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La Figure de L'everest Dans Le Récit D'expédition The Image of Everest in The Expedition Account

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Tangence

La figure de l’Everest dans le récit d’expédition


The image of Everest in the expedition account
Hélène Guy

Numéro 65, hiver 2001 Résumé de l'article


Sise aux frontières du Népal et du Tibet, l’Everest devient l’un des lieux les plus
Figures de l'Orient multiethniques du monde à chaque printemps, puisque tous les peuples rêvent
de conquérir la Déesse-mère de la Terre. Dans les quatre récits d’expédition
URI : [Link] dont nous proposons l’étude, les alpinistes sont sans cesse confrontés à la
DOI : [Link] séduction et au mystère, à la cruauté, à l’exotisme et aux croyances qui
ponctuent toute expédition himalayenne. L’Everest devient figure mythique de
l’Orient même si, dans tous les récits d’expédition, le regard des alpinistes et
Aller au sommaire du numéro
des sherpas est tourné vers l’ascension. C’est en interrogeant le rêve
d’atteindre le toit du monde, puis la forme particulière que prend le récit
d’expédition en montagne et, enfin, la perception de l’Autre et, notamment, des
Éditeur(s) sherpas, que nous cherchons à retracer la figure de l’Everest, nommée
Sagarmatha en népalais et Chomolungma en tibétain.
Presses de l'Université du Québec

ISSN
0226-9554 (imprimé)
1710-0305 (numérique)

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Citer cet article


Guy, H. (2001). La figure de l’Everest dans le récit d’expédition. Tangence, (65),
115–127. [Link]

Tous droits réservés © Tangence, 2001 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 115

La figure de l’Everest
dans le récit d’expédition
Hélène Guy, Université de Sherbrooke

Aucune description ne prétendra d’ailleurs repré-


senter une montagne réelle ; bien au contraire, il
apparaît tout de suite que la montagne n’existe
pas pour elle-même mais par ce qu’elle signifie.
André Siganos 1

À chaque printemps, le camp de base de l’Everest devient


probablement l’un des lieux les plus multiethniques du monde,
puisque tous les peuples rêvent de conquérir la Déesse-mère de
la Terre, nommée Chomolungma par les Tibétains et Sagarmatha
par les Népalais. Introduit par la signification même du nom de la
montagne, le mythe des valeureux chevaliers prend forme chez
les alpinistes, comme le souligne Jantzen dans Montagne et sym-
boles lorsqu’il propose
un clivage entre, d’un côté, ces chevaliers en quête de leur
Graal, de leur « femme » et, de l’autre, ceux qui entrent dans un
courant chevaleresque plus général, dont le rôle consiste à ré-
duire militairement des positions assurant la défense […] des
Terres Saintes qu’ils placent, inconsciemment ou non, dans les
déserts de l’altitude 2.
Ces alpinistes sacrifiant tout pour la conquête de l’Everest jus-
tifient leur croisade en évoquant les célèbres paroles de Mallory 3 :
« Parce que l’Everest est là ». Ainsi est-ce sous ce jour qu’apparaît
d’abord la plus haute montagne du monde, sise sur deux frontiè-
res, à 8 848 mètres d’altitude.

1. André Siganos, Mythe et écriture. La nostalgie de l’archaïque, Paris, Presses


universitaires de France, coll. « Écriture », 1999, p. 108.
2. René Jantzen, Montagne et symboles, Lyon, Presses universitaires de Lyon,
1988, p. 158-159. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées
par le nom de l’auteur et insérées dans le corps du texte.
3. Mallory est un célèbre alpiniste mort sur l’Everest à quelques centaines de
mètres du sommet.
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 116

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116

Dans les quatre récits d’expédition que nous avons analysés,


l’Everest occupe un espace qui est à la mesure du pouvoir d’attrac-
tion que cette montagne exerce. Le premier récit, Victoire sur l’Eve-
rest, relate la première ascension du toit du monde par le Néo-
Zélandais Edmund Hillary et le Sherpa Tensing Norgay au sein
d’une équipe britannique dirigée par Sir John Hunt en 1953 ; et
puisque l’Everest est à conquérir, ces alpinistes empruntent des tac-
tiques à connotations militaires. Le second récit, L’Everest m’a con-
quis, raconte l’ascension du Québécois Yves Laforest en 1990 : l’Eve-
rest est ici à apprivoiser, de sorte que l’alpiniste établit une relation
presque intime avec la montagne. Le troisième récit, intitulé Tragé-
die à L’Everest, est signé par le journaliste américain Jon Krakauer,
survivant de l’hécatombe de 1996 ; ici, la montée de l’Everest se
vend au coût de 65 000 $ US par client, les frais en sus, dans le cadre
de l’une de ces expéditions commerciales à laquelle il a participé
pour le compte du magazine Outside. Enfin, le quatrième récit est
constitué de textes parus dans le Journal de Montréal du 26 mars au
31 mai 2000 sous le titre « Le Journal sur le toit du monde » et signés
Marco Fortier : l’Everest est alors présentée depuis le camp de base
par un journaliste qui ne parvient pas à rendre vraisemblables les
ascensions des trois Québécois et de l’Ontarien de l’équipe.
Dans les récits d’expédition auxquels nous nous référerons, on
fait peu mention de l’Orient : pourtant, la figure même de l’Everest
introduit sans cesse le doute chez les alpinistes. À chaque fois con-
frontés à la séduction et au mystère, à la cruauté, à l’exotisme et
aux croyances qui ponctuent toute expédition himalayenne, ces
derniers vivent au cœur de l’Orient mythique. Avec ses drapeaux
de prières dressés au-dessus des tentes, ses tempêtes mortelles, ses
frontières orientales ouvertes aux dollars américains, ses maux d’al-
titude et ses terribles embouteillages à plus de 8 000 mètres, l’Eve-
rest devient cette déesse qui a droit de vie et de mort sur tous ceux
qui en tentent l’ascension. Afin de dégager la figure de l’Everest
telle qu’elle s’inscrit dans cet Orient mythique, nous interrogerons
d’abord le rêve en tant que moment initial de toute ascension hi-
malayenne, puis nous tenterons de voir comment sont structurés
les récits d’expédition sur la plus haute montagne du monde et,
enfin, nous retracerons la perception de l’Autre, en l’occurrence
celle des sherpas 4, dans le discours des alpinistes.

4. Il faut distinguer les Sherpas (avec majuscule), « [e]thnie d’origine tibétaine et


de religion bouddhiste, implantée dans les hautes vallées du Népal oriental
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 117

Hélène Guy
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Le rêve orienté vers la montagne


De l’ordre du rêve, l’attirance qu’exerce la montagne sur les
alpinistes ne s’explique pas. Le journaliste américain Jon Krakauer
précise que « [l]’obstacle principal, c’est probablement de quitter
son travail et sa famille pendant deux mois 5, plus encore que
d’atteindre le sommet de l’Everest, tenu pour plus aisément acces-
sible depuis qu’un grimpeur du dimanche, un certain Bass, a
atteint les Sept Sommets 6 les plus hauts de la terre. À son retour
de l’Everest, Krakauer ne tient pourtant plus le même discours :
Le 10 mai, j’atteignis le sommet, mais le prix en fut terrible. Sur
les cinq compagnons de cordée qui parvinrent au sommet avec
moi, quatre — et parmi eux Hall [notre guide] lui-même — pé-
rirent au cours d’une tempête qui s’abattit brusquement sur
nous alors que nous étions encore en haut du pic. Pendant que
je redescendais pour rejoindre le camp de base, neuf autres
grimpeurs appartenant à quatre expéditions différentes furent
tués et trois autres encore devaient disparaître avant la fin de ce
même mois (Krakauer, p. 13).
Aussi attirante qu’elle puisse être, la plus haute montagne du
monde ne se laisse jamais vaincre sans danger. Par ailleurs, dans
une lettre signée par un Sherpa exilé, dont les père et mère sont
morts au travail, ce dernier accuse son peuple d’être complice de
profanation :
Mes ancêtres se sont installés dans la région de Solo-Khumbu
parce qu’ils fuyaient la persécution qu’ils subissaient dans les
terres basses. Ils y trouvèrent un refuge à l’ombre de Sagarma-
thaji, déesse-mère de la Terre. En contrepartie, ils devaient pro-
téger le sanctuaire de la déesse contre les étrangers. Mais mon

et en particulier dans le Khumbu, au pied de l’Everest », des sherpas (avec


minuscule), désignant des porteurs professionnels, appartenant à d’autres
ethnies népalaises. Voir Sylvain Jouty et Hubert Odier, Dictionnaire de la
montagne, Paris, Arthaud, 1999, p. 614. Désormais, les références à cet ou-
vrage seront indiquées par les noms des auteurs et insérées dans le corps du
texte.
5. Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest [Into Thin Air, 1997], Paris, Presses de la
Cité, 1998, p. 34. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées
par le nom de l’auteur et insérées dans le corps du texte.
6. Les Sept Sommets correspondent aux plus hautes montagnes de chaque con-
tinent : Everest, 8 848 mètres (Asie) ; Aconcagua, 6 960 mètres (Amérique du
Sud) ; McKinley, appelé aussi Denali, 6 193 mètres (Amérique du Nord) ;
Kilimandjaro, 5 895 mètres (Afrique) ; Elbrous, 5 642 mètres (Europe) ;
Vinson, 4 897 mètres (Antarctique) ; Kosciusko, 2 230 mètres (Australie).
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 118

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peuple a fait le contraire. […] C’est pourquoi je pense que


même les Sherpas sont à blâmer dans la tragédie de 1996 sur
Sagarmatha (Krakauer, p. 295-296).
À la lecture de ce texte, la tentation est grande d’affirmer que la
loi du père frappe l’alpiniste qui veut conquérir la déesse-mère,
et c’est pourquoi Jantzen écrit : « [c]ette possession, dont nous
montrerons qu’elle confine à la limite au viol, frôle assez souvent
l’inceste, facilement compréhensible si l’on interprète l’exercice
de la montée comme regressus ad uterum » (Jantzen, p. 159).
À cet égard, rappelons que les plus grands dangers survien-
nent lorsque les alpinistes, une fois parvenus au sommet de l’Eve-
rest, en redescendent. La combinaison de plusieurs facteurs de
risque entre alors en jeu : des vents violents, une visibilité nulle,
un embouteillage au ressaut Hillary 7, peu de temps pour attein-
dre le camp IV, des réserves d’oxygène qui s’épuisent, sans
compter les trop nombreux imprévus. L’alpiniste mérite-t-il la
mort pour avoir transgressé la loi de la montagne ?
Celle [la montagne] à laquelle tant d’hommes depuis deux siè-
cles s’attaquent peut aussi passer à l’offensive : c’est alors que
même les plus valeureux parmi ceux qui lui font la cour, par-
fois de manière un peu cavalière ou brutale, peuvent se rompre
les os sur ces durs éboulis. Leurs pairs ne manquent pas alors
de la condamner pour homicide (Jantzen, p. 167).
Malgré cette connaissance qu’ont les alpinistes de la montagne
qui tue, l’appel du sommet demeure irrésistible. À preuve, Marco
Fortier, du Journal de Montréal, écrivait le 27 mars 2000 « [qu’une]
ruée record vers le sommet du monde [s’annonçait, précisant que]
26 équipes attaqueront l’Everest du côté népalais et 22 autres par
le versant tibétain dans les prochaines semaines, pour un total de
450 alpinistes 8 ! » De ce nombre, le quart aura peut-être été ense-
veli au fond des crevasses : du moins est-ce là ce que font présu-
mer les statistiques, puisque aux 800 élus qui ont vaincu la mon-
tagne jusqu’à ce jour correspondent 200 morts.
Seuls la passion, le rêve et le désir, que les alpinistes parta-
gent notamment avec les artistes, nous permettent de saisir les

7. Le ressaut Hillary est une paroi rocheuse d’environ dix mètres de hauteur par
moins de deux mètres de largeur qui constitue le dernier obstacle avant d’at-
teindre le sommet de l’Everest.
8. Marco Fortier, « L’année la plus achalandée de l’histoire de l’Everest », Journal
de Montréal, Montréal, 27 mars 2000, p. 9.
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 119

Hélène Guy
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motivations de ces aventuriers qui ne s’interrogent jamais sur la


nécessité qui les pousse à grimper autrement qu’en préparant une
autre expédition. C’est ce que Krakauer avoue sans détour : « De
fait, les raisons de ne pas aller [sur l’Everest] ne manquaient pas,
mais l’escalade d’une telle montagne est un acte profondément ir-
rationnel. C’est le triomphe du désir sur la raison » (Krakauer,
p. 15).
En somme, s’engager dans une telle expédition, c’est relever
le défi de vivre subjectivement une montée qui fait appel à l’ima-
gination, à la créativité et à l’intuition, d’autant plus que l’Everest
invite non seulement à vaincre des difficultés liées à l’altitude,
mais fait encore éprouver les séductions et les charmes de l’O-
rient, cet envoûtement, pour mieux dire, dont parlent tous les al-
pinistes qui risquent leur vie pour en atteindre le sommet.

Le récit d’expédition
Toute expédition commence par un projet qui, dans le cas de
l’alpiniste québécois Yves Laforest, l’a conduit au Népal. Dans L’E-
verest m’a conquis, il relate son premier contact avec la montagne :
Au détour du sentier qui monte en lacets, on aperçoit la pyra-
mide sommitale de l’Everest derrière la muraille de rocher de
Lhotse. Nous sommes déjà essoufflés par la montée, mais la vue
de ce géant nous coupe littéralement la respiration. Nous nous
arrêtons quelques minutes devant ce spectacle grandiose. Après
tant d’années d’attente, les larmes nous montent aux yeux mal-
gré nous. […] Avec un nuage accroché à son sommet, il se
dresse au-dessus de tout et de tous, auréolé de mystère. […] Ce
premier contact avec le toit du monde marque le début d’une
longue aventure 9.
Dans cette description de la montagne, dont tout le mérite con-
siste à traduire l’émotion de Laforest, nous entrons de plain-pied
dans un récit d’expédition qui, ici, ne se terminera qu’avec l’heu-
reux retour d’un alpiniste qui a atteint son objectif.
Au reste, les quatre récits d’expédition dont nous proposons
l’examen respectent les critères fondamentaux qui ont présidé à

9. Yves Laforest, L’Everest m’a conquis, Montréal, Stanké, 1994, p. 32-33. Désor-
mais, les références à cet ouvrage seront indiquées par le nom de l’auteur et
insérées dans le corps du texte.
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la constitution de l’important corpus auquel Pierre Rajotte s’est in-


téressé dans Le récit de voyage. Aux frontières du littéraire, dans
la mesure où « [l]e récit de voyage est constitué d’une alternance
de narrations et de descriptions. Il raconte un voyage qui est
donné pour réel au lecteur et qui a été effectué par l’auteur 10 ».
De ce point de vue, seul le récit d’expédition que propose le
Journal de Montréal porte à faux, puisque le journaliste n’a pas
lui-même effectué la montée de l’Everest.
Évoquer en ces termes le récit de voyage permet, par con-
traste, d’introduire quelques particularités constitutives du récit
d’expédition en montagne. Alors que le récit de voyage met en
scène un individu qui, pour des raisons extrêmement diverses,
séjourne dans un lieu étranger, l’expédition se réalise autour d’un
objectif précis : en l’occurrence, conquérir l’Everest. Les différents
épisodes, relatés dans un ordre variable, décrivent la préparation
de l’expédition, la marche d’approche, l’acclimatation à l’altitude,
l’ascension, la descente et le retour au pays d’origine. Bien que le
voyage soit inhérent à l’expédition, les alpinistes ne s’abandon-
nent guère à l’exotisme en dehors de la période allant de l’arrivée
au Népal à l’atteinte du camp de base et, encore là, leur disponi-
bilité est réduite par un ensemble de tâches liées au transport du
matériel. En ce sens, on comprend sans peine que la figure de
l’Everest qui se donne à lire dans les récits d’expédition ne com-
porte que fort peu de traits relatifs à l’Orient.
Pourtant, il importe de souligner un rituel auquel nul n’é-
chappe : il s’agit de la bénédiction des expéditions par un moine
tibétain. Dans le récit de Hunt, la description de cette cérémonie
traditionnelle n’occupe que quelques lignes, car ce dernier choisit
plutôt de relater la dernière visite de l’abominable homme des
neiges racontée par le prieur ! Cela marque le peu d’intérêt des
alpinistes pour les rites religieux des sherpas, rites que les Anglais
rabaissent au rang de simples superstitions. Quelque trente ans
plus tard, voici en quels termes Laforest en parle : « Pour ne pas
s’aliéner le groupe des sherpas, si l’on veut s’assurer leur collabo-
ration, la tenue de la cérémonie est essentielle. Je suis enclin à
respecter les croyances de ce peuple » (Laforest, p. 78). Là encore,
seule compte la bonne marche de l’expédition. À preuve, le court

10. Pierre Rajotte, Le récit de voyage. Aux frontières du littéraire, Montréal, Trip-
tyque, 1997, p. 20.
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 121

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chapitre de deux pages consacré à ce rite religieux se termine par


cette réplique : « — Maintenant, la véritable aventure peut com-
mencer » (Laforest, p. 79).
L’Autre sur lequel le voyageur porte son regard et qui l’incite
à reconsidérer sans cesse sa propre image ne joue pas ce rôle
dans le récit d’expédition. L’alpiniste est seul en haute montagne :
bien qu’il évolue avec ses compagnons d’expédition, puis avec
les sherpas d’altitude, il doit atteindre le sommet par ses propres
moyens et en redescendre de la même manière. En ce sens, les
regards de tous les membres de l’expédition convergent vers le
sommet, et uniquement vers le sommet.

Le regard sur les sherpas


Dans la majorité des expéditions, le recours aux sherpas s’a-
vère indispensable. En effet, pour transporter le matériel du
village de Lukla jusqu’au camp de base, une longue file de por-
teurs népalais s’éreintent durant une dizaine de jours. Puis ce
sont les sherpas d’altitude qui prennent le relais dès que l’ascen-
sion commence. Dans les quatre récits, les relations avec le peu-
ple népalais diffèrent sensiblement.
Les sherpas sont d’indispensables partenaires pour Sir John
Hunt lors de la première ascension en 1953, car ils connaissent la
montagne, non pas pour l’avoir escaladée — ce sont toujours les
étrangers qui initient ce genre d’activité sur les territoires autoch-
tones —, mais parce qu’ils y vivent. Notamment, leur capacité
respiratoire en haute altitude en faisait des alliés avec lesquels les
Anglais se devaient d’établir des relations plus égalitaires qu’à
leur habitude. La conquête de l’Everest en dépendait et, consé-
quemment, leur notoriété dans le monde de l’alpinisme, voire au-
delà. Le Sherpa Tensing Norgay, qui avait participé à quelques
avant-premières, a été engagé par Sir John Hunt qui, dans son
récit, le promeut au rang d’ami :
L’expérience que Tensing possédait de l’Himâlaya et cette sorte
de communion qui l’attachait à l’Everest étaient vraiment ex-
traordinaires. Jeune porteur, il avait pris part à l’expédition de
reconnaissance de 1935, et il s’était enrôlé depuis dans presque
toutes les expéditions de l’Everest. Quand il entra dans notre
équipe de grimpeurs, il avait trente-neuf ans et c’était sa
sixième visite à la montagne. […] En 1952, avec le guide suisse
Lambert, il avait atteint, sur l’arête sud-est de l’Everest, un point
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 122

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situé à environ 300 mètres au-dessous du sommet et ce mer-


veilleux exploit avait fait de lui, non seulement le meilleur
grimpeur de sa race, mais encore un alpiniste de réputation
mondiale. […] Nous fûmes bientôt de grands amis. Sa simplicité
et sa gaieté nous charmèrent et nous ne tardâmes pas à être im-
pressionnés par l’autorité dont il faisait part dans son rôle de
sirdar 11.
L’amitié du chef d’expédition envers Tensing est d’autant plus
vraisemblable que ce dernier a atteint le sommet de l’Everest sous
ses ordres : il est donc devenu, au même titre que Hillary, un
héros applaudi par le monde entier.
Quant à Krakauer, il nous raconte, à la manière d’un journa-
liste bien documenté, une scène cocasse qui illustre bien l’une
des croyances des Sherpas :
En dépit de leurs éclats de rire (pour ne rien dire de leurs habi-
tudes notoirement libertines), les Sherpas désapprouvent les re-
lations sexuelles entre personnes non mariées sur les flancs de
Sagarmatha. Chaque fois que le temps se dégradait, il se trou-
vait un Sherpa pour montrer les nuages en déclarant d’un ton
sérieux : « Quelqu’un a fait de la sauce. Mauvais sort. Maintenant
la tempête arrive. » Même si, en paroles, les Sherpas se soumet-
taient à cette prohibition, plus d’un se permettait d’y faire ex-
ception pour son propre compte et c’est ainsi qu’en 1996 il ar-
riva même qu’un Sherpa ait une liaison avec une Américaine de
l’expédition IMAX (Krakauer, p. 144-146).
Tout au long de son récit, Krakauer en profite pour livrer quel-
ques renseignements sur le peuple sherpa, sans perdre de vue
l’importance capitale de ces derniers dans le cadre d’une expédi-
tion commerciale, laquelle est formée d’un guide et de ses assis-
tants, de clients qui paient tous les frais et de sherpas qui font
tout le travail, allant jusqu’à transporter sur leurs épaules des alpi-
nistes en danger au risque de leur propre vie.
Dans le récit de Laforest, les sherpas partagent toujours les tâ-
ches des alpinistes : celles-ci se résument à grimper et à transpor-
ter du matériel du camp I au camp IV, pour que l’assaut final soit
possible advenant que s’ouvre une fenêtre de beau temps. En re-
vanche, Laforest déplore l’attitude des Occidentaux :

11. Sir John Hunt, Victoire sur l’Everest [The Ascent of Everest, 1953], Paris, Actes
Sud, coll. « Terres d’aventure, Babel », no 220, 1996, p. 113-114.
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 123

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[c]ertains alpinistes laissent croire, de retour dans leurs pays res-


pectifs, qu’ils ont maintenu une relation d’employeurs à em-
ployés avec les sherpas. Il est si facile, lorsqu’on est éloigné du
théâtre de l’action, de taire ou de minimiser le rôle des sherpas
pour accentuer la valeur de ses prouesses (Laforest, p. 186).
Sur un autre ton, le récit de Laforest comporte une foule de
scènes quotidiennes qui rendent son texte captivant pour qui
veut, en s’abandonnant simplement à la lecture, grimper l’Everest
en compagnie des sherpas. En effet, puisque les alpinistes et les
sherpas vivent dans une proximité certaine, particulièrement
dans les camps d’altitude, le regard des « Sahibs », comme les
nomme Hunt, sur les habitudes de vie des autochtones met sur-
tout en relief les traits qui les fascinent ou les indisposent. Par
exemple, dans tous les récits, il est longuement question de l’hy-
giène :
Nous déroulons nos sacs de couchage et, comme je m’y atten-
dais, le sac de Passang Tamang dégage la même odeur que son
propriétaire. Nous pouvons à peine tenir tous les deux étendus
côte à côte sur le dos. Nos épaules sont pressées l’une contre
l’autre dans un étau de toile tendue à l’extrême. […] Lorsque je
me retrouve sur le côté, j’ai le nez soit appuyé dans le tissu de
la tente, soit enveloppé par le sac de duvet nauséabond de
mon compagnon d’infortune. […] J’étouffe littéralement. Je dois
ouvrir la porte de la tente pour laisser entrer l’air. Mais dehors,
il n’y a pas beaucoup plus d’air. Je ne réussis qu’à faire entrer
de la neige qui me tombe dans la figure. […] La nuit se passe
en grognements, toussotements et mouvements incessants de la
part de deux pauvres hères qui se croyaient lancés dans une
noble aventure (Laforest, p. 160).
Dans une autre scène, Tshering Lhakpa, un jeune Sherpa de 24
ans, étonne Laforest par sa détermination, surtout lorsqu’il lui dit
à brûle-pourpoint : « Peut-être que tout va bien aller et alors on va
monter au sommet ensemble, toi et moi seuls, comme Hillary et
Tensing » (Laforest, p. 142). Cette allusion à la première ascension
réussie de l’Everest ponctue tout le récit, chacun y puisant le cou-
rage nécessaire pour poursuivre la montée. En revanche, comme
les sherpas jouent presque toujours un rôle de soutien en expédi-
tion, ils accepteront d’accompagner les alpinistes dans la mesure
où il y a rétribution, ce que déplore naïvement Laforest :
J’aurais souhaité que notre lien avec les sherpas dépasse la rela-
tion purement commerciale, mais je comprends aussi que, dans
un pays où le revenu annuel moyen ne dépasse pas les 300$, le
*Tangence 65 8/07/04 12:27 Page 124

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contact avec les Occidentaux suscite une certaine convoitise


(Laforest, p. 191).
Cette relation d’employeur à employé, instaurée dès le tout
début de la conquête de l’Everest, ne saurait être modifiée par un
alpiniste bien pensant. Même entre eux, les sherpas ont des rap-
ports très hiérarchisés : les porteurs engagés pour la marche d’ap-
proche ne gagnent ni le même salaire ni ne reçoivent le même
équipement que les sherpas d’altitude. Puis, avec la venue d’ex-
péditions commerciales américaines, les sherpas ont vite compris
que les Occidentaux ont bien plus d’argent qu’il n’y paraît : alors
pourquoi ne pas faire la grève au moment opportun ? De fait, les
relations entre pays riches et pays pauvres s’incarnent dans le
quotidien des rapports humains à l’Everest.
Finalement, à la lecture du Journal de Montréal, il semble très
clair qu’en l’an 2000, les sherpas jouent tous un rôle qui se réduit
à celui de maîtres d’hôtel, les alpinistes étant devenus ces touris-
tes qui ne transportent plus rien, n’équipent plus aucune voie et
n’ouvrent plus aucun chemin après une bordée de neige. Non
seulement les sherpas font-ils tout, mais ils accompagnent même
les alpinistes au sommet et les ramènent vivants, comme le pré-
cise Fortier en rapportant les paroles de l’un des trois alpinistes
québécois au sujet de son chef d’expédition ontarien :
Webster s’est rendu au sommet, mais il était épuisé et peu
après il s’est couché en boule sur le sol. C’est un Sherpa qui lui
a sauvé la vie en le secouant et en le forçant à entreprendre la
descente. Il serait mort sur place sans le Sherpa, qu’il n’a
d’ailleurs jamais remercié, relate François Bédard. [Ce dernier]
n’hésite pas à dire que s’il y a un héros dans l’expédition de
Webster, c’est le Sherpa qui l’accompagnait 12.
Pourtant, les sherpas habitent malgré tout un lieu qui se dérobe
encore aux intrusions des alpinistes de tous les pays, ce qui les
rend moins vulnérables à certains égards que d’autres peuples
autochtones. Par contre, la ruée vers l’Everest, en apportant dans
son sillage salaires, techniques et équipements de haute monta-
gne, douches, écoles et dispensaires, n’empêchera jamais l’avan-
cée de la mondialisation vers le pays sherpa, bien au contraire.

12. Marco Fortier, « De retour, les alpinistes Québécois [sic] se vident le cœur »,
Journal de Montréal, Montréal, 31 mai 2000, p. 20.
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Dans ces quatre récits, en somme, la relation à l’Autre aurait


pu épouser le visage qu’offrent ces alpinistes venus en expédition
des quatre coins de la planète et séjournant au camp de base du-
rant quelques mois ; de ces alpinistes morts qui jonchent encore
le sol gelé du pied jusqu’au sommet de l’Everest ; de ces familles
et de ces amis des alpinistes qui correspondent avec eux par
courrier, télécopie et courriel ; de ces autres membres de la même
expédition qui grimpent ou qui en assurent la logistique ; et,
pourquoi pas, de l’alpiniste face à lui-même, devenant Autre à ses
propres yeux à la faveur de cette incontournable démarche inté-
rieure que vit chacun sur la montagne et, plus tard, lors de l’écri-
ture de son récit d’expédition.

La figure de l’Everest
Est-ce parce que la plus haute montagne du monde est située
en Orient qu’elle en présente nécessairement les traits ? Dans les
récits d’expédition, Sagarmatha ou Chomolungma appartient bel
et bien à l’Orient. Quant ils écrivent, les alpinistes eux-mêmes
ressentent le besoin de nommer l’innommable. Aucune de leurs
certitudes occidentales ne peut subsister quand, à chaque pas, le
glacier se fissure, les séracs déboulent et les avalanches empor-
tent tout, sans compter les vents aussi subits que violents qui les
guettent. Et que dire des risques d’œdèmes pulmonaires et céré-
braux, des engelures, de l’hypothermie ou de la cécité des mon-
tagnes ? de la rareté de l’air, enfin, qui oblige à des dizaines
d’allers-retours pour s’acclimater à l’altitude, bien qu’au-delà de 7
500 mètres, dans la zone de la mort, la destruction des cellules
soit irréversible ?
Les Occidentaux rêvent de devenir des dieux en foulant Sa-
garmatha : un peu moins de 800 alpinistes y sont parvenus, in-
cluant les sherpas. À ce nombre, est-il légitime d’ajouter les 200
morts figés pour l’éternité dans ses flancs ? Placé devant le specta-
cle de ses compagnons qui mouraient tour à tour, Krakauer
avoue : « [d]evant ce sinistre décompte, mon esprit s’enferma dans
un détachement étrange, presque robotique. […] Je me deman-
dais si je n’avais pas commencé à sombrer dans la folie, avec sa
spirale d’horribles rêves » (Krakauer, p. 256).
Même Hillary et Tensing, en redescendant l’Everest, cher-
chent rapidement les corps des célèbres alpinistes Mallory et
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Irvine, dont on ne sait pas encore aujourd’hui s’ils sont morts


avant ou après avoir atteint le toit du monde. Déjà, en 1953, on
ne compte plus les morts ; mais, dans l’esprit des alpinistes, seule
compte la victoire :
Comme il était exaltant de pouvoir leur dire à tous que leurs ef-
forts dans le chaos branlant de la cascade de glace ou dans
l’enfer de neige de la combe ouest, leur difficile travail sur la
glace de la face du Lhotse, leur dur et énervant combat au-
dessus du col sud, tout cela était récompensé, puisque nous
avions atteint le sommet 13 !
Cette volonté inébranlable qui jette les alpinistes sur les voies
conduisant au sommet de l’Everest est aussi ponctuée par des pé-
riodes de doute, ce qu’exprime Laforest dans son récit au ton
plus intimiste que militaire ou journalistique, et où il traduit fré-
quemment sa relation à la montagne :
J’imagine avec horreur les corps broyés sous des tonnes de
glace. Depuis notre arrivée, j’ai eu amplement le temps d’étu-
dier le glacier. Je me rends compte à quel point Chomolungma
est bien protégée. En attendant mon tour d’y monter, j’ai la
gorge nouée (Laforest, p. 87).
Tous ces dangers que traversent quotidiennement les alpinis-
tes les rapprochent à leur insu des sherpas qui accordent à Sagar-
matha ou Chomolungma des pouvoirs surnaturels. À force de
croiser des cadavres que le froid a su si bien conserver, de lutter
constamment contre les maux reliés à l’altitude, de progresser
contre le vent sur un sol instable où s’accumule la neige, l’alpi-
niste finit lui aussi par nommer l’Everest en tibétain ou en népa-
lais. Nulle surprise, donc, lorsqu’aux termes judéo-chrétiens de «
religieux » et de « Création » s’ajoute ce « Chomolungma » que laisse
deviner et entendre Laforest au moment où il foule le sommet de
l’Everest avec trois de ses compagnons :
Un silence quasi religieux s’établit. Chacun de nous puise di-
rectement à cette source qu’est le sommet de la montagne le
fondement de ses efforts. Je me sens comme suspendu entre
ciel et terre. Je me sens comme faisant partie de la Création, de
ces montagnes, entièrement, sans frontières entre moi et mon
environnement. Totalement uni, accepté, aimé (Laforest,
p. 230).

13. Sir Edmund Hillary, « Le sommet », dans Sir John Hunt, ouvr. cité, p. 375
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Bien que l’alpiniste porte alors son regard sur l’Everest, c’est in-
évitablement Sagarmatha ou Chomolungma qui lui renvoie son
image, une image de soi qui, désormais, se donne à lire et à voir
en adoptant les traits que lui confère l’Orient. Comment s’éton-
ner, dès lors, que tous les sommets de plus de 8 000 mètres
soient « tous situés soit dans l’Himalaya central » (Jouty et Odier, p.
348), là où le rêve et la séduction, le mystère et la cruauté, l’exo-
tisme et les croyances des sherpas balisent les voies sacrées de la
Déesse-mère de la Terre ?

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