du Droit » organisée dans toute la
rester à l’écart. France.

10
11

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Ayant eu notamment la responsabilité Parmi les propositions de révision consti-
de diriger le gouvernement, de présider tutionnelle qui se font entendre, l’une
l’Assemblée nationale et aujourd’hui le concerne l’extension illimitée du référen-
Conseil constitutionnel, je mesure tout par- dum, l’autre la possibilité pour une loi natio-
ticulièrement l’importance centrale de notre nale de l’emporter sur l’ordre juridique
Constitution, ses mérites et aussi les ques- européen. Quel est votre sentiment ?
tions qu’elle soulève. Ces thèmes sont, efectivement, de plus
D’une manière générale, on ne peut en plus cités, et pas seulement par des forma-
qu’être frappé par la stabilité qu’a permise tions politiques extrêmes. Le premier – ouvrir
cete Constitution, dont la longévité a batu un champ illimité au référendum – prétend
toutes ses devancières. Cete stabilité est un combler le fossé ressenti entre le « peuple »
atout, à condition bien sûr qu’elle se concilie et la « classe politique ». Il est exact que la
avec le respect des exigences d’une démo- procédure du référendum est inutilisée
cratie vivante. depuis longtemps et qu’aucun RIP, possible
En l’espèce, stabilité n’a pas signifé pour en théorie, n’a pu jusqu’ici être concrètement
autant fxité, dès lors que la pratique institu- mené à bien. On ne peut donc nier la dif-
tionnelle tout au long de ces années a tantôt culté. Les souhaits de référendums sont lar-
été plutôt présidentielle, tantôt davantage gement soutenus par l’opinion. Pour autant,
parlementariste et que pas moins de 24 révi- supprimer toute limitation au champ du réfé-
sions sont intervenues depuis 1958. On sait rendum, surtout si parallèlement on écartait
cependant que, depuis 2008, aucune révision tout contrôle préalable par le Conseil consti-
n’a pu être menée à bien et qu’existe ce que tutionnel, risquerait notamment de favoriser
j’ai appelé à plusieurs reprises un « malaise certains excès de caractère populiste et de
démocratique ». Il y a donc matière à débat metre en question notre démocratie repré-
et à initiatives. Si celles-ci devaient conduire sentative.
à réviser la Constitution, cete révision devra La seconde proposition entend répondre
elle-même respecter les procédures prévues à un certain sentiment de dépossession
par la Constitution. nationale et au besoin de réafrmer notre
souveraineté. La question est souvent posée,
Y a-t-il des questions sur les évolutions même si elle relève plus de la conduite des
constitutionnelles et institutionnelles que politiques publiques que d’un constat stricte-
vous jugez particulièrement intéressantes ? ment juridique. Il est certainement essentiel
De nombreuses questions peuvent être de veiller à un bon équilibre entre préroga-
soulevées dans ces domaines. En dehors tives nationales et engagement européen.
des propositions qui concernent le Conseil Pour autant, d’une part, il ne peut exister
constitutionnel lui-même, et tout en respec- d’Union européenne viable sans un ordre juri-
tant bien sûr mon devoir de réserve, j’en dique européen, auquel nous avons souscrit
citerai quelques-unes qui reviennent sou- et qui nous engage. D’autre part, il ne faudrait
vent dans les débats actuels. Les pouvoirs pas oublier que c’est précisément notre res-
du président de la République et la durée pect de l’ordre juridique européen qui garan-
de son mandat sont-ils optimaux ? Quel rôle tit la confance de la part de la communauté
pour le Premier ministre ? Les modalités de internationale envers notre stabilité, notam-
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

participation des citoyens à la vie démocra- ment sur le plan économique et financier.
tique sont-elles satisfaisantes ? Quels réfé- Au-delà du respect nécessaire des équilibres,
rendums ? Faut-il renforcer les pouvoirs du abandonner cete composante essentielle de
Parlement et quel mode de scrutin ? Quid notre État de droit risquerait de lui porter un
de la décentralisation et de la déconcen- coup sévère.
tration ? Cete seule liste, non exhaustive,
montre le caractère important et délicat de
l’exercice.
LES MEMBRES DU CONSEIL

La composition
du Collège

Les membres au
1er septembre 2023
François Seners
Jacques Mézard Michel Pinault
François Pillet Alain Juppé

Laurent Fabius,
Véronique président
Malbec Jacqueline Corinne Luquiens
Gourault

12
13

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Toutes les décisions du
Conseil constitutionnel
sont prises par un collège de
3 sont désignés par le Président de la République, 9 membres, que l’on appelle
3 par le président de l’Assemblée nationale, aussi les « Sages ».
3 par le président du Sénat.

9
Une
incompatibilité
avec toute fonction
élective ou toute
autre activité
professionnelle.
Ils sont nommés
pour 9 ans.
Le Président de la République
nomme le président du Conseil
parmi ces 9 membres.
Sages
Le Conseil se renouvelle par
tiers tous les 3 ans.

L’indépendance
de l’institution
est assurée
Le mandat non
renouvelable par
des membres
nommés.

Une
obligation Le Conseil constitutionnel
Tous les citoyens jouissant de réserve.
de leurs droits civiques est une institution collégiale :
et politiques peuvent toutes ses décisions sont
être nommés au Conseil rendues en formation
constitutionnel. plénière. Il faut qu’au moins
En pratique, il est fait 7 membres soient présents
appel à des personnalités La composition pour rendre une décision.
dont la compétence est du Conseil tend Les décisions sont prises à
reconnue. vers la parité entre la majorité. Des désaccords
les femmes et les peuvent exister entre les
hommes. membres : en cas de partage
des voix, le président a voix
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

prépondérante.

Une institution
collégiale
Ce 4 octobre 2023, la Constitution de
la Cinquième République a 65 ans. Dans
le déroulement, long et passablement
tourmenté, de l’histoire constitutionnelle
française, elle ateint une longévité
supérieure à toutes ses devancières.
de la
Les 65 ans

Constitution
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023 CONSEIL CONSTITUTIONNEL
LES 65 ANS DE LA CONSTITUTION

65 ans de stabilité Depuis sa rédaction initiale


en 1958, la Constitution de la
Cinquième République a été

et de révisions
révisée à 24 reprises. Refet
des évolutions de la société,
ces révisions constitutionnelles
actualisent progressivement la loi
fondamentale et façonnent la vie
6. Révision en vue de la démocratique de notre pays.
ratifcation du traité de
Maastricht portant notamment
sur l’Union économique
et monétaire, le vote des
ressortissants européens aux
élections municipales et la
politique commune des visas
1. Précision sur le statut des
États au sein de la Communau-
té, s’agissant de la possibilité 10. Institution des lois
de concilier indépendance et 8. Ajout d’un article relatif à la de fnancement de la
appartenance à la Communauté conclusion d’accords internationaux sécurité sociale qui
en matière de droit d’asile dans autorisent chaque
3. Modifcation des le cadre de la mise en œuvre de année le budget de la
dates d’ouverture et l’accord de Schengen et de la sécurité sociale après
de fermeture des ses- convention de Dublin examen et vote par le
sions parlementaires Parlement

4 juin 30 déc. 25 juin 25 nov. 22 fév.


1960 1963 1992 1993 1996

6 nov. 29 oct. 18 juin 27 juillet 4 août 20 juil.


1962 1974 1976 1993 1995 1998

2. Instauration 5. Ajout de 9. Instauration d’une


de l’élection du dispositions session parlementaire
Président de la concernant l’intérim unique, aménagement 11. Transfert de
République au de la Présidence de des immunités compétences aux
sufrage univer- la République en parlementaires et institutions locales de
sel, remplaçant cas de décès d’un élargissement des Nouvelle-Calédonie selon
l’élection par un candidat à l’élection possibilités de recours les orientations défnies
collège de grands présidentielle au référendum par l’accord de Nouméa du
électeurs instau- 5 mai 1998
rée en 1958
4. Extension du droit de saisine 7. Création de la Cour de justice de
du Conseil constitutionnel, la République, modifcation de la
donnant le droit à 60 députés composition et des pouvoirs du Conseil
ou 60 sénateurs de déférer une supérieur de la magistrature, ajout de
loi au Conseil constitutionnel dispositions sur la responsabilité pénale
des membres du Gouvernement

16
17

CONSTITUTIONNEL
ONSTITUTIONNEL
20. Précisions sur la défnition du corps

CONSEIL C
CONSEIL
électoral appelé à élire les membres des
assemblées délibérantes de la Nouvelle-
Calédonie et des provinces
15. Introduction du quinquennat, la 21. Clarifcation du statut pénal du
durée du mandat du Président de la Président de la République, confrmation
République passant de 7 à 5 ans des principes d’irresponsabilité et
d’inviolabilité temporaires du chef de
l’État, introduction d’une procédure de
destitution
22. Inscription dans la Constitution de
17. Révision afrmant le l’interdiction de la peine de mort, abolie
principe d’une organisation en 1981 en France
décentralisée de la République,
conférant notamment une plus
forte autonomie fnancière aux
collectivités territoriales
12. Révision en
vue de la ratif-
cation du traité
d’Amsterdam

25 janv. 2 oct. 28 mars 23 fév.


1999 2000 2003 2007

8 juil. 25 mars 1er mars 4 fév. 23 juil.


1999 2003 2005 2008 2008

16. Révision permettant 24. Modernisation des


l’adoption de règles institutions de la Cinquième
relatives au mandat République, avec,
d’arrêt européen notamment, la création de
la question prioritaire de
23. Révision en vue constitutionnalité
de la ratifcation
du traité de Lisbonne
13. Reconnaissance de la juridiction
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

de la Cour pénale internationale


créée lors de la convention de Rome
du 17 juillet 1998 18. Révision en vue de la ratif-
cation du traité établissant une
14. Compléments relatifs à l’égalité
Constitution pour l’Europe
entre les femmes et les hommes,
plus particulièrement au sujet de 19. Introduction de la Charte de
« l’égal accès aux mandats l’environnement dans le Préambule
électoraux et aux fonctions de la Constitution et inscription
électives » de la « préservation de l’environne-
ment » parmi les principes fonda-
mentaux déterminés par la loi
LES 65 ANS DE LA CONSTITUTION

Christophe
Prochasson
Directeur d’études de l’EHESS
(École des hautes études en
sciences sociales)
La
Ve République
entre deux
pôles

e record de durée détenu par la « plus longue


des Républiques » – la IIIe du nom, assassinée
au terme de sept décennies de bons et loyaux
services, est en passe d’être battu. Quoique
d’évidents signes de fatigue en marquent
l’âge déjà avancé, la Ve a franchi le cap de la
soixantaine sans trop de heurts. Au prix de
quelques adaptations que certains lui pro-
posaient depuis longtemps, elle pourrait
bien atteindre, sans trop d’encombres, son
70e anniversaire en 2028.
Faut-il déduire de cette résistance aux défs
du temps que ces deux régimes bénéfcièrent
des meilleurs dispositifs constitutionnels au
regard des « valeurs républicaines » et de la
robustesse des institutions ? Répondre par
l’afrmative serait entrer dans un paradoxe
dont l’histoire est souvent coutumière, tant il
lui arrive de se rire des textes qu’elle place sous

18
19

CONSTITUTIONNEL
ONSTITUTIONNEL
ramenées à un « rôle » très contrôlé, quand
le chef de l’État et le gouvernement se virent
renforcés et protégés.

«
Où se trouve le « modèle républicain »

CONSEIL C
CONSEIL
dont le débat public fait une si grosse
La République eut consommation ? Serait-il introuvable ? Force
donc plusieurs visages, non est de constater que, depuis la Révolution
française, la longue histoire constitutionnelle
seulement parce qu’elle
de la France est grevée d’une perpétuelle
connut plusieurs constitutions insatisfaction et de sempiternels inaccom-
aux divers penchants, plissements. La Ire République fut chahutée et
percutée de projets contradictoires. La IIe eut
mais aussi en raison des la vie courte pour des raisons qui ne relèvent
interprétations rivales dont pas seulement de l’ambition d’un aspirant
empereur. La IIIe eut de farouches adversaires
ces textes furent l’objet qui lui reprochaient notamment son instabi-

»
dans le cours même de leur lité, moins handicapante d’ailleurs qu’ils ne
application le prétendaient. La suivante fut vouée aux
gémonies pour sa « faiblesse ». Et la dernière,
la nôtre, fut accusée de césarisme avant que
l’on mette en procès son épuisement.
La République eut donc plusieurs visages,
non seulement parce qu’elle connut plusieurs
l’empire des circonstances. La IIIe République constitutions aux divers penchants, mais
se passa d’ailleurs de constitution en bonne et aussi en raison des interprétations rivales
due forme et se satis- dont ces textes furent l’objet dans le cours
fit de quelques lois même de leur application. La IIIe République
constitutionnelles. 1870-1940 ne peut être fgée dans l’image si répandue
Ses fondateurs et IIIe République d’un régime où des gouvernements inter-
une bonne partie de changeables se succèdent les uns aux autres à
1946-1958
la classe politique les un rythme qui étourdissait les Français. Elle
IVe République
considéraient comme eut ses réformateurs qui s’eforcèrent de lui
provisoires et en Depuis 1958 conférer plus de constance, tout en respectant
appelèrent longtemps Ve République l’aspiration démocratique qui avait présidé
à leur révision. Son à sa naissance. Les cadres juridiques, aussi
principe cardinal, puissants et sacrés puissent-ils être, sont tou-
intangible, n’en était pas moins la confance jours soumis à l’appropriation de ceux dont
mise dans un pouvoir législatif reposant ils guident l’action.
sur les deux Chambres. Il en découlait une La Ve République n’échappe pas à cette
méfance chronique à l’encontre du pouvoir règle historique. On lui connut plusieurs
exécutif, au point de réduire progressivement partitions. La première fut celle du pouvoir
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

les pouvoirs du Président de la République présidentiel en majesté, adapté tout à la fois


à une geste symbolique qui put cependant aux événements historiques qui entourèrent
peser lors de plusieurs crises. son apparition et à la fgure de celui qui lui
La Ve République en est la fgure inversée. conféra son impulsion initiale, le général de
En réaction à une IVe République honnie, qui Gaulle. On s’interrogea d’ailleurs longtemps,
ne parut que sous le jour de la caricature de la en la comparant avec celle de ce dernier, sur
IIIe qui l’avait précédée et dont les procureurs la légitimité de ses successeurs dont la car-
avaient déjà été nombreux, à gauche comme à rure historique ne pouvait évidemment pas
droite, les Chambres furent « rationnalisées », être équivalente. Cet exercice comparatif a
LES 65 ANS DE LA CONSTITUTION

fut bien plus qu’un masque de papier résultant


d’un caprice électoral. On inclinerait à penser
qu’il n’est pas sans déplaire aux Français.
La preuve en fut donnée par le résultat
des élections présidentielles et législatives de

«
2022. Alors que tout indiquait qu’une troi-
sième version de la Ve République était en
Il ne fait cependant aucun train de s’imposer, le Président-Jupiter fut
doute que la démocratisation arrêté dans son élan. Cette nouvelle majesté
présidentielle relevait d’ailleurs moins de la
de nos sociétés a débouché sur première figure gaulliste que d’une inven-
une confguration paradoxale tion beaucoup plus moderne. La source de
l’autorité n’était pas celle que conférait l’his-
où se percutent deux toire à celui qui s’en prévalait mais la « com-
demandes contradictoires : un pétence » qu’on lui prêtait et qu’il exposait,
approfondissement des libertés celle que revendiquait une « noblesse d’État »
désormais bien installée au sommet des ins-
publiques, qu’on dit parfois titutions publiques mais aussi parfois privées.

»
menacées, et un rappel à l’ordre Le coup de frein de 2022 n’a pas remis
en cause le pouvoir d’un président gouver-
remède à tous nos maux nant selon son bon vouloir, encore que cette
représentation, courante mais sommaire, ne
rende pas compte de la réalité des circuits par
lesquels s’exerce le pouvoir présidentiel. Il ne
fait cependant aucun doute que la démocra-
tisation de nos sociétés a débouché sur une
configuration paradoxale où se percutent
deux demandes contradictoires : un appro-
d’ailleurs cessé, au moins depuis la présidence fondissement des libertés publiques, qu’on
de François Mitterrand. La constitution de la dit parfois menacées, et un rappel à l’ordre
Ve République n’est-elle que le vêtement d’un remède à tous nos maux ; en somme, une
seul et l’habit de circonstance, aujourd’hui présidence « normale » et un monarque répu-
mal ajustés à notre temps ? Peut-être. blicain. Cette tension n’est pas nouvelle. Elle a
L’éclat du pouvoir présidentiel et la puis- constamment accompagné la longue histoire
sance qui en découle ont vécu. Rares sont des Républiques successives. Jusqu’à ce jour,
ceux qui envisagent de les rétablir dans leur la Ve République a su s’adapter aux oscilla-
état initial. L’histoire a fait son œuvre. Si la tions la faisant évoluer entre ces deux pôles.
première cohabitation (1986-1988) fut subie Il n’est pas certain cependant qu’elle puisse
comme un accroc appelé à être vite oublié, être en mesure de conserver cette agilité face
les suivantes, dont la plus durable (1997- aux nouveaux défs sociétaux et environne-
2002) associant un président issu de la Droite, mentaux qui se dressent devant elle. Il lui fau-
Jacques Chirac, à un Premier ministre socia- dra sans doute faire preuve d’une plus grande
liste, Lionel Jospin, marquèrent néanmoins inventivité démocratique.
un tournant. Le pouvoir législatif reprit des
couleurs au détriment d’une présidence afai-
blie, concentrée sur quelques domaines dits
« réservés » plus par la coutume que par le
droit. Ce deuxième visage de la Ve République

20
21

CONSTITUTIONNEL
ONSTITUTIONNEL
Pr Stephan

CONSEIL C
CONSEIL
Harbarth
Président de la Cour constitutionnelle
fédérale d’Allemagne

L’Europe
est une
communauté
de droit

a Constitution de la République française et


le Conseil constitutionnel fêtent tous les deux
leur 65e anniversaire dans un contexte mar-
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

qué par des défs. L’agression de l’Ukraine par


la Russie, en violation du droit international,
nous rappelle la vulnérabilité, mais aussi, et
de manière tout aussi saisissante, l’impor-
tance de la paix, de la liberté, de la démocra-
tie et de l’État de droit, qui doivent tous être
défendus. Certaines crises encore non réso-
lues menacent l’État de droit sur notre conti-
nent, nous rappelant que les atteintes à l’ordre
LES 65 ANS DE LA CONSTITUTION

Parmi celles-ci, l’idée que le pouvoir politique


ne s’exerce que dans un cadre démocratique,
qu’il est limité par le droit dans le respect de
la dignité humaine et des droits fondamen-

«
taux, et que l’État de droit est garanti par un
contrôle exercé par des tribunaux indépen-
Le Conseil dants. Voici le dénominateur commun de
constitutionnel et la Cour nos cultures constitutionnelles nationales,
qui constitue ainsi le creuset de l’ordre juri-
constitutionnelle fédérale dique européen intégré, et dont les mutations
représentent tous deux, à infuencent en retour les systèmes juridiques
leur manière, une forme de nationaux.
La coopération entre les cours constitu-

»
juridiction constitutionnelle tionnelles européennes, la Cour européenne
sans précédent des droits de l’homme et la Cour de justice
de l’Union européenne est donc d’une impor-
tance vitale afn de relever les défs du monde
contemporain. Cette coopération entre les
cours est guidée par le but partagé de garantir
l’État de droit au sein d’un groupement doté
d’un caractère propre, dans lequel la relation
entre les cours constitutionnelles nationales,
la Cour européenne des droits de l’homme
et la Cour de justice de l’Union européenne
transcende les catégories traditionnelles de
1949 supériorité et de subordination.
Création de la Cour Le Conseil constitutionnel est un pilier
constitutionnelle de l’État de droit. La Cour constitutionnelle
fédérale allemande fédérale entretient depuis des décennies une
relation privilégiée avec le Conseil constitu-
constitutionnel 1958 tionnel, qui refète la profonde amitié entre
peuvent naître Création du Conseil nos deux nations. Au vu de certains chapitres
en notre sein. constitutionnel sombres de notre histoire, nous sommes
Le changement français conscients de la chance que cela représente.
climatique est, Malgré les diférences entre nos institutions,
quant à lui, un nous sommes liés par nos origines dans le
phénomène mondial qu’aucun État ne peut mouvement constitutionnel d’après-guerre.
relever seul. Néanmoins, il est impératif d’agir Le Conseil constitutionnel et la Cour consti-
afn de préserver les générations actuelles et tutionnelle fédérale représentent tous deux,
futures. D’autres exemples de sujets essentiels à leur manière, une forme de juridiction
pourraient aisément être ajoutés à cette liste. constitutionnelle sans précédent. Les deux
Ces défs sont également des défs pour le institutions sont le fruit de la Constitution de
droit constitutionnel et la juridiction consti- la Ve République de 1958 et de la Loi fonda-
tutionnelle. L’Europe est une communauté de mentale allemande de 1949, pour lesquelles il
droit. Nous sommes unis par l’idée que nous n’existait pas de modèle direct dans nos tradi-
coexistons aux niveaux national et européen tions constitutionnelles respectives et dont le
grâce au droit – un droit qui, malgré la diver- rôle dans la structure constitutionnelle a dû
sité des traditions nationales – s’appuie sur évoluer pas à pas. Le Conseil constitutionnel
des convictions fondamentales partagées. et la Cour constitutionnelle fédérale jouent

22
23

CONSTITUTIONNEL
ONSTITUTIONNEL
un rôle constitutionnel qui leur est propre. et du citoyen de 1789. Un magnifque héri-
En France, celui-ci est particulièrement lié au tage des Lumières, celle-ci a résonné par-delà
développement à partir des années 1970 du les frontières et a inspiré de nombreux mou-

CONSEIL C
CONSEIL
bloc de constitutionnalité et, plus récemment, vements de libération à travers l’Europe,
à la création via la réforme constitutionnelle y compris la révolution de mars 1848 en
de 2008 de la question prioritaire de consti- Allemagne, dont nous célébrons cette année
tutionnalité. En Allemagne, on pense notam- le 175e anniversaire. Si l’on remonte le fl de
ment au développement du double rôle de la l’histoire des idées, il y a une continuité entre
Cour constitutionnelle fédérale, qui agit en la Constitution de l’église Saint-Paul de 1849,
tant que cour et en tant qu’organe constitu- la Constitution impériale de Weimar de 1919,
tionnel. et les droits fondamentaux protégés par la Loi
Le fait que la Loi fondamentale précède la fondamentale de 1949. Plus récemment, le
Constitution de la Ve République a tendance bloc de constitutionnalité a été étendu pour
à masquer le fait que le droit constitutionnel inclure la Charte de l’environnement de 2004
établi par la Constitution de la Ve République dans laquelle – comme dans l’article 20a de
se fonde sur des sources juridiques bien plus la Loi fondamentale, incorporé presque en
anciennes. Le bloc de constitutionnalité même temps – sont abordés les défis sus-
inclut la Déclaration des droits de l’homme mentionnés consistant à protéger les bases
naturelles de la vie. Ainsi, la Constitution
de la Ve République elle-même, ainsi que la
jurisprudence du Conseil constitutionnel,
fournissent à la jurisprudence de la Cour de
Karlsruhe de nombreuses références afn de
nourrir d’utiles comparaisons juridiques et le

«
dialogue, sous diférentes formes, entre nos
deux institutions.
La Constitution de la Au vu de notre responsabilité partagée
V République elle-même, ainsi
e dans la défense de la communauté de droit
européenne, je présente au nom de la Cour
que la jurisprudence du Conseil constitutionnelle fédérale et de ses membres
constitutionnel, fournissent les plus chaleureuses félicitations au Conseil
à la jurisprudence de la Cour constitutionnel à l’occasion du 65e anniver-
saire de la Constitution française, ainsi que

»
de Karlsruhe de nombreuses tous nos vœux pour un avenir commun dans
références une Europe du droit, de la démocratie, de la
liberté et de la paix.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

Regardez l’animation
vidéo sur les 65 ans
de la Constitution
Les
DÉCISIONS DC

décisions
du Conseil
Constitutionnel

24
24
25

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Du 1er septembre 2022 au 31 août 2023,
le Conseil constitutionnel a tenu pas
moins de 41 séances de délibéré et
24 audiences publiques de QPC,
dont trois hors de ses murs. Il a rendu
un total de 542 décisions.

RAPPORTD’ACTIVITÉ
RAPPORT 2023
D’ACTIVITÉ2023
Le contrôle de
DÉCISIONS DC

constitutionnalité
a priori

26
26
27

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Depuis sa création en 1958, le Conseil constitutionnel contrôle
la conformité à la Constitution des lois votées par le Parlement
avant leur promulgation par le Président de la République. Dans
le cadre de ce contrôle dit a priori, le Conseil rend une « décision
de conformité » (DC). Si les lois organiques sont nécessairement
soumises au Conseil avant leur promulgation, les lois dites ordinaires
peuvent l’être par le Président de la République, le Premier ministre,
le président de l’Assemblée nationale ou du Sénat ou 60 députés ou
60 sénateurs. Voici une sélection des DC qui ont jalonné la période
de septembre 2022 à août 2023.

Entre le 1er septembre 2022 et le 31 août 2023

11 saisines DC

8 décisions DC
2023
D’ACTIVITÉ2023

1 déclaration de conformité
RAPPORTD’ACTIVITÉ

7 déclarations de non-conformité partielle


RAPPORT
DÉCISIONS DC

Finances
publiques
À
Loi de fnancement de la la fin de l’année 2022, le Conseil
sécurité sociale pour 2023 constitutionnel a notamment
Décision n° 2022-845 DC été conduit à se prononcer sur
du 20 décembre 2022 les conditions selon lesquelles le
Gouvernement peut engager sa responsa-
Loi de fnances pour 2023 bilité sur les lois financières, sur le fonde-
Décision n° 2022-847 DC ment du troisième alinéa de l’article 49 de la
du 29 décembre 2022 Constitution.
Tout en préservant en substance ce
mécanisme prévu par le texte originel de la
Constitution pour permettre au Gouvernement
de faire adopter certains projets de loi par l’As-
Le Conseil semblée nationale en limitant leur discussion,
la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008
constitutionnel a été a introduit un contingentement par session
conduit à se prononcer du nombre d’hypothèses dans lesquelles, hors
la catégorie des lois financières, le Premier
sur les conditions selon ministre est susceptible de mettre en œuvre
ces dispositions.
lesquelles le Gouvernement Les recours dont le Conseil constitutionnel
avait été saisi contre la loi de fnancement de la
peut engager sa sécurité sociale pour 2023 mettaient en parti-
responsabilité sur les culier en cause le fait que la Première ministre
ait, en première puis en nouvelle lectures, enga-
lois fnancières gé la responsabilité du Gouvernement devant
l’Assemblée nationale sur le vote de certaines
parties seulement du projet de loi de fnance-
ment de la sécurité sociale pour 2023, alors
que, selon les auteurs de ces recours, le troi-
sième alinéa de l’article 49 de la Constitution
imposait d’exercer cette prérogative sur le vote
de l’ensemble du projet.
Par sa décision du 20 décembre 2022 rela-
tive à la loi de fnancement de la sécurité sociale
pour 2023, le Conseil constitutionnel a jugé,
Retrouvez le dossier Retrouvez le dossier
complet de la décision complet de la
selon une jurisprudence constante, que l’exer-
n° 2022-845 DC sur le décision n° 2022-847 DC cice de la prérogative ainsi conférée au Premier
site internet du Conseil sur le site internet ministre n’est soumis à aucune autre condi-
constitutionnel du Conseil constitutionnel tion que celles posées par ces dispositions.

28
29

Par ailleurs, il a relevé que la révision constitu- Ces dispositions prévoyaient que lors-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
tionnelle du 23 juillet 2008 n’a pas modifé les qu’un tel arrêt de travail est prescrit à l’occasion
conditions dans lesquelles la responsabilité du d’une téléconsultation, l’assuré ne bénéfcie
Gouvernement peut être engagée sur le vote pas du versement d’indemnités journalières
d’une loi de fnances ou d’une loi de fnance- si son incapacité physique n’a pas été consta-
ment de la sécurité sociale. tée par son médecin traitant ou un méde-
En outre, le paragraphe I de l’article cin l’ayant déjà reçu en consultation depuis
L.O. 111-7-1 du code de la sécurité sociale, moins d’un an.
dans sa rédaction applicable à la loi de fnan- Le Conseil constitutionnel a constaté que,
cement de la sécurité sociale pour 2023, prévoit en adoptant ces dispositions, le législateur a
l’ordre dans lequel sont mises en discussion les souhaité prévenir les risques d’abus liés à la
diférentes parties de la loi de fnancement de prescription d’arrêts de travail dans le cadre
la sécurité sociale de l’année. Ces dispositions d’une consultation à distance. Il a ainsi enten-
subordonnent la discussion d’une partie de la du poursuivre l’objectif de valeur constitu-
loi de fnancement de l’année au vote de la pré- tionnelle de lutte contre la fraude en matière
cédente et, s’agissant de la quatrième partie rela- de protection sociale.
tive aux dépenses de l’année à venir, à l’adoption Toutefois, les dispositions contestées pou-
de la troisième partie relative aux recettes. vaient avoir pour efet de priver l’assuré social
À cette double aune, le Conseil consti- ayant eu recours à la téléconsultation du ver-
tutionnel juge que, en engageant successi- sement des indemnités journalières alors
vement la responsabilité du Gouvernement même qu’un médecin a constaté son incapa-
devant l’Assemblée nationale sur le vote de la cité physique de continuer ou de reprendre
troisième partie, puis sur le vote de la qua- le travail.
trième partie du projet de loi de fnancement Or, le Conseil a relevé, d’une part, que la
de la sécurité sociale pour 2023, lors de son seule circonstance que cette incapacité a été
examen en première et en nouvelle lectures, constatée à l’occasion d’une téléconsultation
la Première ministre a mis en œuvre cette pré- par un médecin autre que le médecin traitant
rogative dans des conditions qui ne mécon- de l’assuré ou qu’un médecin l’ayant reçu en
naissent ni le troisième alinéa de l’article 49 de consultation depuis moins d’un an ne per-
la Constitution ni les exigences découlant du met pas d’établir que l’arrêt de travail aurait
paragraphe I de l’article L.O. 111-7-1 du code été indûment prescrit. D’autre part, la règle
de la sécurité sociale. du non-versement de ces indemnités s’ap-
Par des motifs analogues, le Conseil plique quand bien même l’assuré, tenu de
constitutionnel a jugé, par sa décision du transmettre à la caisse primaire d’assurance
29 décembre 2022 relative à la loi de fnances, maladie un avis d’arrêt de travail dans un
que, en engageant successivement la respon- délai déterminé, se trouverait dans l’impos-
sabilité du Gouvernement devant l’Assemblée sibilité d’obtenir dans ce délai une téléconsul-
nationale sur le vote de la première partie puis tation avec son médecin traitant ou un méde-
sur le vote de la seconde partie du projet de loi cin l’ayant déjà reçu en consultation depuis
de fnances pour 2023, lors de son examen en moins d’un an.
première et en nouvelle lectures, la Première De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
ministre a mis en œuvre cette prérogative dans constitutionnel a déduit que les dispositions
des conditions qui ne méconnaissent ni le troi- contestées méconnaissaient le onzième alinéa
sième alinéa de l’article 49 de la Constitution du Préambule de la Constitution de 1946, la
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

ni les exigences découlant de l’article 42 de la Nation « garantit à tous, notamment à l’en-


LOLF. fant, à la mère et aux vieux travailleurs, la
Le Conseil constitutionnel a par ailleurs protection de la santé, la sécurité matérielle,
censuré l’article 101 de la loi de fnancement le repos et les loisirs. Tout être humain qui,
de la sécurité sociale pour 2023, qui régis- en raison de son âge, de son état physique ou
sait les conditions dans lesquelles un arrêt mental, de la situation économique, se trouve
de travail prescrit à l’occasion d’une télécon- dans l’incapacité de travailler a le droit d’obte-
sultation donne lieu au versement d’indem- nir de la collectivité des moyens convenables
nités journalières. d’existence ».
DÉCISIONS DC

Réforme
des
Loi de fnancement rectifcative
de la sécurité sociale pour 2023
Décision n° 2023-849 DC
du 14 avril 2023

retraites
S
aisi de la loi de fnancement rectifca-
tive de la sécurité sociale pour 2023
qui avait pour objet de réformer les
retraites, le Conseil constitutionnel a
écarté les critiques tirées de l’irrégularité de
la procédure suivie pour son adoption, mais
a censuré six séries de « cavaliers sociaux ».
Sur la procédure suivie pour l’adoption de
Le la loi, les députés et sénateurs requérants cri-
Conseil tiquaient en particulier le recours à une loi de
fnancement rectifcative de la sécurité sociale
constitutionnel a écarté pour procéder à une réforme des retraites.
Ce choix du Gouvernement avait constitué
les critiques tirées de selon eux un détournement de procédure,
dans le seul but de lui permettre de bénéfcier
l’irrégularité de la procédure des conditions d’examen accéléré prévues à
suivie pour l’adoption de la loi qui l’article 47-1 de la Constitution, alors qu’une
réforme de cette nature aurait dû être exami-
avait pour objet de réformer les née selon la procédure législative ordinaire.
Pour examiner ces critiques de procédure,
retraites, mais a censuré six le Conseil s’est appuyé sur les termes des articles
34 et 47-1 de la Constitution qui instituent la
séries de « cavaliers catégorie des lois de fnancement de la sécurité
sociaux » sociale, et sur les dispositions organiques qui
sont venues en préciser l’application.
Le Conseil a jugé qu’il ne résulte pas de ces
textes, ni au demeurant des travaux prépara-
toires des dispositions organiques en vigueur,
que le recours à un projet de loi de fnance-
ment rectifcative de la sécurité sociale serait
subordonné à d’autres conditions que celles
résultant de ces dispositions. Ainsi, contrai-
rement à ce que soutenaient les requérants,
le recours à un tel véhicule législatif n’est pas
Retrouvez le dossier complet de la
subordonné à l’urgence, à des circonstances
décision n° 2023-849 DC sur le site internet exceptionnelles ou à un déséquilibre majeur
du Conseil constitutionnel des comptes sociaux.

30
31

Lorsque le Conseil constitutionnel est saisi par la Constitution et par les règlements des

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
d’une loi de financement rectificative de la assemblées aient été utilisées cumulativement
sécurité sociale, il lui revient uniquement de pour accélérer l’examen de la loi déférée, n’était
contrôler qu’elle comporte les dispositions rele- pas à elle seule de nature à rendre inconstitu-
vant du « domaine obligatoire » (article limi- tionnel l’ensemble de la procédure législative
naire, présentation en deux parties recettes/ ayant conduit à l’adoption de cette loi. En l’es-
dépenses, rectification des prévisions, des pèce, si l’utilisation combinée des procédures
équilibres et des objectifs), et de vérifer que les mises en œuvre a revêtu un caractère inhabi-
autres dispositions ne sont pas des « cavaliers tuel, en réponse aux conditions du débat, elle
sociaux » mais se rattachent bien à l’une des n’a pas eu pour efet de rendre la procédure
catégories du « domaine facultatif ». législative contraire à la Constitution.
Suivant cette grille d’analyse, le Conseil Le Conseil constitutionnel a en revanche,
constitutionnel a jugé notamment que, si les dis- soit sur la base des critiques formulées dans
positions relatives à la réforme des retraites, qui les saisines, soit d’ofce, censuré six groupes de
ne relèvent pas du domaine obligatoire des lois dispositions qui n’avaient pas leur place dans la
de fnancement de la sécurité sociale, auraient pu loi déférée. Suivant sa jurisprudence constante
fgurer dans une loi ordinaire, le choix qui a été relative aux « cavaliers sociaux » et au motif
fait à l’origine par le Gouvernement de les faire qu’ils n’avaient pas d’efet ou un efet trop indi-
fgurer au sein d’une loi de fnancement rect sur les recettes des régimes obliga-
rectifcative ne méconnaissait, en lui- Un toires de base ou des organismes
même, aucune exigence constitu- concourant à leur fnancement,
tionnelle. Il n’appartient pas au aspect du il ainsi jugé qu’encouraient la
Conseil constitutionnel de censure :
substituer son appréciation débat concernant – l’article 2, relatif à ce
à celle du législateur à cet qu’on appelle couram-
égard, mais uniquement
la procédure d’adoption ment l’« index sénior »,
de s’assurer que ces dispo- de la loi avait trait – l’article 3, relatif au
sitions se rattachent à l’une « contrat de travail
des catégories mentionnées à la clarté et à la sénior »,
à l’article L.O. 111-3-12 du – l’article 6, qui apportait
code de la sécurité sociale. sincérité des débats certaines modifications à
Par ces motifs, il a écarté le l’organisation du recouvre-
grief tiré de ce que le législateur
parlementaires ment des cotisations sociales,
aurait irrégulièrement eu recours à – certaines dispositions de l’article 10,
une loi de financement rectificative de la relatives aux conditions d’ouverture du droit
sécurité sociale. au départ anticipé pour les fonctionnaires
Un autre aspect du débat concernant la ayant accompli leurs services dans un emploi
procédure d’adoption de la loi avait trait à la classé en catégorie active ou super-active pen-
clarté et à la sincérité des débats parlemen- dant les dix années précédant leur titularisa-
taires. En particulier, la question était soulevée tion,
par les parlementaires requérants de savoir si – certaines dispositions de l’article 17, concer-
l’application cumulative de plusieurs procé- nant un suivi individuel spécifque au bénéfce
dures prévues par la Constitution et par les de salariés exerçant ou ayant exercé des métiers
règlements des assemblées avait entaché d’ir- ou des activités particulièrement exposés à
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

régularité ou non la procédure suivie. certains facteurs de risques professionnels,


L’examen successif de chacune de ces pro- – et l’article 27, instaurant un dispositif d’in-
cédures a conduit le Conseil constitutionnel formation à destination des assurés sur le sys-
à relever que, appliquées conformément aux tème de retraite par répartition.
règlements des assemblées, aucune n’avait Sans préjuger de la conformité de leur
porté d’atteinte substantielle aux exigences de contenu aux autres exigences constitution-
clarté et de sincérité du débat parlementaire. nelles, le Conseil a donc censuré ces six
Puis, le Conseil constitutionnel a jugé que la ensembles de dispositions, juridiquement
circonstance que plusieurs procédures prévues détachables du reste de la loi.
DÉCISIONS DC

Jeux Retrouvez le dossier complet

Olympiques
de la décision n° 2023-850 DC
sur le site internet du Conseil
constitutionnel

de 2024
S
aisi par plus de soixante députés de
la loi relative aux jeux Olympiques
Loi relative aux jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 et por-
et Paralympiques de 2024 tant diverses autres dispositions, le
et portant diverses autres Conseil constitutionnel a assorti d’une réserve
dispositions d’interprétation la déclaration de conformité
de dispositions permettant le recours à des
Décision n° 2023-850 DC
analyses génétiques dans le cadre des contrôles
du 17 mai 2023
antidopage.
Selon ces dispositions, un laboratoire
accrédité par l’Agence française de lutte
contre le dopage peut, dans certains cas, pro-
céder, à partir des prélèvements sanguins ou
urinaires qui lui sont transmis, à la compa-
raison d’empreintes génétiques et à l’examen
de caractéristiques génétiques sur toute per-
Le Conseil sonne qui participe ou se prépare à une mani-
festation sportive.
constitutionnel Reprochant à ces dispositions d’autoriser,
a assorti d’une réserve de manière pérenne, la réalisation d’analyses
génétiques sans prévoir que le consente-
d’interprétation la déclaration ment du sportif contrôlé soit préalablement
recueilli, les députés requérants invoquaient
de conformité de dispositions une méconnaissance du droit au respect de
la vie privée, du principe de sauvegarde de la
permetant le recours à des dignité de la personne humaine et de la liber-
analyses génétiques dans té individuelle.
À l’aune de l’article 2 de la Déclaration des
le cadre des contrôles droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui
implique le droit au respect de la vie privée, le
antidopage Conseil constitutionnel a notamment relevé
que, en adoptant ces dispositions, le législa-
teur a entendu renforcer les moyens de pré-
venir et de rechercher les manquements aux
règles relatives à la lutte contre le dopage, qui

32
33

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
tendent à assurer la protection de la santé des s’opposer à ce qu’une telle découverte lui soit
sportifs ainsi que la loyauté des compétitions. révélée.
Il a ainsi poursuivi les objectifs de valeur Par une réserve d’interprétation, le
constitutionnelle de protection de la santé et Conseil constitutionnel a jugé qu’il appar-
de sauvegarde de l’ordre public. tiendra aux autorités administratives compé-
Le Conseil constitutionnel a également tentes de s’assurer, sous le contrôle du juge,
pris en compte, au nombre des garanties pré- que les conditions dans lesquelles cette infor-
vues par le législateur, le fait que le labora- mation est délivrée au sportif sont de nature
toire accrédité ne peut procéder à la compa- à garantir que, en décidant de prendre part à
raison d’empreintes génétiques et à l’examen la compétition, il consent également à ce que
de caractéristiques génétiques qu’aux seules les échantillons prélevés puissent faire l’objet
fns de mettre en évidence la présence dans d’analyses génétiques.
l’échantillon prélevé sur un sportif d’une C’est sous cette réserve et en l’état des
substance interdite et l’usage par ce dernier connaissances et techniques scientifiques,
d’une substance ou d’une méthode interdites. que le Conseil constitutionnel a admis que les
Il s’est également fondé sur ce que les dispositions contestées ne méconnaissent pas
dispositions contestées prévoient que des le droit au respect de la vie privée.
analyses génétiques ne peuvent être mises C’est, de la même manière, compte tenu
en œuvre que si la personne contrôlée a été des garanties prévues par le législateur et sous
expressément informée, préalablement au une réserve d’interprétation que le Conseil
prélèvement, et en particulier au moment de constitutionnel a admis la conformité à la
son inscription à chaque compétition spor- Constitution de dispositions prévoyant, à
tive, de la possibilité que les échantillons pré- titre expérimental, que les images collectées
levés fassent l’objet de telles analyses, dont la au moyen d’un système de vidéoprotection ou
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

nature et les fnalités lui sont alors précisées. de caméras installées sur des aéronefs peuvent
La personne doit alors également être infor- faire l’objet de traitements algorithmiques afn
mée de l’éventualité d’une découverte inci- de détecter et signaler certains événements.
dente de caractéristiques génétiques pouvant En des termes inédits, le Conseil constitu-
être responsables d’une affection justifiant tionnel a jugé que, pour répondre à l’objectif
des mesures de prévention ou de soins pour de valeur constitutionnelle de prévention des
elle-même ou au bénéfce de membres de sa atteintes à l’ordre public, le législateur peut
famille potentiellement concernés et de ses autoriser le traitement algorithmique des
conséquences, ainsi que de la possibilité de images collectées au moyen d’un système de
DÉCISIONS DC

vidéoprotection ou de caméras installées sur justifé sa délivrance ne sont plus réunies »,


des aéronefs. Si un tel traitement n’a ni pour elles ne sauraient, sans méconnaître le droit
objet ni pour efet de modifer les conditions au respect de la vie privée, être interprétées
dans lesquelles ces images sont collectées, autrement que comme obligeant le préfet à
il procède toutefois à une analyse systéma- mettre fn immédiatement à une autorisation
tique et automatisée de ces images de nature dont les conditions ayant justifé la délivrance
à augmenter considérablement le nombre et ne sont plus réunies.
la précision des informations qui peuvent en Le Conseil constitutionnel s’est également
être extraites. Dès lors, la mise en œuvre de fondé sur ce que les dispositions contestées
tels systèmes de surveillance doit être assortie prévoient que les traitements algorithmiques
de garanties particulières de nature à sauve- ne mettent en œuvre aucune technique de
garder le droit au respect de la vie privée. reconnaissance faciale, n’utilisent aucun
Dans le cadre constitutionnel ainsi préci- système d’identification biométrique et ne
sé, le Conseil constitutionnel a relevé que, recourent pas à des données biométriques,
en adoptant les dispositions contes- c’est-à-dire relatives aux caracté-
tées, le législateur a poursuivi Les ristiques physiques, physiolo-
l’objectif de valeur consti- giques ou comportementales
tutionnelle de prévention traitements ne d’une personne physique
des atteintes à l’ordre qui permettent ou confr-
public. peuvent procéder à aucun ment son identifcation
Au nombre des unique. Le Conseil
garanties prévues
rapprochement, à aucune précise qu’il appartient
par la loi déférée qui interconnexion ni à aucune mise ainsi au pouvoir régle-
ont été expressément mentaire de s’assurer
prises en compte par en relation automatisée avec que les événements
le Conseil constitu- prédéterminés qu’il fxe
tionnel dans son appré- d’autres traitements de peuvent être détectés
ciation, fgure le fait que sans recourir à de telles
les traitements algorith-
données à caractère techniques ou données.
miques des images ainsi col- personnel Par ailleurs, les traitements ne
lectées ne peuvent être mis en peuvent procéder à aucun rap-
œuvre qu’afin d’assurer la sécurité prochement, à aucune interconnexion
de manifestations sportives, récréatives ou ni à aucune mise en relation automatisée avec
culturelles qui, par l’ampleur de leur fréquen- d’autres traitements de données à caractère
tation ou par leurs circonstances, sont parti- personnel.
culièrement exposées à des risques d’actes de Le Conseil constitutionnel a relevé en
terrorisme ou d’atteintes graves à la sécurité outre que le législateur a veillé à ce que le déve-
des personnes. Les dispositions qui étaient loppement, la mise en œuvre et les éventuelles
contestées réservent ainsi l’usage de tels trai- évolutions des traitements algorithmiques
tements à des manifestations présentant des demeurent en permanence sous le contrôle et
risques particuliers d’atteintes graves à l’ordre la maîtrise de personnes humaines.
public et en excluent la mise en œuvre en cas Au regard, notamment, de ces garanties et
de seuls risques d’atteintes aux biens. sous la réserve d’interprétation mentionnée
En outre, le Conseil constitutionnel a plus haut, le Conseil constitutionnel a jugé
jugé, par une réserve d’interprétation, que que les dispositions contestées ne mécon-
si les dispositions contestées prévoient que naissaient donc pas le droit au respect de la
le préfet ayant autorisé la mesure « peut vie privée.
suspendre l’autorisation ou y mettre fn à tout
moment s’il constate que les conditions ayant

34
35

Accélération

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
de la
production
d’énergie
Loi relative à l’accélération

A
de la production d’énergies u premier semestre de 2023, le
renouvelables Conseil constitutionnel a été saisi
Décision n° 2023-848 DC de deux lois visant à accélérer,
du 9 mars 2023 pour l’une, la production d’énergies
renouvelables et, pour l’autre, les procédures
Loi relative à l’accélération liées à la construction de nouvelles installa-
des procédures liées à la tions nucléaires à proximité de sites nucléaires
construction de nouvelles existants et au fonctionnement des installa-
installations nucléaires à tions.
Par sa décision n° 2023-848 DC du 9 mars
proximité de sites nucléaires
2023, il a jugé huit articles de la première de ces
existants et au fonctionnement lois conformes à la Constitution mais a censu-
des installations existantes ré pour défaut de portée normative ou comme
Décision n° 2023-851 DC cavaliers législatifs onze autres articles.
du 21 juin 2023 Était notamment contesté l’article 19 de la
loi, dont il résulte que les projets d’installa-
tions de production d’énergies renouvelables
ou de stockage d’énergie dans le système
électrique sont, sous certaines conditions,
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

réputés répondre à une raison impérative


d’intérêt public majeur de nature à justifer la
délivrance d’une dérogation aux interdictions
de porter atteinte à des espèces protégées.
Il lui était reproché par les députés requé-
Retrouvez le dossier Retrouvez le dossier rants d’instaurer une présomption irréfra-
complet de la décision complet de la décision
n° 2023-848 DC n° 2023-851 DC
gable que certains projets répondent à une
sur le site internet du sur le site internet du raison impérative d’intérêt public majeur,
Conseil constitutionnel Conseil constitutionnel ce qui favoriserait systématiquement leur
DÉCISIONS DC

implantation. Il en résultait selon eux une administrative compétente s’assure, sous le


méconnaissance du droit à un procès équitable, contrôle du juge, qu’il n’existe pas d’autre solu-
une méconnaissance du droit à un recours juri- tion satisfaisante et que la dérogation ne nuit
dictionnel efectif et une méconnaissance de pas au maintien, dans un état de conservation
l’objectif de valeur constitutionnelle de protec- favorable, des populations des espèces concer-
tion de l’environnement et des exigences décou- nées dans leur aire de répartition naturelle.
lant des articles 1er, 2, 5 et 6 de la Charte de l’en- Le Conseil constitutionnel relève éga-
vironnement, compte tenu des efets nocifs que lement que si le législateur a renvoyé à un
ces installations pourraient avoir sur la santé décret en Conseil d’État le soin de défnir les
des riverains et sur les espèces protégées et leurs conditions auxquelles devront satisfaire les
habitats. projets d’installations de production d’éner-
À l’aune de l’article 1er de la Charte de gies renouvelables ou de stockage d’énergie, il
l’environnement, le Conseil constitutionnel a prévu qu’elles doivent être fxées en tenant
a relevé en particulier, d’une part, que, selon compte du type de source d’énergie renou-
leurs travaux préparatoires, ces dispositions velable, de la puissance prévisionnelle totale
visent à favoriser la production d’énergies de l’installation projetée et de la contribution
renouvelables et le développement des capa- globale attendue des installations de puis-
cités de stockage d’énergie. Ce faisant, le légis- sance similaire à la réalisation des objectifs
lateur a poursuivi l’objectif de valeur consti- mentionnés à l’article L. 141-2 du code de
tutionnelle de protection de l’environnement. l’énergie au titre de la programmation plu-
D’autre part, la présomption instituée riannuelle de l’énergie.
par ces dispositions ne dispense pas les pro- De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
jets d’installations auxquels elle s’applique- constitutionnel a déduit que les disposi-
ra du respect des autres conditions prévues tions contestées ne méconnaissaient pas l’ar-
pour la délivrance d’une dérogation aux ticle 1er de la Charte de l’environnement et
interdictions prévues par l’article L. 411-1 du qu’elles ne sont pas entachées d’incompétence
code de l’environnement. À cet égard, l’autorité négative.

36
37

Par sa décision n° 2023-851 DC du 21 juin instituant le régime légal applicable aux ins-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
2023, le Conseil constitutionnel a, là encore, tallations nucléaires de base en raison des
admis la conformité à la Constitution de plu- risques ou inconvénients qu’elles peuvent pré-
sieurs articles de la seconde de ces lois mais a senter pour la sécurité, la santé et la salubrité
censuré pour tout ou partie dix de ses articles publiques ou pour la protection de la nature et
comme cavaliers législatifs ou contraires à la de l’environnement.
séparation des pouvoirs. Le Conseil constitutionnel a jugé que, par
Était notamment contesté l’article 7 de ailleurs, au regard des objectifs qu’il a pour-
cette loi qui détermine le champ d’applica- suivis et compte tenu du délai nécessaire à la
tion des mesures spécifques, prévues par le réalisation de nouveaux réacteurs électronu-
titre II de cette loi, visant à accélérer les pro- cléaires, le législateur, qui n’était pas tenu de
cédures liées à la construction de nouveaux fxer un nombre maximal de réacteurs suscep-
réacteurs électronucléaires à proximité de tibles d’être construits durant cette période, a
sites nucléaires existants. pu prévoir que les mesures spécifques prévues
À l’aune de l’article 1er de la Charte de l’envi- par le titre II de la loi déférée s’appliqueront
ronnement, le Conseil constitutionnel à la réalisation des réacteurs pour
a relevé, d’une part, qu’il résulte
Le lesquels la demande d’autorisa-
des travaux préparatoires que, législateur a tion de création sera déposée
en adoptant des mesures au cours des vingt ans qui
propres à accélérer la réa- ainsi mis en œuvre les suivront la promulgation
lisation de nouveaux réac- de la loi.
teurs électronucléaires, exigences constitutionnelles Par ces motifs, il a
le législateur a entendu jugé que le grief tiré de
créer les conditions qui
inhérentes à la sauvegarde des la méconnaissance de
permettraient d’aug- intérêts fondamentaux de la l’article 1er de la Charte
menter les capacités de l’environnement
de production d’énergie Nation, au nombre desquels devait être écarté.
nucléaire afn notamment Au nombre des
de contribuer à la réduction fgurent l’indépendance articles qu’il a censurés
des émissions de gaz à effet comme cavaliers législatifs,
de serre. Il a ainsi mis en œuvre
de la Nation… c’est-à-dire comme irrégulière-
les exigences constitutionnelles inhé- ment introduits dans la loi au regard
rentes à la sauvegarde des intérêts fondamen- de l’article 45 de la Constitution, fgurent
taux de la Nation, au nombre desquels fgurent l’article 19 prévoyant la remise au Parlement
l’indépendance de la Nation ainsi que les élé- d’un rapport relatif aux besoins humains et
ments essentiels de son potentiel économique, financiers de l’Autorité de sûreté nucléaire,
et poursuivi l’objectif de valeur constitutionnelle de l’Institut de radioprotection et de sûreté
de protection de l’environnement. Le Conseil nucléaire et du Commissariat à l’énergie ato-
constitutionnel rappelle, à cet égard, qu’il ne mique et aux énergies alternatives en matière
lui appartient pas de rechercher si les objec- de sûreté nucléaire et de radioprotection,
tifs que s’est assignés le législateur auraient pu ainsi que l’article 26 aggravant le quantum
être atteints par d’autres voies, dès lors que les des peines réprimant certaines atteintes aux
modalités retenues par la loi ne sont pas, en l’état règles relatives à la protection des installations
des connaissances scientifques et techniques, nucléaires contre les intrusions.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

manifestement inappropriées à ces objectifs.


D’autre part, les dispositions contestées,
qui se bornent à déterminer le champ d’ap-
plication des mesures spécifiques prévues
par le titre II de la loi déférée, n’ont ni pour
objet ni pour efet de dispenser les projets de
réalisation de réacteurs électronucléaires aux-
quels ces mesures s’appliqueront du respect
des dispositions du code de l’environnement
DÉCISIONS DC

Protection Retrouvez le dossier complet de la

du droit de
décision n° 2023-853 DC sur le site internet
du Conseil constitutionnel

propriété
S
aisi de la loi visant à protéger les loge-
ments contre l’occupation illicite, le
Loi visant à protéger Conseil constitutionnel a, notam-
les logements contre ment, assorti d’une réserve d’inter-
l’occupation illicite prétation l’article précisant à quelle condition
Décision n° 2023-853 DC constitue un domicile un local d’habitation
du 26 juillet 2023 contenant des biens meubles et a censuré son
article réformant le régime de responsabilité
applicable en cas de dommage résultant du
défaut d’entretien d’un bâtiment en ruine,
qui portait une atteinte disproportionnée aux
droits des victimes.
Au nombre des dispositions contestées par
le recours fguraient celles du paragraphe I de
l’article 6 de la loi déférée, relatives à la notion
Le Conseil de domicile telle qu’elle s’entend dans le régime
pénal visant à protéger les logements d’occu-
constitutionnel a rappelé pations illicites.
L’article 226-4 du code pénal réprime
que, aux termes de l’article 4 ainsi l’introduction dans le domicile d’autrui
à l’aide de manœuvres, menaces, voies de fait
de la Déclaration de 1789 : ou contrainte, ainsi que le fait de s’y maintenir
« La liberté consiste après s’y être introduit dans de telles circons-
tances. Il résulte de la jurisprudence constante
à pouvoir faire tout ce qui de la Cour de cassation que constitue un domi-
cile, au sens de cet article, le lieu où une per-
ne nuit pas à autrui » sonne, qu’elle y habite ou non, a le droit de se
dire chez elle, quels que soient le titre juridique
de son occupation et l’afectation donnée aux
locaux. Les dispositions contestées prévoyaient
que constitue notamment le domicile d’une
personne tout local d’habitation contenant
des biens meubles lui appartenant, que cette
personne y habite ou non et qu’il s’agisse de sa
résidence principale ou non.

38
39

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Selon les députés requérants, en éten- la méconnaissance du principe de légalité des
dant l’infraction prévue à l’article 226-4 du délits et des peines, et sous la réserve précé-
code pénal à des locaux à usage d’habitation demment mentionnée, jugé conformes à la
qui seraient insusceptibles d’être qualifés de Constitution les dispositions contestées.
domicile, ces dispositions étaient contraires au Le Conseil constitutionnel était également
principe de nécessité des délits et des peines. saisi de l’article 7 de la loi déférée, qui venait
L’aggravation des peines prévues par ce même modifer l’article 1244 du code civil afn de
article méconnaissait le principe de propor- libérer le propriétaire d’un bien immobilier
tionnalité des peines. occupé illicitement de son obligation d’entre-
Statuant au regard du principe de nécessité tien et de l’exonérer de sa responsabilité en cas
des délits et des peines qui résulte de l’article 8 de dommage résultant d’un défaut d’entretien
de la Déclaration de 1789, le Conseil consti- de ce bien.
tutionnel a jugé notamment que, en adop- En application de l’article 1244 du code
tant ces dispositions, le législateur a entendu civil, le propriétaire d’un bâtiment est respon-
apporter des précisions sur certains locaux à sable de plein droit du dommage causé par sa
usage d’habitation susceptibles d’être qualifés ruine, lorsqu’elle résulte d’un défaut d’entre-
de domicile afn d’assurer la répression du délit tien ou d’un vice de construction, et il ne peut
de violation du domicile. s’exonérer de sa responsabilité qu’en rappor-
Toutefois, par une réserve d’interprétation, tant la preuve que le dommage est dû à une
il a jugé que, s’il est loisible au législateur de cause étrangère. Les dispositions contestées
prévoir, à cet efet, que constitue notamment prévoyaient que, lorsque le bien immobilier
le domicile d’une personne un local d’habita- est occupé illicitement, le propriétaire ne peut
tion dans lequel se trouvent des biens meubles pas être tenu pour responsable du dommage
lui appartenant, la présence de tels meubles ne résultant d’un défaut d’entretien pendant cette
saurait, sans méconnaître le principe de néces- période d’occupation et que, en cas de dom-
sité des délits et des peines, permettre, à elle mage causé à un tiers, la responsabilité en
seule, de caractériser le délit de violation de incombe à l’occupant sans droit ni titre.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

domicile. Il appartiendra dès lors au juge d’ap- Les députés requérants faisaient notam-
précier si la présence de ces meubles permet ment valoir que, en libérant le propriétaire
de considérer que cette personne a le droit de de l’obligation d’entretenir son bien, ces
s’y dire chez elle. dispositions auraient pour efet de faire peser
Jugeant en outre que, en qualifiant cer- cette charge sur les occupants illicites, alors
tains locaux à usage d’habitation de domicile, que la plupart d’entre eux se trouvent dans
le législateur n’a pas adopté des dispositions une situation matérielle précaire. Ces disposi-
imprécises, le Conseil constitutionnel a écar- tions méconnaissaient ainsi selon eux l’objec-
té, par l’ensemble de ces motifs, le grief tiré de tif de valeur constitutionnelle que constitue
DÉCISIONS DC

la possibilité pour toute personne de disposer est accordé au propriétaire du bien pour tout
d’un logement décent, le principe de sauve- dommage survenu au cours de la période
garde de la dignité de la personne humaine et d’occupation illicite, sans qu’il soit exigé que
le droit de mener une vie familiale normale. la cause du dommage trouve son origine dans
Le Conseil constitutionnel a rappelé que, un défaut d’entretien imputable à l’occupant
aux termes de l’article 4 de la Déclaration de sans droit ni titre. D’autre part, le propriétaire
1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout bénéficie de cette exonération sans avoir à
ce qui ne nuit pas à autrui ». Il résulte de ces dis- démontrer que le comportement de cet occu-
positions qu’en principe, tout fait quelconque pant a fait obstacle à la réalisation des travaux
de l’homme qui cause à autrui un dommage de réparation nécessaires.
oblige celui par la faute duquel il En second lieu, les dispositions
est arrivé à le réparer. La facul- Le contestées prévoient que le pro-
té d’agir en responsabilité Conseil priétaire est exonéré de sa res-
met en œuvre cette exi- ponsabilité non seulement
gence constitution- constitutionnel n’a à l’égard de l’occupant
nelle. Toutefois, cette sans droit ni titre, mais
dernière ne fait pas ainsi en aucune manière également à l’égard des
obstacle à ce que le tiers. Ainsi, alors que
législateur aménage, décidé que, désormais, tout ce régime de respon-
pour un motif d’inté- occupant illicite d’un logement sabilité de plein droit
rêt général, les condi- a pour objet de faci-
tions dans lesquelles pourrait obtenir réparation liter l’indemnisation
la responsabilité peut des victimes, les tiers
être engagée. Il peut du propriétaire si le bien ne peuvent, dans ce cas,
ainsi, pour un tel motif, exercer une action aux fns
apporter à ce principe des occupé est mal d’obtenir réparation de leur
exclusions ou des limitations à entretenu préjudice qu’à l’encontre du seul
condition qu’il n’en résulte pas une occupant sans droit ni titre, dont
atteinte disproportionnée aux droits des l’identité n’est pas nécessairement établie
victimes d’actes fautifs ainsi qu’au droit à un et qui ne présente pas les mêmes garanties que
recours juridictionnel efectif qui découle de le propriétaire, notamment en matière d’assu-
l’article 16 de la Déclaration de 1789. rance.
En des termes inédits, le Conseil consti- De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
tutionnel a en outre jugé que cette exigence constitutionnel a déduit que les dispositions
constitutionnelle ne fait pas non plus obs- contestées portaient une atteinte dispropor-
tacle à ce que le législateur institue, pour un tionnée au droit des victimes d’obtenir répa-
même motif d’intérêt général, un régime de ration du préjudice résultant du défaut d’en-
responsabilité de plein droit. S’il peut prévoir tretien d’un bâtiment en ruine. Il les a donc
des causes d’exonération, il ne peut en résulter déclarées contraires à la Constitution.
une atteinte disproportionnée aux droits des Le Conseil constitutionnel n’a ainsi en
victimes d’obtenir l’indemnisation de leur pré- aucune manière décidé que, désormais, tout
judice. occupant illicite d’un logement pourrait obte-
À cette aune, le Conseil constitutionnel a nir réparation du propriétaire si le bien occu-
jugé que, en instituant un régime de respon- pé est mal entretenu. Les motifs de la censure
sabilité de plein droit en cas de dommage prononcée ne privent pas le législateur de la
causé par la ruine d’un bâtiment, lorsqu’elle possibilité de réformer ce même état du droit
résulte d’un défaut d’entretien ou d’un vice de pour aménager la répartition des responsabi-
construction, le législateur a entendu faciliter lités entre le propriétaire et l’occupant illicite.
l’indemnisation des victimes. Il a ainsi pour- Ils se fondent sur la nécessité que, ce faisant,
suivi un objectif d’intérêt général. demeurent protégés les droits des tiers vic-
Toutefois, en premier lieu, d’une part, le times de dommages.
bénéfice de l’exonération de responsabilité

40
41

RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023 CONSEIL CONSTITUTIONNEL


DÉCISIONS DC

Les autres
décisions DC
de l’année
écoulée
Quatre autres décisions ont été rendues au
cours de la période du 1er septembre 2022 au
31 août 2023 dans le cadre du contrôle
a priori des lois.

P
ar sa décision n° 2022-844 DC du
15 décembre 2022, le Conseil consti-
tutionnel a jugé conformes à la
Constitution certaines dispositions
sur la loi portant mesures d’urgence relatives
au fonctionnement du marché du travail en
vue du plein emploi, dont il avait été saisi par
Ces exigences plus de soixante députés.
Le Conseil constitutionnel a notamment
constitutionnelles impliquent jugé à cette occasion, au visa du cinquième
et du onzième alinéas du Préambule de
l’existence d’un régime la Constitution de 1946 que ces exigences
constitutionnelles impliquent l’existence d’un
d’indemnisation des travailleurs régime d’indemnisation des travailleurs pri-
privés d’emploi vés d’emploi.
Par sa décision n° 2022-846 DC du 19 jan-
vier 2023, le Conseil constitutionnel a censuré
deux des dix-huit articles de la loi d’orienta-
tion et de programmation du ministère de l’in-
térieur dont il avait été saisi par un recours
émanant de plus de soixante députés et cen-
suré deux autres articles comme cavaliers
législatifs.

42
43

Concernant l’article 25 de cette loi venu l’amende forfaitaire est supérieur à la moitié

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
étendre la liste des délits pouvant faire l’ob- du plafond prévu en matière d’amendes for-
jet d’une amende forfaitaire délictuelle, le faitaires délictuelles par le premier alinéa de
Conseil constitutionnel a notamment rap- l’article 495-17 du code de procédure pénale.
pelé qu’il résulte des articles 6 et 16 Par sa décision n° 2023-852 DC du
de la Déclaration de 1789 que, 20 juillet 2023, le Conseil consti-
si le législateur peut prévoir
Si le tutionnel a jugé conforme à la
des règles de procédure législateur peut Constitution l’article unique
différentes selon les de la loi visant à régulari-
faits, les situations et prévoir des règles ser le plan local d’urba-
les personnes aux- nisme intercommunal
quelles elles s’ap- de procédure diférentes de la communauté
pliquent, c’est à de communes du
la condition que
selon les faits, les situations Bas-Chablais, dont
ces diférences ne et les personnes auxquelles elles il avait été saisi par
procèdent pas de plus de soixante
distinctions injus- s’appliquent, c’est à la condition députés.
tifées et que soient Enf in, par sa
assurées aux justi- que ces diférences ne procèdent décision n° 2023-854
ciables des garanties DC du 28 juillet 2023, le
égales, notamment
pas de distinctions Conseil constitutionnel,
quant aux conditions injustifées qui avait été saisi par plus
d’extinction de l’action de soixante députés de la pro-
publique. cédure d’adoption de trois articles
Il a relevé à cette aune que la procé- de la loi relative à la programmation mili-
dure de l’amende forfaitaire délictuelle a pour taire pour les années 2024 à 2030 et portant
conséquence que, selon le choix de poursuite diverses dispositions intéressant la défense, a
de l’infraction par le biais de cette procé- censuré deux d’entre eux et, d’ofce, comme
dure ou d’une autre voie de poursuite pou- « cavaliers législatifs » neuf autres articles.
vant le cas échéant mener à une condamna-
tion à une peine d’emprisonnement, l’action
publique relative à la commission d’un délit
sera éteinte ou non, par le seul paiement de
l’amende, sans l’intervention d’une autorité
juridictionnelle.
Il a jugé que, d’une part, il découle du
principe d’égalité devant la justice que, si
les exigences d’une bonne administration
de la justice et d’une répression efective des
infractions sont susceptibles de justifer le
recours à de tels modes d’extinction de l’action
publique en dehors de toute décision juridic-
tionnelle, ce n’est qu’à la condition de porter
sur les délits punis d’une peine d’emprisonne-
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

ment qui ne peut être supérieure à trois ans,


dont les éléments constitutifs peuvent être
aisément constatés, et de ne mettre en œuvre
que des amendes de faible montant.
D’autre part, le Conseil constitutionnel
a énoncé qu’il découle du principe d’éga-
lité devant la loi pénale que la procédure
d’amende forfaitaire délictuelle ne saurait
s’appliquer à des délits dont le montant de
La question
DÉCISIONS DC

prioritaire de
constitutionnalité

44
45

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Depuis 2010, le Conseil constitutionnel peut être saisi de lois déjà
entrées en vigueur. C’est le mécanisme de la « question prioritaire
de constitutionnalité » qui permet à tout justiciable de le faire. Dans
le cadre d’un procès, une personne peut soulever la question de la
conformité à la Constitution de la loi s’appliquant à son propre cas.
Selon la nature du litige, la demande est portée devant la Cour de
cassation ou le Conseil d’État, qui décide ou non de renvoyer celle-ci
devant le Conseil constitutionnel. Si les dispositions soulevées sont
considérées contraires à la Constitution, elles sont « censurées ».
Elles n’ont plus vocation à s’appliquer. Panorama de quelques QPC
qui ont ponctué la période de septembre 2022 à août 2023.

Entre le 1er septembre 2022 et le 31 août 2023

45 saisines QPC

49
2023

décisions QPC
D’ACTIVITÉ2023

3
RAPPORTD’ACTIVITÉ

censures

7
RAPPORT

réserves d’interprétation
DÉCISIONS QPC

Procédure
pénale et secret
des sources
des journalistes
Requête en nullité d’un acte

P
ar sa décision n° 2022-1021 QPC
d’investigation déposée par un du 28 octobre 2022, le Conseil
journaliste n’ayant ni la qualité constitutionnel a jugé conformes
de partie à la procédure ni celle à la Constitution des dispositions
de témoin assisté législatives ne permettant pas à un tiers à la
Décision n° 2022-1021 QPC procédure de demander l’annulation d’un
du 28 octobre 2022 acte d’investigation qui, dans le cadre d’une
procédure pénale, aurait été accompli en vio-
lation du secret des sources.
Le Conseil constitutionnel avait été saisi
par la Cour de cassation de la question de
la conformité aux droits et libertés que la
Constitution garantit du troisième alinéa de
l’article 60-1, du quatrième alinéa de l’ar-
ticle 100-5 ainsi que des articles 170, 171 et
173 du code de procédure pénale.
Les articles 60-1 et 100-5 de ce code sont
relatifs, pour le premier, au pouvoir de réquisi-
tion d’informations reconnu aux autorités en
charge des investigations dans le cadre d’une
enquête de fagrance et, pour le second, au
pouvoir d’interception des correspondances
émises par la voie de communications élec-
troniques dont dispose le juge d’instruction
dans le cadre d’une information judiciaire.
Retrouvez le dossier complet de la
Les dispositions de ces articles qui étaient
décision n° 2022-1021 QPC sur le site internet contestées interdisent, à peine de nullité, de
du Conseil constitutionnel verser au dossier de la procédure les éléments

46
47

obtenus par une réquisition prise en violation concernées par celles-ci. Ce faisant, il a pour-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
du secret des sources d’un journaliste, proté- suivi les objectifs de valeur constitutionnelle
gé par l’article 2 de la loi du 29 juillet 1881 sur de prévention des atteintes à l’ordre public
la liberté de la presse, et de transcrire les cor- et de recherche des auteurs d’infractions et
respondances avec un journaliste permettant entendu garantir le droit au respect de la vie
d’identifer une source en violation de ces privée et de la présomption d’innocence, qui
mêmes dispositions. résulte des articles 2 et 9 de la Déclaration de
Il était notamment reproché à ces dispo- 1789.
sitions par la requérante, rejointe par les par- En second lieu, lorsqu’un acte d’investi-
ties intervenantes, de ne pas permettre à un gation accompli en violation du secret des
journaliste de présenter une requête en nulli- sources est constitutif d’une infraction, le
té d’un acte d’investigation accompli en viola- journaliste qui s’estime lésé par celle-ci peut
tion du secret de ses sources, lorsqu’il est tiers mettre en mouvement l’action publique
à la procédure à l’occasion de laquelle un tel devant les juridictions pénales en se consti-
acte a été réalisé. La requérante faisait valoir, tuant partie civile et demander la réparation
en outre, qu’aucune autre voie de droit ne lui de son préjudice. Si, en application de l’ar-
permettrait de faire constater l’illégalité de ticle 6-1 du code de procédure pénale, l’action
cet acte. Il en résultait selon elle une mécon- publique ne peut être exercée dans le cas où
naissance du droit à un recours juridictionnel l’illégalité de l’acte ne serait pas soulevée par
efectif, du droit au respect de la vie privée et le juge d’instruction, par le procureur de la
de la liberté d’expression. République, par les parties ou par le témoin
Au visa de l’article 16 de la assisté, et définitivement consta-
Déclaration des droits de l’hom- tée par la juridiction qui en est
me et du citoyen de 1789, le saisie, le journaliste conserve
Conseil constitutionnel a Le la possibilité d’invoquer
rappelé qu’il ne doit pas l’irrégularité de cet acte à
être porté d’atteinte subs- législateur n’a l’appui d’une demande
tantielle au droit des per- pas porté d’atteinte tendant à engager la res-
sonnes intéressées d’exer- ponsabilité de l’État du
cer un recours effectif substantielle au droit à un fait de cette violation.
devant une juridiction. Le Conseil constitu-
À cette aune, le Conseil recours juridictionnel tionnel en a déduit, dès
constitutionnel a relevé lors, que, en ne permettant
qu’il résulte de la jurispru- effectif pas au journaliste, comme
dence constante de la Cour de à tout autre tiers à la procé-
cassation qu’un tiers à la procé- dure, d’obtenir l’annulation d’un
dure, y compris un journaliste, ne peut acte d’investigation accompli en viola-
pas demander l’annulation d’un acte qui tion du secret des sources, le législateur n’a
aurait été accompli en violation du secret des pas, compte tenu de l’ensemble des voies de
sources. droit qui sont ouvertes, porté d’atteinte subs-
Le Conseil constitutionnel a jugé, en tantielle au droit à un recours juridictionnel
premier lieu, que, en application des articles efectif.
170 et 173 du code de procédure pénale, au Jugeant que les dispositions contestées ne
cours de l’information, le juge d’instruction, sont pas entachées d’incompétence négative
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

le procureur de la République, les parties ou et ne méconnaissent pas non plus le droit au


le témoin assisté peuvent saisir la chambre de respect de la vie privée, la liberté d’expression,
l’instruction aux fns d’annulation d’un acte le principe d’égalité devant la loi, ni aucun
ou d’une pièce de la procédure. En réservant autre droit ou liberté que la Constitution
à ces personnes la possibilité de contester la garantit, le Conseil constitutionnel les a
régularité d’actes ou de pièces versés au dos- jugées conformes à la Constitution.
sier de la procédure, le législateur a entendu
préserver le secret de l’enquête et de l’instruc-
tion et protéger les intérêts des personnes
DÉCISIONS QPC

Fin de vie
Refus du médecin d’appliquer
des directives anticipées
manifestement inappropriées

P
ar sa décision n° 2022-1022 QPC
ou non conformes à la situation du 10 novembre 2022, le Conseil
médicale du patient constitutionnel a jugé conformes à la
Décision n° 2022-1022 QPC Constitution des dispositions législa-
du 10 novembre 2022 tives relatives aux conditions dans lesquelles
un médecin est susceptible d’écarter les direc-
tives anticipées d’un patient en fn de vie.
Il avait été saisi par le Conseil d’État de la
question de la conformité aux droits et libertés
que la Constitution garantit du troisième ali-
néa de l’article L. 1111-11 du code de la santé
publique.
L’article L. 1111-11 du code de la santé
publique prévoit que toute personne majeure
peut rédiger des directives anticipées relatives
à sa fn de vie, qui s’imposent en principe au
médecin, pour le cas où elle serait un jour hors
d’état d’exprimer sa volonté en ce qui concerne
les conditions de la poursuite, de la limitation,
de l’arrêt ou du refus de traitement ou d’acte
médicaux.
Les dispositions contestées de cet
article permettent au médecin d’écarter ces
directives anticipées notamment lorsqu’elles
sont manifestement inappropriées ou non
conformes à la situation médicale du patient.
Il était notamment reproché à ces disposi-
tions de permettre à un médecin d’écarter les
directives anticipées par lesquelles un patient
a exprimé sa volonté que soient poursuivis des
traitements le maintenant en vie. Les requé-
rantes et intervenantes faisaient valoir que,
en permettant au médecin de prendre une
telle décision lorsque les directives lui appa-
raissent « manifestement inappropriées ou
non conformes » à la situation médicale du
patient, ces dispositions n’étaient pas entourées
de garanties sufsantes dès lors que ces termes
étaient imprécis et conféraient au médecin une
marge d’appréciation trop importante, alors
Retrouvez le dossier complet de la
décision n° 2022-1022 QPC sur le site internet qu’il prend sa décision seul et sans être soumis
du Conseil constitutionnel à un délai de réfexion préalable. Il en résultait,

48
49

selon elles, une méconnaissance du principe du Parlement et qu’il ne lui appartient pas de

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
de sauvegarde de la dignité de la personne substituer son appréciation à celle du légis-
humaine, dont aurait découlé le droit au res- lateur sur les conditions dans lesquelles un
pect de la vie humaine, ainsi que de la liberté médecin peut écarter les directives anticipées
personnelle et de la liberté de conscience. d’un patient en fn de vie hors d’état d’exprimer
Le Conseil constitutionnel a rappelé que sa volonté dès lors que ces conditions ne sont
le Préambule de la Constitution de 1946 réaf- pas manifestement inappropriées à l’objectif
frme que tout être humain, sans distinction de poursuivi.
race, de religion ni de croyance, possède des En deuxième lieu, les dispositions contes-
droits inaliénables et sacrés. La sauvegarde de tées ne permettent au médecin d’écarter les
la dignité de la personne contre toute forme directives anticipées que si elles sont « mani-
d’asservissement et de dégradation est au festement inappropriées ou non conformes à
nombre de ces droits et constitue un principe la situation médicale » du patient. Ces disposi-
à valeur constitutionnelle. tions ne sont ni imprécises ni ambiguës.
Il a également rappelé que la liberté per- En troisième lieu, la décision du médecin
sonnelle est proclamée par les articles 1er, 2 et ne peut être prise qu’à l’issue d’une procédure
4 de la Déclaration des droits de l’homme et du collégiale destinée à l’éclairer. Elle est inscrite
citoyen de 1789. au dossier médical et portée à la connais-
Il appartient, dès lors, au législa- sance de la personne de confance
teur, compétent en application de De désignée par le patient ou, à
l’article 34 de la Constitution défaut, de sa famille ou de ses
pour fxer les règles concer-
l’ensemble de proches.
nant les garanties fonda- ces motifs, le Conseil En dernier lieu, la
mentales accordées aux décision du médecin est
citoyens pour l’exercice constitutionnel a déduit que soumise, le cas échéant,
des libertés publiques, au contrôle du juge.
notamment en matière le législateur n’a méconnu ni Dans le cas où est prise
médicale, de détermi- une décision de limiter
ner les conditions dans
le principe de sauvegarde de ou d’arrêter un traite-
lesquelles la poursuite la dignité de la personne ment de maintien en vie
ou l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obsti-
d’une personne en fn de vie humaine ni la liberté nation déraisonnable, cette
peuvent être décidés, dans le décision est notifée dans des
respect de ces exigences constitu- personnelle conditions permettant à la per-
tionnelles. sonne de confance ou, à défaut, à sa
À l’aune du cadre constitutionnel ainsi famille ou à ses proches, d’exercer un recours
précisé, le Conseil constitutionnel a relevé, en en temps utile. Ce recours est par ailleurs
premier lieu, que, en permettant au médecin examiné dans les meilleurs délais par la juri-
d’écarter des directives anticipées, le législateur diction compétente aux fns d’obtenir la sus-
a estimé que ces dernières ne pouvaient s’im- pension éventuelle de la décision contestée.
poser en toutes circonstances, dès lors qu’elles De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
sont rédigées à un moment où la personne ne constitutionnel a déduit que le législateur n’a
se trouve pas encore confrontée à la situation méconnu ni le principe de sauvegarde de la
particulière de fn de vie dans laquelle elle ne dignité de la personne humaine ni la liberté
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

sera plus en mesure d’exprimer sa volonté en personnelle.


raison de la gravité de son état. Ce faisant, il Considérant que les dispositions contes-
a entendu garantir le droit de toute personne tées ne méconnaissent pas non plus la
à recevoir les soins les plus appropriés à son liberté de conscience ni le principe d’égalité
état et assurer la sauvegarde de la dignité des devant la loi, ni aucun autre droit ou liber-
personnes en fn de vie. té que la Constitution garantit, le Conseil
À cet égard, le Conseil a rappelé qu’il ne constitutionnel les a jugées conformes à la
dispose pas d’un pouvoir général d’apprécia- Constitution.
tion et de décision de même nature que celui
DÉCISIONS QPC

Mayotte
Contrôles d’identité à Mayote
Décision n° 2022-1025 QPC
du 25 novembre 2022

P
ar sa décision n° 2022-1025 QPC
du 25 novembre 2022, le Conseil
constitutionnel a jugé conformes
à la Constitution, sous une réserve
d’interprétation, des dispositions législatives
relatives aux contrôles d’identité à Mayotte.
Le Conseil constitutionnel avait été saisi
par la Cour de cassation de la question de
la conformité aux droits et libertés que la
Constitution garantit du quatorzième alinéa
de l’article 78-2 du code de procédure pénale,
dans sa rédaction résultant de la loi n° 2018-
778 du 10 septembre 2018 pour une immigra-
tion maîtrisée, un droit d’asile efectif et une
Le Conseil intégration réussie.
constitutionnel L’article 78-2 du code de procédure pénale
détermine les conditions dans lesquelles les of-
a jugé conformes à la ciers de police judiciaire et, sur l’ordre et sous la
responsabilité de ceux-ci, les agents de police
Constitution, sous une réserve judiciaire et certains agents de police judi-
ciaire adjoints peuvent procéder au contrôle
d’interprétation, des dispositions de l’identité de toute personne en vue de véri-
législatives relatives aux fer le respect des obligations de détention, de
port et de présentation des titres et documents
contrôles d’identité prévus par la loi. Les dispositions contestées
permettent d’exercer de tels contrôles sur l’en-
à Mayote semble du territoire de Mayotte.
Il était notamment reproché à ces dispo-
sitions par la requérante et plusieurs des par-
ties intervenantes de permettre une pratique
généralisée et discrétionnaire des contrôles
d’identité en autorisant de tels contrôles sur
l’ensemble du territoire de Mayotte. Elles
méconnaissaient ainsi, selon elles, la liberté
d’aller et de venir.
Certaines des parties intervenantes fai-
saient en outre valoir que les dispositions
contestées étaient contraires au principe
d’égalité devant la loi dès lors que, dans
les autres collectivités d’outre-mer, de tels
Retrouvez le dossier complet de la
décision n° 2022-1025 QPC sur le site internet contrôles d’identité ne peuvent être efectués
du Conseil constitutionnel que dans des zones géographiques limitées.

50
51

Pour se prononcer sur l’examen du grief des auteurs d’infractions, toutes deux néces-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
tiré de la méconnaissance de la liberté d’aller saires à la sauvegarde de droits et de principes
et de venir, le Conseil constitutionnel a rap- de valeur constitutionnelle, et, d’autre part,
pelé que, selon l’article 2 de la Déclaration des l’exercice des libertés constitutionnellement
droits de l’homme et du citoyen de 1789 : garanties, au nombre desquelles fgure la
« Le but de toute association poli- Les liberté d’aller et de venir, compo-
tique est la conservation des sante de la liberté personnelle
droits naturels et impres- objectifs de protégée par les articles 2
criptibles de l’Homme. et 4 de la Déclaration de
Ces droits sont la liberté, valeur constitutionnelle 1789.
la propriété, la sûreté, Les objectifs de
et la résistance à l’op-
de prévention des ateintes valeur constitution-
pression » et que son à l’ordre public et de recherche nelle de prévention
article 4 proclame que des atteintes à l’ordre
« La liberté consiste des auteurs d’infractions public et de recherche
à pouvoir faire tout des auteurs d’infrac-
ce qui ne nuit pas à peuvent justifer que soient tions peuvent justifer
autrui : ainsi, l’exer- que soient engagées des
cice des droits naturels
engagées des procédures procédures de contrôle
de chaque homme n’a de de contrôle d’identité d’identité. S’il est loisible
bornes que celles qui assurent au législateur de prévoir que
aux autres membres de la société les contrôles mis en œuvre dans
la jouissance de ces mêmes droits. Ces ce cadre peuvent ne pas être liés au
bornes ne peuvent être déterminées que par comportement de la personne, la pratique de
la loi ». contrôles d’identité généralisés et discrétion-
Il appartient au législateur d’assurer la naires serait incompatible avec le respect de
conciliation entre, d’une part, la prévention la liberté personnelle, en particulier avec la
des atteintes à l’ordre public et la recherche liberté d’aller et de venir.

RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023


DÉCISIONS QPC

À l’aune du cadre constitutionnel ainsi décrites plus haut constituent, au sens de l’ar-
précisé, le Conseil constitutionnel a relevé, ticle 73 de la Constitution, des « caractéris-
en premier lieu, que, en adoptant les dispo- tiques et contraintes particulières » de nature
sitions contestées, qui permettent d’exercer à permettre au législateur d’adapter, dans
sur l’ensemble du territoire de Mayotte des une certaine mesure, les règles relatives aux
contrôles d’identité en vue de vérifer le res- contrôles d’identité.
pect des obligations de détention, de port Le Conseil a constaté, en second lieu,
et de présentation des titres et documents que l’adaptation prévue par les dispositions
prévus par la loi, le législateur a poursuivi contestées porte sur le périmètre dans lequel
l’objectif de lutte contre l’immigration irrégu- peuvent être efectués des contrôles d’identité
lière qui participe de la sauvegarde de l’ordre en vue de vérifer le respect des obligations
public, objectif de valeur constitutionnelle. de détention, de port et de présentation des
En second lieu, d’une part, le Conseil titres et documents prévus par la loi, tout en
constitutionnel a constaté que le Département maintenant les conditions auxquelles de telles
de Mayotte est, depuis de nombreuses années, opérations sont soumises sur le reste du terri-
confronté à des fux migratoires exceptionnel- toire de la République.
lement importants et comporte une forte pro- Par une réserve d’interprétation, le
portion de personnes de nationalité étrangère Conseil constitutionnel a jugé que, à ce titre,
en situation irrégulière. Ce département est la mise en œuvre des contrôles ainsi confés
soumis à des risques particuliers d’atteintes à par la loi aux autorités compétentes ne sau-
l’ordre public. D’autre part, il relève que, du rait s’opérer qu’en se fondant sur des critères
fait de sa géographie, ces risques concernent excluant, dans le strict respect des principes
l’ensemble de son territoire. et règles de valeur constitutionnelle, toute
Le Conseil constitutionnel en a déduit discrimination de quelque nature que ce soit
que le législateur a pu autoriser la mise en entre les personnes.
œuvre de contrôles d’identité en vue de véri- De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
fer les titres et documents prévus par la loi constitutionnel a déduit que la différence
sur l’ensemble du territoire du Département de traitement instaurée par les dispositions
de Mayotte, sans rompre l’équilibre que le res- contestées, qui tient compte des caractéris-
pect de la Constitution impose d’assurer entre tiques et contraintes particulières propres au
les nécessités de l’ordre public et la sauvegarde Département de Mayotte, est en rapport avec
de la liberté d’aller et de venir. l’objet de la loi.
Puis, à l’aune de l’article 6 de la Déclaration Les dispositions contestées ont ainsi été
de 1789 et du premier alinéa de l’article 73 de jugées conformes à la Constitution sous la
la Constitution, le Conseil constitutionnel a réserve d’interprétation mentionnée.
relevé, en premier lieu, que les circonstances

52
53

Mineurs et

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
procédure
pénale Placement ou maintien en
détention provisoire des mineurs
et relevés signalétiques sous
contrainte
Décision n° 2022-1034 QPC
du 10 février 2023

P
Le Conseil ar sa décision n° 2022-1034 QPC du
10 février 2023, le Conseil constitu-
constitutionnel tionnel a partiellement censuré des
dispositions relatives à la détention
a partiellement censuré provisoire des mineurs et à des relevés signa-
des dispositions relatives létiques contraints et les a assorties pour le
reste de réserves d’interprétation.
à la détention provisoire Le Conseil constitutionnel avait été saisi
par le Conseil d’État de la question de la confor-
des mineurs mité aux droits et libertés que la Constitution
garantit d’une part, de l’article 397-2-1 du code
de procédure pénale et, d’autre part, du qua-
trième alinéa de l’article 55-1 du même code.
S’agissant de la détention provisoire des
mineurs, l’article L. 12-1 du code de la jus-
tice pénale des mineurs donne compétence
à des juridictions et chambres spécialisées
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

pour connaître des délits commis par les


mineurs. En application du premier alinéa de
l’article 397-2-1 du code de procédure pénale,
lorsque le tribunal correctionnel, saisi selon
la procédure de comparution immédiate ou
de comparution à délai diféré, ou le juge des
Retrouvez le dossier complet de la
libertés et de la détention, saisi sur le fonde-
décision n° 2022-1034 QPC sur le site internet ment de l’article 396 du même code, constate
du Conseil constitutionnel que la personne présentée devant lui est
DÉCISIONS QPC

mineure, il se déclare incompétent et renvoie À cette aune, le Conseil constitutionnel a


le dossier au procureur de la République. jugé, en premier lieu, que, poursuivant l’ob-
Les dispositions de l’article 397-2-1 du jectif de valeur constitutionnelle de sauve-
code de procédure pénale qui étaient contes- garde de l’ordre public, ces dispositions ont
tées prévoient que, s’il s’agit d’un mineur âgé pour objet, dans le cas où il apparaît à la juri-
d’au moins treize ans, le tribunal ou le juge des diction saisie que le prévenu est mineur, de le
libertés et de la détention doit préalablement maintenir à la disposition de la justice afn de
statuer sur son placement ou son maintien en garantir sa comparution à bref délai devant
détention provisoire pour une durée maximale une juridiction spécialisée, seule compétente
de vingt-quatre heures jusqu’à sa présentation pour décider des mesures, en particulier édu-
devant la juridiction compétente. catives, adaptées à son âge.
Il était notamment reproché à ces dis- En deuxième lieu, la juridiction, après
positions de permettre à la juridiction qui avoir entendu ses observations et celles de son
constate qu’un mineur a été présenté devant avocat, ne peut ordonner le placement ou le
elle par erreur de le placer ou de le maintenir maintien en détention provisoire du mineur
en détention provisoire jusqu’à sa comparu- que si sa décision est spécialement motivée
tion devant une juridiction pour mineurs, par la nécessité de garantir son maintien à la
quelle que soit la gravité de l’infraction qui disposition de la justice.
lui est reprochée et alors même qu’elle n’est Par une première réserve d’interprétation,
pas une juridiction spécialisée ni tenue de le Conseil constitutionnel a jugé que, afn d’as-
respecter une procédure appropriée. surer le respect des exigences constitution-
Le Conseil constitutionnel a rappelé qu’il nelles précitées, il appartient à la juridiction
résulte du principe fondamental reconnu par les de vérifer que, au regard des circonstances,
lois de la République en matière de justice des de la situation personnelle du mineur et de la
mineurs, notamment, la nécessité de recher- gravité des infractions qui lui sont reprochées,
cher le relèvement éducatif et moral des enfants le placement ou maintien en détention provi-
délinquants par des mesures adaptées à leur soire n’excède pas la rigueur nécessaire.
âge et à leur personnalité, prononcées par une En dernier lieu, la comparution du mineur
juridiction spécialisée ou selon des procédures placé ou maintenu en détention devant la
appropriées. Toutefois, ces exigences n’excluent juridiction spécialisée, compétente pour pro-
pas que, en cas de nécessité, soient prononcées noncer les mesures éducatives ou les peines
à leur égard des mesures telles que le placement, adaptées à son âge et à sa personnalité, doit
la surveillance, la retenue ou, pour les mineurs intervenir dans un délai maximal de vingt-
de plus de treize ans, la détention. quatre heures. À défaut de comparution dans
ce délai, le mineur est d’ofce remis en liberté.
En outre, en vertu de l’article L. 124-1 du code
de la justice pénale des mineurs, la détention
doit nécessairement être efectuée soit dans
un établissement pénitentiaire spécialisé, soit
dans un établissement garantissant la sépara-
tion entre détenus mineurs et majeurs.
De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
constitutionnel a déduit que, sous la réserve
mentionnée précédemment, le grief tiré de
la méconnaissance du principe fondamental
reconnu par les lois de la République en matière
de justice pénale des mineurs doit être écarté.
S’agissant du recours à des relevés signa-
létiques contraints, l’article 55-1 du code de
procédure pénale permet aux officiers de
police judiciaire de procéder ou faire procéder,
dans le cadre d’une enquête de fagrance, aux

54
55

opérations de prise d’empreintes digitales ou soupçonner qu’elle a commis ou tenté de com-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
palmaires ou de photographies nécessaires à mettre un crime ou un délit puni d’au moins
l’alimentation et à la consultation des fchiers trois ans d’emprisonnement et, lorsqu’elle est
de police. Les articles L. 413-16 et L. 413-17 du mineure, d’au moins cinq ans d’emprisonne-
code de la justice pénale des mineurs prévoient ment. En outre, lorsqu’il s’agit d’une personne
les conditions dans lesquelles ces opérations mineure, l’ofcier ou l’agent de police judiciaire
sont efectuées à l’égard des mineurs. doit préalablement s’efforcer d’obtenir son
En application des dispositions contestées consentement et l’informer, en présence de son
de ces articles, lorsqu’une personne majeure avocat, des peines encourues en cas de refus de
ou une personne mineure manifestement se soumettre à ces opérations et de la possibilité
âgée d’au moins treize ans est entendue sous d’y procéder sans son consentement.
le régime de la garde à vue ou de En troisième lieu, l’officier de
l’audition libre, ces opérations Les police judiciaire ou, sous son
de prise d’empreintes ou de contrôle, l’agent de police
photographies peuvent, opérations de prise judiciaire ne peut recou-
sous certaines condi- rir à la contrainte que
tions, être effectuées d’empreintes digitales ou dans la mesure stric-
sans son consente- palmaires ou de photographies tement nécessaire et
ment. de manière propor-
Il était notam- sans le consentement de la tionnée, en tenant
ment reproché à ces compte, le cas
dispositions d’au- personne ne sauraient être échéant, de la vul-
toriser le recours à nérabilité de la per-
la contrainte pour efectuées hors la présence de sonne ainsi que de la
la prise d’empreintes son avocat, des représentants situation particulière
digitales ou palmaires du mineur.
ou de photographies légaux ou de l’adulte Par une réserve d’in-
d’une personne entendue terprétation, le Conseil
sous le régime de la garde à vue approprié constitutionnel a jugé que, en
ou de l’audition libre, alors que ces revanche, d’une part, les opérations
opérations ne seraient ni nécessaires à la de prise d’empreintes digitales ou palmaires
manifestation de la vérité ni justifées par la ou de photographies sans le consentement de
gravité et la complexité des infractions. la personne, qu’elle soit mineure ou majeure,
À l’aune des articles 2, 4, 9 et 16 de la ne sauraient, sans priver de garanties légales
Déclaration de 1789, le Conseil constitutionnel les exigences constitutionnelles précitées, être
a jugé, en premier lieu, que, en adoptant ces efectuées hors la présence de son avocat, des
dispositions, le législateur a entendu faciliter représentants légaux ou de l’adulte approprié.
l’identifcation des personnes mises en cause D’autre part, les dispositions contestées
au cours d’une enquête pénale. Il a ainsi pour- permettent de recourir à la contrainte dans le
suivi l’objectif de valeur constitutionnelle de cadre du régime de l’audition libre alors que le
recherche des auteurs d’infractions. respect des droits de la défense dans ce cadre
En deuxième lieu, il ne peut être procédé à exige que la personne intéressée soit entendue
la prise d’empreintes ou de photographies sans sans contrainte et en droit de quitter à tout
le consentement de l’intéressé qu’avec l’autori- moment les locaux où elle est entendue. Dès
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

sation écrite du procureur de la République, lors, le Conseil constitutionnel a censuré les


qui doit être saisi d’une demande motivée par mots « 61-1 ou » fgurant au quatrième alinéa
l’officier de police judiciaire. Cette autorisa- de l’article 55-1 du code de procédure pénale et
tion ne peut être délivrée par ce magistrat que juge que les dispositions de l’article L. 413-17 du
si ces opérations constituent l’unique moyen code de la justice pénale des mineurs ne sau-
d’identifer une personne qui refuse de justifer raient être interprétées comme s’appliquant aux
de son identité ou fournit des éléments d’iden- mineurs entendus sous le régime de l’audition
tité manifestement inexacts et à l’encontre libre.
de laquelle il existe des raisons plausibles de
DÉCISIONS QPC

Bioéthique
Accès des personnes nées
d’une assistance médicale à la
procréation avec tiers donneur

P
ar sa décision n° 2023-1052 QPC du
aux données non identifantes et 9 juin 2023, le Conseil constitutionnel
à l’identité des tiers donneurs a assorti d’une réserve d’interpréta-
Décision n° 2023-1052 QPC tion la déclaration de conformité à la
du 9 juin 2023 Constitution de dispositions relatives à l’accès
aux données non identifantes et à l’identité
des tiers donneurs des personnes nées d’une
assistance médicale à la procréation.
Il avait été saisi par le Conseil d’État de
la question de la conformité aux droits et
libertés que la Constitution garantit de l’ar-
ticle L. 2143-6 du code de la santé publique,
dans sa rédaction issue de la loi n° 2021-1017
du 2 août 2021 relative à la bioéthique.
Avant la loi du 2 août 2021 relative à la
bioéthique, les articles 16-8 du code civil et
L. 1211-5 du code de la santé publique faisaient
obstacle à toute communication des informa-
tions permettant d’identifer le tiers donneur
en cas d’assistance médicale à la procréation.
L’article L. 2143-6 du code de la santé
publique, créé par la loi du 2 août 2021, pré-
voit désormais qu’une personne majeure
née à la suite d’un don de gamètes ou d’em-
bryons réalisé avant une date fxée par décret
au 1er septembre 2022 peut saisir la commis-
sion d’accès aux données non identifantes et
à l’identité du tiers donneur d’une demande
d’accès à ces informations.
Le requérant reprochait à ces disposi-
tions de prévoir qu’un tiers donneur, ayant
efectué un don de gamètes ou d’embryons
à une époque où la loi garantissait son ano-
nymat, peut être contacté par la commission
d’accès aux données non identifiantes et à
l’identité du tiers donneur afn de recueillir
son consentement à la communication de ces
données, sans lui permettre de refuser pré-
ventivement d’être contacté ni garantir qu’il
Retrouvez le dossier complet de la
ne soit pas exposé à des demandes répétées.
décision n° 2023-1052 QPC sur le site internet Il en résultait selon lui une méconnaissance
du Conseil constitutionnel du droit au respect de la vie privée.

56
57

Par ailleurs, dans le cadre de la procédure Dès lors, le Conseil a jugé que les disposi-

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
contradictoire, le Conseil constitutionnel a tions contestées ne remettent pas en cause la
soulevé d’ofce le grief tiré de ce que, en remet- préservation de l’anonymat qui pouvait légi-
tant en cause les efets qui pouvaient légitime- timement être attendue par le tiers donneur
ment être attendus de situations nées sous ayant efectué un don sous le régime anté-
l’empire de textes antérieurs, ces dispositions rieur à la loi du 2 août 2021.
méconnaîtraient la garantie des droits. Par ces motifs, le Conseil constitutionnel
Le Conseil constitutionnel a rappelé que, a écarté le grief tiré de la méconnaissance de
aux termes de l’article 16 de la Déclaration l’article 16 de la Déclaration de 1789.
des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : Puis, statuant sur le grief tiré de l’atteinte
« Toute société dans laquelle la garantie des au droit au respect de la vie privée, le Conseil
droits n’est pas assurée, ni la séparation des pou- constitutionnel a relevé, en premier lieu, que
voirs déterminée, n’a point de Constitution ». les dispositions contestées se bornent à pré-
Il est à tout moment loisible au législateur, voir que le tiers donneur peut être contacté
statuant dans le domaine de sa compétence, par la commission d’accès aux données non
de modifier des textes antérieurs ou identifiantes et à l’identité du tiers
d’abroger ceux-ci en leur substi- donneur en vue de recueillir son
tuant, le cas échéant, d’autres consentement à la communi-
dispositions. Ce faisant, il Les dispositions cation de ces informations.
ne saurait toutefois priver Par une réserve d’in-
de garanties légales des contestées ne sauraient terprétation, il a jugé
exigences constitution- qu’elles n’ont pas pour
nelles. En particulier, il
avoir pour efet, en cas objet de déterminer
ne saurait, sans motif de refus, de soumetre le les conditions dans
d’intérêt général suffi- lesquelles est donné
sant, ni porter atteinte demandeur à des demandes le consentement et ne
aux situations légalement sauraient avoir pour
acquises ni remettre en répétées émanant d’une efet, en cas de refus, de
cause les effets qui pou- soumettre le tiers don-
vaient légitimement être
même personne neur à des demandes répé-
attendus de situations nées sous tées émanant d’une même
l’empire de textes antérieurs. personne.
À cette aune, le Conseil constitution- En second lieu, en adoptant les dis-
nel a relevé que les dispositions contestées de positions contestées, le législateur a entendu
l’article L. 2143-6 du code de la santé publique assurer le respect de la vie privée du donneur,
prévoient que, lorsqu’une personne majeure tout en ménageant, dans la mesure du pos-
née à la suite d’un don de gamètes ou d’em- sible et par des mesures appropriées, l’accès
bryons réalisé avant le 1er septembre 2022 saisit de la personne issue du don à la connais-
la commission d’accès aux données non iden- sance de ses origines personnelles. Le Conseil
tifantes et à l’identité du tiers donneur d’une a jugé qu’il ne lui appartient pas de substi-
demande d’accès à ces informations, cette tuer son appréciation à celle du législateur
commission contacte le tiers donneur afn de sur l’équilibre ainsi défni entre les intérêts
solliciter et de recueillir son consentement à du tiers donneur et ceux de la personne née
la communication de ses données non iden- d’une assistance médicale à la procréation
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

tifantes et de son identité ainsi qu’à la trans- avec tiers donneur.


mission de ces informations à l’Agence de la Par ces motifs et, sous la réserve men-
biomédecine. tionnée, le Conseil constitutionnel a écarté le
Le Conseil constitutionnel a constaté que, grief tiré de la méconnaissance du droit au
si ces dispositions permettent ainsi à la per- respect de la vie privée.
sonne issue du don d’obtenir communication Sous cette même réserve d’interpréta-
des données non identifantes et de l’identité tion, le Conseil constitutionnel a déclaré
du tiers donneur, cette communication est conformes à la Constitution les dispositions
subordonnée au consentement de ce dernier. contestées.
AUTRES DÉCISIONS

Décisions RIP :
recevabilité
des initiatives
référendaires
Proposition de loi portant création d’une
contribution additionnelle sur les bénéfces
exceptionnels des grandes entreprises
Décision n° 2022-3 RIP du 25 octobre 2022
Proposition de loi visant à afrmer que l’âge
légal de départ à la retraite ne peut être fxé
au-delà de 62 ans
Décision n° 2023-4 RIP du 14 avril 2023
Proposition de loi visant à interdire un âge
légal de départ à la retraite supérieur à 62 ans
Décision n° 2023-5 RIP du 3 mai 2023

À trois reprises, le Conseil constitutionnel a été saisi de propositions de loi


présentées dans le cadre de la procédure dite du référendum d’initiative
partagée instituée par la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008, telle qu’elle
est régie par les troisième à sixième alinéas de l’article 11 de la Constitution
et précisée par la loi organique n° 2013-1114 du 6 décembre 2013 portant
application de l’article 11 de la Constitution.

58
59

I
l résulte des articles 45-1 à 45-3 de l’or- par le troisième alinéa de ce même article

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
donnance du 7 novembre 1958 que, et le 2° de l’article 45-2 de l’ordonnance du
lorsqu’il est saisi d’une proposition de 7 novembre 1958.
loi présentée en application du troi- Par sa décision n° 2023-4 RIP du 14 avril
sième alinéa de l’article 11 de la Constitution, 2023, le Conseil constitutionnel a opéré son
le Conseil constitutionnel doit notamment contrôle sur la proposition de loi visant à
s’assurer que la proposition de loi a été pré- afrmer que l’âge légal de départ à la retraite
sentée par un cinquième des membres du ne peut être fxé au-delà de 62 ans, qui avait
Parlement, qu’elle porte sur l’un des objets été signée par 252 députés et sénateurs.
susceptibles de donner lieu à référendum Le Conseil constitutionnel a constaté que
mentionnés au premier alinéa de l’article 11 l’article unique de cette proposition de loi
de la Constitution, qu’elle n’a pas pour objet disposait que l’âge d’ouverture du droit à une
l’abrogation d’une disposition législative pro- pension de retraite mentionné au premier
mulguée depuis moins d’un an et qu’elle ne alinéa de l’article L. 351-1 du code de la sécu-
porte pas sur le même sujet qu’une proposi- rité sociale applicable aux assurés du régime
tion que le peuple français aurait rejetée par général, à l’article L. 732-18 du code rural et
voie référendaire dans les deux années pré- de la pêche maritime applicable aux assu-
cédentes. rés du régime des personnes non
Par sa décision n° 2022-3 RIP
Le salariées des professions agri-
du 25 octobre 2022, le Conseil Conseil coles, ainsi qu’au 1° du para-
constitutionnel a opéré son graphe I de l’article L. 24
contrôle sur la proposi- constitutionnel doit et au 1° de l’article L. 25
tion de loi portant créa- du code des pensions
tion d’une contribution notamment s’assurer civiles et militaires de
additionnelle sur les retraite applicables aux
bénéfices exceptionnels
que la proposition de loi fonctionnaires civils, ne
des grandes entreprises, a été présentée par un peut être fxé au-delà de
signée par 242 députés et soixante-deux ans.
sénateurs. cinquième des membres Or, à la date à laquelle
À l’aune de l’article 11 il a été saisi de cette propo-
de la Constitution, le Conseil du Parlement sition de loi, l’article L. 161-
constitutionnel a constaté que 17-2 du code de la sécurité
cette proposition de loi avait exclusi- sociale fxait déjà l’âge d’ouverture
vement pour objet d’augmenter, à compter de du droit à une pension de retraite mention-
son entrée en vigueur et jusqu’au 31 décembre né à ces mêmes dispositions à soixante-deux
2025, l’imposition de la fraction des bénéfces ans. Ainsi, à la date d’enregistrement de la sai-
supérieurs à 1,25 fois la moyenne des résultats sine, la proposition de loi n’emportait pas de
imposables au titre des exercices 2017, 2018 et changement de l’état du droit.
2019 des sociétés dont le chifre d’afaires est En outre, le législateur peut toujours
supérieur à 750 millions d’euros. modifer, compléter ou abroger des disposi-
Relevant que cette proposition de loi avait tions législatives antérieures, qu’elles résultent
ainsi pour seul efet d’abonder le budget de d’une loi votée par le Parlement ou d’une loi
l’État par l’instauration jusqu’au 31 décembre adoptée par voie de référendum. Ainsi, ni
2025 d’une mesure qui se bornait à augmenter la circonstance que ses dispositions seraient
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

le niveau de l’imposition existante des béné- adoptées par voie de référendum ni le fait
fces de certaines sociétés, il a jugé qu’elle ne qu’elles fxeraient un plafond contraignant
portait donc pas, au sens de l’article 11 de la pour le législateur ne permettaient davan-
Constitution, sur une réforme relative à la tage de considérer que cette proposition de
politique économique de la nation. Après loi apportait un changement de l’état du droit.
avoir constaté qu’elle ne portait sur aucun des Le Conseil constitutionnel en a déduit
autres objets mentionnés au premier alinéa de que, dès lors, elle ne portait donc pas, au
l’article 11 de la Constitution, il a donc jugé sens de l’article 11 de la Constitution, sur une
qu’elle ne satisfaisait pas aux conditions fxées « réforme » relative à la politique sociale.
AUTRES DÉCISIONS

Enfn, par sa décision n° 2023-5 RIP du saisine, l’interdiction de fxer l’âge légal de
3 mai 2023, le Conseil constitutionnel a opéré départ à la retraite au-delà de soixante-deux
son contrôle sur la proposition de loi visant ans n’emportait donc pas de changement de
à interdire un âge légal de départ à la retraite l’état du droit.
supérieur à 62 ans, qui avait été signée par D’autre part, par un raisonnement ana-
253 députés et sénateurs. logue à celui de sa décision n° 2022-3 RIP
Il a constaté que cette proposition de loi du 25 octobre 2022, le Conseil constitution-
avait pour objet de fxer l’âge légal de départ à nel a relevé que cette proposition de loi pré-
la retraite et d’augmenter la contribution des voyait d’augmenter de 9,2 % à 19,2 % le taux
revenus du capital au fnancement du sys- d’imposition à la contribution sociale
tème de retraite par répartition. Le généralisée des revenus du patri-
D’une part, par un raisonne- moine mentionnés au e du
ment identique à celui de sa législateur paragraphe I de l’article
décision n° 2023-4 RIP du L. 136-6 du code de la
14 avril 2023, il a relevé peut toujours modifier, sécurité sociale et des
que cette proposition produits de place-
de loi réécrivait l’article compléter ou abroger ment mentionnés au
L. 161-17-2 du code de des dispositions législatives 1° du paragraphe I
la sécurité sociale afn de l’article L. 136-7
de prévoir que l’âge antérieures, qu’elles résultent du même code ainsi
d’ouverture du droit à que d’afecter le pro-
une pension de retraite d’une loi votée par le duit de cette contri-
mentionné au premier bution sur ces revenus
alinéa de l’article L. 351-1 Parlement ou d’une loi et produits à la branche
du même code applicable adoptée par voie de vieillesse et veuvage du
aux assurés du régime géné- régime général de la sécu-
ral, à l’article L. 732-18 du code référendum rité sociale. Elle avait ainsi
rural et de la pêche maritime appli- pour seul efet d’abonder le budget
cable aux assurés du régime des personnes d’une branche de la sécurité sociale en
non salariées des professions agricoles, ainsi augmentant le taux applicable à une fraction
qu’au 1° du paragraphe I de l’article L. 24 et de l’assiette d’une imposition existante dont le
au 1° de l’article L. 25 du code des pensions produit est déjà en partie afecté au fnance-
civiles et militaires de retraite applicables aux ment du régime général de la sécurité sociale.
fonctionnaires civils, ne peut être supérieur à De l’ensemble de ces motifs, le Conseil
soixante-deux ans. constitutionnel a déduit que la proposition de
Or, à la date à laquelle le Conseil consti- loi ne portait donc pas, au sens de l’article 11
tutionnel a été saisi de cette proposition de de la Constitution, sur une réforme relative à
loi, l’article L. 161-17-2 du code de la sécurité la politique sociale.
sociale disposait déjà que l’âge d’ouverture du
droit à une pension de retraite mentionné à
ces mêmes dispositions est fxé à soixante-
deux ans. À la date d’enregistrement de la

60
61

Les autres

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
décisions de
l’année écoulée
Par sa décision n° 2023-199 PDR du
Entre le 1er septembre 2022 et le 31 août
23 février 2023, le Conseil constitutionnel
2023, outre les décisions qu’il a rendues a pris acte du désistement pur et simple de
par la voie du contrôle de constitutionnalité Mme LE PEN d’une requête par laquelle elle
a priori et a posteriori et dans le cadre avait demandé l’annulation de la décision du
du contrôle de l’élection présidentielle, 14 décembre 2022 par laquelle la Commission
le Conseil constitutionnel a rendu plusieurs nationale des comptes de campagne et des
fnancements politiques a approuvé après réfor-
centaines d’autres décisions.
mation son compte de campagne et a arrêté le
montant du remboursement dû par l’État à

P
ar sa décision n° 2023-13 FNR du 10 220 842 euros.
20 avril 2023, il a eu à se pronon- Le Conseil constitutionnel s’est prononcé
cer, dans les conditions prévues au à trois reprises sur des demandes de déclas-
quatrième alinéa de l’article 39 de la sement formées par le Premier ministre, en y
Constitution, sur les conditions de présenta- faisant droit pour l’essentiel.
tion du projet de loi relatif à la programmation Par sa décision n° 2023-303 L du 28 juillet
militaire pour les années 2024 à 2030 et portant 2023, il a confrmé qu’il n’y avait pas lieu pour
diverses dispositions intéressant la défense. Sans lui de statuer dans le cadre de cette procédure
préjuger de la conformité à la Constitution du sur des dispositions issues d’une ordonnance
contenu de ses dispositions, le Conseil constitu- n’ayant pas été ratifiée, qui ne peuvent être
tionnel a jugé qu’elles étaient conformes aux exi- regardées comme étant de forme législative
gences organiques applicables à la présentation au sens du second alinéa de l’article 37 de la
des projets de loi. Constitution.
En matière électorale, il a successivement Appelé à se prononcer sur la situation d’une
achevé le 3 février 2023 le jugement des protes- parlementaire en termes de compatibilité avec
tations dirigées contre les élections législatives son mandat de ses fonctions de membre du
de juin 2022, puis le 7 juillet 2023 le jugement conseil d’administration de la fondation d’en-
des saisines de la Commission nationale des treprise de La Française des jeux, le Conseil
comptes de campagne et des fnancements poli- constitutionnel a jugé, par sa décision n° 2022-
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

tiques concernant les comptes des candidats à 44 I du 2 février 2023, que la fondation d’entre-
ces élections. prise de La Française des jeux qui, aux termes de
Dans le premier de ces contentieux, il a ses statuts, a pour objet « de favoriser l’égalité des
annulé sept élections. Dans le second, il a pro- chances », notamment en soutenant « des pro-
noncé, au total, des sanctions d’inéligibilité d’un jets d’intérêt général destinés à des personnes en
an ou de trois ans, en fonction de la gravité des difculté », n’a pas le caractère d’une entreprise
manquements commis, à l’égard de 345 can- nationale au sens de l’article L.O. 145 du code
didates ou candidats. Pour 85 autres cas, le électoral. Il a donc conclu à la compatibilité de
Conseil a jugé qu’il n’y avait pas lieu à prononcer ces fonctions avec le mandat parlementaire.
d’inéligibilité.
Le Conseil
DÉCISIONS DC

en mouvement

62
63

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Suivant les objectifs de juridictionnalisation et de
rayonnement aux plans national et international que le
président Fabius a assignés à sa présidence, le Conseil
constitutionnel a approfondi au cours de l’année écoulée
ses échanges avec la doctrine et avec la jeunesse comme
avec ses homologues étrangers.

RAPPORTD’ACTIVITÉ
RAPPORT 2023
D’ACTIVITÉ2023
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
ANIMER LE DIALOGUE AVEC LA DOCTRINE

Prix de
thèse Monsieur Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel,
a remis le 17 novembre 2022 le 26e prix de thèse du Conseil
constitutionnel à Madame Rym Fassi-Fihri pour ses travaux intitulés
« Les droits et libertés du numérique : des droits fondamentaux en
voie d’élaboration. Étude comparée en droits français et américain ».
La cérémonie de remise du prix s’est tenue au Conseil
17 constitutionnel en présence des membres du Conseil et du jury
NOV. du prix de thèse. Pour cete édition, le jury présidé par Monsieur
Laurent Fabius, était constitué de Madame
2022
Laurence Burgorgue-Larsen, professeur
à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne,
Messieurs Julien Bonnet, professeur à
l’université de Montpellier, et Jean-Éric Gicquel,
professeur à l’université de Rennes, de deux
membres du Conseil, Monsieur Alain Juppé et
Madame Véronique Malbec, et du secrétaire
général, Monsieur Jean Maïa.
La thèse primée a été publiée en octobre 2022
aux éditions LGDJ dans la collection
« Bibliothèque constitutionnelle et de science
politique » (tome 158).
Dans le cadre d’un partenariat avec le Centre
culturel de rencontre du Château de Goutelas
(Marcoux, Loire), la lauréate a en outre bénéfcié
d’un séjour au sein de la « bibliothèque de
l’humanisme juridique », afn de participer à
l’enrichissement de ce projet.
Regardez la vidéo de l’entretien avec
Madame Rym Fassi-Fihri, lauréate
du prix de thèse 2022

La revue Publication numérique gratuite


du Conseil constitutionnel,

Titre VII Titre VII – Les Cahiers du


Conseil constitutionnel
permet chaque semestre à
ses lecteurs d’accéder à la
réfexion doctrinale ou à des
témoignages de praticiens
sur les grands débats
Consultez la revue constitutionnels, au moyen de
numérique Titre VII
dossiers thématiques,

64
65

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Rencontre Invités par Monsieur Laurent Fabius,

avec les
président du Conseil constitutionnel,
le président Philippe Terneyre et
les membres du jury du concours

agrégés de
d’agrégation 2022 de droit public,
ainsi que l’ensemble des lauréats de
ce concours ont été reçus au Conseil
constitutionnel le 13 décembre 2022.

droit public
Suivant une tradition nouée depuis
quelques années, le Conseil
constitutionnel souhaite ainsi établir
avec les nouveaux professeurs
d’université les relations les
13 plus utiles et les plus confantes
DÉC. possible dans le cadre de son
dialogue permanent avec la
2022 doctrine.

de chroniques de de 8,5 % par rapport à l’année d’Éric Giuly sur les coulisses de
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

jurisprudence et de précédente), la revue Titre VII l’élaboration de la loi du 2 mars


comparaisons internationales. a publié ses numéros 9 sur la 1982 ou encore de François
Chacun de ses numéros décentralisation (octobre 2022) Molins sur le secret dans
s’ordonne autour d’un thème et 10 sur le secret (avril 2023). l’instruction et l’investigation
principal, et propose en outre Au nombre des contributions et de Jean Barthélemy sur le
des articles sur les principaux ainsi accessibles à toutes secret de l’instruction.
temps de la vie du Conseil et tous, l’on trouve notamment La revue est disponible
constitutionnel. celles de Michel Degofe intégralement en ligne sur
Avec plus de 198 184 visites en sur quarante ans de le site internet du Conseil
2022 (soit une augmentation décentralisation, constitutionnel.
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
DIFFUSER LA CULTURE CONSTITUTIONNELLE

Portail
Du bilan des dix premières
années de la QPC que
nous avions établi à la fn
de 2020, il ressortait qu’elle

QPC 360°
était considérée comme un
véritable progrès pour la
justice en France. La prin-
cipale difficulté significa-
tive mise en évidence par
ce bilan était que tant les
praticiens de la procédure
que le plus grand public

Le Conseil constitutionnel intéressé se heurtaient


à l’absence de système

dote la QPC d’un site dédié, d’information permettant


d’appréhender fnement la

d’un observatoire et d’une réalité de l’activité QPC,


au-delà de la jurisprudence

letre numérique aisément accessible du


Conseil d’État, de la Cour
de cassation et du Conseil
constitutionnel.
C’est pourquoi, à la fn de 2020, le président
Fabius avait décidé que, en relation étroite
avec les deux ordres de juridiction, avec la
profession des avocats, avec le ministère

V
de la justice et avec l’Université, le Conseil
constitutionnel allait entreprendre de remé-
dier à ce défaut d’ici le début de l’année 2023
éritable « révolution de par la création d’un outil de connaissance de
velours », ainsi que le la QPC propre à permetre à toutes et tous
président Fabius l’avait de la connaître, le cas échéant de la pratiquer
qualifiée lors de son et, en tout cas d’y trouver, pour le fux du
dixième anniversaire en moins la somme de l’ensemble des décisions
2020, la procédure de QPC rendues par les juridictions françaises,
la question prioritaire qu’elles soient ou non de renvoi.
de constitutionnalité C’est ce qu’a fait le 10 janvier 2023 le Conseil
(QPC) est une avancée importante de l’État constitutionnel en déployant le nouveau site
de droit en France. Parce qu’elle s’est mise en internet QPC 360°, qui constitue une base
œuvre de manière somme toute très fuide, de connaissance inédite de la QPC, d’ores et
elle n’avait pas nécessairement été accompa- déjà constituée de plus de 3 000 décisions
gnée d’un efort d’analyse, de formation et de QPC de toutes les catégories de juridictions
communication à la mesure des enjeux qui s’y appliquant cete procédure.
atachent. À la faveur de ce nouveau progrès, le
C’est pourquoi, à l’approche du dixième anni- président Fabius a souhaité installer le
versaire de la procédure, le Conseil consti- 19 juin 2023 au Conseil constitutionnel un
tutionnel, en relation étroite avec les deux Observatoire de la QPC, qu’il réunira deux
ordres de juridiction, avec la profession des fois par an et qui rassemble de hautes per-
avocats et avec l’Université, avait initié un sonnalités représentant les deux ordres de
programme de recherches que nous avions juridiction, la profession des avocats et l’Uni-
dénommé « QPC 2020 ». versité. Sans qu’il s’agisse bien sûr pour le

66
67

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Conseil constitutionnel de s’immiscer dans
l’ofce des juridictions et autres institutions
ainsi représentées, il a souhaité ainsi prendre
en compte une réalité à laquelle ces parties
prenantes ne peuvent collectivement échap-
per : avoir en partage des responsabilités
quant au bon fonctionnement de la procé-
dure de la QPC, ce qui justifie qu’elles se
donnent les moyens d’échanger à échéances

« Le nouveau site
régulières et de manière confante sur la vie
de la procédure et sur ce qui pourrait être
entrepris, y compris bien sûr par le Conseil
constitutionnel, pour faciliter sa connais-
sance et son appropriation par les profes-
internet QPC 360°
sionnels du droit.
Dans le droit fl de cete première réunion
constitue une base
de l’Observatoire, le Conseil constitutionnel
a difusé le 6 juillet 2023 le premier numéro
de connaissance
d’une « Letre de la QPC », dont l’objectif est,
au bénéfice du déploiement du site QPC
inédite de la QPC,
360° et de l’installation de l’Observatoire
de la QPC, de fournir régulièrement, tant au
d’ores et déjà
grand public qu’aux professionnels du droit,
des informations utiles sur l’actualité de la
constituée de plus
procédure, sur les formations et les outils qui
de 3 000 décisions
»
permetent de mieux la connaître et de la pra-
tiquer, et de rassembler des témoignages de
praticiens.
QPC
À l’issue de sa première réunion, l’Observa-
toire de la QPC a identifé deux grands axes
de travail auxquels le président Fabius pré-
voit de porter personnellement la plus grande
atention dans les prochains mois. Le premier
est d’obtenir, ainsi que le prévoit un décret du
13 octobre 2022, que l’ensemble des déci-
sions QPC puissent véritablement être inté-
grées sur le site QPC 360° : cela implique un
efort particulier de la part des juridictions.
Le second est le développement de l’ofre de
formations à la QPC, ce pour quoi d’intéres-
santes perspectives s’ouvrent.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

Découvrez le portail QPC 360° : Lisez La Letre d’actualité Regardez la vidéo d’annonce
qpc360.conseil-constitutionnel.fr de la QPC du nouveau service QPC 360°
par le président Fabius
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
DIFFUSER LA CULTURE CONSTITUTIONNELLE

Les
audiences
Montpellier
Après s’être déplacé à Metz, Nantes, et Pau en constitutionnel et le ministère de l’éducation
2019, à Lyon en 2020, à Bourges en 2021 et à nationale ont noué depuis 2016 afn de difuser
Marseille en 2022, le Conseil constitutionnel la culture constitutionnelle auprès des élèves,
a siégé une nouvelle fois hors de ses murs le dans le cadre notamment du concours
16 novembre 2022 dans les locaux de la cour « Découvrons notre Constitution ». En efet,
d’appel de Montpellier. Il y a tenu son audience les neuf membres du Conseil sont allés à la
publique sur les questions prioritaires de rencontre de lycéens des établissements
constitutionnalité nos 2022-1025 et 2022-1026. montpelliérains Georges Clemenceau
Cete septième audience publique hors les et Jules Guesde.
murs répond à la volonté du président Laurent Le Président du Conseil constitutionnel a
Fabius de faire mieux connaître le efectué un second déplacement à Montpellier
16 Conseil et ces « questions citoyennes » le 25 novembre 2022 à la faculté de droit, pour
que sont les questions prioritaires présenter les décisions prises par le Conseil
NOV.
de constitutionnalité. L’audience de concernant les deux QPC examinées lors de
2022 Montpellier a constitué l’occasion pour l’audience du 16 novembre. Cete conférence
le Conseil d’échanger avec les magistrats a constitué une occasion d’échanger avec les
du ressort de la cour d’appel de Montpellier, étudiants en droit et avec les professeurs de
de la cour administrative d’appel de Toulouse, l’université de Montpellier, renforçant ainsi les
ainsi qu’avec des représentants de la profession liens avec la doctrine.
d’avocat.
Ce déplacement a également permis
d’approfondir le partenariat que le Conseil Vidéo de l’audience
délocalisée à Montpellier

68
69

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
« hors
les murs »
Marseille
Le mardi 27 septembre 2022, le Conseil constitutionnel a tenu une audience
publique à Marseille, dans la deuxième ville de France. Il a siégé dans les locaux
de la cour administrative d’appel de Marseille, juridiction marquée par une forte
activité.
27 Lors de cete audience, le Conseil constitutionnel a examiné les
SEPT. QPC nos 2022-1011 et 2022-1012. La première portait sur les dispositions
à contrôler par le juge pour caractériser l’existence d’une disproportion
2022 manifeste entre les parties malgré la libre négociation, préalablement entre
elles, des conditions économiques d’une relation commerciale ; la seconde,
sur des dispositions de versement d’une dotation d’équilibre par les établissements
publics territoriaux à la métropole du Grand Paris.
À l’occasion de ce déplacement, les neuf membres du Conseil sont allés à la
rencontre de lycéens, à savoir ceux des établissements marseillais Saint-Exupéry
et Thiers. La semaine suivante, le jeudi 6 octobre 2022, le président Fabius est
revenu à Marseille pour rencontrer les étudiants de la faculté de droit et échanger
avec eux notamment au sujet des décisions rendues sur les dossiers examinés lors
de l’audience.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

Vidéo de Vidéo de la Vidéo de la visite


l’audience conférence de de deux lycées
délocalisée à Laurent Fabius à marseillais par
Marseille la faculté de droit les membres du
de l’université Conseil
d’Aix-Marseille
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
DIFFUSER LA CULTURE CONSTITUTIONNELLE

Bordeaux
Le mardi 21 février 2023, le Conseil public, il a examiné la QPC 2023-1036 qui
constitutionnel a tenu une huitième audience portait sur le régime de responsabilité du
publique de QPC hors du Palais-Royal, producteur en cas de dommage causé par un
21 en se déplaçant à Bordeaux. élément du corps humain ou un produit issu
FÉV. Il a tenu son audience dans les locaux de celui-ci.
de la cour d’appel de Bordeaux. À l’occasion de ce déplacement, le président
2023
Devant un public composé de du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius,
magistrats, fonctionnaires, avocats, s’est adressé aux auditeurs de justice de
universitaires, étudiants en droit et grand l’École nationale de la magistrature (ENM)

Pauline Gervier
Maître de conférences en droit public
à l’université de Bordeaux

« La conférence du président Laurent


Fabius à l’université de Bordeaux a été
l’occasion de saisir les enjeux soulevés par
la QPC au cœur de l’audience délocalisée
et d’appréhender l’activité concrète du
Conseil constitutionnel. L’occasion, aussi,
d’annoncer la création d’un diplôme
universitaire inédit, « QPC et Libertés », à
destination de tous les acteurs de la QPC,
en particulier les avocats et magistrats,
dès septembre 2023, signe de notre
engagement en faveur du succès de cete
voie de recours, pour que progresse
encore l’État de droit ! »

70
71

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
sous la forme d’une conférence. Conseil constitutionnel.
Le Président et les membres du Conseil Le vendredi 10 mars 2023, suivant la
constitutionnel ont également saisi l’occasion méthode constamment retenue à l’occasion
de ce déplacement pour aller, chacune de ces déplacements en région, le président
et chacun, à la rencontre des proviseurs, Fabius est revenu à Bordeaux, à l’antenne
professeurs et lycéens des établissements Pey-Berland de la faculté de droit, pour y
Gustave Eifel et François Mauriac pour rencontrer les étudiants et échanger avec
échanger sur la Constitution, les droits et eux notamment sur la décision rendue sur le
libertés qu’elle garantit et sur les missions du dossier examiné lors de l’audience.

Vidéo de la conférence de Laurent Fabius


à l’École nationale de la magistrature

Christophe Radé
Professeur de droit privé
et de sciences criminelles
à l’université de Bordeaux

« La venue à Bordeaux du président


Laurent Fabius dans la célèbre afaire
du Mediator montre à quel point
le Conseil constitutionnel opère
désormais au cœur des grands
procès de notre temps. Le texte
incriminé (l’article 1245-11 du code
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

civil) aura survécu au contrôle,


l’ateinte au principe d’égalité devant
la loi n’ayant pas permis de l’abroger.
Gageons que dans cete afaire l’arrêt
rendu par la cour d’appel sera cassé
en application de la jurisprudence
dominante, et les victimes
indemnisées ! »
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
DIFFUSER LA CULTURE CONSTITUTIONNELLE

La démarche
Découvrons
notre Constitution
s’enrichit
Ont été primées :
• Catégorie cycle 3

L
La classe de 6e du collège Robert
Paparemborde de Colombes (académie de
Versailles), pour sa réalisation de cinéma
virtuel « La Constitution expliquée aux
enfants ».
Une mention spéciale est atribuée à la
classe de CM1-CM2 de l’école de Brie-sous-
Archiac (académie de Poitiers), pour sa
vidéo « C’est quoi la Constitution ? ».
• Catégorie cycle 4
La classe de 4e du collège Simone Veil de
ancé en 2016 par le Conseil constitutionnel Lamballe-Armor (académie de Rennes), pour
en partenariat avec le ministère de son magazine « La Constitution au collège
l’éducation nationale, de la jeunesse et Simone Veil ».
des sports, le concours Découvrons notre
Constitution permet aux élèves de toutes • Catégorie lycée
les classes d’appréhender les grands La classe de seconde du lycée l’Oiselet de
principes constitutionnels par une réfexion Bourgoin-Jallieu (académie de Grenoble),
et un travail collectifs. pour son jeu de société « Le petit Conseil ».
Les lauréats de la 6e édition du concours • Catégorie des classes de lycées
ont été récompensés par le président du bénéfciant d’un enseignement
Conseil constitutionnel, M. Laurent Fabius, spécialisé de droit
et le ministre de l’éducation nationale et La classe de terminale option DGEMC
de la jeunesse, M. Pap Ndiaye, lors d’une du lycée Murat d’Issoire (académie de
cérémonie de remise des prix au Conseil Clermont-Ferrand), pour son escape game
constitutionnel le 10 novembre 2022. « Constitution ».

72
73

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Un prix spécial a été atribué aux classes
de terminale option DGEMC de l’académie
de Versailles ayant participé à l’élaboration
du livre numérique « Réécriture de la
Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen », et une mention spéciale à la classe
de 1re STMG du lycée Jules Michelet de
Montauban (académie de Toulouse) pour son
livre numérique « Constitution : les troubles
du voisinage face au droit de vivre dans un
environnement équilibré ».
À l’occasion de la cérémonie de remise des
prix, le ministre de l’éducation nationale et
le président du Conseil constitutionnel ont
annoncé la construction d’un site internet
commun destiné à aider les élèves à
découvrir la Constitution.
Ce site web, qui sera lancé au plus tard
le 4 octobre 2023 à l’occasion du 65e
anniversaire de la Constitution, permetra
aux élèves, en fonction de leur tranche d’âge,
de tester et d’enrichir leurs connaissances
sur la Constitution, son élaboration, ses
grands principes, dans un esprit ludique
propice à l’apprentissage.

La nouvelle version de
l’application mobile du Conseil
constitutionnel est disponible
Gratuite et téléchargeable sur Cete nouvelle version permet, d’audience ou de l’annonce
iOS et Android, une nouvelle au fl de la navigation, de d’une retransmission
version de l’application mobile sélectionner en « favoris » d’audience QPC en direct, par
du Conseil constitutionnel a des saisines et décisions du exemple. L’application permet
été déployée au printemps choix de l’utilisateur pour également de naviguer dans le
2023. Elle permet notamment les retrouver facilement, et fonds de contenus multimédias
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

de consulter la jurisprudence, recevoir des notifcations lors du Conseil, riche de plus de


de recevoir des alertes sur de mises à jour de ces dossiers. 1 000 vidéos. Vous pourrez
les nouvelles décisions et de Vous pourrez être informé(e) ainsi accéder à l’intégralité
rester informé de l’actualité du automatiquement de la des retransmissions vidéo des
Conseil constitutionnel. communication d’une date audiences publiques.

Découvrez en vidéo la nouvelle


application du Conseil
constitutionnel
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
FAIRE RAYONNER LE CONSEIL À L’INTERNATIONAL

Rencontres internationales
Congrès Séminaire franco-
à Berlin israélien
Le président Fabius a Une délégation de
participé les 4 et 5 mai 2023 la Cour suprême
à Berlin au congrès organisé israélienne, conduite
par la Cour constitutionnelle par la présidente de
fédérale allemande la Cour, Madame
pour les présidents des Esther Hayut, a été
cours constitutionnelles reçue au Conseil
en Europe sur le thème constitutionnel le
« Le changement climatique mercredi 10 mai 2023
comme un déf pour le droit dans le cadre d’un
constitutionnel et les cours séminaire franco-
constitutionnelles ». israélien organisé
35 juridictions conjointement avec
4-5 nationales étaient le Conseil d’État et la Cour de cassation.
représentées, ainsi Depuis plusieurs années, la Cour suprême israélienne
MAI
que la Cour de et les trois plus hautes juridictions françaises, qui sont
2023 justice de l’Union fonctionnellement ses homologues, ont des
européenne et la 10 échanges institutionnels réguliers, permetant ainsi
Cour européenne des d’assurer une connaissance réciproque de leurs
MAI
droits de l’homme. Dans systèmes juridictionnels et de leurs jurisprudences.
un contexte d’urgence 2023 Les thèmes de travail abordés cete année ont été,
climatique globale, les d’une part, le rôle du juge constitutionnel dans la
juges présents ont discuté consolidation de l’État de droit et, d’autre part, la protection
du potentiel du droit constitutionnelle de l’environnement. Les échanges ont
constitutionnel et de leur porté notamment sur les procédures, les compétences
rôle dans la lute contre et la jurisprudence des deux juridictions.
le changement climatique. Le président Fabius a souligné l’importance d’une telle
Les contributions seront rencontre, qui est une traduction concrète de la solidarité
publiées dans un numéro entre les juridictions garantes de l’État de droit dans un
spécial de The Human contexte où se multiplient les tentatives de remise en cause
Rights Law Journal (HRLJ). de ses principes directeurs.

Session du L’assemblée générale


de l’Association des 1er
en assure la
présidence
bureau de cours constitutionnelles JUIN jusqu’en mai 2025.
francophones (ACCF), réunie Le 1er juin 2023,
l’ACCF à lors du congrès de Dakar 2023 les nouveaux
Lausanne en juin 2022, a élu à la tête
de l’association le Conseil
membres du
bureau de l’ACCF (Belgique,
constitutionnel du Sénégal. Bénin, Canada, Cambodge,
Monsieur Mamadou Badio Djibouti, France, Gabon,
Camara, président du Conseil Roumanie, Sénégal, Suisse),
constitutionnel du Sénégal, qui tenaient leur première

74
75

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
4e rencontre par contraste avec l’environnement, on assistait
à une « amélioration globale de la situation ».

quadrilatérale Lors des débats, les juges présents se sont


accordés sur la nécessité de « dépasser la

des cours latines myopie du présent pour réaliser la mise en


œuvre des intérêts du futur ». Alain Juppé a
Une délégation du Conseil constitutionnel souligné les contradictions qui peuvent exister
conduite par le président Laurent Fabius entre court, moyen et long terme. Pour le
accompagné d’Alain Juppé, Corinne Luquiens président Fabius, « la force de notre justice
et Michel Pinault s’est rendue à Rome du dépendra de notre capacité à metre en œuvre
22 au 24 juin pour participer à la 4e rencontre la protection de l’avenir, pour que les droits
« quadrilatérale » des cours constitutionnelles fondamentaux des générations présentes soient
latines. garantis tout en prenant en compte la capacité
Ce réseau informel, créé en 1999, comprend des générations futures à exercer les leurs ». Il a
la Cour constitutionnelle italienne, le conclu en indiquant qu’à l’échelle internationale
Tribunal constitutionnel espagnol, le Tribunal le Conseil constitutionnel accueillerait une
constitutionnel portugais, et depuis 2017, le conférence internationale de juges sur le thème
Conseil constitutionnel français. Il a vocation « Droit, générations futures et environnement »
à se réunir chaque année pour échanger sur en février 2024, en amont du Sommet de
un thème juridique d’intérêt l’avenir organisé par le Secrétaire général des
commun et sur l’évolution de la Nations Unies en septembre 2024, où la notion
22-24 sera au cœur des discussions.
jurisprudence.
JUIN La prochaine rencontre quadrilatérale aura lieu
Organisée par la Cour
2023 constitutionnelle italienne à Madrid au premier semestre 2024.
présidée par Silvana Sciarra,
cete 4e rencontre a été l’occasion d’évoquer
l’un des grands enjeux actuels de la justice
constitutionnelle : la prise en compte
des générations futures par le droit.
Le premier thème abordé concernait les
« Générations futures et l’environnement »
à l’occasion duquel Michel Pinault, dans son
rapport national, a qualifé les générations
futures de « notion irrésistible » pour le juge.
Le second thème sur « Générations futures et
santé » a donné lieu à un rapport de Corinne
Luquiens montrant que dans cete matière,

réunion en Suisse, ont accepté constitutionnelle de la liberté membres pour permetre


RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

à l’unanimité l’invitation de d’expression sera au cœur entre elles des échanges


Monsieur Laurent Fabius que des débats. d’idées et d’expériences sur
le Conseil constitutionnel L’ACCF, qui regroupe l’approfondissement de l’État
accueille en 2024 la prochaine aujourd’hui 50 cours de droit. Elle mène également
conférence des chefs constitutionnelles et des actions de formation,
d’institution. institutions équivalentes de coopération juridique et
Cet événement se tiendra à d’Afrique, d’Europe, technique.
Paris les 13, 14 et 15 juin 2024 d’Amérique et d’Asie,
et rassemblera toutes les organise des rencontres
cours membres. La protection régulières entre ses
LE CONSEIL EN MOUVEMENT
FAIRE RAYONNER LE CONSEIL À L’INTERNATIONAL

Esther Hayut
Présidente de la Cour suprême d’Israël

Le rôle du juge
constitutionnel
dans la consolidation
de l’État de droit
Dans le contexte de la réforme judiciaire contestée
initiée par le gouvernement israélien et dans le
droit fl des récents échanges entre le Conseil
constitutionnel et la Cour suprême israélienne,
la Présidente de la Cour, Mme Esther Hayut,
analyse ici la notion d’État de droit.

76
77

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
e terme « État de droit » fait depuis de longues années
l’objet de débats juridiques, qu’ils soient théoriques ou
pratiques. On convient que ce terme recoupe plusieurs
défnitions, dont la plus élémentaire est la suivante :
l’État de droit voudrait simplement dire que toutes les
entités faisant partie de l’État, des institutions gouver-
nementales aux citoyens, seraient soumises au droit et contraintes
de le respecter. Selon cete vision, l’État de droit se caractérise donc
par l’existence de lois, quelles que soient leurs caractéristiques ou
leur application.
Cependant, les démocraties modernes vont au-delà de cete concep-
tion de base, jugée insufsante. En Israël, comme dans nombre d’autres
démocraties à travers le monde, l’État de droit est vu comme ayant un
aspect substantiel venant s’ajouter à ses aspects formels et procédu-
riers. Cete notion de l’État de droit se fonde sur l’existence de droits
fondamentaux que les institutions de l’État doivent protéger, et qui
ne peuvent être violés que dans des circonstances spécifques – en
2003
particulier celles stipulées dans la constitution de l’État.
Nommée juge
Il faut rappeler qu’Israël n’a pas de constitution complète. Sa consti-
à la Cour
suprême d’Israël tution est formulée progressivement depuis la création de l’État via
des lois spéciales appelées « Lois fondamentales », qui constituent
2017 chacune un nouveau chapitre de la future constitution et qui ont une
Élue présidente force normative plus importante que les lois « ordinaires ». Deux de ces
de la Cour lois – la Loi fondamentale « Dignité humaine » et la Loi fondamentale
suprême d’Israël « Liberté professionnelle » – garantissent les droits humains fondamen-
2023 taux et comportent un mécanisme appelé la « clause de limitation » à
Fin de son travers lequel la Cour suprême d’Israël – siégeant en Haute Cour de
mandat à la Cour Justice (HCJ) – contrôle la constitutionnalité d’actions qui pourraient
suprême d’Israël contrevenir à ces droits. À l’inverse d’autres systèmes juridiques à tra-
vers le monde, la Cour suprême israélienne ne se prononce pas a
priori sur la constitutionnalité de textes législatifs ou exécutifs, mais
se concentre plutôt sur leur contrôle a posteriori après leur entrée
en vigueur. C’est à ce titre que la Cour mène ce qu’on appelle le
« dialogue constitutionnel » avec les deux autres branches de l’État : le
pouvoir législatif (la Knesset) et le pouvoir exécutif.
La notion de « dialogue constitutionnel » fait référence à une inte-
raction permanente entre les trois branches de l’État israélien, qui
se tient dans le cadre de cas précis portés devant la Haute Cour
de Justice. Ce dialogue est visible à plusieurs étapes de l’afaire :
dans l’examen des prérequis pour porter une requête, pendant les
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

débats, et même après que le jugement est rendu. Ainsi, le dialogue


constitutionnel est une composante importante du rôle de la Cour
suprême en tant que garant de l’État de droit.
De manière générale, la Haute Cour de Justice n’examine des
requêtes qu’après que les requérants ont soulevé leurs arguments
auprès du pouvoir visé. Ainsi, la Cour s’assure que l’État a eu l’op-
portunité de résoudre la question avant que le litige ne soit enclen-
ché – ce qui permet souvent de résoudre l’afaire sans besoin de
procédure judiciaire.
LE CONSEIL EN MOUVEMENT

La branche de l’État visée


par la requête doit géné-
ralement soumettre une
réponse préliminaire écrite,
après quoi une audience
est organisée, au cours de
laquelle la Cour entend les
arguments des parties et
clarife l’objet du litige. Dans
certains cas – en particulier
quand les circonstances
ont changé après que la
requête a été déposée –, la
Cour demande au défen-
deur de soumetre une nouvelle position dans des délais impartis.
Les remarques émises par la Cour pendant cete étape mènent
parfois les défendeurs à modifer leur position, ce qui permet de
résoudre le litige sans qu’il y ait besoin d’une intervention judiciaire
formelle. Parmi les litiges les plus connus au cours desquels le défen-
deur a modifé sa position pendant qu’une requête était portée
devant la Cour, on peut citer HCJ 3345/19 Kaplan v. State Archives
(13 septembre 2021) [Kaplan c. Archives nationales] et HCJ 5258/21
MK Bitan v. The Knesset (25 octobre 2021) [MK Bitan c. la Knesset].
Si le litige n’est pas résolu à ce stade préliminaire, la Cour émet alors
une « ordonnance provisoire » qui renverse la charge de la preuve
vers le défendeur afn qu’il explique pourquoi la requête ne devrait
pas être accordée. La Cour indique ainsi au défendeur qu’elle n’a pas
été convaincue par ses arguments préliminaires. L’organe de l’État en

« Le maintien
question doit ensuite soumetre une réponse exhaustive et détail-
lée qui répond aux préoccupations de la Cour, dans laquelle il peut
revoir sa position initiale.
Le dialogue constitutionnel qui a lieu entre la Cour et les autres de l’État de droit
branches de l’État, qui se tient dans le cadre des requêtes auprès de
la Haute Cour de Justice, refète l’idée que le maintien de l’État de n’est pas la seule
droit n’est pas la seule responsabilité de la Cour, mais de toutes les
institutions. Quand un cas ne peut être résolu par le dialogue seul, la responsabilité
Cour émetra bien sûr un jugement fnal et contraignant.
Cependant, le dialogue constitutionnel peut se poursuivre à cete de la Cour, mais
étape, se concentrant alors sur la mise en œuvre des sanctions juri-
de toutes les
»
diques prescrites. Ainsi, l’invalidation d’un texte législatif peut mener
la Knesset à amender la loi en question – voir, par exemple, HCJ institutions
2599/00 Yated v. Ministry of Education (14 août 2002) [Yated c. le
ministère de l’éducation] –, tandis que la nouvelle loi peut ensuite
à son tour faire l’objet d’une requête devant la HCJ – par exemple,
HCJ 7146/12 Adam v. The Knesset (16 septembre 2013) [Adam c. la
Knesset] ; HCJ 7385/13 Eitan – Israeli Immigration Policy v. The Israeli

78
79

« Le système

CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Government (22 septembre 2014) [Eitan – Politique
juridique israélien israélienne d’immigration c. le Gouvernement
d’Israël] ; HCJ 8665/14 Desta v. The Knesset
voit le dialogue (11 août 2015) [Desta c. la Knesset]. La Cour peut
constitutionnel comme également retarder sa décision pour un certain
temps, permetant ainsi aux autres branches du
un outil important gouvernement d’arriver à une nouvelle décision
respectant les directives de la Cour – par exemple,
afn de résoudre des HCJ 781/15 Arad-Pinkas v. The Committee for
Approving Embryo-Carrying Agreements under
problèmes juridiques
»
the Law for Embryo-Carrying Agreements
(Agreement Approval & Status of Child), 5756-1996
complexes (27 février 2020) [Arad-Pinkas c. le Comité d’ap-
probation des accords de gestation pour autrui
établi par la Loi sur la gestation pour autrui (validation de l’accord et
statut de l’enfant)]. Enfn, la Cour peut émetre ce qu’on appelle un
« avis d’annulation » dans lequel elle détaille les failles juridiques
affectant la décision du défendeur, sans toutefois l’annuler, et
déclare que si l’autorité étatique en question prend une nouvelle
décision afectée des mêmes manquements, celle-ci sera annulée –
voir, par exemple, HCJ 8260/16 The Academic Center for Law and
Business v. The Knesset (6 septembre 2017) [The Academic Center
for Law and Business c. la Knesset].
Il est important de noter que le dialogue constitutionnel entre les
trois branches de l’État israélien a été particulièrement intense et
productif pendant la crise de la covid-19. Dans un contexte marqué
par des restrictions sans précédent aux droits et libertés – des res-
trictions ayant fait l’objet de nombreuses requêtes devant la Haute
Cour de Justice – la Cour a maintenu un dialogue soutenu et centré
sur les objectifs avec les branches exécutive et législative, visant à
trouver un équilibre entre droits individuels et l’intérêt public élé-
mentaire face à l’urgence.
Pour conclure, le système juridique israélien voit le dialogue consti-
tutionnel comme un outil important afn de résoudre des problèmes
juridiques complexes. Il permet à la Cour de remplir son rôle d’inter-
prète du droit, et de déterminer la constitutionnalité de divers textes
législatifs et exécutifs tout en protégeant la marge de manœuvre
importante des autres institutions et en leur permetant de corri-
ger des problèmes juridiques selon les principes du droit israélien.
RAPPORT D’ACTIVITÉ 2023

Cete approche est ancrée dans l’idée qu’en identifant des failles
constitutionnelles dans la conduite des autres institutions, la Cour
ne cherche pas à augmenter son propre pouvoir mais à remplir son
rôle de garant des droits humains et des valeurs fondamentales de
l’État – un rôle qu’elle partage avec les branches exécutive et législa-
tive. Le dialogue constitutionnel contribue ainsi à promouvoir l’État
de droit dans son sens substantiel, selon lequel les droits fondamen-
taux doivent être protégés par les trois branches de l’État.
SEPTEMBRE 2023
Document édité par le Conseil constitutionnel
2, rue de Montpensier 75001 Paris

Directeur de publication : Laurent Fabius


Coordination éditoriale : Sylvie Vormus, Florence Badin
Conception et réalisation : Agence Cito
Illustrations : Mélusine Vène
Impression : Frazier

Crédits photos : Mélusine Vène (illustrations p. 2, p. 3, p. 18, p. 21, p. 70,


p. 71, p. 76), Éric Feferberg (p. 4, p. 9, p. 41), Geofroy Van der Hasselt
(p. 12, p. 64, p. 65, p. 74, p. 78), Riccardo Milani / Hans Lucas via AFP (p. 33),
Jc Milhet / Hans Lucas via AFP (p. 36), Antoine Berlioz / Hans Lucas via
AFP (p. 39), Joël Saget / AFP (p. 43), Aline Morcillo / Hans Lucas via AFP
(p. 48), Bastien Doudaine / Hans Lucas via AFP (p. 51), Vincent Gerbet /
Hans Lucas via AFP (p. 54), Julie Limont / Hans Lucas via AFP (p. 56),
Faculté de Droit et de Science politique de Montpellier (p. 68),
Giuseppe Lami / ANSA (p. 75).

Les opinions exprimées dans les points de vue et les contributions


extérieures n’engagent que leurs auteurs.

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